Tara aux portes du grand Sud

©

10 novembre 2010

52 nœuds dans une rafale ! Heureusement qu’au moment d’établir les voiles après la station courte avant-hier, Olivier Marien, le capitaine avait décidé d’anticiper une forte montée du vent en réduisant à deux ris d’emblée. Les bulletins de prévisions météorologiques avaient vu juste. Depuis cette nuit, nous évoluons dans des vents qui vont de 30 à 50 nœuds. Et Tara « étale » sans difficulté, comme on dit dans le jargon maritime.

Une station longue était envisagée en début d’après-midi aujourd’hui, elle est donc annulée. La plupart des équipiers sont réunis dans le carré, et attendent que cette tempête passe. Serait-ce par ce que nous tutoyons les 40ème rugissants ? Nous naviguons actuellement par 36° 18’ Sud, mais nous avons déjà la sensation d’avoir franchi les portes d’entrée du Grand Sud, d’être dans le hall d’entrée en quelque sorte.

Dans les hublots du carré, l’Océan Atlantique Sud descend et monte, laissant apercevoir quelquefois un albatros. Nous avons toujours notre escorte d’oiseaux de mer. Quand on observe les albatros par exemple, on a l’impression qu’ils continuent de jouer avec le vent avec le plus grand naturel. 50 nœuds de vent ne les perturbent pas, au contraire on a l’impression que plus il y a du vent plus ça les inspire. Ils décrivent dans le ciel des trajectoires de plus en plus osées, auquel un pilote même chevronné ne se risquerait pas.  Ils sont nés pour voler voilà la différence. Virage sur l’aile gauche ou droite, piqué entre les lames, ils dansent avec la mer et le vent, et cette aisance les rend fascinants.  Que font-ils ? Chassent-ils ? Volent-ils simplement pour goûter à ce sentiment que nous appellerions la liberté, ou est ce simplement l’instinct, le code de leur ADN qui leur commande cette parade aérienne parfaite ?  Finalement peu importe, que les ornithologues me pardonnent mais je me contenterai de me nourrir de la beauté pure de ce qu’ils dégagent.

Normalement, nous en avons pour encore 24h de tempête et après le vent devrait se calmer. Nous allons continuer cette route Sud-Est pendant cette période avant de revirer pour mettre le cap sur Buenos Aires.

Ce matin, Olivier Marien et son second Julien Daniel ont effectué un virement dans ce gros temps. « Chacun est à sa tâche concentré, comme nous nous connaissons bien, nous n’avons pas besoin de vérifier si tout va bien » me disait-il après que nous ayons vécu ce moment ensemble sur le pont. Des moments qui donnent tout son sens au mot marin. Connaissance et maîtrise des gestes à accomplir, même par gros temps, esprit d’équipe, calme et sens de la sécurité pour soi et pour les autres. « Une main pour soi, une main pour le bateau » comme disait ce regretté Tabarly.

En mer par gros temps, tous les marins du monde se ressemblent et se donnent la main sans le savoir ! Quel que soit le but de leur navigation, ils éprouvent tous à un moment donné les mêmes sensations. Humilité face aux éléments hyperpuissants, et jubilation de réussir à composer avec.

Pensées océaniques et amitiés à tous ceux qui nous suivent nous pensons bien à eux surtout dans ces moments de vie de « marin ».

Vincent Hilaire