Quand le plancton se fixe dans le corail

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30 avril 2010

Voilà 8 mois que Tara a quitté Lorient. Lecteurs assidus, vous devriez normalement être complètement bilingues franco-plancton… nous pouvons donc passer aux subtilités d’un dialecte tropical localisé : celui du corail. 

Les dinoflagellés on ne vous les présente plus. Seule l’éventuelle présence de quelques cancres du fond de la classe me pousse à répéter que ce sont des organismes formés d’une seule cellule, tantôt capables de photosynthèse, tantôt de se nourrir de particules et tantôt des deux à la fois.
Observons l’un de ces dinoflagellés se débattre dans le courant marin grâce à ses deux flagelles. Il dérive, dérive en plein océan… jusqu’à toucher un récif corallien. De l’extérieur c’est très beau : des volutes de calcaire, des buissons solides et des patates sillonnées de labyrinthe… Quand on s’approche c’est encore plus joli. Le calcaire est une enveloppe créée par les petits animaux que sont les coraux.
Ôtez-leur cette concrétion protectrice : les coraux en eux-mêmes ressemblent à une colonie de minuscules anémones de mer.

Notre dinoflagellé se dépose sur ce support providentiel. Il se débarrasse de ses deux petites queues et se fixe à l’intérieur des coraux. De quelle manière ? C’est ce que tente de déterminer l’université de Miami, où travaille Roxanne Boonstra : « On les appelle alors des zooxanthelles, ces dinoflagellés, et ils vivent en symbiose avec le corail ». Pendant la journée, les zooxanthelles créent de la matière en synthétisant la lumière du soleil. Les coraux prennent le relais quand la nuit tombe. Ils déploient leurs minuscules tentacules pour happer ou filtrer les petites particules dans l’océan. Dans cet échange de bons procédés, chacun des deux organismes fait profiter l’autre de ses bienfaits.

La récolte a été bonne aujourd’hui pour Francesca Benzoni, la responsable du programme corail sur Tara. Elle étale sur une table les échantillons de coraux qu’elle a prélevés sous l’eau. « J’essaie d’en récolter 3 exemplaires de chaque. Les premiers resteront au Mauritius Oceanographic Institute à l’île Maurice, les deux autres seront envoyés à l’Université de Milan Bicocca pour être analysés ». L’équipe corail de Tara combine des spécialistes de la morphologie comme Francesca et des biologistes moléculaires, qui s’intéressent à l’ADN du corail. « On peut assez facilement déterminer le genre d’un corail à l’œil nu, mais pour son espèce, c’est beaucoup plus compliqué, il faut souvent regarder son ADN pour être sûr ».
Cette approche combinée n’est possible que depuis une dizaine d’années, depuis l’apparition d’outils qui permettent de plonger au cœur du génome, « … et bien souvent, ils remettent en cause tous les classements traditionnels des coraux !» complète Francesca.

Chaque échantillon est soigneusement étiqueté et identifié. Francesca et Roxanne découpent de petits morceaux qu’elles glissent dans des éprouvettes pour l’analyse ADN. Un peu de liquide fixateur et les voilà au frais dans la cale à trésor de Tara.
Les gros morceaux de coraux sont nettoyés à la javel pour ne conserver que le squelette de l’animal, et soigneusement emballés dans du papier journal pour les entreposer.

L’objectif de Francesca, c’est de répertorier les différentes espèces de coraux dans l’Océan Indien. « La zone est déjà étudiée, mais nous nous intéressons à des aires rarement échantillonnées : Djibouti, Mayotte et Saint Brandon ». David Obura, autre spécialiste de l’équipe corail, confirme : « Saint Brandon est un endroit spécial, très isolé.
Il y a peut-être moins d’espèces que dans d’autres régions de l’Océan Indien, mais pour nous c’est intéressant parce qu’il y a très peu d’impact des activités humaines ici. On peut observer comment le corail récupère après une augmentation du niveau de la température par exemple… ».
Quelques centièmes de degrés en plus, et toute l’harmonie d’un récif peut être rompue. Terminée, la belle symbiose qui unit corail et zooxanthelles. Les dinoflagellés retrouvent alors la pleine eau où ils peuvent continuer une nouvelle existence… en attente d’un nouveau corail sur lequel se fixer.

Sacha Bollet