Quart de nuit en plein Pacifique Sud

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8 avril 2011

Quart de nuit en plein Pacifique Sud

« Bout au vent », Tara poursuit sa route dans le Pacifique Sud en direction de l’Equateur. Après trois jours de station scientifique, la goélette naviguera jours et nuits pour atteindre la prochaine position de prélèvements définie par les scientifiques. Chaque nuit, quand tout le monde dort paisiblement dans sa bannette, sur le pont deux membres de l’équipage veillent au grain.

En réalité en plein milieu de l’Océan Pacifique Sud, ce n’est pas vraiment le grain (la pluie) que redoutent les marins mais plutôt une voie d’eau dans les cales, un départ d’incendie ou un homme à la mer. Pour éviter tout incident technique, les deux équipiers de quart effectuent toutes les heures des rondes dans le bateau. Un « pistolet à température » à la ceinture, un casque antibruit sur les oreilles et une lampe frontale sur la tête, le veilleur doit s’aventurer dans la salle exiguë des machines pour y relever une vingtaine de paramètres, qui traduisent l’état des moteurs, des groupes électrogènes et autres appareils du bord. Niveau d’huile des moteurs, température, pression, tension du réseau et intensité absorbée… Chaque mesure doit être prise avec précision en dépit du roulis. Dans cette salle bruyante et malodorante, la température peut avoisiner les cinquante degrés.

La ronde se poursuit à l’intérieur du bateau jusqu’au peak avant. Au delà de l’état du bateau, il faut aussi s’assurer que dans le laboratoire sec, tous les appareils scientifiques qui envoient régulièrement des données par satellite, telles que la salinité et la température de la mer, fonctionnent correctement.

Quand la voilure est déployée, le quart de nuit prend une autre tournure, plus aventurière, plus sportive. Pour manier l’imposant gréement, mieux vaut être à plusieurs, alors les marins anticipent les manœuvres de voiles afin qu’elles soient effectuées à quatre personnes minimum, pendant les relèves de quart. Pour tout mouvement sur le pont, et cela de nuit comme de jour, les équipiers doivent revêtir une brassière de secours.
En cas d’excursion solitaire, chacun se doit aussi de prévenir un autre membre de l’équipage, afin qu’il le surveille régulièrement. Si un homme tombe à la mer, son compagnon de quart devra en premier lieu lui envoyer une bouée dotée d’un feu à retournement. Il devra ensuite alerter les autres passagers endormis, enregistrer grâce au GPS la position de l’accident, afin que le navire puisse revenir sur ses pas au plus vite. Dans la mer, la brassière de secours permettra au malchanceux de flotter. Pour l’équipage à bord, l’essentiel est de ne jamais perdre de vue l’homme au milieu des flots, une mission délicate dans cette immensité bleue, surtout la nuit. « Sur Tara, les filières sont hautes, il y a donc heureusement peu de risque qu’un homme passe par dessus », souligne Baptiste, second capitaine.

Le voilier a été bien pensé et les marins connaissent leur métier, il n’en demeure pas moins que lorsque Loïc confie la nuit les commandes du navire, le capitaine ne dort pas sur ses deux oreilles. « La responsabilité fait qu’au moindre bruit ou mouvement anormal, je me réveille et en cas de doute je monte sur le pont. » Toutes les quatre heures, les marins se relayent pour veiller le navire. Lors des stations, les scientifiques sont dispensés de quart, mais le reste du temps ils effectuent des rotations de deux heures.

Mais loin de ces scénarios catastrophes, le quart de nuit rime avant tout avec tranquillité et beauté. « En Mer d’Oman, j’ai pu observer la nuit des dauphins jouer à l’étrave de Tara, au milieu d’un bloom planctonique qui rendait l’eau fluorescente. C’est une des plus belles choses que j’ai vu de ma vie » se rappelle Daniel, le chef mécanicien. Regarder les étoiles, échanger avec son coéquipier ou encore écrire un mail à sa famille, pour tous les marins du bord, le quart de nuit reste avant tout un moment privilégié, qui permet le temps de quelques heures de se retrouver un peu seul ou en petit comité.

En plein Océan Pacifique Sud, sur cette route désertée des navires, le moment de paix est d’autant plus total. Néanmoins les marins se doivent de rester vigilants à chaque instant. Il y a quelques jours, le radar affichait une route de collision avec un cargo. Tara a aisément dévié sa route et poursuivit son chemin dans cette immensité vertigineuse.

Anna Deniaud