Portrait Grant Redvers

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3 janvier 2007

Cent vingtième jour de dérive.
Position : Dérive par 83° 44′ N-137° 49′ E, vitesse 0.1 nœuds, 320°
Vent 5 nœuds secteur sud
Visibilité Très bonne, ciel clair
Lune : Belle
Jour : Nul
Banquise : Stable
Température de l’air : – 35°C
Température de l’eau : -1,7°C

Interview de Grant Redvers

Grant tu es Néo-Zélandais et le chef d’expédition de notre dérive, peux tu nous raconter comment tu es arrivé à occuper ce poste sur Tara, y a t’il un rapport avec Sir Peter Blake, qui lui aussi venait de Nouvelle-Zélande ?

La première fois que j’ai vu le bateau, c’était en 2000 à Auckland, Peter Blake préparait une expédition pour l’Antarctique. J’ai rencontré Peter et proposé mes services pour participer à ce voyage. J’ai eu tout de suite un bon contact avec Peter mais toutes les places étaient pourvues. Alors, je suis parti avec des amis pour une expédition plus modeste sur un petit bateau en Patagonie, en Géorgie de Sud et dans la péninsule Antarctique. Nous faisions des recherches scientifiques sur la glaciologie et nous en profitions pour escalader quelques sommets. Toujours intéressé par le travail que faisait Peter Blake, je me tenais informé de ses expéditions rêvant qu’un jour je puisse naviguer avec lui sur son bateau spécialement construit pour les glaces. À mon retour j’ai appris la mort tragique de Peter et je me demandais ce qu’allait devenir son bateau. Un peu plus tard j’ai su qu’Etienne Bourgois l’avait racheté et j’ai aussitôt envoyé mon CV. Comme je n’avais pas son adresse personnelle, j’ai envoyé ce CV dans toutes les boutiques Agnès B dans le monde. Peut-être qu’Etienne a été impressionné par le nombre de CV qu’il recevait de moi venant du monde entier et qu’il a pensé que j’étais très motivé. Etienne de passage en Nouvelle-Zélande m’a contacté et proposé de venir sur Tara comme plongeur et matelot l’année d’après. J’ai passé deux ans de navigation sur Tara aux termes desquels Etienne m’a proposé de diriger l’expédition de

cette dérive arctique.

Peux tu nous décrire une de tes journées type à bord ?

D’abord je commence mon travail en postier : je relève les emails et répond au courriel urgent, c’est ma tâche quotidienne dédiée à la communication.
Ensuite j’accompli, comme chaque membre de l’équipage, mon activité de la semaine, c’est à dire casser la glace pour l’eau douce ou faire la cuisine etc… nous sommes par groupe de deux pour chacune de ces activités.
Après ça je fais un tour sur les différents travaux pour voir si tout va dans la bonne direction et je participe à certains.
En fin d’après midi, je prépare les log en anglais, j’envoie des emails à Paris et des photos.
Pour me décontracter je joue quelques fois du tamtam dans ma cabine et pense à l’organisation d’activités festives pour les moments de détentes tous ensemble.

Depuis que nous dérivons quels ont été les moments les plus difficiles pour toi en tant que chef et quelles décisions importantes tu as dû prendre?

La débâcle, lorsque la glace s’est brisée autour de nous et que le bateau s’est retrouvé en eau libre, ce moment a été le plus dur jusqu’à maintenant surtout pour retrouver notre matériel dispersé sur des plaques de glaces dérivant dans différentes directions. Quand tout l’équipage fatigué après plusieurs nuits sans dormir, était à la poursuite de la récupération du matériel scientifique, je devais tenir compte de la sécurité et prendre la décision de continuer ou d’arrêter les recherches. C’était un moment particulièrement dangereux car nous devions fournir de gros efforts physique et nous manquions de sommeil mais il fallait à tout prix récupérer ce précieux matériel scientifique qui est l’enjeu de notre dérive.

Tes équipiers sont français et russes, deux peuples à tendance indisciplinée, un équipage pareil n’est il pas un casse-tête à gérer?

Au début je ne comprenais pas les subtilités de la langue cela me permettait de passer

outre les interminables discussions et d’aller directement à l’essentiel, maintenant que je comprends mieux les détails et j’arrive à prendre du recul grâce à l’humour et chacun essaye de faire de son mieux mais le mieux des uns n’est pas toujours compatible avec le mieux des autres.

Penses-tu rester jusqu’au bout de la dérive, c’est à dire peut être deux années ?

J’ai toujours gardé l’option de rester jusqu’au bout parce que partir à la moitié me laisserait l’impression de ne pas avoir complètement accompli ma mission d’un autre côté rester pendant deux ans sans revoir sa famille et ses amis c’est dur mais je reste toujours motivé, alors on verra !

Tu as la réputation de faire mieux sinon aussi bien la cuisine que les français d’où te vient ce don surtout pour les desserts ?

Mes parents tenaient un petit resto quand j’étais gamin depuis ils ont changé de métier. Ils continuent à adorer faire la cuisine et donc je dois avoir hérité d’eux ce goût de préparer des petits plats et des bons gâteaux.

Dernière question : récemment nous avons fêté le milieu de l’hiver (Midwinter) pour les régions arctiques. Tu en as profité pour remercier l’équipage du travail qui a été effectué depuis le début de la dérive, on a l’impression que dans l’hémisphère sud cette fête a davantage d’importance, est-ce ton avis ?

C’est une fête importante dans toutes les régions polaires que ce soit en arctique ou en antarctique, c’est un moment psychologique très significatif parce qu’après le solstice, le soleil effectue sa lente remontée. L’hiver sans soleil a un impact considérable sur les habitants de ces régions et quand l’amorce du retour positif est annoncée même si ce n’est pas encore visible cela joue dans la biologie qui se prépare au renouveau du soleil. Nous serons témoins de ses premières timides apparitions fin février.

Propos recueillis par Bruno