Pavillons du monde à bord de Tara

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28 mars 2011

Parcours croisés : Leïla Tirichine et Lee Karp-Boss

Actuellement à l’île de Pâques, Tara accueille à son bord Leïla Tirichine, chercheuse et Lee Karp-Boss, chef scientifique.
Si Leïla et Lee devaient afficher les couleurs de leur pays, il serait difficile pour elles de choisir un seul drapeau. Comme sur Tara, elles hisseraient le pavillon de leur pays d’origine, et un autre en honneur de leur pays d’accueil. Et puis dans une malle, elles conserveraient les drapeaux de ces pays qu’elles ont traversés…

Jérusalem – 1964. Seize ans après la naissance d’Israël, Lee vient au monde. A l’image de son peuple, ses origines sont variées. Du sang russe, hongrois et yougoslave, coule dans ses veines. En dépit des menaces dont souffre la ville sainte, Lee passe une enfance et une jeunesse paisible dans le quartier de Katamon, situé près du centre-ville de Jérusalem. Le temps des vacances, la jeune fille et sa famille quittent la capitale pour se rendre au bord du Golf d’Aqaba, dans le Sinaï. Munie d’un masque et d’un tuba, Lee explore les merveilles de la barrière de corail du Golf d’Aqaba. De ces profondeurs marines est sans doute née sa passion pour l’océanographie.

Ghardaïa – 1970. Huit ans après l’indépendance de l’Algérie, Leïla nait dans le sud du pays, aux portes du Sahara. Ses parents ont la nationalité algérienne, française, mais ils appartiennent avant tout au peuple berbère. Leïla passe son enfance entourée des dunes de sable et des oasis. A six ans, la petite-fille démarre une collection de scorpions, serait-ce les prémices d’une passion pour les sciences naturelles… « J’étais fascinée par les scorpions. Je demandais à ma grand-mère de les attraper et ensuite je les mettais dans un bocal avec de l’éthanol. Des années plus tard, j’ai donné toute ma collection au département de zoologie, de l’institut d’agronomie d’Alger ». A l’âge de sept ans, Leïla quitte les dunes de Ghardaïa pour les plages de la capitale.

Dix-huit ans. Un baccalauréat scientifique en poche, la jeune algérienne franchit les portes de l’école d’agronomie d’Alger. Pour la jeune israélienne, l’heure a sonné d’accomplir son devoir de citoyenne. Avant de commencer son service militaire, Lee s’engage une année en volontariat dans une ville défavorisée du pays. Le matin, elle se consacre à la scolarité des enfants, l’après-midi aux projets de développement de la ville. Suite à sa candidature, Lee est ensuite affectée pour son service militaire à un poste de guide culturel. Sa mission : sillonner le pays avec des soldats pour leur enseigner l’histoire, la géographie, et la culture de ce pays qu’ils servent. « J’ai eu six mois de formation avant de commencer, avec les plus grands archéologues, historiens, géographes d’Israël. C’était passionnant. » Après deux ans et demi de service, la jeune femme voyage quelques mois en Norvège, en Angleterre. De retour dans sa ville natale, Lee s’inscrit à l’université de biologie de Jérusalem.

Seattle – 1991. Pour explorer de nouveaux horizons dans le monde de l’océanographie, Lee et son mari, lui aussi océanographe, quittent Israël et s’installent aux Etats-Unis pour effectuer leur doctorat. « Les premiers mois ont été durs. J’avais appris l’anglais à l’école mais ce n’était pas simple de suivre les cours à l’université. Et puis dans la vie de tous les jours, j’avais l’impression d’avoir perdu mon sens de l’humour, car j’avais du mal à comprendre les blagues. »  Lee se met vite, très vite, à l’anglais. Jour après jour, elle se sent de plus en plus à l’aise dans son pays d’accueil. A l’université de Washington, la jeune chercheuse tente de percer les mystères de la vie des micro-organismes dans ce milieu visqueux, qui est l’océan.

Toulouse – 1994. Par le biais d’un concours national, Leïla décroche une bourse pour partir étudier en France. Après un diplôme d’agronomie approfondie en biotechnologies végétales à Toulouse, elle poursuit en DEA à Rennes, puis revient à Toulouse pour entamer une thèse en biologie moléculaire et cellulaire végétale. Leïla profite de ces années d’études en France pour sillonner le pays, et étonnement, cet « enfant du désert » aime par-dessus tout la montagne, la neige, le ski.

Alors que Lee change d’Etat aux USA pour se lancer dans un post-doctorat sur « la dynamique du carbone organique dans l’upwelling », Leïla candidate après sa thèse, pour intégrer le laboratoire de Jens Stougaard, au Danemark. « Je me souviens très bien de mon arrivée au Danemark, c’était un jour de tempête, il y avait des vents de plus de 150 km/h. Je venais de faire Toulouse – Aarhus, avec mon Opel corsa ». Pour Leïla, ce voyage épique marque le début de six années danoises, riches en rencontres et en découvertes scientifiques passionnantes. Avec son équipe, ils identifient des gènes mutants capables de noduler sans la présence de bactéries. Suite à cette découverte, le laboratoire dépose deux brevets.

Maine – 2002. Après quatre années dans l’Oregon, Lee s’installe avec sa petite famille dans le Maine, où elle décroche une place de chercheuse à l’université. Le pays qu’elle avait choisi pour étudier, semble vouloir définitivement l’adopter.

Paris – 2009. Depuis trois ans, Leïla a élu domicile à Paris pour vivre aux côtés de son mari. L’année de la naissance de son fils, la chercheuse postule à un concours du CNRS pour rentrer dans le laboratoire de biologie marine de l’ENS Paris, dirigé par Chris Bowler. En tant que coordinateur de l’expédition, Chris Bowler parle à sa nouvelle recrue du projet Tara Oceans. « Ca serait bien que tu embarques sur Tara. Tu verras, c’est une magnifique expérience qui marquera ta vie ! ». Nouvellement plongée dans le monde de la biologie marine, à l’époque Leïla ne se sent pas encore prête, malgré tout l’intérêt qu’elle porte au projet et les encouragements de son mari, lui aussi passionné de sciences.

Nice – 2009.
Au cours d’un congrès d’océanographes, Lee Karp-Boss croise Gaby Gorsky, lui aussi coordinateur de Tara Oceans, qui lui présente le projet. « Pour l’anecdote, je connaissais déjà Gaby. Quand j’avais dix ans en Israël, il me donnait des cours de natation.» Adepte de la voile, Lee est tout de suite enthousiasmée par cette expédition.

Océan Pacifique Sud – 2011. Dans le cadre de l’expédition scientifique « Tara Oceans », les parcours de Lee et Leïla se rejoignent en plein désert océanique du Pacifique Sud. Qui aurait pensé que l’enfant du Sahara adopté par la France, fasse un bout de chemin avec l’enfant de la ville sainte devenue américaine ? A bord de Tara, cette rencontre n’est en réalité pas si surprenante. Ici, la science semble être un monde sans frontière, ni pavillon.

L’histoire de ces parcours croisés ne devrait pas s’arrêter là, car les deux chercheuses envisagent de se revoir pour coopérer.

Anna Deniaud