Retour sur les deux passages clés

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13 octobre 2013

Dans le cadre de l’expédition Tara Oceans Polar Circle, Tara vient d’enchainer en trois mois les passages du Nord-Est (côté russe) et du Nord-Ouest (côté canadien). C’était l’un des défis majeurs de cette expédition autour de l’Océan Arctique, avec un échantillonnage le plus complet des microorganismes marins en lisière de la banquise.
Retour sur les deux points critiques de cette aventure avec Loïc Vallette, capitaine et Romain Troublé, secrétaire général de Tara Expéditions embarqué à Pond Inlet (Nunavut, Canada).

Avec le recul comment voyez vous ces deux épisodes des passages enchainés par Tara en quelques mois ? Qu’avez vous en mémoire avec votre vision de la mer et de la terre ?

- Loïc Vallette : « C’est difficile de comparer. Dans les deux cas, il y a eu une semaine d’attente liée aux conditions de glace. Pour le passage du Nord-Est, il fallait que la glace se libère, nous laisse passer. Pour le passage du Nord-Ouest c’était le contraire, nous devions aller vite avant que les glaces ne se referment. Dans les deux cas, la solution a été plus simple que prévu. Pour le Nord Est, on a navigué tout le temps pendant trois jours sans jamais faire demi-tour pour chercher notre chemin dans 300 miles de pack. Pour le Nord Ouest, la zone de glace n’était que de 50 milles et on a été escorté par un brise-glace des Coast Guard Canadien. On ne peut pas dire que c’était une bonne année pour entreprendre ce qu’on vient de faire…»

- Romain Troublé : « On pense toujours à tous les scénarios et pour les deux passages du Nord-Est et Nord-Ouest, nous avons envisagé à un moment d’arrêter l’expédition, mais nos doutes se sont rapidement envolés. La grande différence entre les deux passages, c’est que nous avons passé le Nord-Est avec le jour permanent et le Nord-Ouest après le retour de la nuit, ça change beaucoup de choses pour la navigation.
Il y a aussi l’aspect administratif à prendre en compte. Pour le passage du Nord-Ouest côté canadien donc, nous n’avons eu aucune formalité administrative à faire alors qu’en Russie, pour le Nord-Est, il nous a fallu demander un permis, et donner tous les papiers de Tara pour l’obtenir. Dans tout le Nord de la Fédération de Russie, il y a des zones restreintes, ou interdites. Il est important de noter que depuis 2006 et notre précédente expédition Tara Arctic, j’ai constaté de gros progrès d’organisation et de transparence côté russe. La principale contrainte pour les deux passages restent la glace pour un « petit » bateau comme Tara ».

A vous entendre en dehors des passages en eux-mêmes, c’est aussi cette différence de fonctionnement entre la Russie et le nord du Continent Américain qui donne toute sa différence à ces deux passages ?

-  Romain Troublé : « Dans le Nord-Est, la sécurité est bien assurée. Les Russes disposent d’une flotte de brise-glace et d’infrastructures plus performantes que les Canadiens par exemple. La navigation marchande est donc plus développée, mais il faut savoir que cette sécurité est réservée aux navires de fort tonnage, les petites unités ne sont pas prioritaires. Au Canada, pour le Nord-Ouest, ce service est gratuit. Ils sont aussi très présents sur le suivi des navires et fournissent même les photos satellite du jour. C’est un autre fonctionnement, lié sans doute à un trafic moins important ».

- Loïc Vallette : « L’autoroute de l’Arctique ce n’est pas encore une réalité. Pour le Nord-Est nous sommes passés avec les premiers bateaux à l’ouverture du passage à niveau, et pour le Nord-Ouest avec les derniers. Le dialogue était difficile côté russe alors que côté canadien l’accueil était très chaleureux. Il y a une vraie différence d’échelle, en Russie que ce soit Mourmansk, Doudinka ou Pevek ce sont des villes avec des ports de commerce. Alors que du côté canadien ce sont des villages ».

Quels sont les plus beaux moments de ces deux passages pour vous deux, que garderez vous si vous deviez faire un choix ?

- Loïc Vallette : « On a eu beaucoup de chance avec le temps dans les deux cas, puisqu’on est passé avec de bonnes conditions. Ça a donné des paysages fabuleux avec une belle lumière sur la glace et les îles. Le passage de Bellot était vraiment très beau avec à la fin Port Ross, il y avait du courant avec plein de bouillon dans l’eau. Je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi enneigé. Avant Bellot, cela faisait une semaine que nous naviguions au moteur dans la purée de poix ».

- Romain Troublé : « J’aime bien l’adversité dans les projets qu’on mène et là pour les deux passages j’ai encore été servi. De toute façon en Arctique, c’est le lot quotidien. 
Si on voulait résumé, d’un coté vous avez les Russes avec des navires et des infrastructures leur permettant de garantir un service sur une longue période et de se faire rémunérer en échange. De l’autre, vous avez les canadiens avec des infrastructures portuaires quasi inexistantes, et des moyens inférieurs à la flotte russe. Mais comme en témoigne Loïc, cette apparente différence de moyens techniques est en partie compensée par de très bonnes photos satellites associées à un suivi quotidien sécurisant et personnalisé par le Service des glaces du Canada.
 Ces routes restent encore risquées et seuls quelques armateurs les testent depuis un an maintenant. Les premiers succès vont encourager leurs développement et il est urgent que les autorités internationales imposent de nouveaux standards techniques polaires aux navires empruntant ces routes : le Polar Code de l’International Maritime Organisation se fait attendre… »

Propos recueillis par Vincent Hilaire

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