Retour sur une navigation houleuse en Manche

© François Aurat / Fondation Tara Océan

19 février 2020

“La nef appareille de la ville aux cinq ports, quelques coups de corne de brume sonnent la dérisoire charge cavalière d’une cathédrale d’aluminium contre Éole et ses armées. En effet, la mer ne sera pas d’huile. Quelques pêcheurs de la criée nous saluent dans leur éternelle salopette de cire.

Un ciel jauni nous accompagne, l’eau est grise, les crêtes s’émoussent à mesure que le large s’approche. Encore engoncée de la convalescence du chantier, asséchée au port, la goélette se regonfle en sortant de la rade. Les voiles claquent, les bouts filent, les winchs cliquettent, la structure s’ajuste pour atteindre un point d’orgue : la douce respiration.

Le Capitaine prend à cœur la symbiose vent-gréement. Il fait l’éloge de la mollesse : « Voilà, tu sens que le bateau respire, c’est un peu lâche ». Même la retenue des bômes y passe. « Tu vois, là, c’est mou ; c’est bien là ». C’est tout l’équipage qui palpite, le chef-mécanicien déambule nonchalamment avec un casque anti-bruit sur le pont, le second a encore perdu son thermostat et règle les voiles en t-shirt, Monch love consciencieusement les bouts en huit, la cuisinière danse sur le fil de ses couteaux, le chef-pont regarde l’état du gréement. Le capitaine s’éloigne enfin du continent, la casquette solidement enfoncée, la mine satisfaite dans l’ouverture de l’igloo, lançant parfois « Alors, il est content ? » Sensible aux avis de chacun, il consulte et sonde souvent l’âme de ses équipiers.

La houle semi-chaotique fait osciller ce hamac entre deux points fictifs. Ses belles courbes féminines, ses larges hanches et sa carène évasée en font une matriarche protectrice dans la matrice océanique. Nous sommes devant les Glénans, une horde de dauphins virevoltent devant l’étrave. Ne pas tuer l’instant, le cœur posé sur le Yankee, le lent piston de la poupe, la houle se brisant en une constellation d’embruns.

Convoyer Dame Tara autour de la péninsule d’Armorique, ce bras tendu vers l’Ouest, une énième promesse au crépuscule ? Nous tomberons ses mâts et la plongerons dans la Seine : la jacobienne France nous attend à Lutèce pour remâter.”

Tommy Jegou, marin à bord

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