Le temps des découvertes

Le temps des découvertes

Tara Arctic
(2006-2008) et Tara Oceans (2009-2012) font figure d’expéditions majeures saluées par la communauté scientifique.

En sciences, la collecte des données n’est que la partie immergée de l’iceberg, qui précède une longue période d’analyse, de confrontation avec d’autres études, de recherches complémentaires, avant d’aboutir à la rédaction d’un article scientifique. Au final, cette publication ne pourra « officialiser » une éventuelle découverte que bien longtemps après le début des recherches. « Lorsque la phase de collecte des données est restreinte, cela prend quelques années, explique Éric Karsenti, directeur de recherche au CNRS et à l’EMBL et directeur scientifique de Tara Oceans, mais pour des projets d’une telle ampleur, tout se déroule à une autre échelle. »

Tara Oceans, le plancton livre peu à peu ses secrets.

En 2013, quatre ans après le début de cette dernière expédition (avec notamment le CNRS, le CEA et l’EMBL), huit publications scientifiques ont déjà vu le jour. Celles-ci permettent déjà d’entrevoir la multitude d’enseignements que nous pourrons tirer de Tara Oceans. Un de ces articles révèle ainsi les relations entre certains virus et d’autres organismes planctoniques. « C’est la première publication qui montre comment utiliser les données de Tara pour découvrir des interactions entre ces différents organismes, se félicite Éric Karsenti. C’était l’un des points qui nous tenaient à cœur : comprendre qui vit et avec qui dans les océans ». Pour saisir l’ampleur des découvertes à venir, il faut savoir que cette étude portait sur 17 échantillons récoltés durant l’expédition… Tara Oceans en a rapporté près de 28 000. Des premiers résultats prometteurs qui ne concernent qu’un des multiples domaines de recherche liés à Tara Oceans. Telle publication détaille par exemple une nouvelle méthode d’analyse de la diversité bactérienne des échantillons récoltés, quand telle autre décrit une nouvelle espèce de corail découverte aux îles Gambier. Si ces articles parus ces derniers mois se limitent à des sujets bien précis, c’est que le travail d’analyse des données est loin d’être fini. Rien que le séquençage de tous les échantillons récoltés devrait prendre deux à trois ans. « Nous travaillons actuellement sur une publication traitant de la diversité globale et locale des eucaryotes*, comment elle diffère selon les régions, confie Éric Karsenti. Une autre étude à paraître proposera un catalogue mondial des gènes bactériens. »

En attendant, il faudra se « contenter » aujourd’hui des résultats préliminaires : il existerait plus d’un million d’espèces de protistes**, alors que les estimations, avant Tara Oceans, tournaient autour de 100 000. Au niveau du séquençage effectué sur 28 des 153 stations de prélèvements, les échantillons de protistes révèlent 85 % de séquences d’ADN inconnues. En marge de ces études menées par les équipes du projet Tara Oceans, une multitude de nouvelles recherches pourraient bien s’entamer dans les années à venir.

Le projet Oceanomics*** lui a déjà commencé. Ce projet s’appuie sur les milliers d’échantillons et données récoltés lors de l’expédition Tara Oceans. Données qui seront structurées puis utilisées pour comprendre la nature et le fonctionnement de la biodiversité planctonique planétaire, et extraire à terme certains composés bioactifs planctoniques prometteurs dans les domaines d’application des biocarburants ou de la pharmaceutique par exemple.

D’ici la fin de l’année, les premières données seront mises en ligne à disposition de la communauté scientifique. « C’est sûrement l’achèvement le plus important d’une telle expédition, reprend Éric Karsenti. C’est un peu comme une bibliothèque, les chercheurs du monde entier pourront travailler sur les échantillons de Tara Oceans, sans que nul ne sache ce qu’il en sortira. »

Tara Arctic, comprendre pour mieux prévoir

La dérive arctique de Tara, réalisée de 2006 à 2008, a déjà donné naissance à plus d’une vingtaine de publications scientifiques. « La quantité d’informations qui a été analysée est déjà considérable, estime Jean-Claude Gascard, directeur de recherche au CNRS qui a coordonné le programme scientifique de Tara Arctic et le programme de recherche DAMOCLES. Les éléments récoltés durant l’expédition vont servir de référence sur un système arctique en profonde transformation, et je ne serai pas étonné que dans dix ans, on publie encore sur ces données ». Le premier résultat majeur de Tara Arctic, qui a donné lieu à plusieurs publications, a été le déroulement même de l’expédition. La dérive, prévue au départ sur 1 000 jours comme le Fram plus d’un siècle auparavant, a été bouclée en seulement 500 jours, révélant ainsi l’accélération de la dérive des glaces arctiques. Suite à ce premier constat majeur, de nombreuses publications se sont intéressées aux trois milieux constituant le système arctique : l’océan, l’atmosphère et la glace. « Tara a permis de mettre en évidence la formation de particules de glace, appelées glace de Frasil, qui remontent vers la surface, explique Jean-Claude Gascard. Le phénomène était bien connu en Antarctique, mais nous avons montré qu’il s’agissait d’un phénomène majeur pour la formation de glace en Arctique ». Du côté de l’atmosphère, les recherches menées à bord ont permis de mieux caractériser les basses couches de cette atmosphère en contact avec la glace, primordiales pour les échanges entre les deux milieux. « Nous n’avions que peu d’informations sur ces basses couches, que l’on étudie mal avec les satellites et les stations automatisées, reprend le chercheur. L’intérêt de Tara Arctic, c’était justement d’avoir des gens à bord pour manipuler les appareils que l’on ne sait pas encore automatiser ». Enfin, plusieurs publications se sont penchées sur les mouvements des plaques de glace, en y appliquant des techniques de sismologie.

Toutes les découvertes qui découlent des données récoltées lors de la dérive de Tara permettent de mieux comprendre le complexe système arctique et ainsi d’améliorer les modèles de prévision. Ces systèmes informatiques qui simulent le comportement de l’atmosphère, des océans et des glaces, proposent des prévisions à courtes échéances, cartes des glaces ou prévisions météo, mais aussi des simulations à plus long terme de l’évolution de notre climat, capitales pour les recherches sur le changement climatique. D’ici quelques années, les différents modèles numériques intégreront ainsi les enseignements tirés de Tara Arctic aux côtés d’autres travaux pour améliorer leurs prévisions. Les premières applications concrètes des recherches menées sur Tara sont donc déjà sur les rails !

Yann Chavance

Retrouver cet article dans le journal Tara 10 ans

* : Organisme uni ou pluricellulaires qui se caractérise par la présence d’un noyau
** : Organismes unicellulaires à noyaux ancêtres de toutes les plantes et animaux.
Certains, comme les diatomées, sont photosynthétiques.
*** : Le projet oceanomics- wOrld oCEAN biOressources,
biotechnologies, and Earth-systeM servICeS – est un projet lauréat du programme

gouvernemental des « Investissements d’Avenir. »

Un voyage de découvertes

Ce voyage entre Ilulissat et Quebec est terminé pour moi. Tara, lui, a bouclé son tour de l’Arctique, les cales sont pleines d’échantillons qu’il faut ramener à Lorient, où Tara arrivera le 7 décembre après une escale à Saint Pierre et Miquelon. Cela a été pour moi un voyage de découvertes. Découverte de la côte ouest du Groenland, découverte de l’outil scientifique qu’est devenu Tara, et découverte de ces scientifiques menés par Eric Karsenti.

Icebergs en baie de Disko (Groenland). V.Hilaire/Tara Expéditions

Icebergs en baie de Disko (Groenland). V.Hilaire/Tara Expéditions

Emerveillement à plusieurs étages. D’abord le paysage incroyable de la baie de Disko au Groenland avec cet univers de glaces. De l’eau gazeuse, liquide, solide, qui pétille, se pare de blanc, de bleu, de rose selon l’heure et l’humeur du temps. La glace on ne s’en lasse pas, c’est un univers étrange, mouvant, toujours changeant en couleur, en forme, en atmosphère. Cet endroit du monde est un endroit rude, le climat est froid, les vents cinglants mais la beauté de cette côte, les lumières rasantes, les aurores boréales font oublier les conditions difficiles.Dans cette mer du bout du monde où les dépressions passent à toute vitesse sans crier gare, Tara est un refuge ambulant, transportant avec lui ces scientifiques occupés avec des appareils ultra-sophistiqués à collecter des échantillons d’océan. Sous la neige, emmitouflés de la tête aux pieds, ils travaillent sur la plage arrière concentrés sur leur pêche. La mer est houleuse, le froid mordant mais on entend: “Cet endroit est merveilleux, il n’a jamais été échantillonné”. Spectacle réjouissant de voir ces chercheurs de trésor qui sont sûrs de découvrir quelques pépites. Moment hors de notre temps où il n’est question que de recherche et non de résultats.

Oui, voyage majuscule où nous étions sur les épaules de Darwin, tous mélangés, marins, chercheurs tendus vers ces pêches de micro-organismes, parlant des solutions qu’il faudra bien trouver et que seule la science peut découvrir.
Ce voyage m’a ouvert un monde de connaissances, nourritures de rêves et d’espoir et dans ma tête il n’est pas près de se terminer. Merci et longue vie à Tara et a ses Taranautes.

Jean Collet à bord entre le Groenland et Québec, premier capitaine de l’ex Antarctica, aujourd’hui Tara.

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Rejoignez l’événement Facebook du retour de Tara à Lorient le 7 décembre puis à Paris le 8 décembre (salon Nautic) 


Tara partage son savoir à Québec

Depuis dimanche dernier, Tara est à quai à Québec dans le bassin Louise. Comme à chaque escale certains débarquent alors que d’autres arrivent.

Les marins procèdent à des réparations, des approvisionnements et de l’entretien important avant de reprendre la mer. Les scientifiques remballent eux du matériel et s’assurent avec les douanes qu’il pourra regagner leurs laboratoires respectifs.

A partir de mercredi, les traditionnelles visites auront lieu à bord jusqu’à la veille du départ, samedi prochain. Il s’agit là d’une des autres missions de Tara: sensibiliser aux enjeux environnementaux et à la science.

L'équipe scientifique sur la proue de Tara à Québec. Y.Chavance/Tara Expéditions

L’équipe scientifique sur la proue de Tara à Québec. Y.Chavance/Tara Expéditions

Grand soleil dans le carré ce matin avant les conférences de presse de cet après-midi. La neige s’est arrêtée de tomber, mais les chaussées de Québec sont verglacées et glissantes. Le froid est là, mais nous y sommes désormais habitués.

Sur Tara comme toujours, chacun s’active à sa tâche. Dominique Limbour, notre cuisinière, qui débarquera bientôt et cèdera la place à Nadège Holtzmann, prépare le déjeuner. Baptiste Régnier et Daniel Cron s’occupent de l’avitaillement en eau, de l’installation d’une passerelle pour accueillir la presse cet après midi. Martin Hertau essaie de son côté de trouver du gas-oil, mais la tâche s’avère ardue et il est vraisemblable que cet approvisionnement aura lieu à Saint Pierre et Miquelon, sur le chemin du retour vers la France. De son côté l’équipe scientifique range du matériel, le reconditionne, s’assure que les papiers pour les douanes sont bien en ordre. Mais la science ne s’arrêtera pas pour autant une fois ce matériel débranché et remisé.

Fabien Pérault ingénieur océanographe fraichement embarqué, veillera jusqu’à Lorient au bon fonctionnement de tous les capteurs qui sont encore actifs à bord. Ils mesureront en continu grâce aux prises d’eau sous la coque, la salinité et la température notamment. Ceci complètera la banque de données extrêmement riches dont disposent déjà les scientifiques pour l’Atlantique nord.

Tara entamera sa transat retour jusqu’à Lorient à partir de samedi prochain emmené par Martin Hertau, capitaine. François Aurat, officier de pont débarqué hier est remplacé par Nicolas De la Brosse qui fait son retour à bord. Le reste de l’équipe est installé.

Demain une visite du Canadian Coast Guard Amundsen est prévue pour l’équipage. Ce brise glace est ici un bateau mythique sur lequel Marc Picheral, l’ingénieur océanographe très impliqué depuis le début de Tara Oceans, a déjà fait une campagne. Son équipage a été récemment endeuillé par la mort de trois personnes à bord de l’un de ces hélicoptères.

Vincent Hilaire

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RENCONTRES-DÉBATS ET PROJECTIONS DE FILMS AUTOUR DE : L’OCÉAN, ENJEU MAJEUR POUR L’AVENIR

Ces dernières années, Tara Expéditions a participé à des événements politiques nationaux et internationaux sur la mer, comme le Grenelle de la Mer ou la Conférence Rio+20. Aujourd’hui Tara participe a des nombreux forums pour promouvoir les politiques de la mer dont nous avons besoin pour garantir un avenir sur notre planète bleue. C’est dans le but de rassembler la société civile autour de ces questions que nous proposons une série de rencontres-débats et des projections de films à Paris sur ces enjeux spécifiques. Des dédicaces de livres sont aussi au programme.

LES RENCONTRES-DÉBATS :

- Le 15 janvier à 18h30
« Changement climatique, géopolitique et gestion des zones haute mer en Arctique »

En présence de Romain Troublé (Tara Expéditions), Jean-Claude Gascard (CNRS) et Laurent Mayet, conseiller spécial de Michel Rocard, Ambassadeur en charge des négociations internationales sur les pôles

L’importance écologique et climatique de l’Arctique est sans pareil dans le cadre de l’adaptation au changement climatique. Mais plus qu’un hot spot de la biodiversité, l’Arctique est aujourd’hui un champ d’expérience des relations internationales concernant la gestion des océans. De plus, le réchauffement climatique et la fonte de la banquise polaire changent la donne rapidement et rouvrent le terrain aux négociations sur le potentiel économique et sur quels types de régulation sont nécessaires pour la région.
 
L’instauration de politiques de gestion durable des océans dans cette partie du globe est donc symboliquement nécessaire : une victoire ouvrirait la route à des négociations plus profondes et généralisées concernant l’administration des ressources marines, là où une défaite plomberait la dynamique de ce mouvement. Dans la complexité de sa géopolitique, l’Arctique dispose d’un atout : son image de dernier refuge de la nature sauvage, sa pureté qui distingue cette zone du reste du globe.

- Le 22 janvier à 18h30 :
« Et demain l’océan : où on va ? quelles actions ? »
Organisé par le Festival du Vent. En présence de Serge Orru (Festival du Vent) Jacques Rougerie (Sea Orbiter), Lamya Essemlali (Sea Sheperd)

- Le 30 janvier à 18h30 :
« Le potentiel des bio ressources marines dans une économie durable de la mer »
Organisé par Tara Expéditions, l’Alliance pour la Blue Society, Green Cross, le BIPE. En présence de Chris Bowler (CNRS/ENS)

LES PROJECTIONS DE FILMS :

- Le 17 janvier à 18h30

« Les Montagnes du Silence » (en présence de Daniel Buffart, président de l’association les Montagnes du Silence et Catherine Chabaud) réalisé par Luc Marescot. 52minutes. En 2005, un groupe de sourds et d’entendants est encadré par des marins et des montagnards professionnels, à l’occasion d’une expédition de quarante jours, sur les traces du voyage mythique de Sir Ernest Shackleton, personnage emblématique de la conquête des pôles. Encadrés par la navigatrice Catherine Chabaud, sourds et entendants voguent à bord du voilier Tara, depuis les îles Falkland jusqu’en Géorgie du sud, pour se lancer ensuite à pied et à ski de la côte ouest de l’île à la côte est. Au-delà du courage, le film met en lumière l’expérience de l’intimité d’une aventure humaine où les entendants pénètrent ainsi de manière symbolique dans le monde des sourds en se familiarisant avec la langue des signes.

- Le 24 janvier à 18h30 (projection annulée)
« Le dernier rêve de Sir Peter Blake » réalisé par Frank Mazoyer. 52 minutes. Sir Peter Blake, marin légendaire assassiné en Amazonie, rêvait de se rendre au chevet de l’Arctique, royaume de l’ours blanc menacé par le réchauffement climatique. En hommage à leur capitaine, ses anciens coéquipiers décident de réaliser son dernier rêve et embarquent sur le mythique voilier polaire Tara, pour une expédition inédite.

– Le 2 février à 18h30
« Les Hommes » (en présence de la réalisatrice Ariane Michel). 95minutes. Aux confins d’une mer gelée, un bateau s’approche de la terre. Des silhouettes humaines en sortent, elles paraissent étranges. La glace, les pierres et les bêtes du Groenland assistent depuis leur monde immuable au passage de scientifiques venus un été pour les étudier.

LES SEANCES DE DEDICACES

- samedi 26 janvier sur le site de l’exposition

Dino Di Meo, journaliste et co-auteur du livre Tara Oceans, Chroniques d’une expédition scientifique sera présent pour signer l’ouvrage de 15 à 17h.

Francis Latreille, photographe et co-auteur du livre Tara, 500 jours de dérive arctique sera présent pour dédicacer son livre de 16 à 18h.

- tous les jours jusqu’au 3 février
Vincent Hilaire, journaliste et correspondant des expéditions Tara est présent sur le site de l’exposition à Paris pour signer son livre Nuit Polaire, Eté Austral

INFORMATIONS PRATIQUES ET RESERVATIONS POUR ASSISTER AUX RENCONTRES-DÉBATS ET PROJECTIONS

Lieu : Au cœur de l’exposition « Tara Expéditions : à la découverte d’un nouveau monde l’Océan ». Rive droite, Pont Alexandre III, Port des Champs Elysées.
Accès :
Métro, ligne 1 et 13, Champs-Elysées/Clémenceau / RER, ligne C, Invalides / Bus, ligne 72, 83 et 93

Évènements gratuits sur réservation.

Contact réservations : André Abreu andre@taraexpeditions.org
Contact pour les projections : Myriam Thomas, event@taraexpeditions.org
Contact presse : Eloïse Fontaine, eloise@taraexpeditions.org

Informations sur l’exposition : Cliquez ici

PROGRAMME SCIENTIFIQUE DE TARA OCEANS

Le plancton (virus, bactéries, protozoaires, les petits métazoaires comme les copépodes, les organismes gélatineux et les larves de poissons) est omniprésent dans les océans, des mers polaires à l’équateur, des profondeurs jusqu’en surface, des zones côtières aux centres des régions océaniques.



La vie planctonique dans les océans joue un rôle essentiel pour les raisons suivantes:



·La biodiversité du plancton est a la base de la chaîne alimentaire. Le plancton est la clé de la survie des poissons, des mammifères marins et de milliards d’êtres humains

·Le phytoplancton produit l’oxygène qui a permis l’émergence des mammifères sur la terre et produit actuellement 50% de l’oxygène que nous respirons chaque jour

·Le plancton piège une large partie du carbone produit sur la planète

·Les organismes planctoniques, en particulier ceux qui sont photosynthétiques, jouent un rôle clé dans la régulation du climat en déterminant les concentrations des gaz à effet de serre et les molécules impliquées dans la formation des nuages

·Les formes de la vie terrestre ont évolué à partir de ces organismes planctoniques et certains d’entre eux peuvent nous apprendre pourquoi nous avons une symétrie bilatérale, comment les yeux ou le cerveau sont apparus et bien plus encore

·Les organismes du plancton sont un extraordinaire réservoir de biomolécules et leur potentiel biomédical reste à explorer



Et pourtant nous savons encore trop peu de choses sur ces écosystèmes …


 
Les impacts du plancton conditionnent la survie humaine. Par conséquent, tant d’un point de vue écologique et de l’évolution, il est absolument indispensable d’obtenir une meilleure connaissance des écosystèmes planctoniques, de savoir comment les différents organismes interagissent les uns avec les autres et avec leur environnement physico-chimique.
 


La caractérisation de la répartition des espèces, de leur diversité fonctionnelle et de la complexité des organismes doit permettre d’évaluer la robustesse de l’ensemble de l’écosystème, et son évolution d’un état à un autre.
Ainsi le rôle joué par les écosystèmes du plancton dans  les échanges planétaires de CO2 et le recyclage de l’O2 conduira à une meilleure compréhension de l’évolution des espèces planctoniques.



Ce qui rend le projet TARA OCEANS absolument unique dans le domaine de la biologie des océans, est que le consortium scientifique qui a structuré la stratégie d’échantillonnage est le même que celui qui organise l’analyse des échantillons et des données d’une manière intégrée. Il s’agit d’un projet interdisciplinaire qui rassemble toutes les compétences nécessaires pour effectuer l’échantillonnage océanographique et les analyses sur la terre ferme.

Bien que l’expédition elle-même durera 3 ans (à partir de Septembre 2009 jusqu’à la fin de 2012), les recherches basées sur les données de Tara Océans pourront s’étendre sur 10 à 20 ans.
 


Les échantillons et les données recueillies à bord de Tara lors de l’expédition serviront trois grands objectifs:



·Collecter des échantillons afin de quantifier les communautés de plancton, couvrant le spectre complet des virus aux larves, et les corréler avec les paramètres de l’environnement en vue d’établir une description quantitative des états de l’écosystème pélagique dans la plupart des bassins océaniques du monde

·Recueillir des données sur les écosystèmes peu exploré des récifs coralliens

·Explorer un éventail d’espèces exotiques benthiques considérés comme des fossiles vivants nous permettant de mieux comprendre nos origines.
 


Les échantillons et les données sont analysées sur la terre et organisés dans une base de données cohérente qui est en cours d’élaboration alors que l’expédition est en cours.

Les approches de biologie moléculaire et d’imagerie microscopique en corrélation avec les analyses de données océanographiques, seront utilisées pour la construction de modèles utilisant la simulation informatique et des outils bioinformatiques qui sont actuellement en cours d’utilisation dans les laboratoires des membres du consortium.
 


Les résultats attendus de ce travail sont les suivants:



·L’établissement d’une carte a basse résolution de la structure des écosystèmes et la biogéographie des organismes allant des virus aux larves de poissons

·La découverte d’un grand nombre de nouveaux organismes dans chaque catégorie de taille

·Une bonne estimation de la biodiversité océanique et de sa répartition géographique pour les petits organismes
·Le développement de nouveaux modèles dynamiques d’estimation de la distribution mondiale des organismes planctoniques en termes de masse totale et de complexité des espèces

·L’établissement de modèles prédictifs de l’évolution de ces distributions en rapport avec l’évolution du climat

·De nouvelles découvertes fondamentales concernant l’évolution rapide des organismes qui ont conduit à l’émergence d’organismes terrestres

·L’acquisition de données nouvelles sur la diversité des espèces des récifs coralliens et l’analyse des causes potentielles des épisodes de blanchissement des coraux.



Au-delà de la valeur même de l’obtention d’informations en termes de connaissances de base, le projet va générer une source inestimable de données pour améliorer la construction de modèles de réchauffement climatique. Ces modélisations devraient également contribuer a prévoir la répartition spatiale des populations d’organismes dans les océans et leurs conséquences sur les stocks  d’espèces de poissons commerciaux.



Température et salinité de Tara en direct



Site du consortium

CONSEIL SCIENTIFIQUE

Conseil scientifique pour le consortium OCEANS :




Ginger Armbrust, Washington U., Etats-Unis, Protistes
Liz Blackburn, UCSF, Etats-Unis, Biologie cellulaire (Prix Nobel)
Rita Colwell, UMD, Etats-Unis, Microbiologie environnementale
Carlos Duarte, IMEDEA, Espagne, Océanographie
Jed Fuhrman, USC, Etats-Unis, Microbio./ Ecologie
Paul Falkowski, Rutgers, Etats-Unis, Bio-géo-chimie
Françoise Gaill, CNRS, France, Biodiversité
Frank Oliver Glockner, MPI, Allemagne, Bioinformatique
Tony Hyman, MPI, Allemagne, Imagerie
Eddy Rubin, JGI, Etats-Unis, Séquençage
Victor Smetacek, A. Wegner I., Allemagne, Polar Oceans
Curtis Suttle, U. B C., Canada, Diversité virale
Bess Ward, Princeton, Etats-Unis, Biol. Oceanographie

RESULTATS ATTENDUS DE L’EXPEDITION TARA OCEANS

Nul doute que nous aurons besoin de temps pour tirer les enseignements de l’expédition et interpréter nos observations et expériences.

D’un point de vue strictement scientifique, notre approche devrait nous permettre de déterminer la structure des écosystèmes du plancton qui peuplent les océans. Nous découvrirons probablement quels sont les liens qui unissent les virus, bactéries, protistes et les petits métazoaires dans différents environnements marins. Les océans constituant un système communicant et ouvert on pourrait penser que tous les organismes sont partout. Clairement ce n’est pas le cas parce qu’un organisme qui migre dans un milieu défavorable est voué a disparaître.

Nous pouvons espérer que nos observations éclairent certains mécanismes de l’évolution et en particulier ceux qui concernent la survie des individus et des gènes les mieux adaptés. Nous ne savons pas, par exemple, comment les virus et leurs hôtes évoluent de concert sous la pression de conditions physico-chimiques changeantes. L’expédition Tara Oceans représente une réelle opportunité d’examiner ces questions.

Nous devrons faire appel aux modélisations s’appuyant sur les analyses bioinformatiques de l’ADN et l’ARN des organismes collectés au cours du voyage, combinées aux analyses morphologiques des ces mêmes organismes. Nous étudierons également la dynamique des populations et les communautés planctoniques en relation avec les conditions physico-chimiques du milieu. 
Nous apprendrons probablement beaucoup sur la façon dont les écosystèmes planctoniques s’adaptent aux changements climatiques. Etant donné qu’ils sont à la base de la chaine alimentaire nous pourrons peut-être prévoir comment les écosystèmes constitués d’organismes microscopiques affecteront le climat en produisant plus ou moins d’oxygène et en absorbant plus ou moins de CO2.

Perspectives 



Étant donné l’effort de séquençage des génomes prévu dans le cadre de l’expédition Tara Oceans, notre étude fournira le recensement le plus complet de protistes marins jamais entrepris. Ces organismes unicellulaires dont l’extraordinaire biodiversité reste à découvrir sont connus par leurs formes fossiles pour réagir rapidement aux changements climatiques. Les protistes marins ont des taux très rapides de renouvellement, construisent des nano et micro squelettes organiques aux structures complexes et génèrent de très importants flux de matière à travers la biosphère. Leur impact sur les cycles géochimiques globaux et le climat est extrêmement important. On ignore la façon dont les protistes réagiront à l’augmentation des niveaux de CO2. Nous examinerons comment les changements de biodiversité de ces organismes unicellulaires affecteront la productivité primaire et les flux de carbone.

Pour la première fois, ces questions de base seront adressées à l’ensemble des protistes planctoniques, établissant de solides fondations pour les recherches futures sur l’évolution croisée du climat et des écosystèmes. En outre, les centaines de milliers de protistes marins qui restent à découvrir représentent un phénoménal réservoir de gènes, métabolismes, et nanomatériaux encore inconnus. Les protistes possèdent des génomes souvent beaucoup plus étendus que le génome humain.

Cette biodiversité génétique précède et excède le répertoire de gènes relativement plus petit des plantes et des animaux. Le séquençage récent de métagénomes océaniques a révélé une diversité insoupçonnée d’espèces microbiennes et des gènes de procaryotes et des virus. Les protistes, pourtant plus proches des animaux et des humains, n’ont pas encore été inclus dans ces analyses.

Mais le plus important est que nous aurons des données quantitatives sur la composition en organismes des écosystèmes pélagiques dans le monde entier, ce qui ouvrira la voie à la construction de modèles mathématiques de l’évolution de ces écosystèmes en fonction des changements environnementaux.

Eric Karsenti, co-directeur de Tara Oceans

PREMIER BILAN _ JUIN 2010

L’expédition Tara Oceans a quitté Lorient le 5 Septembre 2009 après un an de préparation intense. Le consortium scientifique OCEANS et l’équipe de Tara Expéditions ont ainsi travaillé en 2009 sur la préparation technique et scientifique de cette expédition. 


Tara Oceans, qui a débuté maintenant depuis 9 mois, a pour but l’étude des écosystèmes marins planctoniques (élément-clé de la biosphère pour les grands équilibres de notre planète), depuis les virus jusqu’aux larves de poissons, ainsi que certains écosystèmes coralliens peu ou pas étudiés. Dans ce but, le bateau réalise actuellement une circumnavigation des deux hémisphères.



Le choix de cette étude est motivé par les raisons suivantes :



1-    les micro-organismes marins, très peu étudiés, sont des marqueurs importants de l’état des océans et du climat. Ils sont également à la base de la chaîne alimentaire et peuvent être la source d’innovations médicales.

2-    contribuer au recensement de la biodiversité et à la biogéographie des espèces clés pour la structuration des écosystèmes planctoniques actuels. L’objectif est d’établir le temps 0, point de référence, pour les études de biodiversité futures au vu des changements climatiques et environnementaux en cours

3-    la composition de nombreux écosystèmes planctoniques et coralliens est peu connue. Il est par conséquent difficile d’avoir une vision globale de leur modification et de leur évolution sans un recensement géographique dans un laps de temps le plus court possible

4-    les études menées jusqu’à présent ont toujours été parcellaires (études de certaines espèces dans des endroits spécifiques, souvent déconnectés des paramètres physico-chimiques mais jamais de l’ensemble des organismes occupant un biotope donné, des virus aux larves de poissons, sur l’ensemble des océans)

5-    il y a très peu ou pas d’études mondiales corrélant les paramètres environnementaux avec la composition en organismes vivants d’une colonne d’eau



Nous souhaitons proposer une nouvelle façon de faire de l’océanographie, une océanographie systémique, intégrative, qui permettra de modéliser au plus juste les écosystèmes et leurs évolutions.



Pour faire avancer les connaissances sur ces problématiques majeures et atteindre les objectifs que nous nous sommes fixés, le consortium scientifique international et interdisciplinaire « OCEANS » a été constitué. Ce consortium comprend une centaine de scientifiques, parmi lesquels une vingtaine de coordinateurs* qui ont tous des spécialisations complémentaires allant de l’océanographie physique et chimique à la biologie du plancton en passant par la génomique, la microbiologie, la modélisation, l’écologie, et la bioinformatique. 



Ce qui est unique dans cette expédition :



1-    le projet a un but qui est COMMUN à tous les scientifiques impliqués et il ne peut être réalisé que par l‘ENSEMBLE du consortium

2-    les scientifiques ont construit ce projet commun autour de l’utilisation d’un voilier, Tara, en un temps record et pour une période de trois ans.

3-    les techniques et les technologies utilisées sont très récentes. Autrement dit cette expédition n’aurait pas pu être réalisée il y a seulement 5 ans

4-    le navire a été modifié et équipé spécifiquement pour réaliser les buts que se sont fixés les scientifiques

5-    ce sont les mêmes scientifiques qui coordonnent l’échantillonnage et l’acquisition des données en mer, les analysent ensuite à terre

6-    la combinaison de données à large échelle de natures différentes (génétique + imagerie) va définir un type de répertoire d’information nouveau et créer de nouveaux champs d’études

Il est à souligner que Tara Oceans est une expédition qui n’est pas concurrente mais complémentaire des études menées par les grands instituts océanographiques. 
Elle est le fruit d’une collaboration public/privé.



Ce qui peut être dit après 9 mois d’expédition :



1-    l’ensemble des protocoles imaginés puis mis en place depuis le départ, ont été validés : depuis l’acquisition des données physicochimiques à bord jusqu’à leur analyse à terre. Cette validation a été réalisée seulement après 2 mois d’expédition

2-    un appareil à bord est utilisé avec succès par la NASA afin de calibrer les données satellitaires de l’agence spatiale américaine.

3-    56 stations d’échantillonnages concernant les écosystèmes planctoniques ont été réalisées en Atlantique, Méditerranée, Mer Rouge, Mer d’Arabie, Océan Indien. (Couvrant une grande variétés d’écosystèmes : anoxique, plus ou moins riche en sels nutritifs, côtiers, au large, et avec des structures physiques particulières comme le tourbillon de Chypre) 

4-    une expérience en utilisant des gliders (planeur sous-marins) pour étudier un gyre (tourbillon) au sud de Chypre a été un grand succès

5-    Tara se plie aux contraintes, c’est un navire qui a un faible tirant d’eau. 28 plongées ont été effectués sur le site corallien environnant Djibouti. (Ce site n’avait pas été étudié depuis 18 ans.) 17 plongées sur le site de Saint Brandon (un atoll corallien jamais échantillonné dans l’Océan Indien au Nord de l’Ile Maurice). Et une vingtaine de plongées sont planifiées sur le récif corallien de Mayotte où Tara se trouve actuellement.



Résultats



Bien qu’il soit trop tôt pour parler de véritables résultats scientifiques complets, on peut dores et déjà dire que l’expédition est un succès :



1-    les échantillons planctoniques acquis par une variété de systèmes d’échantillonnage rarement utilisée lors des campagnes multidisciplinaires et les données physicochimiques et bio-optiques  (dont certaines sont issues de nouveaux instruments) sont de très bonne qualité et exploitables. C’est une prouesse méthodologique de faire tant de prélèvements et d’analyses sur Tara

2-    la quantification à l’aide de microscopes automatisés des groupes d’organismes depuis les virus jusqu’aux larves de poissons a déjà commencé et est complète pour certaines stations de prélèvements

3-    de nouveaux virus bactériens ont été découverts en grand nombre

4-    différentes communautés de protistes, associées avec différentes conditions physico-chimiques ont déjà été identifiées

5-    le séquençage moléculaire massif d’organismes ayant des tailles comprises entre quelques microns et un millimètre a commencé au Genoscope et fonctionne. Les premières estimations montrent que l’on peut effectivement caractériser la biodiversité globale des stations échantillonnées en utilisant cette nouvelle méthode en comparant les séquences trouvées avec celles déjà présentes dans les bases de données mondiales et confirment que nous n’en connaissons qu’une infime partie. L’analyse fonctionnelle de ces gènes montrent que plus de 90% ne sont pas connus

6-    l’échantillonnage des récifs coralliens a été un succès total et l’analyse des échantillons a tout juste commencé

7-    un « lien manquant » dans l’évolution des métazoaires, une espèce de Amphioxus avec des yeux et un cerveau primitifs, a été découvert



En conclusion, la récente réunion des coordinateurs scientifiques de Tara Oceans a confirmé que la méthodologie d’échantillonnage fonctionne correctement et délivre des données de haute qualité. L’échantillonnage en haute mer correspond aux plans de travail en tenant compte des aléas diplomatiques et de sécurité (état de la mer, piraterie).  L’analyse des données est scientifiquement très prometteuse.

Il faut souligner également l’importance de la création d’un réseau scientifique qui s’étendra au-delà des 3 ans de l’expédition. Nous avons établi des liens scientifiques avec des Instituts, laboratoires et chercheurs dans tous les pays visités par l’expédition. Les spécialistes locaux font partie de la communauté de scientifiques qui analyse les données océanographiques et biologiques. Ces données seront à la disposition de la toute la communauté scientifique.




* Coordinateurs scientifiques : Eric Karsenti, EMBL (Heidelberg) - Jean Weissenbach, Génoscope (Evry) - Francesca Benzoni, Bicocca (Milan) - Chris Bowler, Ecole Normale Supérieure et CNRS (Paris) - Colomban de Vargas, CNRS (Roscoff) - Gaby Gorsky, CNRS (Villefranche) - Christian Sardet, CNRS (Villefranche) - Silvia Gonzalez-Acinas, ICM-CSIC (Barcelone) - Stefanie Kandels-Lewis, EMBL (Heidelberg) - Emmanuel Reynaud, UCD (Dublin) - Fabrice Not, CNRS (Roscoff) - Mick Follows, MIT (Boston) - Olivier Jaillon, Genoscope, CEA (Evry) - Uros Krzic, EMBL(Heidelberg) - Hiroyuki Ogata, University of Marseille, CNRS (Marseille) - Stéphane Pesant, University of Bremen – PANGAEA® - Jeroen Raes, Université Libre de Bruxelles - Matt Sullivan, University of Arizona – Fabrizio d’Ortenzio, CNRS (Villefranche) – Didier Velayoudon, dvipc (Paris)

DEUXIEME BILAN 07/11

Dans les labos, l’aventure continue.

Un pour tous et tous pour un ! Cette célèbre devise pourrait être celle des chercheurs de Tara Oceans. Chacun selon sa spécialité s’affaire sur des données, sur des échantillons, mais tous portés par l’ambition commune de comprendre le fonctionnement des écosystèmes marins. En ce sens, l’expédition est déjà un succès : elle a permis de rassembler des experts d’horizons différents autour d’une même aventure scientifique.


A la station biologique de Roscoff, Colomban de Vargas, l’un des coordinateurs scientifiques de Tara Oceans, est enthousiaste: “Personne n’a jamais vu l’océan comme ça’’. L’océan ? Colomban veut parler des protistes qui les peuplent. Parents des plantes et des animaux, les protistes sont composés d’une seule cellule semblable aux nôtres. Mais une cellule “tout en un’’ : manger, se reproduire, se protéger, tout y est réalisé. Les chercheurs roscovites se sont attelés à rendre fluorescentes ces différentes fonctions, selon une méthode automatisée. Pas question de passer les millions d’individus récoltés, un à un, sous le microscope !


Bleu pour l’ADN des noyaux, rouge pour la chlorophylle, vert pour les membranes. Les clichés sont saisissants. Ici, on imagine un chapeau mexicain, là une soucoupe volante, là-bas un bonhomme vert, cheveux en l’air… “C’est un plaisir pour les yeux’’ s’extasie Sébastien Colin, qui a développé cette approche dans le cadre d’un contrat de recherche avec Veolia. Sans Tara Oceans, jamais ces images “d’extraterrestres’’ n’auraient vu le jour.



Sans Tara Oceans, jamais Sébastien n’aurait fait défiler ces protistes planctoniques sous le microscope confocal à balayage laser du service d’imagerie de Rainer Pepperkok, au Laboratoire européen de biologie moléculaire (EMBL) d’Heidelberg en Allemagne. Ces appareils ultra perfectionnés étaient jusqu’alors plus habitués à illuminer les entrailles de cellules animales que celles de protistes en tout genre ! Même les ingénieurs allemands ont été fascinés par les clichés obtenus. “ Le transfert à l’océanographie de ces techniques pointues d’imagerie à haut-débit, développées jusqu’à présent pour des questions biomédicales, est une première. Leur généralisation en écologie pourrait permettre de faire un bon gigantesque en avant !” explique Colomban.

Plaisir pour les yeux, ces images seront surtout précieuses pour visualiser les nouvelles espèces et leurs structures internes. Si les premiers résultats se confirment, plus de 85% des séquences d’ADN dans les échantillons de protistes sont inconnues. Pour les identifier, de nombreux experts seront nécessaires. 



Ces nouveaux noms, ces belles images seront confrontées aux séquences génétiques, qu’attendent avec impatience les chercheurs, dans les “startings blocks’’. Comme le souligne Francesca Benzoni, coordinatrice de l’équipe récifs coralliens : “aujourd’hui, on ne peut pas étudier sans approche intégrée : techniques moléculaires, imagerie, biologie, taxonomie. Il y a un véritable effort multidisciplinaire. C’est l’esprit de Tara !.”



Au Genoscope d’Evry, on s’affaire donc, on a appris aussi. Car avant Tara Oceans, la plateforme française de séquençage avait plus coutume de décrypter des génomes homogènes : celui de l’homme, d’un animal, d’une plante, ou ceux des bactéries peuplant notre tube digestif. Pas un “melting pot’’ d’organismes différents (bactéries, virus, protistes…) issus d’un environnement naturel aussi complexe que le milieu marin !



L’objectif n’est d’ailleurs pas de détailler le génome de chaque individu mais d’étudier toute la population de gènes présente dans les échantillons. Un vrai défi ! Surtout que “ Tara Oceans est l’un des plus gros projets de méta-génomique dans le monde,” indique Patrick Wincker en charge du projet au sein du Genoscope. Le calibrage étant dorénavant fait, la méthode bientôt validée par une publication, le passage à un “séquençage de croisière’’ va pouvoir commencer. Patrick se donne trois ans pour tout séquencer. 



Hiro Ogata et Pascal Hingamp, deux experts des virus géants basés à Marseille, ont eu la primeur des premières données génétiques. Ils sont enthousiastes des résultats préliminaires. “ Les virus pourraient avoir un rôle central dans la mise en place des relations parasites et dans les symbioses. Ces relations ont souvent été cruciales dans l’évolution et pourraient expliquer les phases d’explosion de la vie. Choloroplastes et mitochondries sont par exemple d’anciennes symbioses,” explique Pascal. 



A partir des séquences génétiques, Jeroen Raes ambitionne, lui, de découvrir les règles générales régissant la composition des écosystèmes planctoniques. Depuis Bruxelles, ce chercheur va adapter les méthodes statistiques qu’il avait développées pour étudier les microbes de nos intestins. Elles lui avaient permis de montrer que, malgré la grande diversité des populations humaines, seuls trois grands types d’écosystèmes bactériens peuplaient nos intestins. Les océans seront-ils aussi simples ? Ce qui est sûr, c’est qu’on n’a pas fini d’entendre parler de Tara Oceans ! 



Gaëlle Lahoreau

REPORTAGE AU COEUR DU GENOSCOPE

Reportage au coeur du Genoscope : L’ADN et l’ARN du plancton sont décryptés dans ce laboratoire indispensable au dispositif Tara Oceans.



Vingt-cinq machines ronronnent. Des laborantins s’affairent autour d’un carton d’où s’échappe une épaisse buée de froid. Ils en extirpent délicatement des boîtes transparentes congelées. Nous sommes au Genoscope, la plateforme française de séquençage, nouvellement intégrée au CEA et installée à une trentaine de kilomètres de Paris à Evry.



C’est là, dans un grand bâtiment fièrement coiffé de l’enseigne du Genoscope, que parviennent, toutes les six semaines, des échantillons de micro-organismes marins prélevés à bord de la goélette Tara. Inlassablement, les chercheurs tentent de faire parler leur ADN et leur ARN, tout ce matériel génétique encore inconnu, qui pourrait, demain, ouvrir des voies nouvelles à la science, à la médecine et à l’industrie.



Quel chemin parcouru par le Genoscope depuis sa création, en 1997, afin de participer au grand projet international de séquençage du génome humain ! Dès 2003, les chercheurs français étaient venus à bout des 87 millions de “ lettres ” du chromosome 14 humain. Séquencer, cela revient en effet à découper chaque chromosome en millions de petits bouts, pour déterminer l’ordre d’enchaînement des molécules élémentaires (représentées représentées par les 4 lettres A, T, G, C) constituant la molécule d’ADN, puis à les ré-assembler dans le bon ordre. Depuis lors, le Genoscope est de tous les grands programmes nécessitant des moyens de séquençage massif. “ Nous nous sommes attelés à l’inventaire de la flore microbienne des sols, des eaux fluviales, mais aussi du tube digestif,” énonce Jean Weissenbach, médaille d’or du CNRS et directeur du centre de séquençage.



Aujourd’hui, le Genoscope s’attaque à un projet d’envergure avec la mission Tara Oceans. Les premiers échantillons sont arrivés, il y a plus d’un an, à l’automne 2009, et les premières séquences tirées de ces échantillons n’ont été achevées qu’au printemps 2010. Concrètement, un échantillon c’est un tube contenant des organismes unicellulaires et quelques pluricellulaires, retenus sur un filtre, et baignant dans un liquide de conservation de l’ADN et de l’ARN. 
Pour les deux profondeurs auxquelles ont été réalisés les prélèvements, les organismes recueillis ont été séparés selon cinq tailles différentes. Sachant que depuis un an une centaine de stations ont été faites, cela signifie que le Genoscope abrite dans ses congélateurs quelques 1 000 échantillons ! Sans compter ceux qui devraient arriver à Evry au cours des deux prochaines années… soit 2 000 tubes de plus !

“ Pour l’instant, nous avons mené une étude pilote sur une seule station de prélèvement,” remarque Olivier Jaillon, chercheur au Genoscope. “Mais en 2011, nous passerons à une plus grande échelle. C’est le gros challenge de l’année : allons-nous réussir à mener à bien toutes les étapes, du bateau au séquenceur, une chaîne qui comporte énormément de petites étapes risquées ?” L’autre défi de taille, c’est celui de la bioinformatique. Le séquençage produit des quantités de données gigantesques. Dans cette masse de “ lettres ” tirées de l’ADN et de l’ARN, l’oeil humain est incapable de s’y retrouver. C’est donc l’ordinateur et ses logiciels informatiques qui ont pour tâche de déchiffrer ce texte encore inconnu, et d’y reconnaître des éléments tels que le code d’une protéine, etc. A partir de 2011, cependant, le volume des données va exploser. “On générera bientôt chaque jour la même quantité de données que tout ce qui a été stocké dans les banques de données mondiales l’an passé,” s’exclame le chercheur.



“Si l’on veut réaliser un travail en profondeur, il va donc nous falloir choisir quelques stations représentatives, remarque Jean Weissenbach. “ Nous pourrons alors comparer leurs données à d’autres connues, y trouver des protéines déjà identifiées et en découvrir de nouvelles. C’est un véritable inventaire des micro-organismes du milieu marin et de leurs fonctions biologiques que nous réalisons. De quoi ces espèces sont-elles capables, quelles sont leurs activités et leurs conséquences sur leur environnement ?



On n’imagine pas encore, tout ce qu’on va pouvoir tirer du matériau que l’on accumule,” s’enthousiasme-t-il. En attendant, un grand nombre d’échantillons de Tara Oceans vont devoir patienter avant d’être étudiés. Mais une fois stockés au froid, ils pourront demeurer au Genoscope plusieurs dizaines d’années. D’ici là, de nouvelles technologies permettront peut-être d’en connaître la teneur en des temps record, alors même que les espèces qu’ils contiennent auront peut-être disparu des océans…



Sylvie Rouat, journaliste à Sciences et Avenir

Petits rappels utiles :



Génétique : La génétique étudie les caractères héréditaires des individus, leur transmission au fil des générations et leurs mutations.



Génome : Ensemble du matériel génétique d’un individu. Patrimoine héréditaire d’un individu.



ADN-Acide désoxyribo-nucléique : Molécule support de l’information génétique héréditaire.



ARN-Acide ribo-nucléique : Elle est issue d’une transcription de l’ADN. L’ARN messager est une molécule constituée d’un brin, qui représente le vecteur entre l’ADN et le ribosome. Le ribosome permet la traduction de l’ARN messager en protéine. La protéine est une des molécules les plus importantes, elle est présente dans tous les organismes vivants et les virus. 
Elles assurent l’essentiel des fonctions de la cellule (architecture cellulaire, fonctionnement).




Pour aller plus loin :

 

Comparaison entre le projet génome humain et le projet Tara Oceans
par Jean Weissenbach – Directeur de recherche au CNRS, Directeur du Genoscope – CEA

Ecoutez son intervention au colloque Tara Oceans au Sénat – Janvier 2010 :
http://colloque.commitment.fr/senat/DiscoursJW.wav

GAGNEZ UNE VISITE PRIVEE A BORD DE TARA ET LE NOUVEAU LIVRE TARA OCEANS

Dans le cadre de l’événement Tara à Paris, nous vous proposons 2 jeux concours afin de gagner :

- une visite privée de Tara guidée par les membres de l’équipage le samedi 24 novembre, un moment privilégié pour découvrir les coulisses de la goélette et l’exposition TARA EXPÉDITIONS, À LA DÉCOUVERTE D’UN NOUVEAU MONDE : L’OCÉAN qui retrace pour la première fois les différentes missions de Tara Expéditions
(invitation pour 2 personnes).

CLIQUEZ ICI POUR JOUER (jusqu’au 15 novembre)

- un exemplaire du livre Tara Oceans, Chroniques d’une expédition scientifique.
Cet ouvrage retrace l’aventure de la goélette et de son équipage pendant l’expédition Tara Oceans (2009-2012) sous la forme d’un carnet de voyage richement illustré, qui mêle récits scientifiques, récits d’aventures, dessins, photographies et même vidéos (sous forme de flash code). L’ouvrage se veut être la synthèse de trois années de mission scientifique et d’aventure
(co-écrit par Eric Karsenti, directeur scientifique de Tara Oceans et Dino Di Meo, journaliste – coédition TARA EXPÉDITIONS / ACTES SUD)

CLIQUEZ ICI POUR JOUER (jusqu’au 19 novembre)

A très bientôt,
L’équipe de Tara Expéditions

Suivez nous sur Facebook!

Interview d’Etienne Bourgois

Le président de Tara Expéditions fait le point sur la riche actualité de Tara.

L’exposition Tara à Paris va bientôt débuter. Qu’allons-nous y découvrir ?

C’est une exposition de qualité où l’on passe de l’infiniment grand de la banquise, à l’infiniment petit du plancton. Plancton qui représente pourtant 98% de la biomasse de l’Océan. C’est un retour sur les 9 ans de travail que nous avons mené avec Tara. La science et la place de l’Humain face à l’Océan sont au cœur de l’exposition. (pour plus d’informations sur l’événement cliquez ici)

Nous avons toujours eu pour ambition de faire comprendre aux enfants l’importance de la nature et de l’environnement. Souvent les jeunes parisiens et franciliens en sont loin ! Tout au long de ces trois mois, nous organiserons donc des conférences, des ateliers, des projections dans l’exposition. Nous accueillerons aussi 130 classes ou centres de loisir !
Le week-end le pont du bateau sera accessible au public et accueilli par l’équipage du bateau. Malheureusement pour des raisons de sécurité nous ne pourrons faire visiter l’intérieur du bateau.

Pour nous, c’est magique d’être à Paris, c’est un formidable catalyseur de rencontres. J’espère que nous rencontrerons le succès et le soutien du public comme cela a été le cas lors de nos dernières escales à travers le monde.

Je tiens à remercier chaleureusement les Voies Navigables de France, la Mairie de Paris, la Fondation EDF, nos partenaires éducatifs et notamment la Région Ile de France et les partenaires médias qui relaient l’évènement. Et bien sûr agnès b. Cette escale n’aurait pu se faire sans eux.

Comment va le bateau ?

Il est en parfait état. Et même, en meilleur état qu’avant l’expédition Tara Oceans ! L’équipage a beaucoup travaillé pour cela à Lorient avec les entreprises locales.

Vous éditez un livre avec Actes Sud, “Tara Oceans chroniques d’une expédition scientifique”. Pouvez-nous en dire quelques mots?

Un livre c’est souvent ce qu’il reste d’une expédition. Ce qui est intéressant, c’est que cela apporte un certain recul sur ce que nous avons fait. Nous ne sommes plus dans l’actualité. Nous avons eu le temps aussi de choisir les plus belles photos. C’est donc pour moi, un très bel objet écrit par le directeur scientifique de Tara Oceans, Eric Karsenti et le journaliste Dino Dimeo.

Justement quelle est l’actualité de Tara Oceans. Quand est-ce que les scientifiques livreront leurs résultats ?

La mission de Tara Expéditions, c’est de sensibiliser le grand public aux questions environnementales et scientifiques, tout en apportant une logistique extrêmement précise aux scientifiques qui travaillent avec nous.
Le temps de la science n’est pas le même que celui de l’expédition. Il faut laisser le temps à nos amis scientifiques d’analyser tout ce que nous avons prélevé pendant la mission Tara Oceans. Cela prendra certainement plusieurs mois, plusieurs années mais je suis convaincu que les découvertes seront majeures. Nous continuerons avec eux à rendre compte.

Tara Expéditions semble prendre un tournant assez politique ces derniers mois. Quelles sont vos ambitions pour les océans et vos moyens d’action ?

En effet, notre expertise a évolué au fur et à mesure de nos expéditions et nous sommes de plus en plus sollicités sur les sujets environnementaux.
Nous avons maintenant au sein de Tara Expéditions quelqu’un qui est spécialement dédié à ce volet, André Abreu.

Nous voulons faire bouger les choses avec d’autres ONG sur des problématiques communes : la gestion de la Haute Mer, le développement des aires marines protégées, etc. C’est d’avantage un engagement citoyen qu’un engagement politique. C’est à la société civile de prendre ces sujets à bras le corps.
La transition écologique, notamment énergétique, ne devrait pas être qu’une incantation. La France et l’Europe devraient être leaders dans ce domaine qui d’autant plus, peut être créateur d’emploi.

Pendant que le bateau est à Paris, nous allons d’ailleurs partager notre expérience, organiser des rencontres sur les enjeux des océans.

Et enfin, nous avons été très honorés par la venue à bord de Tara, en février dernier, du Secrétaire général des Nations Unies, M. Ban Ki-moon et par son allocution à Rio+20 pendant laquelle il a parlé de notre travail avec Tara Oceans. Je prends la mesure de la confiance qu’il nous a accordée. A mes yeux « Nations Unies » n’est pas un vain mot.

Quels sont vos projets pour le bateau, à court et moyen terme ?

Malgré la crise nous avons décidé avec agnès [Troublé, dite agnès b.] de continuer à soutenir Tara dans le futur. Cela fait près de 10 ans que nous le faisons, nous ne nous inscrivons pas dans le court terme. Mais nous recherchons des partenaires toujours et encore !

C’est important aussi pour nous de profiter de ces moments où Tara n’est pas en expédition pour se poser, réfléchir à notre projet, même douter et mieux repartir.

Après Paris fin janvier nous ferons escale à Marseille, Monaco, Villefranche sur Mer et Bordeaux.

Puis entre mai et novembre 2013, Tara réalisera une circumnavigation de l’Arctique de 20 000 kms, pendant six mois par les passages du Nord Est et du Nord Ouest dans un but scientifique et pédagogique. Si la glace le permet car les fenêtres de passage sont courtes… La plupart des scientifiques et instituts impliqués dans Tara Oceans accompagneront le projet pour étudier l’écosystème polaire marin et compléter le travail effectué depuis 2009. S’ajouteront de nouveaux programmes de recherche spécifiques à cette région, sur les particules de plastique ou sur les traces de polluants. Cette expédition aura également une visée politique en mettant sur le devant de la scène une région au cœur de la machine climatique mondiale et d’enjeux géopolitiques.

TARA A PARIS AVEC UNE EXPOSITION DU 3 NOVEMBRE AU 3 FEVRIER

Du 3 novembre 2012 au 3 février 2013, la goélette d’exploration Tara sera à Paris, au port des Champs Elysées, rive droite, pont Alexandre III.
Le blog de l’événement

Venez découvrir l’exposition TARA EXPÉDITIONS, À LA DÉCOUVERTE D’UN NOUVEAU MONDE : L’OCÉAN qui retracera pour la première fois les différentes missions de Tara Expéditions.
Avec notamment les résultats de son expédition en Arctique, mis en perspectives avec les découvertes actuelles sur cette région du monde.

Egalement des informations sur sa récente expédition, Tara Oceans consacrée à l’étude du plancton marin et son rôle primordial dans la machine climatique mondiale.
Les clichés en noir et blanc de Vincent Hilaire seront aussi exposés pour témoigner de la beauté des deux pôles qu’il a fréquenté en tant que correspondant de bord pendant ces deux dernières expéditions. Un reportage photographique frissonnant.

L’exposition installée dans des containers maritimes donnera au public l’opportunité de comprendre l’évolution de l’Océan dans le contexte de changement climatique actuel et futur ainsi que son rôle majeur pour la vie sur notre planète.

Le pont du bateau sera accessible au public avec des visites réalisées par l’équipage de Tara.

Des ateliers ludiques pour les enfants auront lieu tous les samedis de 14h à 17h.

Tout au long de ces 3 mois à Paris, près de 130 écoles et centres de loisirs parisiens et franciliens seront invités à venir découvrir la nouvelle exposition, à visiter la goélette avec les membres d’équipage et partager des ateliers scientifiques. Ils toucheront ainsi du doigt la réalité d’une expédition scientifique et appréhenderont les problématiques environnementales actuelles.

La venue de la goélette sera aussi l’occasion de réunir scientifiques, organisations environnementales, presse et décideurs européens à travers des rencontres-débats
et projections de films.

Au même moment :
- Sortie du livre Tara Oceans, chroniques d’une expédition scientifique chez Actes Sud, le 17 octobre 2012.


INFORMATIONS PRATIQUES

Lieu :
- sous le pont Alexandre III au port des Champs Elysées, rive droite – Paris 8ème
- à coté du Grand Palais

Accès :
- métro 1 et 13, Champs-Elysées/Clémenceau
- métro 8 et RER C, Invalides
- bus 72, 83 et 93

Horaires d’ouverture de l’exposition :
- tous les jours de 11h à 18h30 (sauf les mardis, les vendredi 18 et 25 janvier jusqu’à 14h et le dimanche 27 janvier jusqu’à 14h)
- le week-end de 10h à 18h30
- Le pont du bateau est désormais accessible toute la semaine avec des visites réalisées par l’équipage de Tara (visite du pont en semaine : à 11h30 et 15h30 – le week-end : toutes les heures).

Tarifs de l’exposition :
- 6 € à partir de 12 ans
- 5 € étudiants et demandeurs d’emploi
- 2 € de 8 à 12 ans
- gratuit pour moins de 8 ans

AVANTAGE :
- Bénéficiez d’une réduction en billetterie au Palais de la découverte sur présentation du billet de l’exposition Tara et vice versa

Web :
Site : www.taraexpeditions.org
Site Junior : http://www.tarajunior.org/clubtarajunior/
Facebook : https://www.facebook.com/tara.expeditions
Twitter : http://twitter.com/TaraExpeditions

Partenaires de l’exposition
Agnès b., Mairie de Paris, Voies Navigables de France, Région Ile de France, l’ADEME, la Fondation EDF, Palais de la découverte-Universciences, Métro Publications et l’Agence France Presse.

Partenaires de Tara
Agnès b., CNRS, CEA, EMBL, Fondation Albert II de Monaco, Fondation Veolia Environnement, Fondation EDF, Lorient Agglomération, Programme des Nations Unies pour l’environnement, UICN, UNESCO-IOC.

Contact presse : Eloïse Fontaine, eloise@taraexpeditions.org
Contact pour les visites scolaires et le dispositif éducatif : Xavier Bougeard, education@taraexpeditions.org

Le Havre/Paris, un voyage original

L’aventure commence au Havre le long d’un obscur quai de commerce. Pour monter à Paris par la Seine et ses ponts, il a fallu démâter Tara : une petite entreprise…

D’abord, nous devons commencer par démonter tout l’accastillage et le gréement courant. Ensuite déposer les bômes sur le pont et démonter les maroquins. Les maroquins sont les 2 câbles qui relient les 2 têtes de mâts de Tara. Pendu dans le baudrier à 27 mètres de hauteur, il faut de l’abnégation pour desserrer les ridoirs avec 2 clés à molette XXL…

A l’aide de 2 vérins hydrauliques, nous levons le mât d’1 mm afin d’enlever les cales sous le pied de mât qui maintiennent la compression et la tension du gréement dormant.

Il ne reste plus qu’à déconnecter tous les haubans pour que la grue puisse lever le mât. C’est un moment impressionnant où chacun doit savoir exactement ce qu’il doit faire pour ne pas abimer du matériel. Pendant qu’une partie de l’équipage travaillait sur les mâts, les autres construisaient des structures en bois sur le pont sur lesquelles on a posé les mâts.

Vendredi dernier à 2h du matin : notre curieux voyage a débuté par le franchissement du sas Quinette et des retrouvailles musclées avec l’océan. 35 nœuds de vent et une mer hachée. Quelques coups de roulis nous ont prouvé la solidité de nos installations avant d’embouquer le chenal d’accès à la Seine.

Avec le courant de marée montante, nous avons remonté la Seine jusqu’à Rouen à une vitesse moyenne de 9 nœuds. Là, nous avons définitivement quitté le monde maritime pour le monde fluvial et en quelques ponts, nous sommes passés des cargos aux péniches.

2 jours de navigation bucolique entre les vaches et les écluses nous ont amenés à la capitale. Depuis dimanche dernier, 15 heures, Tara est à quai en plein cœur de Paris.

Déjà nous avons remâté mercredi et les curieux se pressent pour savoir que fait là ce curieux bateau.

Après la Statue de la Liberté à New York en février ou Tower Bridge à Londres, il y a un mois, nous voilà désormais au pied de la Tour Eiffel !

Une nouvelle escale originale avant de reprendre le chemin des océans.


Par le capitaine de Tara, Loïc Vallette

Visites londoniennes

Ce week-end, Tara a ouvert ses portes au grand public à Londres. Pas loin de 400 personnes sont montées à bord ! C’est une étrange sensation que celle d’être de l’autre côté du miroir… Londoniens, étrangers, français, passionnés, passants, tous font preuve de curiosité.

C’est l’occasion pour l’équipage qui assure les visites de présenter les expéditions Tara Arctic et Tara Oceans dans les détails, et de faire des rencontres insolites.
Au programme également : des rencontres officielles, avec la visite de Son Excellence l’Ambassadeur de France à Londres, Monsieur Bernard Emié.

Pendant l’escale, nous découvrons les lieux aux alentours. Après avoir déambulé au pied des buildings de la City, à notre tour de prendre de la hauteur.

Première halte, le passage du méridien de Greenwich au Old Royal Observatory, à quelques milles de St Katharines docks. Le méridien de Greenwich est la ligne invisible qui sépare la planète entre l’Est et l’Ouest et qui marque l’origine des longitudes depuis 1884. Elle est utilisée en mer, à terre et dans les airs. Elle sert aussi de référence au temps universel divisant la terre en 24 fuseaux horaires qui ont largement facilité les échanges d’un pays à un autre.

Eloignons nous encore un peu, c’est maintenant la lune qui s’en mêle : les berges de la Tamise ne cessent de changer de paysages sous le pinceau de la marée dont l’influence est bien visible même ici à 40 milles nautiques (80 km) de l’embouchure.
La Tamise, dont l’eau aux couleurs opaques serpente au cœur de Londres, nous rappelle que les murmures de la ville et les traces des activités urbaines finissent toujours par atteindre la mer.

Le bateau continue de réunir et fédérer. Lundi et mardi ce sera au tour des scolaires d’arpenter les coursives de Tara. Puis l’escale londonienne se terminera par une intervention de Chris Bowler, coordinateur scientifique de Tara Oceans, au Science Museum, mercredi 26 septembre, à partir de 19h30.

Il sera ensuite temps de repartir vers les côtes françaises, jeudi prochain, mettant le cap sur Boulogne-sur-mer, bon vent à toi Tara !

Laetitia Maltese

Rencontre avec Chris Bowler, coordinateur scientifique de l’expédition Tara Oceans

Notre escale à Londres se poursuit. Ce midi l’équipe des taranautes était attendue au Maritime Museum pour la projection du 1er de la série des 4 documentaires réalisés pendant l’expédition Tara Oceans : « Le Monde Secret ».

Chris Bowler, chercheur à l’ENS (Ecole Normale Supérieure) de Paris, spécialiste des diatomées passe la journée avec nous pour répondre aux questions du public. Je décide à mon tour de le solliciter.

Laëtitia Maltese : Chris, qu’est-ce que les diatomées ?
Chris Bowler : Les diatomées font parties du phytoplancton, du fait de leur « grande » taille et de leur poids, elles jouent un rôle considérable dans le fonctionnement de la pompe à carbone des océans, et donc dans l’équilibre climatique. D’abord grâce à la photosynthèse, puis quand elles meurent, en « transportant » au fond des océans du carbone piégé dans leur cellule. Elles sont aussi un maillon essentiel de la chaîne alimentaire puisqu’elles sont le plat préféré des copépodes, l’espèce dominante du zooplancton.

L.M : Combien de temps avez-vous passé à bord et en quoi consistait votre travail ?
C.B : Six semaines réparties sur 3 legs (étapes) : Dubrovnik-Athènes, Puerto Monte –Valparaiso, Bermudes-Açores. Ce dernier leg était particulièrement intéressant car éloigné de l’influence continentale et à la croisée d’eaux de zones très différentes. Les stations étaient définies à l’avance, en fonction des cartes satellitaires. Puis ensuite, en tant que chef scientifique il faut décider de la zone la plus pertinente à étudier.

Dans les océans, les eaux sont  parfois « séparées », de façon verticale et horizontale. Elles sont entre autre caractérisées par des températures, salinité et densité différentes et ne se mélangent pas. Le but est de comparer le plancton de ces masses d’eau. Cette analyse de la biodiversité permet de comprendre le lien entre les paramètres physico-chimique et le plancton, on peut alors faire le lien avec les phénomènes naturels de circulation et le changement climatique.

L.M : Quels sont les premiers résultats de l’expédition ?

C.B : Nous avions peu de données à l’échelle de la planète avant Tara Oceans. Grâce à l’expédition nous constatons que les diatomées sont abondantes dans les différents océans du globe et qu’il existe une grande diversité d’espèces. Les premières analyses ADN permettent de les quantifier… Nous pensions qu’il existait 5 000 espèces de diatomées, grâce à Tara il semblerait que nous approcherions des 30 000… Les résultats devraient être publiés en 2013.


Avant nous étudions des diatomées provenant des cultures faites en laboratoire depuis plusieurs années. Or nous avions besoin de vérifier un certain nombre d’hypothèses sur des diatomées sauvages issues du travail de terrain, ce que nous permettent les échantillons de Tara Oceans.


Tous laboratoires confondus, 6 mois après l’expédition, les échantillons collectés sont si nombreux (27 000) que nous en avons analysé à peine 1%. Je suis convaincu que les résultats de l’expédition serviront de référence dans les années à venir, de par la masse d’informations qu’elle nous apporte.

L.M : Qu’a changé Tara dans votre vie de chercheur ?

C.B : J’ai une meilleure compréhension des enjeux de mes recherches à l’échelle de la planète, une vision bien plus globale, une ouverture vers le monde.

L.M : En quoi pensez-vous que les missions de Tara sont aujourd’hui essentielles ?

C.B : Avec les progrès d’aujourd’hui, les technologies de pointe peuvent être facilement miniaturisées pour être utilisées à bord de bateaux qui ont le gabarit de Tara. Ainsi, pour un prix moindre, des études sont menées à grande échelle ce qui accélère la collecte des données et donc les avancées scientifiques.

La difficulté dans la recherche océanographique est la logistique…et le vrai problème est que nous mesurons notre méconnaissance de la vie océanique ! De nombreuses portes s’ouvrent grâce à ce projet original et passionnant.

Après cet échange avec Chris, je repense à son récit au Maritime Museum, racontant les épopées des explorateurs comme Christophe Colomb ou Vasco de Gama… et m’en vais rassurée à l’idée que l’Homme ait encore beaucoup à découvrir !
Quant à Chris, il participera à l’évènement « science museum lates » le 26 septembre à partir de 19h30 sur le thème du climat.

Laëtitia Maltese

TARA A LONDRES

Après Dublin et avant Paris, la goélette de recherche scientifique Tara arrivera à Londres le 17 septembre pour une escale de 10 jours.  Tara vient de terminer l’expédition Tara Oceans – une mission  de  2 ans et demi  qui a parcouru 70,000 miles à travers les océans Atlantique, Pacifique, Antarctique et Indien, afin d’étudier la biodiversité marine dans le contexte du rechauffement climatique et des évolutions de l’océan mondial.

Les scientifiques à bord le Tara explorent le role du plancton à la base de la chaine alimentaire, l’écosystème marin dans son ensemble, et les possibles effets du changement climatique. Les nombreux chercheurs, journalistes, artistes et l’équipe Tara Expeditions ont informé le grand  public, exposé les enjeux, et dialogué sur l’avenir des oceans tout au long de la mission.

Avec le soutien du CNRS, du CEA et de l’EMBL*, 21 laboratoires de 10 pays collaborent à l’expédition Tara Oceans et partagent leurs découvertes à travers une base de données  commune.  Il faudra près de 10 années pour exploiter les 27.000 échantillons collectés. La synthèse des informations collectées pendant l’expédition, et le travail d’analyse de ces prochaines années donneront une première vue d’ensemble du plancton et de ses rôles et relations dans l’écosystème marin.

Tara Oceans a pris position en faveur de la protection des océans aux Nations Unies et à Rio + 20, avec l’appui de Ban Ki-moon, Sécretaire Général des Nations Unies qui a déclaré:  “J’ai eu l’occasion de monter à bord de Tara. L’équipe m’a réellement inspiré.  Nous avons dialogué sur les équilibres dans les océans et le changement climatique. Je leur suis très reconnaissant de leurs efforts pour sensibiliser le grand public aux enjeux écologiques… et je suis fier que Tara Expeditions soit soutenu par les Nations Unies.”

En mai 2013, Tara se dirigera vers le Grand Nord pour une nouvelle expédition scientifique. La goelette de recherche fera le tour de l’Océan Arctique par les passages nord-ouest et nord-est.

agnès b. est le mécène principal de Tara Expeditions. Très concernée par l’avenir de notre planète, elle soutient le bateau et ses expéditions depuis 2003:  “Je me suis engagée personellement dans ce projet qui, au début pourrait sembler complètement utopique. Enfin c’est une histoire remarquable.  Notre programme de recherches fait avancer la science.  Grâce à l’aventure scientifique et humaine de Tara, nous avons réussi à sensibiliser les jeunes générations aux enjeux majeurs de l’environnement.”

A Lorient pour l’été

Après une escale irlandaise et deux escales bretonnes, Tara est revenu à son port d’attache à Lorient. Il y restera jusqu’au 25 août puis participera au Festival International du Film Insulaire de Groix. Quelques mots de son capitaine, Loic Vallette :

Ici à Lorient, nous sommes amarrés à la base de sous-marins, devant la Cité de la Voile Eric Tabarly, depuis lundi soir après une navigation très calme depuis Douarnenez et des pointes à 12 noeuds dans le Ras de Sein.
Cette tournée celte et cette navigation nous ont permis de valider toutes les modifications et réparations entreprises sur Tara pendant le gros chantier du printemps.

L’équipe réduite pour ce mois d’août va se concentrer sur les finitions et rendre le bateau le plus beau possible. Peinture sur le pont, Vernis, rangement…
Nous avons débarqué tout le matériel de sécurité pour le controle annuel : radeaux de survie, combinaisons d’immersion, extincteurs, Fenzys…
Nous allons pouvoir également continuer le “chantier électrique” de Tara au delà des armoires principales.
Brieuc qui reste avec nous jusqu’à la fin du mois a entrepris les modifications prévues au pieds des mâts pour rendre les manoeuvres plus faciles et plus sûres.

Le bateau est toujours plein de vie. Anna Deniaud, correspondante de bord semble toujours y trouver l’inspiration. Myriam Thomas, chargée des opérations spéciales de Tara Expeditions est venue s’occuper des conteneurs de la future exposition pour Tara à Paris.
Baptiste Bernard, notre jeune marin, a quant à lui la visite de toute sa famille. Son père, François Bernard, alias “Ben” est un habitué du bateau qu’il retrouve avec beaucoup d’enthousiasme. Il a en effet pu monter plusieurs fois à bord en tant que photographe. Rendez vous sur la nouvelle galerie (tara-gallery.com) pour y découvrir ses sublimes clichés.

Loïc Vallette

Tara continue sa virée celte

Ce vendredi matin, après trois jours d’escale, nous avons quitté Dublin et le port de Dun Laoghaire. Un ciel gris et de la pluie nous accompagnent pour le moment lors de cette « redescente » sur la France, et Brest. Un vent assez léger mais portant nous a permis de hisser les voiles tout de suite après le passage de la jetée est.

Après un approvisionnement en fioul, Tara a quitté son quai vers dix heures ce matin. Malgré la pluie et la fraîcheur ambiantes, un petit comité était là pour nous souhaiter    « Bon vent ». Emmanuel Reynaud biologiste coordinateur de l’imagerie pendant l’expédition Tara Oceans également organisateur de cette escale pour l’UCD (University College of Dublin), mais aussi d’autres acteurs de cette étape en terre irlandaise, comme le « staff » de la capitainerie de Dun Laoghaire, nos hôtes.

Nous sommes désormais treize à bord avec le secrétaire général de Tara Expéditions, Romain Troublé, et le journaliste et écrivain Patrick Poivre d’Arvor. Tous deux nous ont rejoint par les airs à Dublin.

C’est un début de retour vers l’hexagone tout en douceur. Un léger flux d’air nous porte vers Brest. Il nous a permis de « décoller » ce matin de Dublin avec toutes les voiles à poste, mais déjà en début après-midi nous marchions toujours sous voiles mais à présent avec l’appui des deux moteurs.

Au terme d’une navigation d’un peu plus de 300 miles nautiques (600 kilomètres), nous « atterrirons » à Brest dans deux jours pour participer au célèbre rassemblement de vieux gréements qui fête cette année ces vingt bougies. A 23h dimanche prochain, quelques heures après notre arrivée, Tara et son équipage participeront à une première parade, avant celle qui conduira l’Armada, le 19 juillet de Brest à Douarnenez.

Pour l’ensemble de l’équipage, malgré les très chaleureux moments passés en Irlande, faire cap au sud porte l’espoir de températures un peu plus estivales. Pendant les trois jours passés à Dublin, nous avons connu de belles périodes d’ensoleillement mais souvent entrecoupées de copieuses averses.

Mais pour l’instant notre route en mer d’Irlande se taille sous un ciel gris et un crachin celtique presque ininterrompu.

Vincent Hilaire

Eric Karsenti passionne les scientifiques à Dublin

Hier matin, Eric Karsenti co-directeur de l’expédition Tara Oceans, a présenté à Dublin devant un parterre de scientifiques venus de toute l’Europe, les premiers résultats de ces deux ans et demi d’expédition autour du monde. Moins de quatre mois après le retour à Lorient, plusieurs publications sont déjà prévues pour les six mois à venir.

A l’issue de cette conférence d’une heure, Eric Karsenti a reçu l’ovation de ses pairs.

Vincent Hilaire : Eric, vous êtes intervenu à de multiples reprises dans le monde entier pour présenter le projet Tara Oceans, aujourd’hui vous venez d’achever ce « talk » devant les scientifiques réunis à l’occasion de l’ESOF ( Le Forum scientifique européen annuel), que vous a inspiré cette nouvelle conférence ?

Eric Karsenti : Cette conférence que j’ai présenté devant à peu près deux cents scientifiques et de nombreux journalistes, restera l’une des premières ou je montre très concrètement des résultats scientifiques très aboutis concernant l’expédition Tara Oceans. La première présentation a eu lieu à l’Ecole Normale à Paris, il y a peu de temps.
Dans l’ensemble, les scientifiques sont stupéfaits, et nombreux sont ceux qui veulent utiliser désormais les mêmes méthodes, avec en particulier le protocole  d’échantillonnage et d’analyse. Un chercheur de Dublin m’a demandé par exemple aujourd’hui s’il pouvait utiliser aussi ces méthodes, il veut multiplier les échanges avec Tara Oceans.

Vincent Hilaire :  Depuis le retour d’expédition à Lorient en mars dernier, qu’est ce que les chercheurs ont fait dans leur laboratoire respectif ?

Eric Karsenti : Partout dans les laboratoires du consortium Tara Oceans, les chercheurs travaillent beaucoup.Tous les coordinateurs scientifiques de Tara Oceans prospectent sur les milliers d’échantillons que nous avons réussis à ramener à terre, et quatre articles sont en cours de rédaction pour des publications prochaines dans des revues de sciences. Nous cherchons à recruter des chercheurs en stage post-doctoral. Nous avons créé aussi un site web scientifique à l’EMBL, le laboratoire où je travaille en Allemagne, et ainsi tous les coordinateurs peuvent partager leurs résultats et l’avancée de leurs travaux.
On a finalisé aussi le financement du « Grand emprunt » attribué il y a quelques mois par l’ancienne équipe du ministère de la recherche.

Vincent Hilaire :  Dans combien de temps seront publiés les quatre premiers articles dont vous venez de parler ?

Eric Karsenti : Entre six mois et un an. Un article concernera des stations méditerranéennes. Un deuxième la biodiversité de trente cinq stations différentes. Un troisième, les gyrus, ces virus géants. Et enfin, le sujet du dernier sera les phages, ces virus de bactéries.

Vincent Hilaire : Et pour analyser tous ces échantillons vous prévoyez toujours dix ans de délai ?

Eric Karsenti : Oui.

Propos recueillis par Vincent Hilaire

Retour à la vie à bord

Fin de chantier à bord de Tara à Lorient. Le bateau est à l’eau depuis 15 jours maintenant. L’équipage vit de nouveau à bord et retrouve ses repères. A six, nous avons de la place. Chacun sa cabine, comme autour du monde mais une bannette sur 2 est occupée, c’est le grand luxe.

Nous continuons de travailler pour être prêt à reprendre la mer pour Dublin le 7 Juillet. Nous nous occupons des aménagements intérieurs les jours de pluie et du pont les journées estivales.

Aujourd’hui Baptiste Regnier installe deux nouveaux Winchs sur le pont. François Aurat en contrôle d’autres. Baptiste Bernard construit un nouveau plancher dans la descente et Daniel Cron étudie les plans de câblage des nouveaux alternateurs.

Tous les jours nous assistons au départ en mer des plus beaux bateaux de course au large, VO 70, Trimaran géant, 60 pieds IMOCA, avec un peu d’envie et beaucoup d’impatience…

Dimanche, nous irons sur l’eau pour le départ de la dernière étape de la Volvo Ocean Race. Le dernier sprint vers Galway en Irlande avec l’espoir d’une victoire française !
Ensuite viendra notre tour de reprendre la mer…

Loïc Valette, capitaine de Tara

La présence de Tara Expéditions à Rio+20, bilan à mi-parcours du Sommet des Peuples

Romain Troublé, secrétaire général de Tara Expéditions, nous rappelle les motifs et les enjeux de l’engagement de Tara au Sommet de la Terre et des Peuples de Rio+20.

André Abreu, représentant de Tara Expéditions au Brésil, nous explique la préparation de cet événement et les retombées, aujourd’hui à mi-parcours.

Comment a démarré l’aventure Rio+20 ?

RT: Tout a commencé en octobre 2010, lors de notre escale à Rio de Janeiro. Ça a été l’une des plus grosse escale de l’expédition Tara Oceans et c’est là que nous avons rencontré la mairie de Rio, qui nous a demandé d’être « porte drapeau » de Rio+20.
Nous avons donc communiqué ensuite, tout au long de l’expédition, sur l’importance de ce « Sommet de la Terre ».
Et puis, l’élément déterminant de notre venue ici, ça a été bien sûr la rencontre à New York avec Mr Ban Ki-moon, secrétaire général de l’ONU. Lors de son passage à bord de Tara, il nous a vivement encouragé à participer à Rio+20, afin d’expliquer la problématique des océans à la société civile brésilienne et internationale. Et c’est à partir de là, que nous avons commencé à travailler avec ses équipes et que sur place, au Brésil, André Abreu a préparé l’événement.

Comment s’est déroulé la préparation de cet évènement?

AA : Pendant près de deux ans, depuis l’escale de Tara à Rio, nous avons créé des liens avec la société civile brésilienne, les universités, les ONG, les chercheurs, pour arriver ici, à cet événement, avec eux. Grâce à toutes ces relations, nous avons acquis ensemble une force politique qui nous a permis de décrocher un si noble endroit, qu’est le pavillon bleu. Sans oublier le soutien de la Fondation France Libertés, d’Agnès b. et de la Fondation Veolia `

Quelles sont les actions menées par Tara à ce sommet international ?

RT : Nous avons lancé une grande campagne de sensibilisation auprès du public et des médias. Sur le plan local, nous nous exprimons très fréquemment sur les problématiques des océans sur la chaîne Globo, qui est la première chaîne du pays. Concernant la presse internationale, nous participons à la plateforme d’information « oceansinc », qui met en ligne chaque jour des vidéos et des articles sur des sujets relatifs aux océans et aux négociations de Rio+20.
Et bien sûr, il y a toutes les conférences, animations, débats, proposés au Pavillon Bleu, pavillon sur lequel nous sommes présents avec d’autres ONG. Trois journées sont consacrées aux océans.

Comment ont été accueillies les premières manifestations proposées par Tara au Pavillon Bleu?

AA : Chaque session amène beaucoup de monde, nous sommes même impressionnés de voir à quel point il y a une nécessité d’élargir la question des océans au grand public. Je pense que ce qui plaît au Pavillon Bleu, c’est que nous offrons un vrai espace démocratique où le public peut échanger avec les intervenants. Nous proposons aussi des modes de communication variés, (films, observation du plancton, conférences TED…), ce qui n’est pas le cas de ce que l’on peut voir au Rio Centro. C’est grâce à l’expertise de Tara Expéditions, en termes de vulgarisation scientifique et d’engagement éducatif que les animations proposées rencontrent un engouement de la part du grand public brésilien.

Quels sont les enjeux de Rio+20 ?

RT : Si l’on parle des négociations officielles, nous espérons que les pays vont reconsidérer la place des océans dans leurs politiques de développement, mais aussi que la communauté internationale va s’engager à respecter l’application des droits de la mer, et mettre en place un dispositif de gouvernance de la haute mer.
Mais le plus important pour nous, pour Tara, c’est avant tout que la société civile s’approprie cette problématique, qu’elle se mobilise pour défendre les océans.

AA : Nous devons effectivement encourager un mouvement citoyen bleu pour pousser les gouvernements à prendre des décisions.

S’il y avait un message à faire passer à cette société civile, quel serait-il ?

RT : Il faut agir vite pour éviter que nous arrivions un jour à un point de non-retour. Nous ne le rappellerons jamais assez, mais les océans sont essentiels à la survie des hommes et aujourd’hui, ils sont en péril.
Le positif dans tout cela, c’est que la mer fait preuve d’une grande résilience, beaucoup plus importante que l’environnement terrestre, les milliers de micro-organismes et leur fréquence de reproduction facilitent un renouvellement et une adaptation rapide.
Si nous diminuons dès aujourd’hui la pression infligée, nous pouvons espérer d’ici cinq à dix ans les premiers signes d’une régénération. Non, il n’est pas trop tard !

Propos recueillis par Anna Deniaud

La voix de l’Océanie résonne jusqu’à Rio

Ils ont quitté leurs îles paisibles du Pacifique pour faire entendre leur voix à Rio+20, pour rappeler au monde entier que chez eux la menace environnementale est réelle : la montée des eaux grignote chaque jour un peu plus leur coin de paradis, mettant en péril la survie des peuples mais aussi des cultures ancestrales. 
Parmi les 22 pays et territoires de l’Océanie signataires d’une « position commune » pour Rio+20, les représentants de la délégation de Nouvelle-Calédonie étaient présents lors de l’évènement « The Oceans Day ». Anthony Lecren, membre du Gouvernement en charge de l’économie et du développement durable, accompagné de François Luneau, président de l’aire coutumière* de Xaracuu, évoquent les problématiques de leur territoire, ainsi que celles de leurs voisins.

Près de dix millions de personnes vivent sur les îles et îlots d’Océanie, soit à peine la population de Rio de Janeiro, néanmoins ce territoire représente en terme de superficie, un quart du globe. « L’enjeu principal pour nous à Rio+20, c’est la réelle prise en considération par la communauté internationale de l’environnement du Pacifique. Nous avons décidé de parler d’une même voix, afin de nous faire entendre dès aujourd’hui, et ainsi assurer l’avenir de nos peuples et de nos cultures », déclare Anthony Lecren.

Dans cette requête de « prise en considération du territoire Pacifique », ce membre du Gouvernement en charge de l’économie et du développement durable entend surtout recevoir rapidement un soutien de la communauté internationale, afin de lutter efficacement contre les problématiques environnementales qui menacent les îles, principalement la montée des eaux et la salinisation des cultures. « Nous ne sommes pas nombreux en Océanie, nous avons donc peu de moyens pour gérer ce vaste territoire. De plus, la plupart des états ou territoires sont constitués de nombreuses îles, et cette double insularité rend encore plus complexe la gestion de notre environnement. »

Néanmoins il faut agir vite, car de « parole d’anciens » le processus n’a jamais été aussi rapide et continue de s’accélérer à vue d’œil. Sur les plages, les arbres s’affaissent, la mer gagne chaque jour un peu plus de terrain, l’eau salée s’infiltre dans les terres cultivables, posant un réel problème pour les activités agricoles et réduisant aussi les accès à l’eau potable de la population. « Les femmes de Xaracuu sont de plus en plus inquiètes pour l’avenir » confie le coutumier Kanak François Luneau.

Si en Nouvelle-Calédonie, la présence de la Grande Terre assure un territoire de repli pour les habitants des îlots, la situation est bien différente à des milliers de miles nautiques. Pour les îles Marshall ou pour l’Archipel de Tuvalu, l’assaut des océans remet totalement en cause l’avenir de leur état-nation. Que vont devenir les habitants de ces archipels si la mer engloutit leur territoire ? La question reste toujours en suspens…

Pour les habitants de l’atoll Carteret en Papouasie–Nouvelle-Guinée, qui figurent sur la regrettable liste des premiers réfugiés climatiques, le rapatriement s’est déjà effectué sur le continent. Mais ce déplacement des populations est loin de se dérouler sans encombre. Aujourd’hui, malgré les menaces, certains choisissent même de rentrer chez eux.

Pour que le sort de ces peuples d’Océanie ne sombrent pas dans l’oubli, la délégation calédonienne a donc fait le déplacement jusqu’à Rio, accompagnée par d’autres représentants des îles du Pacifique. Au-delà des négociations officielles, le sommet de la terre est l’occasion pour le peuple d’Océanie de présenter le programme commun : « Un arbre, un jour, une vie ». Ce projet de plantation de 250 000 d’arbres, qui servira à la cause environnementale, qui permettra le développement économique et qui favorisera la transmission des connaissances ancestrales, symbolise avant tout un message d’espoir pour les futures générations.

Parallèlement à ce programme, les peuples d’Océanie continuent d’avancer sur la voie du développement durable, en ayant recourt par exemple à l’énergie éolienne, au cocofuel… Pour François Luneau respecter son environnement apparaît comme une évidence : « La Terre est notre mère à tous, elle nous nourrit, elle nous héberge, elle nous protège, elle nous aime tendrement, je ne comprends pas que les hommes ne la respecte pas…».

Anna Deniaud

 

* En Nouvelle-Calédonie, le territoire est divisé en aires coutumières. Ces subdivisions spéciales et parallèles aux subdivisions administratives, sont gérées par des conseils coutumiers. Les membres du conseil coutumier sont désignées par la tribu, sous le contrôle du conseil des Anciens des chefferies et cela généralement pour un mandat de trois ans.

Cap sur Rio, pour sauver les océans !

Rio+20 arrive à grands pas. J-6 avant le grand rendez-vous pour la terre, pour notre terre et pour notre futur ! L’événement est de taille : près de 130 chefs d’Etats et de gouvernements, des dizaines de milliers de responsables de collectivités locales, ONG, industriels, militants etc…, sont invités à se réunir dans la deuxième grande ville du Brésil pour tenter de sauver notre planète.

Mais à l’approche des festivités, c’est la morosité et le pessimisme qui semblent gagner les uns et les autres. Certains dirigeants comme Barak Obama, Angela Merkel et David Cameron ont déjà décliné l’invitation. Dans les médias, les mots échec, point mort, ne cessent de circuler.
Alors, comment ça ? Ça y est, c’est décidé ? On fait définitivement une croix sur l’avenir de notre planète ? Certes, le contexte de crise mondiale dans lequel nous nous trouvons ne facilite pas les choses, mais le Christ rédempteur de Rio de Janeiro semble de nouveau prêt, vingt ans après le premier sommet pour la terre, à nous pardonner pour nos négligences vis-à-vis de la nature, alors profitons-en, et passons sans tarder à l’action !

Au sommet de la terre, l’équipe de Tara sera donc présente pour défendre les 72% de la surface de notre globe, c’est-à-dire les océans. Voici en résumé le « pourquoi » du combat engagé par Tara et le « comment » on pourrait améliorer la situation.

Les cinq grands maux des océans :

L’acidification

Le pH de la mer baisse, les eaux deviennent de plus en plus acides et cela en raison d’une trop forte absorption de dioxyde de carbone (CO2). En effet, les océans jouent un rôle de puit de carbone, c’est-à-dire qu’ils absorbent une partie du CO2 présent dans l’atmosphère, ils conservent le carbone et rejettent de l’oxygène. Pour simplifier, ils nous purifient l’air. Le problème, c’est que depuis la révolution industrielle, on a considérablement augmenté les rejets de CO2 (usines, circulation motorisée, chauffage…), et que les océans s’acidifient et commencent à saturer en quelque sorte, peu à peu leur capacité d’absorption du CO2 diminue.
Autre conséquence de ce phénomène d’acidification, la croissance, la reproduction et la survie de certains organismes aquatiques risquent d’être altérées.

Le réchauffement

En raison, toujours, des émissions de gaz à effet de serre, la température des océans augmente considérablement. Selon le GIEC, un groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, la température des océans pourrait augmenter de 1,1°C à 6,4°C d’ici à la fin du siècle. Le réchauffement des océans provoque une perturbation du cycle de l’eau, ce qui semble être la cause de nombreuses catastrophes naturelles : inondations, sécheresses, cyclones tropicaux… Ces changements de températures entraînent aussi les migrations de certains poissons vers des eaux plus froides, et ils sont responsables du blanchissement du corail, c’est-à-dire du dépérissement des récifs coralliens, phénomène aggravé par l’acidification de l’eau.

La désertification

Comme sur terre, l’océan a ses déserts, des zones pauvres en oxygène où la vie aquatique se fait rare. Le problème est que ces zones mortes se multiplient à une allure inquiétante. Une fois de plus l’activité de l’homme semble être responsable de la situation : rejets de polluants dans la mer, acidification et réchauffement des océans…
La désertification des océans a bien sur des conséquences sur la vie aquatique, car dans ces zones hypoxiques les poissons et le plancton ont du mal à vivre, à se développer et à se reproduire. Pour certaines espèces de poissons et de crustacés, qui se déplacent trop lentement, le passage dans ces eaux pauvres en oxygène est même fatal.

Les continents de déchets de plastique

En plus des émissions de CO2 dans l’air et des rejets de produits chimiques dans les eaux, les humains jettent dans les océans des quantités de déchets qui en raison des courants, et plus particulièrement des gyres (sorte de tourbillons marins) se concentrent par endroits formant de véritables continents. Lors de l’expédition Tara Oceans, les chercheurs se sont rendus dans le Nord-est du Pacifique, entre la Californie et Hawaï, pour prélever des échantillons dans ce continent plastique.
Outre les déchets visibles à l’œil nu, les prélèvements ont révélé une très grande quantité de microparticules de plastique dans ces eaux. Selon les estimations, cette « poubelle géante » atteindrait une superficie de 3,5 millions de km2, soit plus de 5 fois le territoire de la France. La présence d’un autre continent plastique est connue dans l’Atlantique Nord. Les études menées sur Tara ont aussi révélé la présence de morceaux de plastique, jusque dans l’Antarctique.
Les déchets plastiques, selon leur taille, peuvent être ingérés par les mammifères marins, les oiseaux, les poissons, les tortues, mais aussi le plancton, et peuvent provoquer leur décès. De plus, le plancton étant la base de la chaîne alimentaire, les microparticules de plastique se retrouvent rapidement dans les estomacs de plus gros prédateurs, pour atterrir au final jusque dans nos assiettes.

La surpêche

En plus de la pollution, les écosystèmes marins sont menacés par une pêche intensive pratiquée à l’échelle internationale. Au cours de ces cinquante dernières années, les captures de poissons ont été multipliées par 4. Pour « pêcher pas cher », les hommes ont déployé des moyens démesurés comme des filets dérivants de plus de 60 km de long. Non seulement les quantités pêchées sont gigantesques, jusqu’à 250 tonnes de poissons par jour pour les plus gros chalutiers, mais en plus les filets raflent tout sur leur passage, emportant et condamnant des milliers de poissons et de mammifères marins, qui seront rejetés ensuite.
En raison de la surpêche, activité pratiquée régulièrement dans l’illégalité, les ressources halieutiques de la planète n’ont pas le temps de se renouveler et près de 80% des stocks sont en danger d’effondrement.

A toutes ces problématiques s’ajoutent, entre autres, les menaces ponctuelles comme les marées noires. La multiplication des forages offshore augmentant considérablement les risques d’accidents et donc de pollution.

Au regard de cette liste, la situation des océans n’est certes pas glorieuse, mais heureusement des solutions existent. La surpêche semble être l’une des problématiques les plus simples ou tout du moins les plus rapides à résoudre. Pour cela, il « suffirait », entre autres, d’accroître les contrôles pour éviter la pêche illicite, de définir des quotas de prises et des interdictions temporaires pour permettre le renouvellement des espèces, de réduire notre consommation d’espèces en voie d’extinction, et d’établir plus de zones marines protégées. Actuellement moins d’1% de la superficie des mers du globe est en zone protégée.
En ce qui concerne les autres problématiques, acidification, réchauffement, désertification, l’un des principaux remèdes serait une baisse significative des émissions de gaz à effet de serre, une bataille déjà engagée depuis le protocole de Kyoto, mais pour laquelle les pays doivent redoubler d’effort.

Dans l’immédiat, pour le sommet de Rio+20 qui s’ouvrira officiellement le 20 juin, Tara parmi d’autres organismes militant pour les océans, portera comme requête « la mise en place d’une gouvernance des hautes mers à l’internationale ». Il apparaît en effet primordial qu’une organisation mondiale gère au plus vite le patrimoine maritime du globe, pour lutter contre tous les maux des océans mais aussi pour mettre en place dès à présent de nouvelles législations, qui cadreront par exemple la propriété des ressources génétiques marines.
Notre chance est que la résilience de l’Océan est immense, si la pression anthropique diminue de façon significative, alors la réponse de l’Océan sera rapide. Les effets positifs seront rapidement tangibles et démontrables comme en témoignent déjà les résultats obtenus suite à la création d’Aires Marines Protégées. Le temps est venu d’agir et non plus de promettre.

Anna Deniaud, correspondante de Tara Expéditions
En direct de Rio de Janeiro

POURQUOI LA PROTECTION DE L’OCEAN DOIT TRIOMPHER à RIO+20

Des scientifiques et des groupes environnementaux sont porteurs d’un message fort à Rio : la bonne santé des océans est vitale pour l’écosystème de la Terre, et nous avons déjà perdu trop de temps. Ils insistent sur le fait que le monde doit saisir cette occasion unique d’agir de façon coordonnée pour  assurer l’avenir des milliards de personnes dont la vie dépend directement de l’océan, et pour éviter une catastrophe. L’économie verte tant recherchée à Rio doit forcément inclure une bonne dose de bleu.

Des scientifiques et des conseillers politiques, ainsi que des militants et des spécialistes dans des domaines maritimes divers, ont uni leurs efforts à Rio+20 pour faire passer leur message sur l’Océan au moyen d’une plateforme multimédia. Pour en savoir plus sur ces questions et suivre toutes les nouvelles : www.oceansinc.org

Ce que Rio+20 peut faire pour l’Océan

Contrairement à la situation qui existait il y a 20 ans, l’Océan est l’une des principales priorités au Sommet de la Terre 2012, et le projet de document final comporte des éléments prometteurs. Toutefois, les experts appellent à prendre des engagements encore plus fermes pour assurer que la déclaration finale trace une voie vers “l’Avenir que nous souhaitons” pour l’océan. Les points clés que nous souhaitons voir ajoutés ou/ maintenus comme résultat de Rio +20 sont les suivants :

- Prendre l’engagement de négocier un nouvel accord pour la mise en œuvre de l’UNCLOS afin d’assurer la conservation et l’utilisation durable de la biodiversité marine dans les zones au-delà des juridictions nationales — les hautes mers. Cela devrait porter notamment sur la mise en place de Zones de Protection Marines (y compris de réserves marines totalement protégées) qui couvrent aujourd’hui moins de 1% de l’océan.

- Confirmer des objectifs pour 2012 adoptés lors du Sommet de la Terre 2002 à Johannesburg : la restauration des stocks halieutiques à des niveaux durables, d’ici à 2015; l’élimination des subventions néfastes qui contribuent à la surpêche, d’ici à 2020.

- Prendre un engagement fort pour s’attaquer à la pêche illicite, non-déclarée et non-réglementée (pêche INN) y compris la désignation comme illégale de toute pêche-de-fond en haute mer en violation des résolutions internationales. La pêche illégale doit être explicitement reconnue comme une activité criminelle, et traitée en conséquence.

- Reconnaitre spécifiquement les menaces croissantes que representent l’acidification des océans, le réchauffement des océans, et l’élévation du niveau de la mer — et de leur cause directe, l’augmentation de CO2 dans l’atmosphère — et la nécessité urgente d’une action concertée pour les surveiller et les combattre.

- Prendre l’engagement de renforcer les institutions et les stratégies qui encouragent la gestion durable des ressources océaniques à toutes les échelles, du local au mondial.

Déclarations à propos de Rio+20 de la part de scientifiques et d’experts :

Dr. Susan Lieberman, Directrice du planning international au Pew Environment Group: 
“Nous ne pouvons pas avoir une planète durable ou un développement durable si nous n’avons pas un Océan sain. Il est temps de mettre davantage l’accent et la priorité sur les océans, du point de vue de l’environnement, et des besoins d’une population humaine croissante.
Il s’agit d’une conférence de l’ONU au plus haut niveau, ce qui signifie que les résultats seront rapportés directement à l’Assemblée Générale des Nations Unies, où tous les gouvernements seront présents. Je ne pense pas que les dirigeants – chefs d’état et de gouvernement – voudront discuter et s’accorder sur un document qui ignore les deux-tiers de notre planète, c’est à dire l’Océan.
Nous ne pouvons pas continuer d’exploiter les ressources de l’Océan à des niveaux insoutenables et  espérer que tout va rebondir. Ca ne va pas rebondir si aucune mesure n’est prise pour endiguer la marée.”

Professeur Alex Rogers, Programme international sur l’état de l’océan (IPSO), Directeur scientifique, et Fellow de Somerville College, Université d’Oxford :
“Le tout premier Sommet de la Terre en 1982, son successeur et les réunions subséquents, ont fixé des objectifs concernant la durabilité des activités humaines, et les niveaux de protection nécessaires pour sauvegarder les océans, mais ces objectifs n’ont jamais été atteints. Considérant ces promesses vides, il est évident que les océans n’ont bénéficié que d’une faible priorité aux Sommets de la Terre de Rio. Nous espérons que cette fois les principaux décideurs internationaux reconnaîtront les droits propres de l’Océan, et adopteront l’attitude d’urgence que nos scientifiques considèrent justifié.”

Kristina M. Gjerde, Conseillère principale (hauts mers) pour la Programme globale marine et polaire à l’UICN :
“Sans un cadre juridique et institutionnel mis en place pour veiller à ce que les zones de haute mer soient efficacement protégés, l’Océan – essentiel à la vie terrestre – devra faire face à une dégradation continue et une exploitation non durable, mettant en péril ses fonctions dans l’ecosystème – functions   essentielles pour les générations actuelles et futures. Les états réunis à Rio+20 doivent se mettre d’accord pour prendre des mesures urgentes afin de conserver et protéger ces zones de haute mer qui constituent la majorité de l’océan”.

Matthew Gianni, co-fondateur de la Deep Sea Conservation Coalition :
“Avec l’épuisement des stocks de poissons côtiers et en haute mer au cours des dernières décennies, les flottes de pêche industrielles explorent de plus en plus l’océan profond à la recherche de nouvelles opportunités. La pêche hauturière est donc la plus grande menace pour les écosystèmes d’eau profonde et d’environ 95% des captures en haute mer viennent de la pêche avec des chaluts de fond. Rio+20 est une occasion cruciale pour renforcer les interdictions sur cette pratique une fois pour toutes.”

Colloque junior : Tara Oceans – Graines d’explorateurs

240 élèves de l’Académie de Dijon présenteront leurs projets de graines d’explorateurs lors du Colloque junior qui aura lieu le 29 mai de 13h30 à 17h à l’Université de Bourgogne, Faculté des sciences Gabriel – 6 bd Gabriel- Dijon.

Sur le campus de l’Université de Bourgogne, lors de ce « colloque junior», des élèves de 11 classes bourguignonnes présenteront “façon senior”avec l’appui d’un diaporama et d’un poster, les projets sur lesquels ils ont travaillé durant toute l’année scolaire dans plusieurs disciplines (sciences, Histoire Géographie, français) ; comme par exemple étudier le plancton de la Saône ou de la mare locale, découvrir une expédition scientifique, faire une mare dans un établissement, etc…

Ensuite, lors d’ateliers scientifiques les jeunes de CM2 à la 2nde iront en petits groupes réaliser une expérience animée par les chercheurs de l’équipe de Loïc Bollache de Biogéosciences : occasion de découvrir la Science « Grandeur Université ». Ils étudieront dans des aquariums grâce à un protocole d’observation le choix du partenaire reproducteur chez les gammares ou les relations de prédation entre les écrevisses et les gammares.

En parallèle, les jeunes échangeront avec les membres de l’expédition Tara Oceans à savoir Romain Troublé, directeur des opérations de la mission Tara Oceans et Daniel Cron, équipier de la mission Tara Oceans sur les coulisses de cette mission unique de deux ans et demi autour du globe.

Ce partenariat entre l’Institut français de l’Éducation (IFÉ), l’Université de Bourgogne, l’Académie de Dijon représentée par Claude Censier (Inspecteur pédagogique régional et correspondant académique Education au développement durable), La Ville de Dijon, Latitude 21 et Tara Oceans est un levier unique pour donner le goût des sciences et témoigner des passerelles entre les missions de terrain, les laboratoires.

Le Dispositif Graines d’explorateurs de l’IFE s’associe à l’Expédition Tara Oceans

Le projet Graines d’explorateurs mené au sein de l’Institut français de l’Éducation (IFÉ), s’est associé, en grande partie avec l’expédition Tara Oceans. Une association naturelle, pour un dispositif qui accompagnait dans les classes une expédition scientifique concernant la biodiversité locale et planétaire qui se concrétise par l’organisation conjointe de ce colloque.

La 7e expédition de Tara, Tara Oceans, a débuté en septembre  2009 et s’est achevée le 31 mars par un retour à son port d’attache à Lorient après un périple de 115 000 km sur les océans du monde. Elle vise à cerner l’effet du réchauffement planétaire sur les systèmes planctoniques et coralliens et ses conséquences sur les chaînes alimentaires et la vie marine. Durant 2 ans et demi la goélette Tara aura ainsi réalisé 150 stations scientifiques pour récolter 27000 échantillons destinés à être analysés en laboratoire et a également étudié certains sites coralliens. Selon les premières analyses menées sur une trentaine de stations, elles mettent en évidence que 60 à 80 % des gènes caractérisant le plancton nous étaient jusqu’à maintenant inconnus.

Rappelons que le projet Graines d’explorateurs lui est né de l’accompagnement pédagogique de l’expédition Santo en 2006, c’est donc tout naturellement que depuis 2010 l’expédition Tara Oceans a été associée l’IFE.

Cette association est une formidable opportunité pour les élèves : ils deviennent à la fois explorateurs d’un milieu, d’un lieu à leur portée comme une mare, une rivière proche mais appréhendent – grâce au lien avec les scientifiques de l’expédition, l’écosystème de tous les océans du monde ! Les élèves mettent en œuvre des démarches d’investigation, découvrent l’apprentissage du travail collaboratif, l’interdisciplinarité et la gestion de projet : les élèves des collèges et des lycées impliqués organisent l’expédition scientifique et font « vivre » dans la classe, au jour le jour, l’avancement d’un projet de recherche. L’expédition Tara Oceans leur fournit un cadre d’investigation loin de leur quotidien et une collaboration privilégiée avec des scientifiques venus du monde entier !

Infos pratiques

Les 6 établissements participants : soit 11 classes et 240 élèves

- Lycée Charles de Gaulle – Dijon
- Lycée Emiland Gauthey – Chalon sur Saône
- Collège Jean Vilar – Chalon sur Saône
- Collège – Quetigny
- Ecole primaire de Sassenay
- Ecole primaire St Jean des vignes, Chalon sur Saône

Pour voir les différents projets

http://grainesdexplorateurs.ens-lyon.fr/

Déroulement général
13h30 – 15h Amphithéâtre Gutenberg
Séance plénière avec présentations de productions des élèves grâce à l’appui d’un powerpoint et d’un poster
15h15 – 16h
- la moitié des élèves (120) restent dans l’amphi pour assister à une projection de 20mn puis échanger avec les membres de l’équipe Tara
- Parallèlement 120 élèves sont répartis en groupe de 15 en moyenne dans les ateliers scientifiques
16h15 – 17h inversion de 2 groupes en ateliers

Les meilleurs focus de Tara Oceans

Cette semaine, nous vous faisons redécouvrir les meilleurs focus de l’expédition Tara Oceans, de juin 2009 à mai 2012.

Bonne lecture !

 

Les journaux de bord  :

mai 2012
L’AVENTURE CONTINUE! 
Après plus de deux ans et demi d’expédition, Tara est de retour à Lorient. Ce dernier périple d’étude de la vie marine aura permis au navire de se tailler une place indiscutable dans le monde scientifique et de l’aventure. La goélette poursuit sa route dans le sillage des grands navires océanographiques. Etienne Bourgois, président de Tara Expéditions, a quant à lui les yeux déjà tournés vers l’avenir.

mars 2012
TARA OCEANS : RETOUR D’EXPÉDITION À LORIENT 
Deux ans et demi sur les mers..

Février 2012 
TARA VOGUE SUR LE GULF STREAM 
De par sa forme sphérique, la Terre reçoit plus de rayonnement solaire dans les zones tropicales que dans les zones tempérées et sub polaires. Une telle situation entrainerait inévitablement sur le long terme le réchauffement intense de la zone intertropicale et une glaciation des zones à plus hautes latitudes. Heureusement pour la vie sur Terre, les vents et les courants marins répartissent cette chaleur sur l’ensemble de la planète. Ainsi il existe une circulation océanique de surface et de fond qui transportent les excès ou les déficits de chaleurs d’une région à l’autre.

BAN KI MOON EN MER SUR TARA 
Une journée historique pour Tara Expéditions. Après une conférence de presse aux Nations Unies jeudi, pendant laquelle Eric Karsenti directeur scientifique a présenté l’expédition Tara Oceans, Tara a vécu aujourd’hui un événement qui fera date. Ban Ki-moon, le secrétaire général des Nations Unies, dont le siège est à New York est venu à bord de Tara en début d’après-midi ce samedi.

Le Secrétaire Général des Nations Unies, Mr Ban Ki Moon (en rouge) à bord de Tara

J.Girardot/Tara Expéditions

Décembre 2011 
HOMMAGE 10 ANS APRÈS LA MORT DE SIR PETER BLAKE, PAR LADY PIPPA BLAKE 
A l’occasion des 10 ans de la mort de Sir Peter Blake (6 décembre 2001), le site Tara Expéditions a demandé à plusieurs personnalités de s’exprimer sur ce grand marin engagé.

Septembre 2011 
“HISTOIRES D’ETIENNE(S) ET HISTOIRE D’UNE REVANCHE”
A bord après toutes ces escales polynésiennes, quand les souvenirs de navigation de Tara dans les îles du Pacifique sont évoqués, le nom d’un archipel revient souvent, et l’histoire d’un jour en particulier. Même si les équipes ont changé, il reste encore quelques membres d’équipage pour raconter aux autres les surprises d’une journée mémorable à Hakahetau aux îles Marquises.

Aout 2011
TARA OCEANS : UN VERITABLE TRESOR AU FOND DES CALES
2011, l’année du Pacifique pour Tara. Après avoir longé le Chili, l’île de Pâques, croisé les Galàpagos, la goélette est pour deux mois en Polynésie française. L’exceptionnelle biodiversité marine de cette région d’Outre-Mer valait bien ça ! 

F.Aurat/Tara Expeditions
F.Aurat/Tara Expeditions

 

Avril 2011
ETIENNE BOURGOIS ET ERIC KARSENTI ONT DECIDE DE MODIFIER LE PARCOURS DE LA TROISIEME ANNEE DE L’EXPEDITION TARA OCEANS

Février 2011 
APRES DEUX SEMAINES DE NAVIGATION A BORD DE TARA, ETIENNE BOURGOIS ET ERIC KARSENTI FONT LE POINT
A l’occasion de leur navigation sur Tara dans les canaux de Patagonie, les deux co-directeurs de Tara Oceans, Etienne Bourgois et Eric Karsenti ont pu faire le point sur la marche de l’expédition.

Décembre 2010 
TARA EN ANTARCTIQUE
Tara en Antarctique dans le cadre de l’expédition Tara Oceans (30 décembre 2010 au 28 janvier 2011)

Septembre 2010 
LES CHASSEURS DE TOURBILLON 
Notre trajet peut paraître étonnant quand on nous suit jour après jour, tantôt nous allons à l’Ouest, tantôt vers le Nord. Parfois nous semblons hésitants et tournoyons dans une zone. Nos méandres à la surface de l’océan ont été dictés par la recherche de structures océanographiques et par les meilleurs compromis pour la navigation et en particulier pour la navigation à voile.

Aout 2010 
DEUXIEME ANNEE DE L’EXPEDITION TARA OCEANS : L’ANNEE DE L’UPWELLING
S’il est une chose que le docteur Chris Bowler, coordinateur scientifique de l’expédition et directeur de recherche en biologie à l’Ecole Normale Supérieure et au CNRS, affirme sans aucun doute scientifique : « la vedette » pour cette deuxième année d’expédition sera l’étude de l’upwelling au large du Pérou, dans l’Océan Pacifique.

Novembre 2011 
BILAN SCIENTIFIQUE DE TARA OCEANS : ANNEE 2, LE PLEIN DE TRESORS SCIENTIFIQUES Communiqué de Presse diffusé suite à la conférence de presse du 9 novembre 2011 au CNRS.

Avril 2010 
OU L’ON APPREND QUE LE CHOLERA VIENT DE LA MER
A peine avait-elle jeté l’ancre dans la baie de Mumbaï (Bombay) que Tara recevait à son bord le professeur indien Balakhrish Naïr, à l’origine de découvertes fondamentales sur l’origine marine de la maladie du choléra.

Juin 2009 
LE BATEAU A 20 ANS 
Ce mois-ci la goélette fête ses vingt ans. C’est l’occasion de mettre en ligne plusieurs témoignages des personnalités qui ont marqué ce bateau. Le premier est celui de Michel Franco, ingénieur concepteur d’Antarctica en 1988.

Septembre 2009 
TARA OCEANS, UNE EXPEDITION UNIQUE
Le 5 septembre 2009, à midi, le bateau Tara est parti de Lorient pour une expédition de 3 ans sur tous les océans du monde.

 

La science :

Avril 2012 
« TARA OCEANS : UN TRÉSOR SCIENTIFIQUE » 
Lancée en septembre 2009, la 8ème expédition de Tara (Tara Oceans) visait à cerner, durant un tour du monde de deux ans et demi, 50 escales, l’effet du réchauffement planétaire sur les systèmes planctoniques et coralliens. Une centaine de scientifiques internationaux était de l’aventure. Le premier bilan de l’expédition dépasse toutes les espérances. Mais les résultats clés ne seront pas connus avant des années.

Mai 2012
PRESENCE DE PLASTIQUE DANS LES EAUX ANTARCTIQUES 
Une étude menée à bord de Tara en janvier 2011 révèle la présence de plastique dans les eaux antarctiques.

Février 2012
OCEANOMICS FINANCE PARMI LES INVESTISSEMENTS D’AVENIR
Le programme OCEANOMICS va permettre de trouver certaines applications aux découvertes de Tara Oceans dans le domaine de la recherche et du développement dans un but d’écologie globale de la planète.

Juin 2010 
BILAN SCIENTIFIQUE DE TARA OCEANS
L’expédition Tara Oceans a quitté Lorient le 5 Septembre 2009 après un an de préparation intense. Le consortium scientifique OCEANS et l’équipe de Tara Expéditions ont ainsi travaillé en 2009 sur la préparation technique et scientifique de cette expédition.

Février 2010 
LES PROTISTES, POMPES A CARBONE MONDIALE
C’est une des cinq grandes divisions du vivant sur Terre, mais aussi la plus méconnue. Son nom ? Protiste.

 

L’environnement : 

Janvier 2012 
RETOUR SUR L’EXPLOSION DE DEEPWATER HORIZON
Moteurs coupés, voiles repliées, Tara entame maintenant une station longue dans les eaux du Golfe du Mexique. Au milieu de nulle part ? Pas vraiment…

Novembre 2010
DECOLORATION RAPIDE : L’ETAT INQUIETANT DES RECIFS CORALLIENS DE L’OCEAN INDIEN (D’APRES L’UICN)
Certains scientifiques de l’UICN ont pris part en mai dernier à l’expédition Tara Oceans afin d’enquêter sur le blanchissement des récifs coralliens de Mayotte (île située au Nord-Ouest de Madagascar). L’équipe a découvert que le blanchissement des coraux sur place, dont les premières estimations remontent à mars de cette année, est le pire dans tout l’Océan Indien.

Juillet 2010 
ERIC KARSENTI, MEMBRE CORRESPONDANT DE L’ACADEMIE DES SCIENCES, NOUS EXPLIQUE L’IMPORTANCE DES MICRO-ORGANISMES POUR LA BIODIVERSITE MARINE

 

L’art :

Mai 2012
TARA : L’AVIS D’ARTISTES 
Ils ont créé des oeuvres pour témoigner de leur expérience à bord de Tara lors de la mission Tara Oceans et expliquent dans quelles circonstances elles ont été réalisées.

Avril 2011
DOCUMENTAIRES TARA OCEANS, LE MONDE SECRET
Découvrez la série de 4 documentaires de 52 minutes TARA OCEANS, LE MONDE SECRET.

Les visites de Tara

Depuis le début de la semaine, à Lorient, les visites scolaires s’enchaînent sur Tara. Toute la semaine leur est consacrée, 800 enfants et jeunes vont se succéder sur le bateau. De la grande section maternelle jusqu’à un groupe d’étudiants en architecture naval, tous se passionnent pour la goélette scientifique.

Certains ont préparé la visite de longue date, ils travaillent parfois sur des projets “Tara Oceans” depuis 3 ans et connaissent sur le bout des doigts l’expédition. Monter sur le bateau est pour eux un aboutissement, la confrontation de leur imaginaire au réel. Pour d’autre c’est une découverte totale. A chaque fois c’est du plaisir, ce sont des yeux écarquillés et des questions qui fusent : Combien êtes vous à bord ? Vous parlez anglais ? Vous êtes marin ou scientifique ? A quoi ça sert votre travail ?

La visite s’organise en deux temps. Un moment de visite où les jeunes découvrent le bateau : la plate forme de prélèvement, la timonerie, le carré, les quartiers de l’équipage, les soutes, le pont avant. Chaque étape sur le bateau est l’occasion de parler de la science, de la vie à bord, de l’utilisation des échantillons, de la navigation sur Tara et bien sur d’évoquer les raisons de ces missions, les questions d’environnement, de réchauffement climatique et de protection de l’océan.

Puis il y a une rencontre, une discussion avec un membre de l’équipage, marin ou scientifique à coté du bateau. Cet échange libre et informel permet aux jeunes de poser toutes les questions qu’ils souhaitent, d’avoir le témoignage vécu d’un “Taranaute”, ou encore d’avoir aussi des informations scientifiques prise à la source.

Il fait un temps magnifique depuis le début de la semaine et les échanges ont lieu sur le ponton de la Cité de la Voile – Eric Tabarly à Lorient, au soleil. Il est parfois bien difficile de repartir.

Lors de la journée de mardi dernier, dans le cadre du forum organisé avec le rectorat de Rennes les enfants ont en plus pu bénéficier d’autres ateliers avec la CCSTI (Centre de Culture Scientifique Technique et Industrielle) de Lorient, l’Observatoire du Plancton et l’atelier “Faire de la mer le plus bel endroit de la Terre” de la Cité de la Voile (réalisé en collaboration avec Tara). Ils ont présenté leurs travaux dans l’auditorium devant leurs camarades, c’était un très beau moment de partage.

Xavier Bougeard, chargé du dispositif éducatif

Clichés d’expé qui font rêver…

Vincent Hilaire, correspondant à bord de Tara et Julien Girardot, marin cuisinier durant l’expédition Tara Oceans, ont présenté ce week-end leurs expositions photographiques au Palais des Congrès de Lorient. Deux artistes, deux styles différents, deux regards mais une même passion: la photographie et un sujet commun: Tara. 

Rencontre avec ceux qui partagent du rêve à travers leurs photos…

Présente-nous ton exposition…

Vincent “D’un pôle à l’autre, la poésie des glaces”, est une exposition de quarante photographies qui réunit deux aventures, l’une au pôle Nord durant Tara Arctic et l’autre au pôle Sud lors de Tara Oceans. Ce sont donc vingt photos de l’Arctique et vingt de l’Antarctique, toutes en noir et blanc, qui ont été prises à trois années d’intervalle mais à la même époque. Ce qui est intéressant, c’est ce contraste entre la nuit polaire et le jour sans fin au pôle sud.

Julien: “Un marathon Unique” compte cinquante photographies prises entre Djibouti et l’île Maurice lors de l’expédition Tara Oceans. C’est une sorte de carnet de voyage où chaque image est accompagnée par un petit texte. Ce sont des photos en couleur, qui abordent des thématiques diverses, la science, la navigation, la vie à bord, les escales, les rencontres…

Que souhaites-tu faire partager à travers ces photos ?

: J’ai eu la chance de voyager dans ces paysages magnifiques que sont les glaces, alors j’ai voulu faire connaître l’ambiance particulière qui se règne là-bas: la beauté de la nature, la pureté des paysages… Au pôle, le temps s’arrête et à chaque seconde tu as l’impression de vivre un moment d’éternité, c’est ce sentiment que je souhaite partager avec le public. Au pôle Sud, en dehors des paysages et Tara, j’ai plutôt photographié les mammifères marins, les manchots… En revanche au pôle Nord, mes photos traduisent plus l’aventure humaine et personnelle que j’ai vécue pendant cinq mois. Je pense que lorsqu’on a ce privilège de s’aventurer sur ces terres, c’est un devoir de transmettre ce que l’on a vu et vécu, de faire rêver les autres…

J: L’aventure à bord de Tara, c’est bien sur la science, mais il y a aussi tous ces échanges entre les hommes, que ce soit à bord ou en escale… J’ai voulu partager les belles rencontres que j’ai faites, même les plus brèves comme avec cette jeune vendeuse de Bombay. J’ai voulu montrer ces moments d’émotion vécus entre hommes, comme par exemple lorsque Abdhu, notre accompagnateur sur les récifs djiboutiens, découvre les photos de Tara en Arctique, il n’avait jamais vu ça. C’est ce genre d’instants touchants, humains, fraternels, que j’aime photographier et partager.

Combien de clichés avais-tu en boite ?

V: Près de 8000 photos pour chaque pôle.

J: Je prends en moyenne à bord près de 1000 photos par mois, alors je devais en avoir 4000 environ…

Comment as-tu choisi tes photos ?

V: Le choix des photos s’est fait en croisant plusieurs critères, l’esthétisme, la poésie, l’impression d’unité… Le trait d’union entre les deux pôles, c’est bien sûr Tara.

J: Dans le choix de mes photos, j’ai pris en compte l’artistique mais aussi le caractère informatif de celles-ci.

Quelle est ta photo préférée ?

V: Pour l’Arctique, c’est “La Baleine”. Tara repose sur la glace, sorte de vaisseau froid échoué dans la nuit sur une croute gelée.
Pour l’Antarctique, c’est le contre jour de l’iceberg dans Antarctic sound, c’est comme un tableau.

: C’est celle de l’envolée d’oiseaux à Saint Brandon. Une couronne d’oiseaux encercle Tara au mouillage, le décor baigne dans une lumière jaune orangée… En plus, bon c’est anecdotique… mais le lieu s’appelle “Cargados Carajos” ce qui signifie la couronne d’oiseaux en portugais. Au-delà de l’image en soi, cette photo me rappelle l’instant magique que j’ai passé seul là-bas…Une fois la photo en boite, je me suis baigné dans ce décor de rêve.

Quelles sont les prochaines dates d’exposition ?

V: Il n’y a rien de défini encore, mais elle va surement voyager en France et je l’espère à l’étranger. Suite à notre passage à New York, j’ai envie qu’elle aille là-bas et j’espère aussi traduire mon livre en anglais.

J: Du 10 juillet au 10 août, “Un marathon unique” sera exposé à Roscoff en extérieur. L’exposition sera enrichie de quarante nouveaux clichés, que j’ai fait lors de mes derniers embarquements en Polynésie et de New York à Lorient.

As-tu d’autres projets personnels en tête ?

V: J’ai envie de travailler, toujours en noir et blanc, sur le thème de l’humain face à la déshumanisation, de montrer ce qui me paraît choquant dans notre société. Et j’espère aussi retourner avec mon appareil dans le désert marocain, c’est là-bas que s’est révélée l’envie de passer du voyage à l’aventure.

J: J’ai un projet de livre photographique sur le thème du renouveau des bateaux traditionnels à voile, dans les lagons polynésiens. Cette idée est née suite à mon passage avec Tara en Polynésie.

Propos recueillis par Anna Deniaud

L’aventure continue !

Après plus de deux ans et demi d’expédition, Tara est de retour à Lorient. Ce dernier périple d’étude de la vie marine aura permis au navire de se tailler une place indiscutable dans le monde scientifique et de l’aventure. La goélette poursuit sa route dans le sillage des grands navires océanographiques.

Etienne Bourgois, président de Tara Expéditions, a quant à lui les yeux déjà tournés vers l’avenir.

Après une expédition marathon comme celle-ci, quel va être le futur de Tara ?

Le bateau va rester en Europe cette année. Il sera à Lorient, notamment pour des actions avec des scolaires, puis pour l’étape de la Volvo Ocean Race, à Dublin et à Brest en juillet, et il rejoindra ensuite Paris à l’automne. Puis, en 2013, nous avons très envie de retourner en Arctique, océan que nous n’avons pas étudié lors de Tara Oceans, pour en faire le tour par les passages du Nord-Ouest et du Nord-Est. Nous connaissons très peu de la biologie de cette région-là. Ce sera l’occasion de profiter de notre savoir-faire développé depuis 2 ans pour l’appliquer à cette zone polaire mal connue et au coeur de l’actualité. Nous poursuivrons également notre programme de mesure du taux de plastique à bord et mettrons en place de nouvelles collaborations.

De retour au pôle…

Jean-Claude Gascard, qui était du projet Tara Arctic avec le programme scientifique européen Damoclès, est à nouveau coordinateur d’un ambitieux programme européen en Arctique, baptisé ACCESS (2011-2015), avec lequel nous comptons collaborer. Sans oublier les spécialistes russes, canadiens et québecois de cette zone particulière. Les scientifiques pensent que des bouleversements majeurs sont en cours en Arctique et qu’un nouvel état des lieux de la biodiversité serait très important pour l’avenir.

Vous avez également envisagé de reprendre une étude des coraux…

Nous sommes en train de définir les contours de l’expédition qui, en 2014, suivra celle de l’Arctique, un projet d’étude du gradient de biodiversité des récifs coralliens de surface mais aussi de profondeur à travers le Pacifique. Expédition, réalisée en collaboration avec le réalisateur Luc Jacquet et son association Wild-Touch, qui se passerait dans le Pacifique et en Asie du Sud-Est, et qui se terminerait à Hong Kong. Puis, nous entendons bien préparer une nouvelle dérive arctique qui débuterait mi-2015, cette fois par le détroit de Béring. On repartirait alors pour deux ans ou plus…

La dérive polaire aura été un vrai succès pour Tara…

Entre le début de la première dérive arctique de Tara, en 2006, et la fin de la seconde, près de 10 ans se seront écoulés. À l’époque, entre 2006 et 2008, certains programmes biologiques n’avaient pu être menés à terme. Et puis, l’équipe de Tara a maintenant une certaine expertise en logistique polaire que nous sommes ravis de mettre au service de la science.

Cherchez-vous un peu plus de visibilité?

Tara Oceans est une mission de référence qui marche bien, mais le grand public n’a pas réalisé encore à quel point elle a été une surprise pour les scientifiques. Tout le monde est d’accord pour dire qu’à travers cette expédition nous avons découvert notre ignorance en matière d’océans. Nous travaillons sur une communication encore plus grand public au travers de films destinés au cinéma. Tara Oceans ne s’arrête pas au retour du bateau.

Vous parlez aussi d’un projet d’étude des estuaires…

Ce n’est pas un projet encore arrêté, mais il me tient à coeur. Il y a tellement de mégapoles qui sont en bord de mer. 2 milliards d’humains sont concernés et ce sont des enjeux considérables : pollution, réchauffement climatique, accès à l’eau potable et désertification. Les pressions vont être telles sur les populations qu’on estime que près de 150 millions de personnes vont devoir migrer pour des raisons climatiques d’ici à la fin de ce siècle. Une certitude : Tara Expéditions souhaite continuer à oeuvrer en faveur de l’environnement.

Propos recueillis par Dino DiMeo

LE FUTUR DE TARA OCEANS
par Éric Karsenti, directeur scientifique de l’expédition Tara Oceans

- 10 ans d’analyses complexes sur les données et échantillons rapportés par l’expédition. Ce travail devrait donner pour la première fois une vision intégrée de l’écosystème planctonique mondial.

- Une application de nos découvertes au domaine de la recherche et du développement dans un but d’écologie globale de la planète (dans le cadre du programme Oceanomics).

- Un renforcement important de la structure collaborative du consortium OCEANS qui rassemble tous les coordinateurs scientifiques de Tara Oceans.

- Un renforcement de l’impact de nos observations au niveau politique en collaborant avec les instances nationales et internationales comme les Nations Unies.

- Une collaboration renforcée entre Tara Expéditions et les acteurs scientifiques comme le CNRS (Centre national de recherche scientifique), l’EMBL (Laboratoire européen de biologie moléculaire) et le CEA (Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives) pour tenter de faire progresser la connaissance des océans auprès du grand public.

Merci Lorient !

Aujourd’hui samedi 31 mars 2012, Tara a retrouvé son port d’attache après 115.000 kilomètres et deux ans et demi d’expédition. Une émotion collective partagée encore avec les Lorientaises et les Lorientais, qui nous ont réservé un accueil exceptionnel, plein de respect et de ferveur. Comme les bombardes et les binious qui nous ont accompagnés une bonne partie de l’après-midi sous un généreux soleil, de l’île de Groix au quai Belem où nous sommes maintenant amarrés.

Atlantique Nord, Méditerranée, Canal de Suez, Mer Rouge, Océan Indien, Océan atlantique sud, Océan Austral, Océan Pacifique Sud puis Nord, Canal de Panama, Atlantique Nord, il aura fallu parcourir tous ces espaces liquides pour accomplir notre mission.
Une quête planétaire jamais réalisée pour essayer de comprendre un peu mieux comment fonctionnent tous nos océans, et ce micro-monde qui les habite.

Aujourd’hui alors que nous quittions le mouillage de l’île de Groix, déjà de nombreux bateaux venaient nous rendre visite, avec des banderoles pleine de chaleur « Tara on t’aime ». Deux Pen Duick étaient aussi parties prenantes de cette parade improvisée. Une grande joie collective a porté tout notre après-midi.

Rire et émotion d’un Gaby Gorsky, océanographe et directeur de l’observatoire de Villefranche sur mer, concentration d’un Loïc Vallette capitaine slalomant au milieu d’une armada d’une bonne centaine de bateaux, sourire d’Agnès b. mécène et propriétaire de Tara avec son fils Etienne Bourgois, co-directeur de cette expédition.
Et puis tout ceux qu’il sera impossible ici de citer, nous avons été 200 à nous relayer pendant ces deux ans et demi pour mener à bien ce projet. Pendant ces deux heures de route vers le chenal d’entrée de Lorient avec eux, je me souviendrais de toutes ces tapes amicales, tous ces regards complices, ces boutades pour rire encore ensemble. Ce qui nous a permis souvent de dépasser la fatigue, de garder le moral, d’entretenir cette ambiance qui a fait la réussite de cette expédition.

Pour tout ça je crois que chaque expédition est une formidable chance, et célébrer une arrivée à Lorient, une autre, on a vraiment l’impression de rentrer chez soi. Un chez soi de rêve, de partage. Un chez soi, qui le temps d’un instant permet cette communion dont chaque être humain est en quête et trop souvent privé.

Pour tout ça, merci Lorientaises et Lorientais, on vous aime et nous avons désormais un lien fort. Après notre précédent retour de l’Arctique, ce nouveau retour “d’expé” scelle de nouveaux souvenirs indélébiles. C’est désormais notre histoire.

Vincent Hilaire

Souvenirs d’expédition de Sarah et Marc

À la veille de notre arrivée à Lorient, le dernier volet de notre série consacrée aux souvenirs d’expédition, rend hommage aux ingénieurs océanographes. Infatigablement et quelquefois dans des conditions de vent et de mer sportives, Sarah Searson et Marc Picheral, assistés par de nombreux autres ingénieurs océanographes, ont mis à l’eau des milliers de fois divers instruments pour collecter eau et micro-organismes, pendant ces deux ans et demi d’expédition. Contrairement à beaucoup d’autres leurs meilleurs souvenirs ne concernent pas d’escales en particulier.   

Sarah Searson, ingénieur océanographe : 19 mois à bord

- Ton meilleur souvenir ?
- Sarah Searson : « Certainement toutes les rencontres que j’ai faites, les personnes que j’ai connues. Avant d’embarquer sur Tara, j’avais visité de nombreux pays, déjà rencontré beaucoup de gens. Mais là entre ceux qui se sont succédés à bord, les ports d’escales et les visites de Tara un peu partout, j’ai bénéficié d’une fenêtre extraordinaire sur le monde.
Et c’est d’ailleurs pareil en sens inverse, je crois, pour tous ceux que nous avons rencontrés, Tara leur a donné quelquefois au gré de ces échanges une autre ouverture sur le monde, sur notre monde ».  

- Qu’est ce que représente pour toi Tara ?

-Sarah Searson : « Avant d’embarquer sur Tara, j’avais déjà travaillé sur une quarantaine de navires, tous beaucoup plus grands. Et au final, j’aime plus Tara que les autres pour cette raison. Nous y vivons plus en communauté, tout le monde aide et pas seulement quand ça concerne uniquement ton cœur de métier.
Au départ, j’avais même des doutes sur notre capacité à faire de la science de haut niveau à bord de Tara, à cause de son roulis, à cause de sa taille justement. Mais maintenant je suis très fière de ce que nous avons accompli avec Marc (NDLR : Picheral). Nous avons collecté le maximum de ce que nous pouvions imaginer, je suis très fière et surprise en même temps avec le recul de cette réussite ».

-Y a-t-il un esprit Tara Oceans ?
-Sarah Searson : « Il y a toujours un esprit différent sur les bateaux quelqu’ils soient, c’est parce que tout le monde vit ensemble dans le même espace. A mon avis, il y a effectivement un esprit Tara Oceans, parce que pendant cette expédition beaucoup de gens sont revenus à bord à plusieurs reprises. C’est bon de revoir les gens, ça permet de mieux les connaître peu à peu, et c’est comme ça que la communauté s’est créée. Il y aura toujours eu une bonne camaraderie à chaque étape, du début à la fin ». 

Marc Picheral, ingénieur océanographe : 10 mois à bord

- Ton meilleur souvenir ?
- Marc Picheral : « C’est l’arrivée sous voiles au portant, sur l’île de Sainte-Hélène dans l’Atlantique sud avec une excellente équipe. Nous étions à dix nœuds, et c’était pour moi la première fois de toute l’expédition que j’avais les sensations d’être sur un voilier. Tara naviguait bien, tout roulait.
Avant en Méditerranée, on avait eu beaucoup plus de vent aux alentours de 60 noeuds, mais là pour le coup ce n’était pas vraiment du plaisir. Ensuite, on avait essuyé aussi un coup de chien entre Beyrouth et Port Saïd. Et puis dans l’Indien, on a crevé de chaud, mais surtout on n’a pas eu un souffle de vent ! Et puis enfin Eole a été avec nous ».   


- Qu’est-ce que représente pour toi Tara ?

- Marc Picheral : « Pour moi Tara c’était d’abord Antarctica. Un bateau mythique. J’avais déjà un peu navigué à son bord à l’époque, pour une formation à la mise à l’eau d’instruments océanographiques.
Tara à proprement parler, c’était avant tout un challenge professionnel. Comme Sarah, je ne croyais pas vraiment au début à nos chances de ramener des échantillons et des mesures de première qualité dans le cadre de Tara Oceans. Maintenant, alors que nous rentrons à Lorient, je peux dire que Tara est devenu un vrai navire de recherche. Le mythe initial d’un voilier d’aventure a pour moi laissé place à la réalité d’un bateau de travail ».

- Y a-t-il un esprit Tara Oceans ?
- Marc Picheral : « Pour moi Tara est avant tout une plate-forme de travail avec des contraintes qui peuvent se changer en histoires humaines. Dès que tu passes du temps sur n’importe quel bateau tu crées des liens, la seule différence ici c’est qu’on a passé beaucoup de temps, c’est là que se trouve la différence, et la cause de ces relations ».

Propos recueillis par Vincent Hilaire

Le compte à rebours

Depuis hier, avec dix-sept personnes à son bord, Tara fait route vers la dernière destination de l’expédition Tara Oceans, Lorient. Après avoir quitté la côte espagnole en début de nuit, la goélette est maintenant sous voile, et un tiers des 330 miles de cette ultime étape ont déjà été parcourus. Chacun d’entre nous vit pleinement les derniers instants de cette expédition. Voici ce qui traverse en ce moment l’esprit des principaux concepteurs de ce projet.

Qu’est-ce que représente pour vous cette fin d’expédition ?

- Eric Karsenti, co-directeur de l’expédition Tara Oceans : “C’est un succès dans la mesure où on a réussi à faire tout ce qu’on voulait. C’est une fin et un début aussi. La fin de la collecte et le début de l’analyse.
Maintenant qu’on a de l’argent grâce à la somme qui nous a été donnée par le gouvernement français dans le cadre des “Investissements d’avenir”, on va créer une base pour les données, l’imagerie avec toutes les photos de micro-organismes que nous avons prises à chaque station, et pour le séquençage génétique aussi. C’est une grande structure qu’il faut désormais imaginer et mettre en place.
Ensuite viendra la deuxième partie du travail, la mise à disposition de toute cette matière collectée pendant l’expédition pour la communauté scientifique”.

- Etienne Bourgois, co-directeur de Tara Oceans : “Oui, Tara Oceans ne fait que  commencer. Tout est désormais dans la main des scientifiques. Pour ce qui concerne plus spécifiquement Tara Expéditions, nous allons continuer à échanger, à partager le fruit de ces aventures avec le public, à expliquer ce que nous faisons aux enfants.

Je me réjouis du retour aussi de Tara à Lorient, ça clôture un long voyage. Je suis très satisfait de l’osmose qui règne entre l’équipe Tara et le “team science”, il ne faut pas que tout ça retombe. On va donc tout entreprendre pour que cette collaboration continue avec les laboratoires partenaires de Tara Oceans.
Je tiens par ailleurs  à féliciter l’équipage de Tara. Après 115 .000 kilomètres, le bateau est dans un super état, c’est un très grande satisfaction pour moi”.

- Sabrina Speich, physicienne, coordinatrice de Tara Oceans : “La majeure partie des 153 stations que nous avons faites, a très bien fonctionné. A l’origine, nous avions des données satellites, elles nous ont permis de choisir des lieux d’échantillonnages dans des masses d’eau différentes, et donc de mettre au point une vraie stratégie scientifique. Nous avons combiné des données altimétriques, de températures de surface de la mer et de chlorophylle. Jamais aucune expédition, aucun navire océanographique n’avait entrepris un tel travail en temps réel pendant deux et demi ans d’affilée. Maintenant, un grand travail d’exploitation commence.
La force de ce projet, c’est que nous avons réuni des océanographes physiciens, des biologistes, et grâce à cela nous avons pu mener une détection très variée dans l’Océan Global de la biodiversité à la génétique. La première partie du travail est faite, il faut maintenant que cet esprit d’équipe continue”.

- Chris Bowler, biologiste, coordinateur de Tara Oceans : “Ce n’était pas du tout   évident, on a du ajuster le tir sur plusieurs choses, et tout a marché. Aujourd’hui, l’expédition se termine et je suis d’abord fatigué même si j’attends avec impatience ce grand final, et je savoure de manière intense cette réussite. Je suis aussi très excité par la suite, j’ai hâte que l’on se focalise maintenant sur l’analyse de tous ces échantillons. En plus, les premiers résultats préliminaires nous amènent déjà vers de nouveaux horizons dans la compréhension de la vie planctonique dans les océans. Nous disposons d’énormément d’informations.
Cette arrivée proche, c’est aussi un peu étrange. Venir à bord sans préparer une station, “les logs sheets” et les tubes avec leur étiquetage, ce n’est pas le fonctionnement habituel on ressent un vide”.

- Colomban de Vargas, biologiste, coordinateur de Tara Oceans : “Tara Oceans, ça  restera pour moi une histoire à la fois professionnelle et personnelle. Grâce à cette expédition, j’ai rencontré ma femme et nous avons aujourd’hui un petit Joseph. C’est donc un succès scientifique et personnel.

J’ai aussi l’appréhension que ça s’arrête, cette expédition c’est trois ans de notre vie. En permanence, nous pensions à Tara et au travail. J’ai donc l’angoisse de la fin, mais on va rebondir sur la suite. Avec Tara Oceans, j’ai réalisé l’un des objectifs de ma vie : Savoir ce qu’il y a dans l’eau des océans, des virus aux petits animaux. On a devant nous de très belles années de recherche, c’est un rêve qui s’accomplit.

Je regrette que Gaby Gorsky, l’un des concepteurs du projet avec Eric Karsenti et Christian Sardet, ne soit pas là. Mais il est retenu par ses fonctions de directeur de l’observatoire océanographique de Villefranche-sur-mer. Si l’arrivée de l’expédition dans deux jours est aussi grandiose que le départ, ça promet”.

Propos recueillis par Vincent Hilaire

De l’expédition Tara Oceans, au tour du monde d’un plancton…

Tara n’est pas le seul à achever un périple à travers le globe… Dans une des classes de l’école primaire Paul Langevin à Lanester, près de Lorient, un étrange plancton s’apprête lui aussi à terminer un tour du monde marin. Durant son voyage, il aura croisé la goélette scientifique et fait un bout de route à bord. Explications…

Découper, coller, photographier, enregistrer des sons… Les élèves de la classe de CP/CM1 s’activent pour terminer à temps un petit film d’animation sur le tour du monde d’un plancton, ou plus précisément d’un zooplancton. Un corps jaune et de nombreuses pattes, le héros de ce film est né de l’imagination des écoliers. Son prénom : Léon, Momo ou encore Pinto… Le choix se fera par vote au cours de la semaine, avant bien sur la projection de mardi prochain à la Cité de la Voile de Lorient !

Parallèlement à l’expédition “Tara Oceans”, et suite à un appel à projet de l’Education Nationale, de la Cité de la Voile et de Tara Junior, les élèves de Lanester ont donc inventé, écrit et mis en images l’histoire d’un tour du monde réalisé par un plancton. Un travail en commun de longue haleine orchestré par leur professeur, Alexandre Avignon, un passionné de corail. “La thématique était “un tour du monde”. On s’est dit qu’avec un voilier, c’était trop classique. J’ai emmené les élèves à la fête de la science, ils ont participé à des ateliers “plancton et corail”. De là, l’idée est venue de faire voyager un plancton.

Le plancton rencontre un pélican, qui lui propose de venir dans son bec, et ensemble ils volent jusqu’à Madagascar.“, m’explique Lisa. Ali enchaîne : “Et bien nous, on fait la Nouvelle-Zélande, et là-bas le plancton rencontre une baleine et il voyage dans sa bouche“. “Au large du Pérou, Tara prend le plancton. Un marin le met dans une cabine et là il se fait un copain, un autre plancton. Et ensuite le marin retourne sur le pont et les deux planctons retombent à l’eau…” poursuivent Lucas et Pierre…
De l’Islande à Madagascar en passant par les Galápagos et le détroit d’Ormuz, le drôle de petit plancton fera presque autant de rencontres et de découvertes que l’équipage de Tara !

Mardi 3 avril sera donc un grand jour pour les élèves de Paul Langevin. Non seulement, ils présenteront pour la première fois au public leur dessin animé mais en plus ils auront le privilège de monter à bord de Tara pour une visite guidée par les membres de l’équipage. “J’ai hâte de regarder du plancton dans un microscope!” me confie Pierre.
Quand je demande aux écoliers “A quoi sert le plancton ?“, tous me répondent en cœur “A faire de l’oxygène pour qu’on respire!“. On peut dire que grâce à ce projet de film animé, le message est passé !

Anna Deniaud

Et viva…A Coruna !

Après une traversée atlantique retour sans dépressions douloureuses, nous sommes arrivés ce mardi à la pointe nord-ouest de l’Espagne. C’est le dernier sas avant Lorient. Nous sentons désormais arriver la fin de cette aventure, avec nostalgie mais aussi satisfaction de tout le chemin parcouru et la qualité du travail accompli.

Dès son lever, le soleil était plein de promesses. Avec certitude, nous savions qu’une belle journée nous attendait. Dans la brume du matin, on devinait une côte, comme des falaises. Lentement, Tara taillait sa route dans l’eau verte et calme. Un parfum de goémon et d’algues se dégageait des flots. Un parfum agréable qui rappelait aux Bretons du bord leur terre d’attache. 8H00 et déjà 20°C.

Dans la brume perçait maintenant un cône comme un clocher. Quelques miles plus loin, la côte se dessinait un peu mieux et l’on apercevait les premiers immeubles. En fait de cône, c’était le phare surplombant « Punta Eiras » qui déployait un peu de sa prestance.

La brume était maintenant bien levée quand quelques globicéphales sont sortis à quelques mètres de Tara. Placidement, ils remontaient à la surface pour respirer avant de définitivement sonder quelques secondes plus tard.

Comme à chaque atterrissage, la plupart de l’équipage était réuni sur le pont pour apprécier ce retour sur Terre. Même après quelques heures de sommeil à peine, pour ceux qui avaient les plus mauvais quarts, l’excitation était suffisante pour sortir les plus fatigués de leur bannette.

Enfin, la digue du port de A Coruna s’offrait à nos yeux. Après avoir envoyé le pneumatique en éclaireur pour s’enquérir des places disponibles, Loïc Vallette a accepté le prix de l’escale et Tara a été rapidement amarré tribord à quai.

Cette dernière étape avant « le retour à la maison », sera juste un « touch and go ». Nous quitterons la Corogne dès demain avec à bord Etienne Bourgois et Romain Troublé, respectivement président et directeur des opérations de Tara Expéditions. Avec eux, Eric Karsenti et plusieurs coordinateurs scientifiques de Tara Oceans, avec lesquels nous ferons cet ultime voyage. Un moment de partage et de joie avant ces grandes retrouvailles avec notre port d’attache et d’attachement, Lorient.

Au fait, une dernière chose. Depuis ce midi, après deux ans et demi de voyage autour du monde nous avons retrouvé l’heure de France.
Ça nous rapproche encore un peu plus de vous !  

Vincent Hilaire    

La dernière station

C’est le genre de phrase qu’on a le privilège d’écrire que quelquefois dans sa vie. Ce samedi 24 mars 2012 fera date. Dans l’océan Atlantique, à 300 miles nautiques de la côte espagnole, s’est achevée ce jour-là l’expédition Tara Oceans. C’était la 153ème et dernière station de cette aventure hors du commun. Une collecte des micro organismes marins réalisée à l’échelle  planétaire pendant deux ans et demi.

« C’est un succès, le fruit de beaucoup de travail », Eric Karsenti, directeur scientifique de Tara Oceans ne boudait pas son plaisir hier, même s’il est impatient de connaître maintenant les résultats de tous ces efforts, ce que voudront bien nous « dire » tous ces échantillons. Et il faudra pour ça encore beaucoup de patience aux chercheurs, et au moins la même ténacité que les deux ingénieurs océanographes, Sarah Searson et Marc Picheral, qui ont mis à l’eau pendant cette période 674 rosettes.

Ils se sont relayés inlassablement dans ce raid océanique, d’escales en traversées, d’avions en avions, de pays en pays avant de retrouver encore le pont arrière de Tara. Coureurs de fonds… marins !

Sarah Searson aura passé à elle seule 19 mois à bord ! Respect !

Chef scientifique de ce leg et coordinateur de l’expédition, le biologiste québécois Stéphane Pesant se disait aussi « très très satisfait » de ce leg en particulier. L’idée était de refaire une station dans la même masse d’eau que la précédente, la n°152,  mais après le passage d’un coup de vent.

Le coup de vent est bien passé, juste le temps qu’il fallait, pour permettre à l’équipe de Stéphane de sonder une nouvelle fois la masse d’eau et ses petits occupants. Avant l’analyse de ces nouveaux échantillons, une certitude déjà pour lui, « il y a des changements liés au passage de ces quarante nœuds de vent. Ce ne sont pas les mêmes types de zooplancton que nous avons pêché avant et après cet épisode venteux. Il y a eu un brassage lié au vent, c’est clair ».

Et ce brassage nous l’avons vécu de près, pendant deux jours. Tara aura accompli sous voiles des allers et retours dans cette zone d’échantillonnage, privant de sommeil nombreux d’entre nous. Dans certains creux, entre deux montagnes liquides, nos couchettes ressemblaient plus à des trampolines !

Pour Loïc Vallette, notre capitaine, « avec cet air, on aurait pu en profiter pour faire route vers la Corogne au portant. Au lieu de ça, on a viré pour retourner dans quarante nœuds. C’est pas très marin mais il fallait le faire et on l’a fait ! »

Au lendemain, après un coucher et un lever de soleil aux couleurs exceptionnelles, cette dernière station démarrait sous les meilleurs auspices. Dès les premières lueurs de l’aube, l’air était doux, la mer beaucoup plus calme avec encore un peu de roulis, tant mieux la journée allait être longue.

Dans un rythme digne d’un marathon, l’équipe scientifique assistée des marins pour l’usage du treuil, ne réalisait pas moins de 22 mises à l’eau jusqu’à 23H12. C’est à ce moment-là que le dernier filet, le WPII avec une maille à 200 microns a été remonté. Ce n’était pas une « grande » pêche, bien au contraire, mais Stéphane et Eric avait le sourire aux lèvres. Comme le disait Marc Picheral quelques minutes plus tôt, les traits tirés, « toutes les bonnes choses ont une fin ». Les sourires de Stéphane et Eric semblaient faire écho à cette phrase. Un nouveau marathon était terminé, et l’ensemble du raid aussi.

A cette satisfaction du devoir accompli, et avant de s’octroyer un repos bien mérité, l’ensemble de l’équipe trinquait à cette réussite, pensant aussi au reste de l’équipe disséminée à terre.

Lundi 26 mars, une dernière rosette symbolique sera mise à l’eau exactement là où deux ans et demi plus tôt la première station était faite, la boucle est bouclée.

Pour réussir cette nouvelle mission importante, quatre ans après celle de l’Arctique, il aura fallu encore beaucoup d’argent, l’esprit d’aventure d’un Etienne Bourgois, le président de Tara Expéditions qui a soutenu l’idée, ce rêve un peu fou d’Eric Karsenti de sonder les océans du globe sur les pas de Darwin. Mais aussi une équipe internationale : 250 personnes passionnées, disponibles et engagées, venus d’horizons et de milieux professionnels très différents. Et alors que le travail s’achève pour certains, pour les autres il ne fait que continuer et dans un sens commencer !

Alors comme l’avait crié Fridjoff Nansen et son équipe après la première dérive arctique de l’histoire des hommes, «  Hurrah, hurrah, hurrah !!! »

Tara vient d’accomplir un nouvel exploit, 60.000 miles nautiques auront été parcourus depuis notre départ en septembre 2009 de Lorient, pour connaître un peu mieux nos océans. Mais le plancton le vaut bien non ? Le plancton ou nous ?
Sans lui l’homme ne respirerait peut-être déjà plus  !

Vincent Hilaire

Le triangle olympique

Depuis ce mercredi matin Tara est sous voiles. Nous n’avons pas de destination particulière, puisqu’il faut rester dans le secteur où nous nous trouvons pour la prochaine et dernière station de l’expédition.

Alors Loïc Vallette, notre capitaine, a décidé d’improviser un parcours olympique entre trois bouées imaginaires. Histoire de rester dynamique dans une mer qui se forme, et aussi de profiter de la navigation sous voiles, écologique, économique et anti-bruit !

Après une nuit passée à la dérive à la fin de la station n°152, ce matin les marins emmenés par Baptiste Régnier, second capitaine, ont hissé les voiles. Comme toujours Loïc s’est aidé des moteurs pour mettre le nez de Tara face au vent, la misaine et la grand voile ont été établies avec un ris. C’était ensuite le tour de la trinquette puis quelques minutes après du foc yankee, le vent étant encore un peu faible vu notre cap.

Des vingt nœuds actuels, ce vent de Sud-Est devrait forcir demain pour atteindre les trente-cinq nœuds, mais dans un secteur Sud cette fois. 300 miles nautiques pour cette régate avec un seul inscrit attend Tara et son équipage jusqu’à vendredi, date de la prochaine station.

En attendant les scientifiques comme Eric Karsenti finissent ce matin certaines manipulations sur le zooplancton pêché lors de la dernière station, pendant que d’autres comme Defne Arslan prépare les « log sheets », ces documents qui permettent de tracer tous les échantillons collectés. Sarah Searson, ingénieur océanographe, télécharge elle toutes les données recueillies par la rosette.

Bref, c’est une journée de transition bien utile avant le prochain déploiement des instruments qui glaneront encore une nouvelle quantité considérable de « datas ». Les dernières.

Car ce vendredi restera surtout une journée historique, avec un chiffre à retenir le 153, le numéro de la dernière station de toute l’expédition Tara Oceans.

Pour avoir eu la chance de vivre la sortie des glaces dans l’expédition Tara Arctic, je ressens cette prochaine échéance un peu de la même manière, la fin d’un travail et d’une grande aventure. Un moment qui fera date, même si l’ensemble forme un tout.

Dans le carré à peine remué ce matin par la mer qui s’est un peu formée avec des creux d’un mètre, chacun vaque à ses occupations. Les scientifiques se remettent peu à peu de leurs deux journées de station, et les autres continuent à entretenir le bateau, faire le déjeuner, répondre à des mails, assurer le quart où vous écrire !

Notre petit village gaulois ne s’arrête jamais de vivre même pendant un triangle olympique !

Vincent Hilaire   

Le bouquet final

Alors que nous ne sommes plus qu’à 355 miles nautiques de la Corogne (Espagne), nous avons commencé ce matin l’avant dernière station de l’expédition Tara Oceans. Il s’agit d’une station longue qui serait suivie en fin de semaine de sa sœur jumelle. Pourquoi étudier à deux reprises et à quelques jours d’intervalle la même masse d’eau?

Comme un coup de vent est attendu entre ces deux phases d’échantillonnage, Stéphane Pesant, le chef scientifique de ce dernier leg, cherche à comprendre quel impact il pourrait avoir sur le plancton et son métabolisme.

Dès sept heures ce matin toute l’équipe était sur le pont pour lancer cette station n°152. Une routine bien orchestrée par les deux ingénieurs océanographes « historiques » de cette expédition, Sarah Searson et Marc Picheral. Chacun retrouvait son poste presque « naturellement » et les gestes s’enchaînaient, automatiques.

Dix rosettes et 13 filets sont prévus pour ces deux jours. Dans le laboratoire humide, en charge de la majorité des filtrations, les deux gladiatrices de service, Defne Arslan et Céline Dimier-Hugueney, attaquaient cette épreuve confiantes.

« Depuis le début de l’expédition Tara Oceans, on a jamais fait ce type de station en deux sets » me confiait cet après-midi Stéphane Pesant. « Cette masse d’eau est assez classique pour l’Atlantique nord en cette saison, l’intérêt c’est vraiment le mélange de ses eaux de surface.

Le mélange de cette couche de surface qui s’enfonce jusqu’à 250 mètres environ est dynamique. Nous voulons donc savoir comment sa structure peut se modifier, ou pas, après le passage de ce coup de vent.

Plus que la biodiversité ce qui nous intéresse ici, c’est le métabolisme du plancton. Change-t-il avec le passage de ce coup de vent parce que ces micro-organismes auraient accès du coup à des nutriments qu’ils ne trouvent pas en surface ? Comment évolue leur photosynthèse ? Comment les espèces réagissent à ces phénomènes météorologiques, à leur excursion forcée vers d’autres profondeurs ? Y-a-t-il des interactions entre elles dans ce nouveau milieu, lesquelles retrouve-t-on dans cette masse d’eau avant et après le coup de vent ? ».

Autant de questions auxquelles l’équipe du québécois Stéphane Pesant voudrait répondre par toute une série d’échantillonnages.

Mais le dynamique et bouillonnant Stéphane a d’autres expériences pour ce leg dans sa besace. Il souhaite faire des mesures de la photosynthèse en observant dans le laboratoire humide, de l’eau prise par la rosette à différentes profondeurs. Il envisage également « une incubation d’un échantillonnage pêché la nuit ». Une partie de la colonne d’eau « travaillée » cette semaine sera placée dans le noir pendant 24H, pour voir comment le métabolisme des micro-organismes présents réagit. On simulera ainsi leur excursion vers les profondeurs comme dans le coup de vent. Il a transformé pour ça l’un des coffres de rangement du matériel de pêche en baignoire.

Enfin, une bouée dérivante mesurant la salinité et la température de l’eau, a également été mise à l’eau hier soir par cette équipe. Nous l’avons recroisé aujourd’hui, à l’occasion de l’un de nos multiples repositionnements. C’est elle qui nous permet de ne pas perdre notre masse d’eau. Le corps bleu surmonté d’un appendice blanc flottait sagement sur l’eau calme de l’atlantique Nord !

Depuis hier, nous évoluons dans une mer presque plate à peine ridée par quelques nœuds de vent. Seule une houle de nord vient troubler cette quiétude avant la venue de ces vents agités.

Au fait d’où nous sommes, Lorient n’est plus qu’à 340 miles !

Vincent Hilaire

Souvenirs d’expédition, partie 2

De l’océan Indien à l’Antarctique en passant par la Polynésie française, Céline Dimier-Hugueney et François Noël sont parmi les piliers de Tara Oceans. Céline est biologiste et François, chef mécanicien. En dehors de plusieurs mois de leur vie, ils ont tous les deux apporté compétences et motivation à cette expédition.

Céline Dimier-Hugueney, biologiste : Un an et demi à bord.

Ton meilleur souvenir ?

- Céline Dimier-Hugueney : « Récemment dans une interview pour la télévision, j’ai répondu l’Antarctique, mais il fallait que je ne donne qu’une réponse. En dehors de ces paysages glacés, en second choix, je dirais la Polynésie, et particulièrement les Marquises. C’est très vert et montagneux. Un mélange de mer et de montagne. Nous sommes arrivés en plus pendant les fêtes du Hiva. Cette culture marquisienne est très riche, il y a beaucoup de sculptures mais aussi des danses, des chants. C’était plus tribal, plus guerrier que ce que j’avais vu aux îles Gambier. Il y avait aussi des beaux mecs bien musclés et avec des tatouages ! J’ai gravé un tatouage en souvenir sur ma peau, une raie manta ».

Qu’est ce que représente pour toi Tara ?

- Céline Dimier-Hugueney : « Avant Tara, j’avais déjà navigué sur plusieurs navires océanographiques : le Marion Dufresne, le Thétys, l’Urania pour l’équivalent du CNRS italien. Tara est différent de ceux là, d’abord parce que c’est un bateau à voile, et c’est rare en océanographie. A bord de Tara, j’ai beaucoup appris d’un point de vue océanographique puisque j’ai mis en application ce que j’avais appris à l’école. Dans le cadre de cette expédition, il y avait en plus une logistique particulière que j’ai mis six mois à maîtriser.

Mais j’ai aussi appris à faire des manœuvres à la voile, à naviguer autrement.

Pour moi Tara, c’est aussi une légende. Je connaissais Antarctica de nom. J’ai visité pour la première fois Tara lors de l’escale à Paris. J’avais postulé à l’époque, mais il n’y avait déjà plus de place pour Tara Oceans. Mais le temps a joué pour moi.

J’avais envie de voyager, Tara m’aura donné cette opportunité ».  

Y a t-il un esprit Tara Oceans ?

- Céline Dimier-Hugueney : « Cette expédition m’aura permis de me connecter avec plein de gens. Pour tous ceux qui n’ont passé que deux ou trois semaines à bord, c’est trop court pour intégrer ce groupe « Tara Oceans », par contre pour ceux qui reviennent régulièrement oui. Donc, en effet, il y a un esprit qui se crée puisque tout le monde se connaît à la longue, mais pour ça il faut embarquer fréquemment. Après il y a de toutes façons une communauté scientifique Tara Oceans formée par tous les porteurs de ce projet.”

François Noël, chef mécanicien : Dix mois et demi à bord.

Ton meilleur souvenir ?

- François Noël : « C’est l’arrivée aux Gambier. Il faisait beau et je n’oublierai pas l’accueil des gens. Il est facile d’y vivre, tu as tout sur place. La nourriture, avec les poissons et les fruits locaux.

Ensuite, il y a la clarté de l’eau et les baignades à 26°C, c’est comme ça que j’aime l’eau ! La vue sous l’eau est incroyable, il y a les coraux et une multitude de poissons multicolores. J’ai aussi découvert les raies pastenagues. Un professeur d’école français sifflait et elles venaient manger dans l’eau autour de nos pieds. On a visité les fermes perlières locales, et l’on a pu suivre le processus de fabrication des perles et leur extraction ».

- Qu’est ce que représente pour toi Tara ?

François Noël : « C’est la curiosité qui m’a conduite au départ vers Tara, l’envie de navigation différente, connaître ce monde de la voile que je connaissais très peu. Avant j’avais travaillé dans la pêche hauturière, le remorquage, les « supply ship » pour les plates-formes offshore, les ferries et plus récemment les bateaux à passagers pour les touristes.

Tara c’était aussi l’occasion de voir du pays, les Gambier mais aussi les glaces de l’Antarctique. A bord de Tara, il faut pas mal donner de sa personne et être attentif à tout ce qui se passe. A bord on a comme une vie familiale, on connaît davantage de monde, c’est moins monotone car il y a des femmes à bord. Dans tous mes autres embarquements, il n’y avait jamais eu de femme.

Il y a aussi des tâches ménagères, c’est un autre type de fonctionnement. Sur les bateaux sur lesquels j’avais navigué avant, le cuistot oeuvrait seul dans sa cuisine, et l’on avait même pas le droit d’y entrer ! ». 

Y a t il un esprit Tara Oceans ?

- François Noël : « Le mélange de toutes ces professions se passe bien, c’est original. Côté science tu apprends beaucoup de choses sur le plancton, et sur d’autres métiers que je n’aurais jamais connu ».

 

Propos recueillis par Vincent Hilaire

Souvenirs d’expédition, partie 1

Alors que l’expédition Tara Oceans touche à sa fin, jour après jour, photo après photo, les conversations du bord tournent de plus en plus autour des souvenirs. « Tu te rappelles aux Gambier… et en Antarctique les icebergs…. ».

Même si cette « expé » n’est pas finie, les réunions dans le carré ressemblent de plus en plus à des réunions d’anciens combattants ! Entre nostalgie, souvenirs encore bien présents et éclatements de rires, voici un peu de cette aventure. Chaque fois, les souvenirs d’un marin seront mis en parallèle avec ceux d’un scientifique.

Loïc Vallette, capitaine : 10 mois à bord.

Ton meilleur souvenir ?

- Loïc Vallette : « On est dans l’océan Pacifique et après un mois de mer dans de bonnes conditions et avec une super ambiance à bord, on arrive aux îles Gambier. On avait l’impression d’arriver au bout du monde. On s’en rendait compte, et ce qu’on voyait correspondait à ça. Un archipel perdu, un petit village, des paysages de rêve. Une gendarmerie avec deux gendarmes en poste. Les gens ne nous attendaient pas, le village était calme et l’accueil fut spontané. Il y avait une paix, une harmonie dans ce début de matinée hors du temps. Nous étions dans un délicieux flottement ». 

Qu’est ce que représente Tara pour toi ?

Loïc Vallette : « Tara je l’ai toujours connu en mode Tara Oceans puisque j’ai embarqué en cours d’expédition. C’est pour moi un bateau comme les autres, qu’il faut faire fonctionner et avancer ».

Y a t il un esprit Tara Oceans ?

- Loïc Vallette : « Tara Oceans ce sont beaucoup de gens qui défilent à bord, qui viennent de partout, qui se mélangent, qui se mettent au rythme du bateau. Ça va faire vraiment drôle quand ça va s’arrêter net à Lorient. Mais, même si le bateau sera à quai et que cette expédition sera finie, ça ne va pas s’arrêter. Des liens très forts ont été tissés, des amitiés qui vont perdurer. Et puis on attend les résultats ».

Emmanuel Reynaud, responsable du laboratoire optique embarqué : 2 mois et demi à bord.

Ton meilleur souvenir ?

- Emmanuel Reynaud : « Clairement l’arrivée aux Marquises dans le Pacifique. On venait de se prendre quinze jours de mer dégueulasse, et tu vois cette île avec son nuage au-dessus. C’était le seul nuage sur tout l’horizon. Le site était très beau. Le vent se calmait et la mer devenait très belle. On a fait une immersion de la rosette avant d’arriver. Et après nous avons rejoint l’île de Hiva Oa pour être au mouillage.

Mon pire souvenir c’était la tempête entre Beyrouth et Port Saïd en méditerranée. On avait 40 nœuds de vent dans le nez ! »

Qu’est ce que représente Tara pour toi ?

- Emmanuel Reynaud : « Tara est pour moi synonyme d’une expérience unique. On a fait à bord de ce bateau quelque chose que personne n’a fait : monter une plate-forme d’imagerie sur un bateau qui bouge !

En plus on était parti à « l’arrache » au début de l’expé et tout a tenu jusqu’au bout ! »

Y a t il un esprit Tara Oceans ?

- Emmanuel Reynaud : « Tara Oceans c’est différent de l’ambiance de labo. Tu apprends énormément surtout si tu n’es pas océanographe. La vie à quinze qui viennent de différents horizons, de différentes origines, de différents niveaux, c’est hyper enrichissant.

 

Propos recueillis par Vincent Hilaire

Bye bye les Açores !

Ce jeudi Tara a retrouvé l’océan Atlantique après une navigation de presque vingt quatre heures dans le dédale de l’archipel portugais jusqu’à l’île de Sao Miguel, la dernière dans ce sens, que nous avons laissé sur bâbord ce vendredi et avec elle la capitale Punta Delgada.

Ces quelques jours passés dans ces îles ont été vraiment très agréables. On y trouve tout ce qui fait la différence entre une escale banale et une très bonne escale.

Sur l’île de Faial au gré de nos visites, nous avons découvert les uns et les autres l’origine et la dimension volcanique de ces îles. La « caldeira » qui est au centre de celle de Faial, par exemple, est tout simplement à couper le souffle. Son cratère culmine à 1 043 mètres et il a une circonférence de six kilomètres. Vu du versant sud ces à-pics, quelquefois cachés par les nuages qui s’y engouffrent, sont impressionnants et ils se jettent au fond du cratère dans une plaine. Quelques flaques d’eau y prospèrent, dans des coloris proches des savanes africaines.

Le site du phare de Canto, qui fut partiellement enseveli par les laves lors d’une des multiples éruptions qui suivirent la naissance de l’île, est aussi majestueux. Il surplombe l’océan Atlantique et les platiers rocheux qui brisent de manière spectaculaire la longue houle bleue.

Ce pays est vert, couvert de prés qui surplombent l’océan. Un « morceau » de Massif central sorti des entrailles de la dorsale medio-atlantique (relief sous-marin qui se situe au milieu l’océan Atlantique). A quelques hectomètres d’Horta, on est déjà à la campagne, des vaches et des chevaux paissent tranquillement. Les villages sont ruraux. On y retrouve des personnages et des scènes dignes de celles que nous pouvons vivre dans ceux de la France dite « profonde ». Les habitants y sont disponibles, accueillants, curieux et se portent naturellement vers les visiteurs. En résumé, tout est facile à des prix accessibles qui « boostent » un peu plus l’enthousiasme de l’étranger !

Tout l’avitaillement était aussi une formalité, presque le double de quantité moitié prix par rapport aux Bermudes, Julien Girardot notre cuisinier avait le sourire à la fin de son « appro » (approvisionnement), avec déjà plein d’idées de recettes. Il a commencé hier soir par un rôti de bœuf, sauce au bleu, avec un gratin de pommes de terre !

Cette nuit nous avons longé la Ilha do Pico, puis Sao Jorge et un peu plus tard Sao Miguel sur une mer qui ressemblait à un lac. Ce début de leg (étape) se fait par grand soleil et pas un poil de vent ce qui signifie aux moteurs. Les nuits sont calmes et douces et notre première station scientifique de deux jours devrait commencer normalement dimanche. Une première réunion scientifique a eu lieu aujourd’hui, mené par Eric Karsenti, directeur de Tara Oceans. Les deux ingénieurs océanographes, Sarah Searson et Marc Picheral font un check-up de tout le matériel. Tara glisse sur l’eau plate légèrement déformée par une houle de nord, escorté par quelques dauphins.

Juste le temps pour nous de redescendre de notre nuage « azoré » flottant encore au-dessus de la plus grande des caldeiras, celle de l’océan.

Vincent Hilaire

Le sacre du printemps

Après trois jours sous voiles au portant, nous ne sommes plus ce lundi qu’à 450 miles des Açores, et du port d’Horta sur l’île de Faial, notre prochaine escale. Notre pêche a repris aujourd’hui dans des eaux relativement froides, 18°C. C’est la 150ème station depuis le début de l’expédition.

Une pêche marquée par la présence de nombreuses larves de poissons, d’œufs, signe d’un début de printemps dans l’océan, selon Chris Bowler, notre chef de mission.

Si on regarde le ciel et sur le pont de Tara où ont fleuri les lunettes de soleil au milieu des tee-shirts, le printemps on y croit clairement.  Cette impression est confirmée par nos mesures scientifiques, « pour la première fois depuis New-York nous avons trouvé une DCM, une stabilisation des couches qui se forment pendant le printemps et l’été », selon Chris Bowler.

La DCM, pour Deep Chlorophyll Maximum, c’est la zone idéale sous la surface de l’eau pour la reproduction et le développement du phytoplancton par la photosynthèse. La profondeur optimale pour bénéficier du soleil qui vient de la surface, et des nutriments qui remontent des profondeurs. Pour Chris, « elle est aujourd’hui située entre 30 et 60 mètres, signe peut-être que nous bénéficions ici des remontées de la dorsale atlantique puisqu’il y a beaucoup de nutriments, comme les nitrates par exemple ».

Cette grande nurserie, cette crèche où le phytoplancton grandit, se stabilise toujours au printemps, elle se densifie devient moins volatile, plus établie que pour les autres saisons. C’est de ces DCM que seraient issus les fameux blooms, des explosions de vie sous-marines où le phytoplancton prolifère, donnant ainsi un festin au zooplancton et à toute la chaîne alimentaire. Des blooms que nous observerons probablement dans le prochain leg entre Horta et la Corogne, où nous retrouverons peut-être des espèces pêchées aujourd’hui avant les Açores.

Ici au large des Açores, Chris et son équipe ont constaté une grande variété d’espèces présentes lors de cette station avec une quinzaine de mises à l’eau. Des grandes larves de poissons, de nombreux crustacés qui sacrent l’arrivée du printemps. Il y a donc bien quelque chose dans l’air, dans l’eau !

C’est l’explosion de la vie qui commence et le phytoplancton en constitue les premiers bourgeons.

Et comme le disait Chris, le ton léger, en fin d’après midi « Love is in the air ! »

Vincent Hilaire

Pêche aux origines de la vie

Alors qu’il ne nous reste plus que 650 miles à parcourir ce samedi 3 mars, pour rejoindre l’archipel des Açores, nous évoluons sur des fonds de 5 000 mètres et nous nous approchons de la dorsale atlantique, cette colonne vertébrale qui caractérise le fond et le centre de l’océan Atlantique.

Avec les différentes stations réalisées depuis les Bermudes, et celles à venir jusqu’à l’île d’Horta, Chris Bowler notre chef de mission, espère percer un peu du mystère de la vie de cet océan. Une vie largement influencée par l’activité de ces volcans sous-marins qui courent tout le long de cette épine abyssale.

Quand on a une telle vie au fond d’un océan comme l’Atlantique, avec des sources thermales et une sismologie aussi active, probablement à l’origine de la vie sur Terre, quels types d’organismes trouve-t-on dans les 1 000 premiers mètres ? Ressemblent-ils à ceux qui se développèrent au moment de la naissance de l’Atlantique avec la dislocation de la Pangée et le début de l’activité volcanique ?

Cette quête passionne Chris, et passe d’abord par un peu d’histoire. Né il y a 450 millions d’années lorsque les continents américains, africains et européens naissent, l’océan Atlantique ne porte son nom que depuis 1507 exactement après la découverte de l’Amérique continentale par Amerigo Vespucci.

Pour mieux comprendre la quête de Chris, la géologie est indispensable pour appréhender le dynamisme de cet océan.

Au départ il y avait un seul océan : la Pan Thalassa. Après la fracture de la Pangée, la terre unique originelle, l’Atlantique née de l’activité sismique qui casse et pousse la terre des deux côtés. La chaîne volcanique continue d’ailleurs ce mouvement initié il y a des millions d’années, on estime que l’Atlantique s’élargit toujours de deux mètres tous les cent ans.

Cette dorsale n’est découverte qu’en 1850 par des navires qui posent des câbles de télégraphie au fond de cet océan entre l’Europe et le nouveau continent. Les hommes qui travaillent à bord notent une remontée très significative des fonds. Avant personne n’en avait ni même l’idée. Mais qu’en est-il de la vie ?

D’abord, l’ensemble de la communauté scientifique considère que c’est un espace azoïque, sans vie. L’expédition du Challenger explore pour la première fois un peu l’eau au-dessus de ces fonds et montre qu’il y a de la vie, des vies. Au large du Brésil, Challenger trouve avec surprise une eau à 0°, assez près des côtes, la vie n’y est pas la même que dans les courants chauds tropicaux. Cette eau qui vient de l’Antarctique parcourt les profondeurs de l’océan Atlantique jusqu’au nord. Certes, il y a bien des couches d’eau comme l’imaginaient d’autres scientifiques avant eux, mais les espèces qui y vivent, elles, se déplacent entre ces couches, ce ne sont donc pas des environnements fermés, cloisonnés. Les couches se mélangent même parfois. Mais reste le mystère de la vie au-dessus des volcans de la dorsale ? Une vie encore proche de l’explosion originelle ?

On retrouve nos navires câbliers, qui peu à peu remontent des abysses, de la vie sur leurs tuyaux. Des vers géants, des coquillages, des éponges et des nutriments entre autres. Ces vers étudiés quelques années plus tard d’un peu plus près grâce à des sous-marins du CNRS en collaboration avec l’IFREMER révèlent des choses extraordinaires.

En les analysant après une remontée dans des caissons spéciaux pour résister aux changements de pression, on découvre qu’ils ont développé des protéines très particulières qui leurs permettent de résister à des températures très différentes de chaque côté de leur corps. Il y a donc une vie riche auprès de ces fumerolles abyssales où en dehors de la chaleur on trouve du soufre, du fer, des quantités de nutriments.

Ce fond de l’océan primaire, matrice et berceau de la vie pélagique, peut-être des origines de la vie il y a trois milliards et demi d’années comportent-ils encore des représentants lorsqu’on regarde vers la surface ? 

C’est ce que Chris voudrait savoir et ce qui anime son esprit de chercheur particulièrement dans cette transatlantique : « Avec nos instruments à bord de Tara on ne vas pas très profond, jusqu’à 1000 mètres, mais c’est suffisant pour savoir si la vie que nous trouvons a pu se développer dans des conditions proches des origines, grâce à la présence de cette matrice volcanique en dessous. En faisant des études des organismes des profondeurs, puisque certains remontent en plus des grandes profondeurs la nuit, ça peut nous donner des infos sur la vie d’avant».

L’intérêt de ce leg au fur et à mesure que nous approchons des Açores, qui se situe sur la partie droite de la chaîne volcanique atlantique, c’est cette vie profonde. « À l’issue des deux premières stations et avant la prochaine, la 150ème depuis le début de Tara Oceans, on peut dire qu’il y a peu de vie dans la zone des 200 premiers mètres. Mais après ? »

Encore un point sur lequel l’expédition nous éclairera sans doute. Comme des carottages de glace, en explorant les couches des océans nous remonterons peut-être aussi à ces origines. Il a fallu longtemps pour « conquérir » l’Everest terrien, à quand pour la vie de l’Everest sous-marin ?

Vincent Hilaire  

Le compte à rebours est lancé

Oyez oyez ! Nous sommes le 1er mars. Mars, c’est une planète mais c’est aussi le mois de notre arrivée, de notre retour à Lorient, dans 31 jours. Deux ans et demi plus tard. On espère que vous serez nombreux ! 

En attendant on continue notre pêche de l’infiniment petit et il nous reste du boulot.

La rosette « Rosie » a définitivement retrouvé des couleurs. Le temps est au beau fixe, avec toujours une houle assez formée. Nous bénéficions à nouveau de températures douces 22° C, je m’étais donc avancé un peu trop lors d’un précédent texte, les bermudas sont toujours de sortie !

Nous avons démarré mercredi soir une nouvelle station courte, que nous poursuivons aujourd’hui sans aucune difficulté. Chacun est à son poste et remplit sa mission. Un petit incident a émaillé la reprise de la station ce matin, un morceau de câble s’était sectionné. Il a donc fallu le couper totalement, la réparation a pris en tout et pour tout une demi-heure.

Nous sommes donc en dérive jusqu’à ce soir 19h, après quoi nous reprendrons notre route vers l’Est. Une dépression un peu plus creusée est annoncée avec des vents aux alentours de 30 nœuds, il ne fallait donc pas rater cette fenêtre.

Depuis notre départ de Saint George Island (Bermudes), nous avons parcouru en grande partie à la voile 700 miles, soit plus du tiers de la distance totale jusqu’à Horta, l’une des îles de l’archipel des Açores. Cette étape sera la dernière avec une distance aussi importante à couvrir, 1 800 miles. Après entre les Açores et la Corogne, il nous restera à peine 1 000 miles, et enfin 300 pour rejoindre Lorient.

Quand on a en tête, les 60.000 miles nautiques, la distance globale que nous aurons parcouru pour toute l’expédition Tara Oceans, on est pas à quelques miles nautiques près. Cela représente presque trois tours du monde !

Compte à rebours ou décompte de miles, qu’importe finalement les chiffres, le sentiment général à bord est que cette arrivée est proche et lointaine à la fois. D’abord parce que cette étape n’est pas terminée, il nous reste encore 10 jours de navigation. Et ensuite parce que le programme scientifique se poursuivra quasiment jusqu’à notre arrivée. A contrario, ce qui rend proche cette arrivée, c’est l’évocation par les anciens du bord, de nombreux souvenirs de toutes nos escales ou destinations passées. On sent donc la fin venir.

Nous évoquons bien les uns et les autres cette journée lorientaise magique qui nous attend, mais comme disent nos amis les Anglais « Let’s finish the job first ! ».

Une sagesse océanique sans doute, mais que l’on cultive aussi à terre par le « ne pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tuer », ça vous dit quelque chose non ?

Sachez qu’on pense à vous tous :  familles, amis, aficionados et fidèles de Tara Oceans, et de Tara Expéditions en général, on arrive et ce sera encore une sacré fête !!!

Ça vous laisse le temps de préparer l’accueil !

Vincent Hilaire

Paroles d’Atlantique

Chris Bowler, l’un des principaux coordinateurs scientifiques de Tara Oceans, est à bord comme chef de mission pour la troisième fois depuis le début de l’expédition. Pour cette nouvelle étape, après Dubrovnik-Athènes et Puerto Montt-Valparaiso, il navigue entre les Bermudes et les Açores, la plus grande distance qu’il ait accomplie à bord. Une transat de 1 800 miles nautiques, soit un peu plus de 3 000 kilomètres.

Professeur et chercheur en biologie à l’Ecole Normale Supérieure de Paris, Chris voue une passion à la Nature, elle « qui nous donne toujours des surprises ». Poussé par ce moteur, initié par sa mère dans la campagne anglaise, cet humaniste a trouvé dans les sciences, puis la biologie de quoi étancher sa soif de recherches, avant de devenir il y a trois ans l’un des piliers de cette expédition.

- Vincent Hilaire : Chris, tu es chef de cette mission jusqu’aux Açores, avant toute chose quelles sont les nouvelles de la rosette, est-elle toujours en panne ?

- Chris Bowler : La rosette est en pleine forme ! C’était un câble électrique qui était défectueux. Sarah Searson, notre ingénieur océano l’a changé. Les bouteilles ne se fermaient plus à la profondeur souhaitée, elles ne se fermaient même plus du tout. Impossible de prélever de l’eau.
Depuis la réparation on a fait quatre plongées toutes réussies. En plus, je n’avais pas eu de rosette déjà entre Puerto Montt et Valparaiso, je me suis dit que c’était peut-être moi, mais là on est sorti du triangle des Bermudes !

- Vincent Hilaire : C’est ton troisième leg à bord de Tara, qu’est ce que t’inspire ce retour à la mer ?

- Chris Bowler : Ça me fait très plaisir d’être là, de voir à nouveau de près comment se passe la vie à bord de Tara. Il y a toujours ce mélange intéressant de personnages toujours très différents. Tout le monde trouve sa place, et « l’esprit » de Tara vit encore.
Et c’est ma première traversée transatlantique qui me replonge dans une partie de mon passé.

- Vincent Hilaire : Pourquoi ?

- Chris Bowler : Mon grand père paternel était marin dans la marine marchande. Il est mort avant que je naisse. Quand j’étais petit mon père m’a donné ses médailles, le bateau sur lequel il faisait des convois atlantiques s’est brisé au large des Canaries. On l’a recueilli après le naufrage, mais à peine sauvé, il a dû batailler pour faire comprendre qu’il n’était pas militaire. C’était en 1942, ces bateaux étaient traqués par les sous-marins U-boat.
Je pense à lui dans l’Atlantique, et je tenais à sentir ce que lui devait ressentir en étant loin de ses proches et de son Angleterre. Honorer aussi sa mémoire.

- Vincent Hilaire : Tara Oceans a maintenant deux ans et cinq mois, dans un mois on rentre à Lorient, quand tu repenses aux premiers épisodes de cette expédition, qu’est ce qui te vient à l’esprit ?

- Chris Bowler : C’est incroyable le rêve existe toujours, on ne s’est pas perdu en chemin. Ce n’était vraiment pas évident d’un point de vue logistique. Un long chemin humainement et financièrement.
Je suis content qu’Eric Karsenti ait eu le courage de commencer sans argent. A l’époque je pensais qu’il fallait d’abord trouver le financement. Mais il a dit on y va, et puis il a rencontré Etienne Bourgois (le président de Tara Expéditions) qui avait le même esprit d’aventure que lui. J’ai beaucoup appris, parfois il faut partir sans être totalement prêt. Ils ont pris tous les deux des risques énormes. La Méditerranée, au début de l’expédition, a été un laboratoire d’essai. C’était une idée brillante, après la mayonnaise a complètement pris. La passion, le savoir faire et la rigueur de tous on fait le reste, une expédition unique.
Je suis déçu par contre d’une chose c’est qu’à part agnès b. et quelques partenaires, en dehors des labos et des crédits pour la recherche, personne ne nous a vraiment aidé. Nous avons démarché à des banques, à des grandes multinationales qui font toutes de la publicité autour de l’environnement et rien. Cela m’a beaucoup déçu.
Même si tu as un projet formidable ça ne veut pas dire que tu vas trouver des sous.
Sinon je trouve clairement que les gens de toute l’équipe dans son ensemble, marins et scientifiques, et le bateau sont fatigués par ce grand tour du Monde.
Mais 95 % du programme a été fait. Tous les scientifiques qui se sont impliqués pour mettre au point les protocoles pour l’échantillonnage sont des gens de l’ombre, ils ont fait un travail extraordinaire et en plus ce sont eux qui vont traiter les données, d’habitude ce sont les techniciens qui font ça.

- Vincent Hilaire : Justement parlons des résultats ?

- Chris Bowler :  Malgré toute cette fatigue, sans financement dédié on commence à avoir les premiers résultats qui sont extraordinaires.
Un enseignement majeur qui va certainement découler de ces deux ans et demi de collecte des micro-organismes marins, c’est que l’océan ne serait pas si difficile à comprendre. Contrairement à ce que nous pouvions penser, il y a des limites à la biodiversité marine, ce n’est pas un monde infini. Dans la zone photique, jusqu’où la lumière passe sous la surface de l’eau (jusqu’à 100 mètres de profondeur) je crois que l’expédition Tara Oceans va permettre de définir les limites de la distribution des micro-organismes.
Une autre découverte, nous allons aussi réussir à comprendre les interactions entre les organismes. Certains sont solitaires, d’autres sociaux et quelquefois on retrouve toujours les mêmes ensembles, des cellules en symbiose.
Mais, l’analyse de ces données sera l’œuvre de plusieurs vies, nous en avons peut-être pour vingt ans, avec déjà en 2012 de premières publications scientifiques de haut niveau en vue. Mais il nous faut de l’argent ! Moins qu’il y a dix ans, car la technologie vient de connaître des avancées considérables notamment en matière de séquençage ADN, c’est une chance !
Nous partagerons l’ensemble de nos résultats avec la communauté scientifique mondiale. Notre philosophie est proche des Naturalistes de la grande époque.

- Vincent Hilaire : Alors quel avenir pour votre recherche, y a t-il des pistes de financement ?

- Chris Bowler : Justement, je viens d’apprendre une bonne nouvelle par mail sur Tara. Notre projet « Oceanomics », prolongement de l’expédition Tara Oceans vient d’être retenu par le ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, Laurent Wauquiez, pour bénéficier de « L’Investissement d’avenir ». Nous pourrions enfin travailler en consortium et en étroite collaboration !

Propos recueillis par Vincent Hilaire

L’escale à Saint George’s Town (Bermudes)

A la veille de notre départ pour les Açores, on peut dire que cette escale un peu plus longue que prévue aux Bermudes aura offert à l’équipage l’occasion de se reposer et de préparer correctement la traversée retour de l’Océan Atlantique Nord.

Une partie de l’équipe scientifique, la relève, est arrivée à bon port hier, fourbue après quelquefois vingt d’heures d’avion. Demain en début d’après-midi nous mettrons le cap vers l’Est avec certainement du vent. Un peu plus de quinze jours de mer nous attendent.

Les rues de Saint George’s nous ont offert un havre de paix pour ces quelques jours, tout comme son lagon où nous mouillons jusqu’à demain. C’est une ville de 15 000 habitants, comme un petit cocon. L’archipel des Bermudes compte 65 000 âmes au total.

Les rencontres avec « les locaux » dans les commerces, les supermarchés, les restaurants ou les bars ont toujours été chaleureuses. Les regards ont toujours été bienveillants, intéressés, curieux même. Nous avons souvent entendu « Where are you from ? ».

Dans l’ensemble la communauté qui peuple cette ville est noire de peau, mais il est vrai que nous sommes hors saison. Les touristes américains qui paraît-il débarquent en masse, en été sont actuellement sous d’autres cieux.
Ces enfants, ces femmes et ces hommes sont des descendants des esclaves africains emmenés ici par les colons anglais. Avant les premiers naufrages, au départ cette île n’était pas peuplée.

Les maisons de Saint George’s Town sont pour la plupart colorées. Les jardins propres et soignés. Des palmiers, des caoutchoucs, des ficus géants et des ibiscus ajoutent à cet ensemble multicolore. Ce qui est frappant aussi lorsqu’on se promène à pied, en dehors de ce calme, c’est qu’il y a presque des églises à chaque coin de rues. Confession anglicane, africaine méthodiste, catholique, les clochers ou les croix crèvent le ciel. Le plus beau de tous ces édifices, bien visible du haut de ses marches dé-moussées très régulièrement est sans doute la Saint Peter’s Church. Elle date de 1612, classée patrimoine mondial de l’UNESCO.

Les toits également ont tous retenu notre attention. Ils sont tous quasiment blanc, construits avec la même forme et comportent des rigoles qui les parcourent pour recueillir l’eau de pluie. Il n’y a pas de source dans l’archipel.

Saint George’s n’a rien à voir avec Hamilton, la ville principale des Bermudes. Hamilton est un assez grand port de commerce, sur ces quais s’entassent des containers. Les rues sont plus larges et les bâtiments plus élevés, mais déjà on perd un peu de cette taille humaine dont on est friand quand on arrive de la mer.

Vincent Hilaire

Tara est aux Bermudes

Sous un crachin qui nous rappelle la Bretagne, nous sommes arrivés en ce début de dimanche après-midi aux Bermudes. Après avoir abordé cet archipel de 123 îles par le flanc ouest de l’île principale, la grande Bermude, nous avons suivi la côte jusqu’à entrevoir le chenal d’accès au port de St George’s Town, sur l’île Saint George’s. L’équipe scientifique va être intégralement relevée, et nous resterons aux Bermudes jusqu’au 23 février.

Malgré quelques rares rayons de soleil, dès le début de la matinée nous savions que l’atterrissage aux Bermudes ne se ferait pas par beau temps. La mer était belle, la température douce, 20° C, en comparaison de notre départ New Yorkais très frisquet.

À première vue, l’île était assez construite avec quelques belles plages entrecoupées de petits bosquets. Quelques pêcheurs vaquaient sur l’eau autour de nous, en fond des maisons colorées avec des toits blancs à l’allure un peu méditerranéenne.

Entre Grande Bermude et St George’s Island se dessinait peu à peu un chenal aux balises classiques rouges et vertes, mais inversées par rapport à celles que nous avons en France. Comme aux Antilles françaises. Malgré le ciel gris, l’eau était d’un bleu turquoise extraordinaire.

Des badauds en balade sur la pointe d’entrée sud du chenal nous saluaient au passage, et nous embouquions ce chenal large d’à peine cinquante mètres. Dans ce lagon tout en longueur encore des maisons colorées, des conifères, des palmiers. Une île tranquille.

Avec Alain Giese, le second capitaine, nous sondions le ponton où allait accoster Tara, pour être sûr d’avoir suffisamment d’eau. « Tribord à quai » précisait Loïc Vallette le capitaine. En quelques minutes Tara était collé au quai, et dans la foulée l’officier des douanes arrivait pour nous donner les papiers officiels d’immigration à remplir par chacun d’entre nous.

Lentement mais sûrement nous nous rapprochons de Lorient, terme de cette expédition. Par la distance qui peu à peu se réduit mais aussi par le changement d’heure opéré hier. Nous ne sommes désormais plus qu’à cinq fuseaux de l’heure de Paris.

Vincent Hilaire

Au cœur d’un « eddy »

Depuis mercredi matin, l’équipe scientifique embarquée de Tara Oceans traque un eddy, un tourbillon de l’océan Atlantique nord.

L’étude de cette colonne d’eaux froides d’environ 180 kilomètres de diamètre est intéressante d’abord pour connaître la vie planctonique qu’elle renferme, mais aussi pour comprendre comment et pourquoi ces tourbillons irriguent la vie dans des zones oligotrophiques, pauvre en nutriments comme celle que nous traversons en ce moment entre New York et les Bermudes. L’océan Atlantique nord est certainement celui des cinq océans de la planète qui a été le plus étudié, mais ces « eddies » venus des courants froids au nord du Gulf Stream restent un mystère.  

On connaissait la Mer des Sargasses pour ses légendes maritimes, à la vue de ses algues de surface certains marins auraient cru que la terre était proche mais il n’en était rien, n’oublions pas non plus les mythes autour du triangle maudit des Bermudes où de nombreux vaisseaux ou avions auraient sombré pour des raisons inconnues.
Non, depuis hier nous voyons bien aussi ces algues de surface à la couleur brune mais notre quête à nous ne se nourrit pas de légendes. Elle glisse sous la coque de Tara et s’appelle « eddy », et cela fait 48h que nous vivons en sa compagnie.

« La mer des Sargasses où nous sommes n’est pas un désert, contrairement à ce que beaucoup de gens ont pensé depuis longtemps » pour Lee Karp-Boss, notre chef de mission qui en bon chef de meute mène cette traque : « Au milieu de ce grand gyre (le courant qui parcoure en un cercle d’Ouest en Est cette surface maritime) de l’Atlantique nord, on essaye toujours de comprendre pourquoi il y a une production aussi importante de nutriments par endroits ». « Ce sont les satellites qui nous ont d’abord montré qu’il y avait dans ces tourbillons des productions de chlorophylle plus importante qu’ailleurs par exemple, de la nourriture que le zooplancton ne trouvait pas dans d’autres endroits ».

Alors Lee et son équipe de six scientifiques super motivés déploient le maximum de leurs instruments depuis mercredi pour saisir toutes les subtilités, toutes les caractéristiques de ce tourbillon. Qu’il pleuve, des seaux d’eau entre deux grains, ou qu’il fasse nuit, on a recours à tout l’arsenal des filets et des bouteilles pour capturer l’eau qui détient ces clés.
Pour arriver à ce but, Isabel Ferrera chercheuse en biologie à Barcelone, n’a pas fini de se cogner la tête dans son labo humide entre deux coups de roulis. Avec Céline Dimier-Hugueney de Roscoff, elle s’occupe des filtrations qui révèleront notamment quelles sont les bactéries qui vivent dans ce réservoir de vie.

Afin de décrypter peut-être toute la subtilité de cet eddy, Tara aura réalisé un transect de part en part de ce tourbillon, se positionnant même dans l’œil, en plein centre. Toute cette masse d’eau sera donc caractérisée comme jamais auparavant. « La plupart des études océanographiques menées jusqu’à présent sur ces masses d’eau n’ont jamais entrepris un échantillonnage « end to end » du virus à la larve de poisson, nous avons donc bon espoir de comprendre un peu mieux ces tourbillons mystérieux ». Et Lee de me préciser qu’à l’occasion de cette station les scientifiques ont remarqué une diversité particulièrement importante de protistes, un ensemble d’organismes unicellulaires qui comprend notamment du phytoplancton, la base de la vie marine.

Ce soir, après cette traque passionnante, Tara met cap sur les Bermudes. Et après 48h de rush, les scientifiques vont pouvoir enfin se reposer.

Vincent Hilaire         

Good Bye Big Apple

Ce dimanche vers 9h30, heure de New York, Tara a quitté son quai de Chelsea Pier. Dans le cadre de l’expédition en cours Tara Oceans nous entamons aujourd’hui une nouvelle étape de notre circumnavigation qui nous conduira aux Bermudes. Nous prenons le chemin du retour vers Lorient.

Deux stations « science » sont prévues lorsque nous aurons franchi à nouveau le Gulf Stream.

Un froid de canard, un vent de nord-ouest bien établi avec des « bouffes » à trente nœuds, mais un beau soleil comme à notre arrivée il y a une semaine, nous avons repris ce matin la direction de l’océan que nous aimons tant.

Bye bye Manhattan, puis la statue de la Liberté, le pont de Verrazano, un film à l’envers. Avec le vent en plus et d’autres têtes sur le pont. Toute l’équipe scientifique a changé à New-York. Lee Karp Boss, israélienne d’origine et américaine d’adoption, a pris les rênes de cette nouvelle mission, remplaçant à se poste le sympathique Lars Stemmann. Comme toujours depuis le début de Tara Oceans, Sarah Searson a relevé Marc Picheral au poste d’ingénieur océanographe. Céline Dimier-Hugueney du laboratoire de Roscoff a fait son grand retour après plusieurs mois d’absence pour raison de santé. Christian Sardet de l’observatoire Villefranche sur mer (CNRS) a repris ses marques dans le labo optique du bord. C’est en revanche le premier embarquement d’Anne Doye et Denis Dausse.

Pour le reste, marins comme scientifiques, Tara Oceans est aujourd’hui une grande famille qui se décompose et se recompose sans cesse, mais tout ceci aura bientôt une fin, dans un peu plus d’un mois. Steffi Kandel-Lewis, biologiste embarquée dans le dernier leg en charge de la filtration, me confiait lors de notre soirée de départ de samedi soir, qu’après l’arrivée « Ce ne serait plus pareil, on ne verra plus l’équipage ». Steffi qui a embarqué deux fois depuis le début de cette expédition débarquait à New York, et ne retrouvera plus Tara maintenant qu’à quai à Lorient.

Cette escale à New York restera marquée avant tout par la visite de Ban Ki-moon à bord samedi. Marquée aussi par la découverte d’une mégalopole cosmopolite aux envolées architecturales vertigineuses, mais aussi paradoxalement à taille humaine. A New York on se parle, et de la chaleur circule naturellement entre ses habitants, dans ses rues. Surprenant.

Avec cette « descente » aux Bermudes, nous espérons retrouver un peu de chaleur avant de se lancer vraiment dans la Transat retour via les Açores. Il faisait en fin d’après-midi après le coucher du soleil O degré. Une raison largement suffisante pour se régaler ce midi d’une excellente tartiflette concoctée par Julien Girardot, le cuistot qui remplace depuis cette semaine Céline Blanchard. C’est le troisième embarquement de Julien depuis le début de Tara Oceans. Le premier dans le froid.

Vincent Hilaire

Ban Ki Moon en mer sur Tara

Une journée historique pour Tara Expéditions. Après une conférence de presse aux Nations Unies jeudi, pendant laquelle Eric Karsenti directeur scientifique a présenté l’expédition Tara Oceans, Tara a vécu aujourd’hui un événement qui fera date.
Ban Ki-moon, le secrétaire général des Nations Unies, dont le siège est à New York est venu à bord de Tara en début d’après-midi ce samedi.

Hier encore cette visite n’était pas certaine. Mais en fin d’après-midi l’information a été confirmée après que les services de sécurité des Nations Unies eurent fait un repérage de contrôle avant de donner leur feu vert.
Et c’est vers 14h ce samedi 11 février que Ban Ki-Moon accompagné de ses gardes du corps, de son épouse et de son porte-parole Eduardo del Buey est arrivé à la Marina de North Cove, à Battery Park. agnès b, Romain Troublé Secrétaire Général de Tara Expéditions ainsi que Loïc Vallette, capitaine l’ont accueilli sur le quai.
Les moteurs de Tara ronronnaient déjà depuis quelques minutes. La manœuvre de départ a été exécutée avec efficacité, et Tara a quitté en marche arrière la Marina de North Cove où il était amarré depuis presque une semaine.

Le visage souriant, Ban Ki-Moon écoutait avec passion les explications. Les mâts, les voiles puis le matériel scientifique. L’homme au pouvoir de plusieurs chefs d’Etat savourait visiblement cet instant.
Sous la conduite du capitaine, Tara descendait en un quart d’heure l’Hudson River avant d’embouquer finalement l’East River. Brooklyn Bridge puis le Upper Manhattan défilait sous les yeux d’un équipage déjà conquis par leur hôte qui n’hésitait pas à échanger avec les uns et les autres, en toute simplicité.

Puis Ban Ki-Moon est entré dans le carré, découvrant le ventre de la baleine. Un espace de vie particulier conçu pour les expéditions polaires. Accompagné d’Eric Karsenti, il a mesuré les enjeux de la mission et l’ensemble du matériel scientifique à bord. Il a ensuite passé un long moment à découvrir les images de ce monde inconnu du plancton dans le laboratoire de Tara.

Dans la perspective du prochain sommet de la Terre à Rio, il a insisté sur son engagement personnel envers la question des Océans et invité Tara Expéditions à contribuer à la définition de l’enjeu des océans pour l’humanité dans les divers espaces promus par les Nations Unies à Rio. Mais déjà le Chelsea Pier, le nouveau port d’attache de Tara, jusqu’à notre départ pour les Bermudes demain, pointait le bout de son quai. La manœuvre d’approche s’amorçait alors que Ban Ki-Moon finissait cette fois de découvrir le pont de Tara et ses winchs impressionnants.

Une dernière poignée de main avec agnès b, un salut à tout l’équipage le temps de dire en français « qu’il était très touché par cette visite » et le secrétaire général regagnait la terre ferme, nous laissant sur un nuage. Les larmes d’émotion dans les yeux d’agnès b, la styliste française mécène de Tara, attestait après cette visite du chemin parcouru par la goélette, ses partenaires, ses équipes de marins et de scientifiques, et cette fois il ne s’agissait plus de miles nautiques.

Vincent Hilaire

New York. 8 Millions d’habitants. Big Apple.

A New York, le temps ne compte pas. La vie ne s’arrête pas de battre. Le sommeil n’existe pas. Le bruit est partout, incessant. Les lumières ne s’éteignent jamais. 5 siècles après que la nef de Verazano, pilote de JehanAngo, armateur dieppois, ait recensé clairement cette terre sur le globe.

New York vous pousse, vous tire, vous porte, vous entraîne de toute sa puissance… et vous en donne également. Tara s’est posé comme une fleur au pied des tours en reconstruction, à la Marina de North Cove, au sud de Manhattan, nous sommes là pour quelques jours de rencontres.

A l’arrivée du bateau, « l’homme en noir » était là. L’élégance discrète d’Etienne Bourgois. Un sourire un peu timide, une chaleur humaine qui n’arrive pas toujours à tout dire, mais que l’on sent si forte. Son bateau en est la preuve et respire ses idées. La science, mais aussi le côté humain. Tara est à une charnière… Au pied des tours, il ne choque pas, il rassure. Big Apple ne cesse de voir passer du monde, ne cesse de s’enrichir de projets les plus fous. Tara est un de ces projets mené par une famille hors du commun. La mode, l’art, la science. Cela donne… Tara, posé  au pied  de Manhattan, près de la Statue de la Liberté.

Tout le monde est venu : Eric Karsenti, directeur scientifique de l’expédition, Colomban de Vargas, coordinateur scientifique, Romain Troublé, directeur des opérations, tous ceux qui portent depuis si longtemps ce projet à bout de bras. Tout le monde est venu pour parler de la vie des océans, des projets futurs. Encore quelques jours au pied de Manhattan et puis le retour vers Lorient, pour achever ce tour du monde incroyable.

Alain Giese

Journal de bord de Daniel Cron, Chef Mécanicien de Tara

“New York”! Une escale symbolique que beaucoup d’entre nous attendaient avec impatience; un nom qui cristallise les rêves depuis toujours… Et peut être encore plus particulièrement pour ceux qui comme moi découvraient cette ville pour la 1ère fois ; quelle expérience !

En prenant mon quart à 4h du matin, nous avons progressivement fait route vers l’embouchure de l’Hudson River. Puis au fur et à mesure du soleil émergeant, le ciel voilé de la nuit à fini par laisser place à un bleu intense ainsi qu’à d’incessants ballets d’hélicoptères touristiques et d’avions des aéroports environnants. Je découvre alors que ce que je pensais être des feux de balises en mer se révèlent être d’immenses buildings visibles depuis des heures distant pourtant de plusieurs dizaines de kilomètres !

Puis devant nos yeux écarquillés s’est alors déroulé un véritable spectacle qui ne laissa personne insensible, pas même le pilote du coin pourtant habitué depuis 10 ans…

Nous avons hissé les voiles entre les ferries si caractéristiques, puis toute voiles dehors, le soleil bien haut nous sommes aller lécher les pieds de la “grande dame” symbole de Liberté ; c’est un véritable cri qui nous a unit lorsque nous l’avons enfin aperçu au loin. Combien de fois l’avions nous imaginée, regardée dans des films et photos depuis tout petit…

Nous nous sommes alors retrouvés faisant route droit sur Manhattan. Face à nous une concentration de gratte-ciel immenses comparables à nul autre ailleurs dans le monde. Plus nous nous approchions, plus nos yeux s’écarquillaient devant cette mixité de formes, d’époques, et matériaux à la fois. Puis nous avons remonté l’East River passant de Lower Manhattan à l’Upper en sillonnant les abords des berges de Soho et Little Italy; occasion de voir des buildings mythiques tels que l’Empire State ou le Chrysler.

Puis demi-tour devant le siège des Nations Unis ; autre endroit symbolique pour Tara puisque la coque arbore fièrement le logo du “Programme des Nations Unies pour l’environnement”; c’est un véritable engagement !

La fin du parcours nous ramènera sur nos pas jusqu’à l’extrême pointe Sud de Manhattan le long de Battery Park, rejoignant l’Hudson nous finissons par mettre un terme à notre voyage en envoyant les amarres à terre dans la petite marina de North Cove où une foule bien sympathique nous attend déjà ! Un mélange de scientifiques, marins de relève et des principaux dirigeants de Tara Oceans venus spécialement de Paris pour l’occasion. On y voit entre autre Etienne Bourgois, Romain Troublé, Eric Karsenti, Rainer, Julien, Céline, Baptiste… une véritable famille qui donne le sourire à chaque retrouvaille, même si les dernières pour certaines datent parfois d’il y a près de 2 ans !

Nous sommes en réalité tout près de “Ground Zero”, là même où il y a quelques années s’effondraient les “Twin Towers” marquant ainsi a jamais le monde entier. Nous sommes pour ainsi dire à son pied et j’ai toutes les raisons d’y être encore plus sensible car je suis né un 11 septembre.

Enfin New York finira de me marquer puisque j’y débarquerai ici, peu après 3 mois et demi d’embarquement ; c’était long, c’était court ; difficile à définir mais en tous cas : que de choses vécues ! La coupe de l’America à San Diego, l’île perdue de Clipperton, la sauvage île Coco, la traversée du canal de Panama, Bélize et son Blue Hole le temps d’un tournage, l’île abandonnée de Savanna et son feu d’artifice improvisé du Nouvel An …

Mais au delà des paysages rencontrés et de l’engagement profond dans cette expédition scientifique, ce sont la richesses des diverses rencontres et expériences humaines qui resteront gravées.
Pour moi l’aventure prendra fin le 12 février en larguant les amarres de Tara au petit matin, avec cette même émotion à chaque fois difficilement explicable que beaucoup d’entre nous ressentent au moment des adieux.
Je suis content d’avoir pu vivre cette exceptionnelle expérience 3 ans durant, du chantier de préparation de Tara Oceans à aujourd’hui.
Mais dans tous les cas on se retrouve à l’arrivée à Lorient le 31 Mars! On vous attend!

Daniel Cron
Chef Mécanicien de Tara

Tara amarré au pied de Freedom Tower (NYC)

Ce dimanche, sous un soleil généreux compensant à peine les 2° C ambiants, Tara a commencé vers 6h30 ce matin son approche finale de New York City.

Les premiers gratte-ciel ont commencé à surgir de l’horizon, crevant la surface d’un océan vierge pour nous de toute construction depuis onze jours. Nous étions encore à 25 miles nautiques de New York, environ 45 kilomètres.

Excitation sur le pont, premières photographies mais « Big Apple » se laissait encore un peu désirer. Un pilote à la barbe blanche est alors monté à bord pour nous escorter dans le dédale des îles new yorkaises. Manhattan commençait à pointer le bout de son nez.

Plusieurs d’entre nous vivaient leur première arrivée sur cette partie de la côte Est des Etats-Unis et, cerise sur le gâteau, par la mer.

Nous avons passé le pont de Verrazano (deuxième fois dans l’histoire de la goélette polaire que ce pont était franchit) conduit cette fois par notre capitaine Loïc Vallette. Avec peu de vent mais un courant assez fort, l’approche se faisait en douceur. L’occasion pour le pilote, le captain Thomas G. Britton, de faire un peu mieux connaissance avec l’histoire de Tara et d’être impressionné par le chemin déjà parcouru depuis le début de Tara Oceans, et par l’expédition de Tara en Arctique de 2006 à 2008.

Tout en contrôlant que nous embouquions bien la rivière Hudson sans se faire prendre par le trafic des ferries entre Staten Island et Manhattan, il nous a offert quelques cigares, signe de son admiration.

Puis nous avons entendu sur le pont « La Statue de la Liberté ! ». Il n’en fallait pas plus pour réveiller l’ardeur des paparazzis du bord engourdis par la fraîcheur matinale. Série de clichés devant le symbole américain internationalement connu puis Tara s’est engagé dans l’East River.

Le pont de Brooklyn Bridge, un tour devant le siège des Nations Unies, dans Upper Manhattan, pour une photographie souvenir historique.

Finalement, nous avons redescendu l’East River affalé les voiles, et pris la direction de Battery Park, pour la Marina de North Cove. La visite touristique s’achevait et la manœuvre finale se préparait. Installation des pare battages, mise à poste des amarres. Le courant rendait l’entrée de cette petite marina au pied de Freedom Tower, délicate. Après un tour d’observation Loïc Vallette et le pilote ont pris la direction de cette bouche d’entrée. Un dernier « virage » à bâbord et Tara était rapidement immobilisé le long d’un quai en bois, au pied de Ground Zero. C’est là que nous resterons pendant toute notre escale avant de repartir pour les Bermudes le 12 février prochain.

Vincent Hilaire        

Tara vogue sur le Gulf Stream

De par sa forme sphérique, la Terre reçoit plus de rayonnement solaire dans les zones tropicales que dans les zones tempérées et sub polaires. Une telle situation entrainerait inévitablement sur le long terme le réchauffement intense de la zone intertropicale et une glaciation des zones à plus hautes latitudes. Heureusement pour la vie sur Terre, les vents et les courants marins répartissent cette chaleur sur l’ensemble de la planète. Ainsi il existe une circulation océanique de surface et de fond qui transportent les excès ou les déficits de chaleurs d’une région à l’autre.

Le Gulf Stream est le nom de l’un de ces courants majeurs de surface qui transporte le long de la côte Est des Etats-Unis de l’eau chaude venue de l’Atlantique équatorial par le courant des Bahamas et du Golfe du Mexique par le courant de Floride.

Au niveau du Cap Hatteras, il rencontre le courant froid du Labrador et s’incurve vers l’Est. A ce niveau là, le contraste de température entre le Gulf Stream et le courant du Labrador est si fort, d’une amplitude de 15°C, et si profond (plus de 1 000 m) que la frontière a été nommée par les océanographes le Mur du Nord (The Northern Wall ). Il transporte alors jusqu’à 150 millions de mètres cube d’eau par seconde à une vitesse de près de 10km/h.

Des instabilités prennent naissances et ce grand fleuve chaud forme des méandres qui peu à peu se transforment en de véritables tourbillons enfermant de l’eau chaude qui s’échappe dans l’eau froide vers le Nord ou au contraire enferme de l’eau froide qui s’échappe vers le sud dans les eaux chaudes.

Ces tourbillons de quelques dizaines de kilomètres de diamètres et jusqu’à 1 000 m de profondeur se déplacent ensuite pendant plusieurs mois en se mélangeant tout doucement avec les eaux environnantes.

Plus à l’Est, une fois passé le rift médio atlantique, le Gulf Stream se divise en deux, une branche vers le nord et l’Europe formant le courant Nord Atlantique et une branche vers le Sud formant le courant des Canaries. Une partie des eaux de ce courant s’enfonce dans les profondeurs vers 400 m constituant des eaux modales dans lesquelles sont entraînés les éléments minéraux et organiques dont le carbone anthropogénique. Ces deux derniers courants de surface et profond repartiront vers l’Ouest pour éventuellement réalimenter le Gulf Stream en surface et en profondeur au cours d’un voyage allant jusqu’à quelques dizaines d’années pour les eaux modales.

L’ensemble de cette circulation transporte des quantités énormes d’éléments comme les nutriments et les organismes marins. Le plancton doit donc s’adapter à des conditions changeantes lors du transport ou disparaître. Selon la destination prise par la parcelle d’eau que ces organismes occupent, les populations et leurs descendances seront soient perdues, piégées dans des tourbillons, soient ils seront transportés jusqu’en Europe, voir jusqu’au Spitzberg ou alors ils seront réinjectés dans le Gulf Stream.

De nombreuses études ont porté sur le transport des nutriments ou des grands organismes marins du zooplancton et poissons mais très peu ont porté sur le transport des organismes plus petits, des virus au phytoplancton.
Lors de la mission Tara Oceans dans le Gulf Stream, l’équipe de scientifiques a cherché à dresser un premier état des lieux du transport de l’ensemble de la biodiversité (des virus au zooplancton) en échantillonnant dans les points clés de la circulation. Ces points clés ont été définis en combinant l’analyse des cartes satellites de température et de hauteur de la mer (altimétrie) avec une série de profils verticaux (0-1 000m) à travers le courant. Ainsi, nous avons pu identifier et échantillonner le cœur du courant du Gulf Stream tant en surface que dans les eaux modales à 400 m de profondeur ainsi que les eaux du courant du Labrador.

Lars Stemmann, chef de mission
Daniele Iudicone, chercheur océanographe

600ème plongée de la rosette

Le 30 janvier 2012 restera une date importante pour l’expédition Tara Oceans. A l’occasion de la station longue d’hier, la 144ème depuis le début de l’expédition, une 600ème plongée de la rosette a eu lieu, orchestrée par son concepteur, l’ingénieur océanographe Marc Picheral. Une aventure dans l’aventure, une belle histoire.

Avant Tara Oceans, il y en avait déjà eu à bord de la goélette des immersions de bouteilles de Nansen ou de Niskin, pour mesurer la température, la profondeur et la salinité. Lors de l’expédition Erebus par exemple, un océanographe du laboratoire de Villefranche-sur-mer, en avait déjà réalisées un certain nombre aux côtés de Jean-Louis Etienne.

Avec Tara, la goélette renoue avec la science. Notamment à l’occasion de la mission Tara Arctic (2006-2008). Tara devient l’une des « ressources océanographiques » déployées par Jean-Claude Gascard dans le cadre du programme scientifique européen Damoclès pendant l’Année Polaire Internationale.  Pendant les 500 jours de dérive polaire, des centaines de CTD (conductivity, temperature, depth) sont menées à bien sur la banquise.

Avec Tara Oceans (2009-2012) on change de dimension. « Lorsque le projet de l’expédition commençait à se préciser, Gaby Gorsky, aujourd’hui directeur de l’observatoire de Villefranche sur mer (CNRS), Eric Karsenti m’a demandé de réaliser une expertise pour mettre au point un outil que nous utiliserions de façon intensive et qui ferait appel à ce qui se fait de mieux aujourd’hui en termes de capteurs ».

Marc Picheral, ingénieur de Villefrance vient alors à bord de Tara, une première fois en mai 2008. Un tour des travaux nécessaires est fait. Il faut aménager le portique et surtout créer un instrument qui globalement s’adapte aux dimensions et aux contraintes de la goélette. Un véritable défi technique et technologique. « Un choix fondamental a été fait, ne pas prendre l’option de transmission des données en temps réels à chaque plongée, ce qui a permis de choisir un câble deux fois plus solide, pour ne prendre aucun risque de perte ». Une fois remplie d’eau, celle qu’on appelle aujourd’hui « la rosette » pèse tout de même 250 kilos, que l’on doit arracher quelquefois à plusieurs milliers de mètres de profondeur.

Est venu ensuite la question des capteurs, les exigences des scientifiques étaient très élevées. Des débats ont eu lieu, et sur ces bases à partir du printemps 2009, Marc a une feuille de route et peut créer un objet qui intègre les capteurs retenus dans les contraintes déjà définies lors de l’expertise de mai 2008.

La plupart des capteurs seront fabriqués aux USA, et un conçu à Villefranche : le profileur de vision marine, qui sert à compter et à mesurer le zooplancton.

L’expédition Tara Oceans part en septembre 2009 de Lorient. Le « bébé » de Marc sera chargé à bord le 10 octobre, à Nice.

600 plongées plus loin, il se porte donc très bien. La qualité des résultats est toujours là. Les onze capteurs et le profileur réalisent toujours à chaque plongée, comme des métronomes, leurs 24 mesures à la seconde. A chaque plongée à 1000 mètres par exemple, ce sont donc 240.000 données qui sont enregistrées, en dehors de l’eau collectée.

« Ce qui est très important aussi c’est que nous avons réussi avec les différents capitaines et les marins à mettre au point des systèmes de mise à l’eau très sécurisés par des jeux de poulies et deux amortisseurs, qui nous garantissent le maximum de sécurité et nous permettent aussi de repousser les limites opérationnelles. Des CTD par 25 nœuds aujourd’hui sont régulièrement réalisées, et en plus de deux ans, la rosette n’a subi qu’un choc sans gravité.

Mais le bébé a un papa et aussi une maman à bord. Avec Sarah Searson, ingénieur océanographe de Nouvelle-Zélande ils sont à son chevet depuis plus de deux ans, se relayant d’étape en étape, certainement l’une des autres clés de ce succès.

Au fait une petite précision qui ne vous surprendra guère, il y a quelques jours Marc Picheral a reçu le Cristal 2012 du CNRS pour son travail en matière d’océanographie. Cela méritait bien aussi une petite célébration sur le pont arrière de Tara hier, à minuit.

Vincent Hilaire

Log de Catherine Chabaud embarquée sur Tara jusqu’à New York

Bonjour à tous,

Comment vous exprimer le bonheur d’être là, à bord de Tara, dérivant au large du cap Hatterras, si ce n’est en vous parlant du privilège que je ressens d’être au plus près de l’exploration des océans, de la connaissance, de partager des moments finalement très simples, avec les découvreurs de l’infiniment petit, de ces « poussières de mer », pour reprendre la belle image d’Anita Conti quand elle parlait du plancton.
Je les trouve touchant ces biologistes, ingénieurs océanographes, spécialistes des bactéries ou des protistes, qui manipulent leurs  instruments de prélèvements avec d’infinies précautions, recueillent la semence océane finalement dérisoire et pourtant si riche et si fragile au fond de leurs filets. Je ne peux pas m’empêcher de penser aux gestes des enfants explorant l’estran, avec un seau et une pelle et collectant crevettes, crabes, coquillages et lambeaux de laminaires.

Ce jeu d’enfant est devenu un pan de leur métier : aller prélever  l’infiniment petit de l’océan à la source. Les micro-organismes collectés après filtrages, ne sont pas abandonnés dans un coin du jardin, mais sont précieusement conservés dans des flacons ou petits tubes, déjà étiquetés de leur code barre (et là je ne peux m’empêcher de penser aux tubes de l’infirmière venue me faire une prise de sang). Quelques gouttes de formol pour certains, la congélation pour d’autres, et ces précieux échantillons prendront l’avion à la prochaine escale, direction l’un des 21 laboratoires européens ou américains impliqués dans Tara Oceans.

Ce dimanche après-midi, le vent a enfin un peu molli, la mer a cessé de faire rouler la grosse baleine, le groupe électrogène nécessaire pour actionner les 2100 mètres de câble indispensables à l’immersion de la « rosette », des « bongos » ou du « régent », a bien voulu redémarrer (suite aux bons soins de Daniel, le « chef mec » et de Loïc, le skipper).

Tara a rejoint le waypoint fixé par Lars Stemmann, océanographe-biologiste et chef de mission sur cette étape, et Daniele Iudicone, océanographe-physicien et l’un des coordinateurs de Tara  Oceans. Nous voici donc surplombant le « corps » du Gulf Stream pour lequel ils sont tous venus. Ce courant chaud qui débite en ces lieux 55 millions de mètres cubes d’eau par seconde, soit 5 000 fois le  débit du Rhône ou 300 fois le débit de l’Amazone, intrigue et passionne.

Quels sont les différentes espèces de micro-organismes, des virus aux larves de poissons, qui l’habitent ? Comment évoluent-elles au cours de leur voyage portées par ces masses d’eau chaude ? Quels sont les organismes qui vont survivre dans ces anneaux d’eau chaude qui se « détachent » du Gulf Stream et s’isolent au sein des eaux froides du courant du Labrador plus au nord ?

A bord, les observateurs que nous sommes, comme à terre les médias ou les enfants, pressent les femmes et hommes de science de questions ? Quels sont ces micro-organismes que l’on voit gesticuler au fond du réceptacle ? Peut-on les voir au microscope ? Avez-vous découvert de nouvelles espèces ? Que vous enseignent Tara Oceans ? Mais les femmes et hommes de science, savent avant tout qu’ils ne savent pas, « il faut attendre », « cela peut prendre des années », « l’analyse des premiers échantillons de quelques stations nous révèle un grand nombre de gènes inconnus ».

On voudrait en savoir plus, tout de suite. Mais à les écouter, à les interroger les uns les autres, je comprends que la richesse de  Tara Oceans est aussi dans la vision globale qu’elle permet de tirer des 144 stations déjà effectuées autour de la planète, dans le travail collectif qui associe biologistes, océanographes, biologistes moléculaires, bio-informaticiens, dans le partage de la science avec le plus grand nombre. De les voir prendre autant de soin, avoir autant d’attention pour cet infiniment petit des océans, je comprends aussi plus que jamais à quel point la mer est précieuse.

Le soleil vient de se coucher, la collecte va se poursuivre une partie de la nuit semble-t-il, car il faut profiter de ce temps calme avant le prochain coup de vent. Sur le pont, on commence à empiler les couches, car la température a chuté à 10°. Et les filets et la rosette continuent leur ronde.

Bon vent à tous !

Catherine Chabaud

Tara tourne la page Savannah

A dix heures locales ce matin, Tara et son équipage composé de quinze personnes, a descendu la rivière Savannah pour rejoindre l’Océan Atlantique nord. Cap sur New-York avec au programme deux nouvelles stations scientifiques dont l’une dans le célèbre courant chaud du Gulf Stream.

La brume, épaisse ce matin, s’est levée une heure avant notre départ. Longtemps les piliers de l’Eugene Talmadge Memorial bridge sont restés dans le coton. Après le traditionnel coup de corne de brume annonçant un départ imminent, et au moment où Loïc Vallette le capitaine de Tara lançait sa marche arrière, le soleil avait définitivement pris le dessus. Lentement la coque grise s’est décollée en douceur du quai longeant la « River street ». La marée était légèrement descendante.
 
Les opérations habituelles se sont enchaînées. Le pneumatique a été remonté à bord et arrimé. Les pare-battages et les aussières remisées jusqu’à la prochaine escale.

En à peine deux heures accompagnés par des sternes en quête de nourriture, survolés quelquefois par des pélicans, nous avons rejoint l’océan Atlantique. Mer calme, léger flux de vent sud-est des conditions idéales pour une première nuit en mer.

Pour cette étape « Gulf Stream » il y a principalement des français à bord, également une cubaine et une allemande ainsi qu’un italien. La langue anglaise sera de rigueur comme toujours pour accomplir au mieux cette nouvelle étape de notre mission scientifique autour du monde.

Ce soir, nous sommes sous voiles, toute la toile a été établie : grand-voile, misaine, trinquette et yankee. Nous progressons au milieu de la mer des sargasses à un peu plus de six nœuds, déjà poussé certainement par une partie de ce « Gulf Stream ». Une partie seulement parce que selon Lars Stemmann, notre chef de mission, vu la puissance de ce courant chaud qui remonte des tropiques avant de traverser l’Atlantique nord nous saurons tout de suite quand nous serons dans son flux.

« Le Gulf Stream a une puissance comparable au débit de 300 fleuves Amazone, ou de 5 000 Rhône. Son débit moyen est de 55 millions de m3/s », nous expliquait-il hier soir lors d’un premier briefing. Un courant auquel on doit notre climat en Europe. C’est un acteur important de la circulation globale de l’eau sur notre planète. 

Avant d’effectuer notre première station, la 144ème depuis notre départ de Lorient il y a plus de deux ans, nous devrions parcourir environ 400 miles et dépasser le cap Hatteras, ou le Gulf Stream vient lécher la côte.
La première station devrait avoir lieu après deux jours de navigation, le 28 ou le 29 janvier. Ce sera une station longue exclusivement consacrée au Gulf Stream. La seconde, trois jours plus tard, nous amènera au dessus d’un tourbillon chaud, un « eddy » évoluant cette fois dans un courant froid venant du Labrador. Seuls dix petits jours de mer nous séparent de la « North Cove Marina » de New-York, à Battery Park.

Vincent Hilaire

Tara bientôt dans le Gulf Stream, par Catherine Chabaud

Tara est arrivé vendredi 20 janvier à Savannah, au nord de la Géorgie, dans le sud-est des Etats-Unis. Ce jeudi, la goélette larguera les amarres pour rejoindre New-York et prélever durant l’étape des échantillons d’eau de mer au cœur du Gulf Stream naissant. Parmi les 15 membres d’équipage, la navigatrice et journaliste, Catherine Chabaud, embarque sur cette étape, et retrouve Tara avec un bonheur non dissimulé.

Tous ceux qui sont revenus naviguer sur Tara le savent, retrouver la « baleine » est toujours un moment émouvant. On cherche d’abord ses deux mâts, de même taille, avec leur tâche orange fluo en tête, puis une fois repérée la mâture, on aperçoit les flancs arrondis et hauts sur l’eau. Et reviennent alors les émotions vécues à bord, les skis que l’on déchargeaient avec l’équipe des Montagnes du Silence, au départ de la Route de Shackleton, en Géorgie du Sud, la navigation dans les glaces de la péninsule antarctique, les longues heures d’attente sur le pont, à l’avant, avec le photographe Sebastiao Salgado, dans l’attente de l’apparition d’un léopard de mer, les conversations dans la timonerie ou dans le carré…

Avec Tara Oceans, le pont s’est encombré d’une cabane, le local « humide », qui permet aux scientifiques de filtrer l’eau de mer remontée par la « rosette », qui siège elle  aussi sur le pont à l’arrière. Une cabine est transformée en laboratoire « optique » : les scientifiques passent leurs échantillons de micro-organismes fraîchement prélevés sous l’œil des microscopes, des appareils photos et caméras.

Une chose m’a frappée depuis mon embarquement il y a deux jours : dans les expéditions que j’ai vécues à bord auparavant, en Géorgie du Sud ou en Antarctique, les  stars s’appelaient icebergs, manchots, otaries, et on les photographiait, filmait, sous toutes les coutures. Aujourd’hui, avec Tara Oceans, les stars ont pour noms virus,  bactéries, diatomées, copépodes… Elles font l’objet de toutes les attentions, alimentent toutes les conversations. Un écran les passent en boucle sur une cloison du carré, où ces « poussières de mer », invisibles pour la plupart à l’œil nu, affichent leurs formes si originales et belles.

Dans les jours qui précèdent le départ, c’est l’effervescence à bord : les scientifiques de ce « leg » (étape), préparent leurs tubes, selon le protocole défini au préalable  pour l’ensemble de l’expédition ; avec Loïc Valette, le capitaine, ils analysent les cartes des courants et étudient quel sera le lieu idéal des « stations » du leg ; le matin,
Tara reçoit la visite de collégiens et lycéens de Savannah ; mardi matin, je faisais partager cette expérience aux conseillers du Conseil Économique Social et Environnemental, en direct par Skype ; mardi après-midi, les deux chefs scientifiques de l’étape, Lars Stemman et Daniele Iudicone, présentaient les travaux de Tara Oceans à l’université de Savannah ; et le soir, apéro pour l’équipage, Marc Picheral, ingénieur de recherche au laboratoire océanographique de Villefranche, venait  d’apprendre que le CNRS allait lui remettre le « Cristal », la plus haute distinction pour les ingénieurs de recherche.

Ce jeudi, nous descendrons la Savannah River, à l’instar des porte containers qui transitent par ce que l’on tient pour le deuxième port de commerce des Etats-Unis. La  mer est à une vingtaine de milles et nous devrions avoir des vents portants pour ce départ.

Bon vent à tous et à très bientôt depuis le large !

Catherine Chabaud

Choc thermique

La dernière station longue de cette étape « Panama-Savannah » vient de débuter dans une fraîcheur que n’avait plus connu Tara depuis des mois. Mais alors que sur le pont les scientifiques semblent regretter le soleil de plomb qui nous suivait depuis le Panama ; sous la coque de Tara, le courant qui nous porte est toujours placé sous le signe des tropiques.

En entrant dans le Golfe du Mexique, nous étions déjà passés d’une chaleur étouffante à un doux été des plus agréables. Mais ce week-end, en passant le cap fatidique de la Floride pour remonter cap au Nord, le choc thermique fut bien plus violent.

Sur le pont, les gilets et les chaudes vestes de quart sont de sortie et les couettes retrouvent leur place dans les cabines. En moins de 48 heures, nous avons tout simplement perdu dix degrés. Et ça ne fait que commencer…

Mais curieusement, sous nos pieds, l’eau semble être restée à l’heure tropicale, tournant toujours autour des 25 degrés, alors qu’à quelques kilomètres de nous, le long des côtes, la température de l’eau n’est que de 15 degrés. Ainsi, entre la précédente station dans le golfe du Mexique et celle-ci, entre la Floride à l’Ouest et les Bahamas à l’Est, le courant qui nous porte garde presque toute sa chaleur. Un courant que les scientifiques à bord n’ont pas cessé d’étudier entre ces deux stations.

Durant toute la semaine, comme une routine, chaque matinée était ainsi dévolue à de courtes « stations » en miniature. Avec au programme : CTD (données physico-chimiques de l’eau), Bongo (filet prélevant les espèces les plus volumineuses entre zéro et 500 mètres), parfois TSRB (pour Tethered Spectro Radiometer Buoy, capteurs utilisés pour analyser la couleur de l’océan), et enfin prélèvements d’eau de surface pour l’étude du phytoplancton, ainsi que pour fournir des sujets photographiques à Gabriella dans le labo sec.

Autant dire que ce courant qui nous aura porté tout au long de ce leg et qui deviendra bientôt le Gulf Stream aura été scruté jour après jour avec attention par l’équipe scientifique. Les marins, eux, à défaut de l’étudier, ont bel et bien ressenti ce fameux courant, Loïc en tête. « C’est flagrant : normalement, avec deux moteurs et face au vent, on avance en moyenne à cinq nœuds. En passant le canal de la Floride, on est monté jusqu’à huit nœuds et demi ! ».

De quoi nous donner une belle avance sur le programme de cette dernière semaine en mer, même si nous voilà maintenant à l’arrêt pour les deux jours et deux nuits de cette station longue. Ensuite, tout le monde compte encore un peu sur ce courant bienveillant pour nous amener dès la fin de la semaine à bon port. Celui de Savannah, en l’occurrence.

Yann Chavance

Un leg (étape) au fil de l’eau

Après avoir longé les côtes du Panama jusqu’au Mexique, en passant par le Belize et sa parenthèse cinématographique avec Yann Arthus Bertrand, Tara se lance maintenant dans le Golfe du Mexique. Les choses se précipitent, nous entrons enfin dans le cœur scientifique de ce leg. Une remontée vers le froid placée sous le signe des courants marins.

Pour Loïc, le capitaine, ce leg était vraiment coupé en deux. « Il y a eu une première partie avant le Belize, qui a été plutôt tranquille pour nous. Mais à partir de maintenant, on reprend un planning un peu plus serré ». Il faut dire que cette première partie a laissé l’équipe scientifique un peu sur sa faim. Après une unique station courte en sortant du Canal de Panama, la rosette est restée bien sagement sur le pont, faute d’autorisations de prélèvements. Maintenant que Tara arrive en vue des eaux américaines, les choses vont pouvoir changer, avec deux stations de prélèvements longues, l’une au beau milieu du Golfe du Mexique et l’autre le long de la Floride.

Particularité de ce leg : Tara se laissera porter tout du long par les courants marins. Après avoir suivi le courant des Caraïbes, devenant le courant de Yucatan en entrant dans le Golfe, le « Loop current » nous remontera vers la côte Est en devenant le courant de la Floride. Ce dernier, rejoint par d’autres courants, formera le fameux Gulf Stream. « Pour nous, c’est la possibilité de suivre les mêmes masses d’eau et l’évolution des organismes qu’elles transportent, explique Emmanuel, le chef scientifique de ce leg. Ces organismes font tous partis du même système, donc d’une certaine manière cela nous permet d’étudier les changements de diversité, de quantité d’organismes dans un système qui est connecté ».

Pour suivre le plus précisément possible ces courants, l’équipe scientifique peut se fier aux cartes satellites qu’elle reçoit. Température de l’eau, niveau de la mer ou concentration de phytoplancton, chaque carte met en relief le courant sinueux qui remonte vers la côte Est. Un tracé qui se superpose parfaitement avec l’itinéraire de Tara. Mais deux seules stations longues pour un aussi long chemin, est-ce bien suffisant ? « Tout au long de notre parcours, en plus des stations, nous avons prévu au moins six ou sept profils CTD » réplique Emmanuel.

Concrètement, une CTD (pour Conductivity-Temperature-Depth) permet de relever une multitude de facteurs : conductivité, température et profondeur, comme son nom l’indique, mais aussi salinité, concentration en oxygène ou encore fluorescence. Après avoir plongé la rosette, les chercheurs ont alors accès à un véritable profil détaillé des caractéristiques de l’eau que nous traversons. « De plus, même s’il n’y a pas de prélèvements, une caméra nous dévoile la distribution du zooplancton, en nous donnant une idée de la quantité et des espèces présentes » reprend le scientifique Franco-israélien.

Ces nombreuses CTD permettront donc de suivre les masses d’eau pour faire le lien entre les deux stations longues, offrant une vision globale de ces fameux courants. Mais la disposition de ces deux stations n’est pas uniquement motivée par l’étude des courants. Dans le Golfe du Mexique, la station longue se déroulera non loin d’un triste souvenir pour les océans : l’explosion de la plate-forme pétrolière Deepwater Horizon, qui causa en avril 2010 une des plus terribles marées noires aux Etats-Unis.

« Apparemment, on ne trouve plus aucune trace de la catastrophe dans l’eau, mais il sera peut-être possible d’en retrouver dans les micro-organismes marins » s’interroge Emmanuel. Comme souvent, il faudra attendre des études plus poussées à terre pour répondre à cette question. Pour les scientifiques à bord, ce leg offre donc de multiples axes de recherches.

Mais pour les marins, la remontée vers Savannah revêt un aspect bien plus symbolique. « En dépassant la Floride, on va rencontrer un climat plus rude, avec du vent froid qui pourra venir du Nord, explique Loïc. Pour Tara, c’est le leg qui signe la fin de l’été ! ». Un été qui aura duré près d’un an.

Yann Chavance

Tara vu du ciel

Au fil des stations qui se succèdent, certains évènements viennent parfois rompre la routine de la vie à bord. Cette fois, ce fut la visite des caméras aériennes de Yann Arthus Bertrand qui vint retrouver Tara au-dessus des eaux turquoise du Belize. Souriez, vous êtes filmés…

La rencontre était prévue de longue date. Pour leur prochain film intitulé « Planète Océans », Yann Arthus Bertrand, le célèbre photographe français, et Michael Pitiot, réalisateur de la série documentaire « Tara Oceans, Le monde secret », avaient souhaité consacrer une séquence à notre expédition. Sur notre route de Panama à Savannah, le point de rendez-vous était tout trouvé : le somptueux Blue Hole, au Belize.

Rendue célèbre par Jacques-Yves Cousteau qui l’explora à bord de la Calypso en 1971, cette gigantesque faille sous-marine semble en effet destinée aux prises de vues aériennes. Avec ces 300 mètres de diamètre, ce cercle presque parfait d’un bleu profond tranche avec le reste du récif aux eaux turquoises. Portée par de bons vents, Tara arriva avec une bonne journée d’avance en vue du « Lighthouse Reef », l’atoll qui abrite ce fameux « trou bleu ». Après une demi-journée sous forme de répétition générale passée à repérer les lieux pour le lendemain, Loïc décréta le quartier libre pour les quelques heures restantes.

Un débarquement pour tous sur la petite île d’Half Moon Cay, devant une plage de carte postale. Pour les uns, ce fut l’occasion d’une marche paisible sur les petits sentiers de l’île, menant à un observatoire ornithologique perché sur la canopée, entouré d’une cacophonie de fous à pieds rouges et de frégates superbes. Pour les autres, le récif aux eaux translucides était une invitation trop belle à la plongée, nageant entre les coraux et les raies.

Le soir, retour sur Tara au mouillage non loin de là : Loïc, déjà en contact avec l’équipe de tournage, briefe une dernière fois tout l’équipage sur la journée du lendemain. Sous les yeux d’une multitude de requins tournant dans la lumière des projecteurs du pont arrière… Au petit matin, la première équipe est déjà fin prête, vérifiant une dernière fois son matériel. Ce sont les plongeurs qui entameront le bal. Bouteilles pleines, Gabriella, Lucie, Emmanuel et Daniel embarquent sur les deux zodiacs menés par Vincent et François. Direction le Blue Hole pour la première séquence de la journée. Une fois l’hélicoptère en vol stationnaire au-dessus de leur tête, les chanceux du jour plongent à la lisière du trou, le fond passant en quelques secondes de trois à 120 mètres de profondeur. Les images dans la boite, l’hélicoptère revient alors sur Tara, où le reste de l’équipage s’apprête à plonger la rosette sous la surface. Le ballet bien rodé d’une station modèle commence, avec Loïc comme chef d’orchestre, en contact permanent par VHF avec l’hélicoptère qui nous scrute de ses caméras. Enfin, une fois l’équipe au grand complet, dernière séquence de la journée : Tara met les voiles. Tout le monde s’active sur le pont pour que le voilier fende les vagues comme il se doit. Au large du récif qui s’éloigne peu à peu dernière nous, l’hélicoptère tourne encore quelques minutes autour du navire dans le vacarme de ses rotors.

Après cette petite parenthèse au parfum hollywoodien, la voix de la science nous rappelle enfin à l’ordre : cap sur la prochaine station, prévue dans quelques jours dans le Golfe du Mexique. Deux jours et deux nuits de prélèvements nous attendent. Et cette fois, ce ne sera pas du cinéma.

Yann Chavance

Deux stations, deux équipes

Nouvelle année, nouvel océan, nouveau leg (étape), nouvelle équipe : même objectif. Pour les sept scientifiques fraîchement embarqués sur Tara, le canal de Panama a constitué un parfait passage de relais entre les deux équipes : la première station de ce nouveau leg ressemble à s’y méprendre à la dernière du leg précédent.

Juste avant d’entrer au Panama, le chef scientifique Gabriele Procaccini et son équipe avaient pu obtenir au dernier moment les autorisations pour faire quelques prélèvements à l’entrée du canal, côté Pacifique. Une semaine plus tard, c’est l’équipe menée par Emmanuel Boss, le chef scientifique de ce nouveau leg, qui lance la seconde partie de l’expérience : une autre station de prélèvements, mais cette fois à la sortie du canal, côté Atlantique. « Nous cherchons à comparer la distribution et la diversité des organismes de chaque côté, explique Emmanuel, professeur d’océanographie à l’Université du Maine. Lorsque le détroit du Panama s’est fermé, il y a peu de temps dans l’histoire de la Terre, deux populations d’organismes similaires ont été séparées, chacune dans un océan. C’est intéressant pour nous de voir comment ces populations ont évolué depuis, tant d’un point de vue génétique qu’au niveau de la diversité ».

Mais pour le chef scientifique franco-israélien, la position stratégique de ces deux stations pourrait également apporter d’autres enseignements : le canal de Panama, à peine vieux d’un siècle, a rouvert artificiellement ce détroit. « Les bateaux relâchent de l’eau d’un côté à l’autre, sans parler des espèces qui s’attachent aux navires durant leur traversée : cela pourrait peut-être modifier la distribution des espèces de chaque côté ».

Pour avoir la réponse à cette question, il faudra comme toujours attendre les études génétiques à terre, effectuées à partir des prélèvements des stations. Pour l’heure, il s’agit donc pour la nouvelle équipe scientifique de continuer le travail de ses prédécesseurs, en entamant sans accroc cette première station.

Heureusement, parmi les nouveaux venus, certains sont des habitués de Tara. Marc, qui s’active avec Sarah autour de la rosette, totalise neuf mois à bord. Lucie, qui remplace Noan aux filtres, en est à son troisième leg. Autre habituée, Gabriella investit quant à elle le labo sec. Une grande expérience du déroulement des stations sur Tara qui profite à tous ceux qui posent pour la première fois le pied sur le pont arrière : de quoi faire une transition parfaite entre les deux équipes. Dans le labo humide, le biologiste barcelonais Francisco cède ainsi sa place à une compatriote, Beatriz. Pour compléter l’équipe, Halldor, de l’EMBL, et Olivier, du Génoscope, sont sur tous les fronts pour prêter main-forte à tout ce petit monde, sous l’œil de Vincent, seul nouvel arrivé côté marins après le départ de notre mousse favori, Baptiste. Au final, les gestes deviennent bien vite des automatismes, et cette nouvelle équipe termine cette fameuse première station en un temps record. Pari réussi.

Yann Chavance

D’un océan à l’autre

Durant le long périple de Tara depuis son départ de Lorient en septembre 2009, le voilier-laboratoire a traversé bien des lieux mythiques, des étapes qui font date lors d’une si longue expédition. La traversée du Canal de Panama fait désormais partie de cette longue liste. Partis le matin de l’océan Pacifique, nous voici maintenant de l’autre coté du continent, voguant dans les eaux de l’Atlantique. Chronique d’une traversée vers l’autre monde.

 

 

7h00 Le calme de la nuit laisse la place au vacarme si familier des moteurs mis en marche. Doucement, la lourde coque se met en mouvement, illuminée par les premiers rayons du soleil.
 
7h15 Aux abords d’une petite bouée, un rapide bateau nous accoste. À son bord, le pilote panaméen qui nous accompagnera une bonne partie de la journée. Sur le pont de Tara, il guidera Loïc Valette, notre capitaine, lors des manœuvres dans les écluses ou il lui indiquera les passages difficiles.
 
7h20 Nous arrivons aux premières bouées signalant le début du Canal. Un périple de près de 80 kilomètres vient de débuter. Nous voici prêts à traverser un continent.
 
7h45 Tara passe sous le « Pont des Amériques », qui fut pendant longtemps le seul moyen de franchir le canal d’un côté à l’autre. Ici, les deux rives semblent se rapprocher pour guider notre route : l’estuaire se transforme en canal.
 
8h20 Les premières écluses commencent à apparaître au loin. Le soleil se met à réchauffer le pont et ses occupants, de plus en plus nombreux à se presser au bastingage.
 
8h55 Nous voici dans les écluses de Miraflores. Un coup de téléphone nous apprend que nous sommes désormais sous le feu des projecteurs, la webcam du Canal braquée sur nous, diffusant l’image de ce drôle de bateau à travers le monde.
 
8h56 Les amarres sont jetées, les portes se ferment, laissant derrière nous l’océan Pacifique. Devant nous, un immense cargo rouge ferait passer Tara et ses 36 mètres pour une simple barque. Imperceptiblement, l’eau élève les deux navires de quelques mètres.
 
9h35 Nous passons dans la seconde chambre. Le ballet des portes colossales s’ouvrant sur notre passage avant de nous emprisonner reprend de plus belle, sous l’œil blasé de quelques pélicans.
 
9h50 Les dernières portes s’ouvrent devant le nez de Tara. Nous pénétrons dans le lac de Miraflores, plein gaz vers la prochaine des trois écluses du canal.
 
10h30 Nous voici repartis dans le jeu d’ascenseur aquatique des écluses, celles de Pedro Miguel cette fois. Seulement deux portes à passer, pour nous amener au niveau du lac Gatún, 26 mètres au-dessus du niveau de la mer.
 
10h50 L’équipage largue les amarres qui retenaient Tara au quai des écluses. Le béton et l’acier laissent place à la végétation luxuriante sur les berges.
 
11h05 Nous passons sous le « Pont centenaire ». Sous un soleil de plomb, la nouvelle équipe scientifique fraîchement embarquée commence à préparer leur première station, prévue dès le lendemain, vérifiant une dernière fois la rosette ou le labo humide.
 
12h00 Le lac Gatún et sa multitude de petits îlots s’ouvrent à nous. Loïc et le pilote panaméen guident les 120 tonnes de Tara à travers les bouées du chenal.
 
13h30 Après un repas sur le pont, c’est le moment du briefing d’accueil à bord, même si parmi les nouveaux venus se trouvent pas mal d’habitués de Tara. L’équipe scientifique enchaîne alors sur une petite mise au point sur le déroulement et les enjeux des stations de ce leg.

14h40 Petit imprévu, il faut changer de pilote. Tara coupe ses moteurs et jette l’ancre dans un des recoins du lac. L’attente sera longue… Nous resterons au mouillage jusqu’à la tombée de la nuit, avant de pouvoir enfin passer les dernières écluses avant l’Atlantique.
 
19h40 Après cinq heures dans le silence sous un ciel embrasé par le soleil couchant, les moteurs se remettent en route. Le nouveau pilote est à bord, la voie est libre, nous pouvons enfin entamer la dernière étape de notre périple.
 
20h10 La nuit est tombée sur le canal, nous voici aux écluses de Gatún. Cette fois, ces dernières nous feront descendre peu à peu vers le niveau de la mer. Encore quatre écluses à passer avant de pouvoir naviguer sur un autre océan, sous un ciel étoilé.
 
22h00 Lentement, la dernière porte s’ouvre. Derrière elle, c’est l’océan Atlantique qui se dévoile à nous. Enfin.
 
22h40 Nous dépassons la dernière bouée qui nous guidait jusqu’au grand large. Nous abandonnons ici le pilote, pour se retrouver tous les 15 sur le pont, fins prêts pour ce nouveau leg (étape) qui commence. Une longue traversée s’achève : ce matin, nous voguions encore sur le Pacifique, nous voici maintenant face à l’Atlantique. Tara ne le quittera plus jusqu’à Lorient.

Yann Chavance

Le monde perdu

Surtout, ne pas s’emballer. C’était un peu le mot d’ordre de ces derniers jours sur Tara. Après la semi-déception à Clipperton dix jours plus tôt, l’annonce d’un passage probable non loin d’« Isla del Coco », une autre île mythique du Pacifique Nord, risquait de faire encore des déçus. La veille, la décision de programmer une ultime station avant le Panama avait failli annuler au dernier moment le passage devant l’île. Mais ce dimanche matin, l’équipage avait droit à un beau cadeau de Noël, quelques jours avant tout le monde…

« Isla del Coco » ! C’est par ces mots que beaucoup furent réveillés à l’aube ce matin. Le soleil encore couché, tout le monde est déjà sur le pont, découvrant dans la brume une silhouette fantomatique se dressant devant nous. Avec seulement 24 km2, l’île est pourtant des plus imposantes. Un décor de cinéma : les falaises abruptes, semblant infranchissables, sont recouvertes d’une jungle épaisse, d’où jaillissent de multiples cascades qui se jettent avec fracas dans la mer. Dans ce monde perdu, chacun s’attend presque à voir sortir de la jungle un ptérodactyle oublié ou un gorille démesuré. Tandis que Tara zigzague entre les nombreux îlots rocailleux couverts d’oiseaux, dans ce paysage grandiose, Loïc tente de contacter les autorités à terre pour demander si Tara peut passer quelques heures au mouillage.

Soudain, la radio du bord se met à crépiter en espagnol. Immédiatement, Francisco est réquisitionné comme traducteur. Les autorités costaricaines veulent en savoir un peu plus sur ce bateau qui nage dans leurs eaux (bien que située à près de 500 kilomètres de ses côtes, l’île appartient au Costa Rica). Après une longue discussion, Tara stoppe ses moteurs et attend près d’une heure l’arrivée des autorités. Enfin, un petit zodiac vient accoster sur le flanc de notre voilier, et un immense barbu aux allures de révolutionnaire sud-américain monte à bord. Malgré la barrière de la langue et grâce aux talents de traducteur de Francisco, la discussion devient vite très détendue. Le responsable venu à bord repartira avec livres, journaux et autres souvenirs de Tara, et nous, avec l’autorisation de passer quelques heures sur l’île.

Il n’en fallait pas plus pour qu’en quelques minutes, le premier zodiac soit déjà rempli de visiteurs impatients ! Trois semaines. Trois semaines sans toucher terre, trois semaines sans sentir un sol immobile sous ses pieds. On comprend donc aisément la joie quand le zodiac accoste sur une petite plage, face aux quelques baraquements du Parc Naturel, seules traces de l’homme sur l’île. Au pied d’une cascade, un petit sentier appelle à l’exploration. Un petit groupe entame donc l’ascension de l’un des sommets de l’île (le plus haut monte tout de même à plus de 600 mètres d’altitude), en passant dans un paysage de forêt tropicale, au beau milieu de l’océan.

Dans ce décor hors du commun, certains revivent les aventures de pirates de leur enfance : rien d’étonnant, c’est ce lieu qui aurait inspiré Stevenson pour son livre « L’île au trésor ». Ce fut d’ailleurs le nom officieux de l’île pendant des années, ce qui a bien failli causer sa perte : nourris par les légendes de corsaires, pirates ou flibustiers enterrant leur trésor à Isla del Coco, des centaines de chercheurs de trésor ont retourné l’île pendant des années, détruisant peu à peu le fragile écosystème. La création du parc naturel en 1978 et le titre « patrimoine mondial de l’humanité », décerné par l’Unesco en 1997, ont heureusement permis de sauver l’incroyable biodiversité de l’île. Dans cette jungle isolée du continent, le taux d’endémisme est très élevé (en d’autres termes, de nombreuses espèces n’existent que sur cette île), ce qui a conduit Isla del Coco a devenir un lieu d’étude de la biodiversité unique en son genre. Sur terre, mais aussi sous l’eau. Les jardins de coraux qui entourent l’île sont aujourd’hui considérés comme l’un des plus fameux spots de plongée, notamment pour les espèces les plus imposantes : requins marteaux, raies mantas, requin baleine, voir même orques et baleines à bosse plus au large.

Pour les visiteurs dominicaux de Tara, faute de temps et de matériel, ce sera uniquement une baignade non loin de la plage, un simple masque sur la tête. Avec tout de même les deux yeux bien ouverts, l’équipe du parc nous ayant assuré que les requins pouvaient être assez nombreux dans le coin. Seul Loïc a pu en faire l’expérience, nez à nez avec un squale sur quelques mètres de fond seulement. Une courte baignade qui remonte à bloc le moral de tout l’équipage, avant de reprendre le grand large pour encore quelques jours, avant le Panama. En visitant Isla del Coco, Jacques Cousteau l’avait surnommé « la plus belle île du monde ». Ce dimanche matin sur Tara, personne ne l’aurait contredit.

Yann Chavance

Une journée à Clipperton… Ou presque.

Tout l’équipage l’attendait impatiemment, cette fameuse journée sur la petite île de Clipperton, perdue au beau milieu du Pacifique Nord. Un mélange d’excitation, mais aussi d’appréhension : allait-on pouvoir poser le pied sur l’île mythique ? La mer nous laisserait-elle cette chance ? La réponse dans le récit de cette journée pas comme les autres.

Il est 6 heures du matin, ce mercredi 7 décembre 2011. Une fois n’est pas coutume, tout le monde est déjà sur le pont, les traits tirés. Dédaignant même le petit-déjeuner, un petit groupe se forme sur le nez de Tara, face à l’océan baigné d’une douce lueur matinale. Peu à peu, la ligne monotone de l’horizon laisse apparaître une légère ombre au loin. Rien de plus, jusqu’à ce que le soleil daigne sortir de sa nuit : l’astre, d’un rouge profond, illumine tout à coup le ciel nuageux. Tel un signe, seule une trouée à l’horizon laisse enfin deviner les premières formes de Clipperton.

Un appareil photo autour du cou, chacun commence à distinguer dans son objectif la langue de sable, le rocher de l’île, voir les premiers palmiers. L’excitation se lit sur les visages, avec ce sentiment de vivre un moment privilégié, un lever de soleil hors du commun. Au rythme de la lumière qui croît, Tara s’approche de l’atoll. Les premiers fous bruns commencent à entourer le bateau pour devenir vite une véritable nuée d’oiseaux, planant parfois à portée de bras. À 7 heures, nous voilà devant Clipperton. Enfin.

Le bateau se lance dans un tour de l’île à bonne distance, histoire de repérer les passes qui nous permettraient de passer la barrière de corail. Défilent alors devant nos yeux les premières cocoteraies, quelques épaves échouées sur la plage, le fameux rocher de Clipperton ou encore la stèle où flotte le drapeau français. Une fois revenus à notre point de départ, là où une petite passe semble se révéler entre les rouleaux s’écrasant sur les récifs, nous mettons un zodiac à l’eau. François et Alain seront les premiers à faire un tour de reconnaissance. Du pont de Tara, tout l’équipage a les yeux braqués sur la petite embarcation qui, au loin, semble lutter contre les éléments. Une fois de retour, les nouvelles ne sont pas bonnes. « Ça va être risqué ».

Loïc remplace Alain pour se faire son propre avis. À peine dix minutes plus tard, le capitaine est catégorique : la houle rend la passe trop dangereuse pour débarquer 15 personnes à terre. De plus, la marée descend, rendant la manœuvre chaque minute qui passe plus périlleuse. En guise de lot de consolation, Daniel et François se relaient sur le zodiac pour emmener des petits groupes au plus près de l’île. Là, à quelques dizaines de mètres de nous, la plage semble si proche, si accessible, même si le fracas des vagues s’écrasant sur le récif nous rappelle que nous ne sommes pas à la hauteur du défi que nous lance l’île.

Tandis que le vent chasse les nuages, découvrant un grand ciel bleu, Tara plonge donc son ancre à une centaine de mètres de la plage, pour passer tout de même quelques heures face à Clipperton. Une fois au mouillage, certains sortent les cannes à pêche, tandis que d’autres leur préfèrent les masques et tubas. Car sous la coque de Tara, les poissons grouillent dans une eau translucide, laissant apparaître de gros coraux sur le fond, quinze mètres plus bas. Quelques petits requins à pointes noires, curieux, s’approchent des nageurs.

Même si ces quelques heures dans ce panorama sublime, réservé à de rares privilégiés, permettent à tous de souffler un peu, la déception reste grande. Ne pas pouvoir sentir la terre sous ses pieds, déguster une noix de coco sur la plage, se promener parmi les fous, ou même ramener un petit souvenir concret de Clipperton. La désillusion est cruelle, surtout quand Tara remet les voiles et s’éloigne de cette île tant désirée ; pour reprendre un quotidien bien rodé : deux semaines de pleine mer et de sciences jusqu’au Panama.

L’atoll de légende gardera son mystère, l’attraction qu’il aura exercée sur nous ces derniers jours restera intacte. Tandis que le rocher de Clipperton diminue à l’horizon dans le sillage du bateau, une troupe de dauphins rivalise d’acrobaties devant le nez de Tara. Un ballet sous forme d’adieu.

Yann Chavance

Hommage 10 ans après sa mort, par sa femme Lady Pippa Blake

A l’occasion des 10 ans de la mort de Sir Peter Blake (6 décembre 2001), le site Tara Expéditions a demandé à plusieurs personnalités de s’exprimer sur ce grand marin engagé.

Des mots pour Tara

Le 5 décembre 2001, j’ai perdu un époux exceptionnel et Sarah-Jane et James ont perdu un père merveilleux. Ses amis marins ont perdu un grand co-équipier et la Nouvelle Zélande a perdu un héros.

Cela fait dix ans maintenant, beaucoup de temps dans une vie, même si j’ai l’impression parfois que ce jour fatal ne date que de quelques semaines. Les temps ont été durs et il y a eu des jours sombres. Mais nous n’avions pas le choix; il fallait continuer de façon positive avec l’aide précieuse des amis et de la famille à travers le monde.

Parmi les amis précieux, il y a les responsables des Tara Expéditions. Quand on a décidé de se séparer de Seamaster, nous voulions que la goélette soit vendue à des gens qui pouvaient continuer le travail environnemental que Peter avait entamé avec tant de passion. Alors quand nous avons rencontrés Etienne Bourgois, agnès b. et l’équipe Tara, tout s’est mis en place et nous savions que notre objectif était atteint. Je suis fière que Tara traverse les océans en poursuivant la mission environnementale que Peter avait commencé. L’avenir du monde dépend de telles missions pour faire changer les choses.

Nous – la famille Blake et le Sir Peter Blake Trust – soutenons Tara Expéditions de tout cœur.

Lady Pippa Blake

Les scientifiques sur le pont

Durant toute la journée, une effervescence particulière a animé le pont et les laboratoires embarqués. Moteurs coupés, Tara immobile sur l’océan, un drôle de ballet se mettait en place sous l’œil intrigué des oiseaux de mer tournant autour du bateau. Enfin, la première station de la nouvelle équipe scientifique avait commencé.

Après l’annulation d’une première station, certains commençaient à s’impatienter. En guise de préparation, Tara faisait régulièrement ces derniers jours quelques courtes haltes, le temps de plonger l’ensemble des instruments de mesure (la fameuse « rosette »). Au fil des remontées, les scientifiques avaient ainsi pu commencer à établir un profil des différentes couches de l’océan sur notre trajet.

Pour Denis et les autres scientifiques embarqués, ces données sont plus que précieuses : « Avec ces relevés, on a pu définir à quelles profondeurs on allait pouvoir faire les relevés les plus intéressants, notamment où se situe la zone minimum en oxygène ». Car c’est surtout cette épaisse couche où l’oxygène se fait rare qui a poussé les scientifiques à se pencher sur ce coin du Pacifique Nord : sous la coque de Tara ce matin, passé une centaine de mètres de profondeur, s’étalait une immense zone quasiment privée d’oxygène. « C’est forcément intéressant d’étudier ces zones si particulières, reprend Denis. On espère trouver des choses que l’on ne voit pas ailleurs, pourquoi pas même de nouvelles espèces, adaptées à ces conditions extrêmes. »

Rien d’étonnant donc qu’à huit heures ce matin, tout le monde soit déjà sur le pont, prêt à se lancer dans une journée de travail bien remplie. Après une première plongée de la rosette, emmagasinant en continu une foule de données de la surface jusqu’à 1 000 mètres de profondeur, les premiers résultats tombent : la couche recherchée est belle est bien sous nos pieds. Se penchant sur les précieux graphiques fournis par la rosette, Denis commente : « Ici, la sonde annonce zéro comme taux d’oxygène ! Il ne s’agit même pas de taux faibles, mais bien d’un milieu anoxique, c’est-à-dire quasiment dépourvu d’oxygène. On voit aussi que cette couche est très épaisse, mais aussi très haute, pointant à peine à 100 mètres sous la surface ».

Mais le travail des scientifiques à bord ne se limite pas à déterminer les caractéristiques de cette couche si particulière, le but étant également d’étudier les organismes y évoluant. Ainsi, durant toute la journée, une armada d’appareils de prélèvements sont mis en service les uns après les autres. Filets filtrants, pompes, bouteilles fixées à la rosette, les échantillons s’accumulent peu à peu sur le pont arrière. Une foule de petites mains s’affaire alors à trier, classer, ranger, conditionner les précieux prélèvements.

Peu à peu, chacun trouve ses marques, apprend de nouveaux gestes qui deviendront bientôt naturels, le tout sous un soleil de plomb. À la fin de la journée, même les plus rodés à l’exercice s’avouent fourbus par l’exercice. « Ça a été une grosse journée ! résume Noan, un habitué de Tara. Pour une première station, il faut tout remettre en route, vérifier que tout le monde fait ce qu’il faut, retrouver les automatismes. Surtout qu’il va bientôt falloir remettre ça pour la station longue qui arrive. Ce sera un vrai challenge ! ». Heureusement, le capitaine avait prévu ce soir-là une petite surprise pour l’équipe méritante, histoire de fêter dignement cette première station si rondement menée.

Yann Chavance

Jean-Louis Etienne de passage sur Tara

L’explorateur français a retrouvé avec émotion son ancien bateau « Antarctica », aujourd’hui Tara. L’occasion de partager avec l’équipage tous les souvenirs qui entourent ce bateau : depuis sa construction en 1989, Tara a fait du chemin !

Aujourd’hui, Tara continue sa mission éducative en accueillant une cinquantaine d’élèves de la San Diego French American School. L’équipage accueille par petits groupes les enfants pour leur proposer une visite guidée du bateau, du pont aux cabines, en passant par le Wet Lab (laboratoire sur le pont) ou la salle des machines.

Des élèves studieux et curieux de tout, qui ont suivi pendant des mois avec leur classe le périple de Tara, ravis d’y pénétrer pour de bon. Mais parmi les groupes scolaires, un visage familier apparaît : Jean-Louis Etienne, résidant à San Diego, a souhaité saluer l’équipage avant son départ vers le large. Ce bateau, c’est lui qui l’a imaginé avec l’aide de l’ingénieur Michel Franco et des architectes Luc Bouvet et Olivier Petit, quand celui-ci s’appelait encore Antarctica.

Conçu pour résister aux glaces arctiques, le voilier a traversé toutes les mers du globe avec Jean-Louis Etienne à son bord. Racheté en 1996 par le célèbre navigateur néo-zélandais Sir Peter Blake (qui le renomme « Seamaster»), puis par Etienne Bourgois en 2003 notamment pour l’expédition Tara Arctic, ce bateau a connu de nombreux changements au fil de ses expéditions.

Pour Jean-Louis Etienne pourtant, c’est toujours le même navire qui l’a emmené à travers le monde. « Je n’ai pas l’impression de l’avoir quitté. Mon corps ne l’a pas quitté, murmure l’explorateur français, ému de ces retrouvailles. Je pourrais le traverser de long en large sans même ouvrir les yeux ». Parcourant le bateau en terrain connu, il remarque ici ou là une cabine transformée en laboratoire, un panneau de bois retiré, un nouvel appareil de contrôle.

Entouré par tout l’équipage, l’explorateur français évoque ses aventures sur ce même pont, les problèmes techniques qu’a connu le bateau par le passé, les bons et les mauvais moments. Où qu’il regarde, les souvenirs affluent devant un auditoire ravi de se retrouver face à une véritable mémoire vivante de ces lieux. Même si la nostalgie pointe parfois son nez, on sent l’homme heureux de voir son ancien bateau en aussi bonnes mains. « Quand j’ai voulu le vendre, certains souhaitaient l’utiliser pour des croisières, soupire-il. Là, il est à sa place. Je suis fier de voir ce qu’il fait en tant que Tara ».

Loïc, le capitaine, en profite pour lui demander des précisions sur Clipperton, notre prochaine destination. Devant une grande carte de l’île, Jean-Louis Etienne, qui y a mené une expédition de quatre mois en 2005, explique où accoster, où jeter l’ancre. Des informations en or pour l’équipage : Clipperton est en effet la prochaine destination de Tara, à mi-chemin entre San Diego et le Panama. Départ pour cette île si chère à Jean-Louis Etienne prévu jeudi!

Yann Chavance

Tara au chantier à San Diego

Cela faisait longtemps que Tara n’avait pas mis sa longue carcasse au sec… (le dernier arrêt technique remonte à l’été 2010) Le séjour dans le Pacifique et ses îles enchantées a laissé, malgré tout, quelques traces sérieuses (voiles déchirées, un moteur hors service…). Cela mérite bien un arrêt au stand. Il est temps de faire plus qu’une toilette de principe…

Nous nous retrouvons entre marins. A nous, la vie rude des quais de chantiers, le café brûlant qu’on avale sur le pouce, les mains continuellement noires et le sourire du conducteur de grue ! A nous tout le bazar indescriptible qu’engendre de fouiller les entrailles de Tara ! Le changement du moteur bâbord nous réserve certainement quelques surprises… On s’attend à en découdre…

Ca y est, Tara est hors d’eau. Les ouvriers du chantier finissent de l’épontiller soigneusement. Nous remontons dès que possible sur son dos et nous emparons la liste copieuse des travaux… Vu la longueur, on s’y colle sans tarder !

L’ouverture du plancher du carré, coté cuisine, nous est destiné, à François Aurat et moi. François est un méridional fonceur. De nature courageuse, il aime l’action et le travail rondement menés.

Nous avançons au plus vite sur tout ce qu’on peut. Au bout de quelques jours, le plancher du carré est démonté, la tôle découpée, et le moteur, désaccouplé, ‘‘s’envole’’ pour être amené sur le quai, à la grande satisfaction du chef mécanicien… Le trou, malgré tout, ne semble pas très large et nous laisse rêveur pour l’installation du nouveau moteur.

La baleine retentit de mille et un bruits, plus incongrus les uns que les autres. Visseuses, taraudeuses, perceuses, marteaux, ils sont tous de sortie ! On déjeune en vingt minutes d’un mauvais sandwich bourré de ketchup ou de moutarde, et c’est reparti ! Les ouvriers du chantier, plus placides et moins fébriles, nous regardent vivre et travailler d’arrache-pied. Parfois, ils nous sourient et nous aident souvent. Personne ne veut lâcher le rythme. Il faut gérer la fatigue. Le dernier debout aura raison !

Nous sommes sur les quais, un univers que je connais bien. Amérique ou pas, le chantier n’a rapidement plus de secret. Et les travaux avancent…

Bientôt la mer… Ces périodes à terre ne sont jamais les plus agréables pour le marin. Il perd ses repères : le quart, les repas à l’heure, la routine qu’impose la vie sur l’océan n’a rien a voir. Une fois la journée terminée, il nous faut rentrer à l’hôtel, nous débarrasser de la crasse accumulée. Suit un moment de détente, où on se retrouve chez les uns ou les autres, quelques bières circulent. Souvent, les discussions tournent autour de la remise à l’eau. Mais il est temps de chercher un endroit où dîner. Les restaurants un peu glauques de cette banlieue nous accueillent bien volontiers. Le repas avalé, personne ne traîne trop vers les bars avoisinants, il faut tenir le rythme et demain verra son lot de corvées.

Bientôt la remise en eau et le retour vers les océans et la chasse aux planctons !
Nous n’avons que cela en tête !!!

Alain Giese

Tara à San Diego



Les médias et les VIP sont venus nombreux le 27 octobre pour accueillir chaleureusement Tara à San Diego. Devant le bateau, sur le quai en face du Musée Maritime, Stéphane Richard de French BioBeach* a lancé la conférence de presse en accueillant le président du Port de San Diego, Peter Scott, qui a présenté à Tara une déclaration officielle, « Port of San Diego Proclamation ».



«Nous reconnaissons l’importance de cette expédition et de sa recherche scientifique qui est cruciale pour tous les ports”, a déclaré le président Peters. «Le port de San Diego est préoccupé par la situation des océans et baies du monde. Une des missions du Port de San Diego est de servir de gardien de l’environnement de la baie de San Diego.

“

Le maire de San Diego Jerry Sanders, qui avait visité le navire avant la conférence de presse,  a accueilli le capitaine, l’équipage et les scientifiques de l’expédition, au nom de la ville de San Diego.  «L’océan est au cœur de la vie ici à San Diego», a-t-il dit. «Non seulement la plage fait partie de notre culture, mais aussi la recherche océanographique et la Scripps Institution of Oceanography font vraiment partie de notre identité. Pour les prochaines semaines, vous allez participer à cette communauté qui célèbre l’océan. San Diego se soucie profondément de la santé de l’océan et comprend mieux que la plupart des communautés le rôle qu’elle joue dans une planète saine.»



Après le maire, le consul général français David Martinon, Eric Karsenti, et Romain Troublé ont  fait des déclarations. Ensuite les VIP et la presse ont visité le navire.



Plus tard dans l’après-midi, des scientifiques de San Diego ont assisté à un colloque et un cocktail à la Scripps Institution of Oceanography, parrainé par French BioBeach.* Eric Karsenti et d’autres membres de l’expédition ont présenté les résultats et les détails de la recherche de Tara Oceans Expedition devant des  scientifiques de San Diego. Le lendemain, 28 octobre, Tara a accueilli à bord le docteur Craig Venter, célèbre dans la communauté scientifique pour son rôle de pionnier dans le séquençage du génome humain et dans la création en 2010 de la première cellule avec un génome synthétique.

Venter a fondé Celera Genomics, l’Institut de Recherche en Génomique, et aussi le J. Craig Venter Institute à La Jolla, où il travaille actuellement pour créer des organismes biologiques synthétiques, et pour documenter la diversité génétique dans les océans du monde. Venter a effectué une visite à bord le Tara, et a discuté des recherches avec l’équipe scientifique à bord.

Ce soir-là Tara a accosté près du Bali Hai, restaurant panoramique avec sa vue spectaculaire sur la baie de San Diego. L’équipage et les scientifiques ont été accueillis lors d’un dîner organisé par le «Tara Welcoming Committee» (French BioBeach, UK Sails, Joe Saad & Associates, et STPR). Il y avait plus de 50 participants, et l’invité d’honneur était Dennis Conner, quatre fois champion de la Coupe America, légende de la voile et  pilier de la communauté des passionnés de la voile ici  à San Diego.



A cette occasion, la Cortez Racing Association a offert le guidon du club à Tara, et a donné des casquettes à l’équipage, en souvenir de leur visite à San Diego.  Romain Troublé a offert à la CRA (représenté par le Commodore Joe Saad) une photo encadrée de Tara, signée par tous les membres de l’équipage.



Romain Troublé et Dennis Conner ont parlé de leurs souvenirs de l’America’s Cup, et Conner a invité Troublé et d’autres membres de l’équipage de Tara à se joindre à lui à bord du XXIV Menace pour participer le lendemain à la très populaire «Halloween Regatta» sur la baie de San Diego dans la catégorie 3.  Tous ont participé à la Fête après la course et à la remise des prix au Fiddler’s Green Restaurant.



Stephanie Thompson

*French BioBeach est une association dont la mission est de promouvoir des échanges scientifiques entre les USA & l’Europe (particulièrement la France) dans les domaines de la biotechnologie et de la médecine.   

Welcome to San Diego

Le mercredi 26 octobre, nous apercevons les côtes de la Californie, le premier signe que tout un monde existe et nous attend au-delà de l’océan qui nous paraissait infini jusqu’alors. Des baleines nous accompagnent dans la baie. Nous apercevons ensuite un groupe de voiliers blancs.

Toute l’équipe de Tara est là pour escorter le bateau jusqu’au port du musée maritime de San Diego. Le bateau prend sa place parmi la Surprise (bateau du film Master and Commander), un sous-marin soviétique de la seconde guerre mondiale et d’autres vaisseaux historiques qui y sont amarrés. 

Le lendemain, le maire de San Diego, Jerry Sanders, rend visite à la goélette et souhaite la bienvenue à Tara dans une ville qui chérit tant les océans, capitale de l’America’s Cup où se trouve le plus grand aquarium du monde, Sea World. Il se joint à Scott Peters, qui préside la commission portuaire de San Diego, pour offrir une plaque honorifique à Tara Oceans et saluer les progrès de cette expédition mondiale en présence de Romain Troublé et Eric Karsenti.

Dans l’après-midi, l’équipe de Tara se rend au SCRIPPS, un des centres de recherche océanographiques les plus importants du monde, à l’Université de San Diego (UCSD). C’est là que certaines des figures scientifiques clefs de l’expédition, dont Eric Karsenti, Chris Bowler, Mike Sieracki et Matt Sullivan, illustrent les méthodes, à la pointe de la recherche, utilisées dans l’acquisition et l’analyse des échantillons.

Après nous être immergé dans le monde des diatomées, de la génomique des virus, et autres planctons qui peuplent nos océans, nous célébrons notre arrivée sur une terrasse de ce site splendide qui domine la plage de La Jolla. Un banc de dauphins surgit parmi les surfeurs alors que nous assistons au coucher du soleil californien.

 

Andres Peyrot.

La ville de San Diego se prépare à accueillir Tara

Tara arrivera à San Diego aujourd’hui pour une escale d’un mois, elle sera accueilli par les officiels de la ville, et des membres de la communauté scientifique – the University de California, University of San Diego, and Scripps Institute of Oceanography – entre autres.

Une parade de bateaux escortera Tara à son arrivée au port. Invité par le Port de San Diego, Tara sera amarré au cœur du ‘downtown’ (quartier d’affaires) au quai du Musée Maritime,  à côté des attractions touristiques comme les bateaux historiques « Star of India » (voilier 3 mâts de 1863) et le « Berkeley » (ferryboat à vapeur de 1898).

Le 27 octobre à 11h. le maire de San Diego, Jerry Sanders, et le directeur du Port, Scott Peters, tiendront une conférence de presse afin d’accueillir Tara officiellement à San Diego. Le consul général de France à Los Angeles, David Martinon,  le directeur scientifique de Tara Oceans, Dr Eric Karsenti et Romain Troublé, directeur des opérations de Tara Oceans participeront aussi à cet évènement. 

Le directeur du Port de San Diego, Scott Peters, fait le lien entre la mission scientifique de Tara, et les efforts du port pour sauvegarder son propre environnement. « En tant que gardien de l’environnement, le Port de San Diego respecte et apprécie énormément la recherche marine effectuée par l’équipe de Tara Oceans», dit Peters. « Nous sommes responsables de 1 214 hectares de mer. A présent nous élaborons un «Plan d’Adaptation» pour faire face ici à San Diego aux impacts éventuels du changement climatique. »

Une visite officielle du bateau aura lieu à la suite de la conférence de presse.

Stephanie Thompson

Aux portes de la Californie

Le samedi 22 octobre, nous entamons la dernière station de prélèvements de notre étape Honolulu – San Diego, à 200 milles des côtes américaines. Le ciel est gris, l’eau est à 16 degrés, et sur le pont l’équipage fourmille en épaisses tenues de quart.

Marins et scientifiques travaillent dans la nostalgie d’avoir laissé le beau temps Hawaiien, et dans l’espoir que surgisse un soleil californien digne de sa réputation.  Ce que nous échantillonnons si près du but, c’est un filament d’upwelling créé par le courant californien.

Un upwelling est une eau profonde, donc plus froide, et riche en nutriments minéraux (nitrates, phosphates…) qui remonte à la surface. Cette richesse entraîne avec elle une prolifération du plancton, signée par des concentrations élevées de chlorophylle sur les images satellitaires. Cependant, les courants évoluent rapidement et l’emplacement de la zone la plus riche peut nous échapper. Quelques jours nuageux nous empêchent d’avoir la distribution précise de la température et de la chlorophylle, et les cartes fournies par l’océanographie opérationnelle ne peuvent suivre le rythme. Les images satellitaires ne donnent qu’une information fragmentaire.

Grâce aux capteurs de température, salinité et chlorophylle à bord, les ordinateurs du laboratoire sec affichent un tracé des concentrations en chlorophylle à la surface, oscillant du bleu foncé (pauvre) au rouge vif (riche), qui témoigne de la richesse relative au court de notre route. Ce tracé coloré, une fine entaille sur la carte, force l’instinct pour imaginer la forme et l’étendue du filament traversé et planifier une station sur 48 heures.

À midi, les scientifiques se rendent compte que l’échantillonnage de la matinée est relativement pauvre par rapport aux lectures maximales de chlorophylle observées pendant la nuit. En consultation avec le capitaine Hervé Bourmaud et l’équipe, notre chef scientifique Isabelle Taupier Letage prend la décision de se repositionner 40 miles en arrière et d’entamer une nouvelle station longue le lendemain. Mieux vaut revenir sur nos pas dans un secteur que nous connaissons plutôt que de prendre un pari sur des zones inconnues.

Le dimanche 23 octobre, les filets et les pompes sont chargés. Jérémie Capoulade observe une concentration importante de diatomées, éléments du phytoplancton qui amassent quantité de matières minérales pour synthétiser leur matière organique (photosynthèse). Nous avons enfin réussi à mettre la coque sur ce filament du courant californien.

Enfin, le lundi 24 octobre, le soleil californien se lève sur une mer d’huile. On peut voir le reflet du bateau dans l’eau, lisse comme une glace. Sous la surface, nous voyons des colonies de salpes et de méduses qui nagent dans une eau riche au teint vert, taillée de prismes de lumière. Vers 16h30, nous sommes prêts à rejoindre San Diego sans regret.

Quelques mots du laboratoire :
Jérémie Capoulade: « L’observation du plancton à bord de Tara n’est pas une tâche aisée. Il faut s’armer de patience pour pouvoir capturer l’image de ces petites bêtes qui bougent constamment sous l’effet du roulis incessant du bateau. On est cependant largement récompensé par la beauté et l’élégance des spécimens que l’on observe. »

Andres Peyrot

Après la pluie, le beau temps

Après avoir traversé une mer bien agitée et des rafales de vents allant jusqu’à 35 nœuds, nous arrivons finalement au cœur de la dépression.  Nous y avons laissé la grand-voile qui à son tour s’est déchirée. Les derniers instants à la voile, nous les aurons passés sur le pont, les harnais de sécurité attachés, à regarder la mer se déchaîner et nous asperger de cascades salées.
François Aurat, cette nuit là pendant son quart : « 2h30, 29 nœuds nord-est, on se croirait à l’entrée du port de Brest le 15 août! C’est la magie de Tara. Mais il manque les galettes et les saucisses !! »

Aujourd’hui, dimanche 16 octobre, le soleil brille à nouveau. Il semble que nous atteindrons notre prochaine station de prélèvements d’ici demain soir et que notre équipe scientifique est prête à reprendre le travail. Martin fait don d’une dorade tout juste pêchée pour la science. Un scalpel à la main, Céline Dimier dissèque les viscères de ce poisson dans l’idée de rechercher du plastique dans son contenu stomacal. Malheureusement, si j’ose dire, l’estomac de l’animal est absolument vide et c’est bien pour ça qu’il s’est retrouvé accroché à l’hameçon. Il reste encore à analyser la chaire du poisson de plus près, qui pourrait présenter une toxicité invisible à l’œil nu. Aussi est-il utile de préserver cette prise dans le cadre d’une étude sur les conséquences de la catastrophe nucléaire de Fukushima du 11 mars 2011.

Ce poisson n’a certes pas été en contact avec la contamination, mais il va servir de « point zéro », à partir duquel surveiller les taux de radioactivité dans les organismes lorsqu’ils seront entrés en contact avec des débris ou des eaux contaminées qui auront voyagé au travers du Pacifique. Céline Blanchard effectue un échange soigneusement négocié pour récupérer les filets de dorade bien frais en échange de morceaux de Thazard du congélateur que nous avons attrapé dans une zone bien plus significative, puisque au centre du Pacifique nord, alors que nous traversions le continent de plastique. Nous la remercions tous de ce sens des affaires qui nous aura permis une nouvelle tournée de poke mahi mahi au diner.

 
Andres Peyrot

Gros échantillons

Le vendredi 7 octobre 2011, il est 2 heures du matin, et je suis de quart avec Yohann jusqu’à 4 heures. Les lumières sont éteintes, et nous veillons sur le bateau depuis le cockpit. La lune se couche à l’horizon et plonge Tara dans une obscurité complète. Le ciel dégagé dévoile une multitude d’étoiles qui éclairent maintenant l’océan à elles seules. A l’arrière de la goélette, on aperçoit des étincelles de planctons dans le sillon des hélices.

A 9 heures, le matin suivant, Isabelle Taupier Letage, notre chef scientifique, surgit dans la cabine : « Andres, du plastique ! ». Je saute de ma couchette et je la suis sur le pont. « Des filets de pêche sont pris sous la coque. Martin et François vont plonger pour les démêler ». Toute l’équipe est penchée par dessus les barrières de protection. Martin et François plongent à tour de rôle pour arracher cette gigantesque traînée de plastique qui nous ralentit depuis une heure. Quand enfin ils parviennent à les détacher, nous tirons les filets à bord.

Isabelle et Céline Dimier tentent de démêler cet amas inextricable pour en découper des morceaux et en faire des échantillons. Isabelle tire du lot une veille brosse à dent rose qui vient s’ajouter au tas de plastique multicolore que Céline conserve dans du papier d’aluminium. Entre les maillons, on trouve une colonie de petits crabes qui ont adopté ces filets comme nouvel habitat. Des copépodes et autres planctons y sont aussi attrapés. L’étude de ces échantillons, notamment par Melissa Duhaime de l’Université d’Arizona, nous en dira d’avantage sur la vie microbienne en interaction avec ce plastique.

Le reste de la journée, nous continuons d’apercevoir quelques macro débris à la dérive. Nous observons également des fines pellicules de plastique qui dérivent sous la surface de l’eau. C’est une « soupe » de très petits fragments de sacs en plastique. Malgré cela, la concentration  de macro déchets reste relativement faible et inégale.

Andres Peyrot

Plastique irrégulier

7 octobre 2011

Le mercredi 5 octobre, nous complétons, avec succès, la deuxième station longue de cette étape entre Honolulu (Hawaï) et San Diego (Californie). Le second échantillonnage du Manta trawl (filet de surface qui sert à recueillir le plastique) est moins chargé en plastique que celui que nous avons effectué la veille.

Entre temps, dans le laboratoire sec, le scientifique Jérémie Capoulade observe, stupéfait, la présence d’une bille siliconée à l’intérieur d’un échantillon planctonique collecté en surface. Il fait appel à Benedetto Barone pour l’aider à identifier cet intrus et s’assurer qu’il ne s’agit pas d’un étrange organisme. En effet, la gouttelette d’eau que Jérémie a placé sous son microscope contient du plastique, présence improbable dans un échantillon aussi petit.

Le jeudi 6 octobre, nous changeons finalement de cap et partons vers l’est en remontant le vent. Sur le pont, les jumelles sont à portée de mains. Nous continuons d’apercevoir des macro-débris de plastique qui dérivent de façon anarchique. De manière générale, nous voyons moins de déchets que les deux premiers jours passés à l’intérieur du gyre (tourbillon marin). Cela confirme le taux irrégulier de plastique mis en évidence au travers des observations effectuées par l’Algalita Marine Research Foundation. Alors que nous nous déplaçons vers le centre du continent de plastique, nous gardons les yeux ouverts.

 

Andres Peyrot.

Aux portes du continent de plastique

Le mardi 4 octobre, alors que nous atteignons des latitudes au delà de 31° nord, nous apercevons pour la première fois quelques macro-débris de plastique à la dérive. Nous sommes dors et déjà dans le continent de plastique. C’est une première car d’après les études du taux de plastique dans le nord du pacifique, effectuées par Charles Moore de la fondation Algalita (1999 – 2008), la répartition du plastique est très aléatoire.

Une modélisation des différents points de convergence des océans a été élaborée par le Dr. Maximenko de l’Université de Hawaii en 2008, qui a introduit dans les courants marins des petits émetteurs flottants pour observer leur trajectoire. Plus récemment, Maximenko en conclut l’existence de cinq zones de convergence mondiales, dont le garbage patch (continent de plastique) du Pacifique.

En pratique, et en partie due à la variabilité des vents, il n’y a aucune progression stable dans le temps quand à la distribution du plastique à l’intérieur même de ces gyres (tourbillons). Nous n’avons donc aucune manière de prédire l’endroit exact où se trouve la plus grande quantité de plastique à un instant donné. En acceptant cette fatalité, nous avions abordé cette étape à la façon d’une partie de touché coulé, et nous voilà parmi les débris, à moins d’une semaine de notre départ d’Honolulu (Hawaii).

Nous jetons à l’eau le filet destiné aux échantillons de plastique (Manta trawl pour la surface). En le récupérant, nous avons tous les yeux rivés sur son contenu : une multitude de fragments de plastique multicolores qui entourent un gros bouchon vert sur lequel tout un écosystème d’algues s’est développé. Accroché à cet écosystème, deux petits crabes blancs se replient derrière leurs pinces comme pour protéger leur habitat arraché des eaux. Ce plastique, ils l’ont colonisé à la manière d’un récif corallien.

A en juger par ce que l’on voit en dessous de la ligne de flottaison des macro-déchets, ce plastique est là depuis bien longtemps et il s’est intégré à l’environnement marin. Il reste à déterminer les conséquences exactes que ce nouveau support inflige à la vie des océans et quelles sont les interactions qui existent au niveau microbien rattaché à ce plastique. Peut-être même pourrait-on découvrir des bactéries capables de digérer et dissocier certains polymères? Beaucoup de questions restent ouvertes, et nombreuses sont les analyses destinées aux échantillons plastiques que Tara rapportera à San Diego. Une chose est sûre, c’est que plastique il y a !

Andres Peyrot.

A la merci du vent, aux portes du septième continent

Le samedi 1er octobre 2011 à 00 h 30, nous concluons la station ALOHA en remontant le filet multinet qui rapporte avec lui les derniers échantillons. Nous voilà repartis en pleine nuit. Des vents d’Est soufflent en direction opposée du point que nous souhaitons atteindre.

Le bateau ne pouvant naviguer face au vent, Hervé (le capitaine) est contraint de rectifier notre trajectoire, cap sur le nord. Le but étant de remonter sur une latitude suffisamment avancée (approximativement 35° nord) pour pouvoir sortir des alizés et bénéficier de vents d’ouest qui nous porterons jusqu’en Californie.

Cela implique une remise en cause de la répartition de nos stations scientifiques. De plus, le bateau devra impérativement être amarré au port de San Diego le 26 octobre. Le nombre de jours prévus pour la science dépend des jours supplémentaires de navigation. Habitués aux aléas de ce type d’expédition scientifique, l’équipe de Tara relève le défi contre la montre.

Les scientifiques rallongent le temps de travail pour préserver le protocole d’échantillonnage, et l’équipage fait tout le possible pour optimiser le temps de navigation. Isabelle Taupier Letage, note chef scientifique, doit prendre de nouvelles décisions quant au planning des stations et leurs emplacements. En consultation avec le reste de l’équipe, elle décide d’entamer une deuxième station longue une fois que nous serons passé au dessus de la latitude 30° nord, car à partir de là, nous serons officiellement aux portes du continent de plastique*.

En attendant, nous avons deux jours de navigation pure devant nous. Le vent se lève, les moteurs s’éteignent, et nous atteignons les 9 nœuds dans le silence. François (officier de pont) jette à l’eau ses lignes de pêche. Quelques heures plus tard, il dépose des filets de dorade et mahi mahi frais à la cuisine.  Céline, la cuisinière en profite pour assouvir notre nostalgie d’Hawaii en préparant le fameux mahi mahi poke épicé des îles. Pour l’heure, nous écartons de notre pensée l’idée que le plastique ait intégré la chaîne alimentaire marine et puisse se cacher dans la chaire du poisson à l’intérieur de nos assiettes. Les résultats de nos recherches viendront en temps et en heure.

Andres Peyrot


* Le continent de plastique : une zone calme de l’Océan Pacifique, vers laquelle les courants marins amènent les déchets flottants qui s’accumulent en bancs. Cette mer de déchets, visible uniquement depuis le pont des bateaux, a été découverte en 1997 par Captain Charles Moore. Il mit alors près d’une semaine à la traverser, stupéfait par ce qu’il avait trouvé dans cette zone peu fréquentée du globe.

Welcome to Paradise

Après 20 heures de voyages, j’atterris finalement à Honolulu. Il est 20h30 heure locale, 12 heures de décalage avec Paris.  Une voix retentit dans la cabine de l’avion : « Welcome to Paradise ». Je monte dans un taxi palestinien qui me pose à l’entrée du port de la Aloha Tower. Je traîne alors ma valise au travers d’un centre commercial inanimé et me dirige vers deux mâts gris que je vois dépasser des structures en béton. Tara surgit alors devant moi.

A cet instant, je mets ma vie parisienne en pause et m’extrais des réalités urbaines pour commencer une nouvelle aventure qui durera pendant plus d’un mois. Une réalité partagée par certains des nouveaux arrivants qui monteront à bord de Tara pour la première fois cette semaine, alors qu’une partie de l’ancien équipage quitte le bateau pour reprendre leurs vielles habitudes. Dans une semaine, le nouvel équipage sera au complet et nous affronterons l’immensité du Pacifique en direction de San Diego.

Durant les jours qui restent avant le départ, les marins travaillent dur. Il faut réparer une voile déchirée, démonter et remplacer certaines pièces du moteur, mettre à jour le matériel scientifique et approvisionner le bateau. Le temps nous est compté pour explorer l’île de Oahu et rencontrer les scientifiques locaux. Les escales ne sont pas seulement des étapes nécessaires à la logistique de l’expédition, mais également des opportunités de partage scientifique et culturel.

Nous avons la chance d’être guidés par des scientifiques, collaborateurs de Tara Oceans, qui habitent l’île. Parmi eux, Jim Maragos, Trustee américain de Tara Oceans et spécialiste des coraux, habite Hawaii depuis plus de quarante ans. Aldine Amiel et Eric Roettinger, biologistes marins, photographient le monde de l’infiniment petit. Ils sont fondateurs de Kahikai (kahikai.org), un site de communication et partage d’images de la biodiversité et des océans. Ils sont tous deux vétérans de Tara, ex-scientifiques à bord. Enfin, Lionel Guidi, en post doctorat à l’université de Hawaii, travaille au laboratoire C-MORE (Centre d’Océanographie microbien : recherche et éducation).
C’est au cœur de ce centre que l’équipe scientifique de Tara fera une présentation le matin du 27 Septembre 2011. Les scientifiques du leg Hawaii – San Diego, présenteront le protocole mis en place pour la traversée.

En attendant de se plonger dans un univers purement scientifique, voici ce que nos hôtes ont pu partager de leur île :

Pearl Harbour, où se trouve le mémorial du bateau militaire USS Arizona, dans lequel périrent plus de 1 100 marins Américains lors de l’attaque japonaise du 7 décembre 1941, date de l’entrée des Etats-Unis dans la seconde guerre mondiale. Le mémorial, est construit par dessus l’épave du bateau resté intacte depuis bientôt 70 ans. Nous avons aperçu notre premier arc en ciel de l’escale, très courant au Aloha State.

La côte Ouest de Oahu, première opportunité notamment pour le capitaine, Hervé Bourmaud, de s’échapper de la zone urbaine de Honolulu. Alors que l’autoroute à l’américaine, large de cinq voies, se resserre en une route côtière qui borde des collines volcaniques, il confirme que « Hawaii, c’est plus qu’un port industriel avec des bâtiments et un Hooters en face d’un Starbucks ». Nous avons pu marcher pendant une heure sous le soleil Hawaiien avant d’atteindre la réserve naturelle de Kaena point, où des phoques moines, espèce en voie de disparition, sont étendues sur une plage rocheuse.

Le fameux North Shore de Oahu, lieux mythique de pèlerinage mondiale pour surfeurs. Nous arrivons juste à temps pour les premières vagues qui annoncent le swell d’hiver. Bien trop monstrueuses pour l’équipe de Tara, nous les avons admirées depuis la plage du Pipeline où se déroulent des championnats internationaux plusieurs fois par an. Les plus courageux de nos marins avaient déjà fait leurs premiers pas sur les long boards en location à la plage de Waikiki. Par contre, nous n’avons pas manqué de goûter à la glace pilée de chez Matsumoto Shave Ice où la file d’attente sort systématiquement du magasin à n’importe quelle heure de la journée.

Entre temps…

ont débarqué de Tara,

les scientifiques :

Xavier Durrieu De Madron, chef scientifique
Margaux Carmichael
Julie Poulain
Sarah Searson
Brett Grant
Christian Rouviere

et
Julien Girardot, cuisinier et photographe à bord.

ont embarqué,

les nouveaux scientifiques :
Isabelle Taupier-Letage, chef scientifique
Céline Dimier, spécialiste des protistes
Jérémie Capoulade, ingénieur optique et responsable de l’imagerie à bord
Marc Picheral, technicien et responsable de la rosette (CTD*) dont il fut à l’origine
Claudie Marec, responsable des équipements scientifiques à bord
Benedetto Barone, océanographe italien

et 2 nouveaux membres de l’équipage :
Céline Blanchard, nouvelle cuisinière et architecte naval
François Aurat, officier de pont qui arrive en renfort pour l’équipe des marins, démunis de ce poste depuis Papeete.

Andres Peyrot

* CTD : Instrument qui permet la mesure de paramètres de Conductivité, Température, Depth (profondeur), et autres capteurs pour la caractérisation physico-chimique de la masse d’eau.

Hawaï, dernière étape polynésienne

Dans la nuit étoilée, le halo de lumière trahit la présence proche de la ville d’Honolulu. Sous voilure réduite, depuis la déchirure d’une de ses voiles, Tara glisse doucement sur l’eau. Nous atteignons Hawaï après plus de trois mois à sillonner la Polynésie.

Notre route a croisé celle des premiers grands navigateurs, non pas les premiers explorateurs européens, mais les austronésiens qui à bord de pirogues, il y a plus 2 000 ans, sans compas ni boussole et encore moins de GPS ou de VHF, ont peuplé peu à peu la région. Ces marins possédaient une connaissance admirable de la mer, se fiant au soleil, décryptant la houle et les vents dominants, ou suivant les “chemins d’étoile”, repères transmis par les Anciens.

Lors de longues heures occupées à scruter les cartes, les distances considérables entre les îles nous laissaient songeurs, nous imaginions avec admiration les conditions de navigation de nos prédécesseurs, marins virtuoses, lancés à la découverte d’îles toujours plus lointaines pour s’y installer. Et ce matin, nous apercevons devant nous Hawaï, pointe septentrionale du triangle polynésien, une des ultimes conquêtes de ces peuples de la mer.

Dans la matinée, escortés par des voiliers venus nous saluer, nous rejoignons le bateau de pilotage qui nous emmène vers notre poste d’amarrage. Doucement, Tara vient s’accoster au quai n°9 dans le centre d’Honolulu, au milieu des buildings dont les surfaces vitrées renvoient les mille reflets de ce nouveau monde que nous découvrons.

Les amarres sont posées à terre et l’agent maritime en charge de notre entrée sur le territoire américain monte a bord pour régler les derniers papiers de clearance. Il nous faut attendre le passage des douanes et des officiers du sanitaire avant de pouvoir mettre pied à terre. Une heure après, les visites et le contrôle des visas, nous sommes officiellement rentrés aux Etats-Unis et nous pouvons mettre pied à terre!

Des amis nous ont rejoint, et nous offrent les traditionnels colliers de fleurs polynésiens. Embrassades, rires et sourires nous permettent de prendre conscience que nous sommes de nouveau revenus dans le monde des hommes. Pour les scientifiques, c’est la fin du voyage, pour l’équipage c’est une nouvelle course contre la montre qui commence. Il faut réorganiser la vie a terre, gérer les approvisionnement et les problèmes techniques.

Les rencontres avec les différents laboratoires et université d’Hawaï, vont nous permettre de préparer la prochaine mission vers San Diego et l’étude du continent de plastique. Dans quelques jours la nouvelle équipe scientifique sera au complet, et Andres, notre journaliste embarqué me remplacera dans la rédaction des journaux de bords.

Hervé Bourmaud, capitaine de Tara

« Histoires d’Etienne(s) et histoire d’une revanche »

A bord après toutes ces escales polynésiennes, quand les souvenirs de navigation de Tara dans les îles du Pacifique sont évoqués, le nom d’un archipel revient souvent, et l’histoire d’un jour en particulier. Même si les équipes ont changé, il reste encore quelques membres d’équipage pour raconter aux autres les surprises d’une journée mémorable à Hakahetau aux îles Marquises.

C’était au début du mois d’août…
Nous venons de terminer la station de prélèvement nommée  « Romain » qui a été intense. La houle monte et nous avons besoin de nous abriter pour la nuit et gagner un peu de repos.
Comme aimantée, Tara prend tout naturellement la route de l’île de Ua Pou et une baie s’ouvre au navire : Hakahetau.

Nous arrivons de nuit, mais grâce à la lueur de la lune nous distinguons au loin des formes élancées qui jaillissent de l’île et se perdent dans les nuages. Puis l’aube découvre les longs pics basaltiques, dentition de requin surgie de la terre, qui dominent l’archipel. Le mont Oave culmine à 1 230 mètres. Les reliefs puissants des Marquises nous avaient déjà fortement impressionné à Nuku Hiva, mais l’image des aiguilles de Ua Pou achèvent de nous tatouer les Marquises définitivement dans l’âme.

Dans la mythologie marquisienne, Ua Pou est la première île à avoir été créée par les dieux Atanua et Oatea : quand  Atanua demande à son mari Oatea de leur construire une maison pour vivre, le dieu dresse d’abord les piliers : symboliquement c’est l’île Ua Pou, puis installe la poutre faîtière, c’est l’île Hiva Oa, puis les chevrons : l’île Nuku Hiva, le toit en feuilles de cocotier tressées est Fatu Hiva et enfin le trou pour les déchets est l’île de Ua Huka. Les îles Marquises sont ainsi selon la légende la maison symbolique des dieux, « Fenua Enata », ou « Terre des Hommes ». Chaque île de l’archipel est indissociable des autres pour constituer la demeure divine. A Ua Pou, nous sommes à ses pieds.

Nous débarquons très vite sur terre pour nous dégourdir les jambes et l’escale est aussi une bonne occasion pour un ravitaillement en produits frais.
Quelques maisons bordent une petite route qui s’enfonce vers l’intérieur des terres, nous avons vu sur la carte que la « capitale »  Hakahau est à quelques kilomètres, il nous faudrait trouver une voiture.
Un 4×4 s’arrête providentiellement devant nous. Par sa fenêtre le conducteur nous interpelle :
« Vous êtes du grand voilier? Vous êtes venus prendre votre revanche? J’espère que vous avez de bons footballeurs cette fois ci et pas que de bons marins! ».

Nous nous le regardons interdits sans savoir quoi répondre. Le marquisien, heureux de son effet, éclate de rire et nous explique :
- Je m’appelle Etienne comme le nom de l’ancien propriétaire de votre bateau. Je le connais votre bateau et Jean Louis Etienne aussi! En 77, Tabarly est arrivé ici dans notre baie avec Pen Duick IV, et parmi les marins il y avait Jean-Louis. Ils ont débarqué juste pour un jour et ont joué au football contre nous. On les a battu 12 – 0 !! Alors on leur avait dit de revenir avec des bons footballeurs la prochaine fois! Mais c’était une belle équipe tout de même, il y avait Philippe Poupon, Titouan Lamazou, et d’autres grands marins.
- Mais ce n’était pas le même bateau, remarque l’un d’entre nous.
- Attends, reprend Etienne, l’histoire n’est pas finie : 20 ans après Pen Duick IV, un matin, on a vu arriver un grand bateau à la coque grise avec deux mâts, c’est bien le vôtre non? Il s’appelait Antarctica. Jean-Louis est descendu et est venu nous voir. Il se souvenait du match de foot! Mais nous n’avons pas joué la revanche. Alors ce matin, un de mes amis m’a appelé et il m’a dit : « Dis donc tu as vu, les marins sont revenus pour la revanche!! ». Il avait reconnu le bateau tout de suite!
- Mais le bateau, il a changé de nom depuis, n’est-ce pas? continue Etienne.
- Il s’appelle Tara, acquiesce un scientifique.
- Oui oui, on a suivi ça sur Thalassa, reprend Etienne bien au courant, et son nouveau propriétaire s’appelle comme moi, Etienne! C’est une histoire d’« Etienne » qui continue! C’est pour ça que je me dis que moi aussi je suis lié à ce bateau! ».

En une conversation, nous voilà soudainement et tout naturellement citoyens de Hakahetau.
Etienne embarque avec lui Vincent Le Pennec, le Second, afin d’aller chercher des fruits pour le bateau et préparer notre accueil. « On organise un barbecue ce soir pour votre venue, on ne peut pas vous laisser repartir comme ça! Et on aura peut-être le temps de faire le match de foot…  » glisse-t-il avec un clin d’oeil.

Et quand le soleil tombe vers 6h du soir, sous le préau communal au bord de l’eau, les jeunes du village préparent déjà les grillades, les Anciens sont tous installés à la grande table de banquet. Un buffet est dressé avec des plats préparés par chaque famille et nous sommes invités à la table d’honneur.

Une soirée mémorable commence. Les enfants, et les jeunes se lancent dans des démonstrations de Haka, la virile danse marquisienne. Madame le Maire, dans un grand discours de bienvenue, demande à Tara d’accepter symboliquement d’être parrainé par le village. Les chants et les danses s’enchainent, tous les hommes de l’équipage s’essayent à leur tour au Haka, les femmes à la danse de l’oiseau, puis les danses modernes succèdent aux traditionnelles, et tout le monde participe.

Mais 10h du soir sonne le glas. Nous devons repartir pour gagner le lieu de notre prochaine et dernière station de prélèvements aux Marquises nommée « Etienne »… La corne de brume signe un départ émouvant. Devant le quai, où un village entier nous salue, nous avons l’étrange impression que ce n’est pas totalement par hasard que le bateau a pris la direction de cette étape imprévue. Sûrement attendront-ils la nouvelle visite de Tara, cette fameuse revanche que nous n’avons pas jouée, et la suite des histoires d’Etienne(s).

Sibylle d’Orgeval

Kiribati, des îles en sursis

En cette fin d’après-midi équatorial, Tara longe le récif sous le vent de l’île Christmas. Le ciel bas, se confond  avec la mer assombrie par d’imposants nuages noirs poussés par les alizés.

Nous distinguons, dans les brumes salines, le rivage dont la hauteur n’excède pas 3 mètres en moyenne. Cet atoll considéré comme le plus grand et le plus vieux du monde fait partie de la république des Kiribati, un état à l’avenir incertain. Cet immense territoire océanien composé d’une multitude d’îlots à fleur d’eau subira les premiers effets du réchauffement climatique.

L’île Christmas est une petit oasis de verdure, perdu au milieu de l’Océan Pacifique et à l’écart des grandes routes de navigations. Peuplée de 5 415 habitants vivant sur une superficie de 322 km2, elle représente 70% des terres des Kiribati.

Oubliée et redécouverte le jour de Noël par Cook (d’où son nom) en 1877, l’île ne fut rattachée à la lointaine colonie anglaise des îles Gilbert qu’en 1919.

Au crépuscule, nous apercevons les lumières du village de London, baptisé ainsi par le père Rougier qui loua l’atoll entre les deux guerres pour y planter des cocotiers. Il est d’ailleurs à l’origine de la surprenante toponymie de l’ile. Ainsi face à London, de l’autre coté de la “Manche”, se trouve le village désormais abandonné de “Paris”.

A quelques encablures, d’un bateau de pêche japonais, qui nous semble abandonné, nous mouillons l’ancre dans le fracas métallique du guindeau. Le sombre de la nuit nous enveloppe, l’heure tardive ne permet pas de faire l’entrée administrative dans le territoire kiribatien, nous attendrons donc demain.

La clarté de la lune découpe l’ombre d’une imposante jetée, construite par l’Agence d’exploration aérospatiale japonaise, venue mettre en place les prémices d’un projet de navette spatiale actuellement avorté.

Le lendemain, à 6h, dans la lumière rougeoyante du matin, les détails en ombres chinoises nous apparaissent de plus en plus clairement. Puis la magie du jour nous fait apparaître ce nouvel endroit à découvrir. Une longue journée nous attend. Il nous faut d’abord faire les démarches administratives qui vont nous permettre de descendre à terre. Après la visite du navire par les douanes et l’immigration, l’autorisation nous est enfin donnée de débarquer sur le sol kiribatien.

Les eaux limpides et turquoises de l’immense lagon, rendent irréelle notre arrivée en bateau pneumatique au petit embarcadère du port London. Des pirogues de pêcheurs aux couleurs vives sont amarrées où reposent sur le sable. En arrière plan, nous apercevons le village et ses baraquements écrasés sous le soleil brulant de ce début de matinée.

L’avenir de l’île

Nous rencontrons dans un premier temps notre contact local Riteta Bébé, représentante du gouvernement pour les questions d’environnement et de protections des espaces naturels. Elle nous reçoit dans son bureau où sur les murs jaunis par le temps les cartes du lagon, chevauchent des fiches signalétiques et les photos des espèces endémiques du lagon. Cette rencontre est l’occasion pour nous de pouvoir aborder les sujets environnementaux et de mieux comprendre les problématiques de cet état en sursis suspendu aux effets du réchauffement et de la montée des eaux.

Au fil de la discussion avec Xavier de Madron, notre chef scientifique, nous nous apercevons que les prémices du changement sont en route. La contamination des lentilles d’eau douce emprisonnées sous les atolls par l’eau de mer, est une des conséquences qui provoque dans la population certaines maladies associées à l’eau non potable. Dernièrement, une alerte a été donnée par le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, lors de son passage au Kiribati. Une solution alternative de récupération des eaux de pluie pourrait être mise place sur les îles avec mise à disposition de grosse citerne.

Une des autres préoccupations environnementales, bien réelles, est liée à la pollution par les déchets plastiques, qu’on trouve disséminés un peu partout dans la partie habitée de l’île. “Nous avons des problèmes pour le traitement de ceux-ci, mais avant tout, c’est un problème d’éducation de la population” nous avoue Bébé. “Un effort particulier a été fait dans l’éducation des jeunes au niveau des écoles, mais le meilleur exemple a été l’escale du Plastiki ici, à London” nous dit elle en souriant. Ce voilier construit avec des produits recyclables et qui réalise un tour du monde, a beaucoup fait réagir la population locale. “Voir que l’on pouvait faire un bateau avec des bouteilles plastique a émerveillé les enfants, mais leur a aussi donné la conscience de ce que pouvait être le recyclage”, rajoute-t-elle.

Ces dernières années ont vu aussi la création d’aires de protections naturelles dans les îles Phoenix (Phoenix Island protected area). Il s’agit d’un vaste projet gouvernemental de conservation des écosystèmes, mais par manque de moyens, elles ne sont que très peu visitées. Mais pour Bébé, l’avenir est prometteur “Le projet du parc est un bon exemple, et nous espérons la même chose pour notre atoll qui possèdent de nombreuses espèces endémiques, véritables richesse pour les générations qui peut être dans le futures pourront vivre ici”, conclue-t-elle.

La vie d’îlien au quotidien

Il est temps pour nous de quitter notre hôte et de nous rendre au poste de police où nous sommes attendus pour finaliser notre entrée. Nous parcourons les rues de London où les maisons en bois basses sont ouvertes sur la rue. Des ribambelles d’enfants, un peu timides, sont étonnés de notre présence. Nous nous arrêtons dans la seule et unique station de service, épicerie de l’île pour demander notre chemin et faire quelques emplettes. La gérante, le regard désolé nous dit “le bateau qui ravitaille l’ile est en retard de 3 semaines. Il doit arriver bientôt mais personne ne sait quand, nous n’avons plus de riz, de lait et la farine commence à manquer, mais les gens ici sont habitués”. Dans la majorité des îles du Pacifique, la vie des îliens reste suspendue au passage de ces petits cargos ravitailleurs aux horaires erratiques.

A quelques pas du cimetière, se trouve le poste de police sans porte, ni fenêtre où nous reçoit le commissaire. Cet homme de type Micronésien, à l’allure fière, est originaire de  l’île. Pour lui, le mode de vie a changé. ” Les gens du pays pêchent beaucoup, c’est leurs moyens de subsistances. L’argent ici n’a pas la même valeur qu’ailleurs, l’entraide et la tradition communautaires font partie intégrante de notre mode de vie d’îlien. Nous avons 2 médecins ici, qui gèrent les urgences, pour les accouchements les femmes restent sur l’île et préfèrent la méthode traditionnelle, ici la télévision n’est même pas diffusée” conclut-il en rigolant de nos regards étonnés. L’officier de l’immigration venu nous saluer, rajoute “moi je suis en poste depuis 4 ans ici mais je suis originaire de Tarawa, une autre île des Kiribati, je ne suis pas rentré depuis tout ce temps, c’est long pour la famille”. Pas facile d’abolir les distances de ce petit pays aux frontières démesurées.

Le temps passe vite et déjà le soir commence à tomber, il est temps pour nous de rentrer sur Tara et de mettre le cap sur Hawaï afin, de continuer la mission.

Hervé Bourmaud, capitaine de Tara

Le meilleurs des journaux de bord de l’expédition Tara Oceans

Cette semaine, nous fêtons la troisième et dernière année de l’expédition Tara  Oceans. Nous avons sélectionné pour vous les meilleurs moments en journaux de bord. Bonne lecture !

Bonne lecture !

Mars 2012
MERCI LORIENT !
Aujourd’hui samedi 31 mars 2012, Tara a retrouvé son port d’attache après 115.000 kilomètres et deux ans et demi d’expédition. Une émotion collective partagée encore avec les Lorientaises et les Lorientais, qui nous ont réservé un accueil exceptionnel, plein de respect et de ferveur. Comme les bombardes et les binious qui nous ont accompagnés une bonne partie de l’après-midi sous un généreux soleil, de l’île de Groix au quai Belem où nous sommes maintenant amarrés.

Tara-arrive-au-port-de-Lorient.-F.LatreilleTara-Expeditions

F.Latreille/Tara Expeditions

LA DERNIERE STATION
C’est le genre de phrase qu’on a le privilège d’écrire que quelquefois dans sa vie. Ce samedi 24 mars 2012 fera date. Dans l’océan Atlantique, à 300 miles nautiques de la côte espagnole, s’est achevée ce jour-là l’expédition Tara Oceans. C’était la 153ème et dernière station de cette aventure hors du commun. Une collecte des micro organismes marins réalisée à l’échelle  planétaire pendant deux ans et demi. 

Février 2012 
L’IMPORTANCE DE L’ESCALE TARA A NEW-YORK, LA RENCONTRE DE TARA AVEC LE SECRETAIRE GENERAL DES NATIONS UNIES
Pour sa dernière et plus importante escale américaine, l’équipe de Tara a enchaîné les rencontres stratégiques à New York avant de reprendre la mer pour le trajet de retour vers le port de Lorient. 

Février 2012
TARA AMARRE AU PIED DE LA FREEDOM TOWER (NEW YORK CITY)
Ce dimanche, sous un soleil généreux compensant à peine les 2° C ambiants, Tara a commencé vers 6h30 ce matin son approche finale de New York City. Les premiers gratte-ciel ont commencé à surgir de l’horizon, crevant la surface d’un océan vierge pour nous de toute construction depuis onze jours. Nous étions encore à 25 miles nautiques de New York, environ 45 kilomètres. 

Les-mâts-de-Tara-sous-le-pont-de-Brooklyn.-V.HilaireTara-Expeditions

V.Hilaire/Tara Expeditions

Décembre 2011
D’UN OCEAN A L’AUTRE
Durant le long périple de Tara depuis son départ de Lorient en septembre 2009, le voilier-laboratoire a traversé bien des lieux mythiques, des étapes qui font date lors d’une si longue expédition. La traversée du Canal de Panama fait désormais partie de cette longue liste. Partis le matin de l’océan Pacifique, nous voici maintenant de l’autre coté du continent, voguant dans les eaux de l’Atlantique. Chronique d’une traversée vers l’autre monde.

Décembre 2011

UN NOEL PAS COMME LES AUTRES
Alors que nos familles, amis et proches, de l’autre coté de la terre, se préparaient à un réveillon comme tant d’autres, un parfum d’exotisme flottait sur le pont de Tara, pour un Noël on ne peut plus insolite. Sous les cocotiers panaméens, bien difficile de se sentir en pleines fêtes de fin d’année ! 

Décembre 2011
UNE JOURNEE A CLIPPERTON…OU PRESQUE.
Tout l’équipage l’attendait impatiemment, cette fameuse journée sur la petite île de Clipperton, perdue au beau milieu du Pacifique Nord. Un mélange d’excitation, mais aussi d’appréhension : allait-on pouvoir poser le pied sur l’île mythique ? La mer nous laisserait-elle cette chance ? La réponse dans le récit de cette journée pas comme les autres. 

Octobre 2011
AUX PORTES DU CONTINENT DE PLASTIQUE
Le mardi 4 octobre, alors que nous atteignons des latitudes au delà de 31° nord, nous apercevons pour la première fois quelques macro-débris de plastique à la dérive. Nous sommes dors et déjà dans le continent de plastique. C’est une première « victoire » car d’après les études du taux de plastique dans le nord du pacifique, effectuées par Charles Moore de la fondation Algalita (1999 – 2008), la répartition du plastique est très aléatoire. 

A.PeyrotTara-Expeditions

A.Peyrot/Tara Expeditions

Septembre 2011
HAWAI, DERNIERE ETAPE POLYNESIENNE
Dans la nuit étoilée, le halo de lumière trahit la présence proche de la ville d’Honolulu. Sous voilure réduite, depuis la déchirure d’une de ses voiles, Tara glisse doucement sur l’eau. Nous atteignons Hawaï après plus de trois mois à sillonner la Polynésie. Notre route a croisé celle des premiers grands navigateurs, non pas les premiers explorateurs européens, mais les austronésiens qui à bord de pirogues, il y a plus 2 000 ans, sans compas ni boussole et encore moins de GPS ou de VHF, ont peuplé peu à peu la région.
Ces marins possédaient une connaissance admirable de la mer, se fiant au soleil, décryptant la houle et les vents dominants, ou suivant les “chemins d’étoiles ?, repères transmis par les Anciens.

Aout 2011
“TARA OCEANS: UNE TROISIEME ANNEE DANS L’HEMISPHERE NORD!”
Déjà deux ans que la goélette Tara navigue sur toutes les mers du monde, le 5 septembre 2011 marque le début de la troisième année de l’expédition Tara Océans. Ce troisième acte se jouera dans l’hémisphère nord.

Juillet 2011
“7 ESPECES DE CORAUX N’AVAIENT JAMAIS ETE RENCONTREES AUX ILES GAMBIER”
Interview d’Hervé Bourmaud et de Francesca Benzoni qui reviennent tous les deux sur ces 15 jours de mission d’étude sur les récifs coralliens aux îles Gambier.

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© Tara Expéditions

Avril 2011
COUP D’ENVOI DE LA CENTIEME STATION SCIENTIFIQUE
9h30 hier matin, la rosette plonge dans une mer légèrement agitée, en plein Océan Pacifique Sud, le coup d’envoi de la centième station scientifique est donné. Les opérations auraient dû démarrer vingt-quatre heures plus tôt, mais le petit tourbillon cyclonique dans lequel les scientifiques  souhaitent effectuer les prélèvements, avait migré un peu plus au Nord. Après une nuit de navigation supplémentaire, Tara nage à présent en  plein cœur de ce tourbillon de 55 km de diamètre, situé à 1 200 milles  marins de la côte équatorienne.

Mars 2011
PAVILLONS DU MONDE A BORD DE TARA
Parcours croisés : Actuellement à l’île de Pâques, Tara accueille à son bord  Leïla Tirichine, chercheuse et Lee Karp-Boss, chef scientifique.
Si Leïla et Lee devaient afficher les couleurs de leur pays, il serait difficile pour elles de choisir un seul drapeau. Comme sur Tara, elles hisseraient le pavillon de leur pays d’origine, et un autre en honneur de leur pays d’accueil. Et puis dans une malle, elles conserveraient les drapeaux de ces pays qu’elles ont traversés…

Février 2011
ETIENNE BOURGOIS ET ERIC KARSENTI A BORD DE TARA
C’est la première fois qu’Etienne Bourgois et Eric Karsenti, les deux co-directeurs de l’expédition Tara Oceans, se retrouvent au même moment à bord de Tara. Cette navigation est pour eux l’occasion d’évoquer avec  l’équipage actuel un certain nombre de sujets et de projets. Tara Oceans va fêter à la fin du mois de mars son année et demie d’existence depuis le départ de Lorient, le 5 septembre 2009. L’occasion de faire un bilan à presque mi-parcours et d’évoquer aussi l’avenir.

Etienne Bourgois et Eric Karsenti, les deux codirecteurs de Tara Oceans.

V.Hilaire/Tara Expéditions

Janvier 2011
PASSAGE DU CAP HORN
D’abord une masse sombre dans un ciel gris. Un promontoire au dessus de l’océan. C’est la fin de l’après-midi sur Tara, et nous sommes à une  trentaine de miles nautiques du mythe. Peu à peu, alors que nous avançons à plus de huit nœuds, la côte chilienne se découvre autour du Horn. Une armée de falaises, de rochers, de monts, de pics sous les  ordres du maître de ces lieux.

Décembre 2010
TARA ET LE DEUXIEME ELEMENT, SELON CHRISTIAN DE MARLIAVE, SPECIALISTE DES POLES. Propos recueillis en Août 2010.
Depuis son départ du Cap pour cette deuxième année d’expédition, Tara a en ligne de mire l’Antarctique, avant de rejoindre le Pacifique. Pour la goélette et une partie de son équipage ayant participé à Tara Arctic, cette étape aura la saveur des retrouvailles avec les milieux polaires, et la glace. Son deuxième élément.

Septembre 2010
LANCEMENT DE LA DEUXIEME ANNEE D’EXPEDITION
Le 5 septembre 2010, exactement un an après son départ de Lorient (Bretagne), Tara va quitter l’Afrique du Sud. Durant  cette 2ème année de l’expédition Tara Oceans, la goélette traversera  l’Atlantique et le Pacifique, d’Est en Ouest, de Cape Town (Afrique du  Sud) à Tahiti (Polynésie Française).

Mai 2010
UNE “PETITE FRAYEUR” POUR TARA
Mardi 25 mai, 13h40. Tara est en station scientifique, en dérive par 13°06′ latitude Sud, 46°58′ longitude Est.
Hervé le capitaine monte sur le pont : « On arrête tout, on quitte  la zone ! ».

Mars 2010
LE GRAND JOUR DU GRAND BLOOM
Explosion de vie au milieu de l’océan, l’efflorescence planctonique ou « bloom » connaît son pic annuel en mer d’Oman juste au moment où Tara croise dans ces eaux. Un motif de satisfaction pour ses chercheurs.

GENERATION TARA
C’est la mission de Tara d’aller au devant de la jeunesse pour éveiller les jeunes consciences à l’enjeu environnemental de ce début de  siècle, expliquer le travail qu’effectue son équipe scientifique sur le  milieu marin. Au cours de son périple, 150 classes rendront visite à Tara.

Février 2010
ABDOU, FILS D’OBOCK
Depuis que nous avons quitté le port de Djibouti, Tara navigue de mouillages en mouillages à la recherche des plus beaux sites coralliens de la baie de Tadjoura. Déjà 15 plongées ont été effectuées et plus de 200 échantillons collectés.

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© Tara Expéditions

Janvier 2010
LES AVENTURES DE HUBERT LE PROTISTE
Cette charmante créature au regard si tendre est un protiste. Son petit nom c’est Lithoptera Muelleri, mais nous l’appellerons Hubert :  c’est plus simple.

Décembre 2009
CANAL DE SUEZ
Voie d’eau taillant le désert, le canal fait décidément penser à une sorte d’autoroute maritime, avec ses dimensions pharaoniques, son étalage d’industrie et d’organisation, et aussi pour ses aires de pique-nique, comme le lac où nous avons fait escale hier soir.

IL ETAIENT LA, LES DERNIERS AVENTURIERS, SUR LES MERS ET SUR LE SOL LIBANAIS…
 Témoignage d’une citoyenne libanaise après le passage de Tara à Beyrouth.

Novembre 2009
LE DECHARGEMENT DU TRESOR DE TARA 
Toutes les 4 à 6 semaines, les précieux échantillons récoltés par les scientifiques sur Tara sont débarqués à terre et envoyés dans des laboratoires dans le monde entier pour être analysés. Rencontre avec Rainer Friedrich, le responsable du convoyage de ces centaines de fioles et de bouteilles chargées de plancton, à l’occasion de notre escale à Dubrovnik (Croatie).

Septembre 2009
QUE CHERCHONS-NOUS ?
Nous cherchons le minuscule, le méconnu, la base de la chaine alimentaire  des océans du monde : les espèces qui constituent le plancton. Oui, parce que le plancton, ce n’est pas une espèce en soi. Ce terme vient du grec planktos, qui signifie « dériver ». Le plancton c’est un ensemble  d’animaux, de « plantes », de virus et de bactéries qui se laissent  dériver dans les courants marins. A bord, nous sommes équipés de plusieurs pièges à plancton : des filets et des filtres qui permettent de trier les organismes en fonction de leur taille et de les récolter séparément. Nous nous intéressons à 4 catégories…

TARA OCEANS, UNE EXPEDITION UNIQUE
Le 5 septembre 2009, à midi, le bateau Tara est parti de Lorient pour une expédition de 3 ans sur tous les océans du monde.

Tara Oceans : Une troisième année dans l’hémisphère Nord !

Déjà deux ans que la goélette Tara navigue sur toutes les mers du monde, le 5 septembre 2011 marque le début de la troisième année de l’expédition Tara Oceans. Ce troisième acte se jouera dans l’hémisphère Nord. 

Au programme : Tara croisera les eaux d’Hawaï, explorera le “continent de plastique” du Pacifique Nord, mettra le cap sur San Diego, puis passera le canal de Panamá avant d’atteindre New York. En 2012, Tara traversera l’Océan Atlantique pour rejoindre Lorient, son port d’attache, au printemps.

Cet été la goélette a passé deux mois en Polynésie française. A Papeete, les trésors de la mission Tara Oceans ont été expédiés vers les laboratoires. Les trésors de Tara ? Des congélateurs pleins d’échantillons prélevés minutieusement lors de l’expédition. Des échantillons qui recèlent d’une vie minuscule et foisonnante dont la grande majorité est encore inconnue : le plancton. Jamais ce “melting pot” de virus, bactéries, protistes et petits animaux en tout genre n’avait été étudié de manière si systématique et intégrée. Jamais les écosystèmes planctoniques n’avaient été échantillonnés à cette échelle planétaire.

Grand méconnu des océans, le plancton produit pourtant plus de 50% de l’oxygène que nous respirons et séquestre une bonne partie du carbone que nous rejetons. Il a donc un impact capital sur les climats de la Terre. Formant 98% de la biomasse marine, il est aussi à la base des chaînes alimentaires.

C’est dorénavant vers Hawaï, puis vers le “continent de plastique” du Pacifique Nord, que Tara met les voiles. Le “continent de plastique”? Une zone calme de l’Océan Pacifique, vers laquelle les courants marins amènent les déchets flottants qui s’accumulent en bancs. Cette mer de déchets, visible uniquement depuis le pont des bateaux, a été découverte en 1997 par le capitaine Charles Moore. Il mit alors près d’une semaine à la traverser, stupéfait par ce qu’il avait trouvé dans cette zone peu fréquentée du globe.
Après une escale à San Diego, Tara empruntera le fameux canal de Panama puis traversera l’Atlantique avec une arrivée prévue à Lorient au printemps 2012.

Mais l’étape sans doute la plus longue a déjà commencé pour les chercheurs impliqués dans Tara Oceans. L’expédition produit une avalanche de données qu’il faudra plus de 10 ans pour analyser complètement. Les objectifs sont en effet ambitieux : comprendre le fonctionnement et la diversité de la vie marine, prévoir la réponse des écosystèmes marins aux changements climatiques. Pour tous ces experts, Tara Oceans est un projet au long cours. Un projet auquel “il faut donner les moyens d’éclore et de fleurir dans les années à venir sur le plan scientifique”, comme le souligne Jean Weissenbach, directeur du Genoscope (Centre National de Séquençage). Les premiers résultats sont prometteurs et seront bientôt publiés, le temps de vérifier méticuleusement les analyses.

Source : Flash Tara #4. Gaëlle Lahoreau.

Départ des Iles de la Société

Ce matin, c’est la fin de notre escale dans le port commercial de Papeete, Tara s’apprête a quitter le quai avec une nouvelle équipe de scientifiques. Des amis, en signe d’adieu sont venus nous offrir les traditionnels colliers de coquillage des départs polynésiens.

La corne de brume sonne l’appareillage vers d’autres horizons, et avec un pincement au cœur, les amarres qui nous retiennent à la terre sont larguées. L’autorisation de prendre le chenal est donnée par la vigie. Les voiles sont hissées et déjà dans le sillage disparaissent les îles de la Société (Polynésie française).

Deux mois de vagabondages scientifiques dans l’archipel des Gambier et des Marquises, nous ont permis de mieux connaître la vie des îles du bout du monde et de ses îliens, isolés au cœur de cet immense Océan Pacifique. Une vie tournée vers la mer et ses ressources, où les problèmes environnementaux prennent une autre valeur dans ces lieux aux écologies fragiles : une vie rude au paradis.

De la culture des perles au travail du coprah*, ce monde polynésien en pleine évolution cherche son avenir au milieu des bribes du passé. Il retrouve peu à peu les racines de son passé caché au fond des mémoires depuis l’évangélisation. Juste retour des choses pour ces hommes qui ont su garder les lettres de noblesses au mot accueil. Au pays des guerrier tatoués et des marae*, l’histoire s’accroche au présent, le futur est incertain pour ce monde maritime fragile des régions d’Outre-Mer qui représente 80% de la biodiversité française.

A bord, 4 marins et 7 scientifiques dirigés par Xavier Durrieu de Madron, s’affairent déjà pour préparer la prochaine mission d’échantillonnage. Le parcours vers Hawaï va nous permettre de croiser l’Equateur et de réaliser des prélèvements dans la zone équatoriale et intertropicale afin de pouvoir étudier les courants et les contre-courants équatoriaux ainsi que leurs populations planctoniques associées.

Cette zone est sujette à des courants convergents qui jouent sur les grands systèmes climatiques à l’échelle des océans et de la planète, ainsi que sur les phénomène météo-océaniques tel que “el nino” et “el nina” qui ont une influence considérable sur les conditions climatiques et économiques des pays qui bordent le Pacifique équatorial.

C’est l’occasion pour Tara de traverser cette zone de convergence afin d’étudier la biodiversité et de percer les mystères planctoniques de l’océan. L’équipe scientifique s’attend à un travail d’enquête passionnant. Pour les marins le défi est tout aussi intense, car les zones traversées entre l’équateur et le 5°N sont considérées comme des lieux de formation des dépressions tropicales et des cyclones, peu apparent à la lecture des cartes météo. A partir du 10°N, nous retrouverons le vent des alizés réguliers de secteur E-NE, pour finir la route sur Hawaï.

Pour l’instant, toutes voiles dehors, l’écume à l’étrave, Tara va rejoindre la première station de prélèvements de cette nouvelle mission.

Hervé Bourmaud, capitaine de Tara

* Coprah : Pulpe séchée de la noix de coco qui sert à produire de l’huile.
* Marae : Lieu sacré tahitien

Tara Oceans : un véritable trésor au fond des cales

2011, l’année du Pacifique pour Tara. Après avoir longé le Chili, l’île de Pâques, croisé les Galàpagos, la goélette est pour deux mois en Polynésie française. L’exceptionnelle biodiversité marine de cette région d’Outre-Mer valait bien ça !

A Papeete, les trésors de la mission Tara Oceans seront expédiés vers les laboratoires.
Les trésors de Tara ? Des congélateurs pleins d’échantillons prélevés minutieusement, et selon un rituel immuable, lors de l’expédition. Des échantillons qui recèlent d’une vie minuscule et foisonnante dont la grande majorité est encore inconnue : le plancton. Jamais ce “melting pot’’ de virus, bactéries, protistes et petits animaux en tout genre n’avait été étudié de manière si systématique et intégrée. Jamais les écosystèmes planctoniques n’avaient été échantillonnés à cette échelle planétaire.

Grand méconnu des océans, le plancton produit pourtant 50% de l’oxygène que nous respirons et séquestre une partie du carbone que nous rejetons. Il n’est donc pas sans impact sur les climats de la Terre. Formant 98% de la biomasse marine, il est aussi à la base des chaînes alimentaires. Gaby Gorsky, l’un des coordinateurs scientifiques de l’expédition, a encore la voix vibrante d’émotion des stations réalisées près de l’équateur, là où les courants froids, chargés de sels minéraux, remontent à la surface : “ c’était magnifique, on avait là des écosystèmes qui tournent à plein régime avec tous les étages de la chaîne alimentaire, des bactéries jusqu’aux poissons et aux calamars, avec beaucoup de zooplancton, de gélatineux, de prédateurs de plancton, de filtreurs… Nos filets étaient pleins à craquer ! “.

Après la Polynésie française, Tara devait mettre le cap sur l’Asie et faire notamment escale à Tokyo. Mais un contexte économique défavorable, associé à la catastrophe nucléaire japonaise, ont contraint les deux co-directeurs de l’expédition, Etienne Bourgois (président du Fonds Tara) et Eric Karsenti (directeur de recherche au CNRS* détaché à l’EMBL*), à revoir la feuille de route de la goélette. C’est dorénavant vers Hawaï, puis vers le “continent de plastique’’ du Pacifique Nord, que Tara a mis les voiles. Après une escale à San Diego, Tara empruntera le canal de Panama puis traversera l’Atlantique avec une arrivée prévue à Lorient au printemps 2012.

Mais l’étape – le “leg’’– sans doute le plus long, a déjà commencé pour les dizaines de chercheurs impliqués dans Tara Oceans. Comme une mission spatiale, comme une expérience menée dans le grand accélérateur de particules du CERN* près de Genève, l’expédition produit une avalanche de données qu’il faudra sans doute plus de 10 ans pour analyser complètement. Les objectifs sont en effet ambitieux : comprendre le fonctionnement et la diversité de la vie marine, prévoir la réponse des écosystèmes marins aux changements climatiques.

Déjà les premières relations se dessinent. Les résultats s’annoncent plus que prometteurs. On nous annonce des publications spectaculaires. Hélas, iI est encore souvent trop tôt pour les dévoiler. Il faut vérifier les analyses, s’assurer de leur exactitude, attendre les données des prochaines stations pour les conforter et leur donner plus de poids statistique. Le travail de chercheurs est un travail méticuleux.
Pour tous ces experts, Tara Oceans est un projet au long cours. Un projet auquel “ il faut donner les moyens d’éclore et de fleurir dans les années à venir sur le plan scientifique “, comme le souligne Jean Weissenbach, directeur du Genoscope d’Evry.
Pour cela, Tara Oceans a besoin du soutien des institutions de recherche, des fondations, des privés… Un soutien essentiel pour que les échantillons ne restent pas prisonniers à -186 degrés dans l’azote liquide, pour qu’ils ne gardent pas leurs secrets sur la diversité et le fonctionnement de la vie océanique.

Gaëlle Lahoreau

Pour découvrir l’intégralité du Flash Tara Oceans, CLIQUEZ ICI.
* CERN : Centre européen de physique des particules
CNRS : Centre national de la recherche scientifique
EMBL : Laboratoire européen de biologie moléculaire situé à Heidelberg en Allemagne

Questions à Fabrice Not, chef scientifique de la mission Marquises

Nous commençons une étape bien spécifique d’une dizaine de jours autour des îles Marquises pour laquelle Fabrice Not, biologiste à la station de Roscoff, est chef scientifique. Trois autres scientifiques viennent compléter l’équipe de l’étape précédente pour cette mission spéciale : Pierre Testor, Fabrizio d’Ortenzio et Steffi Kandels-Lewis. Cette étape au large des Iles Marquises a pour but de caractériser l’écosystème planctonique présent sous le vent des îles, notamment en fonction des apports en fer.

Quel est le but de cette mission aux Iles Marquises ?

A la latitude des Iles Marquises, il y a une bande d’environ 1 000 km de large particulièrement pauvre en fer qui traverse le Pacifique, d’Est en Ouest, où la quantité de plancton est faible, malgré des eaux riches en sels nutritifs.

Plus au large des îles, nous observons un développement important du phytoplancton qui est visible sur les cartes satellite (une grande zone bleue, à l’Est des îles Marquises). Et périodiquement, nous apercevons une émergence de tourbillons verts qui signalent la présence de chlorophylle. Dans ces zones, nous relevons un apport en fer considérable qui permet au phytoplancton de proliférer (phénomène appelé bloom).

Nous voulons comprendre d’où vient cet apport en fer : est-il lié à la terre des îles portée par le vent, ou provient-il des turbulences créées par le courant en aval des îles qui provoquent une remontée d’eaux profondes plus riches en fer?

Pour résumer : Nous allons tenter de comprendre l’influence de l’apport terrigène et celle de ces turbulences. Ensuite, nous étudierons l’évolution de la communauté de phytoplancton en fonction du contexte.

Quelle est la spécificité de cette étape?

C’est mon quatrième embarquement sur Tara et le troisième en tant que chef scientifique, mais cette étape là est certainement la plus particulière : elle fait partie du projet global de Tara Oceans et est à la fois une mission très autonome.

Habituellement, Tara travaille à l’échelle des bassins océaniques, alors que cette fois, nous nous concentrons sur une zone très ciblée et sur un phénomène spécifique qu’est l’apport en fer dans l’océan. Les phénomènes étudiés sont cette fois ci beaucoup plus restreints dans le temps et l’espace.

De plus, c’est une première de combiner d’une façon aussi approfondie la biologie et la physique sur Tara. Nous disposons des instruments de mesures habituels : la CTD-rosette, pour les données océanographiques ; le pompage d’eau de mer et les filets de prélèvements pour l’échantillonnage des micro-organismes. Nous avons également mis à l’eau un « glider » (planeur sous-marin), et des bouées dérivantes, qui nous informent sur les caractéristiques physiques des masses d’eau dans lesquelles ils naviguent. Réunir un tel panel d’instruments pour un objectif commun est assez rare!

Qu’apportent ces instruments?

L’intérêt est d’être beaucoup plus précis dans le choix de la localisation de nos stations de prélèvements. Au lieu des seules données satellitaires de surface qui nous permettent d’avoir une vision globale des grands flux, le glider nous envoie des informations en profondeur bien localisées qui nous parviennent presque en temps réel. Ces données complètent celles du satellite.

Avec plus d’instruments, nos sources d’informations se multiplient, nous abordons et identifions de façon plus précise la complexité des phénomènes en surface et en profondeur.

Quel est le plan d’échantillonnage prévu?

Même si nous avons un programme prévisionnel de principe, il va être amené à évoluer sans cesse en fonction de toutes les données que nous recevrons.

Nous prévoyons une première station de référence « Gaby » au vent des îles qui correspond à la grande zone bleue sur nos cartes satellite : un lieu presque désertique. Il s’agit de la station la plus compliquée car la plus exposée au vent et à la houle.

Une deuxième station appelée « Eric » sera également effectuée sous le vent des îles, à l’endroit où prolifère soudainement le plancton (bloom), et qui correspond donc à la source de l’enrichissement en fer. Sur la carte ce sont les zones de couleur verte qui apparaissent tout près des côtes.

Mais ce phénomène de bloom est épisodique, d’où la difficulté de relever des données dans cette station. Nous devons donc scruter en permanence les cartes satellite et attendre de voir apparaître une nouvelle floraison planctonique.

Quelle est la périodicité de ces évènements ?

C’est difficilement prévisible… Mais Fabrizio d’Ortenzio, qui a étudié les données satellite sur plusieurs années, a pu déterminer qu’à cette saison il y avait des formations au moins toutes les semaines. Avec une veille satellitaire permanente et un peu de chance, nous aurons une chance d’observer un bloom au bon moment… il faut ensuite que nous n’en soyons pas trop loin pour aller sur la zone à temps! C’est une stratégie compliquée!

Pour la troisième station nommée « Romain », l’idée est de suivre la masse d’eau échantillonnée pendant « Eric » pour voir comment la structure évolue au bout de trois quatre jours.
Enfin, la quatrième station « Philippe » se ferait encore plus éloignée des îles pour continuer à suivre l’évolution de la communauté de plancton portée dans la courant.

Nous prévoyons donc 4 stations de prélèvements dans un périmètre assez restreint pour bien comprendre le phénomène. Nous observerons ainsi l’évolution dans le temps en amont puis en le suivant sur plusieurs centaines de kilomètres. Les bouées misent à l’eau resteront actives et transmettront des données pendant plusieurs mois. Nous donc à les étudier après notre départ.

Quelles sont les difficultés majeures ?

C’est un avantage d’avoir autant d’outils à disposition mais c’est aussi ce qui complexifie le travail. Nous devons prendre en compte des sources d’informations diverses, ce qui est donc plus riche mais plus difficile à traiter et les choix sont aussi parfois plus difficiles à faire (nous entrons dans toute la complexité des phénomènes). De plus, nous devons travailler avec l’incertitude liée à l’apparition soudaine de phénomènes naturels. Et le dernier paramètre crucial à ne pas oublier est la météo!

C’est un exercice de funambule que de réussir à gérer toutes ces incertitudes. Il faudra être extrêmement flexible pour être réactif, et ajuster en permanence notre stratégie d’échantillonnage. C’est la grande difficulté mais aussi ce qui est le plus excitant. Je pense que nous avons l’équipe parfaite à bord pour cela. D’autant que nous sommes nombreux à pouvoir faire des rotations.

Je pense que c’est une mission qui exploite de façon optimale les particularités d’un bateau comme Tara : Il permet cette grande flexibilité car il est plus petit et plus maniable que les habituels gros bateaux océanographiques.

Ensuite, la combinaison des différentes disciplines comme la physique et la biologie, est aussi compliquée : ce sont deux mondes très différents, le vocabulaire n’est pas le même, il faut donc trouver un langage commun. Le rapport au temps de travail en mer est très différent. Un des défis est donc de réussir à se comprendre et à travailler ensemble pour pouvoir faire converger nos objectifs. Quand on y arrive, c’est bien plus riche bien sûr!

La combinaison des expertises et la précision de la zone de travail font que cette étape est, pour moi, vraiment unique!

Sibylle d’Orgeval

Premier pas aux Marquises

Au petit matin, mercredi, nous voyons se dessiner au loin le relief tranché des Marquises, nommées ainsi par Menada, premier européen à les apercevoir, en l’honneur de son mécène le vice-roi du Pérou. 

Fatu Hiva, la première terre de l’archipel que nous longeons a le profil des « jeunes » îles volcaniques : des falaises d’une verticalité abrupte, terminées par une dentition acérée. Comme toutes les îles hautes polynésiennes, les Marquises sont les sommets émergés de volcans et se transformeront un jour en îles basses coralliennes.

Hiva Oa apparaît ensuite sur notre route. Dernière demeure de Paul Gauguin et de Jacques Brel, l’île sera pour nous un refuge le temps de laisser passer le coup de vent. Nous décidons de mouiller dans la petite baie d’Hanaiapa au Nord de l’île car le port d’Atuona au Sud est trop exposé à la houle.
Tara se met donc au repos, non loin de « la tête noire », un rocher à forme humaine qui ferme la baie.

Hanaiapa

Nous posons enfin les pieds sur la terre et l’arrêt du roulis, le temps de cette escale est salvateur pour certains. Nous commençons à marcher entre les petites maisons du village d’Hanaiapa quand «Sar », sur le pas de sa porte, nous lance : « Un café? ».

Premières discussions en terres marquisiennes : nous en profitons pour commencer à noter les premiers mots de vocabulaire de notre nouvelle langue. « Kaoha » : bonjour, « kota onu » : merci. Le marquisien est comme le mangarévien bien différent du Tahitien. Même si beaucoup comprennent le traditionnel bonjour de Tahiti « Ia Orana », il ne fait pas partie de la langue locale.
Quelques pas plus tard, c’est William qui nous hèle : « C’est vous le voilier? Venez chez moi! »
Deuxième invitation, cette fois autour de fruits. « Ma maison c’est le yacht club de Hanaiapa, je tiens le registre des visites », nous explique William en sortant un cahier. « Dites à votre capitaine de venir signer, et j’ai des fruits aussi pour lui ». 24 bateaux par an, principalement américains viennent mouiller dans la baie nous enseigne le registre.

Tania, la fille de William, installée quelques maisons plus loin peut nous emmener de l’autre côté de l’île à Atuona pour notre ravitaillement. « En arrivant sur le village vous voulez qu’on passe au cimetière? Tous les étrangers y vont. » nous dit Tania sur la route en lacet qui grimpe jusqu’au col avant de basculer sur le versant Sud.
Nous acceptons bien sûr d’aller rendre hommage à Gauguin et Brel et d’embrasser la vue qu’ils ont pour l’éternité. Ils habitent certainement un des cimetières les plus charmants du monde : au milieu des arbres fleuris les tombes en pierre blanches s’étagent sur une colline dominant la baie.
Mais la paix éternelle est soudain dérangée par plusieurs petits bus qui viennent se garer le long du cimetière. « Les touristes de l’Aranui » commente Tania… Une fois par mois l’Aranui bateau d’avitaillement fait la navette entre Papetee, les Tuamotu et les Marquises, il transporte du fret mais aussi plus de 150 touristes qui profitent du déchargement pour déferler sur la ville-étape juste le temps de l’escale. Atuona reste un petit village et est bien loin d’être envahi par une foule touristique, mais après un mois de mer solitaire jusqu’aux Gambier, et un autre mois passé au coeur du petit archipel, nous avions vite perdu l’habitude d’une « foule », ou celle de la vue d’une étendue urbaine dépassant 100 maisons.

Nous descendons au port voir l’activité qui entoure le bateau : certains viennent chercher le gasoil pour leur bateau de pêche, d’autres attendent de livrer leurs fûts pleins de noni, ce fruit local exploité à des fins médicinales. La vie d’une île est irrémédiablement liée au rythme du passage de ces cargos de fret qui emplissent les échoppes, et permettent le commerce.

Nous rebasculons vite de l’autre côté de l’île. Un dernier repos avant de reprendre la mer pour rallier l’île suivante Nuku Hiva où Pierre Testor et Fabrizio d’Ortenzo nous attendent munis des gliders qui serviront à la prochaine étape.
La mer et le vent se sont calmés et nous partons pour une nuit entre les deux îles.

Sibylle d’Orgeval

Mission corail terminée!

Le week-end se termine et avec lui la mission d’étude sur les récifs coralliens. Les derniers jours ont fait l’objet d’une « véritable stratégie d’échecs » pour Hervé Bourmaud, le capitaine, jouant avec les caprices de la météo. Mais dimanche à la sortie de la dernière plongée, les scientifiques avaient un grand sourire, le programme a été bouclé.

Les plongées à l’extérieur du lagon qui inquiétaient tout le monde à cause de l’exposition du site aux vents et à la houle ont finalement été accomplies et ont tenu toutes leurs promesses : une visibilité unique, des fonds très riches et très divers. Les yeux encore brillaient à leur évocation.

24 plongées sur 24 sites dont un hors du lagon, donc 24 heures à arpenter les fonds sous marins.

Les scientifiques, Francesca, Connie, Eric ou « Kahikai » connaissent dorénavant bien mieux les dessous des Gambier que ses sommets arborés, ils peuvent parler des forêts de coraux, du relief de ses fonds, du tombant des récifs, de l’extraordinaire transparence de ses eaux à l’extérieur de la barrière, ou des platiers foisonnant en espèces coralliennes.

Francesca Benzoni, la chef de mission a terminé d’empaqueter tous ses échantillons. Eric a emballé trois gros blocs de porites de plus de 40kg. Mais le travail est loin d’être terminé, bien au contraire, quand les échantillons arriveront aux laboratoires, des mois d’études seront nécessaires pour qu’ils livrent leurs secrets. « Tous les échantillons collectés pendant les 4 missions coraux pourraient m’occuper pendant mes vingt prochaines années! » confirme Francesca avec son sourire éclatant habituel.

« Avec des porites de 40 cm on va pouvoir retrouver des informations sur les 40 dernières années, notamment la température, la salinité, le pH. C’est le même principe que les « carottes » effectuées dans les glaces aux pôles. » explique Eric devant l’amoncellement de bagages qui commencent à envahir le pont.

« Explorer un endroit si peu étudié comme les îles Gambier était vraiment passionnant. Nous avons trouvé des espèces qui n’avaient jamais été répertoriées pour ce site, c’est aussi une grande satisfaction. Nous avons déterminé quatre grandes zones où l’état du corail est très différent, mais globalement le récif est en bonne santé. Par contre à côté de l’île Taravai, il s’est passé quelque chose il y a une quinzaine d’années qui a provoqué la mort massive des coraux. Nous avons tenté d’en savoir plus auprès de la population mais nous n’avons pas trouvé de raisons très convaincantes» continue Francesca.

« Kahikai » arrive sur le pont chargé de tous ses sacs photos. Les yeux un peu tirés mais comme tous les autres avec un grand sourire, il ajoute : « J’ai réussi à imager tous les échantillons de coraux, et j’ai aussi fait de belles images de différents petits animaux du lagon, j’adore celle des uni-branches, tu les as vue? ». « Je crois que je vais bien dormir pendant tout le trajet en avion… » ajoute-t-il.

Il va enfin pouvoir récupérer les heures de sommeil sacrifiées devant ses aquariums à photographier souvent très tard chaque nuit, poissons, méduses, ou tout bel animal dont la couleur attirait son œil lors des plongées.

Les 15 jours sont si vite passées au rythme des coraux. Le bateau-navette pour l’aéroport vient d’arriver pour emmener Francesca, « Kahikai », Eric et Claudio. Il reviendra dans l’après-midi avec la nouvelle équipe scientifique qui prend le relais pour un leg biologique jusqu’aux Marquises, et Tahiti.

Sibylle d’Orgeval

 
Nouvel équipage :
Hervé Bourmaud, capitaine.
Vincent Le Pennec second.
Mathieu Oriot marin polyvalent.
François Noël, chef mécano.
Julien Girardot, cuisinier.

Les scientifiques :
Emmanuel Reynaud est le nouveau chef scientifique.
Hervé Le Goff.
Sarah Searson.
Céline Dimier.
Noan Le Bescot.
Sophie Nicaud.

4 nouvelles espèces de coraux aux Iles Gambier

Tara a pris désormais un rythme corallien. Fini les grandes distances de l’étape précédente entre Guayaquil (Equateur) et les Iles Gambier (Polynésie Française), nous sommes désormais presque des sédentaires habitant pour 15 jours le lagon des Iles Gambier.

A partir du mouillage, les deux zodiacs emmènent chaque jour Francesca, Connie et les deux Eric sur un site de plongée le matin puis un autre l’après-midi. Les plongeurs se mettent à l’eau, équipés d’un burin et d’un filet pour récolter des échantillons de corail, d’un appareil photo pour garder des images du site de prélèvement et des coraux. Pendant une heure, ils sillonnent les fonds à des profondeurs variant entre 10 et 15 mètres.

Le petit bruit métallique du marteau résonne sous l’eau et une longue colonne de bulles s’élève de chaque plongeur. Mathieu et Julien dans les zodiacs gardent un œil sur leur progression.

Au bout d’une heure les têtes émergent de l’eau. Mathieu récupère les bouteilles : «Alors intéressant? »

« Ca ressemblait beaucoup au site de ce matin » constate Francesca, « Mais rien à voir avec ceux du premier jour, où il y avait beaucoup de corail mort et abimé. Ici il est très vivant, très beau !»

« Et on a encore eu la visite d’un petit pointe noir » sourit-elle. Les petits requins du lagon semblent curieux du travail des scientifiques et viennent les observer, mais pour le moment sans sortir les dents…

En 1974, le biologiste Jean-Pierre Chevalier a réalisé la dernière étude sur les coraux des Iles Gambier et a répertorié 54 espèces, collection conservée au Muséum de Paris. « C’est fantastique d’être ici et de poursuivre son travail! Depuis dimanche, j’ai déjà trouvé 4 nouvelles espèces! Donc nous en sommes à 58 maintenant! » : Sourire éclatant, Francesca diffuse une énergie communicative.

Eric Béraud a sorti hier de l’eau un gros bloc de porytes, un type de corail. 40 kilos sur le pont qui permettront d’étudier l’histoire du lagon. « Les porytes croissent d’1 cm par an, donc imagine ce bloc de 40 cm va nous raconter les évènements des 40 dernières années. Comme pour une carotte glaciaire ou la tranche d’un tronc d’arbre, il va nous donner les informations sur l’évolution de la santé des eaux »

Eric Roettinger dit « Kahikai » est lui à l’imagerie. Il part à la pêche aux espèces qu’il remonte ensuite sur le bateau. La « table science » du pont lui sert à installer son studio photo sur le modèle exact d’un studio de mode en miniature ; Seule différence majeure les modèles mesurent quelques dizaines de centimètres et posent dans un aquarium. Un fond uniforme, deux flashes latéraux, « Kahikai » est prêt à shooter. « Tu veux pas retourner la méduse avec la pipette? On verra mieux les tentacules ». L’élégante bestiole translucide continue ses pulsations et danse sous les flashes. Il fait déjà nuit, et frais, mais « Kahikai », au chaud sous son bonnet ne voit pas passer le temps et continue ses prises de vues en nocturne.

Hervé Bourmaud le capitaine parti à Mangareva dans l’espoir d’acheter du gasoil au bateau de ravitaillement revient les mains vides. Aléa de la vie des îles, le Nuku Hau, bateau attendu depuis 2 jours n’est toujours pas annoncé « celui qui avance en paix » prend son temps pour bien porter son nom.

Demain Tara change de mouillage, deux jours sont prévus aux alentours de Taravai, l’île Ouest du lagon. Stationné à l’abri de l’île nous serons protégés du noirot, vent prévu à 25 nœuds les jours prochains.

Sibylle d’Orgeval

Questions/Réponses avec l’équipage

Ils sont à bord depuis 1 mois ou plus de 12 semaines et ils se sont confiés à la correspondante de bord. Nigel, François, Johan et Sophie évoquent leur meilleur ou leur pire moment sur Tara, le bruit qu’ils aiment ou qu’ils détestent, ce qui leur manque, etc…

Nigel Grimsley
Chef scientifique, embarqué à Guayaquil (Equateur) le 19 mai, il a débarqué aux Iles Gambier, le 22 juin.
Le point positif : L’ambiance à bord !
Meilleur moment de la journée : Le lever du soleil. Je suis matinal, et j’aime voir le commencement du nouveau jour.
Ce qui te manque : Le silence, un bateau est un environnement très bruyant. Chez moi j’ai le privilège d’entendre tous les petits sons de la nature.
Ce que ce séjour à bord t’a apporté : Les rencontres ! On a rarement l’occasion de prendre autant le temps de discuter avec des scientifiques d’autres laboratoires comme ceux de Roscoff et Villefranche sur mer par exemple. Sur Tara, c’est une vrai plateforme d’échange, c’est très riche et créatif. Je suis biologiste d’origine, et me plonger dans le monde de l’océanographie alors que c’est un sujet habituellement marginal pour moi enrichit ma vision de la science.
Message : Préservez la biodiversité ! Il faut avoir conscience de toutes les formes de vie ! Dans les 100 ans à venir, beaucoup d’espèces vont disparaître, c’est inquiétant et triste… et l’homme en fait partie. Il faut que l’on essaye de continuer avec un maximum d’autres espèces. On en dépend.

François Noël
Chef mécanicien, embarqué à Guayaquil (Equateur) le 19 mai, il débarquera à Papeete, le 15 août.
L’odeur : Celle des crêpes et des croissants surprises dimanche dernier !
Le bruit : Celui de l’embrayage, ça chante l’embrayage.
Meilleur moment : Je ne sais pas encore, je te le dirai dans deux mois quand je débarque.
Ce qui te manque : L’actualité ! Regarder à la télé les débats de l’Assemblée Nationale. J’adore les regarder quand ils s’engueulent. Au début ce n’est pas intéressant mais après tu te prends au jeu.
Le pire moment depuis que tu as embarqué : la panne du dessalinisateur, quand le tuyau a pété, je me souviens c’était un dimanche, je venais d’embarquer. Les pannes arrivent souvent le dimanche. Les pompes de refroidissement c’était un dimanche aussi, et les pompes la deuxième fois, là c’était un jeudi férié, comme un dimanche…
Ce que l’expédition t’a apporté : Voir d’autres horizons, c’est toujours riche. Et retourner en Polynésie. Je n’y suis pas retourné depuis plus de 30 ans, depuis mon service militaire. J’ai hâte de revoir Tahiti.
Le pire moment de la journée : Assis à 4 pattes dans les machines à nettoyer le fond de cale !
Une peur : Pas vraiment de « peur » mais de l’inquiétude quand le dessalinisateur ne redémarrait pas à Guayaquil : soit on ne repartait pas, soit personne ne se lavait…

Johan Decelle
Scientifique, embarqué aux Galapagos (Equateur) le 7 mai, il a débarqué aux Iles Gambier le 22 juin.
Meilleur souvenir :
La rencontre avec les baleines venues tourner autour de Tara pendant une station de prélèvements.

Meilleur moment de la journée : Le couchant et en plus s’il y a un apéro en même temps !
Le pire moment : Le réveil pour « l’Accuri » (prélèvement d’eau à effectuer toutes les six heures. A tour de rôle Sophie, Céline ou Johan s’en chargent. A minuit et à 6h pendant la nuit).
Le meilleur moment : Mes observations sur les microscopes, travailler sur des échantillons que je viens de prélever, dans ces eaux si loin de tout, c’est unique. Je vois une quantité d’organismes que je n’ai jamais pu voir. C’est fascinant.
Et j’adore aussi les moments à bord tous ensemble, comme le dîner.
Le bruit : Celui de l’eau qui glisse sur la coque.
L’odeur : Celle des croissants et des crêpes.
Une peur : Avant d’embarquer, imaginer un mois et demi de mer presque sans toucher terre.
Ce qui te manque : Faire du sport ! Un bateau est un espace limité… et les baignades sont rares.
Ce que l’expédition t’a apporté : Du temps pour penser, c’est rare à terre de se poser et de se donner ces moments.

Sophie Marinesque
Scientifique embarquée à Guayaquil le 30 avril, elle a débarqué aux Iles Gambier le 22 juin.

Meilleur moment : Quand le bateau est arrivé à Guayaquil ! J’étais au courant par une scientifique à bord, Gabriela Gilkes que je connaissais qui m’envoyait des messages exactement du moment de leur arrivée. Quand j’ai vu Tara au loin, puis s’approcher du quai c’était un grand moment. Et j’allais embarquer…
Pire moment : Avec Nigel (le chef scientifique) en train de faire du rangement dans la cale avant, au début du leg (étape)… j’étais malade comme un chien.
Le meilleur moment de la journée : Le lever du soleil. Tout est calme, le bateau s’éveille. Les lumières sur l’océan sont magiques.
Le pire moment de la journée : Quand tu dois te lever pour faire les « Accuri »(cf réponse de Johan) à minuit et à 6h… et que François Aurat me secoue pour me réveiller.
L’odeur : Celle de la javel (quand les autres font le ménage).
Le bruit : L’eau contre la coque que j’entends de ma bannette.
Le pire bruit : Celui du pilote automatique.
Ce qui te manque : Michel.
Une peur : Quand je suis montée en haut du mât. Mais il y a eu pire, le requin qui nous a foncé dessus alors qu’on nageait devant la plage d’Henderson. Il a peut être eu aussi peur que moi…
Ce que l’expédition t’a apporté : Surtout les rencontres. Etre obligé de vivre ensemble dans cet espace et se connaitre. Le moindre détail devient une aventure. Et l’expérience du travail à bord bien sûr, les découvertes des espèces grâce au flowcam (instrument d’imagerie du laboratoire sec).
Un message : Un petit coucou pour les gens de mon labo !

Les caprices du temps…

Toujours aux prises avec la météo, nous tentons d’établir le programme des prochains jours et de la station de prélèvements à effectuer. Les Gambier semblent à portée de voile, et le temps jusqu’à destination se raccourcit… Mais établir des prévisions de station qui dépendent des prévisions d’un vent apparemment totalement imprévisible relève du défi. La fenêtre météo ne semble pas vouloir s’ouvrir sur la science…

Hier, après deux jours de prélèvements avec la « CTD-rosette » annulés, le vent était moins fort, et la mer moins formée : « On tente un déploiement? »

Rituel d’envoi de « CTD » : voile affalée, Tara en vent arrière, chacun à son poste au niveau du portique (à l’arrière de Tara, endroit d’où est plongé la CTD dans la mer). Mais sans la portance du vent, la houle semble soudain plus forte et fait rouler le bateau sérieusement. L’arrière parait prêt à s’enfoncer après chaque passage de vague sous la coque. Impossible d’envoyer dans ces conditions. Il ne faut pas risquer de laisser la rosette terminer ses jours au fond de l’océan…

Mais la vraie question subsidiaire demeure… « Quand commencer la station longue? (station de prélèvements de 48h) » La faire au plus tôt au risque de voir le temps se gâter et devoir interrompre le travail, ou continuer à avancer et attendre l’amélioration prévue? Mais parier sur ce futur est aussi risqué.

Heureusement le secteur ciblé pour la station est vaste, et une ou deux journées de navigation de plus ne changent pas l’objectif des mesures. Les scientifiques souhaitent faire des prélèvements dans la zone du gyre Pacifique, gigantesque tourbillon emprisonnant une masse d’eau chaude, sur une profondeur de 200 mètres. Les eaux de ce grand tourbillon sont très pauvres en nutriments, engrais nécessaires au plancton marin. L’eau, qui nous entoure depuis plus de 30 jours, devient bleue de Klein, parfois teintée de violet acrylique. De très rares particules arrêtent les rayons du soleil, ce qui rend la mer transparente comme une eau de source sur plusieurs dizaines de mètres.

Plus de trois semaines que nous avons aussi la sensation d’avancer dans le désert. Nous suivons notre chemin solitaire, loin des routes maritimes à la circulation intense, rassurés de trouver encore des coins de planète inoccupés. Pas de terres, pas d’autres bateaux, juste des dunes d’eaux qui moutonnent. Sauf hier, soudain, un porte-conteneur en sens inverse! « Où vont ils? D’où viennent ils, que transportent ils? Pourquoi se trouvent ils sur cet itinéraire si peu usité? » :

La proximité d’autres âmes attise l’imagination : d’autres que nous ont aussi choisi d’être là ! A bord de ce petit point à l’horizon, des gens vivent, s’activent, ils nous ont vu aussi c’est sûr et doivent parler de nous. Instinctivement, nous sommes curieux de connaître les bonnes raisons qui les ont aussi jetés sur cette route

Nous imaginons alors à notre tour leur réaction :

Soudain en plein Pacifique devant eux un bateau affale les voiles, et se laisse dériver pendant quelques heures… pourtant aucun signe de détresse… puis le bateau met les moteurs pour revenir sur le lieu du début de sa dérive, et recommence ce même manège pendant presque 48 heures… et toujours aucun appel à l’aide ! Tout semble normal à bord, même plus que normal. Les manœuvres totalement irrationnelles ont en plus l’air d’être parfaitement maîtrisées et effectuées avec ordre et précision. « Des fous… ce sont des fous ». (« Non, non des scientifiques » répondrions-nous) Le tracé que nous effectuons pendant les stations, dessiné en pointillé sur l’écran de contrôle pourrait sembler effectivement assez incohérent…

Mais pourtant à bord de Tara nous ne devenons pas fous… la dernière prévision pour la station est fixée à mardi, si la météo nous le permet. D’ici là nous aurons aperçu notre première terre depuis plus de trois semaines : Henderson Island.

Sibylle d’Orgeval et Johan Decelle

Plus d’informations sur www.tara.protist.fr

A la voile pure

Le ciel n’est maintenant orné que de quelques nuages d’altitude annonciateurs de beau temps, et le vent souffle entre 20 et 25 nœuds, alors depuis la station scientifique du week-end, les moteurs sont coupés, et les voiles sont ajustées. Yankee, trinquette, misaine et grand voile sont de sortie.

Des conditions de rêve. Loïc Valette le capitaine de Tara exulte : « on flirte avec les 10 nœuds sans forcer ! A ce rythme les Gambier seraient bientôt en vue ! ». Sentir le bateau filer sur les flots et jouer avec les vagues rend euphoriques.

Des poissons volants surgissent de l’eau et suivent la lancée du bateau ou parfois croisent sa route. François Aurat, officier de pont, fait une ronde régulière sur le pont avant pour ramasser les malchanceux qui y échouent. « La meilleure façon de pêcher! Les poissons viennent à nous… ».

Il est plus difficile de tenter de les faire mordre à l’hameçon. Derrière les proies volantes surgit soudain une dorade coryphène en chasse. Loic, François, Yohann se précipitent sur leur lignes. Mais la dorade ne se laisse pas un instant leurrer par le poisson en plastique qu’ils lui envoient pour l’appâter, elle nargue les pêcheurs du lundi en exhibant ses couleurs étonnantes dans l’étrave de Tara. Mais les frigos de Céline sont encore pleins, notre survie ne dépend heureusement pas de la récolte de la pêche.

Pendant ces journées de route entre deux stations scientifiques, le carré se transforme régulièrement en salle de réunion. Présentation du travail de chacun, rappel des consignes importantes, ou préparation des plannings. Marc Picheral, ingénieur océanographique, projette des photos du passage de Tara en Antarctique, et nous propulse pour un instant dans l’univers des glaces, nous qui naviguons à la latitude la plus éloignée des pôles, au raz de l’équateur, puis Marc passe en revue les différents instruments scientifiques qu’il manipule.

Nigel Grimsley, notre chef scientifique, organise un conciliabule pour déterminer le programme des prochaines stations. Les discussions se font après consultations des différents coordinateurs du consortium scientifique. Deux routes sont possibles mais dans les deux cas nous passerons d’une zone mésotrophique à un secteur oligotrophique. Après une nouvelle station longue, plusieurs jours de stations courtes suivraient. Un tel programme quotidien permettrait de mesurer l’évolution progressive entre les deux zones.

Hiro Ogata, scientifique à bord, espère lui pouvoir avoir du temps pour une journée d’échantillonnage dans un lagon à l’approche des Iles Gambier, pour étudier les écosystèmes les plus diversifiés, de l’ « open ocean » à la zone côtière. La précédente station lui a permis de récolter des échantillons provenant de la OMZ, zone d’oxygène minimum, rarement située à des profondeurs accessibles, et élargir le spectre des différentes conditions de vie des girus (virus géant) qu’il étudie.

Et devant la projection des travaux de Hiro, la soirée se prolonge sous le signe des mimivirus, ces virus géants dont il a la passion.

Sibylle d’Orgeval

Week-end Pacifique

Tara est parti jeudi matin de Guayaquil vers le grand large, visant un point géographique déterminé par le GPS : 2° Sud, 84°35′ Ouest, selon les consignes de Gaby Gorsky, chef scientifique à bord jusqu’à Guayaquil, pour compléter l’étude du système équatorien par une troisième station de prélèvements.

Nous avons quitté le continent depuis trois jours, autour de nous la mer pour horizon quelle que soit la direction où le regard se pose. Sur cette surface mouvante, aucun repère fixe et seuls les chiffres du GPS affirment notre position avec précision.

A 7h00 samedi, comme prévu nous sommes sur le lieu dit. Pendant deux jours les prélèvements vont s’enchaîner dans le secteur. Nous restons les pieds sur le bateau et la tête hors de l’eau mais nous offrons une vingtaine de bains de mer à nos instruments scientifiques.
 
Voiles affalées, moteurs coupés, les différents outils sont mis à l’eau suivant le planning établis par le chef scientifique, Nigel Grimsley. Marc Picheral, l’ingénieur océanographe, a embarqué fraîchement à la dernière étape mais n’a pas besoin de retrouver ses marques, il a quitté le bateau il y a moins de 2 mois et connait par cœur les instruments de mesure dont certains d’ailleurs lui doivent d’exister.

Céline Marinesque, jeune ingénieure, est sur Tara pour la première fois, son expérience acquise sur le Téthys II, bateau de mesures océanographiques en France l’ont rompu à l’utilisation de l’équipement du bord, mais sur le voilier, « les mises à l’eau sont un peu plus sportives… ».

Investi dans le projet Tara Oceans depuis le début, Hiro Ogata vit lui son « baptême de station » ce week-end, avec un sourire éclatant. « Après 15 ans de travail derrière l’ordinateur, me voilà enfin sur un bateau! » se réjouit-il, révélant ainsi fortuitement qu’il vit aussi depuis trois jours son baptême de navigation sans laisser transparaître l’once d’une perturbation.
 
Après 4 heures de déploiement des filets ou de la rosette pendant lesquels le bateau dérive, il est temps de remettre le moteur et de retourner au point d’origine. Le bateau a parcouru 8 miles vers le nord poussé par vent arrière, 1h30 sont nécessaires pour rebrousser chemin et reprendre le travail sur la même zone. Cette pause forcée permet aux scientifiques de souffler et à Céline, la cuisinière de sonner la cloche du déjeuner.

Un moment aussi pour se rappeler de contempler les eaux. La mer au cours de la journée explore une palette de couleurs intenses et semble changer de consistance sous la lumière d’un soleil versatile, caché par des nuages. Sous le ciel couvert, les vagues denses soulèvent le bateau de l’arrière vers l’avant et se propagent en onde grise et sombre sur l’étendue océanique. Puis petit à petit, en fin d’après midi quand les nuages laissent enfin les rayons dessiner les ombres sur le pont, et le soleil réchauffer le bateau, la mer épaisse et rude devient brillante et aérienne.

Avant la fin de la station un 4ème prélèvement à la plus grande profondeur possible est ajouté aux trois habituels afin de tenter la mesure de l’acidité des eaux dans ces fonds où l’érosion est très particulière.

1 900 mètres de câble sont déroulés. Mais le vent souffle, et les vagues se creusent, le câble est bien loin de descendre à la verticale, et s’étire derrière nous, à quelle profondeur parviendra réellement la rosette?

La récupération d’une part de l’eau emprisonnée dans les bouteilles remontées des abysses se fait au crépuscule, à genoux au pied de l’instrument Nigel, Sophie, Céline recueillent le précieux liquide.

Mais avant le dernier déploiement, autour du dîner, les paris vont bon train, Marc attend le verdict de son ordinateur pour connaître la profondeur qu’a finalement atteint la rosette et a lancé le concours. 1 700 mètres pour les plus optimistes, 1 100 mètres au minimum… Le chiffre tombe, la loi de la moyenne l’emporte : 1 475 mètres au compteur.

Pendant ce temps Loïc souffle 33 bougies, mais l’âge du capitaine n’influe en rien sur les calculs.

Et les dernières mesures clôturent ce week-end bien tardivement à la lueur des halogènes.

Sibylle d’Orgeval

La fin d’une étape (Galapagos/Guayaquil)

Lundi, après la longue navigation sur le rio Guayas, qui mène de la mer à la ville, nous arrivons à quai, mais contrairement au premier passage à Guayaquil où le bateau était amarré au port de plaisance le long de la promenade Malecon, il est cette fois exilé au port de commerce.

Plus de visite officielle ou de rencontre avec des écoliers, l’étape est cette fois logistique : Tous les échantillons doivent être débarqués, en échange de 2 tonnes de nouveau matériel, notamment des produits chimiques pour préserver les prélèvements ou divers outils nécessaires au laboratoire.

L’équipage s’affaire sur le pont quand soudain 6 silhouettes casquées apparaissent à l’horizon et se dirigent vers le bateau. Sous l’attirail règlementaire, casques et gilets phosphorescents obligatoires pour arpenter les quais au milieu des Fenwicks et containers, nous reconnaissons nos compatriotes Taranautes.

Rainer Friedrich de World Courrier, Steffi Kandels-Lewis de l’EMBL et Céline Dimier de la station biologique de Roscoff (CNRS) sont là pour organiser le déchargement. Hiro Ogata, Nigel Grimsley, et Céline Bachelier viennent eux prendre le relais d’une partie de l’équipe scientifique et embarquer pour le prochain « leg » (étape).

Les retrouvailles se font à 3 mètres de distance, du quai au pont du bateau car tant que les instances du port n’ont pas donné leur autorisation, les nouveaux venus n’ont pas le droit de monter à bord ou nous de poser pied à terre. Plus de 2 heures se passent, les officiels, particulièrement zélés, passent en revue tout le bateau avant de permettre à Tara d’être relié au continent par la passerelle et qu’enfin nous puissions embrasser nos co-équipiers. Gaby Gorsky et Nigel, le nouveau chef scientifique, n’ont pas perdu de temps et sont déjà lancés dans de grandes discussions planctoniques.

Le lendemain, Tara se vide puis se remplit. Les 200 litres d’échantillons sont transférés dans des frigos, et des centaines de petites éprouvettes sont chargées pour les prochaines stations.

L’expérience des précédents déchargements se fait sentir, de l’Egypte au Chili en passant par les Maldives, Rainer responsable du shipping a déjà effectué plus d’une dizaine de fois la même opération. Aidé de toute l’équipe, il fait preuve d’une redoutable efficacité.

Chaque transfert a ses particularités, des démarches de dédouanement qui semblent toujours plus fastidieuses, ou parfois quelques autres petites contrariétés.

Cette fois-ci le petit problème vient de la marée : elle est basse et Tara est à 4 mètres sous le niveau du quai, rien de très simple pour charger et décharger le navire. Mais « Alles gut ! Das ist ein kleines problem. On va y arriver!» sourit Rainer.

Entre deux chargements de cartons, Gaby et Christian Sardet continuent leurs échanges avec Nigel et les autres scientifiques.

Ils sont heureux de la dernière étape effectuée, malgré les changements de dernière minute, « un leg très  élégant » précise Gaby, comme il aime qualifier le travail pour lequel on sent son appétit scientifique comblé.

« Les eaux prélevés lors des dernières stations entre les Galapagos et Guayaquil sont très riches en plancton et particulièrement en zooplancton, nous avons rarement autant de si gros spécimens! Mais surtout faire trois fois le trajet entre Guayaquil et la zone des Galapagos nous permet de faire un ma-gni-fique transect vertical du courant équatorien. La prochaine station qu’effectuera Nigel celle du 3e passage, sera importante car au-dessus d’une zone d’érosion très particulière qui forme un cratère sur le fond océanique. Nous cherchons à apporter quelques hypothèses aux raisons de cette érosion. »

Nigel n’est pas un novice, il est pour la 3ème fois à bord de Tara, mais pour la première fois en tant que chef scientifique. « Commencer par une station longue avec une nouvelle équipe scientifique et un tel enjeu n’est pas une perspective totalement reposante. » avoue Nigel avec un sourire si serein… le fameux flegme britannique à bord.

Céline Dimier et Steffi terminent de tout ranger méticuleusement dans le bateau, « Sans protocole précis et organisations strictes, les rotations d’équipes différentes à bord serait impossibles, personne ne s’y retrouverait! » affirme Steffi.

En plus du matériel, Céline (n°1, la cuisinière) charge Tara d’un plein de victuailles pour un mois de navigation. Jusqu’au dernier moment le bateau se prépare. A 22 h, l’azote liquide arrive, à 23 h la deuxième fournée de vivres, mais il manque toujours les oignons et les quantités livrées sont très aléatoires.

Mais demain matin jeudi à 8h avec ou sans oignons nous appareillerons. Devant nous 34 jours de mer, de science et les Gambiers.

 
Sibylle d’Orgeval

 

Nouveaux à bord :

Nigel Grimsley, biologiste moléculaire, Hiroyuki Ogata, micro-biologiste, Céline Bachelier, jeune ingénieur en instrumentation océanographique, et Marc Picheral, ingénieur océanographe, remplaçant de Sarah Searson.

Côté marins, François Noël prend le poste de Daniel Cron comme chef mécanicien, Vincent Le Pennec vient le seconder et renforcer l’équipe des marins.

 

Tara, bateau de traditions

En mer, la tradition n’est pas un vain mot. Personne ne peut échapper aux coutumes ancestrales de la mer…

Depuis le départ des Galapagos, le bateau flirtait sans cesse avec la ligne de l’Equateur, le moment fatidique devait arriver. Une voix tonitruante s’élève soudain sur le bateau : « Faites les monter sur le pont ces êtres sans cervelle, ces nécrophages, ces crachats d’iguanes, ces limaces froides! ». Johann, Aurore, Christian et moi, paisiblement assis dans le carré sommes saisis par deux personnages à la tête camouflée, puis emmenés manu militari sur le pont.

A l’arrière du bateau trône un Neptune impressionnant. Gaby Gorsky, notre chef scientifique, ficelé dans un drap de lit, coiffé d’un filet à plancton, barbouillé de mousse à raser pour simuler une barbe de patriarche, trône superbement avec à sa côté la douce Amphytrite, alias Daniel Cron, chef mécano, à qui la chevelure en cordage, la mini-jupe et le maquillage de jeune fille sied parfaitement.

Les néophytes sont conduits par les bourreaux jusqu’aux divinités. Puis à tour de rôle chacun se prête au rite de passage : douche énergique d’un seau d’eau de mer purificateur auprès duquel les embruns de la nuit précédente déversés dans la cabine sont relégués au rang de faible crachin. Un baiser au poisson tatoué sur le pied d’Amphytrite, une accolade de bienvenue au Dieu de la mer, et voici les nouveaux acceptés dans le sérail, un diplôme de passage d’Equateur officialisant définitivement leur statut d’initiés.

Nous pouvons aborder Guayaquil en règle avec les dieux des océans.

Nous embarquerons de nouveaux équipiers à l’escale avant de repartir vers la Polynésie… Tara franchira de nouveau l’Equateur sur sa route. Neptune devra-t-il à nouveau officier?

Sibylle d’Orgeval

Embruns nocturnes

La fin des longues stations scientifiques se célèbre avec un apéro. La tension d’un travail ininterrompu de presque trois jours se relâche, les esprits peuvent à nouveau vagabonder et ne plus être concentrés sur la tâche à accomplir sans faillir.

Pendant les stations le temps est compté alors il ne peut être gâché. Tout est millimétré et doit parfaitement s’enchainer. La bateau a tracé sa route cap sur Guayaquil pour y arriver lundi soir.

Sarah dormirait bien 48h non stop pour récupérer autant d’énergie dépensée en un temps aussi court.

Mais cette nuit les éléments en ont décidé autrement. Le bateau trace sa route vers Guayaquil. Les hublots des cabines sont grand ouverts pour rafraichir ces antres que le soleil réchauffe pendant toute la journée. Une première vague un peu plus forte que les autres vient frapper la coque, l’écume gicle par-dessus bord, et retombe par la lucarne…. il pleut dans ma cabine, le bain de pied impromptu me réveille. Mais j’entends surtout rugir une seconde vague qui paraît bien plus puissante que la petite dernière, je rétracte automatiquement les jambes, mais la lame survole mon hublot pour s’engouffrer par celui d’à côté.

Un grand « boum » suivi d’un « shit, shit, shit » rompt le silence nocturne… et la lumière s’allume dans la cabine d’en face. Puis de dépit s’éteint. Sarah renonce j’imagine comme moi à éponger vraiment l’inondation. Une serviette suffira pour ne pas moisir avant la fin de la nuit, et nous replongeons dans notre bannette.

Nous hésitons entre fermer totalement le hublot et tenter de dormir dans un sauna, ou le laisser encore un peu ouvert et risquer l’ambiance plus humide type « hammam » avec l’assaut possible d’une prochaine vague plus tonique que les autres… Aurore dormant dans le lit sous celui de Sarah goûte aussi pleinement aux joies des embruns nocturnes. Les deux écoles se défendent.

Le lendemain, le rythme est encore soutenu, l’équipement doit être nettoyé après les stations, et l’équipe scientifique se plonge dans ses rapports. Sarah, Gaby, Christian, et Silvia bouclent le travail de ces stations mais aussi celui de leur « leg » : ils descendent à Guayaquil et doivent se préparer à passer le flambeau aux autres scientifiques.

A l’arrivée à Guayaquil, la journée de déchargement des échantillons demandera de nouveau une énergie décuplée.

Le sommeil de retard sera récupéré plus tard sur la terre ferme…
 

Sibylle d’Orgeval

La ruche Tara en pleine action

7h30 la station commence. Scientifiques et marins sont sur le pont.

Sarah est à l’avant-poste, aidée des marins, ou de toute bonne main volontaire, elle manie les outils de prélèvements, rosette ou filets qu’elle a auparavant testés, nettoyés, réparés. Tout est solidement arrimé aux bouts, et descendu par le treuil à différentes profondeurs en fonction des opérations prévues. Gestes précis, rapides, elle soulève le lest, l’accroche à l’armature, clipse le bout, manœuvre l’imposante machine, aidée aujourd’hui de Céline qui a quitté les cuisines pour s’initier à d’autres instruments.

Johan, en retrait près du laboratoire humide installé sur le pont, patiente pour récupérer le butin d’un filet aux mailles inférieures à 180 microns. Un filet remonte, il récupère le contenu du collecteur. Les deux tiers seront consacrés aux études génétiques : il filtre l’eau et la stocke dans l’azote liquide. Le dernier tiers sera dédié à l’étude microscopique. Il donne à Sophie un échantillon des prélèvements entre 20 et 180 microns, et à Silvia tous les micro-organismes inférieurs à 0,8 microns. En deçà de cette taille, plus d’eucaryotes, on ne trouve que des bactéries ou des virus, le domaine de prédilection de Silvia.

Silvia a préparé à l’avance toutes les fioles pour recueillir les échantillons, les classer avec les informations nécessaires à l’identification de la station du jour. Ils seront répartis pour différents type d’étude : ADN, ARN, FCM (Flow cytometry) dans son laboratoire de Barcelone. Mais pour l’heure, l’organisation et la rigueur sont primordiales pour récupérer et conserver au mieux les précieux organismes… et tout ceci quelque que soit le roulis du bateau. Le petit patch contre le mal de mer collé discrètement derrière son oreille rappelle que les conditions de travail sur le bateau en pleine mer demande au corps une adaptation bien particulière.

Sophie est aussi sur le pont prête à bondir pour récupérer les échantillons capturés par la rosette dans la couche d’eau DCM (Deep Chlorophyl Maximum) où le phytoplancton est le plus abondant, et ceux provenant des filets effectuant les prélèvements en surface. Elle descend au laboratoire sec et passe sa récolte dans le flowcam qui détecte les particules planctoniques, phyto ou zooplancton.

Denis, observateur équatorien, spécialiste des oiseaux, est aussi un océanographe averti. A bord de Tara pour 15 jours, il prête main forte à Sarah et à Silvia quand les manœuvres s’enchaînent.

Gaby comme tous à l’affût des filets, stocke dans le formol des échantillons de phytoplancton pour les taxonomistes et une autre partie dans l’éthanol pour des analyses génétiques. Supervisant l’ensemble des opérations, il œuvre en même temps sur tous les fronts, et prie Neptune pour que la pluie ne vienne pas perturber la station…

Christian

Pendant ce temps Christian file à l’avant du bateau muni de petits filets, pour récolter plus de macro plancton en « bon état ». Les plus rares auront droit à un traitement de faveur et passeront au studio photo. Aujourd’hui le pyrosome sera la star du shooting. Déjà redescendu dans le labo sec, Christian jette un œil au « flowcam » que Sophie manipule afin de récupérer les organismes qui l’intéressent pour sa banque d’image.

Sarah
Entre deux manipulations d’outils, Sarah plonge dans le carré pour vérifier que les données fournies par les instruments de la rosette sont traitées sur son ordinateur, et imprime les graphes de résultats.
Puis remonte en trombe préparer l’envoi d’un nouvel instrument en immersion. « Pour une station efficace, il doit toujours y avoir un outil à l’eau! » lance-t-elle dans son élan.

Gaby attrape les graphes au vol et se pose pour étudier les différentes données physiques et chimiques en fonction desquelles il adaptera la profondeur des envois.

Au milieu de cette activité de ruche, Loïc, Johann, et Daniel, les marins ne chôment pas, prêtant main forte pour toutes les manœuvres techniques, et surveillant la bonne tenue du navire! Porté par la même énergie, François s’attelle à démonter et remonter les winchs, tandis qu’Aurore, pinceau à la main, butine à tous les postes le pollen de son inspiration.

Les stations finies, nous repartirons pour 3 jours de mer, objectif Guayaquil et le débarquement des échantillons.

Sibylle d’Orgeval

De la science en intensif

Une journée aux Galapagos, c’était malheureusement bien peu pour explorer l’archipel. Certains sont partis marcher, d’autres visiter la fondation Darwin, et tenter de rencontrer des iguanes, des tortues, ou des fous aux pieds bleus. Mais tous se sont préparés aussi au départ prévu lundi matin. 

Les dernières tentatives auprès des autorités pour obtenir les autorisations de prélèvement aux Galapagos sont restées vaines.  Le programme a donc été modifié. Nous repartons vers Guayaquil où Steffi Kandels-Lewis de l’EMBL, et Rainer Friedrich de World Courrier viendront récupérer les derniers échantillons en date pour les acheminer dans les laboratoires d’étude.

8 jours de mer nous attendent ponctués de stations scientifiques qui complèteront le travail effectué sur le précédent trajet Guayaquil-Galapagos.  Gaby Gorsky notre chef scientifique, déçu de devoir quitter les îles sans aucun prélèvement se console grâce à la perspective de l’étude approfondie que permettra le retour sur la zone du courant équatorien présent entre le continent et les îles.

Nous quittons Puerto Ayora avec regret, et le sentiment d’avoir à peine effleuré l’archipel mythique. Mais le plus beau cadeau que l’homme peut faire aux Galapagos est peut-être de les laisser en paix.
 Dauphins, tortues puis otaries viennent saluer le bateau sur sa route vers le large. Nous quittons ce petit paradis animal pour retrouver les flots et ses habitants microscopiques.

A bord, les nouveaux équipiers sont vite intégrés. Le planning des quart est imprimé, ainsi que celui des tâches de bord. Les « anciens » font équipe avec les nouvelles recrues et leur transmettent les petites astuces de vie à bord. Science, navigation, mécanique ou corvées, tous les aspects de la vie à bord se succèdent et se mélangent.

Affectée au ménage avec Gaby pour la première journée, je passe l’aspirateur tandis que devant son ordinateur Christian m’énumère le noms des derniers protistes photographiés.

Loïc organise une réunion de sécurité avant le départ, puis Gaby fait un point scientifique en prévision des stations. Tout le monde est concerné car la vie de l’équipe en sera modifiée : trois courtes stations « CTD » (Conductivité-Température-Densité) sont prévues mercredi 11.La plateforme instrumentée sera immergée pour mesurer neuf différents paramètres nécessaires à la compréhension du milieu : oxygène, nitrate, salinité, turbidité, florescence du plancton et enfin quelques autres paramètres optiques utiles à la détermination du type d’eau et des courants présents.

Puis de jeudi à vendredi, une station longue permettra le prélèvement des organismes présents dans les eaux, du virus aux larves de poissons, afin d’établir le spectre du vivant de la zone. Deux jours intenses pendant laquelle l’équipe scientifique sera fortement mobilisée. Mais solidaire, le reste de l’équipage adaptera les quarts de nuit et les tâches pour soulager le travail des scientifiques. L’heure est à la science.

Sibylle d’Orgeval

Bienvenue à bord

Samedi 12h30 heure locale. Après 20h de trajet, j’atterris à destination : l’île de Baltra dans l’archipel des Galapagos. Je viens rejoindre Tara arrivé le matin même au port.

A chaque escale Tara évolue : de nouvelles têtes arrivent à bord pour remplacer ceux qui partent. Les équipiers se relaient tout au long des deux ans et demi d’expédition. La durée de séjour est en moyenne de 2 mois moins pour ceux qui ne peuvent quitter leur poste de travail terrien trop longtemps, plus pour ceux qui peuvent vivre l’expérience d’une navigation au long cours.

Puerto Aroya, sur l’île de Santa Cruz dans l’Archipel des Galapagos est l’occasion d’une de ces rotations. Stéphane Pesant, chef scientifique, Céline Dimier, ingénieur biologiste, quittent le bateau,  Christoph Gerigk et Joern Kampe deux journalistes du magazine Géo Allemagne embarqués à Guayaquil descendent aussi. Johan Decelle, biologiste et Aurore de la Morinerie, dessinatrice, montent à bord.

Et troisième nouveau matelot, je rejoins l’équipage pour remplacer Anna Deniaud qui depuis près de trois mois est l’œil et la plume du bord.

Le passage de relais doit se faire rapidement : nous ne restons que deux petits jours au mouillage avant de repartir à Guayaquil.

Préparation préalable indispensable…

Heureusement avant de partir, une semaine à Paris au bureau de Tara m’a permis de commencer l’immersion. Une semaine bien dense pour réunir de la documentation sur les zone de navigation  traversées, se former aux outils de communication du bord, relire les articles de mes prédécesseurs, travailler avec Eloïse, responsable de la communication qui sera mon interlocuteur privilégié, faire les derniers achats de matériel, et enfin rencontrer Chris Bowler un des responsables scientifiques de l’expédition afin bien comprendre le cœur du projet Tara Oceans.

Directeur d’une unité de recherche à l’ENS, impliqué dans le projet Tara depuis plus de 3 ans,  Chris a une vue générale des enjeux de l’expédition. En une heure il tente avant tout de m’insuffler un peu de l’état d’esprit scientifique de Tara, …et  me charge aussi de quelques rapports d’études afin que je puisse apprécier et retranscrire au mieux le travail des chercheurs à bord, sans me laisser effrayer par des mots tels que protistes, diatomées, coccolithophore ou autre eucaryotes.

 L’esprit Tara : un organisme vivant.

« Le défi scientifique de Tara passe par un défi humain! » m’assure Chris.

« Pendant nos études , on nous ressasse en permanence la même injonction : Soyez focalisé ! Mais les scientifiques trop spécialisés perdent alors, hélas, la vision globale nécessaire à la compréhension de tout sujet très pointu. Quand nous étudions chaque micro-organisme présent dans les océans, pour bien les comprendre il nous est indispensable de connaitre leurs conditions de vie. Ce serait sinon comme étudier les parisiens sans se soucier de savoir ce que sont Paris ou la France et leurs particularités! Je suis nostalgique de l’époque des philosophes naturalistes pour qui les connaissances n’étaient pas aussi compartimentées qu’aujourd’hui! C’est donc pour moi le grand défi de Tara : réunir à bord des scientifiques de différentes disciplines complémentaires pour que nous puissions étudier les éco-systèmes dans leur ensemble. Même si le noyau du projet est lié à la biologie, la chimie, la physique sont essentielles à la compréhension globale. C’est aussi pourquoi l’expédition dure deux ans et demi et explore un territoire aussi large. Nous vivons dans un monde d’interactions, une vision partielle est faussée. Il faut une ambition globale pour bien comprendre le particulier. »

« Et le plus difficile n’est pas forcément de réunir différents scientifiques dans un même lieu de travail, c’est surtout d’avoir la volonté de travailler ensemble et de trouver un langage commun. Parfois un même mot de vocabulaire veut dire deux choses totalement différentes en physique et en biologie » regrette-t-il.

« Le but de Tara est justement de réussir à créer un esprit de communauté et de partage des connaissances complémentaires pour aller plus loin. J’imagine parfois Tara comme un des organismes vivant que nous étudions, chaque élément de l’organisme est vital pour le bon fonctionnement de l’ensemble et dépendant de tous les autres. Et susciter cette alchimie avec un groupe humain n’est pas forcément naturel ! Voilà le grand défi ! »

Lorsque je quitte Chris pour les derniers préparatifs, j’imagine comment à chaque étape,  l’arrivée de « nouvelles particules »  dans l’organisme ne doit pas simplifier la tâche… Mais voilà déjà presque 2 ans que Tara navigue ainsi, un défi relevé à perpétuer…

Sibylle d’Orgeval

Taxonomiste, une espèce en évolution

Depuis que Christian Sardet a installé un aquarium dans le petit carré, le macroplancton ne cesse de défiler sous l’objectif de sa caméra. Beroe, ceinture de Venus… le scientifique connaît chaque acteur par son nom mais il lui arrive parfois d’avoir un doute, alors il a recours aux nombreux ouvrages du bord qui permettent d’identifier les différents planctons.

L’identification ou plutôt la classification des formes vivantes est une science en soi, qui se nomme taxonomie. Charles Darwin fit partie de ceux qui apportèrent un regard nouveau sur cette science, notamment en démontrant que les espèces évoluent, que certaines disparaissent et d’autres voient le jour. Cette science statique à l’origine est devenue dynamique à présent. Le développement de la génétique est sans aucun doute la plus récente et peut-être la plus importante révolution à toucher cette science ancienne, aujourd’hui négligée par la nouvelle génération de biologistes. Retour sur cette discipline en pleine évolution.

L’histoire de la Taxonomie

Le mot taxonomie ou taxinomie provient du grec : taxis, signifiant l’ordre et nomos, la loi. C’est le botaniste suisse Augustin-Pyrame de Candolle qui en 1813 a proposé de nommer cette science de la classification. Mais la nécessité de répertorier et de nommer les formes vivantes et notamment les plantes, remontent bien avant cette époque. Deux mille ans avant Linné, trois cents ans avant JC, le Grec Théophraste, successeur d’Aristote, avait déjà décrit différentes plantes dans son ouvrage intitulé « L’Histoire des Plantes ».

Système de classification

Les organismes vivants sont classifiés à l’aide d’un système hiérarchique bien établi, permettant de les regrouper de façon arborescente.

Nomenclature des organismes vivants

On écrit le nom taxonomique d’un organisme en combinant son genre et son espèce, tous les deux en italique. La règle veut que le premier nom débute par une majuscule et le second par une minuscule. Ces noms formés de racines latines et grecques décrivent le plus souvent la morphologie de l’organisme ou son mode de vie.
Par exemple, le nom Pélagia noctiluca décrit une méduse du genre Pélagica « qui vit en pleine mer » et de l’espèce noctiluca « qui éclaire la nuit ». La ceinture de Venus ou Cestus veneris est un cténophore qui ressemble comme son nom l’indique à une ceinture. Au-delà de leur caractère descriptif, un grand nombre de méduses porte un nom inspiré de la mythologie grecque comme les méduses du genre Cassiopeia. Il arrive parfois qu’un scientifique donne le nom d’un de ses confrères à l’espèce qu’il a découverte. De plus, le nom de l’espèce est systématiquement référencé dans les registres, avec le nom du scientifique qui a découvert l’organisme ainsi que l’année de publication de sa description.

Découverte de nouvelles espèces

Lors des escales de Tara, une question revient souvent aux oreilles des scientifiques : Avez-vous découvert une nouvelle espèce ? Il faut savoir qu’il est très compliqué et fastidieux de prouver la découverte d’une nouvelle espèce et surtout de la décrire. Il faut étudier tout le cycle de vie de l’organisme afin de s’assurer qu’il n’ait pas déjà été décrit par un autre scientifique, car parfois la morphologie peut varier en fonction du sexe et du stade juvénile. Il est également difficile de déposer une nouvelle espèce à partir d’un seul spécimen, car celui-ci peut-être endommagé ou atypique. L’idéal est de posséder un male et une femelle qui puissent se reproduire. Après avoir décrit la nouvelle espèce, le chercheur doit déposer son épreuve afin qu’elle soit examinée par un jury international, puis publiée.

La disparition des taxonomistes

Aujourd’hui la taxonomie est une discipline qui a déserté les bancs de l’école, mais quelques passionnés subsistent. Franck Prejger, taxonomiste au laboratoire de Villefranche-sur-mer, fait partie de ces personnes qui puisent leur savoir d’identification auprès d’anciens taxonomistes, aujourd’hui à la retraite. Pour pallier à la pénurie des taxonomistes, il existe aussi des programmes européens. Dans le cas du plancton et tout particulièrement des virus et des bactéries, la taxonomie a ses limites et aujourd’hui c’est la génomique qui vient compléter cette science ancestrale.

 

Stéphane Pesant et Anna Deniaud

Dans le sillage du Beagle

Un chapeau panama à la main, les membres d’équipage saluent les quelques curieux du Malécon 2000 (Guayaquil, Equateur), venus assister au départ de Tara, et tout particulièrement Gabriella et Montserrat, deux scientifiques débarquées à Guayaquil.

A chaque escale, c’est le même rituel, de nouveaux équipiers embarquent et d’autres quittent l’aventure. Mais l’habitude n’y fait rien, le pincement au cœur sévit à chaque fois.

Sous une chaleur suffocante, les voyageurs descendent le Rio Guayas pour retrouver l’Océan Pacifique. Les moustiques, eux, ne semblent pas décidés à quitter le navire !

Guidée par des frégates, ces grands palmipèdes au plumage sombre, Tara prend la route des Galápagos, cet archipel mythique situé à 960 km des côtes équatoriennes. Peu à peu les embruns dissipent la nostalgie du départ, et l’excitation gagne l’équipage : nous partons sur les traces de Charles Darwin, nous allons découvrir ce laboratoire vivant qui a inspiré le biologiste pour sa théorie sur la sélection naturelle !

En septembre 1835, après plus de quatre ans de voyage autour du monde à bord du navire le Beagle, le jeune naturaliste débarque sur les îles Galápagos. Tortues, oiseaux marins, iguanes… à peine a-t-il posé le pied à terre que Charles Darwin est frappé par la richesse de la faune.

En observant de plus près les animaux des îles, il découvre aussi leur diversité. « Je n’aurais jamais pu imaginer que des îles situées à environ 50 à 60 milles de distance, presque toutes en vue les unes des autres, formées exactement des mêmes rochers, situées sous un climat absolument semblable, s’élevant presque toutes à la même hauteur, aient eu des animaux différents… » – Extrait du livre « Voyage d’un naturaliste autour du monde » de Charles Darwin.

Pour partir sur les traces du biologiste anglais, trois coordinateurs de Tara Oceans, Gaby Gorsky, Silvia Gonzales-Acinas et Christian Sardet ont rejoint Stéphane Pesant et le reste de l’équipe scientifique. Mandaté par son pays, Denis Alexander Mosquera Munoz, observateur équatorien, accompagnera les chercheurs jusqu’aux eaux du parc national. Il s’assurera qu’aucun prélèvement ne soit effectué à moins de deux cents milles de côtes équatoriennes, car jusqu’à nouvel ordre aucune autorisation d’échantillonnage n’a été obtenue.

Toujours sur cette étape Guyaquil-Santa Cruz,  un journaliste et un photographe allemands du magazine GEO ont intégré l’équipe pour réaliser un reportage sur le travail des scientifiques.

Après deux jours de navigation, la rosette a déjà replongé dans l’Océan Pacifique pour échantillonner dans une zone naturellement acide. Attention, si ces eaux sont dites « acides », il n’en demeure pas moins que leur PH de 7,9 reste supérieur au PH neutre qui est de 7. Aux abords de l’archipel des Galápagos, l’acidité de l’eau est simplement plus élevée que dans d’autres parties du globe où les eaux de  surface ont en général un PH qui avoisine 8,1.

Si dans cette zone du Pacifique, l’acidification du milieu aquatique est un phénomène naturel, de manière plus globale les océans tendent à s’acidifier en raison de l’augmentation des rejets de  dioxyde de carbone dans l’air. Cette région se révèle donc être un véritable laboratoire marin dont les conditions environnementales actuelles pourraient être représentatives des conditions futures de l’ensemble des océans du globe.

Les scientifiques espèrent à travers cette étude, comprendre les répercutions de l’acidification des océans sur la vie des micro-organismes, et anticiper les conséquences de l’activité de l’homme sur les écosystèmes marins.

Indépendamment de tout changement climatique, l’acidification des océans pourrait perturber l’existence des organismes marins comme par exemple les mollusques, les coraux et les foraminifères (plancton unicellulaire) qui ont besoin de synthétiser le calcaire pour fabriquer leur coquille ou leur habitat. Plus l’eau est acide, plus il est difficile pour les organismes de synthétiser du calcaire.

Mais l’heure n’est pas encore à l’analyse, pour l’instant les chercheurs s’évertuent à prélever des échantillons d’eau de mer. Parallèlement à la rosette, Christian Sardet a jeté un petit filet à l’eau pour récupérer du plancton. Assisté par la jeune scientifique, Sophie Marinesque, nouvellement embarquée, Christian trie sa récolte pour ensuite photographier et filmer les divers micro-organismes. Les clichés et les prises viendront compléter son projet dédié au plancton, « Les chroniques du plancton » visibles sur internet (www.planktonchronicles.org).

Peu à peu, le soleil s’incline à l’horizon, inondant la goélette d’une lumière orangée. Ce soir les scientifiques regagneront le pont arrière pour effectuer une dernière mise à l’eau de la CTD. Demain matin, après avoir parcouru près de 52 milles marins, l’équipage franchira la ligne de l’Equateur, une grande première pour certains.

Chez les marins, la tradition veut qu’un baptême ou plutôt un « bizutage » soit donné à ceux qui traversent pour la première fois cette ligne. Le statut de journaliste du bord n’y fait rien, les initiés ne souhaitent pas divulguer l’épreuve qui attend les novices…

Anna Deniaud

Etienne Bourgois et Eric Karsenti ont décidé de modifier le parcours de la troisième année de l’expédition Tara Oceans

La goélette Tara est partie le 5 septembre 2009 de Lorient et a déjà parcouru 40 000 milles, de l’Atlantique au Pacifique en passant par la Méditerranée et l’Océan Indien.

Cette décision des deux co-directeurs de l’expédition, a été prise en raison de la crise que connaît le Japon actuellement. Durant l’année 2012, Tara devait passer quatre mois et demi en Asie, en particulier en mer du Japon et dans les secteurs alentours. Tokyo représentait même une escale capitale.

Il existe désormais un risque sur le terrain même si il est difficile à l’heure actuelle de l’évaluer précisément mais pour Tara, les demandes d’autorisations de prélever dans les eaux territoriales se faisant un an à l’avance, cette décision devait être prise rapidement.

Plus globalement, il parait très difficile d’évaluer les conséquences environnementales, humaines et économiques, de cette catastrophe sans précédent. Il est possible que la dispersion des produits radioactifs ait un impact important dans l’Océan Pacifique.

Enfin, cette décision intervient dans un contexte économique devenu peu favorable.

Par conséquent Etienne Bourgois (président du Fonds Tara) et Eric Karsenti (directeur de recherche au CNRS détaché à l’EMBL), en accord avec les coordinateurs scientifiques et les partenaires de l’expédition, ont décidé de modifier le parcours de Tara Oceans.

Durant les mois à venir, Tara va poursuivre sa route vers Papeete comme prévu en passant par les Galapagos, les îles Gambier, avec une mission autour des coraux, et les îles Marquises. Après Tahiti, le navire remontera vers Hawaï, traversera le « continent de plastique » du Pacifique nord, fera escale à San Diego. Puis Tara empruntera le canal de Panama à Noël prochain puis traversera l’Atlantique, avec une arrivée prévue à Lorient au mois de mars 2012. Soit encore 20 000 milles à parcourir (un tour du monde) pour la goélette et encore 100 stations scientifiques prévues au programme.

L’analyse à terre des 100 premières stations a commencé depuis un an. Le consortium scientifique commence à obtenir des résultats et plusieurs articles sont en cours de structuration pour les revues scientifiques. Le consortium scientifique Oceans va bien sûr continuer a traiter les données et les échantillons recueillis au fur et à mesure de leur arrivée dans les laboratoires.
Tara Oceans est donc entré dans sa seconde phase: la récolte des fruits d’un échantillonnage planétaire colossal.

Au retour de Tara à Lorient en mars 2012, des dizaines de milliers de micro-organismes et des échantillons considérables de coraux auront été prélevés et analysés avec succès dans tous les océans du globe depuis septembre 2009. Cette collecte complète, permettra de mieux connaître la structure des écosystèmes océaniques, l’évolution des organismes qui les composent et leur capacité à s’adapter à des changements environnementaux majeurs. Elle constituera un point de référence pour les générations futures.

Les prochains rendez-vous pour Tara Oceans :

Diffusion des documentaires “Tara Oceans le Monde Secret” sur Planète Thalassa les 15, 22, 29 avril et 6 mai.

En juin, les scientifiques de Tara Oceans présenteront le bilan scientifique annuel de l’expédition à la presse.

Et dans un an, Tara vous donne rendez-vous à Lorient en mars 2012 !

Interview d’Etienne Bourgois, directeur de Tara Oceans et président de Tara Expéditions

Vous venez de prendre une décision importante. Comment cette décision a été prise ?

Avant toute chose je tiens à exprimer toute ma solidarité au peuple japonais. J’aurais l’occasion de le dire de vive voix à mes collaborateurs cette semaine car je suis depuis mardi à Tokyo dans le cadre de mes fonctions de directeur général d’agnès b.

Tara a déjà fait environ 40 000 milles, les scientifiques ont réalisé une centaine de stations scientifiques d’excellente qualité et ce n’est pas fini ! Néanmoins, le Japon vient de subir une catastrophe majeure. La situation nucléaire n’est pas maîtrisée. Nous devons donc revoir notre feuille de route qui passait notamment par Tokyo l’année prochaine.

De plus, peu de gens le savent, mais les autorisations que nous demandons pour pouvoir prélever dans les eaux des pays visités, se font près d’un an à l’avance et sont très difficiles à obtenir. C’est le cas notamment pour cette zone de l’Asie.

Mais pour revenir au Japon, nous ne savons pas comment va évoluer la situation dans les mois à venir.

Nos mécènes, dont le Fonds agnès b., les fondations Veolia, EDF et Prince Albert II de Monaco, étaient très heureux de voir ce fabuleux voilier naviguer dans cette région du globe. Pour agnès b. très implantée, c’était près de 1 500 salariés qui attendaient le bateau, comme une sorte d’espoir pour le futur.
Malheureusement l’impact de cette catastrophe au Japon sur l’activité d’agnès b. est à ce jour important puisqu’une baisse conséquente du chiffre d’affaire sur place est probable.
Quand une tempête s’annonce, on adapte la toile. En bons marins, nous avons donc décidé de nous préparer à cette période difficile, mais je reste confiant.

Ce choix de modification du trajet a été fait d’un commun accord avec les scientifiques de la mission Tara Oceans et nos partenaires dont le soutien est extrêmement important. En définitive nous ne rentrerons que six mois plus tôt que prévu sur une mission de 3 ans.

Cependant, le nouveau parcours choisi par les scientifiques présente des intérêts majeurs comme le transect très peu étudié Papeete-Hawaï, ou encore l’étude du continent de plastique dans le Pacifique, des prélèvements dans le Golfe du Mexique seront aussi faits. Nous resterons également plus longtemps aux Etats-Unis.

Nous garderons bien sûr les mêmes moyens techniques et humains à bord et à terre jusqu’au retour à Lorient.

Quels sont les projets pour 2012 ?

Il faut d’abord que le bateau rentre à Lorient au mois de mars 2012 mais cette année 2012  s’annonce déjà très riche, il y aura d’un côté beaucoup de travail dans les laboratoires pour les scientifiques et nous aurons également encore notre mission de sensibilisation à remplir. Nous avons le projet d’un documentaire qui couvrira la totalité de l’expédition, des expositions, des actions avec les scolaires etc… Et nous réfléchissons d’ores et déjà à de futures expéditions pour Tara.

Mais pour revenir au présent, je tiens à remercier chaleureusement toutes les personnes impliquées dans ce projet, les laboratoires, les institutions, les partenaires, les membres d’équipage et les scientifiques qui font avancer ce bateau et ce programme d’avant-garde. Leur travail est magnifique, il va continuer pendant un an à bord et pendant de longues années ensuite après le retour au port. Cette aventure ne fait que commencer.

Bongo et compagnie

Par 29° sud de latitude et 101° ouest de longitude , l’équipe de Tara vient d’effectuer sa 96ème, station à la frontière du « gyre » du Pacifique Sud. Hausse de la température de l’eau, augmentation de la salinité et baisse de la densité des nutriments, pas de doute les premiers résultats le confirment, le désert océanique n’est plus très loin.

Ici, le plancton se fait plus rare, plus petit et plus profond. Les scientifiques ont donc du s’armer de patience, pour filtrer encore et encore… Huit cents litres d’eau ont été pompés et filtrés, sans compter les échantillons de la rosette. Certes la pêche ne fut pas miraculeuse en quantité, en revanche la variété et l’originalité des micro-organismes récoltés relèvent presque du miracle.

De huit heures du matin jusqu’à tard dans la nuit, scientifiques et marins se sont relayés sur le pont pour prélever des échantillons de cette eau d’un bleu intense. Là aussi, la couleur de l’océan traduit la nature de l’environnement. Pour vivre, le phytoplancton absorbe la lumière, en particulier le spectre bleu et un peu le rouge. En sa présence, l’eau prend donc des tons verts.

À mesure que les flacons se remplissent, Tara dérive dans le Pacifique Sud, il faut donc régulièrement revenir à la position initiale. L’espace d’un instant, la station scientifique prend des airs de station balnéaire. Quelques membres de l’équipage se prélassent au soleil, certains profitent de la vitesse pour mettre une ligne à la traîne, les filets, eux, profitent de la brise pour sécher leurs ailes, avant de reprendre leur danse dans les fonds marins. En une journée et l’ébauche d’une nuit, plus de vingt-quatre mises à l’eau ont été accomplies.

Si la rosette CTD conserve sa position d’instrument phare de la station, et plus largement de l’expédition « Tara Oceans », il n’en demeure pas moins que toute une panoplie de filets se révèlent eux aussi indispensables pour l’optimisation de cette expédition.  Voici une rapide présentation, de ces différentes « nasses à plancton » du bord.

Le Régent
Le Régent est un large filet, de près d’un mètre de diamètre, dédié à la pêche au zooplancton. De par son important diamètre, il attrape dans ses mailles les organismes les plus rapides, qui réussissent à échapper aux autres filets. Un coup de Régent à une profondeur de 500 mètres permet de filtrer plus de 350 mètres cube d’eau, et de récupérer des copépodes carnivores, des méduses et autre zooplancton.

Autrefois, ce filet était fabriqué en soie. « Les biologistes se rendaient eux-mêmes dans les moulins à farine pour s’approvisionner en soie fine. La maille qui servait à tamiser la farine était parfaite pour attraper le plancton » explique Franck Prejger, taxonomiste au laboratoire de Villefranche-sur-mer (CNRS). Aujourd’hui le nylon a remplacé la soie, et les machines à coudre ont succédé à la couture à la main.

Le WP-2 –
L’Acronyme pour « Working Party nr. 2 », le nom d’un filet développé par UNESCO en 1968.

Internationalement reconnu dans la profession, ce filet simple, qui se termine par un manchon conique en toile et un entonnoir en laiton, sert à pêcher le phytoplancton.
Le WP-2 peut avoir deux épaisseurs de maillage différent, une de 50 microns et l’autre de 200 microns. La plus petite taille sert à récolter du phytoplancton, tels que les protistes. La seconde échantillonnera le niveau supérieur dans la chaîne alimentaire, c’est-à-dire les organismes qui se nourrissent de phytoplancton, tels que les copépodes.

Les Bongos
Il existe trois types de Bongo, en fonction du maillage des filets. Le bongo 180microns, 300 et 2000.
Le « bongo 180 » navigue soit en surface, soit au niveau de la DCM (profondeur de chlorophylle maximale) et sert à prélever principalement des protistes.
Le « bongo 300 », lesté d’un poids de 50kg, est plongé en oblique à près de 500 mètres de profondeur pour pêcher du petit zooplancton. Ce filet est muni de deux collecteurs. Une partie de la pêche, après avoir été baignée dans le formol, sera dédiée à la taxonomie, c’est à dire la détermination des espèces. Les micro-organismes récupérés dans le second collecteur, seront placés dans de l’alcool et serviront à la méta-génomique, c’est-à-dire à l’étude du séquençage ADN.

Les autres filets à plancton

Le double 20
Ce filet ressemble étrangement au Bongo, en raison de ses deux filets, mais il est nommé  « double twenty », le deux fois vingt. Comme son nom l’indique, la taille de sa maille est de 20 microns. Le double 20 permet de pêcher les protistes en surface et en profondeur.

Le 5
Ce filet simple au maillage très fin, 5 microns, est utilisé lui aussi en surface ou au niveau de la DCM (profondeur de chlorophylle maximale). Le 5 microns permet de récupérer des micro-organismes particulièrement petits tels que les dinoflagellés et les diatomées.

La Manta
Ce filet un peu particulier n’a pas pour vocation première de prélever du plancton, mais plutôt de collecter des particules de plastique. Avec son allure de raie Manta, ce filet constitué d’un corps en aluminium et des deux longues manches en nylon, navigue uniquement en surface pour récupérer des micro-déchets dans le cadre du programme plastique.

Anna Deniaud

Seuls dans le Pacifique Sud

Aucun cargo à l’horizon, aucun bateau annoncé sur le radar. Cette route maritime a-t-elle été oubliée des marins ? Aucune trace non plus d’avion dans le ciel.  Les hommes semblent avoir pour de bon déserté les lieux. A chaque mile marin parcouru, Tara se rapproche de ce fameux désert océanique du Pacifique Sud. Là-bas, même le plancton se fait rare. Seuls les téméraires astres ont accepté d’accompagner l’équipage dans cette longue traversée. Chaque nuit, pour témoigner de leur soutien, les étoiles et la lune éclairent de mille feux la route du voilier.

Autour de Tara, la grande bleue s’étend à perte de vue, à l’horizontale comme à la verticale. Les abysses atteignent ici, près de 4 000 mètres. Hier, quelques membres de l’équipage se sont jetés dans ces profondeurs vertigineuses, se laissant bercer par les vagues somnolentes. S’il est agréable de se dégourdir les jambes, il est aussi prudent de s’assurer qu’aucun requin ne les convoite pour rassasier son estomac vide. Mais au regard de la pêche du bord, les poissons ne semblent pas non plus abonder dans le coin ! A tour de rôle, munis d’un masque, les baigneurs ont donc inspecté les environs, la transparence de l’eau aidant le travail du guetteur.

39 mètres, telle est la profondeur jusqu’à laquelle la lumière pénètre dans l’océan, d’après la mesure du disque de Secchi. Le disque de Secchi, est le plus ancien instrument océanographique embarqué à bord. Créé en 1865 par Pietro Angelo Secchi, jésuite et astronome italien, ce disque blanc lesté d’un plomb et attaché à un long bout, permet une fois immergé dans l’eau à la verticale, de définir la profondeur de transparence de l’eau.

Selon la couverture nuageuse, l’agitation de la mer et la vue de l’opérateur, les mesures peuvent être quelque peu altérées.

Dernièrement sur la goélette scientifique, l’archaïque instrument a connu un regain de popularité, grâce au « grand concours Secchi » initié par Lee Karp-Boss, chef scientifique du bord. A chaque station, les membres de l’équipage inscrivent sur une feuille la profondeur estimée de transparence de l’eau. Les paris sont lancés, rien ne va plus sur le pont ! Au zénith, le disque de Secchi est immergé, sous le regard attentif des scientifiques et des marins. Selon la dérive du bateau, il arrive que le disque plonge en oblique dans l’eau, faussant évidemment toute mesure. Certains crient au scandale scientifique, mais de « savants calculs » permettront de réajuster le résultat et de désigner un vainqueur. L’heureux gagnant se verra remettre un disque de Secchi miniature et aura l’honneur d’effectuer la prochaine descente de l’instrument !

« Concours Secchi » à l’appui, sur Tara la science s’est immiscée dans les moindres activités du quotidien, allant jusqu’à persécuter certains scientifiques durant leur sommeil. A elles deux, la science et la nature semblent avoir totalement assujetti l’homme, régissant ses moindres faits et gestes.

Hier matin, une bande de méduses est venue se frotter à la coque de Tara. En moins de cinq minutes, munis de leurs sceaux et de leurs filets, les scientifiques avaient gagné le pont du voilier pour tenter de faire connaissance avec ces organismes gélatineux. Plus conciliantes que leurs consœurs, deux salpes ont accepté de se mettre à nu sous les lampes des microscopes. Cœur, bandes musculaires, organe luminescent, embryon, à travers son corps transparent, l’Helicosalpa virgula a dévoilé ses secrets à Franck Prejger, taxonomiste du laboratoire de Villefranche-sur-mer.

La recherche scientifique, l’immensité du décor, il est facile sur le voilier de perdre toute notion d’espace, de temps, voire d’oublier qu’en dehors de ce cocon flottant, le monde continue de tourner, pas forcement rond. Seul le son de la cloche, annonçant l’heure du repas, rythme les journées du bord. La grille hebdomadaire des tâches ménagères indique aux voyageurs les jours de la semaine, et les mails ramènent, parfois violemment, l’équipage à la réalité.

Durant plusieurs jours, le soleil a inondé le voilier, mais aujourd’hui c’est la pluie qui tente de pénétrer par les sabords, rappelant à certains leur pays d’origine. Moteur en marche, Tara poursuit sa route, croisant au passage quelques puffins bruns. Encore une semaine et les Moais de l’île de Pâques devraient se profiler à l’horizon.

Anna Deniaud

Sur les traces de Robinson Crusoe

Terre ! Terre en vue ! A la hâte, les membres de l’équipage enfilent une brassière et foncent sur le pont. Sur Tara, cartes et instruments de navigation modernes ne semblent avoir en rien atténué l’excitation procurée par l’apparition d’une terre.

Toutes voiles dehors, la goélette vogue en direction des îles Juan Fernandez, situées à 670 km de la côte chilienne. Cet archipel volcanique composé de trois îles, Santa Clara, Alejandro Selkirk et Robinson Crusoe, doit sa renommée à cette dernière, sur laquelle se déroula la célèbre aventure solitaire de Robinson.

Pour écrire son roman, paru en 1719, Daniel Defoe s’était inspiré de l’histoire d’Alexander Selkirk, un marin écossais. En 1704, suite à une querelle avec le capitaine, l’indiscipliné Alexander avait demandé à être débarqué sur une île, à l’époque nommée Mas-a-Tierra. Rapidement le marin regretta sa décision mais il était trop tard, ses compagnons l’avaient bel et bien abandonné.

Pendant quatre ans et quatre mois, l’homme dut survivre sur cette terre hostile, avec pour seuls compagnons une bible et un journal de bord. « Moi, pauvre misérable Robinson Crusoé, après avoir fait naufrage au large durant une horrible tempête, tout l’équipage étant noyé, moi-même étant à demi-mort, j’abordai à cette île infortunée, que je nommai l’île du désespoir ». Extrait du journal de Robinson Crusoe dans le livre de Daniel Defoe.

Pour son ouvrage, l’écrivain avait quelque peu romancé l’arrivée du marin sur l’île. Sa version était néanmoins pas si extravagante, puisque le sort voulu que le « Cinque Ports », fit naufrage peu de temps après avoir débarqué Alexander Selkirk. Scrutant chaque jour l’horizon, du haut de son rocher, le marin écossais fut finalement libéré de sa prison du Pacifique par un navire anglais.

A moins d’un mile marin de la côte, Tara poursuit sa route le long des sommets abruptes de l’île de Robinson. Munie d’un carnet à dessin et de crayons de couleurs, Céline croque le paysage qui défile sous ses yeux. Arrosées épisodiquement par un rayon de soleil, les roches couleur ocre contrastent avec les forêts verdoyantes de l’île. Près de 140 variétés végétales poussent sur cette terre, parmi elles plus d’une centaine sont endémiques. L’archipel compte aussi un grand nombre d’oiseaux terrestres endémiques. Depuis 1977, l’île de Robinson Crusoe a été déclarée réserve mondiale de la biosphère.

Dans la baie Cumberland, deux voiliers ont jeté l’ancre. Autrefois, au temps où la reine d’Angleterre Elisabeth I encourageait la piraterie dans ces contrées lointaines, ils auraient surement été plus nombreux à mouiller dans la baie. Après avoir pillé les trésors d’Amérique du Sud, et tout particulièrement ceux des Incas au Pérou, les pirates et les corsaires du vieux monde venaient se réfugier ici, dans l’archipel. Ils s’y reposaient quelques jours, avant de s’engager vers le redouté Cap Horn.

Munies de paires de jumelles, Sarah et Gabriela poursuivent à distance l’exploration de l’île. Encastrées entre deux cerros, quelques maisons se profilent. Aujourd’hui près de six cents âmes vivent sur l’île de Robinson Crusoe, seule terre peuplée de l’archipel. Ici, les hommes survivent grâce au tourisme et à la pêche, notamment la pêche à la langouste.

Quel regret de ne pas pouvoir accoster sur l’île pour l’explorer un peu et déguster au passage une bonne langouste! Pas l’ombre d’une mutinerie à bord, ni même d’une querelle avec le Capitaine… Quelqu’un veut-il débarquer avec son baluchon? Nul ne semble intéressé. Il faut donc se résigner à reprendre la route, vite, très vite car le temps est compté. L’équipe de Tara doit poursuivre sa mission scientifique. Sur le pont, les marins profitent des derniers instants de navigation à la voile. Demain, Tara entrera dans une bulle anticyclonique. Pendant cinq jours, seule la force du moteur permettra à la goélette d’avancer.

Anna Deniaud

Tsunami, on te fuit !

Jeudi 10 mars 2011 22H00 : A bord de Tara, c’est l’euphorie ! Dans la nuit noire, la joie illumine les visages des membres de l’équipage. Qui aurait cru que le doux son d’un groupe électrogène fasse autant d’heureux… Après une batterie d’examens, le GE2 est officiellement réparé. Les experts chiliens partent le cœur léger malgré le mal de mer. Tara prendra le large demain, pour effectuer la 93ème station, à la frontière du plateau continental.

Vendredi 11 mars 2011 8H00 : A bord de Tara, la joie sur les visages s’est dissipée, certains paraissent même un peu contrariés. Une alerte au tsunami a été donnée au port de Valparaiso. Qui aurait cru que le jour du départ tant attendu, une vague dévastatrice menace les côtes du Chili… En venant récupérer la clearance au port, Tara se retrouve bloquée. Aucun mouvement n’est autorisé.

9H00 : Changement de directive, les responsables du port de Valparaiso donnent l’ordre à tous les navires d’évacuer les lieux au plus vite. Avec une vitesse moyenne de six nœuds, soit près de onze kilomètres heure, difficile de courir, alors mieux vaut partir à point. La baleine grise se lance toutes voiles dehors sur l’Océan Pacifique Sud. A mesure que le port mythique disparaît sous nos yeux, les souvenirs de cette escale resurgissent dans nos esprits, et l’inquiétude grandit pour tous ces portenos que nous laissons dans notre sillage. Espérons que cette terrible vague annoncée ne fasse pas trop de dégâts.

A la barre, Loïc le capitaine semble plutôt détendu. « D’ici quelques heures, on sortira du plateau continental, alors on ne risque rien, je ne suis même pas sur qu’on ressente quelque chose.» Gabriela, une scientifique anglaise, va pouvoir rassurer son père qui vient de la contacter sur le téléphone du bord. Sur le pont de Tara, certains profitent des derniers miles de réseau, pour envoyer des messages à leur famille, à leurs amis. Les autres ironisent sur la situation.

15H00 : A bord de Tara, chacun vaque à ses occupations. Céline sort du four les madeleines qu’elle vient de confectionner. Marcela est plongée dans son livre « Gracias por el fuego ». La voie suave de Chet Baker a envahi le carré. Le tsunami semble s’être retiré des esprits.

Sur le pont, Sarah et Baptiste continuent les tests du treuil en vue de la station de demain. Tout à coup, sous l’eau des formes connues se dessinent, Tara est cernée par des requins !

D’après Gabriela, spécialiste en la matière, il semblerait que ce soit des « Prionace glauca », communément appelés « requins bleus ». Ils sont entre cinq et six à tourner autour du bateau. Ce spectacle captivant durera plus d’une heure.

23H30 : Après une journée très calme, le vent s’est levé et souffle entre 15 et 20 nœuds dans la mâture. Chahutée par les vagues, Tara roule de gauche à droite, tangue d’avant en arrière. Dans leur bannette, François et Baptiste attendent de prendre leur quart. A 23H30 précise, les deux marins ressentent un mouvement anormal du bateau. Cinq minutes plus tard, une seconde vague attire leur attention. Le tsunami viendrait-il d’effleurer Tara ? Que ce soit sur Tara, ou sur les côtes Chiliennes, le tsunami a heureusement fait plus de peur que de mal. Demain matin, les scientifiques pourront démarrer sereinement la 93ème station.

Anna Deniaud

Dans le sillage du Kon-Tiki

Dans deux jours, Tara quittera le port de Valparaiso pour  prendre la direction de l’île la plus isolée du monde, la célèbre et mythique île de Pâques. Le voilier scientifique s’apprête à parcourir 2100 miles marins, au cours desquels les scientifiques opèreront trois stations longues.

A bord, la nouvelle équipe est au grand complet. Sept marins et sept scientifiques, dont Marcela, l’observatrice du gouvernement Chilien. Pendant ce leg de vingt-et-un jours, ce sera Lee Karp, qui prendra la direction d’une équipe scientifique aux allures plutôt féminines. La nouvelle chef scientifique embarque pour la première fois à bord de la goélette, mais loin d’être une novice, cette chercheuse américaine a déjà sept expéditions dans le Pacifique Nord à son actif.

Originaire d’Israël, Lee vit depuis vingt ans aux Etats-Unis. Elle travaille actuellement comme chercheur professeur à l’école des sciences marines de l’université du Maine. Son thème de recherche porte sur les relations entre la forme et la fonction du phytoplancton ainsi que leurs rôles pour l’environnement. «  Je suis ravie de participer à ce leg, il est particulièrement intéressant puisque nous allons passer d’un upwelling à un désert océanique ».

L’upwelling, situé près des côtes chiliennes et péruviennes, est une zone particulièrement riche en micro-organismes, ce qui explique la grande quantité de poissons dans la région. A l’inverse, dans les déserts océaniques, plancton et phytoplancton se font rares. « Au delà de l’intérêt scientifique, je suis aussi excitée à l’idée de naviguer dans les mêmes eaux que le Kon Tiki. L’aventure de ce radeau était mon livre préféré quand j’étais adolescente. »

Tout comme Lee, Loïc Vallette, le nouveau capitaine de Tara, a plongé enfant dans le récit de Thor Heyerdahl*. Emprunter cette même route maritime, qui de surcroit reste très peu fréquentée, devrait être un grand moment pour le jeune capitaine et son équipage. Après un mois et demi à bord en tant que mécanicien, Loïc prendra donc les commandes du voilier scientifique.

« Devenir capitaine à Valparaiso, c’est une chance, ça n’arrive pas à tout le monde ! Ce port est mythique dans le monde maritime ». Cette promotion, il ne l’a pas gagné à coups de tours de clef dans la salle des machines, Loïc possède un diplôme de capitaine de première classe de la marine marchande. Depuis maintenant quinze ans, le marin navigue à bord de bateaux de commerce. La voile, il pratique cela depuis qu’il est enfant. «  Mon père est marin, on avait un voilier. Quand j’étais gamin, dès qu’il n’y avait pas école, j’étais dessus. »

En attendant l’heure du départ, scientifiques et marins poursuivent les préparatifs du leg. Au yacht club du Chili, près duquel Tara est au mouillage, Loïc a fait la rencontre du capitaine Jaime Von Teuber… Une casquette bleue, une pipe à la bouche et la barbe grisonnante, Jaime rappelle les traditionnelles figurines de marins. Auprès de ce vieux loup de mer, Loïc a recueilli des informations utiles pour les prochaines navigations. Deux, trois coups de fil de Jaime, et nous voilà officiellement attendu à Pâques.

Anna Deniaud

* Thor Heyerdahl a mené une expédition en radeau, du Pérou jusqu’à l’île de Pâques. Ce norvégien souhaitait démontrer que les Pascuans pouvait être originaires d’Amérique du Sud. Une majorité de chercheurs adoptent plutôt la thèse de l’origine polynésienne des Pascuans.

En savoir plus sur l’expédition Kon-Tiki

Dans le port de Valparaiso

Quatre heures du matin. L’activité bat son plein dans le port de commerce de Valparaiso. Hommes et machines chargent, jour et nuit, les cargos fruitiers à quai. De décembre à mai, des navires marchands venus du monde entier viennent chercher à Valparaiso l’approvisionnement en fruits pour leur pays. Dans les containers s’entassent des grappes de raisin, des pommes, des mandarines, des oranges, des kiwis et autres fruits du pays.

Sur le pont de Tara, l’ambiance est plus calme. Pedro, un chilien chargé de la surveillance du voilier fait ses rondes nocturnes. Après un quart de nuit de deux heures, Yohann, nouveau mécanicien à bord, a retrouvé sa bannette pour trois courtes heures de sommeil. Dès sept heures du matin, l’activité reprendra sur Tara, concurrençant presque les navires environnant.

Remontage des voiles, vidange du zodiac, check des poulies sciences… Une longue liste de tâches attend l’équipage, mais la priorité est de réparer au plus vite ce « maudit groupe électrogène ». Les experts chiliens ont repris hier soir leur enquête. Pour le moment pas de piste plus précise, que celle d’un problème mécanique dans le moteur. Les recherches se poursuivront toute la journée. Affaire à suivre… de très près.

Comme à chaque escale, le passage de Tara est aussi l’occasion de sensibiliser sur le projet scientifique. Hier, après la traditionnelle conférence de presse, l’ambassadrice de France au Chili, Maryse Bossière, a rendu visite à l’équipage. «  Le passage de Tara au Chili est un événement particulièrement important et heureux pour nous. Il perpétue cette longue tradition de présence des navires scientifiques français dans le pays. » Autour de la rosette, les discussions s’engagent entre marins, scientifiques et diplomates. « Nous espérons aussi que cette expédition pourra créer de nouvelles collaborations entre scientifiques français et chiliens. » déclare l’ambassadrice. Mardi prochain, un échange avec des chercheurs chiliens est prévu à bord de Tara.

Huit heures du matin. La goélette mouille dans la baie de Valparaiso. La place au port devait être libérée pour la journée. Les mécaniciens ont déjà replongé les mains dans le cambouis. Dans le carré, Hélène, cuisinière a bord pendant un mois, livre ses secrets culinaires à Céline, sa remplaçante. Les recettes échangées présagent de délicieux moments. De leur côté, les scientifiques ont déserté le navire pour travailler à terre et profiter d’une bonne connexion internet. Demain, une grosse journée les attend. Ils entameront  le déchargement des échantillons prélevés lors des legs en Amérique du Sud, de Buenos Aires à Puerto Monte, en passant par l’Antarctique.

Anna Deniaud

Arrivée à Valparaiso

Ce matin, samedi, dès 9h, les filets ont commencé à ratisser la surface et les fonds du plateau continental chilien. Rapidement, la zone sans oxygène s’est révélée plus proche de la surface que lors de la précédente station, celle de la veille. Seulement 50 mètres cette fois, au lieu des 90 d’avant.

« Cela veut dire que toute la vie est concentrée dans cette couche, où nous avons trouvé autant du phytoplancton que du zooplancton » pour Chris Bowler, notre chef de mission. « On a même observé un bloom de diatomées à priori, c’est parce qu’il s’agit de la fin de la saison ici, de la fin de l’été, la vie est donc à son maximum ». Il y avait aussi beaucoup de gélatineux au fonds des collecteurs remontés à la surface.

Douze mises à l’eau ont été encore réalisées, « il s’agit d’une station côtière, nos prélèvements n’ont rien d’exceptionnels ici, beaucoup d’universités ont déjà travaillé dans ces eaux ». Pour Chris Bowler, « ce qui est exceptionnel, c’est qu’avec notre système de prélèvement « end to end » du virus à la larve de poisson, nous allons réaliser de la génomique et grâce à l’ADN quelque chose qui en revanche n’a jamais été fait dans ces zones ».

Cette étape se termine donc, avec comme toujours depuis le début de l’expédition Tara Oceans, un plus scientifique qui amènera son lot supplémentaire de connaissances et peut être de découvertes de cette partie de l’Océan Pacifique.

Pour une partie de l’équipage, cette arrivée à Valparaiso est aussi la fin d’une aventure. Tous ceux qui étaient encore à bord et qui ont embarqué à Buenos Aires quittent Tara ici. Le nouveau capitaine, Loïc Vallette, prend officiellement à Valparaiso son commandement après avoir passé un mois à la machine. Il succède à Hervé Bourmaud qui sera de retour aux îles Galapagos.

Le second capitaine Alain Giese, la cuisinière Hélène Santener, toute l’équipe scientifique à part Franck Prejger quitte le bord. Pour ma part, je mets fin à six mois de navigation à bord de Tara. Six mois d’une aventure incroyable qui m’a conduit de Cape Town, en Afrique du Sud à Valparaiso via l’Antarctique et les canaux de Patagonie. 13.000 miles nautiques au total, quelques 25.000 kilomètres. Un parcours à travers l’Atlantique Sud, puis l’Océan Austral avant un tronçon de Pacifique.

Une nouvelle correspondante d’expédition va reprendre le flambeau, Anna Deniaud. Bon vent et bonne plume à elle pour continuer à vous emmener avec nous dans ce voyage autour du monde au service de la science.

Ce soir, nous sommes au mouillage devant les milliers de lumières de Valparaiso qui peu à peu s’endort. Demain, dimanche, nous serons amarrés au quai n°7 du port de commerce. Tara repartira le 9 mars vers l’île de Pâques. Après de nouveaux moments de partage unique avec les enfants des écoles et des personnalités locales. Mais aussi des travaux de maintenance et de réparation notamment du générateur qui nous prive de prélèvements en profondeur.

Bon vent Tara !

Vincent Hilaire

Cap sur Valparaiso

Après quatre jours d’escale à la marina d’Oxxean de Puerto Montt nous avons repris la mer aujourd’hui pour de nouvelles aventures. A Puerto Montt, l’équipe scientifique a été renouvelée, des vivres ont été achetées, un soutage de fuel réalisé.

Lorsque nous avons quitté notre ponton de bois vers 9h00 ce dimanche matin, il faisait déjà un soleil splendide, une température déjà agréable. Seuls quelques nuages, des petits stratus venaient colorer par endroit « cette tempête de ciel bleu ». De rares bateaux circulaient sur ce bras de mer entre le continent et l’île Tenglo, qui signifie « eaux calmes » dans le langage ancestral local.

Après une marche arrière et un demi-tour, Tara a pris la direction de la sortie de ce chenal peu profond à marée basse. Les voiles de misaine et la grand voile ont été hissées ainsi que la trinquette. J’étais dans le pneumatique avec le second Capitaine Alain Giese pour immortaliser cet instant avec un appareil photo et une caméra vidéo. Les reflets des deux voiles glissaient sur une onde à peine en mouvement. « Il a vraiment quelque chose ce bateau » me disait Alain.

Nous devrions faire notre première station scientifique mardi prochain. Tout l’intérêt de ce leg est d’étudier la vie qui règne dans le courant de Humboldt qui longe dans un sens sud-nord la côte du Chili. Se développent aussi le long de cette côte au gré des vents, des phénomènes importants de remontée d’eaux profondes froides, appelées upwelling. Cette zone est donc un lieu de mélanges d’eaux froides du sud et d’eaux plus tempérées du nord. A notre sortie de Puerto Montt ce matin, la température de l’eau de mer enregistrée par les instruments du bord était de 16°C, mais Puerto Montt est au fond du golfe d’Ancud et nous étions dans une zone peu profonde.

Pendant cette escale nous avons aussi, avec les concours de techniciens locaux essayé de redémarrer l’un de nos groupes électrogènes, le seul apte à faire fonctionner notre treuil de mise à l’eau des instruments de prélèvements. Malheureusement rien n’y a fait, et après plus de deux jours d’acharnement, la panne n’est toujours pas réparée. Le point positif est que seules quelques hypothèses peuvent encore nous fournir la cause decette panne. Toutes les autres ont été vérifiées, testées, écartées. Ce leg ne bénéficiera donc pas encore de l’appui de ce treuil hydraulique et nous ne pourrons procéder qu’à des prélèvements de surface.

A bord l’ambiance est excellente. Nous avons deux scientifiques chiliennes en observation avec nous jusqu’à Valparaiso pleine d’enthousiasme. C’est Chris Bowler qui est le chef de cette mission, de l’Ecole Normale Supérieure de Paris.  Il nous conduira à notre dernière étape chilienne à travers trois stations au total. 800 miles nautiques nous séparent de Valparaiso, mais en ligne droite, ce que nous ne faisons jamais.

Avant de partir en Antarctique, nous avions fait notre « clearance » d’entrée au Chili les formalités de douane fin décembre, il y a donc presque deux mois. Deux mois passés en terre chilienne et beaucoup de souvenirs et de découverte sur ce pays parcouru par d’innombrables cordillères, montagnes, glaciers, volcans et bordés par deux océans.

Ce dimanche soir, après avoir franchi le canal de Chacao nous retrouverons l’un des deux, celui qui porte si mal son nom : le Pacifique.

Vincent Hilaire

Tara quitte Deception Island

Nous avons quitté mardi matin, le cratère de ce volcan en sommeil où nous étions au mouillage depuis trois jours. Le vent s’était calmé, l’eau très claire était à peine ridée. Quelques manchots jugulaires sautaient hors de l’eau autour de nous. Le plafond du ciel était aussi beaucoup plus haut, de sorte que nous apercevions désormais tout le cirque de montagnes formant les contreforts du volcan.

Deux cruisers ships (bateaux de croisière) étaient au mouillage avec leurs traditionnels aller et retour de pneumatiques vers les plages les plus proches, débarquant leurs lots de touristes. Une lumière douce légèrement jaune baignait ce lac paisible.

Comme à l’arrivée, nous avons pris la passe pour sortir de l’île. Les falaises de l’entrée nord paraissaient cette fois beaucoup moins hostiles qu’il y a quelques jours lorsque nous « atterrissions » ici avec du vent, une mer formée et une tempête de neige. Comparé au mouillage d’avant, celui de Brown bluff, nous aurons vu peu de manchots à Deception Island.

Nous longeons actuellement « Snow Hill » et voyons de temps à autre dans la brume les sommets de la péninsule sur bâbord. Les deux moteurs sont en marche, avec un ris dans la misaine et aucun dans la grand voile. Il y a très peu de vent tout juste six nœuds. Dans les jours qui viennent nous attendons un flux de sud ouest d’abord, tournant nord ensuite. Vingt à trente nœuds.
 
Avec Snow Hill, c’est la porte de l’Antarctique qui se referme derrière nous. Lors d’échanges sur le pont après le déjeuner, Hervé Bourmaud, notre capitaine, comme Edouard Leymarie, l’un des six scientifiques embarqués pour ce leg me confiaient leur envie de revenir pour connaître un peu mieux le continent blanc. Sur les quatorze du bord, c’était pour treize d’entre nous le premier voyage ici. Plein d’images et de souvenirs reviennent déjà dans nos têtes. Plein d’envies nouvelles aussi, comme la découverte de la côte ouest de la Péninsule que nous n’aurons finalement pas vu du tout. Le temps nous était compté.

Nous nous apprêtons donc à retraverser le passage de Drake. L’arrivée à Puerto Williams est toujours prévue pour samedi prochain. Les vents annoncés dans le canal Beagle pourraient rendre notre arrivée et notre mouillage délicats. 

Vincent Hilaire  

L’île aux fossiles

Marambio  64°06 Sud et 56°41 Ouest. Nous aurons passé une vingtaine d’heures à ce mouillage. Hier soir, après notre arrivée, les montagnes aux alentours ont été saupoudrées de blanc par la neige.

L’excursion à terre aujourd’hui a tenu toutes ses promesses, le sol de Marambio est truffé de fossiles, et de sternes arctiques qui y nichent.

A la pointe nord de l’île, quelques tentes rouges et jaunes de campement. Quatre géologues argentins et espagnols en mission pour un mois. Leur camp est installé sur un petit plateau face à la mer. Lorsque nous sommes arrivés hier soir, c’était la surprise du jour pour eux. Ils sont ici depuis le 22 décembre dernier et jusqu’au 25 janvier prochain. Leur campement se compose de quelques tentes dont une principale qui est leur lieu de vie. Chauffée avec une table, des chaises, un camping gaz et un frigidaire. Un lieu où ils mangent et travaillent.

Ils sont chargés pour le compte de l’Institut Antarctique Argentin et de l’Institut géologique et minier d’Espagne de réaliser une cartographie de l’île et une étude des sols. Cette île est très ancienne, sa formation remonte à la création de la péninsule antarctique. Au moment de la séparation de l’Amérique du Sud et du Continent blanc, séparation qui entraina la création du Passage de Drake. L’étude de cette île est donc de toute importance pour comprendre mieux cette époque qui remonte à des millions d’années.

Sergio, Elisabet, Manuel et Francisco alias « Paco » nous ont servi un bon thé et nous avons échangé quelques minutes. Les uns et les autres se plaignaient du manque de soleil depuis leur arrivée. A part un ou deux jours, ils ont eu un temps gris et froid. C’est leur quatrième mission sur Marambio. Et comme à chaque fois ils sont arrivés ici en avion. Sur le plateau au dessus de leur campement, il y a une piste où peuvent atterrir des gros porteurs militaires. Une fois le pied sur la piste, lorsqu’ils ont atteint le lieu de leur villégiature, ils doivent monter leur camp composé d’une dizaine de tentes. Ils étaient contents de notre visite, cela les a sorti un peu de leur huis-clos.

Sergio, l’argentin de Buenos Aires se rappelait d’ailleurs de la précédente visite de Tara, c’était en 2005, il y avait à bord des alpinistes.

Après cette rencontre agréable, il était temps pour nous de revenir à bord. Nous avons quitté notre mouillage en milieu d’après-midi pour revenir à Antarctic Sound, ou une nouvelle station, la cinquième depuis notre départ d’Ushuaia aura lieu dans les heures qui viennent. Il est probable d’ailleurs que nous nous arrêtions à un nouveau mouillage ce soir devant la base argentine « Esperança ».

Pour l’instant, la panne du générateur qui alimente le treuil de mise à l’eau n’a pas été résolue. Les coups de fils et les messages électroniques avec la Terre sont nombreux pour essayer d’en trouver l’origine.

Vincent Hilaire      

Tara et le deuxième élément

Depuis son départ du Cap pour cette deuxième année d’expédition, Tara a en ligne de mire l’Antarctique, avant de rejoindre le Pacifique. Pour la goélette et une partie de son équipage ayant participé à Tara Arctic, cette étape aura la saveur des retrouvailles avec les milieux polaires, et la glace. Son deuxième élément.

Christian de Marliave, « Criquet », est une mine de connaissances sur les pôles, sa passion. Il a joué un rôle majeur dans l’expédition Tara Arctic grâce à cette expertise. J’ai fait sa connaissance dans ce cadre. Criquet peut vous citer autant une référence d’un livre que seule une poignée de personnes connait ou vous parler du petit mouillage qui attend Tara lorsqu’il arrivera en péninsule, sur l’île du Roi Georges.

Pour Criquet, voilà à peu près le scénario qui nous attend pour cette nouvelle étape : « Après avoir quitté Ushuaia, la ville la plus australe du monde et quitter le canal Beagle, passer le mythique Cap Horn, Tara devra d’abord traverser le passage de Drake. Large d’un peu plus de 1 000 kilomètres, il faut compter entre deux et trois jours, suivant les conditions ». Elles peuvent être très relevées, on est dans les fameux 50èmes rugissants.

« Comme à la fin décembre, nous sommes en plein été austral, la lumière sera quasi permanente ». Pour certains après la nuit polaire sur l’océan glacial arctique, ce sera donc la découverte près du pôle Sud, du « jour polaire ». Un jour presque sans fin.
« Passer le 60ème parallèle sud, « la latitude 60 » comme disent les marins, elle entoure tout le continent blanc, l’atterrissage en Antarctique se fera  normalement sur l’île du roi Georges ».

Les prélèvements d’eau et de plancton devraient avoir lieu principalement dans cette zone où les glaces permettent la navigation en été, en mer de Bellingshausen. Tara aura alors retrouvé le cercle polaire, antarctique cette fois. Le dernier voyage de la goélette ici remonte à 2006.

« Déjà sur l’île et autour de l’île du Roi Georges, le caractère international de l’Antarctique se fera sentir. Sur cette île située dans les Shetland du Sud, archipel qui borde au Nord, la péninsule, il y a une piste d’atterrissage chilienne, des bases scientifiques russe, argentine, coréenne, chinoise et uruguayenne ».

Sur l’île on est à environ 150 kilomètres de la péninsule Antarctique, mais déjà le décor est composé d’icebergs et de colonies de manchots papous ou de phoques de Weddell. « Cette saison estivale est en plus le moment où la vie explose littéralement là-bas ». Intéressant pour la science. « C’est aussi la pleine saison touristique ! ». Criquet hausse les sourcils et ouvre une parenthèse sur l’aventure polaire d’un baleinier, presque agacé par ces évolutions économiques.

« J’espère que vous aurez le temps d’aller aussi à Deception Island. Ce serait un pèlerinage pour Tara, à quatre reprises déjà la coque grise a visité cette baie dans un cratère. Il y a aussi Bailly head où se trouve la plus grande colonie de manchots à jugulaire. Ils sont tous blancs avec un anneau noir autour du cou… »
A force de voyager par la pensée avec Criquet et d’imaginer cet ailleurs, on en entendrait presque les cris de ces ravissants manchots en smoking noir et blanc !
Mais le rêve s’arrête brutalement, le téléphone sonne et Criquet répond. Il est l’une des chevilles ouvrières du voyage de Michel Rocard en Antarctique.

Vincent Hilaire
Propos recueillis en Aout 2010

selon Christian de Marliave (alias « Criquet »), spécialiste des pôles.

 

Christian de Marliave alias « Criquet » est consultant de nombreuses missions polaires, il a une expérience de 20 ans aussi bien en Arctique qu’en Antarctique. Les connaissances et la base de données qu’il a accumulé font de lui un des meilleurs spécialistes de cette thématique. Il a participé à de multiples publications et développe une collection d’ouvrages sur les régions polaires.
« Criquet » était coordinateur scientifique du programme Tara Arctic (dérive arctique de Tara de 2006 à 2008).

Tara au mouillage devant le Détroit de Magellan

C’est formidable ces rendez-vous avec l’histoire que nous offre Tara. Depuis la fin de ce samedi après-midi, nous sommes au mouillage juste à l’extérieur de l’embouchure du détroit de Magellan, devant le « Cabo Virgenes ».

C’est en 1520 que le célèbre navigateur portugais financé par Charles Quint arriva ici, comme nous par la mer. Il découvrait ce bout du monde. On imagine qu’il vit comme nous ces falaises surmontées de landes, faisant face à cette mer émeraude. Depuis, le détroit de Magellan est devenu la voie qui permet d’accéder à l’Océan Pacifique sans passer par le redouté Cap Horn.

La nécessité d’un mouillage était devenue une évidence depuis quelques jours avant notre prochaine station. L’hypothèse initiale était de descendre vers l’île des Etats qui prolonge la Terre de Feu vers l’Est. Mais les derniers bulletins météos plus contradictoires les uns que les autres, ont conduit Hervé Bourmaud, notre capitaine, à prendre une sage décision. Le dernier mouillage possible sans descendre plus au Sud avec un temps incertain était celui où nous sommes désormais ancrés.

Si nous étions descendus à l’île des Etats dans des mauvaises conditions, il aurait fallu sécuriser le mouillage sans garantie de se maintenir. Avant de revenir sur nos pas, afin de faire une station scientifique de l’autre côté du détroit de Le Maire.

Actuellement, certaines prévisions font état de 75 nœuds dans le passage du Drake un peu plus au Sud, et au moins 45 nœuds dans la zone de l’île des Etats. Plus au Nord, là où nous sommes, certains modèles annoncent du vent d’Ouest basculant Sud-Ouest, et d’autres du Nord-Ouest. Prudence étant mère de sureté, surtout dans les cinquantièmes, ce mouillage tombait donc sous le sens.

Du coup, nous goûtons à un calme très appréciable, à l’abri des falaises de cette côte argentine. Si Magellan revenait par là, il verrait qu’au dessus du Cabo Virgenes trône désormais une antenne et un phare, qui pour les amateurs ressemblent à celui de Chassiron ou de Loctudy : Rayé noir et blanc. Le noir et blanc semble être ici la charte de couleur en dehors du ciel bleu et de la mer verte. Arborants la même charte bicolore, des dauphins de Commerson sont venus aussi nous accueillir quand nous faisions route vers la côte. C’est une espèce endémique de cette côte du sud de l’Argentine. Il s’agit d’individus d’un mètre et soixante centimètres tout au plus. Ils sont trapus et très vifs, et nous ont offert un show en sautant dans nos vagues d’étrave.

Nous resterons normalement pendant deux jours ici, et descendrons vers le Sud pour réaliser cette prochaine station ensuite, les vents étant annoncés comme mollissant dans la zone qui nous intéresse.

Après ce sera cap sur Ushuaia, terme de cette étape.

Vincent Hilaire

Tara aux portes du grand Sud

52 nœuds dans une rafale ! Heureusement qu’au moment d’établir les voiles après la station courte avant-hier, Olivier Marien, le capitaine avait décidé d’anticiper une forte montée du vent en réduisant à deux ris d’emblée. Les bulletins de prévisions météorologiques avaient vu juste. Depuis cette nuit, nous évoluons dans des vents qui vont de 30 à 50 nœuds. Et Tara « étale » sans difficulté, comme on dit dans le jargon maritime.

Une station longue était envisagée en début d’après-midi aujourd’hui, elle est donc annulée. La plupart des équipiers sont réunis dans le carré, et attendent que cette tempête passe. Serait-ce par ce que nous tutoyons les 40ème rugissants ? Nous naviguons actuellement par 36° 18’ Sud, mais nous avons déjà la sensation d’avoir franchi les portes d’entrée du Grand Sud, d’être dans le hall d’entrée en quelque sorte.

Dans les hublots du carré, l’Océan Atlantique Sud descend et monte, laissant apercevoir quelquefois un albatros. Nous avons toujours notre escorte d’oiseaux de mer. Quand on observe les albatros par exemple, on a l’impression qu’ils continuent de jouer avec le vent avec le plus grand naturel. 50 nœuds de vent ne les perturbent pas, au contraire on a l’impression que plus il y a du vent plus ça les inspire. Ils décrivent dans le ciel des trajectoires de plus en plus osées, auquel un pilote même chevronné ne se risquerait pas.  Ils sont nés pour voler voilà la différence. Virage sur l’aile gauche ou droite, piqué entre les lames, ils dansent avec la mer et le vent, et cette aisance les rend fascinants.  Que font-ils ? Chassent-ils ? Volent-ils simplement pour goûter à ce sentiment que nous appellerions la liberté, ou est ce simplement l’instinct, le code de leur ADN qui leur commande cette parade aérienne parfaite ?  Finalement peu importe, que les ornithologues me pardonnent mais je me contenterai de me nourrir de la beauté pure de ce qu’ils dégagent.

Normalement, nous en avons pour encore 24h de tempête et après le vent devrait se calmer. Nous allons continuer cette route Sud-Est pendant cette période avant de revirer pour mettre le cap sur Buenos Aires.

Ce matin, Olivier Marien et son second Julien Daniel ont effectué un virement dans ce gros temps. « Chacun est à sa tâche concentré, comme nous nous connaissons bien, nous n’avons pas besoin de vérifier si tout va bien » me disait-il après que nous ayons vécu ce moment ensemble sur le pont. Des moments qui donnent tout son sens au mot marin. Connaissance et maîtrise des gestes à accomplir, même par gros temps, esprit d’équipe, calme et sens de la sécurité pour soi et pour les autres. « Une main pour soi, une main pour le bateau » comme disait ce regretté Tabarly.

En mer par gros temps, tous les marins du monde se ressemblent et se donnent la main sans le savoir ! Quel que soit le but de leur navigation, ils éprouvent tous à un moment donné les mêmes sensations. Humilité face aux éléments hyperpuissants, et jubilation de réussir à composer avec.

Pensées océaniques et amitiés à tous ceux qui nous suivent nous pensons bien à eux surtout dans ces moments de vie de « marin ».

Vincent Hilaire   

Tara quitte Rio et le Brésil

Vers midi ce dimanche, le jour du second tour de l’élection présidentielle au Brésil, Tara a quitté le ponton de la Marina da Gloria. Notre « pied à terre » depuis notre arrivée le 22 octobre dernier. Comme à chaque fois que nous abordons où quittons un port, la corne de brume a retenti.

Avant d’embarquer dans notre pneumatique pour les manœuvres de départ avec Mike Lunn, ce nouveau marin arrivé de Nouvelle-Zélande, un voisin de ponton s’étonnait presque de nous voir nous agiter pour partir. En quelques jours passés, amarrés au fonds de cette Marina, nous avions tissé des liens incroyables, nous faisions presque partie du décor.

La manœuvre s’est déroulée sans difficulté le vent étant très faible ce dimanche sur Rio. Tara sortant tranquillement de la passe d’entrée du port, nous en avons profité avec Mike Lunn  pour prendre quelques photos pour le journal de bord. Cette escale se terminant, les mâts de Tara au fur et à mesure de sa progression dans la Baie se payait un dernier flirt avec le ciel de Rio. Entre les haubans défilaient Le Corcovado et son Christ Rédempteur, le Pain de Sucre et son funiculaire, la plage de Flamingo.

Les prévisions météorologiques annonçant très peu de vent pour notre début de parcours, nous n’avons pas hissé pour l’instant les voiles. Nous progressons aux moteurs, direction la sortie de la baie de Rio au pied du Pain de Sucre. Et puis, alors que la côte veut déjà s’éloigner, une dernière vue sur les deux plages les plus célèbres du monde, Copacabana et Ipanema, sœurs jumelles et ennemies rivales. Rien n’est trop bon pour décrocher les suffrages du cœur des touristes et des cariocas.

Rio restera l’escale majeure de ce début de deuxième année d’expédition. Un bouillon de vie,  une approche latine de ce qu’est la diversité humaine, culturelle, ethnique. Un « melting pot » gigantesque pour 193 millions d’habitants dans un pays qui fait plusieurs fois la France. Nous avons eu la chance de goûter dans des conditions exceptionnelles à ce fruit tropical.

Nous sommes désormais quinze à bord, avec comme invité spécial un officier de la marine nationale Brésilienne. L’hôtel flottant est complet, et pour ce nouvel équipage une nouvelle aventure commence. Notre première station scientifique s’est fait lundi dans les eaux brésiliennes, puisque nous avons obtenu l’autorisation d’y effectuer des prélèvements. Comme toujours la vie à bord reprend son cours. Dans nos conversations, nous parlerons encore plus anglais que d’habitude puisque Tara accueille en ce moment deux américains, un anglais, un « kiwi », deux brésiliens le reste de l’équipage est français. Il n’y a plus à bord que cinq équipiers du noyau initial de Cape Town : Olivier Marien le capitaine, Julien Daniel maintenant second, Marion Lauters notre précieuse cuisinière, Céline Dimier-Hugueney ingénieur biologiste et moi même. De cet équipage «fondateur » de la deuxième année, nous ont quitté à Rio: Linda Mollestam, François Aurat et Mathilde Ménard. Ils nous manquent déjà, mais le beau voyage continue sur le pont de notre albatros d’aluminium, cap sur Buenos Aires.

Vincent Hilaire

Aux portes de Rio

La dernière station de cette étape Ascencion-Rio s’est terminée ce midi sous des applaudissements. Linda, Sarah, Jean-Louis ont marqué ainsi ensemble la fin de ce marathon de 30 heures.
Dans ce laps de temps environ vingt cinq mises à l’eau de matériel ont été effectuées. Avec quelquefois plusieurs manipulations réalisées en même temps, une vraie fourmilière.

Dans le laboratoire humide, là où l’eau remontée des différentes profondeurs est aussi filtrée, il n’y a pas de répit non plus. Il n’y aura eu qu’une pause cette nuit entre deux heures et six heures du matin, le reste du temps le pont arrière a toujours été animé avec la quasi totalité de l’équipage, en roulement.

Et comme on s’y attendait, les premières observations de cette station longue confirment que nous avons bien changé d’écosystème : « Il y a d’avantage de vie, autant dans ce que nous avons observé dans le laboratoire sec au microscope, que dans ce que nous avons filtré, nous sommes sortis du désert océanique où nous étions depuis Ascencion » m’expliquait après cette station Jean-Louis Jamet, le chef de cette mission qui s’achève. Nous sommes donc bien dans le courant du Brésil désormais.

Ce dimanche, nous avons revu notre premier panache d’avion dans le ciel depuis Capetown. Des sternes et des pétrels tempêtes viennent aussi jouer plus régulièrement dans notre sillage. Rio n’est plus qu’à 450 miles nautiques, soit environ 900 kilomètres, la même distance que la traversée du golfe de Gascogne de la Bretagne Sud à San Sébastien (une paille, après la traversée de l’Atlantique sud en long et en large !).

Cette mission, Le Cap/Rio est donc terminée et notre arrivée au Brésil est prévue le 22 octobre prochain. Nous quittons progressivement cet océan au rythme duquel nous vivons maintenant depuis presque deux mois pour ceux embarqués en Afrique du Sud. Une nouvelle rotation de l’équipe scientifique va avoir lieu à Rio ainsi que d’une partie de l’équipage. De la fournée de Capetown, nous serons encore quatre à rester à bord à Rio, direction Buenos Aires.

Rio est désormais devant nous à quelques encablures, et une page de cette aventure ne va pas tarder à se tourner, avant une nouvelle page plus exotique.

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Le grand bain océanique

L’un des évènements de cette semaine pour l’équipage restera ce bain dans l’Océan Atlantique Sud. « A 17 h aujourd’hui, nous nous arrêterons et ceux qui le souhaiteront pourront se baigner » avait annoncé mardi en début d’après-midi Olivier Marien, notre capitaine.

Un bain dans l’océan, ce n’est pas rien. Surtout avec 5 000 mètres de fonds. Même si en matière de flottaison rien ne change par rapport à une bonne planche à quelques mètres d’une plage ! Mais la psychologie humaine est ainsi faite que certains paramètres changent beaucoup de choses.

A l’heure dite, les premiers candidats à la baignade sont apparus en maillot de bains sur le pont. Certains mêmes plus hardis avec masque et tuba pour essayer de percer un peu mieux le mystère de ce bleu profond et soyeux comme du velours. L’échelle de mise à l’eau a été installée, des cordes flottantes et des bouées flottantes immergées par sécurité. Julien Daniel, notre chef mécanicien a lancé la baignade par un plongeon dans le bleu suivi de Marion Lauters, pour qui s’était une grande première. Pas vraiment rassurée Marion, craignant de servir éventuellement d’appât, mais elle l’a fait. Et puis en deux groupes tout le monde s’est jeté à la baille. Sarah Searson s’est ensuite fendue d’un beau plongeon aérien depuis le toit du laboratoire humide.

Les cordes de sécurité se sont révélées très utiles car il y avait du courant, la corde d’une dizaine de mètres de longueur nous permettait alors de nous hisser vers Tara. Nous avons réalisé des photos de sauts, images vidéo pour immortaliser cette belle récréation. Et puis le bain a touché à sa fin, et Tara a repris sa route.

A bord tout le monde savourait le bénéfice de ce bain revitalisant et rafraichissant, gommant comme par magie fatigue et chaleur. Les langues se déliaient aussi pour partager les sensations, les émotions.

In aqua veritas !

Tintin et le TSRB

Hergé aurait été à bord de Tara ce jour là, c’est sûr qu’il aurait vu en cet engin une source d’inspiration pour l’une de ces planches de B.D. Personnellement, j’y ai tout de suite vu une fusée. Ses deux propulseurs latéraux, et son nez élancé pour fendre l’atmosphère. Un peu comme la fusée rouge et blanche d’ « Objectif lune ». Mais celle ci, elle est noire,  aurait été celle du méchant Rastapopoulos.

Dans la vie hors des bulles de B.D. cette fusée est en réalité un outil très perfectionné. Le TSRB sert à étalonner les mesures entre ce que nous faisons sur Tara et ce qui nous parvient des satellites. Une fois la fusée envoyée, dans l’eau, un capteur regarde vers le fonds et un autre vers les airs et c’est comme cela que cet outil permet de paramétrer et harmoniser ce que disent les satellites avec notre langue à nous à la surface de l’océan.

En plus TSRB, ça veut dire Tethered surface Radiometric buoy, ça fait très science… fiction. Ca aurait plu aux Dupont(d) !

Rancard avec un brancard

Récemment je vous ai déjà parlé d’exercice de sécurité en cas d’abandon du navire, de l’équipement de nos hommes du feu en matière de lutte contre l’incendie à bord, cette fois, nous avons fait l’exercice de l’évacuation d’un blessé sur le pont avant.

Pour cela un matelas coquille et des stagiaires. Mathilde Ménard, second capitaine nous a formé cette semaine au transport d’un traumatisé de la colonne vertébrale après la simulation d’une chute de plusieurs mètres de l’un des deux mâts de Tara. C’est Julien Daniel qui a joué le cobaye. Il a fallu d’abord lui mettre une protection cervicale, puis le soulever et l’installer sur le brancard avant de le gonfler pour qu’il épouse ses formes et le cale au mieux. Ca paraît facile comme ça, mais tout tient dans la coordination de ceux qui opèrent. Un chef d’opération donne le tempo indispensable. Et puis ensuite il y a le transport jusqu’à la passerelle pour donner les premiers soins dans un endroit sécurisé. Il faut slalomer entre les haubans sans heurter la victime. Et à l’usage, le côté tribord s’avère plus aisé pour mener à bien cette évacuation d’urgence.

Conclusion au terme de ce nouvel exercice de sécurité, en dehors de bases techniques indispensables, il n’y a que la pratique collective qui garantie l’efficacité. A la semaine prochaine donc pour un prochain atelier.

Vincent Hilaire

Le courant passe et un autre courant s’installe

Selon toute vraisemblance, notre station de prélèvement (courte) d’hier était la dernière dans le courant équatorial du Sud-Est. Dans les filets les prises étaient encore maigres, comme depuis plusieurs jours, depuis que nous traversons ce désert océanique. La DCM (Depth chlorophyll maximum), cette couche sous-marine dans laquelle se développe la vie phytoplanctonique est toujours aussi profonde, aux alentours de 170 mètres.

Localement sur l’eau, en dehors de notre position GPS qui nous situe désormais au sein d’un autre courant celui du Brésil, divers signes montrent qu’effectivement nous serions en train de changer d’environnement, donc de biodiversité. Hier, des mammifères marins nous ont rendu visite après un grand oiseau blanc difficile à identifier.

La couleur de l’océan reste toujours d’un bleu aussi intense, mais semble-t-il, la zone dans laquelle nous venons de mettre un orteil est différente.

La station courte que nous ferons demain matin, nous confirmera si ces indices sont bons. Si c’était le cas cela voudrait dire que nous sommes effectivement rentrés dans le courant du Brésil. Un courant qui longe la côte Est de l’Amérique du Sud. Au large de l’Amérique latine, il rencontre un autre courant, froid celui-là, venu de l’Antarctique. Cette zone antarctique extrêmement riche en nutriments sera étudiée par les équipes de l’expédition Tara Oceans, dans quelques mois maintenant.

Autant dire que cette entrée dans le courant du Brésil fait que nous basculons dans la deuxième partie de notre étude du grand Océan Atlantique Sud. Nous regardons désormais à nouveau vers le Grand Sud. Et vers les glaces.

Une partie de la traversée de l’Océan Atlantique Sud dans la longueur et la largeur touche à sa fin. Reste la descente.

Presque deux mois de navigation pour arriver à Rio, et quelques 5 000 miles sur la mer, presque 10 000 kilomètres, ce fût une belle navigation. Pour rappel, dans l’hémisphère Nord entre la Bretagne et les Antilles françaises par exemple, il y a environ 3 800 miles nautiques.

Mais revenons à la rencontre de notre courant du Brésil qui va du Nord vers le Sud, et de celui, froid, des Malouines qui remonte lui du Sud. De leur union nait la partie Sud du grand gyre (tourbillon) de l’Atlantique Sud. Et cette branche Sud du grand gyre rejoint ensuite l’Afrique du Sud pour remonter et suivre la route que nous avons faite jusque là. La boucle est bouclée !

Pour l’instant, nous profitons de températures chaudes avant ces futures navigations fraiches.
30° C au thermomètre ce matin. Et paradoxalement nous sortirions du désert océanique ! C’est vrai qu’il nous semble apercevoir derrière les dunes d’eau les premiers cocotiers…

Muito obrigado !

Vincent Hilaire

Echos du bord


Sarah Searson championne d’automne (printemps pour nous !) de pêche océanique 

Déjà au top sur la plage arrière pour mettre à l’eau tous les matériels scientifiques, Sarah a une grande qualité en plus, elle a le sens de la pêche (pas de n’importe laquelle, celle des calamars). Lorsque dans les faisceaux lumineux arrières de Tara, à quelques mètres sous la surface, ils traversent tels des fusées cet espace une fraction de seconde, elle est l’une des rares à bord à savoir qu’ils sont là.
Et lorsqu’elle en a le temps (c’est rare), elle s’empresse une fois ce signal donné, de mettre une petite ligne à l’eau.

C’est esthétique et efficace à la fois, comme Sarah. Elle lance sa ligne avec son leurre par dessus bord dans un geste aérien, qui lui permet d’atteindre une dizaine de mètres. Après, méthodiquement pat petits coups du poignet elle ramène son leurre fluorescent. En deux pêches, elle a ramené sur le pont avec un petit cri de joie à chaque fois «yeshhhh», de beaux spécimens. Depuis notre départ de Capetown, six calmars ont croisé la route de Sarah.

Le seul qui à bord, à relever le défi s’appelle Patrick Chang de l’ancienne équipe scientifique, il a sorti un black jack de huit kilos au mouillage à Ascencion. L’honneur masculin était à ce moment là sauf, mais depuis Sarah à relancer son leurre fluo. Et on s’est tous régalé, puisque Marion détient maintenant la recette secrète de Patrick Chang pour préparer et cuisiner ces dons des mers.

Smorbrodt….fisk….tac

Depuis Ascencion, deux suédois sont à bord. Linda Mollestam matelot polyvalent embarquée à Capetown, et Mattias Ormestad un des quatre scientifiques de la relève. De temps en temps, ils discutent dans leur langue natale à bord et nous apprennent quelques mots aussi “Smaklig maltid (bon appétit), watten (eau), tac tac (merci beaucoup).” Mais le plus souvent nous échangeons en anglais à bord bien sûr. Ils parlent cette langue presque couramment. A tel point que nos deux suédois nous apprennent aussi des mots en anglais ! Linda est passionnée par la mer, la voile les rencontres et le voyage, Mattias par la photographie. Il a une collection étonnante de photos de poissons prises dans des aquariums.

Tara retrouve le vent et ses voiles

Depuis hier matin après la station longue, foin des moteurs : Nous avons retrouvé le vent et toutes nos voiles. Grand voile, grand voile de misaine, foc yankee, trinquette. Tara file à nouveau sur l’onde, slalomant entre les vagues et les moutons. Nous avons fait des pointes à neuf nœuds et notre moyenne est de sept.

Nous avons envoyé toutes nos voiles à la main, sans aucun winch électriques, s’il vous plaît. Après ces premiers jours de grand calme qui ont été parfaits pour roder la nouvelle équipe avec une station scientifique longue tout en douceur, nous avons donc retrouvé les sensations de navigation d’un voilier qui fait sa route sur l’océan. Ce flux d’Est doit durer jusqu’à demain, si les prévisions météorologiques s’avèrent exactes.

Nous basculons cet après-midi à GMT -1 ou TU – 1 suivant les écoles, fini l’heure anglaise et à nous les fuseaux qui nous conduisent à l’heure brésilienne.

Vincent Hilaire

Dernière station longue

Dernière station longue

Toutes les bonnes choses ont une fin dit-on. Pour une partie de l’équipage, c’est une nouvelle étape qui va commencer à partir d’Ascencion, mais pour quatre d’entre nous c’est la fin d’une aventure, un arrêt brutal.

Hier, la dernière station longue de ce parcours entre Capetown et Ascencion a commencé dès huit heures. Il y avait du travail pour jusqu’à la fin de la soirée.

A voir les personnes affectées à ces dizaines de manipulations sur le pont arrière, immersions et remontées millimétrées, on avait plus l’impression qu’elles étaient en train de partager un moment d’agrément que de basse besogne. La complicité entre Sarah Searson et Linda Mollestam crevait les yeux, celle côté biologie entre Céline Dimier et Lucie Subirana aussi. Tout cela sous le regard serein des deux chefs d’orchestre, Phillipe koubbi le chef de mission, et Olivier Marien le capitaine. Des gestes quasi automatiques, des mains qui se coordonnent et agissent au bon moment entre deux gestes ou clins d’œil. Un ballet bien huilé.

« Un parcours (un leg) d’un mois c’est clairement l’occasion de souder un groupe, et si ça marche après c’est une mécanique qui fonctionne presque toute seule » pour Philippe Koubbi, un des quatre sortants, avec qui je faisais ce matin un peu le bilan de ce mois de mer.

Rompu aux campagnes océanographiques, il fit sa première au Kerguelen en 1987, Phillipe a particulièrement apprécié la diversité de ce groupe, et la proximité induite par Tara. « Tara est un bateau déroutant pour moi. Avec lui, on espère qu’il y aura du vent, et une fois calé à la voile pour les étapes de transition, c’est génial. J’apprécie aussi l’ingéniosité avec laquelle les opérations de mise à l’eau ont été prévues et sont réalisées. Il faut faire attention sur ce bateau, mais tout est bien dimensionné, et les compétences sont là, considérables.

Enfin, il y a aussi la variable météorologique. Depuis le bord, en fonction des souhaits de recherche émis par la terre, nous devons prendre quelquefois des décisions difficiles. J’ai particulièrement apprécié à ce titre le binôme que nous avons formé avec Olivier, le capitaine. La traque du gyre (tourbillon marin) venu de l’océan indien a été un grand succès grâce à tous ces facteurs ».

Pour Lucie, 24 ans, qui nous quitte aussi à Ascencion, c’était la première campagne océanographique de sa vie. En un mois la cadette du bord « a appris plein de choses, notamment pour les filets à plancton. C’est encore mieux que ce que j’imaginais. Les filtrations quand il y avait delà mer c’était difficile mais il fallait s’adapter, après des débuts douloureux j’y suis arrivée. Il y avait en plus une super ambiance, on a bien rigolé en travaillant dur, et c’est déjà la fin !

J’ai acquis deux certitudes en plus, j’ai envie de faire d’autres campagnes océano, et je suis vraiment passionnée parce que je fais. Avec cette expédition, j’ai en plus découvert le zooplancton que je connaissais peu, mon domaine c’est plus le phytoplancton. La biologie moléculaire où on se sert de l’ADN pour découvrir les caractéristiques d’un organisme est fascinante, je suis vraiment dans la voie qui m’intéresse ».

Autre scientifique sortant, Patrick Chang, il a travaillé pendant des heures dans son laboratoire sec, dans une chaleur souvent dure à supporter. « Ce leg était intense, c’est dur de partir maintenant alors que tout fonctionne tellement bien. Il aura fallu une semaine pour que les liens se créent. J’ai toujours réfléchi en me disant de faire attention à ne froisser personne. Sinon on aurait appris seulement le lendemain matin au petit déjeuner que quelqu’un était passé la nuit d’avant par dessus bord ! (grand rire de Patrick).»

Lui qui a passé des heures au dessus du microscope binoculaire à traquer le vivant confesse une frustration : « Quand Tara roule et qu’on est au dessus du microscope à essayer de prendre les photos, il faut trouver le moment pour déclencher et c’est pas facile, il y a des organismes si petits que je ne les ai jamais revu après dans la lentille. C’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Finalement un mois c’est court, pour observer un maillon essentiel d’une chaîne énorme. Mais il faut rester humble, on est de passage sur cette terre. C’est sûrement un autre qui finira ce qu’on a commencé sur Tara ».

Dernier partant : Marc Picheral, ingénieur océanographe. « On a réussi notre mission sur ce leg, en dépit de conditions météorologiques difficiles. Cette deuxième année c’était un nouveau départ, il fallait remettre en route l’instrumentation. Avec Sarah Searson, l’autre ingénieur océanographe, on a résolu en plus des problèmes qui duraient depuis le début de l’expédition comme le fonctionnement du thermosalinographe. De manière générale, cet échantillonnage de l’Atlantique Sud n’était pas évident, on a bien travaillé et on a eu en plus de la chance. A bord tout était en plus bien organisé, et pour le « voileux » que je suis, j’ai participé à plusieurs manœuvres.

On a eu aussi à certains moments une équipe complètement féminine sur le pont pendant les manipulations. Et puisqu’on parle des femmes à bord, mention spéciale pour Marion Lauters, notre cuisinière. »

Voilà qui vous laisse un peu mieux imaginer, l’ambiance qui régnait pendant la dernière station longue de ce leg.

Vincent Hilaire

A la chasse au tourbillon

Après l’auscultation du courant du Benguela la semaine dernière, depuis hier matin, nous faisons la chasse au tourbillon. Pas n’importe lesquels, les tourbillons du courant des Aiguilles qui traversent l’Océan Atlantique Sud.

L’expédition Tara Oceans avait commencé à les observer dans le canal du Mozambique, où ils se forment. Lorsqu’ils arrivent au niveau de la pointe la plus sud de l’Afrique, certains continuent leurs routes sur un axe Est nord-ouest, à la conquête d’un nouvel océan.

C’est ce qui intéresse nos scientifiques, et pour cela, rien de tel que de se retrouver au milieu de l’un de ces tourbillons, ces « gyres » en anglais. Mais c’est plus facile à dire qu’à faire !

Leur traque commence d’abord grâce à l’aide de l’imagerie satellite qui les détecte notamment par rapport aux hauteurs d’eau. Ensuite, c’est l’océanographie qui prend le relais.

Un certain nombre de profils sous-marins sont réalisés pour connaître la carte d’identité des couches d’eau qui sont en dessous de Tara. Et c’est comme ça, qu’hier en fin d’après-midi, nous avons eu cette confirmation, avec un ton de soulagement « ça y est, on y est ! ».

Ce sont les courbes de températures qui ont trahi la présence effective de ce tourbillon.  Après neuf immersions des sondes, le chef de mission Philippe Koubbi était formel : « Nous sommes en plein dans l’œil de cet anneau qui vient de l’Océan Indien, ici au centre l’eau est plus chaude qu’à l’extérieur.  Les lignes des températures, les isothermes, plongent ici et montrent que ce tourbillon se déplace avec une eau qui a une carte d’identité différente de celle de l’Atlantique. Il est donc très intéressant de faire une station au cœur de ce tourbillon. D’abord parce qu’on peut y retrouver des caractéristiques de son océan d’origine, ensuite parce qu’on va observer aussi si le front du tourbillon se mélange, est plus ou moins étanche à l’eau de l’Atlantique ».

Après cette première série de manipulations océanographiques sur le pont de Tara, le temps de la biologie et de la physico-chimie étaient venus. Et l’activité redoublait d’intensité. Céline, Lucie, Philippe, Sarah, Marion, Linda, Marc, Patrick, Olivier Marien, le capitaine, une grande partie de l’équipage ont travaillé à plein régime en se relayant toute la nuit.

Mise à l’eau et relève de différents filets à plancton à plusieurs profondeurs, échantillons d’eau isolés dans des flacons pour étudier ultérieurement les carbonates et les nitrates par exemple, la radiographie de cette partie de l’océan  continuait. Entre deux petites averses, du zoo ou du phytoplancton était amené au laboratoire sec pour l’imagerie. A regarder tout ce que peut contenir une goutte d’eau prélevée, on en reste sans voix. La beauté, le nombre, la variété, les formes quasi parfaites de ces micro-organismes sont fascinantes. Un micro monde passionnant.

Dans ce « gyre » de 400 kilomètres de diamètre, les scientifiques ont constaté hier soir une présence importante de zooplancton « gélatineux », comme les physalies ou les velelles. Les velelles naviguent en transportant quelquefois un gastéropode qui ressemble à un escargot, les physalies sont des méduses très urticantes. Linda le sait désormais malgré elle.

Ces deux organismes vivent à la surface de l’eau et arborent des couleurs bleues éclatantes pour se confondre avec leur milieu et chasser plus facilement.

Une preuve que depuis l’upwelling du Benguela notre milieu a considérablement changé. Les habitants de ces lieux déploient des trésors de savoir-faire pour capturer des proies qui se font plus rares.

La grande question reste maintenant y-a-t-il un mélange entre les eaux de l’Indien et de l’Atlantique ? Et sur le plan biologique constate-t-on des croisements génétiques entre les espèces issues de ces deux milieux d’origine ?

Vincent Hilaire

La première station longue de cette deuxième année

Dès sept heures ce matin, les premières têtes ont fait leur apparition dans le carré de Tara pour le petit-déjeuner. La mer était belle, le soleil au rendez vous.

Après les dernières vingt-quatre heures agitées que nous avons connu avec des vents à plus de 30 nœuds, c’était un réveil agréable après une nuit calme passée à dériver au gré du courant du Benguela*.

Ce réveil matinal général était organisé pour réaliser la première station longue de cette deuxième année, c’est une remise en route de l’expédition pour les scientifiques présents à bord dans le cadre de cette étape Le Cap-Ascencion.

Une première CTD a ouvert le bal de toutes les manipulations qui allaient suivre. La CTD (conductivité, température, profondeur) c’est la manipulation de base de toute activité océanographique, elle permet de visualiser les couches d’eau qui sont en dessous du bateau à un moment « t ».

Ingénieurs « océano », comme on dit à bord de Tara, Sarah Searson et Marc Picheral comme des chefs de ballet, réglaient cette chorégraphie qui ne faisait que commencer. Et en station longue leur spectacle dure quelquefois jusqu’à 48 h, avec de courts entractes.

Après cette CTD initiatique effectuée par une profondeur de 160 mètres, et un premier butin d’eau salée ramené à la surface par toutes ces bouteilles qui forme « la rosette», des filets à plancton étaient mis à l’eau.
Pendant ce temps là, Céline Dimier, Lucie Subirana et Patrick Chang, ingénieurs biologistes, préparaient le laboratoire humide installé sur le pont arrière.
Une préparation indispensable : cela faisait presque deux mois que tout ce matériel n’avait pas servi depuis la dernière station longue en date au large de Capetown.

Il régnait donc sur le pont arrière une excitation particulière pour ces scientifiques dont la plupart ne sont pas des novices à bord. Pour Céline, après une première relève de ses filets à plancton et observation du précieux liquide, les choses étaient claires, « la pêche était bonne ».
Pendant ces manipulations tout autour de Tara, l’eau était verte et il n’y a quasiment pas eu un moment où des mammifères ne jouaient pas dans l’eau à proximité. Des dauphins, des phoques et dans chaque filet de plancton remonté à la surface, des crevettes et une foule de micro-organismes, de larves de poissons. Une certitude, il y avait beaucoup de vie sous Tara.

Il faut dire que cette zone de l’upwelling du Benguela, avec ses remontées de nutriments est l’une des plus riches au monde avec l’upwelling du Pérou ou de la Mauritanie, par exemple. « Le principe de l’upwelling, textuellement de la remontée, est tributaire du vent. Mais il faut un vent ni trop fort, ni trop faible », m’explique Philippe Koubbi, l’actuel chef de mission scientifique à bord de Tara.
« Ici au large de la côte ouest de l’Afrique du Sud, le vent souffle parallèlement à la côte, ils chassent les couches d’eaux chaudes vers le large provoquant cette remontée d’eaux froides profondes. Le phytoplancton s’il bénéficie en plus de soleil trouve ici un terrain très propice à son développement. Et par là, toute la chaine alimentaire. Cette station est donc particulièrement importante pour prendre le pouls de cet upwelling, même si nous savons qu’il est plus actif entre octobre à février ».

L’objectif de cette station est d’essayer de répondre par exemple à la question de l’incidence du réchauffement climatique sur le régime des vents, et donc le maintien de l’upwelling en recensant la présence ou non de plancton, ou de certains types de plancton.

Autre point intéressant, on sait qu’à cause de pêches massives dans ce secteur dont le calendrier correspond d’ailleurs aux moments d’activité forte de l’upwelling, et des changements dans le régime des vents, il y aurait une incidence sur les espèces présentes ici et donc sur toute la chaine alimentaire.
Récemment certaines espèces, comme l’anchois ou la sardine ont déserté la zone. Mais certains prédateurs eux sont restés ici et sont affamés. On a constaté par exemple aussi dans cette zone une recrudescence de méduses et certains petits poissons s’en nourriraient désormais, pourquoi ?  Que nous dit le plancton sur cette situation ? Prolifère-t-il ? Se raréfie-t-il ? Certaines de ces microorganismes disparaissent-ils ? Changent-ils ? Est-il responsable du départ des sardines et de certaines espèces ?
Pourquoi ces changements de comportements, le départ de certains et l’arrivée d’autres ?
L’habitat des espèces est-il en train de changer ici ?
L’upwelling du Benguela révèlera peut-être ses secrets aux scientifiques, et par là les éclairera sur des évolutions ici et ailleurs.
A chaque fois que Sarah et Marc entame leur ballet c’est à cela qu’ils pensent. Et ce spectacle aura pour décor ce soir une nuit noire, c’est ça une station longue. Comme la performance d’un artiste en quelque sorte.

Vincent Hilaire

* Le courant de Benguela est un rapide courant froid océanique qui coule depuis l’Afrique du Sud, remontant les côtes de Namibie et d’Angola, vers le nord-nord-ouest pour rejoindre un courant chaud équatorial. Il est alimenté par une remontée d’eau froide des profondeurs le long de la côte Ouest de l’Afrique.

Une deuxième année pour un autre voyage

Etienne Bourgois, co-directeur de Tara Oceans jette un regard vers le futur pour Tara Expéditions.

De quoi sera faite cette deuxième année ? Pour lui «c’est sans aucun doute un autre voyage qui commence, loin et très proche à la fois». Cette deuxième année représente le départ d’une autre expédition à part entière.

« Le premier point qui me vient à l’esprit c’est que pour cette deuxième année nous allons beaucoup naviguer. Le parcours du Cap d’où nous venons de partir jusqu’à Auckland en Nouvelle-Zélande est considérable.

Il y aura donc un autre tempo de vie à bord, très différent de la première année où nous avons enchainé les escales. Oliver Marien, le capitaine qui prend le commandement pour ce début de deuxième année devra savoir jongler encore plus avec le vent et des mers difficiles, en satisfaisant les objectifs scientifiques ».

« Ensuite il y a ce retour en Antarctique, à la fin de cette année. Tara va retrouver en quelque sorte sa maison. Le bateau connaît presque le chemin. Il y a été avec Jean-Louis  Etienne, puis avec Sir Peter Blake, et il y retourne aujourd’hui encore en tant que Tara. On retrouve de manière générale la grande nature, la grande houle du Sud, et les grands espaces sauvages, ou ce bateau révèle toute sa valeur entouré d’une nature originelle ».

Côté scientifique, cette deuxième année vous en attendez quoi ?

Avec Tara Oceans, nous avons à faire à une science de haut vol. Et comme pour la première année nous partons encore d’une page blanche, de zéro. C’est ce qui est passionnant. En ce qui me concerne, j’attends beaucoup des perspectives qu’un tel chantier laisse espérer. On est en train de remettre en question beaucoup de choses, et en premier lieu de comprendre avec ce grand voyage à quel point la vie sur terre dépend de la biodiversité ».

Nous venons de quitter le Cap et les membres de cette expédition itinérante ont encore fait des rencontres intéressantes, c’est une autre dimension que celle de l’expédition en Arctique par exemple ?

« Ces deux expéditions n’ont pas grand chose en commun, mais celle-ci par cette circumnavigation sur trois ans, s’inscrit encore plus dans l’universalité. Notre projet n’a plus de frontières. Chaque escale est riche en rencontres multiples, nous travaillons vraiment sur et pour la planète dans son ensemble et où que nous allions, le projet fait tilt  dans l’esprit des gens. Cette deuxième année c’est donc la possibilité de continuer à aller vers les autres, à la rencontre d’autres pays, d’autres cultures. Et à chaque fois nous avons à apprendre d’eux. C’est un bateau imposant, mais  en même temps on ne le regarde pas de loin, il invite à l’échange».

C’est une période difficile financièrement pour ce type de projets. On a vu d’autres expéditions jeter l’éponge récemment. L’avenir de celle-ci est-il assuré ?

Depuis que je me suis lancé dans la direction de ce type d’aventures, je suis habitué à ce genre de situation où on vit au jour le jour. Une navigation à vue. Bien sur que l’argent c’est à un moment le nerf de la guerre, mais je reste résolument optimiste. Le soutien de nos partenaires est primordial : la Fondation Veolia, FRB, la Région Bretagne, agnès b, la Fondation EDF et World Courier. Et puis il y a tellement de femmes et d’hommes passionnés qui travaillent pour Tara Oceans, nous n’imaginons pas que ça s’arrête.

A la fin de cette deuxième année le dernier port sera Auckland en Nouvelle-Zélande, les liens entre Tara et ce pays sont forts ?

Ce sera un moment fort de cette nouvelle année. Il faut savoir que là-bas Tara c’est avant tout encore Seamaster. Son nom à l’époque ou il appartenait encore à ce grand marin Sir Peter Blake.  L’idée c’est de partager tout ce parcours accompli depuis avec les kiwis. Je suis très attaché à ce pays, c’est par lui que j’ai connu Tara ».

Propos recueillis par Vincent Hilaire

Deuxième année de l’expédition Tara Oceans : l’année de l’Upwelling

S’il est une chose que le docteur Chris Bowler, coordinateur scientifique de l’expédition et directeur de recherche en biologie à l’Ecole Normale Supérieure et au CNRS, affirme sans aucun doute scientifique : « la vedette » pour cette deuxième année d’expédition sera l’étude de l’upwelling au large du Pérou, dans l’Océan Pacifique. 

Deux autres grands « moments » scientifiques attendent l’étrave de Tara quelques semaines plutôt : En Antarctique, l’étude des diatomées, le phytoplancton qui piège le plus de gaz carbonique sur toute la planète, et aux Galápagos celle de l’acidification en cours de cette partie de l’Océan Pacifique. Elle préfigure peut-être notre futur climatique.

Dans son bureau à l’Ecole Normale Supérieure, rue d’Ulm à Paris, Chris Bowler a plein d’affiches et de photos de microorganismes. Un cadre qui n’a rien d’austère. Pas formalisé par « ce quart d’heure du journaliste », Il m’accueille avec un bon café et un grand sourire. La conversation s’engage.

« L’upwelling de la côte péruvienne c’est le plus important que nous allons étudier de toute l’expédition.  C’est l’un des endroits les plus riches en plancton de la planète. On y pêche beaucoup l’anchois, qui y trouve un vivier de nourriture important ».

L’upwelling est un phénomène de remontée à la surface de sédiments et de détritus de poissons. Chassés depuis les profondeurs par de puissants courants sous-marins, il fournit tout de même au plancton des « aliments » de base comme les protéines, les acides gras ou le carbone.

« Ces grands lieux de vie nous fourniront certainement de précieux échantillons.  Je vous rappelle qu’avec Tara pendant ces trois ans d’expédition, nous réalisons en plus « un temps 0 scientifique », un état des lieux du début de ce 21ème siècle. Donc, ces résultats seront encore instructifs dans des centaines d’années ». Chris regretterait presque de ne pouvoir vivre aussi longtemps.

Pour cette deuxième année, sur son parcours depuis le Cap (Afrique du Sud) et jusqu’à Auckland (Nouvelle-Zélande)  Tara sondera deux des quatre océans de la planète : l’Atlantique Sud et le Pacifique Sud. Sur ces deux océans où les courants s’enroulent d’Est en Ouest formant des cercles (les gyres), les phénomènes d’upwelling les plus importants sont chaque fois présents sur les côtes Est des deux continents africains et américains. Un autre upwelling sera étudié, celui produit par le courant  froid qui longe la côte argentine en remontant de l’Antarctique. Il est très riche en sédiments.

Chris se retourne vers un mur où il y a un planisphère.  Le parcours de Tara est cette ligne faite au marqueur.  « Dans notre traversée de l’Atlantique Sud, nous continuerons aussi à étudier ces fameux Agulhas rings ». Avec des gestes des mains, ils figurent ces cercles  de courants qui se forment dans le canal du Mozambique et que l’expédition a déjà suivi en juillet dernier jusqu’au Cap de Bonne Espérance. Ils entrainent dans leurs boucles une masse colossale de microorganismes vivants. « Passés le Cap, ils continuent leur périple, en traversant tout l’Atlantique Sud.  Nous allons les suivre encore et épier ces magnifiques anneaux dans leur voyage transatlantique. On les localise grâce aux images satellite puis on fait des prélèvements dedans. Toute la question est : Comment ces cercles et la vie qu’ils transportent traverse l’Atlantique ? D’un point de vue biologique notre connaissance est encore très faible dans ce domaine. Les expéditions du passé se sont surtout intéressées à l’aspect physico-chimique des choses (Salinité, taille de ces anneaux, etc).  Biologiste passionné, Chris est visiblement particulièrement fier de réparer cet oubli.

« L’autre domaine que nous souhaitons étudier nous conduira sur les rives de la Péninsule Antarctique. Dans ces eaux, vivent en masse les diatomées, un phytoplancton (organisme réalisant la photosynthèse).  Dans l’Océan Glacial Arctique comme aux abords du continent antarctique, ces organismes prolifèrent. Il se sentent bien autour des pôles ».

Comme ses autres petits frères et petites sœurs microscopiques, ces diatomées se nourrissent à la surface des océans de carbone, présent dans l’air. Mais lorsque ces diatomées dotées d’un minuscule squelette meurent, elles coulent  au fonds des océans et emportent donc avec elles ce carbone. Ce sont donc des pièges naturels de tout ce carbone que nous  générons. Savoir comment les diatomées vivent et s’adaptent à l’évolution de la quantité de gaz carbonique sur Terre est donc essentiel. A ce titre, le courant circumpolaire, ce gyre géant qui entoure l’Antarctique est avec toutes ces diatomées, le puits de carbone le plus important de la planète ».

Voilà ce qui retient particulièrement l’attention de Chris. Par souci d’exhaustivité, il n’oubliera pas de compléter par « nos huit mois autour de l’Amérique du Sud nous conduiront aussi à étudier dans le sud des canaux chiliens, l’impact des élevages de poissons dans cette zone sur les écosystèmes planctoniques. Sans omettre notre escale aux Galápagos. C’est un site du globe ou l’océan est particulièrement acide. En dehors de l’étude du corail, nous voulons essayer de comprendre comment le plancton s’y adapte. Si cette acidité devait se généraliser dans les océans, les Galápagos constituent un laboratoire vivant. Surtout quand on sait, comme aujourd’hui, que de la vie dans les océans dépend l’évolution du climat.

« Mais il reste autre chose, les Galápagos, ça nous ramène aussi à Darwin, c’est là qu’il a échafaudé sa célèbre théorie de l’évolution », l’œil de Chris brille de nouveau comme tout à l’heure, pour les diatomées.

Le biologiste extirpe de sa bibliothèque un livre : L’expédition entreprise par l’HMS Challenger, en 1872, bien après celle de Darwin. « On sait que Darwin s’est surtout penché sur la vie sur terre. Avec Tara Oceans nous marchons sur les traces de cette autre expédition anglaise, la première expédition océanographique de l’histoire de l’humanité. Avant tout le monde, les hommes à bord du Challenger se sont intéressés aux sédiments et ont traversé plusieurs fois l’Atlantique Sud pour ça. A bord il y avait un certain Ernst Haeckel, naturaliste, biologiste, artiste. Certains de ses dessins de plancton ont inspiré une arche de l’exposition universelle à Paris en 1900 ». Une mèche hirsute Chris savoure un instant quelques uns de ces dessins. Notre voyage est source aussi d’un voyage dans l’histoire.

Avec Tara Oceans, à défaut de dessiner lui-même comme on le faisait à cette époque, Chris renoue avec le romantisme de ces grandes expéditions. Pour lui, c’est aussi l’un de ses objectifs de cette nouvelle année. Transmettre cette conviction que science, art et aventure sur les mers sont toujours intimement liés, comme à cette époque.

Vincent Hilaire

Changement d’équipage et mission coraux pour Tara à Mayotte

L’arrivée à Mayotte c’est un plaisir pour les yeux, et c’est aussi l’occasion d’un changement d’équipe scientifique sur le bateau.

Après un mois passé à bord de Tara, Céline, Sarah, Colomban, Ian, Sacha et Camille débarquent.
Un mois à prélever le plancton et à étudier les micro-organismes de l’océan, un mois également à naviguer et à partager la vie du bord entre La Réunion et Mayotte. Les au revoir se font avec une certaine émotion.

Nous troquons océan, plancton, protistes et autres eucaryotes, contre lagon, polypes, coraux, algues et poissons de toutes sortes. Permutation d’équipe et changement de recherches, un autre territoire d’exploration.

Mayotte occupe la position la plus orientale des quatre îles principales de l’archipel des Comores, elle est « fréquentée » par les européens depuis le 16ème siècle et l’île a été annexée par la France en 1843.
A la suite d’un référendum organisé en 1974, elle choisit de rester  française tandis que les trois autres îles optent pour l’indépendance, ce choix est confirmé en 1976 par les mahorais lors d’une nouvelle consultation populaire.

D’un point de vue strictement géographique, l’île est entourée par une barrière corallienne de plus de 150 km, une situation exceptionnelle pour la faune et la flore marine.
Ici, se côtoient une grande variété d’espèces animales : tortues,  dauphins, espadons, dugongs, baleines…, plus de 22 espèces de mammifères marins et près de 600 pour les poissons. Un paradis pour les plongeurs !

Une autre particularité des eaux de Mayotte tient à son marnage, jusqu’à 4 mètres de différence de hauteur d’eau lors des grandes  marées. Le lagon, alors, se découvre laissant apparaître bancs de sable et récifs coralliens en surface.
Une barrière de corail unique car elle entoure l’ile à une grande distance et se double sur la partie sud. On compte à Mayotte plus de 200 espèces de coraux.

Son lagon est parsemé de nombreux îlots avec chacun leur histoire, comme celle des «Quatre Frères».
La légende raconte que quatre frères partis à la pêche, bravant l’interdit car c’était jour de cérémonie, furent alors changés en pierre, devenant ces quatre îlots rapprochés.

Valérian Morzadec

Une “petite” frayeur pour Tara

Mardi 25 mai.13h40.Tara est en station scientifique, en dérive par 13°06′ latitude Sud, 46°58′ longitude Est.

Hervé le capitaine monte sur le pont: «On arrête tout, on quitte  la zone !».

Toujours aux aguets, il vient de recevoir sur le téléphone iridium  un appel du service de veille de l’Etat Major français à La Réunion: « nous avons été informés d’une possible tentative d’acte de piraterie dans votre zone à 11 h ce matin ».
Après vérifications, il s’avère que nous sommes à 8 milles nautiques (15 km) du navire de pêche espagnol présumé pris pour cible.

Décision est prise. Cap au sud, moteurs à 8 nœuds, renforcement des quarts, surveillance radar, l’équipage est en veille accrue, jumelles à la main.

Tant pis pour la fin de la station démarrée à 22 h la veille.
Malheureusement pour l’équipe scientifique déçue de n’avoir qu’une petite partie des prélèvements envisagés. Surtout que la récolte semblait prometteuse.

Plus tôt dans la matinée, l’équipage de Tara avait repéré non loin du bateau, une petite embarcation non identifiée; plutôt inhabituel dans cette zone. S’agissait-il d’une barque de pêche ou autre, nous n’en saurons rien.

Avant le départ de Diego Suarez, Hervé, prudent, s’était renseigné auprès d’un thonier senneur amarré à quai près de nous. Ensemble avec le capitaine espagnol, ils avaient étudié les cartes, comparé leurs informations. Jusqu’ici la zone semblait calme.

Au moment de l’alerte, proposition est faite par l’Etat Major de nous diriger vers un bâtiment de la Marine à proximité prêt à nous rejoindre en cas de problème.
Cette option de navigation étant plus longue et jugée tout aussi risquée, Tara reprend donc le cap à l’Ouest et navigue toute la nuit en surveillant l’horizon et les échos radars suspects, feux éteints, système de positionnement coupé pour éviter d’être repéré, tout en restant en liaison radio avec les militaires basés à Mayotte.

Grâce aux moyens de communication perfectionnés du bord et aux contacts établis, Tara a pu prendre les bonnes décisions.
Cette fois encore, la solidarité des gens de mer a fonctionné.

Nous sommes maintenant tranquillement au mouillage dans le lagon de Mayotte.

Valérian Morzadec

Tara vu du ciel

Arriver en bateau à l’île Maurice, c’est déjà un privilège… Arriver en hélico c’est carrément un honneur.

Dès 7h30 du matin, Tara nous dépose sur une île plate à quelques dizaines de milles de Maurice avec Jérôme, le cameraman de Thalassa.
Un hélicoptère de la gendarmerie se pose au beau milieu des herbes folles. Un homme en tenue kaki saute à terre et nous ordonne par gestes d’enfiler des gilets de sauvetage. Nous grimpons à bord dans un vacarme assourdissant.

Jérôme s’assoit à l’arrière, je passe à l’avant, à côté du pilote et du copilote. Ils me tendent un casque équipé d’un micro. Les insupportables décibels s’atténuent un peu, et j’entends leurs voix qui semblent résonner directement dans ma tête. « Bonjour ! Si vous voulez nous parler, il faut bien coller le micro à votre bouche ».

Ceintures-harnais bouclées, l’hélico quitte déjà le sol. On se croirait à bord d’un ascenseur de verre, la terre s’éloigne sous nos pieds, sans heurt. Notre monture volante est une alouette. Un modèle robuste construit il y a près de 40 ans, avec une verrière panoramique à la place des yeux. Pas de porte : les côtés de l’appareil sont ouverts pour nous permettre de faire des prises de vues. On dégaine les appareils photos et caméra. Il faut être réactif : le vol ne durera pas plus d’une heure.

Tara de son côté a hissé les voiles et navigue dans le soleil du matin en direction de l’île Maurice. Clic. Clic. Clic. Le bateau sous toutes les coutures, de face et de profil.

Hervé ordonne d’envoyer le spi, notre grande voile blanche d’avant sur laquelle « Tara Oceans » est fièrement proclamé.

Tara joue à cache-cache avec les îlots. La silhouette des montagnes de Maurice se dessine à l’horizon.

Jérôme, familier de ce genre d’exercice, guide le pilote. « Est-ce  que vous pourriez tourner devant l’étrave du bateau ? Un peu moins vite s’il vous plaît et le plus bas possible… ». L’appareil descend jusqu’à frôler les mâts. Moi je ne dis rien, je me concentre et je mitraille jusqu’à en avoir des crampes dans les épaules et les mains.

« Encore un tour du bateau et il faut rentrer » prévient le pilote.
Déjà ! Le temps s’est écoulé en un quart de seconde, suspendus dans notre libellule d’acier au-dessus de l’Océan Indien.

Derniers clichés des installations scientifiques à l’arrière de Tara  et nous regagnons l’île principale. A proximité des côtes, l’eau vire du bleu profond au turquoise. Vert canne à sucre dans le centre  des terres. Pointillés colorés des maisons. Les immeubles de Port-Louis, adossés aux montagnes, sont en vue. C’est un terrain de football qui nous offre une large piste d’atterrissage. Tara pointe déjà le bout de son étrave en vue de Port-Louis.
Il est seulement midi, l’île Maurice est déjà une escale inoubliable.

Sacha Bollet

Quand le plancton se fixe dans le corail

Voilà 8 mois que Tara a quitté Lorient. Lecteurs assidus, vous devriez normalement être complètement bilingues franco-plancton… nous pouvons donc passer aux subtilités d’un dialecte tropical localisé : celui du corail. 

Les dinoflagellés on ne vous les présente plus. Seule l’éventuelle présence de quelques cancres du fond de la classe me pousse à répéter que ce sont des organismes formés d’une seule cellule, tantôt capables de photosynthèse, tantôt de se nourrir de particules et tantôt des deux à la fois.
Observons l’un de ces dinoflagellés se débattre dans le courant marin grâce à ses deux flagelles. Il dérive, dérive en plein océan… jusqu’à toucher un récif corallien. De l’extérieur c’est très beau : des volutes de calcaire, des buissons solides et des patates sillonnées de labyrinthe… Quand on s’approche c’est encore plus joli. Le calcaire est une enveloppe créée par les petits animaux que sont les coraux.
Ôtez-leur cette concrétion protectrice : les coraux en eux-mêmes ressemblent à une colonie de minuscules anémones de mer.

Notre dinoflagellé se dépose sur ce support providentiel. Il se débarrasse de ses deux petites queues et se fixe à l’intérieur des coraux. De quelle manière ? C’est ce que tente de déterminer l’université de Miami, où travaille Roxanne Boonstra : « On les appelle alors des zooxanthelles, ces dinoflagellés, et ils vivent en symbiose avec le corail ». Pendant la journée, les zooxanthelles créent de la matière en synthétisant la lumière du soleil. Les coraux prennent le relais quand la nuit tombe. Ils déploient leurs minuscules tentacules pour happer ou filtrer les petites particules dans l’océan. Dans cet échange de bons procédés, chacun des deux organismes fait profiter l’autre de ses bienfaits.

La récolte a été bonne aujourd’hui pour Francesca Benzoni, la responsable du programme corail sur Tara. Elle étale sur une table les échantillons de coraux qu’elle a prélevés sous l’eau. « J’essaie d’en récolter 3 exemplaires de chaque. Les premiers resteront au Mauritius Oceanographic Institute à l’île Maurice, les deux autres seront envoyés à l’Université de Milan Bicocca pour être analysés ». L’équipe corail de Tara combine des spécialistes de la morphologie comme Francesca et des biologistes moléculaires, qui s’intéressent à l’ADN du corail. « On peut assez facilement déterminer le genre d’un corail à l’œil nu, mais pour son espèce, c’est beaucoup plus compliqué, il faut souvent regarder son ADN pour être sûr ».
Cette approche combinée n’est possible que depuis une dizaine d’années, depuis l’apparition d’outils qui permettent de plonger au cœur du génome, « … et bien souvent, ils remettent en cause tous les classements traditionnels des coraux !» complète Francesca.

Chaque échantillon est soigneusement étiqueté et identifié. Francesca et Roxanne découpent de petits morceaux qu’elles glissent dans des éprouvettes pour l’analyse ADN. Un peu de liquide fixateur et les voilà au frais dans la cale à trésor de Tara.
Les gros morceaux de coraux sont nettoyés à la javel pour ne conserver que le squelette de l’animal, et soigneusement emballés dans du papier journal pour les entreposer.

L’objectif de Francesca, c’est de répertorier les différentes espèces de coraux dans l’Océan Indien. « La zone est déjà étudiée, mais nous nous intéressons à des aires rarement échantillonnées : Djibouti, Mayotte et Saint Brandon ». David Obura, autre spécialiste de l’équipe corail, confirme : « Saint Brandon est un endroit spécial, très isolé.
Il y a peut-être moins d’espèces que dans d’autres régions de l’Océan Indien, mais pour nous c’est intéressant parce qu’il y a très peu d’impact des activités humaines ici. On peut observer comment le corail récupère après une augmentation du niveau de la température par exemple… ».
Quelques centièmes de degrés en plus, et toute l’harmonie d’un récif peut être rompue. Terminée, la belle symbiose qui unit corail et zooxanthelles. Les dinoflagellés retrouvent alors la pleine eau où ils peuvent continuer une nouvelle existence… en attente d’un nouveau corail sur lequel se fixer.

Sacha Bollet

Où l’on apprend que le choléra vient de la mer…

A peine avait-elle jeté l’ancre dans la baie de Mumbaï (Bombay) que Tara recevait à son bord le professeur indien Balakhrish Naïr, à l’origine de découvertes fondamentales sur l’origine marine de la maladie du choléra.
Récit de son entretien avec Chris Bowler, l’un des principaux coordinateurs scientifiques de Tara Oceans.

C’est en visiteur humble et curieux que le Directeur de l’Institut National du Choléra et des Maladies Intestinales, basé à Kolkota (Calcutta) a visité sur Tara les installations permettant d’explorer les océans de la planète : s’étonnant de la taille des cabines, s’émerveillant du laboratoire d’imagerie optique, s’interrogeant sur le fonctionnement de la ‘rosette’, le devenir des échantillonnages d’eau de mer. Si le Docteur Balakhrish Nair avait fait le déplacement depuis ses bureaux de Calcutta pour venir voir Tara, c’est que ses travaux sur le choléra, cette maladie fulgurante et mortelle à l’état endémo-épidémique dans le sous-continent indien, rejoignent directement les préoccupations de Tara Oceans : mieux connaître la mer et son interrelation avec l’Homme et la vie sur terre.

Voici pourquoi :
‘‘On savait que le choléra se développait avec des mauvaises conditions d’hygiène et se transmettait d’humain à humain, jusqu’au milieu des années 70 et début des années 80 quand le Dr Rita Colwell et son équipe ont commencé à travailler sur l’aspect environnemental du choléra, ce à quoi on n’avait jamais pensé jusque là’’, explique le Dr Naïr, omettant de préciser qu’il travaillait en étroite collaboration avec cette éminente scientifique américaine qui allait devenir directrice de la National Science Foundation. Les chercheurs de l’Université du Maryland ont alors démontré que le bacille Vibrio cholerae était directement associé à un plancton, le copépode, qui l’héberge. ‘‘Ces découvertes de laboratoire furent suivies de recherches en mer, qui ont permis de comprendre que le cycle du choléra était annuel, et que l’agent infectieux pouvait rester ‘caché’ dans l’environnement pendant une année entière’’, poursuit-il.

Mais comment le vibrion responsable de la maladie passe-t-il à l’homme? La chaîne alimentaire classique : fluctuant au cours des saisons, des facteurs environnementaux tels que salinité, température de l’eau et nutriments provoquent une prolifération du phytoplancton, mangé par le zooplancton qui à son tour se multiplie, particulièrement les copépodes, porteurs des Vibrio cholerae. Ceux-ci sont alors portés en grands nombres sur les zones côtières – comme le Golfe du Bengale – où ils contaminent les eaux d’utilisation courante servant à la population et infectent ceux qui les consomment en quantité subitement importante et ‘infectieuse’, précise le Dr Naïr.

‘‘La compréhension de ce processus aurait-elle déjà permis de sauver des vies ?’’, demande Chris Bowler à son invité. ‘‘Cette découverte historique, répond le scientifique indien, a poussé l’équipe du Dr Colwell à mettre en place une étude pilote auprès de petites communautés au Bengladesh. En filtrant l’eau de consommation dans un sari (étoffe de coton locale) plié 8 fois, cela suffit à retenir les copépodes ; cela n’empêche pas les vibrions du choléra de passer, mais diminue suffisamment leur nombre pour que l’organisme soit alors capable de répondre à l’attaque des bacilles*. L’expérience menée montre que cette stratégie réduit les risques d’infection au choléra de 48%’’.

Avant de mener à la réduction de la menace infectieuse, il y a cependant encore du chemin à faire : ‘‘Nous sommes au début d’un processus, car il faut maintenant propager les conclusions de cette découverte, et il y aura beaucoup de travail pour changer les habitudes d’une population’’, prévient le Dr Naïr. ‘‘Quand on verra les effets de ces mesures de précaution, je suis sûr que l’information passera très vite’’. Cette découverte peut mener à une autre stratégie de prévention, continue-t-il, consistant à observer par satellite l’arrivée des ‘blooms**’ de zooplancton pour annoncer le risque d’épidémie, alerter les populations.

L’importance de l’exploration des océans est ainsi démontrée par ce seul exemple, commente Chris Bowler. Ce phénomène compris, confirme le Dr Naïr, c’est ainsi que l’on a pu faire le lien entre une épidémie de choléra qui débuta au Pérou et se dissémina ensuite à toute l’Amérique latine après un bon siècle d’absence : sous l’effet d’El Nino, le plancton a probablement disséminé le Vibrio cholerae sur ces côtes, notamment via un poisson beaucoup consommé là-bas. ‘‘La découverte du Dr Colwell est un tournant dans la compréhension du choléra’’, souligne Balakhrish Naïr.

Jérôme Bastion

* Un bacille est une bactérie de forme allongée dite « en bâtonnet », par opposition à la forme cocci (« ronde »).
** Efflorescence planctonique

Quand la « rosette » est sujette à la rose des vents…

La petite merveille de technologie qu’est la « rosette », surnom du CTD (pour instrument de mesure Conductivity-Temperature-Depth, ou Conductivité-Température-Profondeur) a enfin repris du service ! Mais tout ne fut pas simple.

“Les affaires reprennent !’’ Homme d’action, le capitaine Hervé Bourmaud ne cache pas sa satisfaction. Depuis la mi-janvier, la rosette n’avait plus été mise à l’eau. Un mois et demi passé à travailler sur les coraux dans la région de Djibouti et faire des étapes de liaison, mais cette fois, les choses sérieuses commencent. La mise à l’eau de cet engin sophistiqué, qui est au cœur de la mission de Tara, était prévue pour la nuit de mercredi à jeudi.

Peu après le passage du détroit d’Ormuz, après avoir quitté le golfe arabo-persique et être entré dans le Golfe d’Oman, antichambre de l’Océan indien.
Fini, les mers fermées !

Depuis son appareillage d’Abu Dhabi, avançant face au vent, la goélette naviguait à la voile et au moteur. A l’approche de l’île omanaise de Great Quoin, qui marque l’extrémité orientale de la péninsule arabique, les vents ont tourné et forci. Idéal pour couper les deux moteurs diesel, ce dont tout le monde se réjouit ! En fin de soirée, l’équipe scientifique se réunit pour établir l’agenda de cette journée qui relance le programme de prélèvements et de filtration, après un long arrêt. La mise à l’eau est alors prévue vers 2h00 du matin, requérant la présence de quasiment tout le personnel embarqué. Ceux qui le peuvent font un petit somme en prévision de cette courte nuit.

Mais le vent continue de fraîchir. A minuit, il tourne autour de 25 nœuds. Les creux sont de plus d’1,5m. Tara avance sans broncher, à la vitesse honorable de 9 à 10 nœuds. Mais entre son tribord et la côte, les plateformes pétrolières et les terminaux de livraison  d’hydrocarbure sont de plus en plus nombreux, et autour le trafic ou le nombre de navires au mouillage augmente. Des porte-conteneurs passent à moins d’un demi-mille de notre route, l’un deux semble nous croiser en partant sur notre bâbord puis change de cap au dernier  moment et nous longe finalement sur tribord.

Le vent monte encore à 35-40 nœuds, les creux dépassent les 2,5 m, la large coque de Tara  part parfois au surf. On affale le génois pour installer une trinquette, qui sollicitera moins le gréement.
Hervé décide qu’il est plus sage de ne pas faire de station dans ces parages, la manipulation de la rosette de 130 kilos pouvant en plus s’avérer délicate de nuit et pour une première prise en main par un équipage nouveau, non aguerri. Avec Stéphane Pesant, coordinateur  scientifique de l’expédition, il modifie sa route pour une nouvelle destination, éloignée de cette zone trop fréquentée mais toujours en bordure du plateau continental; il est en effet important pour les chercheurs de commencer leurs prélèvements avant les grandes  profondeurs, pour étudier le changement du milieu au fur et à mesure que les fonds ne descendent. Le rendez-vous est donc fixé à 6h du matin.

C’est par 24°54’767 N et 56°52’878, peu après le lever du soleil, et par temps calme, que le mobile chargé de ses bouteilles et différents capteurs est descendu le long de son câble, comme pour un baptême.
Le CTD entame une longue mission de scrutateur des océans du globe.
Lorsqu’il remonte, 26 minutes plus tard, l’ingénieur Marc Picheral ne cache pas sa satisfaction : ‘‘c’est très plaisant de voir que tous les capteurs fonctionnent, alors qu’ils n’avaient pas marché depuis plus d’un mois ; on appuie sur le bouton et ça sort !’’ Immédiatement, échantillonnage et archivage ont pris le relais : le travail ne fait que commencer, l’analyse va se poursuivre aux quatre coin de la planète dans les différents laboratoires !

Jérôme Bastion

Quart de nuit

Minuit moins dix, on me réveille gentiment, il est l’heure de se lever pour prendre la relève des collègues parfois pressés d’aller dormir. Quelques minutes plus tard, les yeux encore plein de sommeil tu retrouves ton coéquipier de quart en passerelle. Une petite boisson fraiche, un casse croute, chacun son truc pour relancer la machine en pleine nuit et être opérationnel rapidement.

J.Girardot/Tara Expéditions. Quart de nuit au milieu d'un bloom planctonique en Mer d'Oman.

J.Girardot/Tara Expéditions. Quart de nuit au milieu d’un bloom planctonique en Mer d’Oman.

5 minutes de passation avec l’ancienne équipe et c’est parti pour 4h à surveiller la bonne marche du navire.

La passerelle n’est pas allumée, seuls les instruments sont visibles: radar, GPS, VHF, sondeur, carte électronique… Un coup d’œil rapide sur les équipements du bord, tout va bien, nous filons à 7 nœuds sur une mer plutôt calme, pas de navires sur le radar pour l’instant. La matinée commence calmement.

Bientôt une heure du matin, il est temps d’aller faire une ronde en salle des machines, vérifier que tout fonctionne bien: contrôle des températures, coup d’œil sur les zones sensibles, vérification de la charge du parc de batteries. Aie, je trouve une température sur le carter du moteur tribord un peu élevée, pour lever le doute on réveille le chef mécanicien dans la nuit. Plus de peur que de mal, novice je me suis trop inquiété, je préfère tout de même ça que l’inverse… Je m’excuse pour le réveil. Je sais que les heures de sommeil sont précieuses en mer.

Les heures défilent, les milles parcourus et les rondes à la machine aussi.

3h50, il est temps de réveiller l’équipe suivante, je me faufile dans les coursives sombres, lampe frontale sur la tête pour aller sortir du sommeil mes camarades. Petite passation: pas beaucoup de trafic dans la zone, rien à signaler du côté de la machine, le livre de bord est bien rempli. Il est l’heure de retourner dans sa bannette, terminer sa nuit en toute confiance car le relais est pris. Tara continue sa route, se frayant un chemin dans la nuit étoilée des tropiques.

Mathieu Oriot
Marin polyvalent pont et machine

Abdou, Fils d’Obock


Depuis que nous avons quitté le port de Djibouti, Tara navigue de mouillages en mouillages à la recherche des plus beaux sites coralliens de la baie de Tadjoura. Déjà 15 plongées ont été effectuées et plus de 200 échantillons collectés.

Pour les besoins logistiques de nos cameramen terrestre et sous marin, un petit boutre suit Tara depuis quelques jours. Son pilote, Abdou, 64 ans, a donc rejoint l’équipe pour notre plus grand bonheur. Originaire du village d’Obock situé au Nord de la baie, Abdou est un ancien pêcheur qui connait les eaux Djiboutiennes comme sa poche. Et quand Tara se présente dans la passe étroite d’Obock entre les récifs, c’est lui qui me conseille à la manœuvre comme le ferait un pilote portuaire.
Pour lui quelle opportunité ! Il revient chez lui après 6 mois d’absence. C’est avec sa “vedette” comme il dit, portant le doux nom de “kokobeach” qu’il nous emmène à la rencontre de sa famille. Sa maison se trouve d’ailleurs à quelques pas de l’ancienne résidence d’Henri de Monfreid, d’où une partie de ses récits passionnants virent le jour.

Tout n’a pas été si facile pour Abdou, dans les années 90, chassé par les rebelles qui pillent les villages, il fuit avec 22 camarades dans un petit boutre de pêche. S’ensuit un inévitable naufrage, 15 de ses camarades disparaissent en mer, 7 sont sauvés. Abdou nage 8 heures pour sauver sa vie et atteint la côte épuisé. Pourchassé par les rebelles, il passera 10 mois de sa vie en prison.
Une histoire comme il s’en fait des milliers sur le continent africain mais Abdou reste discret sur son passé et son regard calme sur l’horizon en dit long sur ce qu’il a vécu dans sa vie.
A bord, Abdou porte désormais fièrement son T-shirt Tara comme le reste de l’équipage et préfère dormir sur le pont pour veiller à son boutre amarré à l’arrière. Il nous épate toujours avec son mélange thé+café dans la même tasse en guise de petit déjeuner. A notre arrivée à Obock, Abdou dépose une chèvre sur le pont de Tara, il veut que nous la gardions à bord pour la suite de l’expédition au cas ou l’on manquerait de provisions. Je lui explique gentiment que l’on ne peut garder d’animaux vivants à bord, mais connaissant la valeur d’un troupeau dans ces contrées désertiques, je comprends qu’il s’agit d’exprimer sa reconnaissance et qu’il est heureux avec nous.

“Capitaine, je connais un bon coin, je t’emmène pêcher”, à peine la traine mise à l’eau et c’est une carangue de 15 kilos que l’on remonte à bout de bras. Ce qui fera d’ailleurs le délice de l’équipage !
Tara quittera Obock demain et rejoindra, l’extrême ouest de la baie, à la découverte de Ghoubbet El Kharrab et de la baie du Lac Salé. Sur notre route, Abdou nous aidera à trouver les requins baleines tant attendus, dans un autre “bon coin” qu’il connait ; mais je ne vous en dirais pas plus pour l’instant…

Olivier Marien
Capitaine de Tara jusqu’au 12 février

Quart de nuit

Guillaume Bracq chef mécanicien à bord de Tara nous raconte un quart de nuit à bord de Tara, au mouillage au large de Djibouti.

“Être sur Tara est pour tous une part de rêve. Je voudrais, au travers de ces quelques lignes, vous faire partager un petit moment de vie à bord, un moment magique.

Nous sommes au mouillage. La pleine lune éclaire le bateau d’une douce lumière blanche. Cette nuit, pas besoin de lampe frontale pour faire le tour du bateau et s’assurer que tout va bien. J’ai d’ailleurs repéré un passager volant installé sur le balcon à l’étrave!

Sur notre tribord, on aperçoit les lueurs de Djibouti, on imagine l’agitation nocturne de la ville. Sur notre bâbord, les quelques lumières d’un petit village où tous doivent dormir. De temps à autre, les feux d’un cargo glissent sur l’horizon. Il part vers Bab El Mandeb, ou le Golfe d’Aden avec à son bord d’autres marins, d’autres gens, d’autres vies. Que transportent-ils? Les zébus que nous avons vus sur le quai ? Le ciment chargé avec d’énormes grues? Bientôt, les feux disparaissent dans la nuit, emportant leurs mystères.

Il n’y a plus un bruit de moteur à bord. Nous nous servons de nos batteries pour les quelques instruments qui ont besoin d’électricité. Ce silence après le ronronnement constant du groupe électrogène pendant de longues heures en journée est comme une grande gorgée d’eau fraîche quand on est assoiffé. C’est le signal bienveillant qu’il faut dormir, se reposer.

Une petite houle berce le navire. On entend le cliquetis des drisses le long des mâts. En tendant un peu l’oreille, on distingue le souffle sourd des brisants sur le platier de corail près de la côte.

Notre mouillage tient bien. La position de Tara oscille doucement, gribouillant d’une tâche rouge l’écran de notre carte électronique. Le sondeur semble s’être installé sur 27m. A la VHF, tout est calme.

Tout le monde dort à bord car les journées sont chargées pour les plongeurs scientifiques, pour Sam et Mathieu qui assurent leur sécurité en surface, pour Bertrand et Christophe qui nous ramènent des images ainsi que pour Olivier, Daniel, Julien et moi qui prenons soin du bateau.

J’aime ces quarts de nuit. Toute la beauté  du ciel et de la mer rien que pour moi. Le passage d’un petit nuage devant la lune nous plonge pour quelques instants dans l’obscurité, révélant de nouvelles étoiles.

Et puis les minutes se transforment en heures, et c’est le moment de réveiller le suivant… Ce sera à son tour de profiter de la nuit, du calme du mouillage et de la beauté nocturne des lieux. Il est temps d’aller se faire bercer dans sa bannette! Bonne nuit!”

Guillaume Bracq
Chef mécanicien de Tara

Bab-El-Mandeb, la Porte des Larmes

Bab-El-Mandeb, la Porte des Larmes

Nous voilà à l’autre bout de la Mer Rouge, entre deux continents, nous passons la Porte des Larmes : Bab-El-Mandeb en arabe. Une vieille légende prétend que son nom vient des lamentations de ceux qui furent noyés lors du tremblement de terre qui sépara l’Asie de l’Afrique. Une autre dit que ce nom signale les dangers relatifs à sa navigation.

Bab-El-Mandeb marque l’extrémité sud-est de la Mer Rouge vers l’Océan Indien. Vues d’ici, l’Asie et l’Afrique ne sont pas si loin l’une de l’autre : environ une quinzaine de milles marins. Le passage s’étend sur 40 milles de long, parsemé de petites îles comme les Iles des Sept Frères ou l’île de Perim qui le sépare en deux, formant une voie de navigation pour les navires océaniques tandis que l’autre est réservée à la navigation côtière. Les pêcheurs utilisent d’ailleurs ces petites îles comme étape ou refuge lors de leur traversée du détroit.

Les courants qui régissent les détroits sont des phénomènes complexes et ce détroit-ci est assez particulier. Le canal de Suez au nord reste un canal ; pas vraiment un détroit. C’est donc par ici, par le sud, que se créent les échanges avec l’océan. La Mer Rouge n’est pas totalement une mer fermée.

D’un point de vue océanographique et biologique, on observe le phénomène suivant : les eaux qui arrivent de l’Océan Indien et du golfe d’Aden apportent à la Mer Rouge l’essentiel de son alimentation en sels nutritifs, qui vont ensuite remonter vers le nord en s’épuisant petit à petit, parce qu’ils servent d’alimentation à la biomasse.
La Mer Rouge se conduit tel un bassin d’évaporation : comme l’eau s’évapore, elle se charge de plus en plus en sel, devient plus froide, et donc plus dense. Elle va ainsi redescendre et former des eaux profondes qui vont re-traverser la Mer Rouge dans l’autre sens : nord-sud, pour ressortir par le détroit « un peu comme un tapis roulant », comme dit Fabrice Not, notre chef scientifique. L’essentiel de la biomasse présente en Mer Rouge se concentre donc vers le sud.

Quant à la navigation, traverser ce détroit n’est pas non plus une mince affaire ! Les trois principaux facteurs qui régissent les courants sont la mousson, la marée et les vents locaux. La caractéristique de ces courants est donc la variabilité suivant la prédominance de l’un ou l’autre de ces phénomènes. La mousson est un courant atmosphérique périodique dans la zone inter-tropicale résultant du franchissement de l’équateur par les alizés. C’est probablement dans cette zone du globe, le facteur le plus déterminant en matière de météorologie.
Au niveau du détroit de Bab-El-Mandeb, de mai à octobre, pendant la mousson, les eaux baissent dans le golfe d’Aden, la Mer Rouge a tendance à se vider et le courant de surface porte sud, sud-est. De novembre à avril, en mousson de nord-est, c’est le phénomène inverse qui se produit et le courant de surface porte nord, nord-ouest.
Aux époques de vive-eau et par fort vent, lorsque les directions du courant et du vent sont en opposition il se produit de très forts remous sur la surface. Ce n’est donc pas pour rien qu’on trouve des légendes qui avertissent les navigateurs : des endroits comme la Porte des Larmes demandent en effet leur plus grande attention lorsqu’il s’agit de l’emprunter.

Un autre aspect majeur de ce goulet réside dans son importance stratégique. Bab-El-Mandeb, le détroit des Dardanelles et celui d’Ormuz sont les trois seules voies navigables au monde pour lesquelles il n’existe pas de voie maritime de remplacement, d’où leur importance cruciale. Celle de Bab-El-Mandeb fut révélée à la fin du XIXe siècle lorsque fut ouvert le canal de Suez, faisant de la Mer Rouge la voie de contournement qui permit aux navires d’éviter une longue route autour de l’Afrique en passant par le Cap de Bonne Espérance. Les deux puissances coloniales de l’époque, la France et l’Angleterre créèrent ainsi deux bases navales pour en contrôler l’accès : Djibouti et Aden, qui restent encore aujourd’hui les deux verrous autour du détroit.
Les attentats contre les ambassades des Etats-Unis à Nairobi (Kenya) et Dar es-Salaam (Tanzanie) en 1998, ainsi que l’attaque du destroyer USS Cole à Aden en 2000 ont conduit l’administration américaine à ouvrir une importante base militaire à Djibouti en 2002. 1 800 soldats américains, dont environ 900 des forces spéciales stationnent au Camp Lemonier, ancienne base de la Légion Etrangère, et participent aux côtés des français à la sécurisation de ce passage par lequel transitent 3,3 millions de barils de pétrole par jour.

David Sauveur

Pourquoi la Mer Rouge est-elle rouge ?

En général, à moins d’être daltonien, l’acception commune fait de la mer un liquide bleu. Alors pourquoi associer une autre couleur à cette mer là?

Le nom de « Mer rouge » semble venir de l’Antiquité. Déjà les Hébreux de la bible l’appellent Mer d’Edom, ou encore « Mer des Eduméens », Edom signifiant « rouge ». Les turcs également l’appellent depuis longtemps « Kizildeniz » – Kizil désignant également le rouge.

Plusieurs hypothèses circulent quand à l’origine de ce nom. L’hypothèse la plus répandue viendrait de la présence d’une algue qui donnerait périodiquement à l’eau sa couleur. Deux algues pourraient être concernées : la Trichodesmium Erythraeum et l’Oscillatoria Erytrhraeum. Toutes deux sont des cyanobactéries, c’est-à-dire des bactéries qui font de la photosynthèse, un peu à la manière des plantes terrestres : elles récupèrent le CO2 et utilisent la lumière pour en faire de la matière organique.

Dans les deux cas, ces algues microscopiques forment des colonies, rassemblant ainsi suffisamment de matière pour former une masse organique visible à l’œil nu. La première algue, la Trichodesmium, serait à l’origine de couleur bleue et prendrait une teinte rouge-brun à sa mort. La seconde, l’Oscillatoria, possède quand à elle un pigment qui la rend naturellement rouge-brun, sans avoir besoin de mourir pour ça. Elle ne mesure comme sa collègue que quelques micromètres et agglutinée à ses semblables autour d’un centre par des filaments, elle forme un genre de boule de poils qui fait environ un centimètre et forme ensuite des bancs qui changent ainsi la couleur de l’eau telle qu’on la connaît.

Pour s’agglutiner, ces algues choisissent une période de leur cycle de vie que l’on nomme le bloom, ou efflorescence : c’est un phénomène cyclique de prolifération massive dans un laps de temps relativement court. Le phénomène de bloom suppose, pour se produire, que certaines conditions soient réunies : Lumière, température et présence de sels nutritifs en quantité suffisante forment ainsi les conditions nécessaires au bloom, mais je m’explique :

Au printemps les jours rallongent (il y a donc plus de lumière), les températures augmentent, et les eaux sont abondamment chargées en sels nutritifs amenés depuis les différents bassins versants par les pluies hivernales.

Et là, bloom!

Certaines espèces blooment plus tôt que d’autres selon des gradients de conditions qui leurs correspondent. Le bloom se termine par un épuisement des ressources ou par l’apparition de prédateurs, comme par exemple le zooplancton (plancton animal), ou encore par des attaques virales.

Pour schématiser, on pourrait ainsi situer ce phénomène dans un cycle qui serait le suivant :
Bloom – puis arrivée des prédateurs qui se nourrissent du phytoplancton (plancton végétal) – mort du zooplancton qui n’a plus à manger, ou se fait éventuellement manger lui-même par d’autres prédateurs – formation de nutriments avec les restes du zooplancton et des autres bestioles qui vont nourrir ainsi la prochaine génération de phytoplancton – re-bloom et ainsi de suite…
Pardon aux spécialistes qui ne manqueront pas de s’offusquer de ce genre de simplification…

Revenons en à la Mer Rouge. En dehors de tous ces blooms phytoplanctonesques, j’ajouterai bien une explication de photographe qui me semble plus poétique : Lorsque le soleil caresse de ses derniers rayons les crêtes des montagnes du Sinaï, par exemple, l’eau prend ainsi des teintes chaudes par réflexion, mélangeant face à nos yeux éblouis les teintes du sable ou des roches et celles de la mer. On se croirait presque dans une toile impressionniste et croyez moi c’est un délice pour les yeux.

Une autre hypothèse à propos de la Mer Rouge, piochée celle-ci dans une encyclopédie, suggère que son nom provienne de la désignation universelle du point cardinal sud, depuis la haute antiquité, selon le code géo-chromatique… Comme je ne connais pas le code géo-chromatique et que je me trouve à bord d’un bateau d’expédition sur lequel nous n’avons pas internet, le premier qui trouvera gagnera une éprouvette de phytoplancton – écrivez à Tara Expéditions qui transmettra.

Demain, je vous expliquerai pourquoi la Mer Rouge est bleue – pardon à nos amis daltoniens, vous pouvez dès à présent préparer votre tube d’aspirine.

David Sauveur

Les aventures de Hubert le protiste

Cette charmante créature au regard si tendre est un protiste. Son petit nom c’est Lithoptera Muelleri, mais nous l’appellerons Hubert : c’est plus simple.

Hubert est de la famille des Radiolaires Acanthaires. C’est une cellule recouverte par un squelette externe fait maison, formé de sulfate de strontium : une matière qui possède un peu les mêmes propriétés que la silice ou le verre. C’est une famille ancienne dont les restes forment des sédiments qui prendront parfois la forme de Notre-Dame de Paris. En effet, le squelette de Hubert, une fois décédé est dissous dans l’océan et les traces de sa généalogie ne se retrouvent que dans son code génétique.

Hubert n’est pas bien gros, ce qui le rend plus pratique à ranger dans une pipette qu’une baleine avec ses 0,2 millimètres. Sur la photo c’est bien sa couleur naturelle : il n’en a pas. Les magnifiques reflets dorés, qui lui donnent son look de bijou datant de l’inquisition espagnole avec sa forme en croix, viennent de sa compagne de toujours : une algue répondant au doux nom de Zooxanthelle. C’est à la fois un amour de jeunesse et un  concubinage d’intérêt entre Hubert et sa Zooxanthelle. Hubert l’a connu dès sa plus tendre enfance, à peine généré dans l’eau par les gamètes de ses parents et il a choisi tout de suite de vivre avec elle, car chacun y retrouve son compte… On appelle ça la symbiose.

Hubert n’a pas besoin d’aller faire les courses, c’est Zooxanthelle qui s’en occupe : Elle pompe du CO2 dans l’eau et utilise l’énergie de la lumière pour en faire de la matière organique qui va être utilisée par Hubert pour se nourrir.

En échange Hubert construit une maison avec son exosquelette, qui fournit à Zooxanthelle asile et protection contre les prédateurs éventuels tout en lui apportant les conditions favorables à son développement.

Hubert construit sa maison selon la loi de Müller. Une structure de base en forme de croix où Zooxanthelle s’installe, doublée d’une autre croix superposée à 45° par rapport à la précédente qui permet à leur maison de flotter dans l’eau.
Hubert et Zooxanthelle vivent en méditerranée, dans des eaux éloignées des côtes, plutôt entre 20 et 25 degrés.

Dès lors qu’il s’agit de se reproduire, Hubert se débarrasse de son amante : Il commence par manger Zooxhanthelle une nuit de pleine lune afin de lui pomper son énergie. Ensuite, Hubert trouve une de ses semblables et consent à un pur mariage de raison le temps de diffuser ses cellules de reproduction dans l’eau.

Puis, comme bien souvent dans un mariage raté, Hubert meurt, laissant à sa progéniture le soin de se débrouiller toute seule. Heureusement pour les gamins, l’eau est pleine de petites Zooxanthelles qui permettront aux petits Huberts de croître.

Car il est vrai que Hubert semble bien être paresseux. Hubert se laisse dériver nonchalamment sans même prendre la peine d’aller chasser. Il est vrai que le plancton a un côté assez bas du front. Le plancton qui fait de la lumière, par exemple, fait assez peu d’autres choses que de la lumière. D’ailleurs pour les projets d’avenir, c’est assez limité : si Hubert et Zooxanthelle peuvent vivre quelques mois de parfaite idylle c’est assez rare; en général ils se font manger par plus gros qu’eux. Hubert est un solitaire qui goûte peu la compagnie de ses semblables, à part quand la pleine lune le pousse à un emportement reproductif et néanmoins fatal. Il a une vie sociale sur laquelle il reste pour l’instant très discret en on en sait relativement peu de choses, à part qu’il a quelques cousins chez les Radiolaires et les Foraminifères.

Sur Tara, il arrive que l’on rencontre Hubert dans des filets à plancton 180 microns, au milieu des copépodes. Dans ce cas, notre chef scientifique de la semaine : Fabrice Not, qui a choisi les Lithoptera Muelleri se précipite sur sa pipette Pasteur afin de l’isoler dans une goutte d’eau sous son microscope. Une fois sous les feux de la rampe, Hubert se fait tirer le portrait. Encore ébloui par les flashs, Hubert ne voit pas revenir la pipette Pasteur à l’aide de laquelle Fabrice va le saisir à nouveau pour le plonger dans un produit chimique répondant au nom poétique de «tampon d’extraction» qui va permettre d’extraire son ADN.

Hubert sera ensuite congelé à moins 80° en attendant un séquençage plus complet.
Après un long voyage qui l’emmènera d’abord à Francfort, où sont distribués les différents échantillons collectés sur Tara, Hubert va rejoindre un laboratoire à Villefranche, Barcelone ou Hawaï…

Passant d’un produit chimique à l’autre, Hubert sera dissous méthodiquement, afin qu’il ne reste que son ADN. Une fois réduit à une suite de ATCG, comme tout patrimoine génétique, l’ADN de Hubert pourra être transmis à une chaîne PCR (Polymerase Chain Reaction) ou photocopieuse à ADN, qui a défaut de longévité permettra à Hubert d’atteindre la postérité, à travers les mains expertes de chercheurs qui essaieront de comprendre de quoi il est fait. Les Ribosomes, part de son code génétique par exemple, permettront de le situer dans l’arbre du vivant. Un autre gêne permettra de comprendre comment se forme sa carapace…

C’est ensuite en classifiant et en comparant les différents patrimoines génétiques que l’homme acquiert petit à petit une connaissance des mécanismes du vivant. Remercions donc ici Hubert, pour avoir donné si spontanément son corps à la science.

David Sauveur

Sinaï’s blue moon (…et bonne année !)

Nous voici donc en Egypte pour une nouvelle année, sous la lumière de la treizième lune. Tara est amarrée au quai de Sharm el Sheikh pour une escale technique pendant laquelle l’équipage est en chantier, avant l’arrivée d’une quinzaine de scientifiques pour une réunion à bord.

D.Sauveur/Tara Expéditions. Charm el-Cheickh à la tombée de la nuit.

D.Sauveur/Tara Expéditions. Charm el-Cheickh à la tombée de la nuit.

Ces deux semaines au port, pas de micro-organismes en vue mais plutôt des fonds de cale. Au programme : vider, ranger, repeindre, cale avant, cale arrière, atelier, labo humide. Sans compter l’entretien « classique » : groupe électrique et moteurs. Après plusieurs jours dans les entrailles du bateau, il va sans dire que l’équipage a apprécié les pauses-plongée dans les eaux de la Mer Rouge !

Quand à Sharm el Sheikh, c’est presque plus la Russie que l’Egypte : une ville où tout le monde parle russe, impersonnelle à force de vouloir ressembler à l’Occident, construite pour le tourisme de luxe venu d’Europe ou des pays de l’Est. Hôtels pour groupes, plages privées, centres commerciaux se succèdent sur une trentaine de kilomètres. Ici on vient pour bronzer… Ou pour plonger. Et là, surprise : derrière un paysage en apparence aride et une côte bétonnée pour les touristes, la mer offre au visiteur un environnement luxuriant fait de coraux et de poissons multicolores. Cousteau et Louis Malle en tombèrent amoureux lorsqu’ils réalisèrent dans les années 50 le film « Le Monde du Silence ». Avec ses tombants vertigineux, la mer rouge reste encore pour le moment un paradis pour les plongeurs.

Au delà du port se dressent les montagnes de granit acérées d’un paysage intemporel. Sur cette péninsule bordée par la Méditerranée au nord et la mer rouge au sud apparaissent d’un coup tous les déserts, pour peu que l’on prenne un peu la route. Crêtes rocheuses, montagnes, dunes, plateaux, déserts de roches, forment un ensemble digne d’un film de science-fiction. Des teintes troublantes : rose, rouge, ocre, brun, mauve, bleu : difficile de trouver au Sinaï une couleur unique à la lumière changeante de la journée, ou de la nuit. Peu d’habitants hors des villes de la côte, sinon les bédouins qui vivent ici entre oasis et hauts plateaux. Ils seraient environ 70 000 dans cet environnement aride où le nomadisme fut longtemps la norme. Même si la majorité d’entre eux sont devenus sédentaires, certains conservent encore un mode de vie caravanier, rudimentaire et hors du temps. Le visiteur invité sous une tente sommaire boit le thé assis sur les tapis, négocie quelques babioles : étoffes, fossiles pris dans les sables, ou géodes minérales. On peut même louer les services de nos hôtes le temps d’une ballade dans le désert à dos de chameau comme aux siècles passés, évitant ainsi de s’écorcher les oreilles au bruit des 4X4, pour profiter ainsi du silence des grands espaces.

Le Sinaï c’est aussi le début de la Terre Sainte pour le visiteur venu de l’Ouest. Selon la tradition, Moïse reçut ici les Tables de la Loi sur les cimes des monts Horeb. C’est le lieu de l’errance du peuple du Livre, échappé d’Egypte à la recherche de la terre promise. Une fois la mer refermée sur les armées du pharaon, ce sera quarante années d’épreuves pour les Hébreux, racontées dans le Livre de l’Exode, près de 1 300 ans avant l’ère chrétienne.

Au pied de la montagne se trouve le monastère de Ste Catherine, véritable vaisseau à traverser le temps. Un endroit à part, « demeure de la solitude », ainsi que le qualifiait Pierre Loti. Il doit son nom à une montagne proche sur laquelle les anges déposèrent le corps de la sainte après son martyre, et abrite le Buisson Ardent qui fut le signe envoyé par Dieu à Moïse. C’est le plus vieux monastère de la chrétienté et le seul endroit au monde à avoir été habité pendant près de 15 siècles sans interruption. Il fut fondé au VIe siècle par l’empereur Justinien, dont il porte toujours l’emblème : l’étendard jaune et noir frappé d’un aigle à deux têtes. Ste Catherine, tenu par des moines grecs orthodoxes, forme un ordre religieux unique ne relevant d’aucune hiérarchie et possède la deuxième bibliothèque de la chrétienté après le Vatican. Seule autorité reconnue par les moines : Dieu, et le « despote » : le chef de la communauté. C’est le point de départ pour l’ascension du Mont Moïse, un des plus hauts sommets du massif de l’Horeb sur lequel est sensé s’être déroulée l’entrevue entre Moïse et Dieu, qui par son souffle grava sur la pierre les dix commandements transmis aux hommes. C’est un sentier abrupt que l’on emprunte au milieu de la nuit pour arriver au sommet avec le soleil levant. Deux seuls trajets possibles : la piste des bédouins à pied ou à dos de chameau, ou un chemin austère et difficile fait de milliers de marches désossées par le temps sur lesquelles des siècles de pèlerins se sont usés les genoux. A mi-pente on croise dans le silence de la nuit les hommes endormis aux côtés des chameaux, prêts à embarquer les pèlerins dans leur descente.

Au sommet : deux petites chapelles sans cesse détruites et reconstruites au fil des siècles et une mosquée, simples, sans atours particuliers, sans fioritures. Le paysage, grandiose se suffit ici à lui-même : des crêtes rocheuses découpent l’horizon à perte de vue dans les lueurs mauves de l’aube. Nous sommes ici comme hors du temps. Après un moment de contemplation, nous redescendons pensifs à travers les jardins d’Elie, enjambant les vielles marches brisées du chemin des pèlerins, bordées de roches empilées, messagères des vœux laissés ici par les visiteurs, pour arriver au début des heures chaudes de la matinées au pied du monastère. Il est temps de reprendre la route à travers les plaines et les montagnes de sable et de roches.

Avant de rejoindre le port pour reprendre le bateau, la treizième lune de l’année me rappelle, alors que je suis assis sur la plage, que nous ne savons peut-être pas mesurer le temps comme il se doit.

David Sauveur

Interview Eric Karsenti

Interview d’Eric Karsenti. Dernière semaine en Méditerranée.

Le co-directeur de Tara Oceans était sur Tara cette semaine entre Beyrouth (Liban) et Port Saïd (Egypte)

Nous arrivons à la fin de la campagne Méditerranéenne de Tara. Comment se passe cette dernière semaine ?

D’abord on fait un peu le bilan de ce qui s’est passé jusqu’à présent, et puis on espère pouvoir faire un peu d’échantillonnage pour boucler la campagne mais on a un problème de météo et j’espère qu’on va y arriver. On a beaucoup travaillé sur les protocoles qui ont été réorganisés, repensés, restructurés ainsi que sur l’organisation à bord, la façon dont les gens travaillent ensemble sur l’échantillonnage. Un des problèmes qu’on a eu c’est que les équipiers tournaient beaucoup et il a fallu trouver un moyen pour que chaque scientifique qui arrive puisse travailler sans avoir vu ce qui se passe à bord. Comme c’est un peu compliqué, on a donc écrit des protocoles très détaillés et on s’est arrangés pour que le chef scientifique de chaque étape reçoive l’ensemble des instructions pour coordonner le travail. Maintenant ça marche bien et je suis assez content ; on est prêts !

Il y a pas mal de jeunes à bord cette semaine. Tu as déjà travaillé avec eux ?

J‘ai déjà travaillé avec Margaux Carmichael (de la Station de Roscoff) et Marc Picheral (de la Station de Villefranche sur mer) mais pas avec les autres et c’est un des aspects intéressants de Tara : on doit apprendre à travailler avec des gens qu’on ne connaît pas. Les chercheurs viennent de laboratoires différents comme la Station Biologique de Roscoff, le CNRS ou le Laboratoire d’Océanologie de Villefranche-sur-Mer.

Quel bilan peut-on dresser de cette première étape de Tara Oceans (la Méditerranée)?

On peut faire un bilan de la réussite ou de la non-réussite de la campagne, mais on ne peut pas faire pour l’instant un bilan de résultat. Ce qu’on cherche à comprendre c’est la structure des écosystèmes, depuis les virus jusqu’aux bactéries en passant par les poissons et les algues unicellulaires, et faire la corrélation avec l’environnement  physique. Pour faire ça il faut du temps. On a tous les échantillons qui commencent à être traités à terre et on attend de pouvoir évaluer leur qualité. Il faut aussi voir à quel point chaque étape a été complète par rapport à ce qu’on voulait obtenir.
Je pense que c’est assez réussi car ce qu’on fait en ce moment c’est vraiment nouveau, en particulier sur un bateau de la taille de Tara. Jusqu’à Nice c’était quelque peu chaotique ; on était en train d’apprendre à faire. Ca a commencé à s’améliorer entre Nice et Naples, et depuis Malte je pense que ça tourne vraiment très bien.
Il y a aussi une équipe de physiciens qui est venue pour faire un projet spécifique au sud de Chypre avec les gliders et ça a très bien marché. Maintenant on arrive à une situation où ça tourne vraiment. Tara fonctionne bien et je suis très content car notre but c’était d’arriver prêts à la fin de la Méditerranée. Tant mieux parce que à partir de la Mer Rouge ça peut devenir très compliqué. Pour que ça soit encore plus fluide on a organisé une réunion début janvier à Charm-El-Cheik avec les chefs scientifiques qui vont venir en Mer Rouge et dans l’Océan Indien.

En quoi la Méditerranée est-elle une mer particulière et quelles ont ses spécificités ?


C’est une mer fermée, qui a une salinité très élevée. Elle est souvent très oligotrophique, c’est à dire qu’il y a beaucoup de régions assez pauvres en organismes, un peu comme certaines grandes régions dans le Pacifique ou l’Atlantique qui ont assez peu d’organismes. Il y a aussi des problèmes de pollution locale et un gradient de biodiversité qui doit être très différent entre le nord et le sud ; c’est une des raisons pour lesquelles on a fait des zig-zags nord-sud en la sillonnant complètement. Mais je ne connais pas les résultats ; on verra quand on aura analysé les données ce qu’on trouve. Ce sera certainement très intéressant.

Le temps de post-traitement des données recueillies va être assez long, quand va t-on avoir les résultats ?

Ca va dépendre un peu des données. En ce qui concerne la physique on les a déjà ; c’est presque immédiat. Ces données sont envoyées à des organisations à terre qui les valident et sont ensuite mises en ligne.
Beaucoup des données physico-chimiques sont déjà traitées. Pour la chimie c’est un peu plus long.
Pour ce qui est de l’imagerie, en tout cas pour les plus grosses espèces comme le plancton, Gaby Gorski a déjà commencé à faire une analyse avec son Zooscan et d’ici le printemps on aura des résultats publiables.
On aura également des résultats rapidement avec la Flowcam à bord qui a été mise en service à partir de Naples par Mike Scieracki, qui donne des informations quantitatives sur la distribution des petits micro-organismes.
Avec le Flowcam et le Zooscan on couvre quantitativement la distribution en espèces depuis 20 microns jusqu’à quelques millimètres, ou même centimètres.
Pour ce qui est de la biologie moléculaire, ils sont en train de faire des essais de séquençage en ce moment. On travaille pour cet aspect avec le Génoscope et la Station Biologique de Roscoff. Il y a des méthodes d’identification des espèces assez rapides qui sont mises en œuvre par Colomban De Vargas et là aussi on aura des résultats bientôt. Ca ne veut pas dire que les résultats seront publiés au printemps mais on aura déjà une idée de ce que l’on a fait pendant cette période là.
Ce qui va être intéressant aussi c’est de voir combien de stations sont complètes, avec toutes les données depuis les virus jusqu’aux larves de poissons en passant par la physique et la chimie. Il faut qu’on déchiffre. Toutes les informations sont stockées sur une base de données à l’EMBL qu’on peut aller interroger et on va vite savoir quelles stations sont les plus intéressantes à étudier. Dés qu’on le pourra on mettra en ligne des données simples accessibles au grand public.

Tu es aussi marin, et tu as ton bateau. As-tu déjà navigué en Méditerranée ?

Ah oui. Il y a une quinzaine d’années avec des amis on partageait un bateau. On a navigué depuis la Bretagne jusqu’à la Grèce pendant dix ans alors je connais bien ; et là j’ai ramené mon bateau, qui était en Bretagne, jusqu’en Méditerranée. Ce que j’aime beaucoup ici c’est tout l’aspect historique et il y a des régions qui sont restées assez sauvages même s’il n’y en a plus beaucoup.

Propos recueillis par David Sauveur

« Et puis tout est devenu blanc… »

Ça commence par des bruits dans la coursive ; des pas rapides et chancelants…

« Hervééé ! » – c’est Fabrizio l’officier de pont qui appelle, et il a l’air nerveux. Terminé la sieste à bord de Tara : on est en train d’essuyer un grain, et celui ci s’est pointé sans prévenir !

D.Sauveur/Tara Expéditions.  Sur le pont de Tara pendant la tempête. Fabrizio et François en train d'abattre les voiles.

D.Sauveur/Tara Expéditions.
Sur le pont de Tara pendant la tempête. Fabrizio et François en train d’abattre les voiles.

Tension. L’équipage saute dans les cirés et les combinaisons : tout le monde se presse vers le pont. Une frénésie s’empare du navire, encore silencieux il y a quelques instants. Hervé sort de sa cabine au pas de charge et à voir son visage je suis sûr qu’il se passe quelque chose. Il faut faire vite : le vent a tourné très rapidement et la mer n’a pas eu le temps de suivre et de se former ; elle commence à croiser. La Méditerranée est comme ça, hystérique, une mer « casse-bateaux », et la manœuvre va être dure à négocier.
« J’ai vu arriver le grain, et puis tout est devenu blanc… Je ne m’attendais pas à ça. », fait Olivier, le second. Entre la pluie et l’écume on a un peu l’impression d’être enrobés dans un nuage.

Tension. Dans les bouts comme sur les visages des hommes à la manœuvre. Eric a empoigné un winch sur le pont arrière ; son sourire habituel a quitté son visage barbu de petit Neptune. Fabrizio parcourt le pont à grandes enjambées hâtives. Guillaume est déjà monté sur la baume, dents serrées, accroché à la voile. Autour du mât, il y a aussi François et Denys, au taquet comme on dit, à s’esquinter les mains sur les cordes. On a trop de toile pour un temps comme ça et il faut affaler la Grande Voile arrière. Une manœuvre délicate alors que le bateau se fait secouer dans tous les sens au milieu d’une mer démontée.

Abrités derrière le cockpit, le reste des passagers suit attentivement les évènements. Nos scientifiques n’ont plus besoin d’envoyer toutes sortes d’engins à la mer pour prélever de l’eau, sur le pont elle leur arrive par paquets plein la tête !
Hervé dirige les opérations avec tout son savoir faire de vieux pirate ; on sent qu’il connaît son bateau et je devine même qu’il doit y prendre un certain plaisir… Très vite il quitte la barre à peine la manœuvre terminée pour aller sur le pont accueillir l’équipage d’un grand rire sympathique. Le bateau est recalé face aux vagues et le grain commence à passer. Il faut maintenant ferler la voile, et c’est lui qui s’y colle en compagnie de Denys et François.

Voilà que c’est fini, ou presque… Le temps n’est pas prêt de se calmer et le jour va bientôt tomber, entraînant dans l’écume un soleil tout blanc. La nuit va être longue, à tirer des bords au large de l’Egypte alors qu’on annonce la fermeture du port d’Alexandrie pour cause de météo infréquentable. On ne sera pas à l’heure pour assurer le protocole mais tant pis ; aujourd’hui on a senti qu’on était bien en mer…

David Sauveur

La pêche aux robots

Aujourd’hui en pleine Méditerranée c’est la pêche aux robots. Nous courrons après un « glider » qui a activé son signal de détresse. Il nous attend en surface au dessus du gyre, un tourbillon marin que nous allons explorer ces jours-ci.

Notre équipe d’experts est un peu fébrile ; c’est vrai que ces petits bijoux de technologie sont un enjeu important. D’eux dépendent les prochaines semaines d’expédition et l’exploration du tourbillon marin.
Au petit matin, toute l’équipe est sur le pont. On affale les voiles une fois arrivés sur zone. Tout l’équipage participe aux manœuvres et très vite les zodiacs sont prêts à sauter à l’eau. « Ben alors, c’est la guerre ce matin! », fait Denys à peine monté sur le pont en nous voyant si affairés. Les GPS embarqués sur les gliders nous donnent une direction assez précise, la mer commence à se former et nous nous dirigeons plein Est, aveuglés par la lumière du soleil levant, repêcher notre naufragé, petit drone d’un mètre cinquante perdu au milieu des flots.

On doit retrouver Pythéas ; du nom de Pythéas « le menteur », un marin marseillais ainsi nommé car il aurait vu un pays où le soleil ne se couche jamais et où de la glace flotte dans l’eau, assurément un fou ou un menteur…

Laurent arrive sur le pont. « Il y en a un autre ! ». On vient en effet de l’apprendre. Celui là c’est Hannon, du nom d’un explorateur de fortune, général carthaginois exilé par la famille régnante pour des histoires de cour. Il partit vers le sud avec sa galère, franchissant le détroit de Gibraltar où les marins jettent une voile à la mer pour demander aux dieux le passage. En longeant les côtes, il aurait découvert un pays lointain peuplé d’êtres étranges : la Guinée.

Dans nos petits bateaux gonflables, nous sommes en tout cas impatients de courir après les ancêtres en flottant sur la crête des vagues. Il nous suffit de quelques minutes pour atteindre le premier. Fabrizio, maître ès zodiac, et Laurent, notre expert-glider d’élite, le hissent hors de l’eau et nous rapatrions Pythéas à bord de Tara. Nous atteindrons Hannon en fin de matinée. « Finalement c’est pas mal Tara pour ramasser les gliders ! » lâche quelqu’un – « Faudrait pas non plus en faire une habitude ! », répond notre capitaine sur le ton de la rigolade, lui qui a la patience et le talent de diriger le parcours parfois compliquée de Tara. Il est presque étonnant de voir la précision de la navigation qui nous amène jusqu’ici à l’heure prévue. Pile à l’heure, même. Décidément, chasser en mer Hervé sait faire.

Une fois sur le pont nos ingénieux ingénieurs prennent soin de nos deux « blessés ». Une fois calés et lavés ils sont amenés dans l’après-midi sur la table d’opération : la grande table du carré de Tara où Laurent et Pierre vont jouer les chirurgiens de l’électronique pour démonter patiemment nos deux robots et découvrir les fuites d’eau dans leur ventre. Il y a de l’argent là dedans, mais aussi un peu plus que ça… Il suffit de les voir opérer la bête de métal pour comprendre le génie de bricole qu’un ingénieur peut y mettre.
A la tombée du jour ils sont recouchés sur le pont et nous pouvons refaire route vers Chypre.

David Sauveur

Des robots océanographes

Des robots océanographes

Glider est leur nom courant – planeur en français. Et de fait, les gliders sont des robots téléguidés sous marins qui planent dans l’eau à la manière des manchots et des dauphins. Quoiqu’avec beaucoup moins d’aisance et de rapidité tout de même ! Au large de Chypre, six d’entre eux vont jouer les indics pour l’expédition Tara Oceans. Par Lisa Garnier

« C’est la première fois que nous couplons activement l’utilisation de tant de gliders avec des méthodes d’échantillonnage de l’eau, plus classiques, de type rosette, dont est équipée Tara » explique Fabrizio D’Ortenzio, chercheur au Laboratoire Océanographique de Villefranche-sur-Mer en France. L’objectif étant de décortiquer la structure  physique, chimique et biologique d’un tourbillon marin que les scientifiques appellent un gyre.
Au sud de Chypre, fait exceptionnel, un tel tourbillon existe de manière quasi permanente : large de 60 km, sa durée de vie atteint entre sept et douze mois. « Normalement, les tourbillons ne s’observent qu’entre deux et trois mois. Mais le mont sous marin Eratosthene situé au sud de Chypre fonctionne comme un piège à tourbillons. Sa hauteur de 2 000 m environ sur un fond de 2 750 mètres emprisonne de façon mécanique les eaux en rotation. » Une exception océanographique idéale pour qui veut les étudier.

« Une semaine avant le départ de Tara de Athènes, les six gliders ont été envoyés en parallèle depuis Chypre vers la zone à étudier. Comme ils envoient leurs informations en temps réel, nous pouvons à l’aide des données récoltées dans les profondeurs par ces robots sous-marins, construire une carte tridimensionnelle de certaines conditions physiques, chimiques et biologiques de la colonne d’eau. Ainsi, quand Tara arrivera sur la zone du tourbillon, nous saurons précisément où réaliser les mesures plus spécifiques qui seront réalisées à partir du bateau ».

Armés d’une flopée de capteurs, plongeant jusqu’à 1 000 m de profondeur, les gliders sont en effet des robots océanographes bien pratiques. Mesures d’oxygène dissous dans l’eau, salinité, température, profondeur, fluorescence émise par les organismes phytoplanctoniques sont autant de données qu’ils peuvent mettre en mémoire et envoyer aux chercheurs via leur antenne lorsqu’ils reviennent en surface. « Ils envoient leurs informations par satellites » explique Pierre Testor, spécialiste de l’engin et chercheur du CNRS au Laboratoire d’Océanographie et du Climat à Paris, « et nous pouvons leur en fournir de nouvelles aussi. Comme un changement de trajectoire. »

L’avantage des gliders repose aussi sur leur autonomie. Leurs besoins énergétiques ne nécessitent que 2 Watts, soit l’équivalent de ceux de deux petites ampoules sur une guirlande de Noël, assez pour voyager durant 2 à 3 mois. « Les gliders n’ont pas d’hélice » enchaîne Pierre Testor. « Ils se déplacent verticalement dans l’eau par des modifications de leur volume (ballast). En surface, le volume est réduit à l’aide d’un piston, ce qui tend à les faire couler. Puis à une profondeur déterminée, ils actionnent le mécanisme servant à augmenter leur volume. Cela les fait remonter en surface ». C’est pourquoi un glider ne voyage jamais rapidement. Tout au plus 30 km par jour et ce, toujours selon une trajectoire en dents de scie : de bas en haut puis de haut en bas, etc.

Mais pourquoi coupler ces robots avec les techniques d’échantillonnages de Tara ? « Les gliders vont très finement caractériser la position du tourbillon. Cela fait déjà plusieurs années que des études sont menées par le CNRS à ce sujet, comme la campagne océanographique BOUM , mais cette fois, nous allons plus loin dans la démarche. Nous souhaitons savoir si le tourbillon représente une frontière physique pour les microorganismes planctoniques. Est-ce que sa présence favorise tel ou tel espèce phytoplanctonique par rapport aux conditions océanographiques périphériques, par exemple ? La Méditerranée étant dans cette région plutôt pauvre en nutriments et en espèces planctoniques, on suppose que « l’œil » du tourbillon représente une région à part. Il est possible que ses caractéristiques environnementales favorisent la croissance phytoplanctonique, ou le contraire. Souvent associés à des flux d’eau, ces tourbillons peuvent en effet augmenter les flux de nutriments, qui situés au fond des océans, remontent vers la surface et permettent à une certaine « faune et flore » de se nourrir et de se développer ». Ce sont les espèces de cette faune et flore qu’aura pour but d’échantillonner Tara à l’aide de sa batterie d’instruments embarqués à bord.

« Dans un contexte de changement climatique, nous voulons savoir si lorsque l’océan se désertifie, l’activité biologique de petites structures, telles que ce tourbillon, peut représenter la vie des oasis de demain » explique Fabrizio D’Ortenzio. « Le phytoplancton s’adapte aux grandes structures physiques et environnementales, tout comme le font nos forêts et nos plantes terrestres. Les écosystèmes de montagne sont différents de ceux de bord de mer par exemple. Là, nous voulons savoir comment agit cette petite structure marine sur la dynamique de l’écosystème. »
Cette opération effectuée, Fabrizio D’Ortenzio et Pierre Testor enverront ensuite deux des gliders sur les frontières du tourbillon. Une mission de 2 mois prévue pour décrire avec le plus de précisions possible la structure et déterminer si oui ou non, les eaux internes et externes restent imperméables entre elles. Une première mondiale !

Lisa Garnier

Fiche signalétique des gliders :

Longueur : 1m50
Diamètre : 20 cm
Poids dans l’air : 50 kg
Poids dans l’eau : +/-200 g
Autonomie : 2 à 3 mois
Vitesse moyenne : 30 km/jour
Couleur : rose, jaune ou rouge

Cette expérience est le résultat d’un partenariat international qui regroupe plusieurs équipes et instituts de recherche en France, a Chypre, en Italie et en Belgique.
1)  Ecole Nationale Supérieure de Techniques Avancées (ENSTA, France, Paris)
2)  Laboratoire d’Océanographie de Villefranche (LOV, France, Villefranche/m)
3)  Laboratoire d’Océanographie et du Climat (LOCEAN, France, Paris) 4)  Division Technique (DT-INSU/CNRS, France, LaSeyne/m)
5)  Oceanography Centre of the University of Cyprus (OC-UCY, Cyprus, Nicosia)
6)  Istituto Nazionale di Oceanografia e di Geofisica Sperimentale (OGS, Italy, Trieste)
7)  Université Libre de Bruxelles (ULB, Belgium, Bruxelles)
8)  Stazione Zoologica di Napoli (SZN, Italy, Naples)

Dans le canal de Corinthe

Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion de voir l’ensemble de l’équipage sur le pont. Même Julien le chef mécanicien est sorti de sa machine : ce matin on passe le canal de Corinthe. Une tranchée de 6 kilomètres, creusée par l’homme… et qui semble si étroite sur nos cartes de navigation !

Tara s’engage prudemment. Le navire mesure 10 mètres de large ce qui ne laisse que 5 mètres d’eau de chaque côté. Au pilotage, Hervé ne quitte pas la proue des yeux. L’eau bleue prend une couleur menthe glaciale en se superposant sur la pierre jaune crayeuse dans laquelle est taillé le canal.
Tara s’insinue entre les falaises. Vertigineuse vision. 50 mètres au-dessus de nous, plusieurs ponts se jettent d’un bord à l’autre du canal de Corinthe. Des bus, des voitures, des camions traversent à toute vitesse. Quelques touristes nous font signe, minuscules points agités, loin au-dessus de nos têtes. En bas, c’est le calme, personne ne dit mot.

Le canal de Corinthe nous permet d’éviter de faire le tour de la presqu’île du Péloponnèse. Un gain de temps précieux de 400 kilomètres. Seuls les navires de moins de 10 000 tonnes peuvent se faufiler dans cet étroit passage inauguré en 1893. Il a fallu près de 10 ans pour percer cet isthme de calcaire et plusieurs tentatives ratées, dont les prémices remontent à l’Antiquité.

Au VIIème siècle déjà, les navires étaient convoyés par la terre pour relier le golfe Saronique à la mer Egée. Ils étaient hâlés sur des chariots et tractés sur une voie pavée jusque de l’autre côté. La légende veut que l’empereur Néron ait été le premier à imaginer un passage maritime pour les bateaux, inaugurant les travaux avec une pelle en or ! L’ouvrage fût ensuite abandonné par son successeur qui le jugeait trop coûteux. Il faudra attendre 1882 pour qu’une entreprise française, la Société Internationale du Canal Maritime de Corinthe, entame le forage du passage qui existe aujourd’hui.

Les murs témoignent de ce passé tumultueux sur le passage de Tara. Rémi, notre peintre à bord, a juste le temps d’esquisser une aquarelle et déjà nous voilà de l’autre côté, dans l’éblouissant soleil qui baigne la mer Egée.
Mon voyage sur Tara s’arrête à Athènes sur cette somptueuse vision. L’équipage vivra de nouvelles aventures scientifiques, de nouvelles explorations dès la semaine prochaine que vous suivrez désormais sous la plume et l’œil de David !
Merci Tara et bonne route à tous !

Sacha Bollet

Le déchargement du trésor de Tara

Le déchargement du trésor de Tara

Toutes les 4 à 6 semaines, les précieux échantillons récoltés par les scientifiques sur Tara sont débarqués à terre et envoyés dans des laboratoires dans le monde entier pour être analysés. Rencontre avec Rainer Friedrich, le responsable du convoyage de ces centaines de fioles et de bouteilles chargées de plancton, à l’occasion de notre escale à Dubrovnik (Croatie).

Quel est le chemin parcouru par les échantillons en débarquant de Tara ?

En quittant Tara les échantillons sont conduits à Francfort pour être triés et distribués vers leur destination finale : les laboratoires partenaires comme Marseille, Banyuls sur Mer, Barcelone, vers les Etats-Unis aussi… En partant samedi de Dubrovnik, les échantillons arriveront dimanche à Francfort et il faut encore compter deux jours jusqu’aux différents laboratoires.

Pourquoi cette étape en Allemagne ?

La principale raison c’est que l’EMBL, European Molecular Biological Laboratory, est installé en Allemagne. L’EMBL qui est partenaire de Tara Oceans a un statut spécial et ne nécessite pas de permis d’import pour faire venir des échantillons. De nombreux pays hors-Europe demandent ce genre de permis, même pour de l’eau de mer concentrée. C’est pour cela que les échantillons sont tous envoyés en Allemagne au nom de l’EMBL avant d’être redistribués vers les différents laboratoires, leur destination finale.

Combien d’échantillons sont débarqués à chaque fois ?

Une cargaison ça représente des centaines de bouteilles et de contenants de différents volumes. Je dirais 500 petites fioles et une centaine de bouteilles avec de l’eau de mer concentrée… mais ça dépend des stations de prélèvement que Tara a pu effectuer. Après un déchargement comme ici à Dubrovnik, le bateau devrait faire 8 stations d’échantillonnage, soit 4 à 6 semaines, ce qui nous amène à Djibouti la prochaine fois.

C’est compliqué de transporter du plancton ?

La principale difficulté ce sont les formalités administratives aux frontières. Tara est considéré comme un territoire français, donc appartenant à la communauté européenne… la Croatie n’en fait pas partie et nous avons dû prévoir tous les papiers de transfert pour qu’il n’y ait pas de problème aux frontières.
Nous devons aussi gérer trois températures différentes. Les échantillons sont stockés et livrés à – 80°C, d’autres entre 2 et 8°C (c’est à dire réfrigérés) et enfin à température ambiante contrôlée, entre 15 et 25°C. A Dubrovnik on a également récupéré des échantillons à -186 degrés dans l’azote liquide. Nous utilisons un thermocontainer, une remorque spéciale avec un système d’isolation par le vide qui permet de maintenir la température pendant 5 ou 6 jours.

Propos recueillis et traduits : Sacha Bollet

Cette semaine : Dubrovnik-Athènes

Cette semaine : Dubrovnik-Athènes

L’intérêt scientifique :

« Cette semaine nous avons 2 contraintes », explique Fabrice Not notre nouveau chef scientifique. « La mer Adriatique est morcelée entre les eaux territoriales de l’Italie, de la Croatie, du Monténégro, de l’Albanie et de la Grèce. Nous n’avons le droit de faire des prélèvements que dans les eaux croates et grecques. » La deuxième contrainte c’est que nous devons passer le canal de Corinthe à une heure prévue et réservée à l’avance mercredi matin.

Une première station a été effectuée hier en compagnie de trois biologistes marins croates. Nous nous sommes rendus sur des fonds de 300 mètres à 12 miles nautiques au nord de Dubrovnik. Il s’agit d’un point échantillonné chaque année par les équipes croates. Les données que nous avons récoltées seront donc comparées à celles obtenues les années précédentes. Par ailleurs, cette station intéresse Tara puisqu’elle se trouve au cœur du courant remontant de la Méditerranée vers l’Adriatique le long des côtes croates.

L’équipe scientifique aimerait maintenant tenter aussi de prélever du plancton dans le courant qui descend le long des côtes italiennes. C’est un pari très délicat de trouver précisément cette langue d’eau de quelques kilomètres, à la croisée entre différentes eaux territoriales.
Nous allons utiliser les capteurs du bord qui mesurent en permanence la température et la salinité sous la coque du bateau. Nous devons repérer une zone soudainement plus froide et moins salée que les eaux environnantes.

La troisième station, mardi, sera moins acrobatique. Nous nous rapprocherons de la Grèce pour échantillonner au-dessus de 2 000 mètres de profondeur. « Ce point se trouve au cœur de la masse d’eau caractéristique qui s’étend entre l’Adriatique et les côtes libyennes. Nous sommes à la frontière entre le bassin ouest de la Méditerranée (froid, peu salé, mixé par les courants) et le bassin est (chaud, salé et pauvre en nutriments) ».

Enfin nous aurons la chance de franchir le vertigineux canal de Corinthe, taillé dans les falaises entre la presqu’île du Péloponnèse et la Grèce continentale. Une semaine riche en émotions en perspective !

15 personnes à bord

SCIENTIFIQUES :
Fabrice Not Chef scientifique. Prélèvements des carbonates, pigments, oxygène…
Sara Searson (Nouvelle-Zélande). Mise en œuvre sonde CTD
Chris Bowler (Grande Bretagne) Filtration protistes
Christian Rouvière. Zooplancton et imagerie
Christophe Boutte. Filtration virus et bactéries

MARINS :
Hervé Bourmaud. Capitaine.
Olivier Marien. Second capitaine.
Julien Daniel. Chef mécanicien.
Fabrizio Limena. (Brésil). Officier de pont.
Denys Simon. Officier polyvalent.
Shirley Falcone. (Antigua). Cuisine.

MEDIAS:
François de Riberolles. Cameraman
Jérôme Bodenes. Monteur
Sacha Bollet. Journal de bord

ARTISTE :
Rémi Hamoir. Peintre

Cette semaine : La Valette (Malte) / Dubrovnik (Croatie)

Cette semaine : La Valette (Malte) / Dubrovnik (Croatie)

L’intérêt scientifique :

3 stations sont programmées cette semaine. La première, dimanche, a eu lieu au large de l’Italie, sur des fonds de 2 000 mètres dans les eaux encore chaudes de la Méditerranée (prévision satellite : 22 ° en surface le 15 novembre !). La deuxième station, lundi, nous a permis de faire des comparaisons avec une eau de même nature mais sur des fonds de seulement 400 mètres, dans une baie au sud-est de l’Italie. Enfin, la troisième station, mercredi, est prévue au milieu de la mer Adriatique sur des fonds de 1 000 mètres.

Dans ce cul de sac allongé il y a un sacré mélange d’eaux. Un courant Méditerranéen (chaud et à forte salinité), remonte le long de la côte croate, tandis que dans l’autre sens, un courant froid et peu salé redescend le long de la côte italienne. Ce dernier est notamment influencé par l’apport d’eau douce des fleuves et rivières comme le Pô, qui se jettent dans la mer Adriatique.

Tara n’utilise pas seulement des technologies de pointe, nous allons mettre en œuvre un instrument très ancien : le disque de Secchi. C’est un disque en bois d’une trentaine de centimètres orné de quadrants noir et blanc. Il est utilisé pour déterminer la transparence de l’eau. La technique consiste à le plonger dans l’eau accroché à un lest. Deux personnes (pour avoir deux points de vue) observent le disque et signalent quand elles ne peuvent plus le voir.
La clarté ou la transparence de la mer nous renseigne sur son contenu. Plus une eau est pauvre (oligotrophe) moins elle contient d’organismes en suspension, et plus elle claire. Ces données viendront s’ajouter aux milliers d’autres récoltées avec le disque de Secchi à travers le monde.

14 personnes à bord

SCIENTIFIQUES :
Mike Sieracki (Etats-Unis). Responsable scientifique. Imagerie Flowcam
Sara Searson (Nouvelle-Zélande). Mise en œuvre sonde CTD
Johan Decelle. Filtration protistes.
Franck Prejger. Filtration bactéries. Prélèvements carbonates, oxygène, pigments…
Christophe Boutte. Filtration virus et bactéries.

MARINS :
Hervé Bourmaud. Capitaine.
Olivier Marien. Second capitaine.
Julien Daniel. Chef mécanicien.
Fabrizio Limena. (Brésil). Officier de pont.
Denys Simon. Officier polyvalent.
Shirley Falcone. Cuisine.

MEDIAS:
Clément Gargoullaud. Cameraman
Mathieu Bretaud. Monteur
Sacha Bollet. Journal de bord

Interview d’Hervé Bourmaud, capitaine de Tara, qui fait le bilan de l’étape entre Malte-Dubrovnik

Interview d’Hervé Bourmaud, capitaine de Tara, qui fait le bilan de l’étape entre Malte-Dubrovnik

Ton bilan de la semaine ?

Nous avons fait 3 belles stations. La première s’est terminée plus tôt que prévu parce qu’il y avait un peu de dérive et on avait du mal à pomper à la profondeur exacte (vers 60 mètres) où la chlorophylle était à son maximum. La seconde, dans la botte de l’Italie, a duré au contraire plus longtemps que prévu. On a eu beaucoup de chance pour la météo cette semaine. Mer plate et pas de vent. Cela nous a permis de faire du beau travail en terme de quantité d’échantillons et de qualité : toute l’équipe a pu travailler sans rouler bord sur bord. Ensuite nous sommes rentrés en Adriatique pour une nouvelle station de 12 heures qui se déroule à l’heure où je vous parle.

Quelles ont été tes premières impressions en entrant dans la mer Adriatique ?

Il faut dire que ce voyage depuis Tripoli a été une grande traversée du nord au sud. On s’est arrêté à Malte juste une journée pour faire le plein d’eau et faire un changement d’équipage… on est passé de températures encore chaudes (autour de 22° à la surface de l’eau) à d’autres beaucoup plus fraîches (autour de 16°)!
Hier quand on a franchi les portes de l’Adriatique, nous avons été pris dans une nappe de brouillard très épaisse. On avait perdu l’habitude de ce genre de météo depuis le départ. Ce matin en se réveillant, tout le monde a enfilé un pull over supplémentaire. Cela nous a fait bizarre après avoir passé autant de temps dans le sud. En plus du brouillard, il y a pas mal de trafic dans cette zone et ça a changé notre manière de naviguer : on s’est appuyé sur le radar. Une entrée assez fantomatique pour Tara dans l’Adriatique.

10 semaines exactement après le départ de Lorient, les prélèvements de plancton ont-ils trouvé leur rythme de croisière ?

Cela fait deux semaines que l’équipe scientifique actuelle est à bord et je pense qu’on a trouvé la bonne fréquence pour trouver ses marques, prendre des repères. On sait exactement où on doit en être en fonction des heures de la journée… et ce matin on a quasiment fini avec une heure d’avance. Là il n’y a pas un bruit sur le pont, tout le monde travaille. On a aussi eu l’idée d’utiliser la grue sur le côté du navire en plus du portique arrière pour suspendre des filets et pomper de l’eau en profondeur au même moment… ça nous fait gagner du temps. 

Des rendez-vous importants pour la prochaine escale à Dubrovnik ?

Nous allons décharger tous nos échantillons recueillis depuis 1 mois. Ils vont être débarqués, expédiés en Allemagne à l’EMBL (European Molecular Biology Laboratory) d’où ils seront ensuite dispatchés entre les différents laboratoires avec lesquels nous travaillons. C’est un peu comme la pêche : on vide les cales où se trouvent le fruit de notre travail depuis un mois. C’est aussi le moment de remplacer ce qui a été utilisé : pipettes, tubes, azote liquide…

Exercice de sécurité

Exercice de sécurité

Un homme à la mer ! Rassurez-vous : ce n’était qu’un exercice.
Nous sommes partis de Malte pour Dubrovnik au milieu de la nuit et nous nous sommes réveillés sur une mer d’huile avec un soleil radieux. Le second capitaine Olivier nous réunit sur le pont pour tester nos réactions en cas d’homme à la mer. Une grosse bouée pare-battage joue le rôle de la victime. Olivier la balance par-dessus bord sous nos yeux ébahis avant de nous dire très calmement : « il y a un homme à la mer. Qu’est-ce qu’on fait ? ».

Il nous faut quelques secondes pour réaliser. La bouée s’éloigne déjà sur la mer parfaitement plate. Première urgence : donner l’alerte. « UN HOMME A LA MER ! UN HOMME A LA MER ! ». Le deuxième réflexe primordial c’est d’attraper la bouée de sauvetage la plus proche pour la jeter à proximité de  la personne tombée à l’eau. Elle lui permettra de s’y accrocher et d’être repérée. Une tête qui surnage devient très difficile à localiser dans une mer houleuse.

Il faut ensuite avertir le capitaine au plus vite. Pendant qu’il stoppe le navire, on déclenche le gros bouton rouge d’alarme général situé sur le tableau de bord de la timonerie.  Tout l’équipage de Tara est maintenant averti de l’urgence. Olivier a listé le rôle de chacun en fonction des situations et nous a demandé de les apprendre par cœur. Excellente occasion de tester notre mémoire !

Fabrizio l’officier de pont met l’un de nos bateaux pneumatiques à l’eau, assisté par Julien le chef mécanicien et Shirley la cuisinière. Tous les scientifiques sont priés de s’équiper de gilets de sauvetage et de suivre des yeux l’homme à la mer. Le second capitaine amène le matériel médical sur le pont.
Notre pare-battage est récupéré sans souci et ramené à bord. Nous ne testerons pas cette fois-ci le bouche-à-bouche ni les massages cardiaques sur la bouée orange. Olivier met un terme à nos émotions matinales en revenant sur le déroulement des opérations. Pendant l’escale de Dubrovnik nous allons tester l’évacuation incendie !

Sacha Bollet

Cette semaine : Tripoli (Libye)/ La Valette (Malte)

Cette semaine : Tripoli (Libye)/ La Valette (Malte)

L’intérêt scientifique :

Notre escale à Tripoli a été prolongée de 2 jours pour laisser passer un coup de vent (45 nœuds). Plusieurs soucis techniques sont arrivés au même moment. Le frigo de la cuisine a soudainement cessé de faire du froid. La pompe qui sert à aspirer l’eau de mer dans le désalinisateur a été noyée, nous privant d’eau potable. Nous avons profité de l’escale pour embarquer 6 000 litres d’eau, qui s’est malheureusement révélée très chlorée et inutilisable sauf pour cuire des pâtes. Dans la même journée l’antenne satellite qui permet à l’équipe Thalassa d’envoyer ses reportages chaque jour a cessé de répondre et le boîtier du téléphone satellite de l’équipage s’est mis à dégager une odeur de brûlé. Il a fallu tout arrêter en urgence, nous privant de courrier électronique et de téléphone pendant 24 heures.

Mais la bonne nouvelle c’est que tout remarche !
Julien notre chef mécanicien a réussi à bricoler la pompe du désalinisateur et le frigo en attendant les pièces de rechange. Nos liaisons satellites ont également été rétablies. Nous avons quitté Tripoli au petit jour, dans une mer houleuse avec 20 nœuds de vent.
Cette semaine aura un goût d’exceptionnel puisque les eaux libyennes ne sont quasiment jamais échantillonnées par des scientifiques étrangers. Nous avons réussi à obtenir l’autorisation de deux stations de prélèvements. Les données récoltées dans les eaux libyennes frontalières n’annonçaient pas de courants très riches en plancton, mais ces échantillons devraient néanmoins être fort utiles à la communauté scientifique internationale.
Vendredi nous serons à Malte pendant quelques heures afin d’embarquer notre nouvelle équipe scientifique et poursuivre notre route vers la Croatie.

14 personnes à bord

SCIENTIFIQUES :
Mike Sieracki (Etats-Unis). Responsable scientifique. Inventeur du Flowcam + filtration zooplancton
Sara Searson (Nouvelle-Zélande). Ingénieur océanographe
Johan Decelle. Filtration protistes
Franck Prejger. Filtration virus et bactéries

MARINS :
Hervé Bourmaud. Capitaine
Olivier Marien. Second capitaine
Julien Daniel. Chef mécanicien
Fabrizio Limena. (Brésil). Officier de pont
Denys Simon. Officier polyvalent
Shirley Falcone. Cuisine

MEDIAS :
Clément Gargoullaud. Cameraman
Sacha Bollet. Journal de bord
Mathieu Bretaud. Monteur

TARA EXPEDITIONS
Rachel Moreau. Autorisations, environnement et projets pédagogiques

L’appareil photo à plancton

L’appareil photo à plancton

Ca ressemble à une boîte noire de 70 cm de large surmontée d’un entonnoir et d’un écran d’ordinateur. Ca s’appelle le FlowCam et c’est l’un des instruments scientifiques de pointe sur Tara.  Son inventeur Mike Sieracki vient d’embarquer pour trois semaines entre Malte et Dubrovnik afin d’installer la machine, organiser les protocoles et apprendre à d’autres scientifiques à s’en servir.

En 1982, Mike travaille pour le laboratoire Bigelow au nord-est des Etats-Unis, premier institut de recherche à se doter d’un cytomètre en flux. Cet appareil permet de quantifier les minuscules organismes comme les virus ou les bactéries dans un jet d’eau de mer sous pression. A l’autre bout de la lorgnette, Mike découvre lors d’une campagne océanographique un « enregistreur de plancton », qui sert à prendre des photos de petites méduses, de larves, de copépodes qui vivent dans le plancton…

« Entre ces deux échelles, toute une frange de la population planctonique (de 20 à 200 microns) était oubliée » constate notre ingénieux chercheur. Il s’agit principalement des protistes, ces organismes unicellulaires pourvus d’un noyau, tantôt photosynthétiques, tantôt se nourrissant de minuscules particules. Ronds, allongés, en forme de boîte de camembert ou de feuille, criblés de petites pointes ou ressemblant à des trépieds cornus… la diversité de forme chez les protistes est incroyable.

Mike a donc l’idée d’une machine qui permettrait de repérer les organismes de cette taille et de les prendre en photo. Un échantillon de 200 ml d’eau de mer est versé dans l’entonnoir et aspiré par une pompe. Le principe du Flowcam repose sur un laser qui met en évidence la présence de deux pigments : la chlorophylle et la phycoérythrine (typique des algues rouges et certaines cyanobactéries). Quand un organisme qui contient l’un de ces pigments traverse le laser, un flash se déclenche et l’appareil prend une photo instantanément.

Le Flowcam est ensuite capable de distinguer les individus les uns des autres en les triant en fonction de leur taille et de leur aspect : plus ou moins grands et plus ou moins ronds ou allongés. « Dans 200 ml d’eau, il peut y avoir de 1 à 10 000 cellules ».

Un graphique rempli de points microscopiques apparaît sur l’écran. Mike sélectionne une région : « les petits ronds par exemple »… une série de portraits en noir et blanc s’affichent les uns à la suite des autres. « Ce sont surtout des diatomées ». Quand la photo est réussie, il est même possible de distinguer les structures raffinées que ces microscopiques protistes photosynthétiques fabriquent en silice.

150 Flowcams ont été vendus dans le monde aujourd’hui de l’Espagne à la Corée du Sud en passant par la Norvège et l’Angleterre. Tara est équipée de l’un d’eux. « C’est un instrument bien adapté pour le bateau puisque les vibrations ne le dérange pas et il est automatique, il n’y a pas besoin de mobiliser un scientifique pour le faire fonctionner ».

Sacha Bollet

Cette semaine : La Valette (Malte)/Tripoli (Libye)

Cette semaine : La Valette (Malte)/Tripoli (Libye)

L’intérêt scientifique :

Quelle équipe internationale cette semaine ! L’anglais s’est imposé à bord après deux mois de français comme langue principale. Cette traversée vers la Libye va se dérouler en deux étapes. Nous contournons Malte lundi pour une longue journée de prélèvements le long de la côte ouest de l’île, sur des fonds de 800 mètres. A cet endroit, le plateau continental s’enfonce brusquement en une pente raide. Autre phénomène curieux : même si nous sommes rendus au cœur de la Méditerranée, des courants d’eau atlantique ont réussi à s’infiltrer jusqu’ici en longeant la côte africaine ! Les cartes satellites nous indiquent un taux de salinité inférieur à celui des eaux méditerranéennes voisines. Alan Deidun, biologiste Maltais, va se joindre à nous pour cette journée de prélèvement. Il se félicite de pouvoir « rapporter des échantillons dans cette zone un peu éloignée avec les moyens de Tara. C’est un endroit assez curieux : on y a retrouvé du zooplancton typique de l’Atlantique ! ».
Lundi soir, nous sommes rentrés à La Valette pour se mettre à l’abri. Un sérieux coup de vent est annoncé pour mardi avec 50 nœuds de vent (environ 90 km/h). Nous reprendrons la mer mercredi à l’aube pour rejoindre Tripoli, notre prochaine escale.

17 personnes à bord

SCIENTIFIQUES :
Mike Sieracki (Etats-Unis). Responsable scientifique. Inventeur du Flowcam + filtration zooplancton
Colomban de Vargas (Suisse). Prélèvement carbonates
Sara Searson (Nouvelle-Zélande). Ingénieur océanographe
Johan Decelle. Filtration protistes.
Franck Prejger. Filtration virus et bactéries
Mattias Ormestad (Suède). Imagerie, macroscopie
Alan Deidun (Malte). Prélèvement sels nutritifs et pigments

MARINS :
Hervé Bourmaud. Capitaine
Olivier Marien. Second capitaine
Julien Daniel. Chef mécanicien
Fabrizio Limena. (Brésil). Officier de pont
Denys Simon. Officier polyvalent
Shirley Falcone. Cuisine

MEDIAS :
Clément Gargoullaud. Cameraman
Sacha Bollet. Journal de bord
Mathieu Bretaud. Monteur

TARA EXPEDITIONS :
Rachel Moreau. Organisation des escales pour Tara Océans, responsable de l’environnement

Tara et le Programme des Nations Unies pour l’environnement

Tara et le Programme des Nations Unies pour l’environnement

Profitons de cette escale à Malte pour s’intéresser à l’un des partenaires de Tara en matière d’environnement. Le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) n’est pas une instance détachée des Nations Unies comme l’UNESCO ou l’UNICEF, mais un organisme intégré à l’ONU. Crée dans les années 1970, les « mers régionales » sont rapidement devenues l’une de ses priorités.

Une « mer régionale » c’est à la fois une entité géographique et symbolique. Il s’agit d’une mer qui réunit diplomatiquement les différents pays qui forment son littoral. Il y en a 14 dans le monde, des Caraïbes à la mer du Japon en passant par la Méditerranée ou le golfe de Guinée.

La Méditerranée a été l’objet du premier programme de protection mis en place par le PNUE. L’escale de Malte est l’occasion de se rendre au bureau régional du PNUE, qui coordonne plus particulièrement la lutte contre les pollutions maritimes accidentelles. Pour expliquer avec des mots simples la mission de ce bureau, le directeur, Frédéric Hébert rappelle qu’il a été crée en 1976 « au moment des grosses affaires d’échouage. Notre question principale c’était : comment se préparer à lutter contre les grandes pollutions marines comme les marées noires ?». Malte a été choisie comme base en raison de sa position stratégique au cœur de la Méditerranée. A l’époque, l’île venait de quitter le Commonwealth et de se constituer en république indépendante (en 1974). Il était donc important pour Malte d’acquérir une reconnaissance des autres pays comme état souverain, en accueillant par exemple une instance internationale.

La principale action du Centre régional méditerranéen pour l’intervention d’urgence contre la pollution marine accidentelle (REMPEC) consiste à aider les états du pourtour méditerranéen à se doter de mesures d’urgence. Certains pays récents comme le Monténégro et l’Albanie ne savent pas encore concrètement comment réagir en cas de marée noire. Le REMPEC joue un rôle de conseiller sur les techniques existantes, les moyens à mettre en œuvre, et la formation du personnel. « On essaie aussi de faire passer l’idée que l’échouage d’un bateau ce n’est pas que l’affaire du ministre de l’environnement, ça concerne toute une coordination ministérielle », du tourisme à l’économie, ajoute Frédéric Hébert.

Et l’argent pour financer ces mesures d’urgence ?
Le REMPEC ne dispose pas de fonds, mais « il existe déjà des choses dans les pays et les mesures ne coûtent pas forcément cher ». Par exemple, le pays qui accueille un terminal pétrolier géré par un opérateur privé, est en mesure d’obliger cette entreprise à financer un protocole de dépollution d’urgence.

Le REMPEC organise également des opérations d’exercice. Il y a 15 jours, entre Gènes et Barcelone, la France, l’Espagne et l’Italie ont mené de concert une surveillance aérienne pour tenter de prendre en flagrant délit d’éventuels bateaux en train de vider à la mer leurs déchets moteur au lieu de les décharger à terre comme la loi les y oblige. 2 de ces pirates de l’environnement ont été pris sur le fait (« 2 navires de passagers, alors qu’on incrimine toujours les pétroliers… »).

Enfin, le REMPEC doit agir en cas d’urgence. La dernière date de 2006 : le bombardement par Israël d’une centrale thermique au Liban, qui alimente Beyrouth en électricité. La centrale a brûlé pendant trois jours, libérant près de 5000 tonnes de fioul lourd dans les eaux méditerranéennes. « Il y avait une énorme pression politique, compte tenu de la situation de guerre. Certains pays voisins nous réclamaient des sanctions contre Israël et il a bien fallu faire comprendre que nous sommes un organisme pour l’environnement ». Les experts du REMPEC ont conseillé à distance le Liban pour les réactions de première urgence, et ont dû attendre le cessez-le-feu pour intervenir sur place et aider le gouvernement à mettre en place un plan de lutte contre la pollution.
 
Le REMPEC est un exemple précis de l’action plus globale du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE). Tara agit comme partenaire et ambassadeur pour promouvoir l’environnement auprès du public et sensibiliser en particulier les enfants croisés lors de nos escales autour du monde.

Sacha Bollet

RESUME DE LA SEMAINE PRECEDENTE : NAPLES / LA VALETTE (Malte), Tara renoue avec le beau temps

Naples / La Valette (Malte) : Tara renoue avec le beau temps

Après deux semaines de météo agitée, nous avons enfin retrouvé le soleil et une mer clémente. L’équipe scientifique a pu réaliser trois stations de prélèvements au large de Naples et autour de la Sicile.

Colomban de Vargas, coordinateur scientifique de Tara Oceans, spécialiste des protistes, était le chef scientifique de cette traversée. « La première journée, nous n’étions pas très en forme, il faut prendre le temps de s’amariner… peut-être devrait–on envisager de ne commencer l’échantillonnage que le deuxième jour de mer…? ». Dans la liste des points positifs, Colomban est très satisfait du pompage en profondeur : « on a un tuyau qui aspire de l’eau de mer jusqu’à 100 mètres et tout le monde me disait que nous n’aurions pas assez de débit : mais ça fonctionne très bien ! ».

Au niveau des organismes, Jean-Baptiste Romagnan, embarqué pour la filtration du zooplancton a principalement récolté dans ses tamis des copépodes (qui ressemblent à de microscopiques crevettes), des petits crustacés, et quelques animaux gélatineux. Il a aussi transmis de jolis spécimens de vers ptéropodes que Mattias Omerstad le responsable de l’imagerie à bord, a pu photographier.

Le seul hic de cette semaine a été la perte d’un collecteur, qui termine nos filets. Les mailles humides du tissu deviennent plus lâches et le cerclage métallique qui attache le collecteur a pu bouger pendant les manipulations. Le filet était pratiquement revenu à bord de Tara quand le collecteur s’est détaché et a coulé dans l’eau sous les yeux de Jean-Baptiste, impuissant.

Une marée de grosses méduses dorées nous a accompagnés lors de notre dernière journée d’échantillonnage au sud de la Sicile. En plongeant pour prendre quelques clichés, nous avons même eu le plaisir de passer plusieurs minutes à la surface avec une grosse tortue.
Une semaine de bonnes conditions météo, tout le matériel scientifique désormais embarqué sur Tara… que souhaiter de plus pour le bon fonctionnement de l’expédition ? « Dans l’idéal il nous faudrait un deuxième ingénieur océanographe pendant de longues périodes à bord comme Sarah Searson qui gère les données physiques. Il s’occuperait de la partie biologie et assurerait la continuité entre les équipes scientifiques tournantes » espère Colomban mais les places sont comptées à bord.

Sacha Bollet

POUR ALLER PLUS LOIN, QUELQUES PRECISIONS SUR LES MEDUSES RENCONTREES :

Un œuf au plat pour le petit déjeuner ?

Apres réflexion, tous ses œufs au plat flottant au large de l’ile de Malte ne semblent pas si appétissants. En fait ce ne sont que des méduses, des Cotylorhiza tuberculata, espèces très communes en Méditerranée, de l’archipel des Baléares, au golfe de Tunis. Ces méduses de belle taille, jusqu’à 40 cm de diamètre, de couleur jaune-beige ressemblent en fait un œuf au plat cuit, avec la partie centrale de la cloche surélevée en forme de dôme. Elle possède huit bras buccaux et une multitude de tentacules aux terminaisons en forme de boutons pression fortement colorés de rose, bleu, ou violet. Ces tentacules sont très peu urticants.

Cette méduse a un rôle important dans le fonctionnement de l’écosystème marin de Méditerranée. Elle représente en effet une des proies favorites des tortues caouannes, Caretta caretta. Elle sert aussi de zone de protection pour de nombreux petits poissons chinchards, boops, qui viennent s’y refugier, tels les poissons clowns dans les anémones.

Ces méduses sont très souvent observées en surface des océans, en effet comme ses cousins, les coraux, cette méduse « accueille » dans ces tissus une algue symbionte, la zooxanthelle. Cette collaboration peut permettre aux méduses de survivre même quand les proies animales, sur lesquelles elles se nourrissent, sont rares ; les algues produisant l’énergie nécessaire à leur développement.

Les méduses adultes vivent en moyenne 6 mois mais leur forme polype peut elle vivre in définitivement. La formation des jeunes méduses, appelée strobilation, a lieu au printemps et à l’été. Chaque polype donnera naissance à une seule jeune méduse. En parallèle à cette reproduction asexuée, les adultes males et femelles vont se reproduire pour former les planulae qui vont se fixer sur les surplombants de substrats durs. Une fois fixée, le scyphistome va être « infecté » par les algues symbiontes.

Dans le monde, en plus de Cotylorhiza tuberculata en Méditerranée, 3 autres espèces de Cotylorhiza sont actuellement recensées : Cotylorhiza ambulacrata Haeckel, 1880 dans l’atlantique Est, Cotylorhiza erythraea en mer rouge et Cotylorhiza paciifica Mayer, 1915 dans la région Indopacifique.

Delphine Thibault-Botha (Ph.D.)
Laboratoire d’Océanographie Physique et Biogeochimique (LOPB)
Centre d’Océanologie de Marseille

LES SIPHONOPHORES : les plus grands animaux du monde

<strong>LES SIPHONOPHORES : les plus grands animaux du monde<br /><br />Les siphonophores sont des animaux gélatineux composites. Cela signifie qu’ils sont « composés » d’individus organisés en colonie !<br /></strong><br />Quand vous pensez observer un seul de ces cousins de la méduse, vous avez en réalité sous les yeux tout un assemblage d’individus spécialisés. Chacun est complètement intégré et toute la colonie&nbsp; se comporte comme un seul organisme.<br />Certains individus sont spécialisés dans la capture de proies (ils n’ont pas de bouche, mais des cellules urticantes), ou dans la digestion (ils sont pourvus de bouches), d’autres dans la reproduction (ils forment de petites méduses) ou la flottaison.<br /><br />Plus d’une centaine d’espèces de siphonophores sont connues dans le monde, et peuvent prendre des formes très diverses Elles sont généralement visibles à l’œil nu. Celles que nous récoltons le plus fréquemment sur Tara, les Chelophyes (photo) appartiennent au sous-ordre des Calicophorydés. Leur nom provient du grec kalyx, qui signifie « coupe » en référence à leur cloche de flottaison transparente. <br /><br />Les plus grands siphonophores trainent un long filament transparent qui peut atteindre la taille d’un terrain de football ! Des groupes d’individus spécialisés sont accrochés tout le long de ce filament. Lorsqu’il se fragmente en serpentant au gré des courants, chaque morceau est capable de régénérer un organisme entier. <br /><br />Christian Sardet et Sacha Bollet

De Charybde en Scylla

<strong>De Charybde en Scylla<br /><br />6h. Le soleil se lève et dévoile le cratère du Stromboli. Seul. Pas de collines qui descendent en pente douce, pas de plaines et de vallées adjacentes. Juste un volcan posé au beau milieu de la mer. Au sommet, côté nord-ouest, des fumerolles s’échappent mollement vers le ciel. Le Stromboli est endormi pour le moment, mais dans ses accès de fureur, les éruptions peuvent s’enchaîner toutes les vingt minutes.</strong><br /><br />C’est le volcan le plus actif d’Europe. L’équipage vient prendre son petit-déjeuner sur le pont, chauffé par le bon soleil d’octobre. Nous lisons le tome des Instructions Nautiques sur la côte italienne sud pour apprendre que des vignes et des oliviers sont cultivés sur les flancs basaltiques. A la jumelle, nous tentons de repérer l’ancien moulin à vapeur du petit village de Ginostra, inconfortablement bâti au pied du volcan.<br /><br />Le Stromboli s’éloigne doucement et déjà, le détroit de Messine se dessine sur l’horizon. Cet étroit canal naturel serpente entre la côte italienne et la Sicile. Il ne mesure que 3 kilomètres de large dans les endroits les plus resserrés. « C’est un passage emprunté par beaucoup de navires marchands parce que c’est un raccourci » prévient Hervé le capitaine, « il y a une voie de navigation qui sépare les navires par mesure de sécurité. Il faut s’annoncer à l’avance au sémaphore qui régule le trafic ».<br /><br />Messine c’est aussi un détroit dangereux, mythologique, où règnent les terribles Charybde et Scylla. La première, fille de Poséidon et de Gaïa (la Terre) eut le tort de dévorer le troupeau d’Hercule. Pour la punir de sa gourmandise, Zeus la transforma en gouffre marin afin qu’elle continue à engloutir les malheureux marins de passage. Scylla, moins gloutonne, était une nymphe d’une grande beauté. Une magicienne jalouse la changea en créature à douze pieds et six têtes. La belle désespérée se jeta dans le détroit, où elle continue à dévorer avec ses six bouches tout ce qui passe à sa portée.<br /><br />Nous avons scruté les eaux, sans apercevoir ces monstres marins, mais Charybde et Scylla existent bel et bien sous la forme de deux tourbillons puissants connus depuis l’Antiquité. <br /><br />Sacha Bollet

Cette semaine : Naples / La Valette (Malte)

Cette semaine : Naples (Italie) / La Valette (Malte)

L’intérêt scientifique :

Cette semaine nous espérons bien renouer avec le rythme de prélèvements que nous avions mis en place sur Tara avant la tempête (cf. la traversée entre Nice et la Tunisie…). 3 stations sont prévues. « On va modifier notre manière de faire des stations. Maintenant on en fait une courte, une longue et une autre courte pour diminuer un peu le travail à bord » explique Hervé Bourmaud, le capitaine. Trois points ont été choisis entre Naples et Malte avec des taux de salinité très différents.

La première station s’est déroulée dimanche au large de Naples dans une zone de faible salinité. La mer était trop houleuse pour immerger la grosse rosette avec ses précieux capteurs, mais nous avons tout de même pu réaliser un panel allégé de prélèvements et de filtrations.

La deuxième station est prévue à la sortie du détroit de Messine, dans une zone de forte salinité (le détroit est une zone très poissonneuse, prisée des pêcheurs). Pour finir, nous contournerons la Sicile vers sa côte Ouest pour la 3ème station qui aura lieu sur des fonds peu profonds de 500 mètres avec une salinité moyenne.

Hervé prévoit que « le plus gros travail sera mardi avec une station de 12 heures, ce que nous n’avons pas fait depuis quelques semaines. On va pouvoir filtrer à différentes profondeurs pour établir un échantillonnage de toute la colonne d’eau sous le bateau ».

14 personnes à bord

SCIENTIFIQUES :
-       Colomban de Vargas (Suisse). Responsable scientifique. Filtration protiste
-       Sara Searson (Nouvelle-Zélande). Ingénieur océanographe
-       Nigel Grimsley (Angleterre). Filtration bactéries et virus
-       Jean-Baptiste Romagnan. Filtration zooplancton, pigments, sels nutritifs, carbonates
-       Mattias Ormestad (Suède). Imagerie, macroscopie

MARINS :
-       Hervé Bourmaud. Capitaine
-       Olivier Marien. Second capitaine
-       Julien Daniel. Chef mécanicien
-       Fabrizio Limena. (Brésil). Officier de pont
-       Denys Simon. Officier polyvalent. Contrôleur principal des douanes
-       Shirley Falcone (Antigua). Cuisine

MEDIAS:
-       Clément Gargoullaud. Cameraman
-       Mathieu Bretaud. Monteur
-       Sacha Bollet. Journal de bord

Changement de batteries

<strong><strong>Changement de batteries<br /><br />Quelle arrivée dans la baie de Naples !&nbsp; Le soleil n’est encore qu’un halo orange sur lequel se découpe la silhouette massive du Vésuve. Nous arrivons très tôt pour une longue journée de travail.<br /><br /></strong></strong>Toutes les batteries de service du bateau doivent être changées. Il y en a 30 et elles pèsent plus de 80 kilos chacune. Ce n’est pas une mince affaire de les déloger de leur cavité dans le hall d’entrée de Tara. Julien, le chef mécanicien et Fabrizio, le nouvel officier de pont doivent carrément y rentrer accroupis pour soulever les blocs un à un et les faire passer à Sam, le second capitaine et Mathieu, le monteur qui prête ses forces à la manœuvre. Chacun&nbsp; s’harnache avec une corde passée autour des épaules et soulève la batterie dans l’escalier une marche après l’autre. Les anciennes batteries sont ensuite débarquées sur le quai au moyen d’une petite grue fixée sur l’arrière de Tara. <br /><br />« Ces batteries ne sont pas très vieilles, elles n’ont que 3 ans » explique Romain Troublé, le directeur logistique de l’expédition, « elles devraient durer 8 ans normalement, mais celles-ci ont été utilisées pendant la dérive arctique. Elles ont affronté des températures de 40 degrés en dessous de zéro… ». Des problèmes de chargeur ont aussi contribué à fatiguer prématurément ces batteries.<br />Le congélateur à -80°C embarqué pour stocker les éprouvettes et très gourmand en énergie, a achevé de raccourcir la vie de nos batteries. « Les nouvelles devraient durer toute l’expédition » espère Romain Troublé,&nbsp; « il y en a quand même pour 7 000 euros».<br /><br />Les anciennes batteries sont maintenant alignées sur le quai, elles seront renvoyées chez le fournisseur en France pour être recyclées. Il faut reprendre l’opération en sens inverse pour charger les nouvelles à bord du bateau. Treuil, porter dans l’escalier, descendre dans la cavité, mettre en place… et finalement rebrancher soigneusement cette source d’énergie précieuse, indispensable pour l’allumage électrique de nos moteurs. <br /><br />Sacha Bollet <br /><br /><br /><strong><br /></strong>

Cette semaine : Bizerte (Tunisie) / Naples

Cette semaine : Bizerte (Tunisie)/Naples

L’intérêt scientifique :

Le départ de Bizerte a été retardé d’une journée pour éviter de se lancer en mer en pleine tempête. Nous sommes cependant pressés par le temps : il faut impérativement rejoindre Naples mercredi pour décharger et changer les 30 batteries du bateau embarquées sur Tara.

Nous ne pourrons donc pas accomplir de station complète de prélèvement cette semaine. Seule une plongée de la sonde CTD (Conductivité, température, pression et salinité) est programmée mardi après-midi.

L’équipe scientifique à bord de Tara est évidemment déçue de ne pas pouvoir faire plus de prélèvements. En revanche, ces journées de mer ont été l’occasion de retravailler en profondeur les protocoles scientifiques pour simplifier les sessions à venir.

13 personnes à bord

SCIENTIFIQUES :

- Marc Picheral. Responsable scientifique. Filtration zooplancton
- Sara Siarson (Nouvelle-Zélande). Ingénieur océanographe
- Francisco Miguel Cornejo Castillo (Espagne). Filtration bactéries et virus
- Floriane Desprez de Gesincourt. Filtration bactéries et virus + pigments
- Pascal Hingamp. Filtration protistes et virus géants

MARINS :

-       Hervé Bourmaud. Capitaine
-       Samuel Audrain. Second capitaine
-       Julien Daniel. Chef mécanicien
-       Mike Lunn. (Nouvelle-Zélande). Officier de pont
-       Marion Lauters. Cuisine

MEDIAS:

-       Clément Gargoullaud. Cameraman
-       Mathieu Bretaud. Monteur
-       Sacha Bollet. Journal de bord

Une semaine agitée

Une semaine agitée

Nous observons avec envie la côte tunisienne depuis le début de la matinée. Moteur coupé et voile d’avant gonflée contre le vent, nous attendons l’autorisation de rejoindre le port de Bizerte.
Le bateau roule d’un bord sur l’autre, mais tout l’équipage est maintenant amariné après une semaine agitée. Nous profitons de l’attente pour faire un peu de propre, passer l’aspirateur, ranger Tara de la timonerie au carré en passant par les coursives. Le bateau doit être beau pour chaque escale !

La première station de prélèvements s’est déroulée dimanche sans accroc, au large de Nice, en parallèle avec l’un des navires océanographiques du CNRS. Mais la météo s’est gâtée le lendemain. Une grosse tempête de nord-ouest à plus de 60 nœuds et une mer très houleuse.
L’équipage a été secoué. Impossible de travailler dans ces conditions.
Le lendemain le vent s’était un peu calmé, mais les vagues restaient très creuses. Le bateau bougeait tellement que Hervé le capitaine et Marc le responsable scientifique de la semaine, se sont concertés pour finalement annuler les prélèvements du jour. Un peu déçu, Marc plaisante tout de même : « On a couru après la station 13 qu’on devait faire le mardi 13… je ne suis pas superstitieux mais… ».
Parmi les plus éprouvés, Margaux, la benjamine des scientifiques n’a plus trouvé la force de résister au roulis. « Déjà que je suis très sensible au mal de mer en temps normal, alors là avec des rafales à 70 nœuds, c’est plus la peine, je ne suis plus là». Aujourd’hui Margaux a recouvré ses forces, mais Hervé a décidé d’interrompre son voyage plus tôt que prévu, en Tunisie au lieu de Malte. Margaux ne regrette rien : « la vision magnifique de cette journée de gros vent, les vagues… le vent déchainé… je crois que ça valait quand même la peine d’être malade ! »
La tempête a également fait quelques dégâts matériels. Le lourd compresseur pour nos bouteilles de plongée a sauté hors de son logement et il a fallu l’amarrer solidement contre l’un des frigos de la cale avant. L’une des filières qui entourent le bateau a été arrachée. Enfin, selon Samuel, le second capitaine, « on a embarqué pas mal d’eau de mer… ce n’est pas bon pour les aménagements et surtout pour les batteries ». L’escale de Bizerte sera l’occasion de vérifier si rien n’a été plus endommagé à bord.

Pour achever cette semaine, une troisième tentative de station a été amorcée au sud de la Sardaigne. La houle s’est avérée trop importante pour risquer d’envoyer la nouvelle rosette. Floriane, embarquée pour la filtration des virus et des bactéries, reste philosophe : « on est en octobre en Méditerranée. Quand il y a du mauvais temps, on ne peut pas se permettre de perdre des appareils aussi coûteux que la rosette CTD que nous venons d’embarquer à Nice et qui doit rester à bord 3 ans. Il faut en prendre soin ».
L’équipe scientifique a tout de même pu effectuer quelques relevés avec une sonde plus petite pour connaître la salinité, la température et la pression du point de prélèvement. Les autres manipulations d’échantillonnage (filets, pompage…) ont été annulées. On ne plaisante pas avec la sécurité.

Aujourd’hui nous observons avec impatience et curiosité les doux reliefs de la côte tunisienne. Le ciel très gris, se déchire par endroit en laissant passer des rayons éblouissants. On devine plus qu’on ne voit les maisons blanches de la Tunisie tant attendue.

Sacha Bollet
 

Journée de transition

Journée de transition

Le vent est tombé à 10 nœuds aujourd’hui et nous tentons de remettre de l’ordre dans le bateau sans dessus-dessous. Comme la mer reste houleuse, Hervé Bourmaud le capitaine et Marc Picheral le chef scientifique de la semaine ont préféré annuler la station de prélèvements aujourd’hui.
Une journée de transition, où chacun prend le temps de retrouver ses repères… pour vous faire patienter avant nos nouvelles aventures, voici la présentation d’un des organismes que nous remontons dans nos filets.

LES CHAETOGNATHES : les micro-crocodiles des mers

Ils ont de longs corps transparents qui pourraient les faire ressembler à des vers, mais en regardant de plus près, les chaetognathes sont pourvus d’une grosse tête triangulaire avec des mâchoires. De chaque côté de la bouche, ils sont équipés de longues moustaches qui peuvent se déplier et déchirer impitoyablement crevettes et petits crustacés : les proies préférées de ce microscopique prédateur.
Ce sont ces grandes bacchantes (moustaches) qui ont donné leur nom aux chaetognathes : du grec chaete (longue soie) et gnathos (mâchoire).
Les chaetognathes font partie du zooplancton. 120 espèces sont connues à travers le monde (pour le moment !) de la Spadella cephaloptera qui ne mesure qu’un quart de millimètre, à la géante Sagitta gazellae de dix centimètres.

Manger et être mangé… les chaetognathes sont présents dans tous les océans de la planète et constituent une nourriture abondante pour les poissons, les méduses et les calamars.

Ces mini-crocodiles se reproduisent d’une manière impressionnante. Chaque individu hermaphrodite transporte à la fois des gamètes mâles et femelles dans de volumineuses gonades. Pour s’accoupler, les chaetognathes se positionnent tête bêche et échangent des nuages de sperme. Les spermatozoïdes migrent alors le long du corps de l’individu opposé et remontent jusqu’aux organes reproducteurs femelles pour les féconder. Tout le phénomène peut être observé sur l’animal vivant tant il est transparent !

Christian Sardet et Sacha Bollet

Retrouvez le récit du capitaine sur la tempête

Tara dans la tempête.

Tara dans la tempête.

Nous sommes au large de la Corse, à l’ouest d’Ajaccio et nous essuyons notre premier coup de vent fort depuis le départ de Lorient, il y a 6 semaines. Le temps est beau, le soleil brille, mais le vent s’est établi à 60 nœuds (110 km/h) avec des rafales à 70 (130 km/h). Force 10 sur l’échelle de Beaufort.

Pas le temps de prendre le petit-déjeuner, il faut aller régler les voiles sur le pont. Gilet de sauvetage pour tout le monde. On manœuvre tant bien que mal en accrochant sa longe aux anneaux du pont ou aux manilles pour ne pas être emporté par les épais paquets de mer qui traversent le pont.
La houle déferle, longue et moutonneuse, dans le flanc du bateau. Nous poursuivons notre route imperturbablement vers la prochaine station de prélèvements, à l’ouest de la Sardaigne.
De temps à autres, une vague plus grosse que les autres vient s’écraser sur les verrières du carré. Quelques personnes s’aèrent, sagement assises dehors sur les banquettes à l’arrière du cockpit. Clément, le nouveau cameraman du bord, filme Hervé le capitaine. SPLASSHH.
Une énorme lame déborde la coque de Tara, envahit le pont et s’abat sur le précieux matériel vidéo. Marion la cuisinière se jette en avant pour tenter de le protéger un peu. Le paquet de mer la frappe et son gilet de sauvetage se déclenche sous le choc. La caméra est trempée et la vague poursuit son chemin vers l’intérieur du bateau, gagnant la descente de l’échelle.

Il n’y a rien à faire avec un temps comme ça. Seulement attendre. Attendre que le vent se calme et que la houle se lisse. Attendre en espérant que les conditions s’améliorent pour notre station d’échantillonnage demain.

Sacha Bollet

CETTE SEMAINE : NICE-BIZERTE

L’intérêt scientifique :

3 stations sont prévues cette semaine. La première se déroulera au large de Nice, en parallèle avec le navire océanographique Tethys. Nous allons échantillonner au-dessus d’un point appelé DYFAMED (Dynamique des Flux de Matière en Méditerranée), où des prélèvements sont réalisés 1 fois par mois depuis 20 ans. Nous pourrons ainsi comparer les données de Tara avec celles qui existent déjà.
Une deuxième station est programmée à l’ouest de la Sardaigne, dans un grand tourbillon. Là encore, le CNRS possède des chiffres de comparaison. Les derniers datent de juillet 2008. En revanche, aucune analyse génomique n’a encore été effectuée à cet endroit-là.
Enfin la communauté scientifique possède bien peu d’information sur le 3ème et dernier point de prélèvement, entre la Sardaigne et la Tunisie. C’est la première fois qu’une batterie d’appareils comme ceux de Tara est plongée dans cette zone. 

En parallèle de ce programme de prélèvement et de filtration, cette semaine servira de test et de calibration pour la rosette, la nouvelle plateforme de capteurs que nous avons embarquée à Nice. Après deux journées d’essai en mer, nous savons que les machines marchent, il faut maintenant vérifier que leurs relevés sont précis et recoupés par des prélèvements et des analyses humaines. Par exemple, des capteurs mesurent l’oxygène sur la rosette, mais nous allons également l’analyser à la main dans l’eau recueillie pour vérifier que les chiffres concordent.

14 personnes à bord

SCIENTIFIQUES :
- Marc Picheral. Responsable scientifique
- Uros Krzic (Slovénie). Imagerie et filtration zooplancton
- Floriane Desprez de Gesincourt. Filtration bactéries et virus
- Sara Searson (Nouvelle-Zélande). Ingénieur océanographe
- Margaux Carmichaël. Filtration du phytoplancton

MARINS :
-    Hervé Bourmaud. Capitaine.
-    Samuel Audrain. Second capitaine.
-    Julien Daniel. Chef mécanicien.
-    Mike Lunn. (Nouvelle-Zélande). Officier de pont.
-    Marion Lauters. Cuisine.

MEDIAS:
-    Anne Gouraud. Chroniqueuse Thalassa
-    Clément Gargoullaud. Cameraman
-    Mathieu Bretaud. Monteur
-    Sacha Bollet. Journal de bord

Interview de Gaby Gorsky, coordinateur scientifique de Tara Oceans : « Mesurer la colonne d’eau verticale, de 0 à 2 000 mètres, avec des relevés tous les 5 centimètres »

Interview de Gaby Gorsky, coordinateur scientifique de Tara Oceans : « Mesurer la colonne d’eau verticale, de 0 à 2 000 mètres, avec des relevés tous les 5 centimètres »

1 mois après le départ de Tara, le bateau est en escale à Nice. L’occasion d’embarquer une nouvelle machine de mesures scientifiques : la rosette CTD… et de faire le point avec Gaby Gorsky, océanographe au laboratoire de Villefranche sur mer et coordinateur scientifique de Tara Océans.

Quel est votre bilan après 1 mois écoulé ?

Gaby Gorsky – « J’étais assez pessimiste au début sur notre capacité à prélever des échantillons propres, c’est à dire bien calibrés et de bonne qualité dans un laboratoire humide comme celui qui est installé sur le pont de Tara. Maintenant je pense qu’on va non-seulement démontrer que c’est possible, mais aussi que des expéditions sur des petits bateaux comme Tara, constituent une partie indispensable de la science du 21 ème siècle avec les satellites, les ballons, les planeurs sous-marins, les avions, les navires océanographiques. »

Quelles sont les choses à revoir, à modifier ?

Gaby Gorsky- « Il y a 200 scientifiques qui veulent embarquer, mais seulement 5 places par semaine. On s’est rendu compte que nos protocoles étaient chargés… mais nous ne pouvons pas faire la même palette de mesures que sur un gros bateau océanographique avec 30 scientifiques et 30 marins. En revanche nous sommes les seuls à partir pour 3 ans autour du monde. On a aussi trouvé en un mois comment échantillonner de grandes quantités d’eau dans de petits espacesen station et en mouvement, à la fois pour la biologie et la physique ! »

Qu’est-ce que la rosette qui est embarquée aujourd’hui sur Tara ?

Gaby Gorsky- « C’est une plateforme de mesures scientifiques qui est utilisée sur les navires les plus avancés du monde. Certains éléments de la rosette n’ont été testés que 3 fois avant Tara. C’est une structure métallique en forme de cage qui regroupe toute une panoplie de capteurs de paramètres physiques (pression, température, conductivité), chimiques (oxygène, nitrates), géochimiques (distribution des petites et grandes particules), biooptiques (mesure des propriétés optiques de l’eau) et biologiques (fluorescence, zooplancton…). Ca nous permet de mesurer les propriétés d’une colonne d’eau verticale, de 0 à 2000 mètres, avec des relevés tous les 5 centimètres environ.  Si on travaille proprement, on devrait pouvoir récolter des données pour plusieurs générations futures et à un niveau planétaire. Nous établirons j’espère des données de références qui pourront être comparées avec de futurs relevés sur tous les océans du monde.»

Quand est-ce que les premiers résultats seront connus ?

Gaby Gorsky- « Les premiers sont déjà en ligne ! Les données de salinité et de température qui sont mesurées en permanence sur Tara sont publiées sur le site internet du laboratoire LOCEAN. Bientôt nous pourrons aussi ajouter des résultats physiques et biologiques en 3D. De cette manière le monde entier pourra juger ».

Propos recueillis par Sacha Bollet

Comment se déroule une station de prélèvement ?

Comment se déroule une station de prélèvement ?

Les stations d’échantillonnage s’organisent toujours selon le même protocole. Il faut d’abord définir le lieu de prélèvement. Pour cela, les coordinateurs scientifiques à terre nous font parvenir des cartes satellites qui indiquent les courants, la salinité, la température et la concentration en chlorophylle des différentes zones de la Méditerranée.

Les stations sont fixées afin de revenir sur des lieux ou d’autres relevés ont été effectués pour avoir des chiffres de comparaison, ou en fonction d’un intérêt particulier (tourbillon de Gibraltar, éloignement des côtes…). En fonction de ce qui est possible en terme de navigation, Hervé Bourmaud le capitaine, l’équipe scientifique à bord et celle à terre se mettent d’accord sur un ou plusieurs emplacements.

Quand nous arrivons au lieu défini, la première opération consiste à plonger la sonde CTD (Conductivité/ Température/ Depth :Profondeur +Chlorophylle) au bout du treuil à l’arrière du bateau.
Ces relevés permettent à Hervé Le Goff, l’ingénieur océanographe de Tara, de repérer dans la colonne d’eau au-dessus de laquelle le bateau se trouve, les profondeurs où le maximum de plancton est concentré (qui correspondent globalement aux zones où il y a le maximum de chlorophylle).

Sans attendre le retour de la CTD, un tuyau relié à une pompe est mis à la mer sur tribord. Il plonge à quelques mètres sous la surface pour prélever de l’eau et l’envoyer dans les différents systèmes de filtration.
Nous échantillonnons systématiquement la surface, indépendamment de ce que révèle la sonde CTD sur la profondeur de chlorophylle maximum. A noter, que cette profondeur est appelée « surface », mais nous allons en réalité chercher l’eau vers 5 mètres. La vraie surface est une zone peu intéressante, où les rayons ultra-violets du soleil rendent la vie difficile aux planctons.

Quand Hervé Le Goff a défini la (ou les) profondeurs de chlorophylle maximum, l’équipage y plonge le tuyau et le pompage reprend. L’eau est stockée dans de grand bidons puis envoyée progressivement dans les systèmes de filtration installés dans le laboratoire humide sur le pont de Tara. Les « mailles » de ces filtres mesurent de 0,2 à 10 microns (1 micron= 1 millième de millimètre) en fonction de ce qu’elles doivent retenir : virus, bactéries, protistes…

A l’arrière du bateau, l’activité ne faiblit pas autour du treuil : des bouteilles de prélèvements sont envoyées à différentes profondeurs pour y recueillir de l’eau de mer.
Ces tubes de pvc sont ingénieusement conçus pour se fermer à 400/300/200/75 mètres etc… Ils permettent d’avoir un aperçu de toute la colonne d’eau verticale.
Les volumes qui sont ramenés sont ensuite mis en éprouvettes ou en bouteilles pour l’analyse ultérieure des particules de carbone, les sels nutritifs et les pigments (chlorophylles, béta-carotène…).

Enfin les derniers à entrer en action sont les filets. Ils ont l’allure de grands entonnoirs en maille. Certains sont simples et d’autres doubles, qu’on appelle alors « bongos » en raison de leur ressemblance avec les tam-tams du même nom. Au bout étroit du filet il y a un collecteur en pvc : un petit tube bouché qui recueille la matière piégée.
Les filets sont lestés et plongés à 400 mètres, trainés derrière le bateau à faible vitesse pendant dix minutes. Ils sont ensuite remontés et « pêchent » jusqu’à la surface tous les animaux et les organismes sur leur passage. Le contenu du collecteur est ensuite vidé, filtré et recueilli dans de petites bouteilles.

Le plancton meurt et se dégrade en quelques heures en une soupe nauséabonde. Pour conserver ces échantillons il faut alors ajouter une dose de fixateur (formol, éthanol, etc…) et soigneusement étiqueter chaque bouteille, chaque tube, chaque éprouvette… Un travail absolument nécessaire pour reconnaître et classer les milliers d’échantillons que nous prélevons en quelques semaines.

Les échantillons sont finalement débarqués de Tara toutes les 8 semaines et expédiés vers les différents laboratoires (Génoscope pour le séquençage moléculaire, station biologique de Roscoff pour le comptage et l’identification des protistes, station de Villefranche pour le zooplancton…).

A bord, le travail n’est pas fini. Les filets doivent être soigneusement rincés pour ne pas garder de traces des organismes. Ils sont ensuite séchés sur le pont du navire et stockés jusqu’à la prochaine station d’échantillonnage. Une journée complète de prélèvement se termine rarement avant 23 heures.

Sacha Bollet

Alger- Barcelone : Première images microscopiques

Résumé de la semaine précédente et le programme de cette semaine

Alger- Barcelone : Premières images microscopiques

La semaine dernière, nous avons embarqué Christian Sardet, l’un des coordinateurs scientifiques de Tara Océans et tout son matériel de prise de vues microscopiques.
Nos premiers clichés de plancton réalisés à bord de Tara !

La semaine a été émaillée par 3 stations de prélèvements. A chaque remontée de filets, les plus gros organismes du plancton sont collectés et regroupés dans une éprouvette. Ces spécimens sont fragiles et ne se conservent (vivants) que très peu de temps à température ambiante. La précieuse éprouvette est descendue dans les entrailles de Tara, jusqu’au laboratoire sec.
Première étape : observer à l’œil nu sur une table lumineuse. Ces organismes sont souvent transparents et gélatineux avec seulement quelques pointes de couleurs. La lumière permet de mieux les distinguer et de les sélectionner.
Deuxième étape : un par un, les individus sont aspirés et capturés au moyen d’une délicate pipette, puis reposés dans un autre récipient avec de l’eau de mer. Cette dernière est filtrée au préalable pour éliminer un maximum de particules qui viendraient parasiter l’image.
Troisième étape : disposer chaque spécimen sur une lamelle de verre avec une goutte d’eau de mer. Une deuxième lamelle est ensuite disposée par-dessus pour empêcher le plancton turbulent de bouger dans tous les sens. Toute la difficulté consiste à maintenir les petits animaux sans les écraser. Pour cela, on peut intercaler de petits morceaux de pâte à modeler entre les deux lames de verre.
Quatrième étape : le passage sous le microscope. Nous disposons en réalité d’une « macroscope », c’est à dire d’un appareil qui permet d’observer des animaux d’un centième de millimètre à plusieurs centimètres. Pour améliorer la qualité de l’image, il faut jouer sur l’éclairage, les couleurs et les contrastes… comme en photographie !
CLIC
Copépodes, chaetognathes, siphonophores : des minuscules crevettes, des vers à mâchoires et des ogives gélatineuses prennent forme et s’animent sous nos yeux. Le plancton devient plus accessible à nos rétines humaines grâce à la magie de l’image !
 
Sacha Bollet

De Barcelone à Nice

L’intérêt scientifique :

Quelle équipe internationale cette semaine ! Ca parle français, espagnol, anglais dans les coursives de Tara. On peut commencer une phrase dans une langue et la terminer dans une autre… l’essentiel c’est de se faire comprendre.
Cette traversée sera très courte, seulement deux jours, pour rejoindre Nice. Nous allons tout de même prendre le temps de faire une station. Il s’agit d’un prélèvement d’échantillons un peu particulier, puisque Silvia Acinas, la responsable scientifique de cette semaine, a l’habitude de venir échantillonner chaque année, précisément au même point. Nous serons au-dessus de 25 mètres de fond, ce qui est très peu par rapport à nos autres stations, mais ce qui permettra de comparer les données extraites de nos échantillons avec celles que Silvia et son équipe collectent depuis des années.

16 personnes à bord

SCIENTIFIQUES :
- Silvia Acinas (Espagne). Responsable scientifique. Filtration des bactéries et virus
- Uros Krzic (Slovénie). Macroscopie et imagerie.
- Judit Prihoda (Hongrie). Cytomètrie en flux.
- Hervé Le Goff. Ingénieur océanographe + responsable électricité et télécoms à bord
- Margaux Carmichaël. Filtration du phytoplancton.

MARINS :
-    Hervé Bourmaud. Capitaine.
-    Samuel Audrain. Second capitaine.
-    Julien Daniel. Chef mécanicien.
-    Mathilde Ménard. Lieutenant polyvalent.
-    Mike Lunn. (Nouvelle-Zélande). Officier de pont.
-    Marion Lauters. Cuisine.

MEDIAS:
-    Anne Gouraud. Chroniqueuse Thalassa
-    Bertrand Manzano. Monteur
-    Christophe Castagne. Cameraman
-    Sacha Bollet. Journal de bord
-    Nadia Loddo. (Italie). Journaliste Métro

Clythia hemispherica : la méduse préférée des laboratoires

Clythia hemispherica : la méduse préférée des laboratoires

Nous avons enchaîné deux stations de prélèvements en deux jours ! Un rythme soutenu pour les scientifiques et pour les marins qui les assistent dans la manipulation des filets et de la pompe. La journée d’hier s’est terminée à 23h, avec un vent qui forcissait vers 30 nœuds et une mer de plus en plus houleuse. Qui a dit que les Baléares étaient une zone tranquille ?

Pour mieux apprendre à connaître le plancton qui retient toute notre attention, je vous présente aujourd’hui l’une des espèces que nous récoltons lors de nos pêches.

Voici Clytia hemispherica : une micro-méduse qu’on peut trouver dans tous les océans du monde… à condition de bien ouvrir l’œil puisqu’elle mesure entre 5 et 20 millimètres !
Cette jolie gélatineuse est particulièrement appréciée dans les laboratoires parce que les scientifiques réussissent à contrôler tout son cycle de vie. Pour leurs expériences, ils peuvent même la modifier génétiquement et son ADN n’aura bientôt plus de secret pour eux.

Clytia hemispherica n’a pas toujours eu cette délicate forme d’ombrelle… à sa « naissance » elle ressemblait plutôt à un polype : un genre de sac gélatineux fixé sur les algues, le sol ou les coquillages. Ce sac est un organisme très simple pourvu d’une bouche entourée de courts tentacules. Ils lui servent à rabattre la nourriture en direction de la cavité qui lui sert d’estomac. A ce stade, les clytias hemisphericas vivent en colonie : des centaines de petits polypes liés les uns aux autres.
Une excroissance peut se former sur l’un des polypes, un petit bulbe qui prend progressivement la forme d’une méduse. Quand cette dernière est « prête », elle se détache tout simplement du polype et se laisse dériver en pleine eau ! Son ombrelle gélatineuse ne lui sert pas vraiment à nager, mais elle l’empêche de couler et lui permet de se maintenir à la même profondeur.

Certaines méduses sont mâles et d’autres femelles. Leurs spermatozoïdes ou leurs ovules sont stockés dans de petits « sacs » fixés sous leur chapeau. Chaque jour à l’aube, un œil attentif peut être témoin d’une étrange effervescence : les sacs libèrent des œufs ou un nuage de sperme qui flottent dans le courant jusqu’à se rencontrer.
Quand l’un des œufs est fertilisé, il se transforme en embryon, puis en larve microscopique.
Cette larve se laisse glisser sans effort, dans le courant, seulement freinée par une fine couche de cils qui la recouvre. Le but de cette larve c’est de trouver un support. Un coquillage, une algue, un rocher… pour pouvoir se fixer et former une nouvelle colonie de polypes.

Sacha Bollet

Résumé de la semaine précédente et le programme de cette semaine

Résumé de la semaine précédente et le programme de cette semaine

Tanger-Alger : Au cœur des courants

Cette semaine a été passionnante scientifiquement, le détroit de Gibraltar est une zone complexe, où la Méditerranée et l’Atlantique se rencontrent en générant d’importants courants.
D’abord, il faut savoir que l’évaporation est importante en Méditerranée, ce qui explique la concentration en salinité de ses eaux. Des eaux très salées sont plus denses, plus lourdes, et s’enfoncent dans les profondeurs de la mer. Une partie est évacuée vers l’océan Atlantique par le passage de Gibraltar. Dans le même temps, de l’eau atlantique rentre en Méditerranée puisque le niveau a baissé à cause de l’évaporation. Cette eau est moins salée et pénètre au-dessus des eaux méditerranéennes.
Il se crée donc deux courants contraires, qui provoquent un tourbillon, appelé par les scientifiques : « gyre ».

Les images prises par satellite nous ont révélé la présence d’une masse d’eau prisonnière au cœur de ce tourbillon, avec des propriétés très différentes des masses d’eau voisine. Celle-ci semblait plus froide, salée et pauvre en chlorophylle. Nous avons pu faire une journée de prélèvement de plancton au cœur de ce tourbillon, et une seconde plus au nord pour recueillir des échantillons différents.
Enfin, juste avant d’arriver à Alger, nous avons même eu le temps d’effectuer une troisième station. L’intérêt de ce « maillage » de la Méditerranée consiste à avoir un maximum de « photos » des espèces présentes dans les différentes zones.

Sacha Bollet

Cette semaine : Alger-Barcelone

L’intérêt scientifique :

Nous allons essayer de procéder à trois stations en pleine eau, c’est à dire loin des côtes, loin des îles Baléares pour étudier le plancton qui dérive dans ces zones-là. La semaine va être placée sous le thème de l’image microscopique, puisque Christian Sardet a embarqué à Alger avec tout un attirail d’appareils photos, de lumières et d’objectifs spéciaux pour capturer l’image des minuscules choses qui se promènent dans nos éprouvettes.
Nous accueillons également Anne Gouraud, journaliste à Thalassa.

15 personnes à bord

SCIENTIFIQUES :
- Christian Sardet. Responsable scientifique. Filtration du zooplancton. Imagerie.
- Margaux Carmichaël. Filtration du phytoplancton.
- Julie Poulain. Filtration des bactéries et virus.
- Hervé Le Goff. Ingénieur océanographe + responsable électricité et télécoms à bord
- Jarred Swalwell. Ingénieur physicien, responsable de la mise en place d’un appareil de mesure du plancton sur Tara.

MARINS :
-    Hervé Bourmaud. Capitaine.
-    Samuel Audrain. Second capitaine.
-    Julien Daniel. Chef mécanicien.
-    Mathilde Ménard. Lieutenant polyvalent.
-    Mike Lunn. Officier de pont.
-    Marion Lauters. Cuisine.

MEDIAS:
-    Anne Gouraud. Chroniqueur Thalassa
-    Bertrand Manzano. Monteur
-    Christophe Castagne. Cameraman
-    Sacha Bollet. Journal de bord

Le gyre de Gibraltar

Le gyre de Gibraltar.

Cette semaine nos prélèvements ont été organisés en fonction d’un phénomène assez mystérieux : un gyre, c’est à dire un tourbillon au large de Gibraltar.

A cet endroit, les eaux de l’Atlantique s’infiltrent par le détroit et suivent la côte africaine. Inversement les eaux méditerranéennes sortent vers l’Atlantique le long du littoral espagnol. Il en résulte des courants contraires qui forment un tourbillon.

Ce gyre mesure une centaine de kilomètres et peut être repéré par satellite.
En son cœur, les prélèvements deviennent particulièrement intéressants puisqu’il semble qu’une masse d’eau soit emprisonnée, avec des propriétés très différentes des autres masses d’eau alentour.

L’eau captive est plus froide que les eaux atlantiques et méditerranéennes. Elle est salée comme la Méditerranée mais présente un taux de chlorophylle faible, comparable à celui du courant venu de l’Atlantique.

             Tout est relié avec l’objet
             de nos recherches : le plancton.

La faible concentration en chlorophylle est révélatrice pour nos scientifiques d’une faible abondance de phytoplancton.
Et, en effet, notre pêche au phytoplancton n’a pas été très fructueuse. En revanche, nos filets et nos filtres ont été remplis de salpes, des organismes gélatineux qui appartiennent au zooplancton. Ces derniers peuvent se nourrir de phytoplancton, mais dans une zone pauvre comme celle-ci, ils sont capables de filtrer l’eau et de se nourrir d’animaux microscopiques ou de petites particules comme les bactéries et même de détritus organiques.

Pour mesurer le contraste entre le gyre et l’eau de la Méditerranée à cet endroit, nous nous sommes rendus plus au nord le lendemain, à proximité de la ville de Malaga. Déjà, à l’œil nu, la couleur de la mer avait changé. Elle était beaucoup plus verte que la veille, signe d’une présence accrue de chlorophylle et donc de phytoplancton. En revanche, les salpes gélatineuses étaient absentes.

Ce ne sont là que les premières observations que nous avons pu faire dans la zone du gyre. L’analyse des prélèvements devrait révéler bien plus de secrets sur cette eau emprisonnée dans le tourbillon et sur le plancton qui y dérive.

Sacha Bollet

Résumé de la semaine précédente et ce qui est prévu cette semaine

Résumé de la semaine précédente et ce qui est prévu cette semaine

Lisbonne-Tanger
Les portes de la Méditerranée

Cette semaine nous n’avons pas fait beaucoup de chemin, en terme de distance à vol d’oiseau. Nous avons rodé aux portes de la Méditerranée, au large de l’Espagne et du Maroc, pour réaliser deux nouvelles stations de prélèvement de plancton. Belle mer, quelques grains de passage… et une eau à 22° dans laquelle nous n’avons pas pris le temps de nous baigner.
 
Nos frigos commencent à se remplir de petites éprouvettes. Il faut les entreposer soigneusement parce que nous ne pourrons les décharger à terre avant Barcelone. Plus nous progressons, plus le bateau prend de la valeur scientifique !

Cette semaine a aussi été l’occasion de tester les protocoles élaborés par les coordinateurs scientifiques. La passation à Lisbonne a été très courte, et l’équipe de relève a dû déchiffrer les notes laissées par les précédents. « Combien de temps on doit laisser ce filet ? A quelle profondeur ? Combien de millilitres de fixateur je mets dans l’éprouvette ? »…

Nous avons croisé des baleines ! Même avec le guide des mammifères marins, il n’y a rien de plus difficile à identifier qu’une nageoire dorsale. Après moult débats et discussions à bord, nous sommes tombés d’accord sur un petit rorqual, à moins que ce ne soit un rorqual de Rudolphi… si un spécialiste des cétacés avait la gentillesse de se pencher sur les photos mises en ligne !

Sacha Bollet

Cette semaine Tanger-Alger

L’intérêt scientifique :

Un « gyre » (un tourbillon) saisonnière se forme derrière le détroit de Gibraltar. Nous arrivons juste à temps avant qu’il ne disparaisse. A cet endroit, les eaux de l’Atlantique recouvrent celles de la Méditerranée sur une centaine de mètres à la surface. Nous allons étudier le mélange des salinités, des températures et des espèces planctoniques qu’on peut trouver dans ce curieux tourbillon.

15 personnes à bord

SCIENTIFIQUES :
- Stéphane Pesant. (Canada). Responsable scientifique. Filtration du zooplancton.
- Margaux Carmichaël. Filtration du phytoplancton.
- Julie Poulain. Filtration des bactéries et virus.
- Hervé Le Goff. Ingénieur océanographe + responsable électricité et télécoms à bord
- Jarred Swalwell. Ingénieur physicien, responsable de la mise en place d’un appareil de mesure du plancton sur Tara.

MARINS :
-    Hervé Bourmaud. Capitaine.
-    Samuel Audrain. Second capitaine.
-    Julien Daniel. Chef mécanicien.
-    Mathilde Ménard. Lieutenant polyvalent.
-    Mike Lunn. Officier de pont.
-    Marion Lauters. Cuisine.

MEDIAS:
-    Loïc Etevenard. Chroniqueur Thalassa
-    Bertrand Manzano. Monteur
-    Christophe Castagne. Cameraman
-    Sacha Bollet. Journal de bord

Les conférences de Tanger

Les conférences de Tanger

Vous vous demandez peut-être à quoi servent nos escales… : à faire le plein de vivres et de carburant bien sûr, mais aussi à sensibiliser le grand public, les jeunes et les scientifiques aux enjeux de notre expédition.

Pendant que l’équipage sortait les combinaisons et les extincteurs pour un exercice incendie à bord, notre petite délégation scientifique a fait le grand écart entre deux publics très différents…
Le matin, ils ont présenté les buts de notre expédition à des homologues marocains de l’Institut National de Recherche Halieutique. Discours  très poussé entre scientifiques Tandis que l’après-midi a été consacrée aux élèves des établissements Regnault et Berchet. Un public de 6 à 11 ans !

Au début c’est sûr qu’il y avait un peu d’appréhension : comment parler de ces passionnantes mais si complexes et invisibles bestioles qui peuplent les océans avec des mots très simples… ?
Une grande salle éclairée par de vieux vitraux, des questions bien préparées avec les profs auparavant, des élèves attentifs : la conférence s’est très bien passée et même terminée par une séance d’autographes !

Avis aux classes motivées : tout l’équipage de Tara est prêt à renouveler l’expérience dans d’autres établissements scolaires pour nos prochaines escales !

Sacha Bollet

Très très près !

TRÈS TRÈS PRÈS

De quart de 2 à 5 heures du matin avec Julien le chef mécanicien. Ce n’est pas que j’adore me réveiller en pleine nuit pour aller surveiller la mer déserte et sombre, mais enfin je suis contente que le capitaine m’ait incluse dans les tours de garde.

Quand on se retrouve avec Julien, on se penche alors sur le logiciel de cartes marines du bateau pour voir où nous sommes. Nous faisons route vers le détroit de Gibraltar, haut lieu de passage. Pour le moment nous sommes seuls sur la mer.

Très vite l’écho d’un navire se dessine sur le radar. Un petit point à 6 ou 8 miles devant nous sur bâbord (une quinzaine de kilomètres). En sortant du cockpit, on distingue seulement quelques lumières. Le bateau s’approche dans la nuit, sans taille, sans nom.

Le radar nous indique que le navire approche dans notre direction à 14 nœuds (environ 25 kilomètres/heure, c’est beaucoup sur la mer !) et qu’il va nous frôler à 0,2 miles dans 23 minutes. Comme nous avançons à la voile, c’est à l’autre bateau de manœuvrer. Julien allume les projecteurs de pont pour mettre en évidence nos grandes voiles blanches. Je scrute le radar. Aucune réaction, le bateau conserve son cap.

18 minutes. 0,3 miles.
Il va nous falloir changer de direction. Le problème c’est que le vent vient dans notre dos, les voiles sont installées en « ciseau ». Une à bâbord, l’autre à tribord, maintenue par le tangon, un grand bras métallique de 8 mètres. Dans cette position, il n’est pas possible de manœuvrer le gréement aisément.

15 minutes. Julien descend en machine, lancer un moteur.
On essaie à nouveau d’éclairer le pont et les voiles, pour faire comprendre à l’aveugle qu’il doit s’écarter. A force de fixer le radar, j’ai même l’impression qu’il fait exprès de nous foncer dessus.

10 minutes. 0, 35 miles. Julien modifie notre cap de quelques degrés. Le génois plie, puis claque, bloqué par le tangon. Nous n’avons plus qu’une seule voile pour nous tracter.

6 minutes. 0,45 miles.
Julien attrape la radio haute fréquence et tente un message en anglais. « Ici Tara, le voilier avec les phares allumés sur le pont. Appel au bateau qui vient droit sur nous. Nous voyez-vous ? »
Un projecteur s’allume et balaye la mer jusque dans notre direction. Une voix molle grésille dans le haut-parleur de la radio. « Hello Tara, je ne vous avais pas vu, je vais manœuvrer pour m’écarter sur tribord. ».

Le bateau sans nom se déroute et passe à 0,6 miles de nous. Sur les mers, c’est la distance minimum légale dans les endroits de grande affluence. Nous le regardons s’éloigner avec soulagement et retournons dans le silence à peine éclairé du cockpit.

Sacha Bollet

Que cherchons nous ?

Que cherchons nous ?
 
Nous cherchons le minuscule, le méconnu, la base de la chaine alimentaire des océans du monde : les espèces qui constituent le plancton.
Oui, parce que le plancton, ce n’est pas une espèce en soi. Ce terme vient du grec planktos, qui signifie « dériver ». Le plancton c’est un ensemble d’animaux, de « plantes », de virus et de bactéries qui se laissent dériver dans les courants marins.

A bord, nous sommes équipés de plusieurs pièges à plancton : des filets et des filtres qui permettent de trier les organismes en fonction de leur taille et de les récolter séparément. Nous nous intéressons à 4 catégories :

-    Le phytoplancton. Généralement ce sont des organismes unicellulaires (1 seule cellule !) qui se développent en transformant l’énergie du soleil en matière vivante grâce à la photosynthèse, comme les plantes! (même si ce n’en sont pas au sens propre du terme).
-    Le zooplancton. Des animaux pluricellulaires et unicellulaires qui se nourrissent notamment du phytoplancton.
-    Les bactéries. Des organismes unicellulaires qui décomposent tous les déchets, les cadavres, les détritus des autres organismes qui flottent dans la mer.
-    Les virus. Ce sont les plus mystérieux. La communauté scientifique est même partagée sur le fait de les classer dans le vivant ou dans le non-vivant. Ils ont besoin de « contaminer » d’autres organismes, de la plus petite bactérie au plus gros des poissons pour se reproduire.

Attention toutes ces catégories ne sont pas si simplement définies ! Elles sont subdivisées en dizaines de nuances, nous avons essayé de définir des critères très généraux qui sembleront bien imprécis aux scientifiques.

Les spécialistes du plancton connaissent déjà des centaines d’espèces dans chacune de ces catégories, mais avec les nouvelles technologies de séquençage génétique, ils estiment possible de découvrir des millions d’espèces inconnues !

N’attendez pas chaque semaine l’annonce d’une nouvelle bactérie découverte par Tara. Il s’agit d’un travail long et minutieux qui sera effectué en laboratoire à terre.
Tara joue le rôle de « moissonneur des mers », en collectant sur son passage des brassées concentrées de spécimens, et en les conservant dans de petites éprouvettes placées dans des frigos.

Sacha Bollet

Quand Tara rencontre des baleines

Quand Tara rencontre des baleines

Nous sommes au 36ème degré Nord, pratiquement à la latitude de Tanger, au large des côtes portugaises. La journée a été consacrée à une station de prélèvement d’échantillons (la 3ème depuis notre départ de Lorient).

Dans ce cas les voiles sont affalées, le moteur réduit au minimum et nous nous laissons dériver au-dessus des grandes profondeurs (4 000 mètres aujourd’hui). Les scientifiques ont tout un panel de filets et de pompes pour prélever de grandes quantités d’eau de mer, la filtrer et conserver les échantillons de plancton récoltés pour qu’ils soient analysés plus tard, à terre. Parmi ces outils, il y a une pompe reliée à un grand tuyau qui plonge sur le côté tribord du bateau. Nous venions de l’installer à 25 mètres de profondeur quand les premiers ailerons se sont fait voir. Petits, recourbés… les frileuses baleines semblent goûter la température de l’air du bout de leur nageoire dorsale. Branle-bas de combat sur le pont de Tara. Prévenez ceux qui sont en machine ! Il y a des baleines ! Je croyais que les marins étaient blasés à force d’en voir sur toutes les mers du monde. Il n’en est rien. Mike notre officier-pont et Christophe le caméraman de l’expédition étaient en train de filmer sur le canot pneumatique.

Cris et hourras. Elles sont deux, peut-être trois. Difficile à savoir.
Nous sommes tous massés à la prou du navire et les cétacés risquent prudemment un glissement de dos hors de l’eau.

Jour 7

Jour 7

Nous quittons déjà Lisbonne après 2 jours et demi d’escale !

- 2 jours pour donner une conférence scientifique sur les buts de notre expédition à l’Institut Franco-Portugais avec Eric Karsenti, Colomban de Vargas et Gaby Gorsky.
- 2 jours pour rencontrer l’ambassadeur de France à Lisbonne
- 2 jours pour donner quelques nouvelles de notre semaine passée, en direct sur Thalassa
- 2 jours pour régler un problème d’huile dans l’un des moteurs.
- 2 jours pour faire le plein de fruits et légumes frais
- 2 jours pour manger de la bacalhau (la morue !) dans les petites rues escarpées de Lisbonne.

Nous partons vers Tanger pour de nouveaux prélèvements scientifiques !
A la semaine prochaine.

Sacha Bollet

A bord cette semaine

SCIENTIFIQUES :
- Hugo Sarmento. Responsable scientifique. Filtration des bactéries.
- Margaux Carmichaël. Filtration du phytoplancton.
- Aurélie Chambouvet. Filtration des virus
- Hervé Le Goff. Ingénieur océanographe + responsable électricité et télécoms à bord
- Jarred Swalwell. Ingénieur physicien, responsable de la mise en place d’un appareil de mesure du plancton sur Tara.

MARINS :
-    Hervé Bourmaud. Capitaine.
-    Samuel Audrain. Second capitaine.
-    Julien Daniel. Chef mécanicien.
-    Mathilde Ménard. Lieutenant polyvalent.
-    Mike Lunn. Officier de pont.
-    Baptiste Regnier. Matelot.
-    Marion Lauters. Cuisine.

MEDIAS:
-    Loïc Etevenard. Chroniqueur Thalassa
-    Bertrand Manzano. Monteur
-    Christophe Castagne. Cameraman
-    Sacha Bollet. Journal de bord

Jour 4 et 5

Jour 4 et 5

Pour la première escale de Tara Oceans, de Lorient à Lisbonne, le directeur scientifique de l’expédition Eric Karsenti est a bord, accompagné d’un des principaux coordinateurs scientifiques de la mission : Colomban de Vargas. L’occasion pour la journaliste embarquée a bord de réaliser leur portrait.

ERIC KARSENTI. 61 ans.
DIRECTEUR SCIENTIFIQUE DE TARA OCEANS

« J’ai toujours voulu savoir comment le monde fonctionne. A 15 ans je me suis demandé comment nous prenions les formes que nous avons… je viens d’une famille athée et il n’y avait pas d’explication puisqu’il n’y avait pas de dieu. »
Sur le pont du navire, Eric a des airs de Neptune. La barbe est blanche et bouclée, le pied marin et le sourire éclatant d’être sur cette eau salée qu’il aime tant. Il est encore jeune étudiant en biologie, quand il devient chef de bord sur des voiliers-école à la Trinité. Il y consacrera toutes ses vacances pendant 10 ans…

Eric se spécialise en biologie moléculaire. Comment les cellules fonctionnent ? D’où viennent leurs formes ? Comment se divisent-elles ? De quoi sont-elles composées ? Pendant 7 ans Eric travaille inlassablement sur le sujet au sein de l’Institut Pasteur à Paris. L’intuition géniale qui va changer sa carrière, Eric l’a quelques années plus tard, à San Francisco. Il part avec femme et enfants (sa seconde fille est née là-bas) pour poursuivre ses recherches à l’université de Californie. En observant des œufs de grenouille, Eric comprend comment les chromosomes sont concentrés, reproduits puis dispatchés au moment de la division d’une cellule en deux cellules-filles. Il comprend mais a besoin d’apporter des preuves à son raisonnement. Le Laboratoire Européen de Biologie Moléculaire, en Allemagne lui offre cette possibilité. Mais avant cela, la famille Karsenti achète un van et traverse l’Amérique d’ouest en est.
Pendant 15 ans, Eric cherche des confirmations de ce qu’il a découvert aux Etats-Unis. Il forme une équipe mixte d’une centaine de physiciens et de biologistes. Il voyage beaucoup entre la France et l’Allemagne et continue à naviguer dès qu’il en a l’occasion. Son bateau à lui, il ira le chercher jusqu’à Saint Martin aux Antilles. « Roll over » est un ancien charter de 13 mètres de long. Eric le ramène en France et lui trouve un nouveau port d’attache en Bretagne.

L’idée d’une expédition comme Tara Océans lui est venue il y a presque 10 ans, en lisant « Le Voyage du Beagle » de Darwin. Il aimerait retracer le parcours du naturaliste et attirer l’attention du grand public sur la science. « Il y a un aspect frustrant dans la recherche : c’est beaucoup de travail mais on conserve une image académique et ennuyeuse caricaturale… et puis personne ne comprend ce qu’on fait ! ».
« Je connaissais Tara et j’avais pensé à ce bateau, mais à ce moment-là il était coincé dans les glaces… alors je pensais que ça ne pourrait pas coller, mais finalement il a été relâché par la banquise plus tôt que prévu… ».
Il a fallu une année complète pour imaginer le bon compromis entre sciences et sensibilisation, et aujourd’hui Eric se sent satisfait : « grâce à Tara, nous allons pouvoir dégager une nouvelle vision globale des océans ! »

Le moment d’Eric – « J’aime beaucoup naviguer en solitaire parce que tu es obligé de tout faire à bord. Tu dois anticiper toutes les réactions du bateau, qui devient un prolongement de toi ».

Pour vivre à bord avec Eric – Il ne faut pas qu’il y ait de bazar dans un bateau, de trucs qui traînent. Les gens hyper bavards me fatiguent aussi en mer.

Vous suivrez les aventures d’Eric jusqu’à : Lisbonne puis de Beyrouth à Hurgada.

COLOMBAN DE VARGAS. 38 ans
COORDINATEUR BIODIVERSITE PELAGIQUE (organiser le comptage, et répertorier ce qu’il y a dans le plancton, et comprendre comment fonctionnent les réseaux d espèces pélagiques)

Colomban est un collectionneur. Tout petit, pendant sa période « insectes et reptiles », il s’est entiché de deux vipères, qu’il a soigneusement cachées dans sa chambre avant que sa maman ne les découvre.
Colomban est aussi difficile à situer géographiquement, avec un prénom irlandais, un nom de famille espagnol, une petite enfance au Tchad et une bonne partie de sa vie en Suisse. C’est à cause de ce pays sans littoral , qu’il découvre la mer tardivement à 7 ans ou 8 ans. « La première fois que j’ai mis la tête sous l’eau ça a été un le choc ! ».

Notre Helvète commence la biologie moléculaire et la génétique à l’université de Genève, l’un des pôles d’excellence en la matière. « Je faisais aussi un peu de géologie parce que ça m’intéressait, mais globalement je me demandais ce que je faisais là … ». Sa licence en poche, Colomban fait tout pour bifurquer vers l’océanologie et obtient une année de master à Tahiti.
C’est dans ce cadre tropical, que naît l’une de ses passions. Un chercheur polonais lui fait découvrir les « protistes ». Ces organismes unicellulaires font partie du plancton ne sont ni des animaux, ni des plantes, ni des virus ou des bactéries. Ils peuvent prendre des formes incroyablement complexes et biscornues en se créant de petits squelettes extérieurs en calcaire ou en verre. Colomban est aujourd’hui l’un des plus fervents chercheurs sur ces mystérieux protistes. Il pourrait en parler des heures.

Retour à Genève pour une thèse à cheval entre plusieurs spécialités : génétique, biologie, géologie, climatologie…. C’est ce mélange des genres qui passionne Colomban. En 2000, il s’envole pour Harvard aux Etats-Unis où il achève un post doctorat en génétique des populations. Il postule dans la foulée pour devenir enseignant, « seul jeune candidat européen aux entretiens »… qu’il passe haut la main et obtient le poste.

Pendant trois ans, Colomban enseigne, en anglais, dans une université du New Jersey Il songe un moment à demander sa carte de résident, à s’installer pour de bon… mais il préfère finalement contrer la fuite des cerveaux ! Colomban intègre le CNRS et s’installe en France. A 33 ans, il prend la tête d’une équipe de 10 personnes à la station biologique de Roscoff. « C’est vrai que c’est un peu bizarre pour mon âge en France. D’ailleurs je passe encore souvent pour un Américain, avec tout l’amour que les chercheurs français ont pour ce genre humain ! ».
Sa rencontre avec Eric Karsenti et le projet Tara remonte à juin 2008. Colomban rentre dans la petite équipe des coordinateurs qui se chargent d’établir le projet scientifique de l’expédition.

Le moment de Colomban – « J’aime avant les repas, quand je passe à côté des casseroles de Marion. J’adore ce qu’elle fait, et en particulier ses crumbles. »

Pour vivre à bord avec Colomban – « Je crois que je ne pourrais pas dormir dans la même cabine que quelqu’un qui ronfle ! »

Vous suivrez les aventures de Colomban jusqu’à : Lisbonne, puis de Naples à Tripoli

Jour 2 et 3

Jour 2 et 3

Prélèvements

Très en forme Gaby Gorsky, océanographe ; ce matin : « nous allons faire des choses d’une beauté accablante et c’est pour le bien de l’humanité ».
Ce qui enthousiasme autant Gaby Gorsky, notre coordinateur scientifique tchèque, c’est le test de la sonde CTD. Cet appareil, qui ressemble à deux tubes dans un cadre de métal, avec un capteur comme un gros œil rond, mesure la température de l’eau, sa profondeur et sa conductivité.

Pourquoi la conductivité ? Et bien je vous parlais hier de la salinité, un paramètre essentiel en climatologie… Aujourd’hui nous montons encore d’un cran dans la complexité de l’explication !
On sait que l’eau douce est très peu conductrice, et que plus l’eau est salée, plus elle est conductrice. La sonde CTD mesure donc la propagation de l’électricité entre deux électrodes pour savoir à quel point l’eau est salée.
En fin de processus, les données récoltées iront alimenter les immenses tables de calcul des prévisions climatologiques mondiales.

Pour cette journée de test, nous nous limitons à 400 mètres de profondeur afin de vérifier que tout fonctionne. La sonde est descendue à l’aide du treuil de Tara, lestée avec de gros poids.

Jour 3
Le grand cocotier métallique

Je suis montée au sommet du mât de Tara !
Pardonnez-moi passionnants confrères scientifiques et valeureux marins, mais cette page du journal de bord sera consacrée à nous, les journalistes des mers !
Christophe Castagne, le cameraman de l’expédition m’a précédée dans le nid de pie. Sans hésiter, harnaché comme il se doit, il est monté pour filmer le bateau vu d’en haut.

Le voyant redescendre rose et frais, j’ai aussitôt demandé au capitaine Hervé si je pouvais l’imiter. Il a souri. Les autres ont carrément rigolé en revanche, quand j’ai enfilé ma salopette et ma veste de quart… ben oui, il va faire froid là haut !
J’ai commencé mon ascension, assurée grâce à un baudrier relié à Samuel, le second capitaine. Il a pris le soin de me préciser qu’il n’était pas là pour me hisser mais seulement pour des questions de sécurité…
Le mât de Tara est équipé d’échelons en aluminium espacés de la distance entre les bras et les jambes d’un homme. Pas d’une fille d’1m60.  J’ai dû m’accrocher à tout ce qui me tombait sous le pied ou sous la main : barre de flèche, radar, antenne satellite… Hervé Le Goff a failli manger sa moustache.

Le vent souffle à 18 nœuds. Surtout ne pas regarder vers le bas, ne pas ralentir non plus sous peine de faiblir. Je lève la tête plutôt, persuadée d’être arrivée, mais je ne suis qu’à mi-chemin de ce maudit nid de pie. Le bateau tangue sur les vagues et je suis secouée sur mon grand cocotier. (Penser à attendre quelques mois avant de raconter cette expérience à ma mère…)

Finalement me voici à 24 mètres de haut. Je pose une première fesse sur le plancher du nid de pie. Une deuxième. Je me hisse entre les barreaux de la cage et j’ose enfin jeter un œil sous mes pieds. Je suis un peu éblouie par le blanc du ventre de la baleine et de ses voiles, qui tranche avec le bleu sombre de la mer. Je sors mon appareil photo avec mille précautions et cadre un peu n’importe quoi avec pour seul souci de ne pas le faire tomber 20 mètres plus bas. Ouf. Je me rencogne dans ma vigie pour reprendre mon souffle. Je retente une salve de clichés, un peu plus posés.
Inutile d’attendre que le vent forcisse. « Sam redescend moi ! »

Sacha Bollet

Jour 1 : Des histoires de satellites

Jour 1 : Des histoires de satellites

Notre premier réveil en mer !
Pour certains la nuit a été fragmentée puisque le système des quarts de surveillance a commencé. Pour d’autres, la nuit a été l’occasion de s’amariner, de régler son organisme sur le roulis de Tara.

Ce matin, nous sommes au milieu du golfe de Gascogne et il fait grand beau. A peine levé, sans prendre le temps de déjeuner, Hervé Le Goff, notre ingénieur océanographe, entreprend la mise à l’eau d’une bouée dérivante de surface.
Concrètement çà ressemble à une boule noire de 50 centimètres de diamètre. Elle est surmontée d’une antenne qui lui permet d’émettre des données vers le réseau de satellites Argos (qui retransmettent vers les scientifiques). En-dessous, une sorte de parachute en toile est accroché. C’est l’ancre flottante qui ralentit la dérive de la bouée pour la maintenir le plus longtemps possible en mer et éviter qu’elle ne s’échoue trop vite sur les rivages.
« La batterie de la bouée a deux ans d’autonomie, mais le problème dans une zone aussi pêchée c’est que nos bouées finissent souvent dans les chaluts en quelques mois » m’explique Hervé. Il projetait initialement de la larguer à 5 heures du matin cette nuit, mais en vérifiant l’écho radar, Tara était encerclé de chalutiers. « Hervé (le capitaine) a appelé ses potes pêcheurs pour savoir où ils étaient et on a finalement décidé d’attendre 3 heures pour la lâcher un peu plus loin ». 

Cette bouée fait partie du système de calibration d’un autre satellite, SMOS (Salinity Moisture Ocean Soil), qui doit être lancé prochainement autour de la terre. Ce nouveau venu sera (notamment) capable de connaître la salinité de surface des mers. Pour cela, le satellite observe la couleur de l’eau, la brillance, le rayonnement… il faut donc lui indiquer à quoi correspondent ces observations optiques.
Ce type de bouées dérivantes intervient pour enregistrer en permanence la température, la salinité, la pression atmosphérique, afin que le satellite recoupe les données.

Et au-delà de notre bouée, à quoi ça sert de connaître la salinité marine ?
La salinité et la température des masses d’eau évoluent dans le temps et dans l’espace (la Méditerranée est plus salée que l’Atlantique par exemple…). Ces variations expliquent la circulation des océans du globe, c’est à dire les courants marins. Ces courants conditionnent eux-mêmes le climat planétaire. Les données récoltées par SMOS, seront finalement incorporées dans les grands modèles de prévision climatique.

Sacha Bollet

MIKE LUNN. 39 ans
OFFICIER PONT (participe aux manœuvres, responsable des cordages, du gréement)

Pour présenter Mike, on commence toujours par dire qu’il est néo-zélandais. La vérité c’est que ce kiwi pur jus est né sur la côte ouest de l’Angleterre.
Mike et ses parents débarquent à Auckland quand il a deux ans.  « Mon père était ingénieur en génie civil et il y avait beaucoup plus de possibilités pour élever des enfants qu’en Angleterre ». A 16 ans, Mike quitte l’école pour devenir apprenti dans un chantier naval. Il se spécialise dans les housses de voiles et les autres pièces de toiles utilisées sur les bateaux. A 20 ans, Mike quitte son île d’adoption pour une autre, plus grosse : il part pour l’Australie. Il se fixe quelques temps à Sydney et à Perth, où il travaille dans l’accastillage.
Deux ans plus tard, le voyage le démange à nouveau, il réussit à s’embarquer comme matelot pour des compagnies maritimes et met le cap sur Hawaï, le Canada, l’Amérique, l’Angleterre et finalement les Caraïbes.
Celui qui semble ne pouvoir vivre que sur des îles choisit St Martin comme nouveau port d’attache. Mike travaille toujours dans l’accastillage et  achète son propre voilier. « Après le passage d’un ouragan, il y a eu beaucoup de casse dans les ports de Saint Martin. On pouvait trouver des bateaux pour une bouchée de pain ». Celui de Mike a le mât cassé et s’appelle Yohanna. Mike passe beaucoup de temps à la soigner avant de reprendre le large : direction la Nouvelle Zélande par le canal de Panama ! « Je suis arrivé juste avant le passage de l’an 2000 ! Une grosse fête… » se souvient Mike.
Pour continuer à voyager tout en étant basé en Nouvelle-Zélande, Mike devient skipper pour convoyer des bateaux à travers le monde.

Au début de l’année 2009, Mike a une petite amie française et vient lui rendre visite à Lorient. Aux abords d’un chantier naval, un bateau l’interpelle. C’est l’ancien Seamaster de Sir Peter Blake, qu’il a eu l’occasion de croiser en Nouvelle Zélande. « Il s’appelle Tara maintenant, mais je l’ai reconnu tout de suite. Je suis allé tenter ma chance et je suis tombé sur Hervé le capitaine. Il m’a dit : OK , tu commences lundi ».

Le moment de Mike – « Pour moi c’est important de bien manger, alors je dirais que j’aime particulièrement le moment du dîner. Je suis impatient de passer à table le soir ! »

Pour que ça se passe bien avec Mike – « Il faut ranger ! J’aime être ordonné, organisé, je n’aime quand c’est… comment vous dites en français… le b… ?

Vous suivrez les aventures de Mike jusqu’à : Naples

Jour J

Jour J

Des dizaines de bateaux à l’entrée du port, dans notre sillage, sur l’horizon ! Des milliers de spectateurs sur les quais, sur les digues, sur les plages ! Toutes ces mains qui s’agitent, ces cornes de brumes qui mugissent un dernier salut !

J’ai presqu’envie de me pincer pour bien réaliser que je suis sur le pont de Tara. C’est incroyable, après des semaines et des mois d’attente pour certains, nous partons enfin. Tara a cessé d’être cette maison flottante, ce lieu de travail accroché à un ponton, pour redevenir un voilier, avec un pont qui ondule et des voiles qui se creusent sous la poussée du vent.

A bord nous essayons de capturer dans nos mémoires chaque minute de cet extraordinaire convoi. Les sourires de nos familles sur les navettes accompagnatrices, les poignées de main de nos camarades qui embarqueront plus tard, les banderoles d’encouragement préparées par ceux qui sont venus voir  cette embarcation mythique en aluminium replonger vers de nouvelles aventures.

Le cortège de navires nous accompagne jusqu’à l’île de Groix. La vedette de la SNSM s’accroche alors doucement à notre flanc. Nous nous réunissons, debout, solennels, pour la bénédiction du navire. Que l’on soit religieux ou pas, c’est un bel instant. 
Tous les viatiques sont importants pour le voyageur qui entame un long périple.

Et puis vient le moment où nous nous retrouvons seuls à bord. Quinze petits humains sur cet énorme « mammifère » de métal. Je suis surprise d’éprouver une forme de soulagement, de satisfaction : après la fête, les réjouissances, c’est maintenant que le voyage et le travail scientifique commencent.

HERVE LE GOFF. 54 ans
INGENIEUR OCEANOGRAPHE (Instrumentation scientifique + responsable des problèmes d’énergie et de télécommunication à bord de Tara)

Un casque de cheveux blonds et une moustache toute gauloise : il n’en faut pas plus pour comprendre le surnom d’Hervé. « En Arctique, on était deux Hervé à bord, le capitaine Hervé Bourmaud et moi. Alors tout le monde s’est mis à m’appeler Astérix ».

L’histoire d’Hervé et des bateaux commence bien avant Tara. Notre Gaulois devient d’abord ingénieur en construction navale et navigue sur les bateaux de commerce pour mieux comprendre leur fonctionnement.
A 23 ans, il préfère le service civil au militaire et s’engage sur les bateaux du père Jaouen. « Moi le fils de bourgeois, qui a eu la chance de faire des études supérieures, je me suis retrouvé avec des alcoolos et des toxicos ». Ca lui a tellement plu qu’il est resté un an et demi.
De retour à terre, Hervé bifurque vers un doctorat en « thermo-dynamique/énergétique. « Mon père était enseignant et chercheur dans ce domaine.  Dans les années 80, nous on bossait déjà sur les énergies renouvelables. C’était juste après le premier choc pétrolier, on avait compris que le pétrole pouvait coûter très cher et qu’il fallait faire des économies ».
 
En 1990, nouveau défi pour le père et le fils : produire de l’énergie pour les bases polaires. Le CNRS les envoie sur les bases Dumont D’Urville en Antarctique et sur une base russe, en Sibérie, dans l’archipel François-Joseph. « C’est là que j’ai croisé les anciens d’Antarctica (ex-nom de Tara). C’était un grand moment. 2 ans après la perestroïka, tout était possible dans des coins où on ne peut plus aller aujourd’hui. On payait l’essence de l’hélico avec des cartons de vodka » se rappelle Hervé, le sourire aux lèvres.

Quand il ne navigue pas pour le boulot, Hervé navigue pour le plaisir. « J’ai eu 3 bateaux, dont le Bel Espoir 1, le premier bateau du père Jaouen, un vieux gréement de 15 mètres de long». Les deux filles d’Hervé sont quasiment nées sur la mer, et il s’étonne un peu qu’elles « préfèrent aujourd’hui l’escalade et le cirque…»

A bord de Tara, Hervé endosse deux casquettes. Il gère l’instrumentation utilisée par les scientifiques pour leurs prélèvements et s’occupe de l’ électricité et des télécommunications à bord. « Depuis que je connais Tara, je ne l’ai jamais vu aussi complexe. Il y a des appareils ultra-sophistiqués partout et tout le monde veut émettre ou recevoir des données ! ».

Et comme Hervé ne cesse jamais de naviguer, il débarquera de Tara pour remonter à bord du Marion Dufresne, pour une série de manipulations pour le compte du CNRS au sud des îles Kerguelen. Ils sont fous de mer ces Gaulois.

Le moment d’Hervé : « Le quart de nuit de 2h à 5h. Tout le bateau dort sauf deux mecs à bord. Pour moi c’est du repos… t’as pas tout le temps 35 personnes qui viennent te demander de réparer des trucs «

Pour que ça se passe bien avec Hervé : « Etre soi-même ! Je n’aime pas être en représentation, devoir faire le mariole sur un podium… c’est pas moi ça ». Avec Hervé il faut donc rester simple.

Vous suivrez les aventures d’Hervé jusqu’à : Villefranche

Sacha Bollet

TARA OCEANS, une expédition unique

TARA OCEANS
Une expédition unique

Le 5 septembre 2009, à midi, le bateau Tara est parti de Lorient pour une expédition de 3 ans sur tous les océans du monde.

Les océans produisent la moitié de l’oxygène que nous respirons. Si les forêts sont le premier poumon de notre planète, les océans constituent le second. Ces prairies de plancton et d’autres micro-organismes constituent, par leur activité photosynthétique, une immense pompe à oxygène. Mais, ces organismes marins sont aussi un important puits à gaz carbonique. Pour ces raisons, notre futur dépend de la sauvegarde des océans.

Cet écosystème complexe demeure pourtant l’un des domaines les moins explorés de l’océanographie. Ce monde invisible est l’un des moins connus des hommes alors que la richesse de sa biodiversité est considérable.

Cette vie marine est aujourd’hui menacée par les bouleversements écologiques majeurs que nous connaissons, le réchauffement climatique et la pollution. Les écosystèmes marins vont-ils survivre à ces bouleversements ? Allons nous vers une transformation de la vie océanique ?
Face à la nécessité d’agir aujourd’hui, des scientifiques internationaux de renom, avec à leur tête Eric Karsenti, directeur d’unité à l’EMBL, sont venus à la rencontre de l’équipe du Fonds Tara et son président Etienne Bourgois.

Tara Oceans est une expédition exceptionnelle qui parcourra les mers du globe. L’urgence de la situation, la portée et les caractéristiques de cette expédition en feront un extraordinaire voyage autour de notre planète bleue, pour en comprendre les origines, le présent et en préserver le futur.

Des atolls coralliens tropicaux à l’Antarctique, des isthmes moyen-orientaux au passage du nord ouest, une telle étude globale de l’environnement marin avec les technologies d’aujourd’hui, n’a jamais été réalisée. Tara perpétuera ainsi l’esprit de pionnier des grandes explorations.

Le programme Tara Oceans rassemble une équipe scientifique internationale et multidisciplinaire inédite. Plus de 12 domaines de recherche associeront océanographes, biologistes, généticiens et physiciens de prestigieux laboratoires.

Comme pour ses précédentes expéditions, Tara Oceans portera un important programme de sensibilisation et d’éducation.

J-1

J-1
Que se trame t-il sur Tara ?

Une jeune araignée qui tisse sa toile dans la mâture… une structure de métal en forme de dôme qui s’érige sur le ponton… une procession de camions qui investit la cité de la voile…
On pourrait croire à l’installation d’un surprenant cirque des mers !

Tara est le centre de toutes les attentions. Badauds, journalistes, cameramen capturent l’image du bateau sous chaque angle.
A bord nous essayons de rester impassibles et de terminer les derniers travaux de propreté. Faire disparaître les matériaux qui ne serviront pas, ranger les durites, les tuyaux, les bidons d’huile entassés dans la cale arrière, faire l’inventaire des vivres… Même en se concentrant sur nos tâches, il faut avouer que l’excitation nous gagne progressivement. A midi, on ne parle que de la grande fête qui se construit sous nos yeux. Un autre équipage passe nous saluer brièvement : celui de Thalassa et du capitaine Pernoud. Ce sont eux qui lanceront le bal demain soir.

Vous voulez du spectacle ? Et bien en voici un petit avant-goût : cet après-midi nous avons déplacé le bateau d’un côté à l’autre du ponton… une manœuvre simple qui prend tout de suite beaucoup d’allure avec Tara.
Tout l’équipage sur le pont ! Relâcher les amarres avant ! Tirer sur celles de l’arrière ! Transférer les énormes bouées pare battage !

A l’heure où j’écris, l’agitation commence à diminuer sur le pont et à bord. Avant les festivités, le départ, la joie, l’émotion… nous prenons une dernière bouffée de tranquillité entre nous, au calme dans le carré.

Sacha Bollet

J-2

J-2
 
Plus que deux jours pour terminer les derniers travaux sur Tara. Aujourd’hui je me suis intéressée aux hommes en bleu, ceux qui investissent le bateau de bon matin, s’éparpillent sur le pont et repartent à la fin de la journée. Ils sont embauchés par une société de chantier navale lorientaise (Timolor) et leurs compétences sont indispensables sur un bateau tout en aluminium comme Tara.

Ce sont les soudeurs, chaudronniers et tuyauteurs qui ont contribué à mettre le bateau à nu et à le rénover petit à petit. Samuel Buissneau se rappelle du début du chantier, il y a 6 mois : “Les gens du bord enlevaient tout le bois et l’isolation et nous on a sondé l’épaisseur de tôle des cuves de gasoil”. Jérôme Lebobinnec renchérit : “sur un bateau qui a 20 ans comme Tara, il y a une usure naturelle liée à l’électrolyse. A certains endroits la tôle ne mesurait plus que 2 millimètres au lieu de 6 !”.

Sur Tara les travaux ont été particulièrement durs. “On travaillait dans des conduits sous les planchers qui faisaient 60 centimètres de haut !”. Les hommes en bleu ont dû descendre dans les cuves de carburant. Une opération qui peut être périlleuse et nécessiter de “dégazer”, c’est à dire vider et aérer les réservoirs pour supprimer les vapeurs très toxiques.
“Ensuite on a découpé les parties trop abîmées et on les a remplacées” explique Samuel. Ils ont appliqué des sortes de patchs en alu en les soudant. “On a fait plus de 17 inserts sur la cuve principale qui va des toilettes jusqu’à la cale avant et qui mesure 7 000 litres”. “Ca fait plaisir de bosser sur Tara”, conclue Jérôme, “y aurait pas eu cette ambiance-là, ça aurait pu dégénérer ! Hervé, le capitaine a bien compris la difficulté de notre tâche – ajoute Samuel- il nous a soutenu au lieu de nous mettre la pression”.
Ce soir, l’équipage organise un grand apéro en leur honneur devant le ponton au pied du bateau. Une petite réception en toute simplicité : pas plus de 50 personnes.
 
“On peut dire que ça a été très dur, mais quand Tara va partir on va verser une petite larme… 6 mois de travail dans une année ça représente quelque chose !”. Bruno Ledoeuff s’approche : “comme l’a dit Hervé, on est un peu l’équipage-bis du bateau. Moi je partirais bien un jour à bord !”.
 

J-3

J- 3
La parole aux Lorientais

A trois jours du départ, je m’extraie du bateau pour une petite virée en centre ville de Lorient. L’idée c’est de savoir ce que pensent les gens de notre bateau et de notre future expédition. Première escale : le restaurant La Base qui contemple Tara du quai de la Cité de la Voile. Nicolas, le barman, n’est pas très calé sur le but scientifique de l’expédition, “mais tous mes collègues m’ont dit que c’est hyper intéressant…”.

Direction la place Alsace-Lorraine où les Lorientais affluent en cette fin d’après-midi ensoleillée. Adeline et Laurent, 24 et 23 ans, savourent un petit café en terrasse. “Tara, il ne ressemble pas à tous les voiliers. On le reconnaît dans la rade”.
Dans un autre coin de la place, Jeannine, septuagénaire, profite elle aussi du beau temps. Elle regrette seulement que le bateau “ne puisse pas être visité. Sinon c’est vraiment important de se soucier de la nature comme ça… enfin pas pour nous, on est vieux maintenant, mais pour vous demain !”.
Jean slim et longue mèche, la nouvelle génération tarde un peu à prendre conscience de l’urgence climatique. Amaury, 15 ans, se souvient seulement “d’une fille qui est venue en parler dans mon école. Tara c’était une expédition sur la banquise”. Floriane, au bout du banc sur lequel ils sont tous assis, se lève soudainement : “Moi je suis volontaire pour partir avec eux autour du monde !”.

Un petit tour pour finir, du côté de la rue de Lanveur. Le docteur Farel jette un œil appréciateur sur le parcours : “c’est pas mal votre périple ! Tous ces gros bateaux nous ont fait rêver, nous les anciens soixante-huitards. Il y a tout un mythe de la mer. Pour votre génération il y a moins d’occasions de rêver. Alors c’est bien qu’il y ait des aventures humaines comme Tara, sans compétition”.

Une chose est sûre les Lorientais sont attachés au bateau et le connaissent bien. Cela fait maintenant presque 4 ans que Tara a établi son camp de base dans la ville morbihannaise notamment grâce à la volonté de Norbert Métairie, maire de Lorient et président de Cap l’Orient agglomération. Ces dernières années, tous les travaux importants de la goélette ont été réalisés avec la compétence des entreprises locales. Le choix de Lorient comme port de rattachement a été stratégique : dans un rayon de 50 km se trouvent 70 % des entreprises nautiques bretonnes: accastillage, voilerie, électronique, gréements, mâts, sécurité… au service du pôle course au large d’envergure européenne de Lorient.

Choix stratégique mais choix affectif aussi. En  faisant partager aux habitants de l’agglomération, et tout particulièrement aux scolaires, ses aventures scientifiques et humaines au service de la protection de l’Environnement, Tara s’est fait une vraie place dans le cœur des Lorientais.

J-4

J-4

Le mystère de l’alicotage
Je vous avais promis le retour des scientifiques à bord de Tara…

Pour répondre à mes questions sur leur emploi du temps de la journée… ils m’ont expliqué avoir “alicoté”. Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire “alicoter” ??!
Premier réflexe : vérifier sur internet. Et là, soit mon moteur de recherche est vraiment nul, soit les scientifiques ont passé la journée à fabriquer de la purée à l’ail…
Deuxième méthode : interroger l’équipage, sans plus de succès. Sur l’”alicotage” plane le plus grand des mystères.

La réponse m’a finalement été donnée par Fabrice Not, chercheur en biologie marine à Roscoff. “Alicoter” c’est répartir les produits chimiques en petites quantités pour ne pas avoir à manipuler de gros bidons. Formol et fixateurs ont été amenés à bord pour préserver le plancton que nous allons récolter sans en altérer la structure. Nos valeureux scientifiques ont donc transvasé ces liquides dans de plus petits contenants pour préparer leurs expériences.

Au passage j’aimerais faire amende honorable. J’ai plus ou moins qualifié hier les laboratoires d’endroits mal rangés. Ils s’organisent- en vérité- très rapidement. Dans la labo humide, par exemple, le pan de mur de gauche est consacré aux produits toxiques. En face de l’entrée, ce sont les instruments nécessaires à la biologie moléculaire et aux analyses génétiques. A droite : la microscopie et la chimie.

Nouvelle précision de Fabrice Not, mon expert du jour : “nous ne faisons pas toutes ces analyses spécifiques à bord ! Il s’agit là d’effectuer des prélèvements adéquats pour qu’ils puissent être utilisés selon ces spécialités”.

Après avoir été recueillis, filtrés et conditionnés dans de petites éprouvettes, ces précieux échantillons seront stockés à l’avant du bateau, certains au congélateur, d’autres au réfrigérateur ou encore à température ambiante.

MATHILDE MENARD. 27 ans.
LIEUTENANT POLYVALENT (Travailler au pont et à la machine. Responsable du matériel de sécurité et de la pharmacie)

Elle a la tête fourrée dans le placard de l’infirmerie. Une lampe frontale vissée sur le front, un bloc note à la main, pour détailler les merveilles médicales qu’elle pourrait exhumer. Mais dès qu’elle se met à raconter, Mathilde n’arrive plus à travailler. Elle est toute entière prise dans son récit.
“T’es pas obligée de raconter ça, mais à la base j’avais vu un reportage vers 12 ans sur la Fleur de Lampaul. Ca m’a fait rêver de partir naviguer autour du monde avec d’autres enfants et découvrir la voile, les cétacés, les cultures inconnues… J’ai préparé 3 fois mon dossier mais mes parents n’étaient pas sûrs que ce soit une bonne idée…”

Seule fille au milieu de 5 frères, Mathilde la têtue a donc attendu de passer son bac pour intégrer l’Ecole de la Marine Marchande à Marseille. Elle navigue pendant quelques temps sur des bateaux classiques : ferries, porte-containers, “grumiers” qui amènent des céréales, du sucre en Afrique et repartent vers l’Europe remplis de billots de bois. Sur ces derniers, elle a eu la chance de voir les derniers vestiges de la Marine Marchande française traditionnelle. « On faisait encore de longues escales”.

En 2007, Mathilde embarque dans une aventure décisive. Elle devient second au pont et à la machine sur le Bel Espoir et le Rara Avis. Ce sont les voiliers sur lesquels le père Jaouen tente depuis plus de cinquante ans, de faire découvrir la voile et de redonner le goût de vivre à de jeunes adultes en difficulté.
“Toxicos, alcooliques, simples passagers… ce qui est bien c’est que tu ne sais pas le passé de chacun en arrivant à bord. Malgré tout, on comprend rapidement. Mais même ceux qui n’ont pas de problème grave, qui embarquent simplement pour le voyage, ont toujours quelque chose à régler dans leur tête. C’était super intéressant”.

Mathilde rosit légèrement en se laissant gagner par l’enthousiasme. En 2008, elle laisse sa place à de nouveaux jeunes marins. “Je souhaite à tout le monde de faire un tour comme ça !” Canaries, Cap vert, Caraïbes, Canada… Elle a rencontré plusieurs personnes qui ont navigué sur Tara. Leurs récits la font rêver, elle croit d’abord le bateau “inaccessible. Je ne savais même pas où postuler ! “.

 Elle finit par réussir à mettre un pied à bord, lors du passage à Paris du bateau… et n’en est quasiment plus descendue.
Mathilde a fini son récit. Elle rallume la frontale et replonge dans les obscurités du placard d’infirmerie.

Le moment de Mathilde : “Sur le bateau, tu commences plein de choses en même temps, qui se superposent et se compliquent au fur et à mesure. J’adore le moment où elles commencent à se résoudre et tu peux voir que le chantier avance. Même si tu as bien galéré, tu es super content et tu sais que tu vas pouvoir passer à autre chose.”

Pour vivre à bord avec Mathilde : “Je trouve super quand tout le monde participe un peu à tout. Les tâches ménagères aussi c’est important”. Sur Tara, en plus de son travail professionnel, une mission est assignée à chacun par jour. La vaisselle du midi, celle du soir, le service, un bon coup d’aspirateur ou le nettoyage des sanitaires : chacun participe à la propreté générale.

Vous suivrez les aventures de Mathilde jusqu’à : Barcelone ou Nice

J-5

J – 5

C’est dimanche alors nous nous sommes contentés de :
ranger, câbler, réparer, empiler, connecter, dégraisser, débloquer, charger, nettoyer, lister, déblayer, peindre, laver, vernir, boulonner, visser… trois fois rien.

Une semaine avant le départ, chaque jour est précieux. Les labos secs et humides ressemblent pour le moment à de drôles de placard remplis de matériel entassé.

Haricots verts, maïs, spaghetti, ratatouille, pêche au sirop… Marion notre cook fait provision durable en empilant les conserves sous nos lits comme un Tetris alimentaire.

A suivre lundi : le retour des scientifiques à bord

Aujourd’hui Hervé le capitaine est absent, Samuel, barbe piquante et œil bleu, dispatche calmement les tâches de la journée. Il a retrouvé Tara depuis 2 mois et demi, sur le chantier de remise à neuf du bateau. A bord, chacun a parfaitement conscience du peu de temps qu’il reste avant le départ, et personne ne rechigne à la tâche. Samuel ne semble donc pas exercer un rôle de supérieur mais plutôt de fédérateur et d’organisateur de l’équipage.

Samuel peut travailler au pont comme à la machine, dans le gréement et même en plongée sous-marine. Ses premiers pas dans le monde des expéditions remontent à 2004, dans le pacifique est, avec Clipperton, mission-inventaire de biodiversité. Samuel est alors brevet d’état de voile légère et capitaine 200 voile.
C’est là qu’il entend parler de Tara et rejoint le bateau l’année suivante pour une première expédition en Georgie. Il passe cette fois un diplôme de plongeur professionnel.

Nouvelle année, nouvelle expédition, nouvelle qualification : Samuel rejoint le projet de dérive sur la banquise de Tara, en prenant le temps de se former au préalable à la machine (mécanicien 750kW) et devient second, puis chef mécanicien.

Cette fois-ci pour Tara Oceans, Samuel est l’un des membres de l’équipage qui connaît le mieux le bateau. Il s’enthousiasme pour les buts scientifiques de ce tour du monde : “c’est un univers très peu connu ! Il y a une vie énorme dans la mer sur laquelle nous avons une responsabilité tout aussi énorme !”
Il pousse la polyvalence jusqu’à remplacer entre deux aventures, ses parents qui produisent près de Nantes, le fromage de chèvre dont nous nous régalons à bord.
“C’est sûr j’ai pas un parcours très classique, mais ce qui me plaît c’est d’apprendre quelque chose de différent à chaque fois !”

Le moment de Samuel : Ses plongées sous la glace arctique restent parmi les souvenirs les plus fascinants qu’il a ramené de ses pérégrinations. “On allait inspecter la coque du bateau. Il y un contraste hallucinant entre l’univers blanc de la surface, le noir des profondeurs et les jeux de lumières qui traversent la glace et font une architecture de toutes les couleurs. En plus on a des vraies tenues de cosmonautes pour plonger là-dessous!”

Pour vivre à bord avec Samuel : “Il y a des forces immenses qui s’exercent dans le gréement de Tara à la voile. Nous, les marins, on a l’habitude de travailler avec des gants, des chaussures de sécurité… mais pour que ça se passe bien, on ne peut pas essayer d’aider sans connaître la manière exacte de faire. Il faut trouver une harmonie dans tout ça !”

Vous suivrez les aventures de Samuel jusqu’à : Naples.

Sacha Bollet

J-10

Nouvelles étapes : inspection des puits de dérive et réaménagement intérieur

L’élévateur vient prendre délicatement les 130 tonnes de Tara et doucement le soulève de quelques mètres afin de permettre la descente des deux dérives. Puis, le bateau est calé en position haute à l’aide de lourds morceaux de bois appelé tin. Cette manœuvre va nous permettre de vérifier les intérieurs des puits de dérive afin de repasser une peinture qui aidera  à la protection de ces parties peu accessibles.

À l’aide d’un petit lapidaire, tour à tour, François, Mathilde, Yoann et Baptiste vont se relayer pour réaliser ce travail. Bloqués dans le petit espace du puit de dérive, armés de masques et de lunettes, ils poncent l’aluminium afin de rendre la surface propre pour pouvoir mettre de la peinture qui va éviter la corrosion. Un extracteur d’air est mis en place afin de rendre les conditions de travail un peu moins pénibles.

Dans le brouhaha de la matière travaillée par les machines et les coups de marteaux, Guénael et Christophe de la société Breiz isolation sculptent avec précision des plaques d’isolation sur les parois mises à nu de la salle des machines et de l’atelier. Travail minutieux qui demande beaucoup de patience car, l’isolation phonique et thermique à bord du navire, amené à naviguer dans les conditions les plus extrêmes de la planète, est vitale.

Depuis 20 ans, beaucoup de progrès ont été réalisés dans ce domaine permettant de réaliser de grosses économies d’énergie dans le milieu de la construction et du bâtiment. Les mêmes techniques, avec les normes maritimes, sont appliquées actuellement a bord de Tara, réduisant du même coup pour une même performance l’épaisseur des plaques d’isolation. Cela permet aussi de disposer d’espaces de rangement supplémentaires.

Le rythme du chantier est toujours  soutenu, et nous passons maintenant à une autre étape, celle du réaménagement intérieur. Les discussions, puis les plans dessinés, laissent apparaîtrent la nouvelle conception du navire qui répond à la pratique de la recherche scientifique de l’expédition Tara Oceans. Déjà, nous avons hâte de voir notre « baleine » prête à reprendre la mer.

Tara au festival de Groix

Tara au festival de Groix

Dans le bruit de la chaine de mouillage qui se déroule, Tara mouille son ancre à quelques encablures de Port Lay sur la côte nord de l’île de Groix qui a été durant de nombreuses années le refuge et le port d’armement de thoniers à voile. Quelques cartes postales au papier jauni par le temps, retracent l’histoire de ce temps où on pouvait traverser le port de bateau en bateau. C’est dans ce lieu que se déroulait le festival du film insulaire de Groix où, à travers des films, des débats agrémentés de musiques en provenance de toutes les îles du monde, les thèmes sur l’insularité ont été abordés.

En dehors des périodes d’expédition, Tara reste un habitué de ce rendez-vous et avant le départ de sa nouvelle aventure, c’était un plaisir de passer dire un petit bonjour à nos amis groisillons.  Pour l’occasion, un numéro de funambules a été réalisé par Mathieu  de l’école du cirque Fratellini. Il a fait plusieurs traversées sur le câble que l’on appelle le marocain  qui relie les deux mâts. Il a  réalisé cet exercice de style, amarré au quai de la Cité de la voile Eric Tabarly afin de réduire les mouvements du bateau et pour filmer et  projeter les images à la soirée d’ouverture du festival.

Malgré ces moments de détente, le travail de montage et de test du matériel scientifique bat son plein. Le laboratoire humide sur le pont s’emplit de pompes et filtres divers, rendant encore plus futuriste cette partie du bateau.

La semaine prochaine va être elle aussi chargée car les deux premiers jours vont être consacrés à des réunions qui vont permettre de coordonner, mais aussi de rencontrer une bonne partie des scientifiques qui vont participer à l’expédition.  Nous allons aussi  faire un dernier point avec l’équipage afin de définir les protocoles de navigation de cette mission de 3 ans.

Nous sommes actuellement dans la phase de chargement, et déjà se profile le problème de la place disponible à bord pour le stockage. Car malgré ses 36 m de long et 10 m de large ainsi que ses volumes, nous allons utiliser chaque espace car il faut prendre en compte le matériel de rechange aussi bien pour la science que pour la bonne marche du bateau ainsi que l’avitaillement pour un mois à 15 personnes à bord.
Le temps passe vite et nous comptons à présent les jours qui nous séparent du départ, dans quinze jours maintenant…

Hervé Bourmaud, capitaine de Tara

Métamorphose réussie de la goélette d’expédition polaire Tara, en navire océanographique dans les chantiers navals de Lorient

Métamorphose réussie de la goélette d’expédition polaire Tara, en navire océanographique dans les chantiers navals de Lorient

Depuis le 23 février 2008,  retour de la mission Tara-Damoclès qui aura duré 507 jours en Arctique, le voilier Tara a été entièrement inspecté, rénové, transformé en navire d’expédition océanographique dans les chantiers de la base de sous-marins de Lorient-Keroman. Une rénovation vitale pour affronter les mers et assurer cette nouvelle mission scientifique de 3 ans sur tous les océans de la planète. Port de rattachement de Tara, Lorient  dont l’agglomération est à nouveau partenaire de cette nouvelle expédition, sera aussi le point de départ de cette aventure le 5 septembre prochain.

Un navire polaire, devenu navire océanographique

Dédié à l’observation de l’environnement Arctique et adapté aux expéditions extrêmes (nuit, froid, structures devant résister aux forces de la banquise) pour endurer 507 jours de dérive glaciaire, Tara a du subir de nombreuses rénovations et d’importantes transformations pour devenir un bateau océanographique fin prêt à repartir pour 3 ans d’expédition sur tous les océans du globe. Le navire va ainsi accueillir un équipage de 14 personnes et endurer 150 000 km de navigation ponctuée par 60 escales. Quotidiennement, 20 expériences y seront menées à bord, sachant que le rythme du navire se partagera entre 8 heures de prélèvement en stationnaire et 40 heures de navigation.

Sitôt rentré à Lorient en février 2008, Tara a été mis au sec sur l’aire de réparation navale de Keroman pour subir de multiples tests, mais aussi les nécessaires rénovations et adaptations demandées par les scientifiques. Le choix de Lorient comme port de rattachement a été stratégique : dans un rayon de 50 km se trouvent 70 % des entreprises nautiques bretonnes: accastillage, voilerie, électronique, gréements, mâts, sécurité… au service du pôle course au large d’envergure européenne de Lorient.

110 tonnes soulevées aisément

Pour accueillir une rénovation faisant appel à des corps de métiers multiples, le pôle course au large s’est associé au port de pêche afin d’offrir une synergie de compétences et d’infrastructures : élévateur, bassins, pontons…
Ainsi, grâce a la capacité de l’élévateur à bateaux de 650 tonnes installé au port de pêche de Lorient (l’un des premiers d’Europe) les 130 tonnes de Tara ont pu aisément être sorties de l’eau.
Une fois au sec, le voilier en aluminium a été passé au crible notamment par le Bureau Véritas : mâture rigoureusement vérifiée, structures du portique arrière renforcées pour réaliser des sondages océanographique jusqu’à 2 000 m de profondeur !
Relativement petite comparée aux navires de campagnes océanographiques traditionnels, la goélette d’expédition Tara bénéficie d’une  meilleure manœuvrabilité et d’une rapidité de réaction adaptée à des conditions de prélèvements difficiles.

Un réseau d’entreprises et de savoir faire
Un an avant la transformation du bateau, l’équipe Tara avait pris des contacts avec les entreprises locales pour évaluer les modifications à apporter et élaborer le complexe planning des travaux, jonglant entre ce qui pouvait être réalisé par l’équipage et ce qui devait être effectué par des entreprises très spécialisées telles Timolor dont les soudeurs experts sont intervenus sur toutes les modifications majeures. Un véritable chantier fourmilière durant lequel une bonne vingtaine d’ouvriers se croisaient chaque jour.
Agée de 20 ans, fatiguée par 3 ans d’expéditions et des températures à -40°C,  la goélette n’était pas non plus à l’abri d’une réparation non programmée. « Il y a toujours des aléas au cours d’un chantier si important, pour Tara cela aura été les cuves, explique Hervé Bourmaud capitaine de Tara. Leur état de corrosion très avancé a nécessité le changement total des tôles après avis d’Erwan Bertic, chef de chantier de Timolor ». Une réactivité bien apprécié par le capitaine de Tara.

Une adaptation aux mers chaudes

Ce voyage unique des atolls coralliens tropicaux à l’Antarctique, des isthmes moyen-orientaux au passage du nord ouest implique une métamorphose totale du bateau.
« Un des plus gros soucis auquel nous allons être confronté lors de la première année d’expédition, va être la lutte contre la chaleur avec entre autres, le passage de la mer Rouge (eau 30°C, air 50°C), Hervé Bourmaud. Il nous a donc fallu trouver des systèmes pour forcer la circulation de l’air ou réduire l’effet de serre des grands plexi du carré par la pose de bâche isolante afin de conserver une température acceptable à bord, d’autant qu’un nombre important d’appareils scientifiques est sensible à la chaleur ». Après avoir enlevé l’ancienne isolation tout en préservant les nombreux câbles, la société Breizh Isolation a ainsi sculpté avec précision des plaques d’isolation sur les parois de la salle des machines et de l’atelier. Dernier cri, cette nouvelle isolation a gagné en épaisseur grâce aux nouveaux matériaux.
Des aérateurs amovibles en tissu ont également été réalisés par l’association d’aide à l’insertion par le travail Dé à coudre de Lorient. Faire appel aux matériaux énergétiquement performants ou à des structures favorisant la cohésion sociale, Une démarche durable en cohérence avec la mission scientifique et environnementale de Tara.

Des laboratoires pour étudier le plancton

Afin d’explorer en continu l’ensemble des océans grâce à des méthodes de collectes ou d’observations innovantes et multidisciplinaires (océanographes, écologistes, biologistes, généticiens, physiciens seront invités à bord…), le voilier Tara a dû être transformé pour embarquer les technologies les plus avancées : appareils inédits pour explorer la diversité des formes et des génomes océaniques, instruments de prélèvement, de classement de mesures sous-marines. Une telle sophistication d’instruments embarqués que Tara a fait appel au chantier FR Nautisme de Lorient, pour réaliser les murs de ce laboratoire humide installé sur le pont qui stockera aussi dans des congélateurs des échantillons récoltés lors des sondages (environ 3 m3 par mois). « L’enjeu était de faire léger pour la stabilité du bateau et nous nous sommes donc tournés vers cette société réputée pour ses constructions de voiliers de course » ajoute le capitaine de Tara. Outre ce savoir-faire spécifique, FR Nautisme a obtenu la marque Vague bleue (engagement dans le stockage, recyclage et l’élimination des déchets dangereux).
La goélette a aussi été équipée d’une plateforme d’imagerie expérimentale et de méta données océanographiques permettant aux scientifiques comme au public, de visionner des êtres invisibles. Toutes ces données pour être analysées devront être envoyées aux laboratoires à terre, une étape primordiale dans laquelle est intervenue l’entreprise Thalos, basée à Ploemeur (spécialisée dans la transmissions de données informatique par satellite) qui s‘est occupé du montage et de la mise en service d’outils de communication (installation et configuration d’un Immersat B et d’un système Iridium) qui va servir aussi à l’envoi de films pour la télévision.

Un partenariat avec Cap l’Orient agglomération fondé sur le développement durable

Parce qu’ils partagent un objectif commun, celui d’oeuvrer en faveur de la protection de l’environnement dans une logique de développement durable et solidaire, Cap l’Orient agglomération et Tara Expéditions ont renouvelé la signature d’une convention triennale faisant de Lorient le port de rattachement de ce bateau hors normes. Cette coopération a commencé lors du festival du film insulaire de Groix en 2005, Etienne Bourgois, Président du Fonds Tara et directeur général d’agnès b., rencontre Cap l’Orient agglomération, alors déjà très investie dans le développement durable et solidaire. Séduit par les infrastructures, il choisit le port de Lorient pour préparer la goélette à l’expédition « Tara Arctic 2007-2008 ». Très vite Cap l’Orient devient partenaire de l’expédition afin de faire partager aux habitants de l’agglomération, et tout particulièrement aux scolaires, cette aventure scientifique et humaine au service de la protection de l’Environnement. Il y a quelques semaines Cap l’Orient agglomération vient de reconduire le partenariat avec Tara pour la prochaine expédition océanique.
Emblème de la voile moderne vitrine de ce savoir-faire local, la Cité de la Voile Eric Tabarly accueille depuis le mois de juin, sur son parvis, l’exposition « Tara, voyage au cœur de la machine climatique » consacrée à l’expédition scientifique en Arctique de Tara dont Cap l’Orient agglomération était déjà partenaire. Cette exposition est intégrée à la visite de la Cité de la Voile jusqu’au 7 septembre
Flambant neuf, reconditionné pour cinq ans, Tara a trôné tout l’été sur les pontons de la Cité de la Voile Eric Tabarly, à quelques pas du chantier, attendant un départ imminent qui sera donné depuis Lorient, le 5 septembre prochain. L’occasion pour Cap l’Orient et l’équipe Tara de préparer deux jours de fête les 4 et 5 septembre sur le site de la base de sous-marins.

Mise en fonction des premiers appareils de mesure

Mise en fonction des premiers appareils de mesure

A côté de la prestigieuse flotte des Pen Duick, Tara, amarré au ponton de la Cité de la voile Eric Tabarly continue sa préparation sous l’oeil intéressé des visiteurs. Ils sont souvent étonnés de voir sur l’arrière du navire le laboratoire humide qui modifie quelque peu la forme et l’esthétique futuriste de la goélette polaire.

Cette semaine a été pour nous un moment important car ce fut la première mise en place du matériel scientifique de prise de données en continu. Installé dans le laboratoire sec à l’intérieur, il a été mis en place et testé. Sacha, scientifique italien spécialisé dans l’étude du plancton et Hervé Legoff du CNRS ont ajusté la précision des appareils et donc des données au cours des sorties en mer. Les appareils mis en place vont servir à étudier la fluorescence du plancton et à prendre les caractéristiques de densité, température et salinité de l’eau de mer tout au long du voyage de Tara.

Colomban de Vargas du laboratoire de Roscoff (CNRS) et son équipe ont commencé à aménager le laboratoire de filtration situé sur le pont et ont testé l’imposante pompe péristaltique qui va pomper de l’eau à 10 mètres de profondeur. Cette eau sera ensuite filtrée dans des tamis de plus en plus petits afin de prélever des échantillons qui seront conservés dans le congélateur –80°C puis expédiés dans les laboratoires du monde entier et ce à chaque escale.

A 3 semaines du départ, il y a beaucoup d’activité à bord. Les soudeurs de l’entreprise Timolor terminent la mise en place et travaillent en synergie avec les équipes scientifiques pour les dernières modifications qui peuvent être maintenant apportées après les tests lors des sorties en mer. La différence des genres, des corps de métiers qui se côtoient à bord représente vraiment la diversité qui caractérise Tara.

La semaine prochaine nous allons continuer le montage avec le laboratoire européen de l’EMBL. L’heure du départ s’approche à grand pas et tout est fait pour que Tara quitte, le 5 septembre son port d’attache pour de longs mois dans les meilleures conditions.

Hervé Bourmaud, capitaine de Tara

Premiers essais en mer

Premiers essais en mer

Les reflets de l’eau du port de pêche de Keroman, comme un miroir, renvoient l’image de Tara. Le destin nous a amarré au quai « Pourquoi pas ? »,  grand navire d’exploration polaire du début du siècle, commandé par Charcot, précurseur dans  la découverte et la connaissance des régions extrêmes de notre planète.

Pour l’instant, la priorité est donnée à la mise en route des moteurs de propulsion ainsi que des groupes électrogènes. En même temps, le matériel de sécurité, révisé, est mis en place à son poste de navigation. Les voiles neuves sont lattées et mises en place. Du fait des dernières modifications, les soudeurs oeuvrent jusqu’au bout afin de peaufiner les soudures sur le pont pour que nous puissions le peindre. Le choix dans la couleur de cette peinture est primordial. Trop blanche, elle serait trop agressive quand le temps est ensoleillé. Pour la rendre antidérapante, elle est mélangée avec du sable, ce qui sécurise les manœuvres sur le pont. 

Ce w-e, après avoir passé du temps à tester le nouveau système de refroidissement des moteurs à quai, le temps est venu de faire le premier essai dans la passe de Lorient, les conditions climatiques ne nous permettant pas de faire des sorties plus loin en rade. Accompagné de la vedette des lamaneurs de Lorient, venue nous escorter en cas de défaillance mécanique, nous avons pu tester les moteurs de propulsion et s’assurer ainsi de leur fiabilité. Le lendemain, venus d’Allemagne, nous avons accueilli les scientifiques de l’EMBL. Ils ont pu à cette occasion, apporter du matériel qui complétera celui déjà installé à bord et nous attendons prochainement les scientifiques représentant les autres laboratoires nationaux et internationaux.

La semaine prochaine, les essais vont être portés sur le gréement qui lui aussi a été vérifié,  certaines pièces ayant été changées. Nous allons aussi profiter de ces sorties afin de former les nouveaux venus de l’équipage aux manoeuvres sous voile. Après cette semaine d’essais à la mer, nous rejoindrons les pontons de la Cité de la voile Eric Tabarly afin de participer à la manifestation nautique de la course du Figaro et organiser des visites du navire ouvert au public durant le week-end.

Peu à peu,  nous retrouvons notre de vie de marin, le bateau redevenant cet espace de vie que nous lui connaissons. Les affaires retrouvent leurs places dans les entrailles de la baleine,  ravivée de cet élan d’énergie insufflé par le prochain départ. 

Hervé Bourmaud, capitaine de Tara

Et Tara retrouve son élément…

Et Tara retrouve son élément…

Après 4 mois à terre, les 120 tonnes de Tara ont été soulevées mardi dernier par le roue-lève de la zone technique de Keroman pour parcourir les derniers mètres le séparant de la darse de mise à l’eau. Ces manœuvres, après un long arrêt technique, sont toujours des moments de forte émotion mais aussi de tension autant pour l’équipage que pour les équipes de métalliers qui ont travaillé sur la coque.

Et pour cause, malgré les ressuages réalisés après chaque soudure sur les œuvres vives, le risque de fuite n’est pas nul. Pour cette raison, le bateau reste dans les sangles un certain moment pendant qu’une inspection méticuleuse des fonds est réalisée d’un bout à l’autre du navire.
L’an passé, une soudure mal réalisée nous avait obligé à remonter sur l’aire de carénage afin de réparer. Mais cette fois-ci, après quelques heures sous les sangles, les regards réjouis de Laurent Riou, chef de travaux de l’entreprise Timolor ainsi que Jackie, Sam et Bruno, soudeurs passionnés, en disent long. Et malgré la difficulté de réalisation de certaines soudures il n’y a pas de fuite.

A bord, quelle satisfaction, après le temps passé dans la poussière et le bruit, de revoir le bateau flotter. A notre grande joie, nous prenons nos repas et dormons de nouveau à bord Une page se tourne, l’objectif premier devenant à présent les essais en mer qui débuteront dans quelques jours. Tara va reprendre la mer mais il reste encore de nombreuses choses à finaliser. Par exemple, la remise en eau des circuits de refroidissement nécessite de trouver les bons réglages.

Ainsi, notre premier « voyage »  se résume à un premier accostage à quelques mètres de la darse de mise à l’eau, afin de terminer la remise en route des moteurs principaux ainsi que des groupes électrogènes. Et c’est avec l’aide du zodiac du vieux gréement Fleur de Lampaul, basé à Lorient, ainsi que de celui de la capitainerie de la Base de Sous Marins, que la coque grise est poussée doucement vers le quai où les amarres sont posées.

 Maintenant donc, la priorité est d’armer le navire pour faire les premiers essais et de  valider les travaux réalisés avec les scientifiques. Dans une semaine les premiers appareillages scientifiques en provenance du laboratoire européen EMBL vont être installés, ainsi que le congélateur – 80°C, chargé de conserver les échantillons qui serviront à la banque de données.

Les voiles, telles des ailes blanches, sont à présent à poste et les moteurs sont également opérationnels. A bord, l’équipage au grand complet travaille plus que jamais d’arrache pied pour répondre aux impératifs de la partie finale des préparatifs avant le départ prévu le 4 septembre prochain…

Hervé Bourmaud, capitaine de Tara

Quand la baleine s’apprête à reprendre la mer…

Quand la baleine s’apprête à reprendre la mer…

Les dernières semaines avant la mise à l’eau sont toujours des moments d’intense activité. La phase finale du remontage n’est pas une chose facile car il faut souvent remodifier ou refaire  afin d’ajuster au mieux. Les soudeurs et métalliers terminent pour ainsi dire dans l’urgence certains travaux. Dans le bruit incessant des meuleuses, les aménagements prévus sur le pont sont implantés. Cela a été le cas plus précisément en début de semaine avec la mise en place du laboratoire humide et d’une grosse pompe péristaltique qui va servir au prélèvement de l’eau qui sera ensuite filtrée puis étudiée.

Nous avons hâte de mettre en route ce à quoi nous travaillons depuis de nombreuses semaines. La mise à l’eau est la fin d’une étape, la prochaine début juillet sera d’effectuer tous les réglages, tant au niveau du gréement que de ses nouvelles installations. Les essais seront évidemment réalisés en compagnie des scientifiques qui embarqueront à bord peu après la mise à l’eau.

Au fur et à mesure le bateau se transforme et l’apport de toute ces infrastructures  modifie la silhouette gracieuse de la goélette polaire mais nous immerge en même temps dans la vie de l’expédition qui devient plus en plus concrète. Il nous reste encore beaucoup de choses à organiser et à mettre en place avant notre départ mais à force de moyens et surtout d’énergie et de travail, les choses se transforment.

Parmi  les problèmes à régler, nous avions aussi le stockage des produits dangereux dont se servent les scientifiques pour réaliser leur études sur la biodiversité marine. Afin d’envisager toute les possibilités, nous nous sommes rapprochés de l’Ifremer, institut qui connaît bien ce genre de problèmes. Lors de ce déplacement à Brest, nous avons visité l’Atalante et y avons pris de précieux renseignements. En compagnie de Sébastian Dupont chargé du chantier, nous avons pu discuter des différents moyens de stockages pour les produits dangereux comme par exemple les armoires spécialement prévues a cet effet mais qu’il nous faut adapter, les bateaux concernés étant de taille supérieure à Tara.

Le navire, devenu plate forme de travail pour les scientifiques reste avant tout une base itinérante à la rencontre de notre monde, à la découverte du monde des océans et de sa diversité. 
La semaine prochaine  le treuil va être installé avant la mise a l’eau et grâce à cette technologie, des données d’une valeur inestimable pour le recherche sur la trop rapide évolution de notre monde.

Hervé Bourmaud, capitaine de Tara

J-15 avant la mise à l’eau

J -15 avant la mise à l’eau

La mise à l’eau de Tara est programmée le 6 juillet. Il reste, en quinze jours, de nombreux détails à vérifier. Les aménagements, au fur et à mesure, remplissent les espaces vides qui avaient été démontés pour la totale réfection du navire et redonnent par là même une vie au bateau. La semaine dernière a été marquée par l’installation du groupe électrogène arrière consacré à la marche du treuil océanographique mais aussi à la production électrique du bord.

Un air d’aventure commence réellement à se ressentir autour de Tara avec entre autres,  l’implantation sur le côté tribord du bateau, d’une grosse pompe de relevage d’eau de mer destinée à la filtration pour la science. Un  laboratoire humide a été également mis en place sur la plage arrière du Tara, il va servir à traiter, filtrer, analyser le monde de la vie unicellulaire des océans. D’une masse assez imposante, il modifie pour la bonne cause la silhouette gracieuse de la goélette polaire.
L’équipe travaille avec acharnement à remettre en place les pièces de ce puzzle géant. Les soudeurs terminent les dernières soudures sur la coque. La priorité est mise sur les œuvres vives du navire et sur le réaménagement intérieur afin de pouvoir reprendre notre vie à bord une fois le bateau à l’eau, après 4 longs mois de chantier.

Une importante conférence de presse ainsi qu’une réunion de coordination avec les chefs de projet des différents laboratoires se sont déroulées à Paris la semaine dernière. En plus de l’annonce officielle au grand public de l’expédition, ces rencontres ont permis à l’équipe de Tara Oceans de régler les derniers réglages de l’installation du matériel science à bord. Le programme des différentes sorties en mer a été établi, ces dernières vont servir au cours du mois de juillet et août à nous entrainer et à peaufiner les réglages tant au niveau du matériel que de la bonne marche du navire. Tout l’équipage est impatient de reprendre la mer et de voir se concrétiser le résultat de centaines d’heures de travail d’une équipe motivée par ce projet exceptionnel.

Hervé Bourmaud, capitaine de Tara

Le bateau a 20 ans

Ce mois-ci la goélette fête ses vingt ans. C’est l’occasion de mettre en ligne plusieurs témoignages des personnalités qui ont marqué ce bateau.

Le premier est celui de Michel Franco, ingénieur concepteur d’Antarctica en 1988

” Antarctica, vaste programme: je l’avais dans la tête depuis ma première navigation en Antarctique en 1983 sur Graham: un sloop voilier en acier de 12 mètres conçu pour aller au Groenland en été et que nous avions modifié pour assurer notre autonomie et notre sécurité dans les glaces. À l’époque, nous (nous = Philippe Cardis, Christian de Marliave, Luc Fréjacques, Henri Rossier, et Olivier Carré) ignorions tout des navigations polaires. Il nous fallait juste aller voir. Nous n’avions que des connaissances livresques, notamment des magnifiques voyages de Jérôme Poncet, d’abord avec Janichon (10 mètres en bois moulé) et ensuite avec Sally (hivernage en baie Marguerite sur son fameux Damien) et les instructions nautiques anglaises: l’Antarctic Pilot.

Nous nous étions retrouvés coincés dans le pack dans Cristal Sound en péninsule Antarctique lors d’une tentative pour franchir le Gullet. Le vent avait tourné et les floes se mettaient en pression contre la côte et commençaient à nous coincer. Nous nous sommes dégagés in extremis.
J’ai compris à ce moment-là qu’une coque en forme de noyau d’olive serait une défense moderne et subtile pour échapper à la pression des glaces.

Ensuite les choses se sont enchaînées comme par magie. De cette expédition, nous avions rapporté un film (Pourquoi pas Graham, A2, qui a obtenu le prix spécial du jury au festival de La Plagne et un livre, Terre de Graham, Arthaud 1984) qui a reçu le prix de l’académie de Marine. Pas mal pour des montagnards!

L’année suivante, je rencontrais Jean-Louis Etienne à Chamonix chez des amis communs. L’année d’après (printemps 1986), il me demandait de l’assister pour sa marche solitaire au Pôle Nord.

En été 1986, au départ du BOC Chalenge, nous étions toute une équipe d’amis pour assister Titouan Lamazou dans les préparatifs de sa course autour du monde en solitaire. Nous avions loué la Jonque Elf (La Dame de Canton) lors du départ.
À bord, il y avait Jean-Louis Etienne, et aussi les architectes navals, Luc Bouvet et Olivier Petit. Après le départ, la soirée avait été arrosée et je me souviens avoir dessiné les premières esquisses du bordé du futur Antarctica, sous l’œil amusé des marins.
En 1987, nous (Christian de Marliave, Jean-Louis Etienne et Bernard Prud’homme) rallions le Pôle Nord Magnétique avec 16 adolescents.
Pendant l’été 1987, Jean-Louis Etienne m’annonçait qu’il avait un projet ambitieux et qu’il aurait besoin de moi. Je partais alors recharger mes batteries dans le Sahara algérien avec Christian de Marliave pendant 2 mois. À mon retour, Jean-Louis Etienne m’annonçait son projet de traversée de l’Antarctique en traîneau à chiens avec Will Steger. Tout naturellement le Voilier Polaire s’inscrivait dans ce projet: je me souviens encore de Jean-Louis me disant: “OK, tu t’occupes du bateau.” Ce qui fut fait.

Bien longtemps après, je me souviens également avoir lu dans le livre de bord légué par Sir Peter Blake, qu’il s’était trouvé au voisinage d’un cyclone et qu’il ne l’avait pas mis en fuite mais qu’il était entré dedans et avait trouvé le comportement de Seamaster incroyable dans le gros temps.

Je suis resté à bord de la construction jusqu’à la fin de la première navigation en Antarctique ! (16 mois).

À bord et avant de partir autour du monde, j’ai rencontré Jean Collet, Gildas Flahault, Thierry Braud, entre autres… que des gens de valeur que je vois encore aujourd’hui.”

Pas de relâche…

Pas de relâche…

Une odeur de bois fraîchement coupé envahit la bibliothèque et la salle de communication. Dans le bruit des scies sauteuses Baptiste et Stéphane découpent les planches de bois qui vont servir à réaliser les aménagements. C’est un minutieux et long travail de menuiserie qui redonne une âme à ces parties du bateau.

Dans toutes les cales de Tara, l’équipage travaille d’arrache pied à remonter les différents circuits et autres installations. Plongé dans les entrailles du bateau à passer des câbles et des durites, chacun apprend à mieux connaître les particularités de ce bateau hors norme.  Nous savons que le temps nous est compté pour réaliser la mise en route de Tara. En effet il doit réaliser pendant l’été des essais au large de Lorient pour mettre en place et tester le matériel scientifique embarqué ainsi que les protocoles. Mais l’énergie et l’enthousiasme de l’équipe comptent pour beaucoup dans la réalisation de ce chantier aux allures de défi.

Pour des raisons évidentes dues à la consommation électrique des appareils  scientifiques ainsi que de celle propre au bord, l’électricité est un point important. Pour nous aider dans ce travail, Herve Legoff, détaché par le CNRS, qui a déjà réalisé à bord une partie de l’hivernage sur l’océan Arctique, va nous aider à mettre en place les besoins en électricité que demandent les différents capteurs et appareils dédiés à la science. Tout est scrupuleusement étudié et les informations, analysées puis mises en œuvre, fusent de toutes parts. Tout se construit dans un souci non seulement de précision mais surtout d’efficacité.

La semaine dernière a d’ailleurs été l’occasion de rencontrer des élèves de BTS venus pour réaliser leur projet de fin d’étude qui portait sur l’implantation de panneaux solaire et du système éolien à bord de Tara. Durant deux jours, ils ont pu prendre des mesures sur la production électrique du bord grâce aux énergies renouvelables.

Une autre visite nous a fait plaisir. En effet, Grant Redvers, chef d’expédition de Tara Arctic, de passage en France à l’occasion de la sortie de son livre sur l’expédition arctique, est venu nous rendre visite à Lorient sur le chantier. Et enfin, dans cette semaine bien chargée, nous pouvons signaler avec plaisir l’installation  de l’exposition Tara à Lorient sur le site de la Cité de la voile « Eric Tabarly ».

Le week-end prochain, la « baleine » fêtera ses 20 printemps mais il n’y paraît plus maintenant et Tara s’apprête dans quelques semaines à reprendre sa route après une véritable remise à neuf.

Hervé Bourmaud, capitaine de Tara

Tara change de place

Tara change de place

Lundi matin, la grue de levage du port de pêche vient soulever les 110 tonnes de Tara, pour aller, après une savante manœuvre, se mettre devant la « cathédrale » à deux pas des chantiers Timolor. Le bateau est calé sur les tins par les grutiers de la zone technique, les quilles remontées. Tara est positionné plus bas qu’auparavant, et afin d’assurer sa stabilité, quatre épontilles sont placées de chaque côté du bateau.

Tara semble petit comparé aux volumes incroyables du bâtiment surnommé «la cathédrale». Héritage du passé de la construction maritime française, ce bâtiment a vu de nombreux bateaux se construire. A l’intérieur, sur les murs emprunts d’histoire, les noms des unités réalisées dans ces murs sont inscrits en lettres érodées par le temps.

Une fois le bateau calé, le travail reprend à bord. Après la fin des soudures dans certaines parties du bateau, il est temps de remonter les aménagements et les installations électriques ainsi que les groupes électrogènes. Ce n’est pas la partie la plus facile car il faut souvent réadapter, modifier. En même temps, avec les beaux jours de juin, nous commençons à préparer les peintures extérieures et celles du pont. Une attention particulière va être mise pour le pont avec une bonne peinture antidérapante faite avec un mélange de peinture et de sable calibré.

A l’intérieur aussi, les travaux vont bon train. Dans la bibliothèque le plancher a été refait et la salle de communication va être réaménagée. En navigation, cet endroit du bateau est un point névralgique pour la marche du navire car c’est non seulement le lieu de la communication avec le monde mais aussi le lieu de centralisation des données scientifiques. De nouveaux aménagements vont  permettre aux équipes de cameramen et de journalistes de pouvoir monter des sujets à bord afin qu’ils soient envoyés pour diffusion. Pour garder cette pièce, où se trouve beaucoup de matériel informatique, à bonne température, un système de forçage de l’air va être  mis en place.

Petit à petit, Tara reprend ses allures de voilier d’expédition. Comme lors des 3 chantiers précédents, c’est une course contre le temps qui vient de s’engager pour être prêt pour les essais prévus à la mi juillet.
Daniel et Jean-Luc connaissent bien ce genre de défi puisque cela fait de nombreuses fois qu’ils travaillent à mettre en œuvre les tâches des soudeurs et des métalliers de la société Timolor à bord de Tara lors de ses arrêts techniques. Pour eux, ce sera le dernier chantier car après plus de trente ans de service dans l’industrie de la construction navale, l’heure de la retraite est arrivée. Merci à eux pour le travail qu’ils ont réalisé à bord. Malgré les conditions parfois difficiles, leur gentillesse et leur sourire ont toujours été de mise.

Hervé Bourmaud, capitaine de Tara

Une affaire d’isolation

Une affaire d’isolation…

Tara, en tant que navire polaire, est fortement isolé.
Etudié pour résister à la forte pression des glaces et au froid extrême, une attention particulière a été mise, lors de sa construction, dans l’isolation du pont et des bordés. Les épaisseurs des isolants sous le pont sont de l’ordre de 60 cm et celle des bordés, sont un exemple de moyens mis en œuvre pour pouvoir résister aux températures polaires.

Mais au bout de vingt ans de bons et loyaux services, certaines parties en particulier dans le local atelier, la machine et la bibliothèque, étaient un peu abîmées, rendant de ce fait, l’isolation moins efficace.
La société Breizh isolation, spécialisée dans le montage de ce genre de matériaux s’est donc attelée à la tâche afin de mettre en place une isolation neuve. Il a fallu dans un premier temps retirer l’ancienne isolation, travail long et fastidieux car les ouvriers se sont confrontés à l’impossibilité d’enlever certains aménagements ainsi qu’au passage de nombreux câbles dans certaines parties du bateau.
Puis ensuite, il a fallu pré-découper en atelier les grandes plaques d’isolation avant de les mettre en place à bord, et enfin, fignoler en mettant des raccords et en renforçant certaines parties dans le local atelier à l’aide de fines plaques d’aluminium.

Pour l’atelier, une très forte isolation thermique a été posée, afin de permettre de conserver une bonne température. Pour le local machine, il y avait une contrainte importante à respecter, celle de l’isolation phonique de la salle des moteurs principaux afin d’éviter les bruits importants dans le grand carré quand le navire, faute de vent, doit marcher au moteur. L’isolation phonique se fait à l’aide de feuilles de plomb, qui absorbent le bruit, elles sont enserrées entre deux couches d’isolant thermique. De la même manière, la refonte de la cuve journalière qui est en dessous de la bibliothèque, nous a permis de renforcer l’isolation phonique de cet endroit en relation avec la machine.

L’isolation thermique des échappements, fatiguée par les fortes températures auxquelles elle est soumise, a elle aussi été changée. Cela va également réduire la dissipation de la chaleur dans les aménagements.

Un des plus gros souci auquel nous allons être confrontés lors de la première année d’expédition, va être de lutter cette fois-ci contre la chaleur puisque nous allons passer par les zones les plus chaudes du Golfe avec entre autres, le passage de la Mer Rouge  (t° de l’eau de 30°C/air 50°C). Il nous faudra donc trouver des systèmes pour conserver une température acceptable à l’intérieur du bateau, surtout avec le nombre important d’appareils scientifiques sensibles à la chaleur. Pour ceux-ci, plusieurs moyens vont être mis en place pour forcer la circulation de l’air dans le navire, et réduire ainsi l’effet de serre des grands plexis du carré, avec, par exemple, la pose de bâches à propriété isolante. Vont également être posés, des aérateurs amovibles faits en tissu et réalisés par l’association d’aide à l’insertion par le travail « Dé à coudre » de Lorient.

Hervé Bourmaud, capitaine de Tara

Vie de Chantier

Vie de chantier

L’arrêt technique d’un navire, sur une aire de carénage, implique un changement dans le rythme de nos vies de marins. Habitués à l’univers des partances, des ports, du bruit de l’eau sur la coque et du vent qui court sur le dos de la mer, ces périodes de préparation sont des moments où l’on pose le sac à terre, reprenant une vie de terriens.

Les journées de chantier se ressemblent, mais chaque jour est un pas vers la  remise à l’eau et le travail à bord de Tara est très varié. Tous les jours dans un univers de bruit et de poussière, le bateau se réaménage et se reconstruit, se modifie grâce à la complémentarité des compétences des différents intervenants et de l’équipage.

Pour certains membres de l’équipage cela fait deux, voir trois chantiers auxquels ils participent. Pour eux, le bateau n’a plus de secret et ils en connaissent les moindres recoins. Bateau hors du commun, Tara est avant tout une passion et demande beaucoup de persévérance. Grâce à  Dave, Yoann et Baptiste, les plus anciens à bord, le travail avance vite. Le chantier est aussi un partage des expériences  avec les nouveaux arrivants de l’équipe.

En tant que capitaine, mon rôle est avant tout de coordonner le chantier et les journées sont parfois trop courtes, il faut souvent courir, téléphoner  pour organiser le travail, faire les commandes et mettre en place avec l’aide des dessinateurs, le cahier des charges. Le dessin des  plans  des nouveaux systèmes ou installations que nous sommes en train de mettre en place appelle une attention particulière. En effet, il faut les faire approuver à la Société de Classification ainsi qu’aux Affaires Maritimes. Les démarches administratives demandent elles aussi beaucoup de temps et je suis secondé dans cette tâche par  Mathilde et François. Rencontré par un heureux hasard, nous allons prochainement accueillir Michael, marin néo-zélandais.

Tara est un navire qui ne peut laisser indifférent de part sa conception et de part sa vocation environnementale et l’on y apprend beaucoup. Nous aurons bientôt le plaisir de voir les fruits du travail réalisé afin de concrétiser le programme de « Tara Océans ».

Hervé Bourmaud, capitaine de Tara

Un tournant dans le chantier

Un tournant dans le chantier…

Dans cette course contre la montre que nous avons engagée, chaque semaine compte et apporte son lot de mauvaises surprises ou de satisfactions. La préparation de Tara à ses nouvelles fonctions de navire océanographique bat son plein. Nous sommes en phase de remontage, avec la mise en place du groupe électrogène de secours en cale avant. Ces moteurs nouvelle génération, moins polluants, vont remplacer les anciens. Leur faible encombrement nous fait gagner une place non négligeable, chaque espace étant exploité afin de stocker les nombreux échantillonnages collectés durant notre prochaine expédition, Tara Oceans.
De plus, ces groupes électrogènes auxiliaires nous permettent la production d’électricité en alternance avec les énergies renouvelables.

La mise en place de la mature de Tara est terminée. En effet, le rode d’étai et l’enrouleur, contrôlés et remis à neuf en usine de fabrication, sont maintenant remontés. Le rode étant le câble qui relie la tête de mât d’avant à l’étrave, il est d’une importance vitale car il gère tout l’inclinaison longitudinale du gréement et mérite donc une attention particulière. Sa mise en place n’a pas été simple vu ses dimensions: il mesure dans sa longueur environ 28 mètres et ce, d’une même pièce. Il a été monté à l’aide de drisses et durant cette manœuvre, la circulation a été momentanément stoppée au portail de la base technique de Keroman.

Pendant ce temps, inlassablement, les soudeurs et les métalliers de l’entreprise  Timolor coupent, découpent, remplacent et mettent en place certaines infrastructures destinées au matériel des scientifiques.
Cette semaine a été aussi marquée par la visite d’ Eric Karsenti, directeur scientifique du projet, accompagné par Romain Troublé, directeur des opérations de Tara. Leur venue à bord a été l’occasion de mesurer l’avancement des travaux et de finaliser certains projets en cours. Autres nouveaux à bord, deux chefs mécaniciens venus prêter main forte à l’équipe du chantier.

Hervé Bourmaud, capitaine de Tara

Nouvelles étapes : inspection des puits de dérive et réaménagement intérieur

Nouvelles étapes : inspection des puits de dérive et réaménagement intérieur

L’élévateur vient prendre délicatement les 130 tonnes de Tara et doucement le soulève de quelques mètres afin de permettre la descente des deux dérives. Puis, le bateau est calé en position haute à l’aide de lourds morceaux de bois appelé tin. Cette manœuvre va nous permettre de vérifier les intérieurs des puits de dérive afin de repasser une peinture qui aidera  à la protection de ces parties peu accessibles.

À l’aide d’un petit lapidaire, tour à tour, François, Mathilde, Yoann et Baptiste vont se relayer pour réaliser ce travail. Bloqués dans le petit espace du puit de dérive, armés de masques et de lunettes, ils poncent l’aluminium afin de rendre la surface propre pour pouvoir mettre de la peinture qui va éviter la corrosion. Un extracteur d’air est mis en place afin de rendre les conditions de travail un peu moins pénibles.

Dans le brouhaha de la matière travaillée par les machines et les coups de marteaux, Guénael et Christophe de la société Breiz isolation sculptent avec précision des plaques d’isolation sur les parois mises à nu de la salle des machines et de l’atelier. Travail minutieux qui demande beaucoup de patience car, l’isolation phonique et thermique à bord du navire, amené à naviguer dans les conditions les plus extrêmes de la planète, est vitale.

Depuis 20 ans, beaucoup de progrès ont été réalisés dans ce domaine permettant de réaliser de grosses économies d’énergie dans le milieu de la construction et du bâtiment. Les mêmes techniques, avec les normes maritimes, sont appliquées actuellement a bord de Tara, réduisant du même coup pour une même performance l’épaisseur des plaques d’isolation. Cela permet aussi de disposer d’espaces de rangement supplémentaires.

Le rythme du chantier est toujours  soutenu, et nous passons maintenant à une autre étape, celle du réaménagement intérieur. Les discussions, puis les plans dessinés, laissent apparaîtrent la nouvelle conception du navire qui répond à la pratique de la recherche scientifique de l’expédition Tara Oceans. Déjà, nous avons hâte de voir notre « baleine » prête à reprendre la mer.

Interview d’Etienne Bourgois

Etienne Bourgois, directeur de Tara Expéditions était sur Tara lorsque le bateau est rentré dans Paris ce matin, sous le soleil.

Comment s’est passé cette navigation entre Rouen et Paris ?

C’était une sorte de croisière immobile avec une impression très curieuse de voir des arbres, des maisons, des voitures à travers les hublots de Tara ! On est d’avantage habitué à voir la banquise ou la mer sur ce bateau.

Quand nous sommes passés devant le chantier où le bateau a été construit à Villeneuve-la-Garenne, j’ai eu au téléphone, Jean Collet qui était le premier capitaine du bateau à l’époque d’Antarctica. C’était très émouvant.

Qu’avez-vous ressenti quand vous êtes rentré dans Paris ?

Il y avait beaucoup d’excitation. Il est très important que Tara rende compte de l’expédition qu’il a menée en Arctique. C’est pourquoi nous sommes là.

La venue du bateau, avec pour la première fois une grande exposition*, fait partie aussi de notre mission de communication. Ainsi de plus en plus de monde prend conscience de la réalité des changements climatiques. Cet été en Arctique, les températures étaient encore très élevées. Notre équilibre global est gravement menacé.

Nous ne voulons pas avec Tara faire de catastrophisme, mais nous voulons alerter, sensibiliser, agir.

Pendant deux mois, nous allons sensibiliser, grâce à l’exposition « Tara, voyage au cœur de la machine climatique »*. Nous voulons sensibiliser notamment les enfants. L’exposition leur sera réservée le mardi.

Un livre « Tara, 500 jours de dérive arctique », de Michèle Aulagnon et de Francis Latreille, sort chez Gallimard cette semaine.
Par la suite, j’ai hâte que Tara reparte en expédition, que le bateau reparte au travail .

Allez-vous profiter de la présence de Tara à Paris, pour faire des travaux techniques spécifiques ?

Oui nous allons changer entièrement le gréement courant. Nous allons revoir toutes les poulies et manilles. Nous allons travailler aussi sur les réducteurs qui n’ont jamais été démontés. Et un safran sera radiographié.
Avant cela Tara sera remâté mercredi après-midi. Chacun des deux mâts pèse deux tonnes. Cela va être une grosse opération.

* Exposition « Tara, voyage au cœur de la machine climatique »
Ouverte tous les jours de 10 h à 18h, sauf le lundi matin et mardi toute la journée
Billet à 5 €, gratuit pour les moins de 12 ans

Bilan de trois semaines de navigation le long des côtes atlantiques

Tara, au cours de ces trois semaines de navigation le long des côtes atlantiques, a laissé dans son  sillage, bon nombre de souvenirs et de rencontres au gré des escales durant lesquelles s’installait notre chapiteau.

De La Rochelle à Brest en passant par Camaret et les îles du Ponant telles que Hoedic et Yeu, Tara a pu être visité par le public, même si quelques fois compte tenu de la foule, cela n’a pas été possible. En tout, près de 2 200 visiteurs ont été guidés par groupe par des membres de l’équipage dans  le ventre de la baleine.

Les visiteurs sont toujours impressionnés par les importants volumes de ce navire peu ordinaire ainsi que par  ses dimensions peu communes et  sa forme ronde. Les visiteurs ont pu poser des questions sur l’expédition Tara Arctic mais aussi sur les caractéristiques techniques de notre chère goélette. Les discussions se sont aussi tournées sur les sujets très actuels du  réchauffement climatique et de l’environnement. Tara est donc devenu une plate forme mobile d ‘échange et de discussion sur le monde qui nous entoure, quoi de mieux pour ce navire qui a servi de base polaire pendant 16 mois à l’écoute de notre planète.

Au delà de la présentation du film à chaque escale, ces moment ont été aussi le moyen de rencontrer les amis du Tara, des gens qui, de prêt ou de loin, ont fait l’histoire de ce navire.

Des grands moments d’émotion ont ainsi jalonné notre route. Le passage à Camaret , où le bateau a laissé une empreinte indélébile restera un des moments forts de ce mois de juillet. Sans parler des vieux gréements que nous avons eus l’occasion de côtoyer durant notre séjour à Brest et avec qui nous avons pus tirer quelques bords en rejoignant Douarnenez.

Les acrobates, les musiciens ont quant à eux pu donner à l’Ile d’Yeu libre cours à leur imagination avec Tara comme scène de spectacle, lui réservant un accueil on ne peut plus chaleureux.

Pour le mois d’août, le bateau, après avoir rechargé le treuil océanographique et ses 3 000 mètres de câble, partira de Lorient pour rejoindre la Méditerranée  par le détroit de Gibraltar. Il réalisera alors au début du mois de septembre des essais de sondage en dynamique en baie de Villefranche.

Tara aura l’occasion de faire ensuite escale dans les ports de la grande bleue. (Monaco, Hyères, les Embiez, Marseille pour rejoindre ensuite Barcelone)

Hervé Bourmaud, capitaine de Tara

Dérive vers l’Est

Position : Dérive par 80° 44′ 5948″ N – 145° 16′ 5991″ E – 0.2 noeuds
Vent : 15 noeuds
Mer : packs de glace consolidés avec des bras de mer
Visibilité : moyenne, humidité importante
Jour : 5h-20h
Température de l’air : – 0°C
Température de l’eau : -1°C

Journée avec un ciel gris, température douce (0°) et un taux humidité important entraînant la formation d’un centimètre de givre sur la face « au vent » du gréement. La glace autour de nous est peu épaisse avec dans la soirée d’hier la formation d’un grand bras de mer libre sur notre tribord. Pas question dans ces conditions de descendre sur la banquise ! Notre dérive vers l’est continue à une vitesse de 0,2 nœud en moyenne (370 mètres/heure).

A titre de comparaison, Nansen avec son bateau le Fram, relevait le 20 septembre 1893, sa position par 77°44 nord, n’ayant jamais progressé vers le nord durant le premier mois de sa dérive !
Nous continuons à préparer Tara pour l’hiver. Sur le pont les poulies, les écoutes, les drisses non nécessaires ont été enlevées, les winchs protégés.
Aucun animal n’a été vu ces deux derniers jours.

Denys