Un petit monde

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21 octobre 2011

Un petit monde

Ce n’est pas la première fois que Martin Hertau, second de Tara et Céline Blanchard, intendante à bord, font partie d’un même équipage. Il y a un an, au mois d’août, Céline avait déjà rejoint l’équipage du charter* arctique Isbjørn, sur lequel a travaillé Martin pendant deux ans. Comme par hasard, ils sont également tous deux issus de villages voisins de Saint Malo.

Martin: Comment es-tu arrivée sur Tara?

Céline B : Tout a commencé quand j’ai quitté mon travail d’architecte navale pour aller naviguer dans le grand sud. J’ai eu une belle opportunité de quitter l’écran d’ordinateur pour avoir plus d’expérience en mer et je l’ai saisi. Et puis ça s’est tellement bien passé qu’au lieu de prendre une année sabbatique, j’en suis à ma troisième ou quatrième…
Et donc, notamment grâce à Isabelle Autissier, avec qui j’ai navigué dans le sud, j’ai été présentée à l’équipe Tara. C’est petit, le monde polaire.
Ca doit être comme toi, je cherche des embarquements motivants.

Martin: Oui voilà, des embarquements qui changent effectivement de la Méditerranée et des Antilles.
Comme tu dis, c’est un petit milieu le grand nord et le grand sud, tout le monde se connaît, et il y a très peu de français. J’ai rencontré Eric Dupuis au Spitzberg qui cherchait des marins pour faire sa saison en Antarctique. Ça a été ma première expérience en charter dans le grand sud. Au retour, en janvier dernier, on s’est arrêté à Puerto Williams. C’est un petit port, tout au sud du Chili, qui accueille les bateaux qui reviennent de l’Antarctique et ceux qui sont en standby pour y aller. C’est pratiquement un point obligatoire pour faire ses douanes. C’est là que j’ai rencontré par hasard l’équipe de Tara au Micalvi, le « bar ponton ».

Céline B:
le bar mythique de Puerto Williams.

Martin: Deux mois et demi après, Hervé Bourmaud, le capitaine de Tara, m’a proposé le poste de second sur Tara.

Céline B: Cela veut dire qu’on s’est raté à peu de jours. Je venais de finir une transpacifique sud et j’étais arrivé à Ushuaia. J’hésitais à venir à Puerto Williams, mais c’est cher et compliqué à cause des tensions entre le Chili et l’Argentine. Puis je suis remontée sur Tara après, à Valparaiso.

Martin:
Ça fait déjà plus d’un an, qu’on a travaillé ensemble en Arctique sur l’Isbjørn.

Céline B: Oui j’étais venue au mois d’août de l’été dernier pour relayer quelqu’un à bord en tant que marin-cuisinière.

Martin: Dans ce milieu, il n’y a pas vraiment d’ANPE du marin, tout se fait énormément avec le bouche-à-oreille entre les marins et les capitaines. Comme c’est un tout petit milieu, Bernard (le propriétaire et capitaine d’Isbjørn) connaît très bien le couple de bretons avec qui tu as navigué dans le grand sud. Alain et Claudine Caradec, naviguent dans le sud depuis… Combien de temps ?

Céline B: Depuis 83. Ils ont fait partie des premiers à faire des charters en Patagonie. Oui c’est grâce à cette relation que je me suis retrouvée en Norvège et que j’ai vécu mon premier voyage dans le nord. C’était aussi la première fois que je travaillais sur un bateau qui n’est pas un voilier. L’Isbjørn est un ancien baliseur côtier qui a beaucoup de charisme avec sa coque en bois et un vieux moteur.

Martin: Oui. De 1954.

Céline B: Le grand nord ça a été une expérience bien différente de l’Antarctique. Déjà, il y avait beaucoup moins de glace.

Martin: Oui, tu es arrivée en août et la glace avait déjà bien fondu par rapport à juin. Il y avait une ambiance très verte, très colorée. Il y a moins de gros morceaux de glace type iceberg comme on les trouve dans le grand sud, ceux qu’on appelle les cathédrales de glace. La faune est différente. Il y a les ours qu’on ne trouve qu’en Arctique et il faut rester très vigilant. On doit débarquer avec des fusils, des flare guns et rester en contact permanent avec le bateau par VHF parce qu’il y a des accidents tous les ans.

Céline B: Du coup il y a cette présence des ours qui change beaucoup la donne, c’est pesant je trouve. En Antarctique, il y a une grande liberté à terre, même s’il faut faire attention aux conditions météo et à la réglementation, mais il y a très peu de crainte à avoir par rapport aux animaux. Devoir avoir un fusil à l’épaule tout le temps c’est un petit stress en plus.
Dans le sud je n’ai pas fait de charter. C’était plutôt des expéditions scientifiques et des tournages, notamment avec une équipe de la BBC avec qui tu as travaillé également. Ils ont fait un film qui va sortir en fin d’année, Frozen Planet, sur le grand nord et le grand sud.

Martin: On a bossé sur le même projet aux extrémités opposées. Avec la BBC, ils arrivent avec un scénario précis et il faut trouver l’action dans des coins très différents. Mais que ce soit avec des scientifiques ou une équipe de film, on travaille tous ensemble et tout le monde participe aux quarts et aux taches ménagères. C’est le cas de Tara.
Avec les charters, ce sont des touristes, c’est du service.
Ça fait une énorme différence que d’avoir un projet commun que l’on essaie de réaliser ensemble.

Céline B:
La grosse différence pour moi avec Tara, c’est aussi la haute mer. On passe des jours et des jours sans voir la côte, alors que dans le nord et le sud, c’est du cabotage. J’aime bien le large. Ça donne du rythme à la vie de bord. Il y a une bonne motivation de la part des scientifiques et des marins. En escale, tu peux te retrouver d’un coup avec quinze personnes en plus pour manger !

Martin: Les escales sont rarement des occasions de repos. Mais c’est aussi important pour le marin de sortir du bateau et retrouver son intimité, car on vit sur le lieu de travail. On ne peut pas se retirer dans sa cabine et dire « voilà il est 18 heures, je rentre dans ma cabine, je ferme, et on se revoit lundi matin ». C’est un choix de vie, c’est plus qu’un métier.

Céline B: Ton équilibre tu le trouves si tu es heureux sur le bateau avec lequel tu navigues. Il faut être motivé par ton embarquement.

Martin: Il ne faut jamais embarquer en comptant les jours. Quelque chose qui change beaucoup la donne aussi c’est le fait de pouvoir échanger par mail. Avec Hervé le capitaine, on voulait mettre une caméra dans le carré pour filmer l’ambiance pendant cette semaine de navigation. Le nombre d’heures que passent les gens avec leurs mails, c’est hallucinant. Ça aide beaucoup les gens que de rester en relation avec les amis, la famille et la terre. C’est une bonne soupape. Si quelqu’un a reçu un mail d’un proche qui lui fait plaisir, il a tout de suite la banane et ça se transmet au reste de l’équipage. Je ne connais ce système sur les bateaux que depuis trois ans. Avant il n’y avait rien sur les transatlantiques. Rester plusieurs semaines sans nouvelle, ça peut travailler une personne.

Céline B:
Ça dépend qui tu as laissé à terre… Mais même professionnellement, pour les scientifiques, cela leur permet une continuité par rapport à leur travail durant la traversée.

Martin:
La nourriture c’est aussi une priorité. Le cuisinier a un poste clef à bord. C’est quand même la cuisine qui gère l’humeur du bord. Surtout chez les Français !

Céline B: J’improvise. J’ai accumulé plusieurs recettes, et en fonction de l’humeur du jour, de la météo, du travail à faire et de l’état des fruits et légumes frais, je fais mes repas. Ce soir, c’est l’apéro pour fêter la fin de la longue station. Je prépare des pizzas !

Andres Peyrot

*voyage avec des touristes