Quand l’heure est venue d’attendre…

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21 août 2013

Depuis dimanche, Tara a jeté l’ancre à l’entrée du détroit de Vilkitsky.  Nous attendons celui qui nous permettra de franchir la frontière blanche, nous espérons la venue du puissant Yamal, ce brise-glace nucléaire russe. Depuis trois jours, l’activité du bord tourne au ralenti. Les plus actifs commencent même à tourner en rond. Comme les paroles d’un vieux disque rayé, les mots brise-glace et détroit de Vilkitsky reviennent à longueur de journée dans les conversations. Patience est le mot d’ordre, alors nous patientons en espérant quitter prochainement notre mouillage, pour poursuivre notre mission scientifique en mer de Laptev.

« Il faut prendre son mal en patience, ça fait partie de l’aventure et surtout nous devons rester humbles face à la nature. » telle est la philosophie de Vincent le Pennec, second capitaine. Alors pour faire passer le temps, chacun s’affaire aux maigres tâches qu’il lui reste à effectuer.

Claudie Marec et Simon Morisset, les deux ingénieurs océanographes, se sont lancés dans un inventaire complet des mesures réalisées jusqu’ici à bord. Pascal Hingamp et Margaux Carmichael ont briqué « comme jamais » le matériel scientifique de Tara. Une activité manuelle pour oublier que la science est, ces derniers temps, quelque peu mise au second plan.

De leur côté, les marins veillent à entretenir le navire. Nous devons être prêts, prêts à repartir, prêts à tout instant ! En passerelle, il faut aussi se relayer pour surveiller les morceaux de glace qui menacent. La chasse aux glaçons fait partie des activités distrayantes du bord et elle se révèle beaucoup plus fructueuse que la pêche ! « Il y a très peu de poissons dans la région, et avec ces températures on ne reste pas des heures dehors, juste pour le plaisir de pêcher ! » lance François Aurat, le sourire aux lèvres.

Sergey Pisarev, scientifique russe du bord, persiste néanmoins, chaque jour, à partir à la pêche, enfin une pêche particulière, la pêche aux informations. Dès huit heures du matin, il remue ciel et terre pour obtenir des nouvelles fraiches du « front ». Grâce à ses confrères scientifiques qui sillonnent la région, il se renseigne sur l’état de la glace, sur les mouvements maritimes dans le détroit de Vilkitsky et tente de trouver des solutions. « J’ai appris ce matin que deux navires scientifiques circulaient aux alentours du détroit, je vais les appeler pour leur demander des conseils.»

Autour de la table du carré, il a aussi Diana Ruiz Pino, océanographe, qui prépare son exposé pour le prochain « café science », un concept pour nous cultiver et pour diversifier nos soirées.

En dépit de ces occupations, de longues heures demeurent. Certains dévorent des livres, d’autres des tartines de pain et beurre. Certains pratiquent le sport, d’autres se vengent sur la sieste. Nous devons ruser pour que ces jours permanents ne semblent pas interminables. Nous devons trouver des astuces pour que ce huis clos reste supportable. Hier après-midi, nous avons regardé « en famille » une émission de Thalassa sur Doudinka. Dans l’un des reportages, l’équipage d’un navire scientifique russe vivait son cinquième mois d’emprisonnement dans les glaces. Nous nous sentions presque honteux d’éprouver de l’ennui après seulement trois jours…

Anna Deniaud Garcia