Paroles d’Atlantique

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29 février 2012

Chris Bowler, l’un des principaux coordinateurs scientifiques de Tara Oceans, est à bord comme chef de mission pour la troisième fois depuis le début de l’expédition. Pour cette nouvelle étape, après Dubrovnik-Athènes et Puerto Montt-Valparaiso, il navigue entre les Bermudes et les Açores, la plus grande distance qu’il ait accomplie à bord. Une transat de 1 800 miles nautiques, soit un peu plus de 3 000 kilomètres.

Professeur et chercheur en biologie à l’Ecole Normale Supérieure de Paris, Chris voue une passion à la Nature, elle « qui nous donne toujours des surprises ». Poussé par ce moteur, initié par sa mère dans la campagne anglaise, cet humaniste a trouvé dans les sciences, puis la biologie de quoi étancher sa soif de recherches, avant de devenir il y a trois ans l’un des piliers de cette expédition.

- Vincent Hilaire : Chris, tu es chef de cette mission jusqu’aux Açores, avant toute chose quelles sont les nouvelles de la rosette, est-elle toujours en panne ?

- Chris Bowler : La rosette est en pleine forme ! C’était un câble électrique qui était défectueux. Sarah Searson, notre ingénieur océano l’a changé. Les bouteilles ne se fermaient plus à la profondeur souhaitée, elles ne se fermaient même plus du tout. Impossible de prélever de l’eau.
Depuis la réparation on a fait quatre plongées toutes réussies. En plus, je n’avais pas eu de rosette déjà entre Puerto Montt et Valparaiso, je me suis dit que c’était peut-être moi, mais là on est sorti du triangle des Bermudes !

- Vincent Hilaire : C’est ton troisième leg à bord de Tara, qu’est ce que t’inspire ce retour à la mer ?

- Chris Bowler : Ça me fait très plaisir d’être là, de voir à nouveau de près comment se passe la vie à bord de Tara. Il y a toujours ce mélange intéressant de personnages toujours très différents. Tout le monde trouve sa place, et « l’esprit » de Tara vit encore.
Et c’est ma première traversée transatlantique qui me replonge dans une partie de mon passé.

- Vincent Hilaire : Pourquoi ?

- Chris Bowler : Mon grand père paternel était marin dans la marine marchande. Il est mort avant que je naisse. Quand j’étais petit mon père m’a donné ses médailles, le bateau sur lequel il faisait des convois atlantiques s’est brisé au large des Canaries. On l’a recueilli après le naufrage, mais à peine sauvé, il a dû batailler pour faire comprendre qu’il n’était pas militaire. C’était en 1942, ces bateaux étaient traqués par les sous-marins U-boat.
Je pense à lui dans l’Atlantique, et je tenais à sentir ce que lui devait ressentir en étant loin de ses proches et de son Angleterre. Honorer aussi sa mémoire.

- Vincent Hilaire : Tara Oceans a maintenant deux ans et cinq mois, dans un mois on rentre à Lorient, quand tu repenses aux premiers épisodes de cette expédition, qu’est ce qui te vient à l’esprit ?

- Chris Bowler : C’est incroyable le rêve existe toujours, on ne s’est pas perdu en chemin. Ce n’était vraiment pas évident d’un point de vue logistique. Un long chemin humainement et financièrement.
Je suis content qu’Eric Karsenti ait eu le courage de commencer sans argent. A l’époque je pensais qu’il fallait d’abord trouver le financement. Mais il a dit on y va, et puis il a rencontré Etienne Bourgois (le président de Tara Expéditions) qui avait le même esprit d’aventure que lui. J’ai beaucoup appris, parfois il faut partir sans être totalement prêt. Ils ont pris tous les deux des risques énormes. La Méditerranée, au début de l’expédition, a été un laboratoire d’essai. C’était une idée brillante, après la mayonnaise a complètement pris. La passion, le savoir faire et la rigueur de tous on fait le reste, une expédition unique.
Je suis déçu par contre d’une chose c’est qu’à part agnès b. et quelques partenaires, en dehors des labos et des crédits pour la recherche, personne ne nous a vraiment aidé. Nous avons démarché à des banques, à des grandes multinationales qui font toutes de la publicité autour de l’environnement et rien. Cela m’a beaucoup déçu.
Même si tu as un projet formidable ça ne veut pas dire que tu vas trouver des sous.
Sinon je trouve clairement que les gens de toute l’équipe dans son ensemble, marins et scientifiques, et le bateau sont fatigués par ce grand tour du Monde.
Mais 95 % du programme a été fait. Tous les scientifiques qui se sont impliqués pour mettre au point les protocoles pour l’échantillonnage sont des gens de l’ombre, ils ont fait un travail extraordinaire et en plus ce sont eux qui vont traiter les données, d’habitude ce sont les techniciens qui font ça.

- Vincent Hilaire : Justement parlons des résultats ?

- Chris Bowler :  Malgré toute cette fatigue, sans financement dédié on commence à avoir les premiers résultats qui sont extraordinaires.
Un enseignement majeur qui va certainement découler de ces deux ans et demi de collecte des micro-organismes marins, c’est que l’océan ne serait pas si difficile à comprendre. Contrairement à ce que nous pouvions penser, il y a des limites à la biodiversité marine, ce n’est pas un monde infini. Dans la zone photique, jusqu’où la lumière passe sous la surface de l’eau (jusqu’à 100 mètres de profondeur) je crois que l’expédition Tara Oceans va permettre de définir les limites de la distribution des micro-organismes.
Une autre découverte, nous allons aussi réussir à comprendre les interactions entre les organismes. Certains sont solitaires, d’autres sociaux et quelquefois on retrouve toujours les mêmes ensembles, des cellules en symbiose.
Mais, l’analyse de ces données sera l’œuvre de plusieurs vies, nous en avons peut-être pour vingt ans, avec déjà en 2012 de premières publications scientifiques de haut niveau en vue. Mais il nous faut de l’argent ! Moins qu’il y a dix ans, car la technologie vient de connaître des avancées considérables notamment en matière de séquençage ADN, c’est une chance !
Nous partagerons l’ensemble de nos résultats avec la communauté scientifique mondiale. Notre philosophie est proche des Naturalistes de la grande époque.

- Vincent Hilaire : Alors quel avenir pour votre recherche, y a t-il des pistes de financement ?

- Chris Bowler : Justement, je viens d’apprendre une bonne nouvelle par mail sur Tara. Notre projet « Oceanomics », prolongement de l’expédition Tara Oceans vient d’être retenu par le ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, Laurent Wauquiez, pour bénéficier de « L’Investissement d’avenir ». Nous pourrions enfin travailler en consortium et en étroite collaboration !

Propos recueillis par Vincent Hilaire