Week-end Pacifique

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23 mai 2011

Tara est parti jeudi matin de Guayaquil vers le grand large, visant un point géographique déterminé par le GPS : 2° Sud, 84°35′ Ouest, selon les consignes de Gaby Gorsky, chef scientifique à bord jusqu’à Guayaquil, pour compléter l’étude du système équatorien par une troisième station de prélèvements.

Nous avons quitté le continent depuis trois jours, autour de nous la mer pour horizon quelle que soit la direction où le regard se pose. Sur cette surface mouvante, aucun repère fixe et seuls les chiffres du GPS affirment notre position avec précision.

A 7h00 samedi, comme prévu nous sommes sur le lieu dit. Pendant deux jours les prélèvements vont s’enchaîner dans le secteur. Nous restons les pieds sur le bateau et la tête hors de l’eau mais nous offrons une vingtaine de bains de mer à nos instruments scientifiques.
 
Voiles affalées, moteurs coupés, les différents outils sont mis à l’eau suivant le planning établis par le chef scientifique, Nigel Grimsley. Marc Picheral, l’ingénieur océanographe, a embarqué fraîchement à la dernière étape mais n’a pas besoin de retrouver ses marques, il a quitté le bateau il y a moins de 2 mois et connait par cœur les instruments de mesure dont certains d’ailleurs lui doivent d’exister.

Céline Marinesque, jeune ingénieure, est sur Tara pour la première fois, son expérience acquise sur le Téthys II, bateau de mesures océanographiques en France l’ont rompu à l’utilisation de l’équipement du bord, mais sur le voilier, « les mises à l’eau sont un peu plus sportives… ».

Investi dans le projet Tara Oceans depuis le début, Hiro Ogata vit lui son « baptême de station » ce week-end, avec un sourire éclatant. « Après 15 ans de travail derrière l’ordinateur, me voilà enfin sur un bateau! » se réjouit-il, révélant ainsi fortuitement qu’il vit aussi depuis trois jours son baptême de navigation sans laisser transparaître l’once d’une perturbation.
 
Après 4 heures de déploiement des filets ou de la rosette pendant lesquels le bateau dérive, il est temps de remettre le moteur et de retourner au point d’origine. Le bateau a parcouru 8 miles vers le nord poussé par vent arrière, 1h30 sont nécessaires pour rebrousser chemin et reprendre le travail sur la même zone. Cette pause forcée permet aux scientifiques de souffler et à Céline, la cuisinière de sonner la cloche du déjeuner.

Un moment aussi pour se rappeler de contempler les eaux. La mer au cours de la journée explore une palette de couleurs intenses et semble changer de consistance sous la lumière d’un soleil versatile, caché par des nuages. Sous le ciel couvert, les vagues denses soulèvent le bateau de l’arrière vers l’avant et se propagent en onde grise et sombre sur l’étendue océanique. Puis petit à petit, en fin d’après midi quand les nuages laissent enfin les rayons dessiner les ombres sur le pont, et le soleil réchauffer le bateau, la mer épaisse et rude devient brillante et aérienne.

Avant la fin de la station un 4ème prélèvement à la plus grande profondeur possible est ajouté aux trois habituels afin de tenter la mesure de l’acidité des eaux dans ces fonds où l’érosion est très particulière.

1 900 mètres de câble sont déroulés. Mais le vent souffle, et les vagues se creusent, le câble est bien loin de descendre à la verticale, et s’étire derrière nous, à quelle profondeur parviendra réellement la rosette?

La récupération d’une part de l’eau emprisonnée dans les bouteilles remontées des abysses se fait au crépuscule, à genoux au pied de l’instrument Nigel, Sophie, Céline recueillent le précieux liquide.

Mais avant le dernier déploiement, autour du dîner, les paris vont bon train, Marc attend le verdict de son ordinateur pour connaître la profondeur qu’a finalement atteint la rosette et a lancé le concours. 1 700 mètres pour les plus optimistes, 1 100 mètres au minimum… Le chiffre tombe, la loi de la moyenne l’emporte : 1 475 mètres au compteur.

Pendant ce temps Loïc souffle 33 bougies, mais l’âge du capitaine n’influe en rien sur les calculs.

Et les dernières mesures clôturent ce week-end bien tardivement à la lueur des halogènes.

Sibylle d’Orgeval