Près de la station météorologique de Sopochnaya Karga

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22 juillet 2013

Sur les flots, les glaçons à la dérive ont cédé leur place à des rondins de bois. L’odeur de la terre se mêle à l’air marin. Tara remonte le fleuve Ienissei, large à son embouchure de plus de cent cinquante kilomètres. Puis, la côte se dessine à l’horizon, des falaises rocheuses recouvertes partiellement d’un manteau neigeux. Il va falloir patienter ici quelques jours, attendre l’arrivée des pilotes russes qui nous accompagneront jusqu’à Doudinka. L’ancre est jetée. Au loin, les antennes de la station météorologique de Sopochnaya Karga transpercent le ciel bleu, attisant notre curiosité…

Il est presque difficile de croire que nous sommes en Arctique. Le soleil ne nous quitte plus. Jour et nuit, il traverse les hublots de Tara pour réchauffer sans cesse l’intérieur du navire. Les shorts et les tee-shirts sont à présent de rigueur. Malheureux sont ceux qui n’avaient pas prévu de se dévêtir autant sous ces hautes latitudes. La région est en train de connaître une vague de chaleur exceptionnelle. Hier, après une journée de labeur, le pont de Tara a pris des allures de station balnéaire. Nous avons enfilé les maillots de bain et nous nous sommes jetés, sans trop tergiverser, dans une eau jaunâtre à dix-huit degrés. Il est si appréciable de se rafraîchir un peu, et d’avoir le sentiment de profiter de l’été.

L’ancre s’est posée au fond du fleuve. L’arrivée des pilotes russes est prévue dans deux jours, nous resterons donc au mouillage près de la station météorologique de Sopochnaya Karga. Après un premier contact radio, Sergey Pisarev obtient l’autorisation de poser le pied à terre. A bord, c’est la ruée vers les zodiacs* ! Nous rêvons tous de nous dégourdir les jambes. Lee Karp Boss et Joannie Ferland ont même enfilé leurs vêtements de joggeuses. Mais notre enthousiasme et notre soif d’aventure vont rapidement s’assombrir sous les nuées de moustiques. Malgré des attirails rivalisant de créativité, qui nous donnent l’air d’explorateurs en herbe, nul n’échappe à ces insectes avides de sang neuf. Rares sont les visiteurs par ici…

La station météorologique de Sopochnaya Karga fut construite en 1939. Depuis soixante-quatorze ans, des hommes et des femmes se relayent sur cette crique, été comme hiver, pour relever des données sur la salinité et la température de l’eau, la force et la direction du vent, les vagues, etc. Toutes les trois heures, il faut prendre des mesures. Jour et nuit, sans répit. Alors pour assurer la veille météorologique, quatre personnes vivent en permanence sur la station. L’été, quelques saisonniers viennent apporter un coup de main aux météorologues, mais leur aide se concentre surtout autour de l’entretien des lieux. Il faut dire que les années et les conditions climatiques, jusqu’à moins cinquante degrés en hiver, n’ont pas épargné la station. Sopochnaya Karga tombe en ruine. Faute de moyens aussi.

Des bidons rouillés et des pièces de ferraille jonchent le sol fleuri. Il y a même une vieille machine à écrire, délaissée sans doute depuis l’avènement de l’ordinateur. Confortablement entourés par du coton d’Arctique, trois véhicules militaires semblent avoir trouvé ici leur havre de paix. Près de la plage, deux cabanes en bois ont perdu l’équilibre. Le pergélisol**, sur lequel elles étaient bâties, a fondu, les fondations se sont affaissées. Alors Alexei, un jeune météorologue qui s’est installé ici depuis trois ans avec sa femme et son fils, espère que la situation va changer bientôt, très bientôt. Restauration ou délocalisation, la question reste en suspend. En attendant, il poursuit assidument son travail. Entre deux relevés, il part parfois à la pêche ou à la chasse aux rennes sauvages. Le camp est ravitaillé en nourriture seulement une fois par an. Heureusement, Alexei connaît certains capitaines de cargo, qui fréquentent le fleuve et qui lui cèdent au passage quelques produits frais. Mais les véritables visiteurs se font rares. Pour vivre ici, il faut indéniablement aimer la solitude…

La station de Sopochnaya Karga n’est plus qu’un point à l’horizon. Nous avons fait nos adieux à Alexei, Yulia et Oleg. Les deux pilotes ont embarqué avant l’heure, alors nous avons repris notre route. Dans deux cents quarante miles marins, nous retrouverons la civilisation, la ville russe Doudinka.

Anna Deniaud Garcia

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*Bateaux pneumatiques qui permettent de descendre à terre.
**Le pergélisol : couche du sol en permanence gelée.