Très très près !

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16 septembre 2009

TRÈS TRÈS PRÈS

De quart de 2 à 5 heures du matin avec Julien le chef mécanicien. Ce n’est pas que j’adore me réveiller en pleine nuit pour aller surveiller la mer déserte et sombre, mais enfin je suis contente que le capitaine m’ait incluse dans les tours de garde.

Quand on se retrouve avec Julien, on se penche alors sur le logiciel de cartes marines du bateau pour voir où nous sommes. Nous faisons route vers le détroit de Gibraltar, haut lieu de passage. Pour le moment nous sommes seuls sur la mer.

Très vite l’écho d’un navire se dessine sur le radar. Un petit point à 6 ou 8 miles devant nous sur bâbord (une quinzaine de kilomètres). En sortant du cockpit, on distingue seulement quelques lumières. Le bateau s’approche dans la nuit, sans taille, sans nom.

Le radar nous indique que le navire approche dans notre direction à 14 nœuds (environ 25 kilomètres/heure, c’est beaucoup sur la mer !) et qu’il va nous frôler à 0,2 miles dans 23 minutes. Comme nous avançons à la voile, c’est à l’autre bateau de manœuvrer. Julien allume les projecteurs de pont pour mettre en évidence nos grandes voiles blanches. Je scrute le radar. Aucune réaction, le bateau conserve son cap.

18 minutes. 0,3 miles.
Il va nous falloir changer de direction. Le problème c’est que le vent vient dans notre dos, les voiles sont installées en « ciseau ». Une à bâbord, l’autre à tribord, maintenue par le tangon, un grand bras métallique de 8 mètres. Dans cette position, il n’est pas possible de manœuvrer le gréement aisément.

15 minutes. Julien descend en machine, lancer un moteur.
On essaie à nouveau d’éclairer le pont et les voiles, pour faire comprendre à l’aveugle qu’il doit s’écarter. A force de fixer le radar, j’ai même l’impression qu’il fait exprès de nous foncer dessus.

10 minutes. 0, 35 miles. Julien modifie notre cap de quelques degrés. Le génois plie, puis claque, bloqué par le tangon. Nous n’avons plus qu’une seule voile pour nous tracter.

6 minutes. 0,45 miles.
Julien attrape la radio haute fréquence et tente un message en anglais. « Ici Tara, le voilier avec les phares allumés sur le pont. Appel au bateau qui vient droit sur nous. Nous voyez-vous ? »
Un projecteur s’allume et balaye la mer jusque dans notre direction. Une voix molle grésille dans le haut-parleur de la radio. « Hello Tara, je ne vous avais pas vu, je vais manœuvrer pour m’écarter sur tribord. ».

Le bateau sans nom se déroute et passe à 0,6 miles de nous. Sur les mers, c’est la distance minimum légale dans les endroits de grande affluence. Nous le regardons s’éloigner avec soulagement et retournons dans le silence à peine éclairé du cockpit.

Sacha Bollet