Retour d’expériences arctiques

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18 octobre 2013

Tara est en escale à Ilulissat au Groenland jusqu’à dimanche, après quoi l’expédition mettra le cap sur Québec. Nous quitterons alors le cercle polaire arctique. De Pond Inlet à Ilulissat, nous avons eu avec nous à bord Romain Troublé, secrétaire général de Tara Expéditions. L’occasion de revenir avec lui sur ces mois de navigation de part et d’autre de l’océan glacial arctique.

-    Vincent Hilaire : Avant de quitter dans quelques jours le cercle arctique puisque nous mettrons désormais cap au Sud, quel est votre impression « à chaud » à l’issue des cinq premiers mois de cette expédition Tara Oceans Polar Circle ?

-    Romain Troublé : « On s’est rendu compte côté glace qu’il y a une grande disparité entre les années, même si la tendance générale est à la fonte de la banquise. La variabilité climatique d’une année à l’autre peut donc être importante. Nous avons rencontré pas mal d’autres bateaux sur la route, avec beaucoup de transit local et de trafic international, mais peu de navires de pêche ».

-    V.H : Justement en terme de trafic maritime, est-ce que cet Arctique vous paraît prêt à devenir l’autoroute maritime dont la presse se fait souvent l’écho ?

-    R.T : « Cette année 2013, c’est l’année des premières en terme de trafic maritime. Un premier porte-conteneur a franchi le Détroit de Béring et s’est rendu au nord de la Russie. Un navire de commerce chinois aussi. Et côté passage du Nord-Ouest, c’est cette fois l’Arctic Orion un navire transportant du charbon des mines du Canada qui a fait route vers l’Europe.
Ce navire de très fort tonnage a donc franchi le Passage du Nord-Ouest, il est d’ailleurs passé par le Prince Regent Inlet quelques heures avant nous.
Les armateurs testent donc clairement ces deux routes arctiques, mais on est encore loin d’une autoroute balisée, sécurisée par des brises glaces. On est loin d’une route capable surtout de rivaliser avec les routes classiques via les canaux de Panama ou Suez ».

-    V.H : Sur le chemin emprunté par Tara qu’avez vous constaté cette fois du côté des populations ?

-    R.T : « Il y a une grande disparité au sein de ces populations riveraines de l’Océan Glacial Arctique. Il y a déjà une partie d’entre elles qui sont autochtones, et d’autres composées de « colons » venus de l’extérieur.
Sur le plan économique, le Groenland où nous sommes est par exemple un pôle de pêche très important, organisé, structuré, concurrentiel. Au Canada, ce sont des comptoirs maritimes soutenus à coups de subventions pas vraiment encore « occidentalisées ».
Ces hameaux comme Arctic Bay ou Pond Inlet sont encore profondément ancrés dans la culture Inuit. Ici au Groenland, on en est à un autre stade et pourtant c’est aussi une population Inuit. Les choses ne sont pas les mêmes suivant où l’on se trouve en Arctique. En Russie, c’est un peu comme au Canada avec encore d’autres différences. On voit qu’il y a de grandes infrastructures développées, mais en même temps on sent un abandon par le pouvoir central de Moscou.
C’est typiquement ce qu’on a pu ressentir au bout de la Russie à Pevek par exemple, en Tchoukotka. Mais dans nos précédentes escales à Mourmansk et Doudinka par contre on sent que ça bouge. Les mines de nickel y battent des records de production ».

-    V.H : Est-ce que vous avez l’impression que les Russes sont plus en mesure de capter ce trafic maritime naissant en Arctique ?

-    R.T : « Oui, effectivement au nord de la Russie il y a des quais pour les cargos et surtout ils disposent pour le passage du Nord Est d’une flotte de brises glaces très performants à même d’ouvrir une route pendant dix mois de l’année. Le point faible des Russes, c’est qu’il n’y a pas de fond en Mer de Sibérie orientale près de Béring pour ce trafic qui a des tirants d’eau assez importants. Cela peut être un frein pour la venue de ces tankers géants. Sur ce point là, le Canada dispose de passages avec plus de profondeur mais ses infrastructures ne sont pas aussi performantes que celles des Russes ».

-    V.H : Il y a désormais une structure pour gérer l’Arctique quelle rôle peut-elle jouer ?

-    R.T «  Le Conseil de l’Arctique a été créé en 1996 par huit états : Canada, Norvège, Russie, Etats-Unis, Finlande, Islande, Suède et Danemark pour le Groenland. Le but de cette entité est de promouvoir un développement durable en Arctique à la fois social, économique et environnemental. Les enjeux immédiats sont le développement de nouvelles pêcheries, la gestion des stocks, la gestion des ressources minières, la mise en place d’une réglementation pour le trafic maritime et l’imposition de nouveaux standards arctiques ».

-    V.H : Une canadienne Inuit est présidente du conseil de l’Arctique depuis peu, est-ce que cela peut engendrer à votre avis une évolution et dans quel sens ?

-    R.T : « En effet, c’est la première fois qu’une femme native de ces terres du Nord, une Inuit, a ces responsabilités. Je pense que cela permettra sans doute de mieux prendre en compte les droits et les impératifs des peuples « historiques » de ces régions, dans la perspective d’un développement durable ».

-       V.H : On en revient toujours à cette question fondamentale en Arctique comme ailleurs : l’environnement et le développement économique seront-ils compatibles avec toutes ces opportunités ?

-       R.T : « Oui ce sont de formidables opportunités, mais aussi un formidable défi. Cet espace est plutôt vierge pour l’instant. Aujourd’hui avec la technologie dont on dispose, on connaît notre impact assez précisément. Va t-on être capable de faire de l’Arctique ce laboratoire de développement durable ex nihilo ? Je l’espère, c’est aussi tout l’enjeu de notre travail de « pêche » du plancton qui nous permettra de comprendre le fonctionnement de ces écosystèmes planctoniques arctiques en mutation ».

Propos recueillis par Vincent Hilaire

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