Sinaï’s blue moon (…et bonne année !)

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5 janvier 2010

Nous voici donc en Egypte pour une nouvelle année, sous la lumière de la treizième lune. Tara est amarrée au quai de Sharm el Sheikh pour une escale technique pendant laquelle l’équipage est en chantier, avant l’arrivée d’une quinzaine de scientifiques pour une réunion à bord.

D.Sauveur/Tara Expéditions. Charm el-Cheickh à la tombée de la nuit.

D.Sauveur/Tara Expéditions. Charm el-Cheickh à la tombée de la nuit.

Ces deux semaines au port, pas de micro-organismes en vue mais plutôt des fonds de cale. Au programme : vider, ranger, repeindre, cale avant, cale arrière, atelier, labo humide. Sans compter l’entretien « classique » : groupe électrique et moteurs. Après plusieurs jours dans les entrailles du bateau, il va sans dire que l’équipage a apprécié les pauses-plongée dans les eaux de la Mer Rouge !

Quand à Sharm el Sheikh, c’est presque plus la Russie que l’Egypte : une ville où tout le monde parle russe, impersonnelle à force de vouloir ressembler à l’Occident, construite pour le tourisme de luxe venu d’Europe ou des pays de l’Est. Hôtels pour groupes, plages privées, centres commerciaux se succèdent sur une trentaine de kilomètres. Ici on vient pour bronzer… Ou pour plonger. Et là, surprise : derrière un paysage en apparence aride et une côte bétonnée pour les touristes, la mer offre au visiteur un environnement luxuriant fait de coraux et de poissons multicolores. Cousteau et Louis Malle en tombèrent amoureux lorsqu’ils réalisèrent dans les années 50 le film « Le Monde du Silence ». Avec ses tombants vertigineux, la mer rouge reste encore pour le moment un paradis pour les plongeurs.

Au delà du port se dressent les montagnes de granit acérées d’un paysage intemporel. Sur cette péninsule bordée par la Méditerranée au nord et la mer rouge au sud apparaissent d’un coup tous les déserts, pour peu que l’on prenne un peu la route. Crêtes rocheuses, montagnes, dunes, plateaux, déserts de roches, forment un ensemble digne d’un film de science-fiction. Des teintes troublantes : rose, rouge, ocre, brun, mauve, bleu : difficile de trouver au Sinaï une couleur unique à la lumière changeante de la journée, ou de la nuit. Peu d’habitants hors des villes de la côte, sinon les bédouins qui vivent ici entre oasis et hauts plateaux. Ils seraient environ 70 000 dans cet environnement aride où le nomadisme fut longtemps la norme. Même si la majorité d’entre eux sont devenus sédentaires, certains conservent encore un mode de vie caravanier, rudimentaire et hors du temps. Le visiteur invité sous une tente sommaire boit le thé assis sur les tapis, négocie quelques babioles : étoffes, fossiles pris dans les sables, ou géodes minérales. On peut même louer les services de nos hôtes le temps d’une ballade dans le désert à dos de chameau comme aux siècles passés, évitant ainsi de s’écorcher les oreilles au bruit des 4X4, pour profiter ainsi du silence des grands espaces.

Le Sinaï c’est aussi le début de la Terre Sainte pour le visiteur venu de l’Ouest. Selon la tradition, Moïse reçut ici les Tables de la Loi sur les cimes des monts Horeb. C’est le lieu de l’errance du peuple du Livre, échappé d’Egypte à la recherche de la terre promise. Une fois la mer refermée sur les armées du pharaon, ce sera quarante années d’épreuves pour les Hébreux, racontées dans le Livre de l’Exode, près de 1 300 ans avant l’ère chrétienne.

Au pied de la montagne se trouve le monastère de Ste Catherine, véritable vaisseau à traverser le temps. Un endroit à part, « demeure de la solitude », ainsi que le qualifiait Pierre Loti. Il doit son nom à une montagne proche sur laquelle les anges déposèrent le corps de la sainte après son martyre, et abrite le Buisson Ardent qui fut le signe envoyé par Dieu à Moïse. C’est le plus vieux monastère de la chrétienté et le seul endroit au monde à avoir été habité pendant près de 15 siècles sans interruption. Il fut fondé au VIe siècle par l’empereur Justinien, dont il porte toujours l’emblème : l’étendard jaune et noir frappé d’un aigle à deux têtes. Ste Catherine, tenu par des moines grecs orthodoxes, forme un ordre religieux unique ne relevant d’aucune hiérarchie et possède la deuxième bibliothèque de la chrétienté après le Vatican. Seule autorité reconnue par les moines : Dieu, et le « despote » : le chef de la communauté. C’est le point de départ pour l’ascension du Mont Moïse, un des plus hauts sommets du massif de l’Horeb sur lequel est sensé s’être déroulée l’entrevue entre Moïse et Dieu, qui par son souffle grava sur la pierre les dix commandements transmis aux hommes. C’est un sentier abrupt que l’on emprunte au milieu de la nuit pour arriver au sommet avec le soleil levant. Deux seuls trajets possibles : la piste des bédouins à pied ou à dos de chameau, ou un chemin austère et difficile fait de milliers de marches désossées par le temps sur lesquelles des siècles de pèlerins se sont usés les genoux. A mi-pente on croise dans le silence de la nuit les hommes endormis aux côtés des chameaux, prêts à embarquer les pèlerins dans leur descente.

Au sommet : deux petites chapelles sans cesse détruites et reconstruites au fil des siècles et une mosquée, simples, sans atours particuliers, sans fioritures. Le paysage, grandiose se suffit ici à lui-même : des crêtes rocheuses découpent l’horizon à perte de vue dans les lueurs mauves de l’aube. Nous sommes ici comme hors du temps. Après un moment de contemplation, nous redescendons pensifs à travers les jardins d’Elie, enjambant les vielles marches brisées du chemin des pèlerins, bordées de roches empilées, messagères des vœux laissés ici par les visiteurs, pour arriver au début des heures chaudes de la matinées au pied du monastère. Il est temps de reprendre la route à travers les plaines et les montagnes de sable et de roches.

Avant de rejoindre le port pour reprendre le bateau, la treizième lune de l’année me rappelle, alors que je suis assis sur la plage, que nous ne savons peut-être pas mesurer le temps comme il se doit.

David Sauveur