Si Tara était…

Après avoir interviewé des dizaines de personnes à bord de la goélette, je suis passé du coté de l’interviewé, sous la forme d’un petit exercice d’imagination : et si Tara était autre chose qu’un bateau ? Si Tara était… 

… un animal ?

Tara serait incontestablement une baleine. La baleine. Un surnom que le voilier porte depuis 25 ans, lorsqu’il s’appelait encore Antarctica, de par sa forme massive, ses flancs arrondis, sa couleur grise usée par les chocs… Et comme le cétacé, si la goélette paraît ventrue et pataude une fois en cale sèche, à terre, elle sait faire preuve d’une élégance majestueuse dès qu’elle lutte contre les éléments en pleine mer. L’une des raisons pour laquelle les Jonas rêvant d’être engloutis par Tara sont aussi nombreux.

 … une couleur ?

Depuis dix ans, Tara s’écrit en lettres oranges, comme une signature. Orange, le nez de la goélette, contrastant avec le gris de sa coque. Orange aussi, les extrémités de ses deux mâts, souvent la première vision que l’on a du bateau lorsqu’on le cherche dans un nouveau port. Que Tara soit amarrée sous les tropiques ou sous la neige, ces deux tâches de couleur sont les seuls points communs à tous les paysages traversés par la goélette.

 … une personne ?

agnès b. et son fils, Etienne Bourgois, les initiateurs du projet Tara Expéditions. Même si ceux-ci ne naviguent finalement que rarement sur Tara, préférant laisser leur place aux scientifiques, marins et artistes en résidence, l’esprit qu’ils ont su insuffler au bateau flotte en permanence à bord. Quel que soit l’équipage, il y a véritablement une « ambiance Tara », savant mélange de sciences, d’arts et de goût pour l’aventure.

… un film ?

« Autant en emporte le vent ». Dans ce film, Tara n’est pas un bateau mais le nom d’une maison, la maison où l’on revient toujours, irrésistiblement. Un nom donné il y a déjà plusieurs décennies par le père d’agnès b., Ado Troublé, à son premier petit bateau. La goélette scientifique sera le cinquième Tara du nom, faisant perdurer la tradition familiale. Un bateau sur lequel on revient toujours, irrésistiblement…

… un son ?

Agaçant pour certains, apaisant pour les autres, tous ceux qui ont passé quelques jours en mer sur Tara connaissent ce son, celui de la pompe hydraulique de barre. Une fois les voiles levées, lorsque l’on coupe les moteurs et que l’on pense pouvoir enfin profiter du silence et du bruit des vagues, on prend conscience de ce dernier petit bruit mécanique qui perdure, un ronronnement régulier ponctuant chaque vague, comme la respiration du voilier.

… une qualité ?

La passion. Sûrement le seul point commun aux centaines de personnes ayant déjà navigué à bord de Tara, pourtant d’âges, de parcours, d’origines, de nationalités différents. Que l’on soit marin, scientifique, journaliste ou artiste, séjourner sur Tara n’est jamais « juste un travail », c’est une chance qui se savoure. Le travail, justement, se fait donc toujours avec passion, par des gens passionnés.

… un pays ?

Répondre « la France » serait trop simple. Certes, une grande partie de l’équipage est français ; oui, le port d’attache de Tara est Lorient, en Bretagne. Mais depuis dix ans, la goélette a déjà traversé près de 40 pays et a accueilli sur son pont tout autant de nationalités. En mer, les frontières deviennent alors encore plus abstraites : Tara est avant tout à l’Océan, un pays mondial sans couleurs ni drapeaux.

… juste un bateau ?

Tara, c’est un peu tout ça. Des sons, des couleurs, une ambiance… Un projet protéiforme, des résultats scientifiques à l’envergure internationale, une aventure maritime, une histoire humaine portée par des gens passionnés, un rêve un peu fou qui dure pourtant depuis dix ans. Pour tous ceux qui le connaissent, Tara est sans conteste bien plus qu’un simple bateau.

 Yann Chavance