De retour en Méditerranée, Tara traque la pollution des fleuves

Tara est de retour pour étudier le plastique en Méditerranée ! L’intérêt de la Fondation Tara Océan pour le plastique n’est pas nouvelle, et elle est pleinement justifiée. Le problème est devenu si important que l’on parle désormais volontiers de « continent » pour qualifier les milliards de fragments de plastique disséminés dans les océans. Cinq ans après sa première expédition entièrement dédiée à la pollution en mer, les recherches se poursuivent. Non, on ne sait pas tout du comportement du plastique et de son impact sur la biodiversité marine.

2014 : évaluer le stock de plastique et étudier sa relation avec le vivant

Voilà déjà presque dix ans que les scientifiques de Tara s’intéressent au problème du plastique en mer : après avoir constaté que ce dernier se trouvait absolument partout, l’expédition Tara Méditerranée en 2014 a permis de révéler que les microplastiques y sont quatre fois plus concentrés que dans le gyre du Pacifique Nord. Les scientifiques ont également étudié la vie associée à ces minuscules fragments.

Aujourd’hui, ils définissent volontiers le plastique comme « un nouvel écosystème », car « des microorganismes minoritaires dans la colonne d’eau ont trouvé un nouvel habitat, où ils se sentent particulièrement bien et donc prolifèrent », explique Jean-François Ghiglione, écotoxicologue au CNRS et directeur scientifique de la nouvelle Mission microplastiques 2019.

2019_07_28_Hoedic_Huitre-plastique©Lucas_Blijdorp_Fondation_Tara_OceanMorceau de polystyrène retrouvé dans une huître © Lucas Blijdorp / Fondation Tara Océan

2019 : étudier les flux de plastique pour lutter contre leur dispersion

Forte de ces premiers travaux de quantification et de qualification des microplastiques en Méditerranée, la goélette est de retour dans cette mer semi-fermée si particulière. Elle navigue en mer bien sûr, mais surtout, elle remonte trois grands fleuves prenant leur source en Espagne (Èbre), en Italie (Tibre) et en France (Rhône), mais ayant tous pour destination finale la Méditerranée. La nouvelle Mission microplastiques 2019 de la Fondation Tara Océan est motivée par le fait que 80 % du plastique en mer provient des continents et que les microplastiques représentent 60 à 80 % du plastique présent dans les fleuves.

DCIM101MEDIADJI_0007.JPGPrélèvement de microorganismes et microplastiques dans l’Èbre (Espagne) avec un filet Manta © François Aurat / Fondation Tara Océan

Étant donné la gravité du problème et l’état balbutiant des travaux sur le sujet, l’urgence est d’autant plus pressante. « Le problème du plastique n’a aucune solution en mer. Ce qu’il faut à présent, c’est comprendre les sources que sont les fleuves et caractériser l’originalité de chacun d’entre eux », ajoute Jean-François Ghiglione.

Les scientifiques impliqués dans la mission effectuent des prélèvements d’eau, de microplastiques et de plancton, en mer, dans les estuaires, ainsi qu’à différents endroits stratégiques des fleuves pour évaluer l’impact des grandes villes.

« Nous allons également nous intéresser aux microorganismes vivant sur ces déchets, ainsi qu’à d’autres organismes comme les moules, les huîtres, les oursins et les bars afin de comprendre la bioaccumulation des polluants attachés aux plastiques ». À ces mesures viendra se greffer une modélisation à l’échelle du bassin méditerranéen, permettant de décrire et de comparer les influences de ces trois fleuves sur les apports de plastique en Méditerranée.

Margaux Gaubert, journaliste

Des universitaires chinois de passage sur Tara

À Sanya, ont embarqué deux chercheurs chinois, censés participer aux prélèvements prévus par Tara autour de l’île de Hainan. Malheureusement, les nouveaux arrivants – comme les Taranautes – n’ont pas pu mettre la tête sous l’eau, n’ayant pas obtenu à temps les autorisations locales. Mais leur présence à bord, même sans science, a été l’occasion d’échanger, et de poser les bases d’une coopération future entre Tara et la Chine.

Les Taranautes espéraient qu’avec les renforts locaux arriveraient de bonnes nouvelles. Les autorisations manquantes, par exemple. Mais l’arrivée à bord des deux scientifiques chinois n’a pas suffi à accélérer la procédure d’obtention des permis régionaux, indispensables à l’échantillonnage autour de l’île de Hainan.

Huang Xueyong, maître de conférence, et Chen Biao, doctorant en biogéographie, ont été désignés par l’université de Guangxi pour prêter main forte au capitaine Samuel Audrain lors des démarches administratives, et sous l’eau, aux scientifiques, pendant les plongées. Si ces deux missions n’ont malheureusement pas pu être remplies, les deux chercheurs garderont néanmoins un excellent souvenir de leur passage sur la goélette.

Huang : « C’est la première fois que je mets le pied sur un bateau comme Tara. En Chine, nous avons des navires océanographiques, mais ils sont beaucoup plus petits, et surtout ils n’ont pas de voiles ! On a été très bien accueilli et on a beaucoup échangé avec les scientifiques. J’ai pu découvrir ce que faisaient les uns et les autres, leurs spécialités. J’ai appris pas mal de choses, ça donne des idées ! »

Chen : « Je me suis immédiatement senti comme chez moi. Tout le monde a été très sympathique, et la cuisine de Marion est excellente ! Peut-être même meilleure que chez moi… Si Tara avait à nouveau besoin de nous, nous reviendrions sans la moindre hésitation ! »
12.Photo_carambar_enfants@Agathe_Roullin Huang Xueyong et Chen Biao à bord de Tara avec l’équipage © Agathe Roullin / Tara Expeditions Foundation

 

Pourquoi avez-vous choisi de faire de la science ?

Chen : « J’ai grandi près de l’eau, j’adore l’océan. Il est indispensable à notre équilibre et à notre bonheur, c’est lui qui remplit nos assiettes. Tout le monde ne connaît pas l’océan, mais on en a tous besoin. C’est pour ça qu’il faut éduquer les gens par la science, pour protéger notre océan. Depuis quelques années, le gouvernement chinois essaye vraiment de faire attention, notamment avec la création de zones protégées. Mais tout ça prend du temps. »

Huang : « Moi c’est pour ça que j’ai eu envie d’enseigner à l’université : pour transmettre mes connaissances tout en faisant de la recherche pour préserver l’océan. Ça avait du sens. Peu de personnes connaissent vraiment ce qu’il y a sous la surface et sont capables de l’exploiter de façon durable. L’enjeu, c’est de leur donner des clés pour apprendre. Et je sais que c’est aussi l’ambition de Tara, éduquer et sensibiliser le grand public. »

Avez-vous déjà visité les trois sites ciblés ici par Tara ?

Chen : « Seulement le premier, dans la baie de Sanya. On y a plongé pour étudier l’écosystème corallien. C’est difficile d’évaluer l’état de santé des coraux là-bas, car il y a beaucoup de passage : c’est une zone ouverte sur la mer, par laquelle transitent de nombreux bateaux de plaisance et de pêche… Mais forcément, le corail se trouve impacté par cette activité. De plus, en été, il fait trop chaud ici. Le corail ne peut pas forcément encaisser ces variations climatiques et commence à blanchir. »

Et sur la question des permis ?

Chen : « Il y a eu des erreurs administratives, quelques fausses routes. Les sites ciblés se trouvaient sur des zones militaires, ce qui a compliqué la chose, car il fallait aussi obtenir l’autorisation de l’armée. On a réussi à avoir le permis national, mais on a manqué de temps pour décrocher le feu vert au niveau local. Si Tara avait pu rester encore un peu, je suis certain que nous aurions fini par avoir de bonnes nouvelles. »

Agathe Roullin

Vidéo : Shikine, laboratoire de l’acidification de l’Océan

Etudié depuis les années 90, le concept d’acidification des océans est assez récent. Le CO2 dégagé par les activités humaines acidifie les océans et impacte la croissance des coraux comme celle des organismes calcifiés.

Aux abords de l’île de Shikine, au Japon, les scientifiques Taranautes ont pu plonger sur un site naturellement acidifié en raison des émissions sous-marines et volcaniques de CO2. Les données collectées devraient donc les aider à mieux comprendre ce qui se joue sous la surface.

© Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expeditions

Un laboratoire naturel nippon

Le leg scientifique japonais a débuté depuis peu. La goélette longera la côte nippone vers le sud, en quête d’indices sur l’état de santé des coraux. Au sud de la Baie de Tokyo, chaque site étudié réunit les caractéristiques de l’Océan de demain. Les scientifiques vont y étudier parallèlement les effets des changements de températures et l’augmentation de l’acidité (pH) de l’eau sur les écosystèmes marins.

Sous la surface, le concept de « changement climatique » prend tout son sens. Ce grand bouleversement impacte les coraux de manière extrêmement visible. Les deux paramètres qui impactent aujourd’hui particulièrement la santé du corail sont le réchauffement et l’acidification de l’océan.

 

 

Tara_a_Shikine_credit_Francois_Aurat-0009Tara à Shikine pour étudier les effets de l’acidification sur le corail. © François Aurat / Fondation Tara Expéditions

 

Réchauffement et blanchissement
Pour comprendre ce qui se joue ici, il faut expliquer ce qu’est le corail… cet animal qui, de loin, ressemble à un caillou. Rapprochons-nous pour l’observer à la loupe. Le corail est un animal à part, une sorte de petite méduse inversée, appelé « polype », qui bâtit son squelette à l’extérieur de son organisme. Sa particularité réside aussi dans le fait qu’il ne parvient pas à se nourrir tout seul. Le corail a besoin d’une micro-algue pour puiser son énergie : la zooxanthelle. En utilisant la photosynthèse*, cette algue lui apporte les nutriments nécessaires à sa survie. Les scientifiques parlent de « symbiose » pour évoquer cette collaboration entre algue et corail.

Mais leur mariage est fragile. Une hausse de température de l’océan, de seulement 1°C, peut entraîner la mort d’un récif en quelques jours. Stressés par la chaleur, coraux et algues signent leur divorce. Les coraux perdent leurs micro-algues. A moins que ce ne soit les coraux qui chassent les algues. Les chercheurs s’interrogent encore sur ce processus. Privés d’algues et donc de nutriments, les coraux blanchissent et dépérissent. On parle alors de « blanchissement ».

 

_15A3862Shikine, -7 mètres. © Nicolas Floch / Fondation Tara Expéditions

 

CO2 et acidification
L’acidification représente l’autre menace majeure. Il s’agit d’un concept assez récent, puisque les premières recherches sur le sujet datent seulement des années 90. Le CO2 dégagé par les activités humaines acidifie les océans et impact la croissance des coraux. La santé des récifs s’avère menacée.

Sylvain Agostini, coordinateur scientifique au Japon, explique : « Il existe seulement quelques sites comme celui de Shikine au Japon, comme en Italie ou en Papouasie Nouvelle Guinée. Le site de Shikine  se situe sur une zone volcanique. Le magma qui brûle sous la croute terrestre dégage du CO2 et forme des bulles qui s’échappent des fonds marins. La zone est donc naturellement acidifiée ! En général, les scientifiques travaillent sur la question de l’acidification en aquarium sur seulement quelques espèces. A Shikine, c’est tout l’écosystème qui est baigné dans cette eau acidifiée depuis plusieurs générations. »

En plongeant dans les eaux fraîches de Shikine, les Taranautes effectueront un bond dans le temps. L’acidification du site choisi est telle, qu’elle correspond aux estimations prévues en 2100. Pour les chercheurs embarqués, cette zone à fort potentiel scientifique constitue un véritable laboratoire naturel sous-marin.

 

_15A3278Maggy Nugues effectue le transect corail-algue. © Nicolas Floch / Fondation Tara Expéditions 

Noëlie Pansiot

Photosynthèse* : processus bioénergétique qui permet aux plantes et aux algues de synthétiser de la matière organique en utilisant la lumière du soleil.

Visite historique à Hiroshima

A l’occasion de l’escale de la goélette à Onomichi, les Taranautes ont pu quitter le bateau quelques heures pour se rendre au Musée du Mémorial pour la paix, à Hiroshima. Cette visite historique a marqué les esprits.

Le 6 et 9 août 1945, les villes d’Hiroshima et de Nagasaki étaient les cibles de bombardements atomiques orchestrés par les Etats-Unis, lors de la Seconde Guerre mondiale. L’explosion de la première bombe atomique a rasé la ville : 75 000 personnes sont mortes sur le coup.

 

« 85000 litres pour la science. »

Voilà un mois et demi que j’ai embarqué sur Tara à Wallis, la destination la plus lointaine de Paris d’où je suis partie.

[Après avoir complété sa thèse portant sur les données TARA Océans dans le laboratoire de Chris BOWLER à l’Ecole Normale Supérieure d’Ulm, Flora Vincent poursuit ses recherches grâce à une bourse attribuée par la Fondation de la Mer. Elle a pu embarquer pour la première fois à bord de TARA à Wallis pour échantillonner le plancton durant l’expédition TARA Pacific. Elle débarquera à Fukuoka - JAPON]

 

8-Scientist Flora Vincent shaking her 1,801 sample bottle of this leg of the expedition_Photo Credit Sarah Fretwell_0Q8A5357Flora Vincent, scientifique, secoue ses 1,801 prélevés lors de ce leg de l’expédition © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Je viens de terminer mes trois années de doctorat à l’Ecole Normale Supérieure d’Ulm dans le laboratoire de Chris BOWLER, où j’ai travaillé sur les données récoltées pendant l’expédition Tara Océans. Aussi incroyable que cela puisse paraître, on peut faire une thèse entière sur les données de Tara Océans et n’avoir jamais embarqué sur la goélette. Alors tout naturellement, quand Colomban de Vargas et Sarah Romac – responsables Plancton sur Tara Pacifique – m’ont proposé de monter à bord pour récolter du plancton entre Wallis et Fukuoka, j’ai sauté sur l’occasion.

Si la majorité des scientifiques à bord de Tara s’occupent d’analyser le corail, Guillaume – l’ingénieur de pont – et moi nous intéressons à tout ce qui se passe autour du corail. Quels sont les paramètres physico-chimiques de l’eau qui l’entoure, quels sont les micro-organismes invisibles à l’œil nu qui peuplent le récif, que font-ils et à quel point sont-ils différents de ceux que l’on trouve directement sur les coraux ou plus au large ? Quelle est l’influence d’une île et de ses habitants en plein milieu du Pacifique sur l’écosystème planctonique?

Concrètement notre travail scientifique se divise en deux temps. Il y a la phase dite ‘des îles’, où deux fois par jour je pars en zodiac collecter de l’eau de mer aux abords des récifs coralliens avec l’aide de l’équipage – souvent Julie, Nico, Martin et Jon – et lance une batterie d’analyses génétique, morphologique et physico-chimique une fois de retour sur Tara. J’ai eu la chance de prélever aux Tuvalus, aux Kiribati, à Chuuk, Guam et Ogasawara ; des endroits exceptionnels que je savais à peine placer sur une carte, malheureusement menacés par le changement climatique.

 

Guillame Bourdin Flora Vinent Sarah Fretwell 0Q8A1917Les scientifiques Guillaume Bourdin et Flora Vincent discutent des résultats des prélèvements nocturnes de plancton © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions 

 

Entre deux îles, il y a la phase dite ‘Océan’. Durant ces navigations en pleine mer, Guillaume et moi récoltons tous les jours l’eau directement pendant que le bateau avance, grâce à une série de filets, de pompes, et de tuyaux, que nous mettons à l’eau à des endroits d’intérêts bien précis avec l’aide des marins, que cela soit de jour ou de nuit, sous le soleil ou sous la pluie, avant de lancer toutes les manipulations qui permettent de récolter les micro-organismes présents dans l’eau.

Ces phases de terrain sont exaltantes; je sais que pour les 85000 litres d’eau de mer que nous avons récoltés en 2 mois à peine (sur 2 ans d’expédition !), des années de recherche et de découvertes inédites suivront. Tara permet de développer des approches et de répondre à des questions que seules une telle échelle d’échantillonnage et d’interdisciplinarité peuvent permettre. Si pour moi l’aventure à bord se termine bientôt, celle de Tara Pacifique ne fait que commencer.

Flora Vincent

TARA ACCOSTE A FUKUOKA : UNE PREMIERE POUR LA GOELETTE SCIENTIQUE ET POUR LE PUBLIC JAPONAIS

Communiqué de presse

C’est après de longues journées de rudes conditions de navigation que la goélette polaire française Tara a pu accoster dans le port de Fukuoka ce dimanche 19 février à 17 heures heure locale. Partis de Ogasawara le 15 février, leur dernier site de recherche, les scientifiques et marins à bord auront dû affronter un vent de face très soutenu, dans une mer particulièrement agitée, avant de rejoindre la ville de leur première escale ouverte au public, sur l’île de Kyushu, au sud de l’archipel.

 

Arrivee a Fukuoka Sarah Fretwell Fondation Tara ExpeditionsArrivée à Fukuoka © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Cette arrivée, très symbolique pour Tara, marque la fin d’une première campagne océanographique d’Est en Ouest de l’expédition TARA PACIFIC. Pendant ces 8 derniers mois et au cours des 30 000 kilomètres parcourus, les scientifiques ont ausculté les récifs coralliens et leur écosystème pour en comprendre la biodiversité, la richesse – jusqu’à son intimité génétique – et leur comportement face aux perturbations environnementales globales.

« Accueillir Tara au Japon pour moi est très émouvant » raconte le Pr Hiroyuki OGATA, le premier biologiste japonais de l’université de Kyoto à avoir embarqué en 2010 à bord de Tara lors de l’expédition TARA OCEANS, qui avait permis de repousser les frontières de la connaissance du monde planctonique et donné lieu à 50 publications dont 8 dans les revues Science et Nature. « Aujourd’hui, les universités de Kyoto, Tokyo, Tsukuba, Kochi et Ruykyu ont embarqué dans cette nouvelle aventure scientifique et cette expédition devrait contribuer aux recherches que nous menons dans les eaux japonaises et les Ryukyu ».

 

 

C’est la première fois que le voilier atteint les côtes japonaises pour aller à la rencontre du public japonais.
Pour Etienne Bourgois, le fondateur du projet TARA EXPEDITIONS en 2003, « parmi les 30 pays étudiés durant l’expédition Tara Pacific, le Japon est le pays où la goélette reste le plus longtemps, deux mois, avec 9 escales prévues. Il était capital, pour nous, d’aller partager ce que nous faisons avec le public japonais, et en particulier avec le jeune public et les enfants. L’océan et ses enjeux ne concernent-ils pas d’abord les nouvelles générations ? ».

Les escales de Fukuoka, Onomichi, Kobe, Nagoya, Yokohama et Tokyo vont permettre au public japonais de monter à bord et visiter ce bateau construit pour les conditions extrêmes, de rencontrer les marins, mais aussi de mieux découvrir le fil des 13 années d’expéditions passées à travers une exposition itinérante, des projections de documentaires et des conférences. Une occasion de découvrir un peu plus un univers encore très méconnu qui recouvre 70% de notre planète : l’Océan.

Questions-réponses de Martin Hertau, capitaine de Tara

Après avoir embarqué sur Tara en octobre dernier à Moorea, Martin a piloté la goélette sur près de 8 500 milles nautiques reliant 16 atolls, 11 îles et 8 pays avant d’atteindre Fukuoka (Japon) après 5 mois et 1 semaine de navigation. Retour sur cette expérience extraordinaire à travers le Pacifique.

 

Martin Hertau rencontre le roi de WallisMartin Hertau, capitaine, présente Tara au roi de Wallis © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

Comment vous sentez-vous à l’idée de visiter le Japon pour la première fois ?

Je suis très heureux de découvrir le Japon ! Je me souviens, plus jeune, au lycée, j’ai participé à un festival du film où l’invité d’honneur était japonais. Je ne connaissais pas grand-chose du pays du Soleil Levant, c’est lors de ce festival j’ai rencontré des artistes japonais et j’ai vu beaucoup de films. Depuis, je reste fasciné par cette impression, ce subtil mélange de modernité et de tradition qui se dégage du Japon. J’ai toujours su que je visiterais l’archipel nippon un jour… aujourd’hui j’ai la chance de réaliser ce rêve avec Tara (sourire).

 

Où avez-vous commencé ce voyage, combien de temps avez-vous été à bord, et quels ont été les faits marquants de cette étape pour vous ?

Les scientifiques à bord ont collecté des milliers d’échantillons, nous avons réalisé des centaines de plongées, des dizaines de scientifiques et de membres d’équipage se sont relayés à bord. Souvent, cela s’est fait sous une chaleur insupportable ! C’est très éprouvant de vivre et travailler sur un bateau construit pour l’Arctique sous l’équateur.

J’ai beau naviguer depuis des années, cette première traversée du Pacifique a été une expérience vraiment très riche, remplie de toute sortes d’émotions et d’expériences incroyables. Nous avons rencontré des Rois et des Chefs coutumiers, passé la nuit dans un fale (hutte traditionnelle), assisté à un service religieux sur de toutes petites iles, ou encore mangé du porc cuit dans un four traditionnel…. C’est très fort, ce sont des lieux très reculés.

 

Chief Scientist Didier Zoccola and Captain Martain Hertau hold an early morning press conference with NOAA in Washington DC_photo credit Sarah FretwellDidier Zoccola, chef scientifique, et Martin Hertau, capitaine, en vidéo conférence avec l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique (NOAA), basée à Washington DC © Sarah Fretwell/ Fondation Tara Expéditions

 

La patience a été la clé de la navigation dans le Pacifique. Les longues heures passées dans les bureaux gouvernementaux à effectuer les démarches administratives nous ont permis de rencontrer les gens, discuter, puis échanger au sujet de leurs îles, de leur mode de vie et des mesures mises en place ou non pour protéger l’environnement.
J’ai rencontré beaucoup de gens avec des points de vue surprenants sur les impacts du changement climatique. Aux Tuvalu, pendant que nous attendions les permis, j’ai interrogé une administratrice au sujet de la hausse du niveau des mers. Elle m’a répondu : « Cela ne nous pose pas de problème. Dieu a un plan pour chacun d’entre nous, il a donc un plan nous concernant. »
J’en ai passé des heures à compléter des documents relatifs au bateau ! Pour obtenir l’autorisation d’entrer et de sortir de chaque port et essayer d’obtenir les permis CITES pour les échantillons de coraux.

J’ai vraiment été impressionné par l’environnement tropical luxuriant des Tuamotu. Ça comble les rêves de Polynésie de tout occidental (sourire). Nous avons souvent été entourés par des baleines à bosse et avons même nagé avec elles. L’atoll de Wallis nous a offert une vision magique lorsque nous sommes arrivés après 4 jours de navigation. Une lumière incroyable éclairait l’eau d’un bleu vif, qui contrastait avec le vert des arbres endémiques.

Avant Futuna, 50% des plongées que nous faisions, c’était sur des récifs blanchis et morts. Nous avons tous eu le sentiment à bord d’être les témoins de la disparition de l’écosystème corallien. Mais les plongées autour de l’île d’Alofi ont été les plus belles que nous ayons connu au cours des 4 derniers mois – colorées et pleines de vie. Je garde au fond de la rétine de magnifiques plongées de nuit avec des serpents de mer à Niue et ou sur des épaves incroyables aux îles Chuuk.

 

Captain Martain Hertau and Chief Engineer Daniel Cron upon finding the boats telegraph on Fujikawa shipwreck_photo credit Pete WestLe capitaine Martin Hertau et l’ingénieur en chef Daniel Cron après avoir découvert le transmetteur d’ordres sur l’épave du Fujikawa © Pete West/ BioQuest Studios 

Quel est le défi le plus important en tant que capitaine à bord de Tara ?

La vie à bord est intense. La mission de Tara est très ambitieuse et il n’est pas toujours facile de coordonner la science, les relations publiques, les horaires serrés et les conditions météorologiques. Il y a toujours une nouvelle destination, chaque escale est différente, et on doit faire face à chaque situation pour assurer le bon déroulement de l’expédition. C’est un défi constant ! Les semaines sont passées à une vitesse folle.

 

Que prévoyez-vous de faire après avoir débarqué ?

Ce n’est pas encore décidé. J’attends une réponse concernant le certificat de marin. J’ai 2 options qui conduiront à des chemins complètement différents. Soit je retourne sur mon bateau au Guatemala et prends un peu de repos, soit je retourne étudier l’année prochaine pour obtenir un brevet de capitaine supérieur. A suivre !

Merci Martin…

 Sarah Fretwell

Vidéo: Les épaves toxiques du Pacifique

Le lagon de Chuuk, en Micronésie, est connu des plongeurs du monde entier pour ses 52 épaves de navires de la Seconde Guerre Mondiale, et l’incroyable biodiversité corallienne qui les habite. Mais ce que beaucoup ne savent pas, c’est que ces “trésors” libèrent du carburant, au fur et à mesure que le sel corrode les réservoirs. Et ils renferment également des munitions, non désarmées…

Pour la biodiversité marine et les communautés qui dépendent de l’Océan pour leur survie, ces épaves sont littéralement des bombes à retardement. Il va falloir payer des millions de dollars pour pomper les restes de carburants, avant que les réservoirs ne soient complètement corrodés et impactent gravement le lagon et ses habitants. Mais à qui envoyer la facture…?

© Sarah Fretwell / Fondation Tara Expeditions

Vidéo : Biologiste marin à bord de Tara

Vous êtes-vous déjà demandé à quoi ressemble le travail d’un scientifique, loin de tout, conduisant des recherches fondamentales sur l’état de santé de l’océan ?
Rencontrez la biologiste marine Océane Salles, âgé de 27 ans, qui travaille actuellement sur l’expédition Tara Pacific. Elle nous en dit plus sur sa relation avec l’océan, le travail qu’elle fait, et son expérience à bord de la goélette Tara.

© Fondation Tara Expéditions

Tristes nouvelles des îles Chuuk

A Chuuk, en Micronésie, l’équipage de Tara a observé une fois encore des récifs coralliens fortement affectés par la hausse des températures. De nombreuses colonies ont blanchi, le taux de mortalité est important. Les rapports indiquent que les conditions sont potentiellement plus graves encore à Guam.

Peu de données avaient été publiées avant 2016 sur l’état de santé des récifs aux îles Chuuk. L’équipe Tara espérait trouver ici un écosystème corallien mieux préservé que celui des Tuvalu et de Kiribati.

Till Röthig, doctorant à l’université des sciences et technologies du Roi Abdallah (KAUST) située à Thuwal en Arabie Saoudite, confie : « J’ai été très surpris de voir des coraux touchés par le blanchissement jusqu’à 30 mètres de profondeur ». Il décrit des indices qui suggèrent que le blanchissement dure depuis un certain temps : « le sommet d’une colonie de coraux massifs était partiellement morte et recouverte d’algues. Plus bas, le tissu corallien était vivant, mais blanchi. A la base, le corail semblait encore en bonne santé ».

 

Le Scientifique Till Rothig examine la proue incrustée de corail sur l'épave du Fujikawa Maru, vieille de 73 ans
Till Rothig, scientifique à bord de Tara, étudie les coraux incrustés sur l’étrave du l’épave du Fukijawa Maru, vieille de 73 ans © Pete West / BioQuest Studios

 

Les membres du gouvernement de Chuuk précisent qu’il n’y avait pas de blanchissement lié au réchauffement océanique avant 2016, ce qui est confirmé par les données du programme de surveillance des récifs coralliens de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA). Celles-ci remontent à l’année 2000 et n’indiquent pas d’anomalie majeure de la température avant septembre 2016. La température a alors augmenté pendant une période de trois mois, engendrant vraisemblablement un blanchissement généralisé des coraux, suivi d’une forte mortalité des espèces dans la région. Les observations faites par les scientifiques de Tara semblent être les conséquences de cet épisode aigu de blanchissement.

L’équipe a ensuite pu examiner le corail de Guam (USA), après une traversée de 3 jours et 580 milles nautiques. Tara a navigué sous un ciel partiellement nuageux avec des vents de force 6 sur l’échelle de Beaufort et des vagues de 3 mètres. Tout le monde à bord apprend à vivre et à travailler dans ces conditions difficiles, mais le moral reste bon !

 

bleached anemone
Une anémone (parent proche du corail), translucide car elle a perdu ses algues symbiotiques : elle souffre de blanchissement © Till Rothig

 

Situé immédiatement à la périphérie du « Triangle du corail », Guam est historiquement connu pour son écosystème corallien incroyablement diversifié. Récemment, Laurie Raymundo, écologiste corallienne à l’université de Guam, cité par le Washington Post : « Au cours des 3 dernières années (2014-2016), nous avons connu des épisodes de blanchissement d’une ampleur sans précédent dans l’histoire récente. » Elle a décrit le choc qu’elle a reçu lors de sa récente plongée, dans un post sur Facebook : « Je me considère comme une personne relativement objective et logique en matière de science, mais parfois cette approche me fait défaut. Aujourd’hui, pour la première fois en 50 ans, j’ai pleuré dans mon masque pendant une heure en constatant l’étendue du blanchissement et le taux de mortalité affectant nos magnifiques coraux de Tumon Bay ».

Sarah Fretwell

A l’horizon des Kiribati

Conscients que les scientifiques du changement climatique ont donné à leur île une cinquantaine d’années avant qu’une grande partie de celle-ci ne devienne inhabitable, les habitants des Kiribati sont toujours à la recherche de toutes les solutions possibles pour préserver leur mode de vie et leur nation insulaire du naufrage.

 

Local children have thier run of the village and served as Tara tour guides on Abaiang Island, Kiribati_photo credit Sarah FretwellLes enfants de  l’île Abaiang dans les Kiribati © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Alors que l’annexe de Tara accostait sur la plage de sable blanc, une famille de pêcheurs locaux s’est avancée pour l’accueillir. Un jeune garçon a grimpé au sommet d’un cocotier pour récolter des noix fraîches pour l’équipage.

A mesure que les scientifiques de Tara s’imprégnaient de ce paradis perdu, certains ont senti leur gorge se serrer. Cette île, cette communauté et cette famille ne seront plus ici dans 50 ans.

Scientifique embarqué, Martin Desmalades, technicien au CRIOBE à Perpignan en France, résume ce sentiment : «Vous avez beau savoir ce qu’en dit la science et vous avez déjà entendu les différentes opinions sur où et comment les impacts du changement climatique se produiront ici. Mais, lorsque vous êtes sur place au milieu des locaux et que vous observez leur vie, vous éprouvez un sentiment d’incrédulité. Vous espérez vraiment qu’ils pourront trouver une solution.»

 

Where the green plants and palm trees meet the beach marks the backyard of most residents of Abaiang Island, Kiribati_photo credit Sarah FretwellLa rencontre entre les palmiers et la plage marque l’arrière-cour de la plupart des résidents de l’Île Abaiang dans les Kiribati © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Située entre les Fidji et les îles Marshall, la jeune nation insulaire de Kiribati (prononcée « Ki-ri-bass ») a le triste honneur d’être annoncée comme l’une des premières nations au monde à disparaitre du fait des ravages du changement climatique.

Pour comprendre la perspective locale, nous avons rencontré et sollicité l’avis de Choi Yeeting, coordonnateur national du changement climatique auprès du président des Kiribati. Yeeting nous confie un adage inculqué aux jeunes de Kiribati, «Nangoa Wagm Nte Tauraoi» – Soyez prêts à tout prix.

«Désormais, avec la fonte des calottes glaciaires, il se peut qu’il ne nous reste plus que très peu de temps pour nous adapter et développer une certaine résilience vis-à-vis de la potentielle disparition des Kiribati dans l’avenir. C’est là une grande question. Il se peut que nous n’ayons pas assez de temps pour y parvenir complètement.» dit-il.

 

Fishermen from Tabontebike village in Kiribati_photo credit Sarah FretwellLes pêcheurs du village de Tabontebike dans les Kiribati © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Les Gilbertins – habitants des Kiribati, I-Kiribati en gilbertin – ressentent déjà les pressions du changement climatique. Des tempêtes plus violentes conduisent à des litiges fonciers, car de plus en plus de personnes se déplacent vers l’intérieur des terres après les tempêtes, empiétant sur les terres d’autrui.

Pourtant, Yeeting dit que les gens gardent espoir. «Nous sommes d’une nature combattive. Il le faut pour rester dans notre pays. Vous pouvez envisager la situation du point de vue du capitaine d’un navire, c’est-à-dire, sombrer avec votre vaisseau.

Il s’agit d’une question de fierté, d’être qui nous sommes vraiment. Où irions-nous ? Serions-nous encore des I-Kiribati après cela ? Personnellement, c’est comme cela que je le vois. Je suppose que mon premier réflexe serait de couler avec mon pays.»

 

Tara crew pose with the local children in Tabontebike village Kiribati_photo credit Sarah FretwellL’équipage de Tara prend la pose avec les enfants du village de Tabontebike dans les Kiribati © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Yeeting n’est pas dans le déni de la dure réalité de devoir quitter les terres auxquelles son peuple et son patrimoine sont si étroitement liés, d’aller vivre dans un autre pays. «Qui deviendrons-nous si nous quittons notre pays ? Serons-nous toujours des I-Kiribati ? répète-t-il. Nos valeurs traditionnelles comptent-elles toujours lorsque nous immigrons dans un autre pays ? Personnellement, je voudrais demeurer I-Kiribati et toujours garder mes traditions et valeurs culturelles. En dépit de la science. Malgré le fait scientifique que nous n’avons pas 50 ans devant nous.»

Lorsque nous lui demandons à quoi son avenir ressemblera dans le meilleur des cas, il répond : «J’aurai des enfants d’ici là, je serai marié et je vivrai ici à Kiribati toute ma vie. C’est quelque chose que j’envisage pour moi. C’est le scénario idéal à ce stade. Quel est le scénario pessimiste ? Le pire scénario possible serait d’avoir à évacuer les Kiribati. Je ne vois pas un bel avenir pour notre peuple si ce jour arrive vraiment.»

 Sarah Fretwell

« Comme tous les matins »

06:15, le réveil sonne. Depuis ma cabine, j’entends sur le pont les pas de Julie et Daniel, la cheffe de pont et le chef mécanicien. Ils s’activent pour hisser le Yankee, la voile avant de Tara.

Journal de bord de Flora 1/3
[Après avoir complété sa thèse portant sur les données TARA Océans dans le laboratoire de Chris BOWLER à l’Ecole Normale Supérieure d’Ulm, Flora Vincent poursuit ses recherches grâce à une bourse attribuée par la Fondation de la Mer. Elle a pu embarquer pour la première fois à bord de TARA à Wallis pour échantillonner le plancton durant l’expédition TARA Pacific. Elle débarquera à Fukuoka - JAPON]

 

Je titube vers le carré et, comme tous les matins, jette un coup d’œil au tableau des tâches ménagères. Aujourd’hui, je suis de service pour le déjeuner avec mon groupe habituel, composé de Nico de la Brosse le second, et Pete West le cameraman sous-marin. Chaque scientifique est dans un trinôme avec un marin différent, qui nous met le pied à l’étrier et nous guide sur la vie à bord, lorsque c’est la première fois qu’on embarque sur Tara, comme moi. J’attrape deux tartines, mon café et, comme tous les matins, retrouve Dominique la cuisinière sur le pont. Nous profitons de notre petit déjeuner avec vue sur mer, en admirant le lever de soleil.

Pas le temps de rêvasser, il faut que je mette en place le laboratoire humide à l’arrière du bateau et prépare le matériel pour traiter les échantillons que nous récoltons quotidiennement.

 

11-Scientist-Flora-Vincent-in-the-wet-lab-changing-filters_photo-credit-Sarah-FretwellFlora Vincent, biologiste marine, change les filtres à plancton dans le laboratoire humide © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Comme tous les matins, chaque recoin du bateau me rappelle que Tara est optimisé pour être un labo sur l’eau. De la cale avant, à la cale arrière, de la coque sous le bateau au haut du mât, la science est partout, tout le temps, cachée dans les entrailles de la goélette.

Pomper l’air, pomper l’eau, mesurer le fer ou le CO2 dans l’eau, Tara récolte en continu une série de mesures océanographiques et atmosphériques qui serviront à comprendre le lien entre le changement climatique et l’état de santé des récifs coralliens.

Le rapport au temps et à l’espace de travail est particulier sur Tara. A la moindre coupure de courant, Guillaume, l’ingénieur de pont, se rue pour vérifier que les appareils de mesure continuent de tourner car les batteries de secours lui laissent trois minutes pour réagir ; le moindre congélateur mal fermé peut ruiner des semaines de campagne en mer, impossibles à refaire car c’est là que tous les échantillons sont stockés avant d’être envoyés ; oublier de ranger ses tubes en allant prendre sa pause café, c’est courir le risque de les voir éparpillés partout car le bateau tangue en permanence. Poser sa tasse de café pour les ramasser, c’est courir l’autre risque de la voir se briser en mille morceaux sur le pont.

 

7-Tara-scientists-Flora-Vincent-and-Guillame-Bourdin-sample-iron-in-the-water_photo-credit-Sarah-FretwellLes scientifiques Flora Vincent et Guillaume Bourdin réalisent des prélèvements de fer dans l’eau de mer © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Comme tous les matins, la cohabitation entre la science et la navigation dans un espace aussi confiné nous oblige à tout anticiper ; et comme il y a toujours un imprévu, faire au dernier moment, c’est déjà faire trop tard ! On accomplit les choses dès qu’on a le temps (ranger, réparer, préparer mais aussi dormir, faire une lessive ou répondre à ses mails!), surtout pour les marins qui sont sollicité-e-s en permanence de jour comme de nuit, pour manœuvrer le bateau mais aussi nous aider sur le terrain. Aujourd’hui nous levons les grandes voiles; une belle journée de prélèvements s’annonce, comme tous les matins.

 Flora Vincent

 

ITW Maren Ziegler: bilan des sites étudiés entre Tahiti et Wallis

Voilà cinq semaines que Maren Ziegler a embarqué comme chef scientifique depuis le port de Papeete. Arrivée à Wallis, nous en avons profité pour dresser avec elle le bilan de cette aventure durant laquelle TARA aura traversé les îles de Aitutaki, Niue, des Samoa jusqu’à rejoindre l’archipel de Wallis et Futuna.

 

p13108101Maren Ziegler devant les côtes de Moorea © Pierre de Parscau/Fondation Tara Expéditions

 

Après cinq semaines de navigation entre Tahiti et Wallis, quel est le bilan des sites que vous avez étudiés ?

La mission était très rodée, nous étions sur un parcours où il nous fallait trouver les mêmes espèces et suivre les mêmes procédures chaque jour comme c’est le cas sur toute l’expédition. Il a été parfois très difficile de travailler, les conditions climatiques n’étaient pas toujours bonnes autour des îles. Nous avons commencé à Moorea sur des sites assez connus et assez riches en coraux alors qu’en arrivant à Aitutatki dans l’archipel des îles Cook, nous avons eu une grosse déception. Quand nous sommes arrivés nous avons découvert que la plupart du récif était mort et nous avons eu beaucoup de mal à trouver des sites de prélèvement.  Niue était également assez méconnu mais cela a été une belle surprise pour nous malgré le tsunami qui avait dévasté l’île en 2009 nous avons en fait trouvé pas mal de diversité, un bon recouvrement corallien et des zones abimées qui sont en train de se reconstruire. La rencontre avec les serpents de mer lors de nos plongées restera un souvenir fort.

Notre dernière station aux Samoa nous a complètement dévastés car nous avons exploré 83 km de côtes et il a été très difficile de trouver des sites avec un bon recouvrement corallien et les espèces que nous étudions avaient pour la plupart disparues. C’est une zone très isolée qui n’est pas très étudiée et les insulaires n’ont pas beaucoup de ressources pour accéder et surveiller la situation le long des côtes. Je ne m’attendais pas à une telle situation.

 

Repérage de site sur la côte de NiueRepérage de site sur la côte de Niue © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

 

Existe-t-il des moyens pour les habitants de ces îles pour changer cette situation ?

Je crois que cela dépend des cas. Dans celui des Samoa nous avons observé certains sites où le corail semble revenir et nous préparons un rapport que nous enverrons aux autorités locales. Cela pourrait les pousser à protéger ces zones fragiles en contrôlant la pêche et l’impact humain sur ces secteurs.  Nous avons aussi remarqué que la qualité de l’eau dans ce lagon n’était pas très bonne et que l’impact de l’homme était important. Beaucoup de choses peuvent être faites localement mais à une échelle beaucoup plus large ces îles ne peuvent rien face l’augmentation des cyclones, sauf faire entendre leur voix sur le plan international.

 

À quels défis avez-vous été confrontée dans votre poste de chef scientifique à bord ?

Cela aurait pu être un vrai défi mais chacun a travaillé ensemble et dans le même sens. Le début était délicat car les scientifiques ne savaient pas trop à quoi s’attendre et n’avaient pas encore une grande préparation mais à la fin nous avons réussi à nous ajuster et ça a été un plaisir de travailler avec l’ensemble de l’équipe scientifique à bord.

 

L'équipe scientifique "corail" en plein protocole d'échantillonnage après les prélèvements de la matinée aux Samoa.Maren Ziegler entourée, de l’équipe scientifique “corail” en plein protocole d’échantillonnage après les prélèvements de la matinée aux Samoa. © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

 

Vous travaillez en ce moment en Arabie Saoudite, quelles sont les différences entre la situation du corail en Mer Rouge et dans le Pacifique ?

La Mer Rouge a longtemps été considérée comme une zone très résistante aux bouleversements climatiques. Mais l’année dernière, nous avons eu une forte augmentation de la température en surface, parfois plus de 34°C, et nous avons observé un important phénomène de blanchissement dans la partie Sud de la Mer Rouge. Les récifs ont été entièrement impactés même très loin des côtes et de l’influence de l’homme.

 

Quelle est la prochaine étape pour vous sur Tara ?

J’adorerais revenir à bord et j’espère qu’il y aura encore une place pour moi durant cette expédition (rires). Je suis très curieuse de toutes ces îles du Pacifique, l’année prochaine Tara passera par la Papouasie Nouvelle-Guinée et par l’Indonésie, tous ces endroits seront j’espère fantastiques. 

 

Propos recueillis par Pierre de Parscau

Vidéo : Le corail à remonter le temps

Alors que TARA a récemment gagné les côtes des Samoa, le protocole d’échantillonnage se poursuit à bord de la goélette. Parmi les trois espèces de coraux ciblées par les scientifiques au cours de cette expédition, le Portites Lobata intéresse particulièrement Guillaume Iwankow du CRIOBE de Perpignan. Depuis l’arrivée de TARA dans le Pacifique, c’est lui qui est en charge des prélèvements de cette espèce via un protocole singulier.

Ce matin-là, nous embarquons avec lui à bord d’une annexe à moteur pour gagner l’extérieur de la barrière de corail. Après quelques repérages, Guillaume a identifié une colonie dont la taille pourrait correspondre aux critères de prélèvement. Il a emporté avec lui un imposant compresseur relié à une curieuse machine : une carotteuse. Grâce à un carottier de 45cm, il va pouvoir creuser au cœur du Porites pour en extraire de précieuses informations. L’opération est ainsi réalisée sur chaque site d’étude tout au long de l’expédition.

© Pierre de Parscau / Fondation Tara Expeditions

Vidéo : Transport, une course contre la montre

Après la mission de Tara dans l’archipel des Tuamotu, le retour de la goélette à Papeete a marqué le début d’une autre aventure en forme de course contre la montre : des centaines d’échantillons attendent d’être expédiés dans les laboratoires partenaires, pour débuter le long travail d’analyse.
Colombie, Ile de Paques, Dulcie Island et Gambier : les scientifiques n’ont que quelques heures pour conditionner le fruit de mois de travail dans le Pacifique depuis le quai de Tahiti.

© Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

Vidéo : Tara dévoile l’état de santé des récifs polynésiens

Trois mois et demi après son entrée dans les eaux du Pacifique, Tara vient d’achever une campagne inédite dans l’archipel des Tuamotu, à l’Est de Tahiti. Les équipes scientifiques poursuivent les prélèvements de coraux et de poissons de récifs. Opérations de comptage, transects et utilisation de l’HyperDiver, un prototype de scanner sous-marin, le navire a déployé de nombreux outils sous l’œil de Serge Planes, le directeur scientifique de l’expédition et chercheur au CNRS. Après ces nombreuses plongées le constat des scientifiques est sans appel : les récifs polynésiens que l’on pensait jusqu’ici épargnés par les effets du changement climatique ont en réalité subi de profonds bouleversements.

 

© Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

Vidéo : Les bâtisseurs du récif

Après avoir quitté Tahiti au début du mois d’octobre 2016, la goélette sillonne l’archipel des Tuamotu, en Polynésie Française. Lors de cette étape de l’expédition Tara Pacific, les scientifiques étudient un organisme essentiel à la vie du récif corallien : l’algue coralline. A bord de Tara, la biologiste Laetitia Hédouin (CRIOBE) détaille les liens étroits entre le corail et ces algues encroûtantes, aux allures de roches, qui jouent un rôle clé dans la formation des colonies et plus particulièrement pour la fixation les larves de coraux.

 

 

© Yann Chavance /  Fondation Tara Expeditions

Vidéo : Sous la surface

A chaque étape de ce parcours de plus de deux ans dans le Pacifique, les équipes scientifiques répètent les mêmes protocoles pour étudier les récifs coralliens et pour pouvoir à terme les comparer. Depuis l’archipel des Gambier, en Polynésie française, le correspondant de bord Yann Chavance vous emmène découvrir ces protocoles sur le pont, mais également, grâce à des masques permettant de communiquer sous l’eau, sous la surface.

La route de l’Ouest

Île après île, Tara continue de tracer sa route dans le Pacifique en faisant cette semaine escale aux Gambier, en Polynésie française. La route de la goélette dessine maintenant franchement une ligne allant de l’Amérique du Sud jusqu’au Japon : une traversée d’Est en Ouest particulièrement intéressante pour les scientifiques.

Après le canal du Panama, porte d’entrée dans le Pacifique, et la parenthèse colombienne Malpelo, la route de l’Ouest a véritablement commencé à Rapa Nui, l’île de Pâques, avant de se poursuivre vers Ducie Island, puis cette semaine aux Gambier. Par la suite, la goélette continuera sur cette lancée avec Tahiti, les Samoa, Wallis et Futuna, les Mariannes et d’autres, jusqu’à atteindre le Japon en février 2017. Conséquence de cette fuite occidentale, Tara ne cesse de traverser les fuseaux horaires : depuis notre départ de l’île de Pâques, nous avons déjà changé quatre fois d’heure, enchaînant les journées de 25 heures. Et cela n’est pas prêt de s’arrêter : en arrivant au Japon, Tara aura traversé une quinzaine de fuseaux horaires depuis Lorient.

5-credits-yann-chavance-tara-gambier-1-3
La goélette se dirige vers son site de mouillage à l’abri de Taravai, la deuxième plus grande île des Gambier © Yann Chavance / Tara Expeditions Foundation

Mais outre cette course face au soleil couchant, la route vers l’Ouest présente un réel intérêt scientifique. « Les récifs coralliens du Pacifique présentent un gradient de biodiversité très marqué d’Est en Ouest » explique ainsi Emilie Boissin, l’une des coordinatrices scientifiques de l’expédition. « Autrement dit, plus nous irons vers l’Ouest, plus les récifs seront riches en matière de diversité d’espèce. » Une affirmation déjà vérifiée par les premières observations des plongeurs : à Rapa Nui, les fonds ne présentaient que majoritairement deux espèces de coraux. A Ducie, la quantité d’espèces avait déjà augmenté, et ici, aux Gambier, la première plongée semble confirmer une richesse encore plus importante.

Cette relative pauvreté des premières îles traversées a forcé les scientifiques à revoir leurs ambitions à la baisse : sur les trois espèces de coraux étudiés lors de l’expédition, seules deux ont été observés à Rapa Nui et Ducie Island. Idem pour les deux poissons recherchés : aucun à Rapa Nui, un seul à Ducie. Mais selon les scientifiques à bord, tout devrait changer maintenant : si tout se passe bien, cette étape aux Gambier marquera enfin l’apparition de tous les sujets d’étude. Mais même en l’absence de certaines espèces, cette traversée d’Est en Ouest reste très intéressante. « Nous étudions notamment le microbiome des coraux, l’ensemble des micro-organismes vivant avec eux » décrit Emilie Boissin (CRIOBE) . « L’une des questions importantes est de savoir si ce microbiome suit également ce même gradient de biodiversité d’Est en Ouest ». Une partie de la réponse se trouve déjà sûrement dans les frigos et les milliers d’échantillons de Tara.

Yann Chavance

Tara au coeur des atolls de la Polynésie française

[Communiqué de presse]

La goélette scientifique Tara partie le 28 mai dernier de Lorient – France – a déjà parcouru plus de 22 000 km sur les 100 000 km prévus dans le cadre de l’expédition Tara Pacific. Elle entrera dans les eaux de la Polynésie française le 22 septembre pour une durée d’un mois et demi et réalisera, au coeur des atolls des Tuamotu et aux îles Gambier, une étape majeure pour explorer la biodiversité des récifs coralliens.

Après le canal de Panama, la Colombie et l’île de Pâques, la goélette Tara atteindra les premières îles de Polynésie française à Mangareva. A son bord, les équipes internationales de biologistes coralliens, océanographes et spécialistes du plancton récoltent de nombreux échantillons de coraux, de poissons de récifs, d’eau et d’algues. L’un des principaux objectifs : tenter d’établir le premier état des lieux global des récifs de corail et en dévoiler la biodiversité encore méconnue.

 

TARAPACIFIQUE-CARTE-V22

 

La biodiversité des récifs coralliens face aux perturbations climatiques

La Polynésie française comprend à elle seule 118 îles sur près de 5,5 millions de km2. Mais c’est bien la biodiversité corallienne exceptionnelle de cette région du Pacifique qui a déterminé la route de la goélette. L’attention des équipes scientifiques du CNRS – en particulier celles travaillant au Criobe (CNRS/EPHE/UPVD/PSL) – du Génoscope, du Centre scientifique de Monaco et d’autres laboratoires se concentrera essentiellement sur les atolls des Tuamotu et des îles Gambier. Leur objectif : comparer la biodiversité des récifs des atolls, selon qu’ils sont ouverts ou fermés et mieux comprendre la biologie du corail.

Cette étape majeure dans l’étude du corail permettra d’ausculter la santé des récifs et de comparer leur biodiversité selon leur exposition – ou non – aux activités humaines locales. Si certaines de ces îles sont soumises à des perturbations directes, la majorité est éloignée de toute source de pollution anthropique (pollutions, urbanisation, sédimentation due à l’érosion). Les chercheurs espèrent donc recueillir les données nécessaires pour comparer les effets des perturbations locales (pollution, sédimentation…), à ceux liés aux changements globaux (réchauffement climatique, acidification de l’océan).

 

El Niño 2015, un impact marginal en Polynésie

Dans le contexte du changement climatique et du réchauffement de l’océan, les oscillations de températures liées à El Niño sont d’autant plus traumatiques pour les récifs coralliens qu’elles peuvent entrainer une forte mortalité des coraux (blanchissement). « En Polynésie, l’épisode de blanchissement a bien eu lieu cette année, mais les récifs n’ont pas été soumis trop longtemps à la hausse de température, contrairement à la Barrière de corail australienne. Globalement le phénomène El Niño 2015 a été relativement marginal en Polynésie, les impacts sont surtout centrés sur les latitudes nord de la Polynésie, aux Marquises » explique Serge Planes, directeur de recherche CNRS au CRIOBE (EPHE/CNRS/UPVD/PSL) et directeur scientifique de l’expédition.

 

 

Sensibiliser les populations

A terme, les recherches devraient permettre de renforcer les modèles d’évolution de ces écosystèmes essentiels à la vie des populations côtières. Un aspect humain important, car au fil de l’expédition Tara Pacific, marins et scientifiques profitent des escales pour sensibiliser le plus grand nombre aux enjeux écologiques mais aussi recueillir les expériences locales et donner de la voix aux populations qui peuplent les petites îles du Pacifique.

 

 voir le programme de l’escale de Tara à Papeete – Tahiti

 

Tara sous les falaises de Malpelo

Ce mardi matin à l’aube, Tara est arrivée après 36 heures de mer en vue de l’île colombienne de Malpelo pour débuter une semaine de plongées quotidiennes, avec comme cible pour la nouvelle équipe le plus gros poisson au monde : le requin baleine.

Après deux jours de navigation paisible entre le Panama et la Colombie, de surcroit avec un équipage réduit – dix personnes à bord seulement –, tout s’est accéléré dès l’ancre plongée dans les eaux colombiennes. Seulement quelques heures de mouillage au large de Buenaventura, le principal port du pays, pour faire monter à bord denrées fraiches, matériel de plongée… et nouveaux membres d’équipage. Avec comme impératif de limiter au maximum le temps passé à terre : au vu de la réputation sulfureuse de la ville, considérée comme la plus dangereuse du pays, l’équipe préféré ne pas s’attarder pour y faire du tourisme.

 

CREDITS YANN CHAVANCE - Samuel Audrain - Buenaventura-1
Samuel Audrain, capitaine, prépare la route que suivra Tara jusqu’à l’île de Malpelo © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

C’est donc dès le lendemain de notre arrivée que Tara a remis les moteurs en marche, avec à son bord de nouvelles têtes, et d’autres bien connues, comme celle de Romain Troublé, directeur général de la Fondation Tara. Parmi les nouveaux-venus, Tane Sinclair-Taylor, biologiste marin (KAUST, Arabie Saoudite) qui s’occupera du marquage des requins baleine, une des raisons de notre présence à Malpelo. Equipé d’un fusil sous-marin, il fixera à la base de l’aileron des grands squales de petites balises GPS qui fourniront de précieuses informations sur le mode de vie et les déplacements des requins.

Sous l’eau, à ses côtés se trouveront Erika Lopez, plongeuse colombienne, et bien entendu Sandra Bessudo. La franco-colombienne est l’âme de Malpelo, à l’origine de sa protection. Depuis une trentaine d’année, elle consacre sa vie à la préservation de l’archipel, fondant en 1999 la fondation Malpelo. Enfin, pour ne pas manquer l’occasion d’étudier les récifs de ce sanctuaire sous-marin, Laetitia Hedouin (chargée de recherche CNRS, Criobe) et Luis Chasqui (biologiste marin colombien à l’Invemar) seconderont Emilie Boissin (coordinatrice scientifique Tara Pacific, Criobe) dans l’inventaire des coraux de Malpelo.

 

CREDITS YANN CHAVANCE - Départ Plongée - Malpelo-1
L’une des deux annexes quitte Tara pour la première plongée de la semaine à Malpelo © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

C’est ainsi ce mardi matin que tout ce petit monde est arrivé face aux immenses falaises de l’île colombienne, sous les cris des milliers d’oiseaux de mer nichant à même la roche. A peine le temps de mettre les deux annexes à l’eau et d’amarrer Tara juste sous la falaise que l’équipe était déjà en combinaison, prête à tester le matériel et les conditions de plongée autour de l’île. En attendant de savoir si les requins baleines seront bien au rendez-vous… Réponse dans quelques jours.

Yann Chavance

Vidéo : Premiers prélèvements de corail au Panama

Après le passage du Canal de Panama le 14 juillet, une courte escale à Panama City a permis d’embarquer les scientifiques spécialisés en récifs coralliens : les premiers échantillonnages de l’expédition Tara Pacific peuvent commencer. Entre les plongées, les relevés photographiques, les prélèvements de coraux, des eaux environnantes et le traitement des échantillons, découvrez les premiers instants de l’expédition dans l’océan Pacifique.

© Maéva Bardy – Fondation Tara Expéditions

Tara Pacific : les premiers échantillonnages de corail

Après avoir traversé l’Atlantique puis être passée par le canal de Panama, Tara est arrivée au contact des premiers coraux du Pacifique, au large du Panama. Stéphane Pesant, scientifique en charge de la gestion des données, nous raconte la première journée de prélèvement.

 

La côte Panaméenne au coucher du soleil
La côte Panaméenne au coucher du soleil © Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

« La nuit tombe sur Tara, au mouillage dans la marina Balboa YC, à Panama City, et les scientifiques fraichement arrivés à bord préparent les tous premiers échantillonnages de l’expédition Tara Pacific. Ils seront les derniers à aller se coucher ce soir là… L’équipage quant à lui se repose, en vue d’un départ en pleine nuit, à 2h du matin.

Nous nous réveillons le lendemain dans l’archipel des Perles, après une nuit de navigation au cours de laquelle des dauphins sont venus nager auprès de Tara sous le clair de lune. A peine debout, les scientifiques révisent les protocoles d’échantillonnage, pendant que David Monmarche (chef de plongée) termine les préparatifs techniques pour assurer des plongées en totale sécurité.

 

David Monmarche, chef opérateur hyperbare, prépare les valises de sécurité pour la plongée
David Monmarche, chef de plongée, prépare les valises de sécurité pour la plongée © Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

La journée commence doucement, il faut apprendre à travailler avec les nouveaux protocoles, le nouveau matériel, … et la nouvelle équipe ! Cette première journée permet de se roder : tout ne peut être fait, ni fonctionner du premier coup, mais un grand travail a été abattu. Plus de 100 échantillons ont été collectés sur 20 colonies de corail différentes, et le scooter sous marin a permis de prélever de précieux échantillons de plancton à partir de la filtration de l’eau de mer environnant les récifs coralliens étudiés.

 

Plongeur tracté par un scooter équipé de filets Bongo permettant de prélever l’eau de mer autour des récifs coralliens
Plongeur tracté par un scooter équipé de filets Bongo permettant de prélever l’eau de mer autour des récifs coralliens © Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

Une première journée de prélèvement réussie, célébrée sur le pont par tout l’équipage. Des arômes de thon grillé (pêché pendant la nuit), mariné dans une sauce soja, ail, gingembre et coriandre s’échappent du carré : bravo à Marion Lauters (marin cuisinière), François Aurat (chef de pont), et Lissette Lasso (scientifique vétérinaire). Autour de la table, on peut entendre des accents français, allemands, australiens, panaméens, canadiens : 17 personnes sont à bord !

Les combinaisons de plongées dansent au gré du vent, séchant sur le pont de Tara. On peut entendre les rires, et lire la satisfaction sur tous les visages. Mais c’est bientôt l’heure pour une bonne nuit de repos : demain un second site sera échantillonné… »

Stéphane Pesant

La plongée au coeur de Tara Pacific

La plongée sous-marine sera l’approche principale pour étudier les récifs coralliens pendant les deux ans et demi d’expédition dans le Pacifique. Cette activité a nécessité la mise en place d’un cadre rigoureux afin de garantir un niveau élevé de sécurité.

Au cours de l’expédition, la goélette Tara fera étape dans une quarantaine d’îles situées dans le Pacifique. Les récifs coralliens environnant chaque île, seront l’objet de prélèvements et d’observations (coraux, herbiers, sédiments, planctons et poissons). Un travail qui nécessite le recours à la plongée sous-marine. La collecte de ces données scientifiques demandera quatre à cinq jours de travail pour chaque île, à raison de quatre plongées par jour qui mobiliseront, au total, jusqu’à huit personnes, chacune ne plongeant que deux fois par jour.

 

Les bouteilles de plongée, neuves et prêtes à l’emploi
Les bouteilles de plongée, neuves et prêtes à l’emploi © Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

Devant la fréquence des plongées, la priorité est portée à la sécurité autour de cette activité. Un protocole rigoureux a été mis en place qui détermine les rotations des équipes de plongeurs, liste les contacts des centres hyperbares les plus proches, les procédures d’évacuation, de ré-immersion, etc. La plupart des plongées se feront à une profondeur n’excédant pas 10 mètres, afin de limiter la saturation en azote et les paliers de décompression. Dans le cas où des plongées à plus de 40 mètres de profondeur seraient envisagées, un médecin hyperbare sera embarqué sur Tara. Si besoin, il sera en mesure de déployer le caisson de recompression hyperbare gonflable installé à bord de Tara à Lorient avec le soutien du Service de Santé des Armées.

Les plongées sont sous la responsabilité du chef opérateur hyperbare et du capitaine. Durant toute l’expédition, deux plongeurs professionnels et moniteurs de plongée, David Monmarche et Jonathan Lancelot, se relayeront à ce poste de Chef de Plongée. Ils mettront ainsi en place une routine autour de ces journées de plongée, de la sécurité et de l’entretien du matériel de plongée (entièrement renouvelé pour l’occasion). Ils feront également le lien entre les différentes équipes scientifiques, afin d’assurer une continuité des routines et des protocoles de prélèvements. Ainsi, que ce soit au Panama ou Aux Samoa, les échantillons seront toujours collectés de la même manière.

 

David Monmarche (chef opérateur hyperbare) prépare les valises de sécurité pour la plongée
David Monmarche (chef de plongée) prépare les valises de sécurité pour la plongée © Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

Scaphandrier Classe II Mention B de formation, le chef de plongée encadrera les plongées dédiées à la science s’effectuant dans un cadre professionnel. Elles concernent les scientifiques et les marins ayant un certificat d’aptitude au travail en milieu hyperbare valide, français ou équivalent. Ces plongées sont soumises au code du travail et respecteront les tables MT92 (Ministère du Travail) qui déterminent le nombre et la profondeur de paliers à effectuer en fonction de la profondeur et de la durée de la plongée.

Le chef plongée, aussi moniteur de plongée (Brevet d’Etat d’Educateur Sportif 1er degré – BEES1), encadrera les plongées dites récréatives qui concerneront toutes les personnes à bord dépourvues d’un brevet professionnel. Les artistes, les journalistes embarqués, ou les scientifiques locaux, par exemple, auront besoin pour leur travail de s’immerger. Ces plongées seront menées dans un cadre de « plongée sportive », sous la responsabilité du moniteur de plongée du bord, dans les mêmes conditions qu’un club de plongée français.

Maéva Bardy

Prélèvements au cours de la transatlantique

Sur la route de Tara Pacific, la traversée de l’Atlantique est une opportunité à ne pas manquer pour les scientifiques du Laboratoire Océanographique de Villefranche-sur-Mer (France) et du Weizmann Institute of Science (Israël). Ces premiers temps de navigation sont donc mis à profit pour prélever le maximum d’informations qui compléteront la base de données planctonique déjà colossale établie lors de l’expédition Tara Océans. Ces échantillons vont permettre de poursuivre l’analyse du vivant et de l’incroyable biodiversité planctonique.

Mais la présence de plastique en mer se confirme également. Les fragments prélevés seront analysés et notamment les bactéries, virus, et autres microorganismes qui colonisent les microplastiques.

 
A découvrir, une série d’instruments de prélèvements :
- une pompe péristaltique, conçue pour ne pas détériorer les organismes prélevés
- un filet “haute vitesse”, pour prélever l’eau de surface sans devoir réduire l’allure de la goélette
- un flacon pour prélever le fer (nutriment essentiel au plancton), effectué à l’étrave du bateau afin de ne pas être contaminé par la coque en aluminium.

Ces manipulations sont complétées par différents échantillonnages automatisés et continus, comme le prélèvement de particules atmosphériques ou les relevés effectués par le spectromètre de masse dans le laboratoire sec.

 

Crédits Maeva Bardy – Foundation Tara Expéditions

 

Préparation de Tara pour l’expédition Tara Pacific

Pendant plus de 3 mois, les marins ont préparé Tara sur le terre-plein de Keroman, à Lorient. Entre l’aménagement de la salle des machines pour l’installation des nouveaux moteurs, les peintures, l’installation du nouveau laboratoire ou encore le système de climatisation, la goélette Tara est prête pour une nouvelle aventure dans les eaux chaudes du Pacifique.

Elle partira le 28 Mai 2016 de Lorient (FR) pour plus de deux ans d’étude sur la biodiversité des récifs coralliens face au changement climatique.

 

© Tara Expeditions / Pierre de Parscau / Jean Collet

Vidéo : “Ocean and Science days” au Pavillon Tara

Durant les premiers jours de la ‪‎COP21‬, une quarantaine de scientifiques se sont relayés au Pavillon Tara “Océan & Climat” à Paris pour présenter leurs travaux sur le changement climatique, son impact sur les îles du Pacifique, la situation en Arctique mais aussi sur les premiers habitants des océans : les organismes planctoniques.

© Y.Chavance/Tara Expéditions

Quelle logistique pour Tara-Ecopolaris 2015 ?

Membre du GREA, logisticienne de la mission Tara-Ecopolaris 2015, et assistante scientifique, Brigitte Sabard s’implique aussi dans le volet éducation de Tara Expéditions avec l’association “Les Amis de Tara”. C’est d’ailleurs la première fois qu’une mission lui permet de réunir ses trois « casquettes ». Brigitte revient sur son lien avec Tara et sur l’organisation de la mission qui prend fin.

Quel est ton rôle au sein de l’équipe à terre chez Tara Expéditions ?

Depuis Tara Arctique, par amitié pour cette famille polaire et pour Etienne Bourgois, je m’implique dans le volet éducation développé, en lien avec les partenaires éducatifs institutionnels et associatifs. Il se trouve que cela relève de mes compétences professionnelles (consultante en éducation à l’environnement, communication scientifique et de gestion de projet à l’Université). Je me suis donc engagée auprès de Tara et depuis  plus de 8 ans je coordonne ce dispositif, je crée des concepts, ou encore je cherche des financements avec Xavier Bougeard qui s’occupe de la mise en œuvre des actions, de l’animation auprès des enseignants et du lien avec les chercheurs.

Sur quels critères repose la réussite logistique d’une expédition ?

Deux paramètres sont primordiaux : tenir le budget et optimiser le rapport logistique / science, ce qui signifie essayer d’avoir le plus possible de personnes à bord de l’avion qui nous conduit vers notre zone d’étude au Groenland et, à l’inverse, de minimiser le poids du matériel. Il faut que ce ratio soit bon. Et puis il faut savoir quoi emmener et pour combien de personnes, ce qui se conserve ou pas. Cette année, nous avons réparti les denrées dans des fûts par quinzaine de jours.

Ecopolaris est soutenu par des sponsors qui nous font confiance. Et l’argent que nous ne mettons pas dans l’achat de produits ou d’équipements peut être investi autrement, dans le matériel scientifique très coûteux, par exemple. L’institut Polaire Paul Émile Victor finance 50% des expéditions, car nous sommes reliés à l’Université de Bourgogne. Cette année, nous avons des sponsors qui nous ont donné un vrai coup de main pour l’approvisionnement en nourriture, comme Moulin des Moines ou Intermarché qui nous ont offert des produits secs pour les 3 ans à venir, ainsi que pour la mission de cet été avec Tara. Il y en a d’autres : Vitagermine  pour les jus de fruits et les compotes, les Jardins de Gaïa pour le thé, la charcuterie Salaison Sabatier et Les Roches Blanches, Knorr pour les légumes secs ou encore Pomona pour les légumes frais, Columbia pour nos vêtements personnels….

Et je n’oublie pas également tous les partenaires de Tara qui ont aussi permis qu’une telle mission soit possible. Merci !

Quel a été le rôle de Tara durant cette expédition ?

Par delà le riche volet scientifique, 11 ans après la première mission avec Tara, bien sûr, Tara a été d’une grande aide logistique, dans la lignée de sa mission de soutien aux recherches scientifiques. Et puis ils savent que chaque année nous devons acheminer beaucoup d’équipement, que tout ça a un coût et que le GREA est une association de bénévoles qui fonctionne sur fonds propres. Tara s’est donc révélé être un moyen économique et écologique d’acheminer notre matériel. Quand on prend par exemple un kilo de pâte acheminé par avion jusqu’à notre zone d’étude à Hochstetter par 76° Nord, son coût de revient s’élève environ à 15 euros le kilogramme sur place. Nous avons chargé en France pratiquement une tonne d’équipement à bord de Tara, dont l’essence pour les réchauds et les bateaux, des batteries pour les capteurs solaires. Grâce à cet appui logistique, nous avons pu monter trois ans d’approvisionnement sec. Et le long du parcours, nous avons également réalisé deux dépôts pour une future expédition en zodiac et pour une autre expédition annuelle du GREA, le « Karupelv Valley project ». C’est très important pour nous, car cela nous permettra de partir plus léger en zodiac l’année prochaine, d’utiliser moins d’essence et de réaliser un grand parcours de la base scientifique de Zackenberg  au Nord jusqu’à Mesters Vig au Sud où nous pourrons compléter les données que nous avons commencé à collecter avec Tara cet été.

Nous avions aussi prévu de récupérer Eric Buchel et Vadim Heuacker du GREA, qui ont travaillé cet été à Hochstetter et qui finalement nous ont rejoints à Mestersvig pour rentrer avec nous en Islande à bord du bateau.

En fait, l’aide apportée par Tara a trois impacts : écologique, économique et scientifique. Lorsque nous affrétons un avion d’Islande pour nous rendre sur notre zone d’étude, nous sommes donc limités par le poids maximum autorisé dans l’avion, qui s’élève à une tonne. Moins nous avons d’équipement à embarquer dans celui-ci, plus nous pouvons embarquer de scientifiques à bord. En règle générale, une personne compte pour 100kg à bord d’un petit avion. Grâce au dépôt que nous venons de réaliser avec l’appui logistique de Tara, nous pourrons faire venir plus d’hommes sur place pour collecter plus de données.

Les conditions de glace que nous avons rencontrées cet été sont particulières : les plaques de banquise pluriannuelles venant de l’Arctique se sont révélées très denses, tardives et ne nous ont pas permis de monter jusqu’à Hochstetter. Mais nous avons pu déposer notre tonne de matériel à la base militaire de Mesters Vig, ce qui est déjà une belle réussite ! L’an prochain, nous devrons trouver un moyen pour transporter nos fûts plus au nord, peut-être grâce à l’appui logistique de la base militaire danoise de Mesters Vig.

Propos recueillis par Noëlie Pansiot

Liens Internet :

Site éducatif de Tara Expéditions

Site du GREA (Groupe de Recherche en Ecologie Arctique)

La mission Tara-Ecopolaris rejoint Scoresby Sund

Voilà 4 jours que Tara a quitté l’Islande. L’épais brouillard qui enveloppait la goélette s’est finalement dissipé alors que nous naviguons à bonne allure vers le nord, en direction du plus grand fjord du monde : le Scoresby Sund.

Les Taranautes se sont tous donnés rendez-vous sur le pont pour profiter de paysages à couper le souffle. Difficile alors pour la correspondante de bord de s’enfermer dans le PC Com pour rédiger ce log. Sur le pont, ordinateur posé sur les genoux, un œil sur le clavier l’autre sur les icebergs, les fenêtres de ce bureau provisoire donnent sur de splendides montagnes de roches noires marbrées de blanc. L’ensemble se reflète à la perfection sur l’eau…

Un peu plus tôt, à l’heure du déjeuner, Tara effectuait un stop devant les falaises basaltiques du Cap Brewster, objet de convoitise pour les deux écologues embarqués. Munis de longues focales vissées sur leurs boitiers photo, Brigitte Sabard et Olivier Gilg, chercheurs du Groupe de Recherche en Ecologie Arctique (GREA) ont « shooté » avec frénésie l’une des plus grandes colonies d’oiseaux de la côte est.  Ces clichés seront ensuite assemblés et permettront de compter un à un les guillemots de Brünnich et les mouettes tridactyles. Olivier, le sourire en coin, ironise sur le travail qui l’attend au retour de cette mission : « les soirées d’hiver seront longues en Bourgogne… »

Face au mur de glace

Face au mur de glace. ©N.Pansiot/TaraExpeditions.org

Il semble que les interminables journées de travail n’effraient pas ces chercheurs qui l’ont prouvé hier en sillonnant l’îlot pelé de Dunholm pendant 13h en quête de palmipèdes. Sac rempli de provisions sur une épaule, perche à filin sur l’autre, ils avaient pour mission de capturer une dizaine d’eiders à duvet, une espèce de canard marin, afin de réaliser une série de mesures et de prélèvements. Tapis sur leurs nids, les femelles eiders sont parfaitement camouflées. Seul un œil exercé parvient à distinguer les volatiles dont le plumage se fond dans le décor rocheux. Une fois repéré, il faut capturer le volatile à l’aide du filin et la tâche ne se révèle pas aisée.

Olivier s’explique : « c’est un nouveau volet de notre programme scientifique. En 2004, nous nous étions contentés de collecter du duvet pour étudier les polluants. Nous avons réitéré l’opération ce qui va nous permettre de déterminer les niveaux de contaminants, notamment le mercure, mais nous avons aussi effectué des prises de sang sur une dizaine d’oiseaux. Il s’agit d’une première, et nous nous sommes vite rendus compte de la difficulté de la tâche.  Ces nouveaux échantillons vont nous permettre de mesurer les taux de mercures autrement, mais aussi d’hydrocarbures, des polluants qui risquent d’augmenter avec le développement du trafic maritime dans la région. Ces contaminants sont d’origine anthropique : la pollution est amenée par les vents ou par les courants marins depuis nos régions. Ici, il n’y a pas ou peu de source  de pollution. En échantillonnant localement, nous pouvons donc mesurer la circulation des polluants sur la planète. »

Mathieu Voluer, officier de pont et Dominique Limbour, cuisinière, observent une colonie de guillemots de Brünnich au Cap Brewster

Mathieu Voluer, officier de pont et Dominique Limbour, cuisinière, observent une colonie de guillemots de Brünnich au Cap Brewster. ©N.Pansiot/TaraExpeditions.org

Il est désormais 16h, certains Taranautes ont rejoint le grand carré, d’autres s’octroient une sieste réparatrice avant le prochain quart nocturne. La goélette s’est éloignée des côtes et navigue à plus de 7 nœuds pour aller se mettre à l’abri. Le capitaine étudie les cartes : « Nous mettons le cap au nord et c’est un petit coup de poker. Un coup de vent est attendu dans la nuit du 29 au 30 juillet, ce qui nous laisse 35h pour monter et faire 200 miles. »

Noëlie Pansiot

 

Articles associés :

- Médiathèque : photos, vidéos…

- “Les portes du Groenland semblent s’ouvrir”

- Sur la route de Paris Climat : destination Groenland

« Les portes du Groenland semblent s’ouvrir »

Tara réitère sa tentative et met une seconde fois le cap au nord en direction du Groenland. La goélette quittait le port d’Akureyri hier pour trouver une mer calme à la sortie des fjords islandais.

IMG_0037

Le voilier navigue paisiblement au moteur, les estomacs des équipiers fraichement embarqués n’ont donc rien à craindre de la houle. Tous prennent leurs marques et s’attèlent à leurs tâches respectives. Parmi eux, Gabriel Gorsky, directeur de l’Observatoire Océanologique de Villefranche-sur-Mer, qui s’affaire sur le pont en compagnie de Christophe Cousin, réalisateur de documentaires. Il faut équiper Gaby d’un micro-cravate pour les besoins d’un tournage qui débute.

IMG_0002

9h40, le premier filet manta vient d’être mis à l’eau devant les caméras, avec l’aide des marins. Le protocole scientifique est bien rodé, la succession de gestes tant de fois reproduite au cours des précédentes missions s’effectue avec aisance. Sous la bulle protectrice qui chapeaute Tara, la fée cuisinière prépare déjà le repas pour les 15 Taranautes. Les effluves des petits légumes qui mijotent parviennent jusque dans le PC Com où Martin Hertau, le capitaine consulte ses emails. Le Malouin ouvre la précieuse carte satellite de la NASA et s’adresse à Olivier Gilg, chercheur au %GREA% en empruntant un ton optimiste : « Viens voir, ça va te plaire ! Ça se confirme, le mouvement de banquise que nous espérions semble s’amorcer. Les portes vont peut-être s’ouvrir dans les jours à venir. Il n’y a plus qu’à croiser les doigts ! » Pour Martin, il est déjà temps de remonter sur le pont pour aider à relever le premier manta, les 30 minutes de prélèvement se sont écoulées.

IMG_0059

Resté devant l’ordinateur, Olivier poursuit son analyse minutieuse des cartes : « Nous sommes à mi-chemin entre l’Islande et le Groenland. Nous allons donc essayer de rentrer par le sud du Scoresby Sund où il y a toujours un peu moins de glace.  À cet endroit,  il y a des courants importants qui empêchent la glace de se former tout l’hiver. La glace peut donc y être refoulée, et c’est ce que nous souhaitons, ou à l’inverse en fonction des vents, se trouver emprisonnée et poussée vers le fiord. C’est ce qui s’est passé au cours des 10 derniers jours, obligeant Tara à rebrousser chemin. Cette fois-ci, il semble que nous ayons des vents assez favorables. Donc d’ici 3 ou 4 jours le passage se sera peut-être complètement ouvert. Nous allons essayer de viser le Cap Brewster qui abrite une grosse colonie d’oiseaux que nous aimerions compter. »

IMG_0020

Sur le pont, Christophe Cousin et Fitzgerald Jego, chef opérateur du documentaire de 110 minutes destiné à France 3, s’affairent caméra au poing. Il faut saisir les images du filet avant d’arriver dans les glaces en soirée où il ne sera plus possible de l’utiliser.

IMG_0027

Sur le grand plan de travail extérieur, un petit drone blanc équipé d’une caméra siège aux côtés des précieux échantillons qui grouillent de micro-organismes. L’engin va bientôt décoller pour effectuer sa première ronde au-dessus de la baleine. Avant cela, il faut hisser les voiles et mettre en avant les plus beaux attributs de la goélette. Les marins équilibristes entrent en scène : Mathieu Voluer, Officier de pont, avance sur la baume pour libérer la voile. Tout le monde est à son poste. Silence, moteur, ça tourne !

GREA* : Groupe de recherche en écologie arctique.

Noëlie Pansiot

Articles associés :

- Les glaces du Groenland contraignent Tara à patienter

- Médiathèque : photos, vidéos, documentaires…

- Sur la route de Paris Climat : destination Groenland

Les fjords à vol d’oiseau

En route pour la côte Est du Groenland, l’équipage de Tara doit faire preuve de patience et de prudence. Brigitte Sabard et Olivier Gilg, les deux spécialistes du Groenland patientent pour mener à bien leurs observations sur cette côte méconnue du grand continent blanc.

Les glaces qui réduisent considérablement l’accès au fjord Scoresbysund depuis plus de quinze jours n’ont pas encore permis à la mission Tara-Ecopolaris – en collaboration avec Groupe de Recherche en Ecologie Arctique (GREA) – de débuter. Penché sur une carte du Groenland, l’ornithologue Oliver Gilg explique comment il compte orienter ses recherches.

« Depuis que Tara est passé là il y a onze ans, personne n’est retourné voir comment la situation globale de cet endroit, situé loin de toute civilisation, a évolué. C’est l’intérêt de cette mission. Nous allons essayer d’atteindre la côte sud et la longer jusqu’au Cap Brewster situé à l’entrée sud du fjord. A priori, il devrait y avoir moins de glace puisqu’il est un peu protégé du vent de Nord-Est et que les glaces ont tendance à descendre tout droit. »

« C’est là que se trouvent les plus grosses colonies d’eider à duvet avec plus de 500 nids sur certaines îles. Initialement, nous devions capturer des oiseaux pour effectuer des prises de sang. En revanche, nous allons déjà pouvoir récupérer des duvets dans leurs nids vides pour le premier volet scientifique du programme Tara-Ecopolaris, c’est-à-dire travailler sur les polluants et notamment le mercure. Nous allons essayer de ramasser du duvet sur une dizaine de nids par colonies, sur cinq ou six colonies différentes. Nous l’avions déjà fait en 2004 et la comparaison sera intéressante. »

« Il y a une grosse colonie sur le Cap Brewster avec notamment des mouettes tridactyles et des guillemots de Brünnich. Le fjord Scoresbysund est habituellement libre de glace assez tôt et le comptage de cette colonie est fait depuis presque un siècle. Nous pourrons donc voir l’évolution des tendances. Le guillemot de Brünnich est plutôt en diminution, tant sur la côte est que sur la côte ouest. C’est sans doute dû à la chasse car c’est un oiseau très prisé par les Inuits. La mouette tridactyle, elle, est en nette augmentation au Groenland. Plus les glaces se libèrent et plus sa population augmente. Nous avions aussi observé à l’époque des macareux moine, une espèce très rare dans cette région. Nous ne sommes pas certains qu’elle niche sur la côte est du Groenland. Il serait intéressant de pouvoir trouver des nids ou des terriers. »

« Ensuite nous voudrions remonter  le fjord Scoresbysund, où nous avions décelé la présence de goélands marins et de goélands bruns, des espèces qui, il y a onze ans, venaient juste d’arriver au Groenland. Le but est de savoir si leur arrivée est confirmée et si ces populations augmentent. Tout cela dépendra vraiment du temps car il faut compter une journée de navigation pour aller jusqu’à l’extrémité du fjord » (le Scoresbysund est l’un des plus longs fjords au monde avec près de 300 km, ndlr).

« Nous espérons aussi pouvoir aller plus au nord et longer la côte pour compter les deux autres colonies de mouettes tridactyles et guillemots de Brünnich. Dans les autres fjords, il y a beaucoup d’espèces différentes. Il y a plusieurs centaines de nids de sternes arctiques sur les petits îlots, ainsi que des dizaines de goélands bourgmestres, les deux espèces les plus courantes dans les fjords. Comme il n’y a aucune perturbation, ni chasse, ni pêche, les tendances d’évolution de ces populations seront intéressantes. Elles pourront être comparées avec les données du GREA collectées depuis plus de 30 ans. Mais il reste beaucoup de points d’interrogation. L’avantage d’y aller avec Tara, c’est qu’on peut vraiment s’approcher des côtes, se faufiler ou s’y rendre en Zodiac. Ce serait impossible autrement. Tout dépendra de la situation des glaces. »

Propos recueillis par Dino Di Meo à bord de Tara

Articles associés : 

- Sur la route de Paris Climat : destination Groenland

- Tara à Stockholm : regards croisés sur le développement durable des océans

- Médiathèque : photos, vidéos, documentaires…

Tara dans les glaces

Après trois longs jours d’attente à Akureyri (Islande), les glaces descendues du Pôle Nord le long des côtes du Groenland bloquent toujours l’entrée du fjord de Scoresbysund où Tara a prévu de se rendre pour les besoins de l’expédition Ecopolaris dédiée à l’étude de la faune et dirigée par le GREA  (Groupe de Recherche en Ecologie Arctique).

DSCF9544 - copie

A l’heure actuelle, selon les observations satellites et les cartes de glaces fournies par les Norvégiens, la situation météo n’a pas beaucoup évolué et empêche toujours toute incursion de Tara dans le fjord afin de rejoindre Constable Pynt où se trouvent les chercheurs du GREA. Les vents se sont en partie calmés sur cette partie de l’océan Arctique mais les prévisions donnent un retour de vents de nord-est pour le week-end prochain. Ce qui devrait pousser les glaces encore plus vers l’entrée du fjord et en restreindre encore un temps l’accès.

Martin Hertau, le capitaine, semblait peu optimiste après analyse des cartes météo, surtout que la navigatrice Isabelle Autissier avec laquelle Tara est en contact, tente actuellement de se frayer un chemin dans les glaces pour atteindre le petit village de Ittoqqortoormiut situé à l’embouchure du fjord. Elle progressait difficilement à 60 km des côtes,  au niveau où Tara avait dû rebrousser chemin samedi dernier.

Isolés dans un campement-base près de Constable Pynt, Brigitte Sabard et Olivier Gilg (GREA) ont finalement préféré revenir à Akureyri hier après-midi,  attendant patiemment que la situation évolue. Leur matériel logistique se trouvant à bord de Tara, il leur était impossible de débuter leur mission dans de bonnes conditions. L’hiver a été très froid cette année et même la côte ouest du Groenland, pourtant sous l’effet du Gulfstream, s’est trouvée bloquée plus longtemps. A bord de Tara, une bonne fenêtre météo est attendue pour refaire la route en sens inverse. Une décision doit être prise jeudi matin, après avoir comparé cartes météo, cartes des glaces et aussi avoir pu correspondre avec Isabelle Autissier pour avoir une description de la situation réelle sur zone.

Dino Di Meo

ITW d’Etienne Bourgois et Romain Troublé: «Il y aura un avant et un après Tara Oceans»

ITW d’Etienne Bourgois et Romain Troublé : « Il y aura un avant et un après Tara Oceans »

Partie il y a près de 6 ans, l’expédition Tara Oceans sur le plancton marin qui s’est achevée il y a deux ans délivre ses premiers résultats scientifiques. Et ils sont majeurs ! Pour Etienne Bourgois et Romain Troublé, président et directeur général de Tara c’est un moment fondamental pour l’océan, pour la science et pour Tara.


Quel est le principal fait que vous retenez de ces résultats ?
Romain Troublé, directeur général de Tara Expéditions : Avec les scientifiques de Tara Oceans nous avons mis le doigt sur un monde totalement inconnu puisque nous avons découvert plusieurs millions de nouveaux gènes qui vont transformer la façon dont on étudie les océans et peut-être dont on évalue le changement climatique. Pour la première fois un lien est prouvé entre la température de l’Océan et l’écosystème vivant dans ses couches supérieures.

En quoi cette expédition et ses suites sont innovantes?
Romain Troublé : C’est la première étude de l’écosystème planctonique planétaire. Tara Oceans c’est de l’écologie scientifique avec 12 disciplines de recherche différentes. La force de ce projet aussi c’est que tous les scientifiques impliqués travaillent ensemble des quatre coins du globe, depuis 2008 jusqu’aux résultats d’aujourd’hui et ceux à venir.
Etienne Bourgois, président de Tara Expéditions : Cette expédition c’est aussi une histoire d’hommes et de femmes, de scientifiques bien sûr, mobilisés par Eric Karsenti, de partenaires qui nous ont suivis depuis le début, de marins. Il y a un esprit Tara qui continue dans les laboratoires, qui se transmet à chaque escale. Nous avons reçu un accueil formidable tout au long de la mission Tara Oceans.

Est ce pour vous l’évènement le plus important depuis que vous avez créé Tara Expéditions ?
Etienne Bourgois : Au niveau scientifique oui. C’est la première fois qu’on a de tels résultats avec Tara. Je les attendais depuis très longtemps car le bateau est parti pour cette expédition entre 2009 et 2013 ! On a prouvé que sur un bateau à voiles de 36 mètres, on pouvait aussi faire de la science de haut vol complémentaire de plus grosses unités. Cela ouvre aussi des perspectives énormes sur les résultats à venir. On peut imaginer qu’on sait tout de la Terre mais en fin de compte on sait très peu de choses et en particulier sur les Océans.  Je suis assez fier que les scientifiques de Tara Oceans, autour du CNRS, du CEA et de l’EMBL, apportent des éléments de connaissance très importants à la communauté scientifique mais aussi au grand public. L’histoire nous le dira, mais il y aura sans doute un avant et un après Tara Oceans.

Nous sommes dans l’année « climat » et dans la perspective de la Conférence sur le climat à Paris. Est ce que dans ces résultats il y a un lien établi entre le plancton et le climat ?
Romain Troublé : Oui, l’influence de la température sur la composition de l’écosystème planctonique jusqu’à 500m de profondeur. Ces résultats prouvent ce lien, mais il y a encore beaucoup de recherche à faire sur ces données désormais publiques. Ce que nous savions aussi avant de partir et qui fait consensus,  c’est que le plancton stocke plus de 25 % du CO2 que nous émettons et qu’il serait le premier fournisseur d’oxygène de la planète. J’espère bien que l’on apportera sous peu davantage de précisions.

D’autres résultats sont–ils à venir ?
Romain Troublé : Oui, les scientifiques ne vont pas s’arrêter là. Dites-vous bien que ce n’est que le début, c’est très excitant ! D’autant que l’année prochaine, nous mènerons avec quelques uns de ces scientifiques ainsi qu’avec une équipe internationale et en partie asiatique, une expédition de deux ans dans le Pacifique…

Articles associés :
- Les objectifs scientifiques de l’expédition
Le matériel scientifique de l’expédition
- Les meilleurs vidéos de l’expédition entre 2009 et 2012puis en 2013 en Arctique partie 1partie 2
- Le journal de bord entre septembre 2009 et décembre 2013
Le site « Les Chroniques du Plancton » de Christian Sardet, coordinateur scientifique de l’expédition

De la Méditerranée au Maine, itinéraire d’un Taranaute.

Dans la famille Haëntjens, il y a le père, Cyril, partenaire de Tara Expéditions avec sa société France Collectivités SAS, et le fils, Nils, ingénieur et stagiaire polyvalent à bord de Tara Méditerranée. Deux passionnés de voile. Nils, c’est la force tranquille ! Souriant et avenant, il possède le profil idéal du compagnon de navigation. Pour le jeune ingénieur, l’aventure Tara s’est prolongée, loin du bassin méditerranéen où elle avait commencé.

nils2

Tandis que la goélette a passé l’hiver à Lorient, Nils était de l’autre côté de l’Atlantique, à l’est des Etats-Unis, non loin de la frontière canadienne. Et c’est grâce à une rencontre à bord de Tara qu’il poursuit l’aventure scientifique au sein d’un laboratoire de l’Université du Maine. A l’occasion d’un échange sur Skype avec Noëlie, journaliste correspondante, Nils expliquait le lien entre Tara et le projet de mesures optiques des océans financé par la Nasa depuis plusieurs années sur lequel il travaille actuellement. Voici un petit résumé de leur conversation.

« La neige a enfin fondu ! » Après quelques minutes de discussion sur Skype, cette phrase sonnait comme le cri du cœur. Installé dans le Maine depuis le mois de janvier, Nils a découvert un climat rigoureux qui n’a rien à voir avec celui de l’hexagone. Il semble pourtant avoir profité de la saison hivernale en arpentant les 40 kilomètres de pistes de ski de fond situés aux abords de l’Université. Mais le retour du printemps lui offre de nouvelles perspectives d’exploration et il a déjà troqué ses raquettes et ses skis contre un canoë.

Installé au bureau de sa chambre d’étudiant, sur le campus, Nils me présente le projet dans lequel il s’est engagé pour les deux années à venir : «Je réalise un master en océanographie dans le laboratoire du scientifique Emmanuel Boss au sein de l’Université du Maine» C’est à bord de Tara, sur l’étape reliant Chypre à Maltes pendant Tara Méditerranée, que les deux hommes ont fait connaissance. Emmanuel, professeur de sciences marines et spécialiste des données optiques, cherchait une personne de confiance pour gérer plusieurs instruments embarqués et réaliser des manipulations sur le radiomètre hyperspectral flottant (HTSRB) et les capteurs de  conductivité, température et profondeur (CTD). Et c’est à Nils qu’il confia cette mission. Peu de temps après, Emmanuel lui proposait un poste aux Etats-Unis, pour travailler sur un projet pour lequel il venait d’obtenir une bourse. Nils n’a pas hésité une seconde !

Et lorsque je l’interroge sur le travail qu’il effectue au sein du laboratoire, voici sa réponse : « L’idée c’est d’utiliser l’optique pour étudier les masses de phytoplancton et leur distribution dans les océans. Je m’investis sur un projet bien particulier. En fait, nous recevons des informations des satellites sur la distribution du plancton qui requiert une calibration. Pour cela, nous envoyons des flotteurs, un peu comme la CTD à bord de Tara, sauf qu’il s’agit d’instruments autonomes qui envoient leurs données aux laboratoires par satellites. Nous allons donc concevoir de nouveaux flotteurs, plus précis qu’auparavant, équipés de radiomètres hyperspectraux qui vont contribuer à la calibration de la prochaine génération de satellites envoyé en 2020 ». Sait-on pourquoi les mesures actuelles sont faussées ? « Oui, lorsque les satellites prennent une photo, la lumière qu’ils reçoivent est d’abord modifiée par l’atmosphère. C’est un premier facteur mais il en existe d’autres que nous devons prendre en compte. Par exemple, lorsque nous plaçons un capteur qui mesure la lumière dans l’eau, celui-ci génère sa propre ombre. Donc il modifie l’environnement dans lequel nous souhaitons mesurer. Mon travail est de savoir comment ce capteur va modifier son environnement, de combien, et qu’elles sont les corrections que nous devrons appliquer pour prendre la bonne mesure, comme si le capteur n’était plus là. J’utilise des simulations de Monte-Carlo pour cela. » Nils semble avoir attrapé le virus de la science et ses compétences d’ingénieur lui permettent de traiter une multitude de données à l’aide de la programmation.

Bien intégré à son nouveau milieu, il commence même à chercher ses mots en français ! Son temps libre, il le passe à explorer la côte : « Pour l’instant j’adore, ça change radicalement de Paris. C’est la campagne, et je m’adonne à de nombreuses activités en pleine nature : de la rando, du VTT… La côte est très belle, toute dentelée et bordée par des forêts de sapins. Il n’y a pas une baie qui ressemble à une autre. » De l’autre côté de l’Atlantique, les proches de Nils ont organisé l’escale et les visites de Tara à Penerf en Bretagne en avril denier, le fief des Haëntjens. Tara est un membre à part entière de cette famille, et le passage de Nils à bord semble lui avoir ouvert une nouvelle voie professionnelle.

Propos recueillis par Noëlie Pansiot

Au Portugal, Tara fait des émules

Tara était fermement attendu à Peniche, au Portugal, pour une ultime escale le week end dernier avant son retour à Lorient. Un arrêt de deux jours destiné notamment à soutenir une initiative novatrice pour le Portugal, dans l’esprit de Tara : le projet David Melgueiro*, du nom d’un navigateur portugais du XVIIème siècle.

José Mesquita, qui recevait Tara au port de Peniche, en est l’instigateur. Il souhaite construire un navire océanographique de 28 mètres à l’échéance de fin 2015, pour réaliser une circumnavigation polaire.

Cette expédition sera la réédition du voyage du navigateur portugais David Melgueiro et ralliera le Portugal à la ville de Kagoshima au Japon, en passant par le Passage du Nord-Est à l’aller, et le Passage du Nord-Ouest au retour.

Les échéances sont de commencer à construire le navire en février 2015 jusqu’à fin 2015 et un départ en expédition Arctique en avril-mai 2016.

Quel est l’objectif de ce projet ?

Pour la première fois au Portugal, il s’agit de construire un navire d’expédition à voile qui puisse être le moins cher possible dans sa construction, par les matériaux choisis et le plus petit possible, et qui en même temps soit suffisamment grand pour pouvoir loger 7 scientifiques à bord et 5 membres d’équipage pour aller de l’Arctique à l’Antarctique.

Aujourd’hui, le Portugal possède un seul navire de recherche d’Etat : le Norweig, un navire qui a été offert par la Norvège au pays en 1978, sur lequel j’ai été le premier Second et le deuxième Capitaine. Il s’agit d’un chalutier qui travaillait aussi sur la gestion des stocks de poissons.

Ici, au Portugal, on développe des projets si Bruxelles les finance sinon, on ne fait rien. C’est un cercle vicieux. Le projet David Melgueiro souhaite, pour la première fois, construire un navire à l’aide de capitaux civils, puis essayer de mettre ce navire au service des Universités et de la science nationale et internationale, à des coups d’exploitation très bas, 10 fois moins cher qu’un navire classique, mais en réalisant 70% des travaux d’océanographie qu’un grand navire peut faire.

Vous avez sollicité Tara pour qu’elle fasse escale à Peniche. Pourquoi était-ce important pour votre projet ?

Parce que la première expédition que nous allons faire sera le tour de l’Arctique, comme l’a fait Tara en 2013. D’autre part les objectifs globaux du projet David Melgueiro collent aux objectifs de Tara. Votre bateau est un grand frère et nous sommes un bébé en gestation. Lorsque j’ai commencé à imaginer ce projet, je n’ai pas pensé à Tara. J’ai été inspiré par le fait d’avoir travaillé à la Commission Européenne de Bruxelles pendant 23 ans, pour la préservation des ressources, les plans de récupération du thon, les pêcheries de Terre-Neuve, de la Baltique etc. Donc recevoir Tara à Peniche, c’était pouvoir montrer aux gens, à la ville, mais aussi au reste du pays parce que les télévisions étaient là, que ma vision du projet David Melgueiro n’est pas à côté de la plaque, que c’est une vision réelle. Ce projet n’est autre qu’un petit Tara, qui va, je l’espère, donner la main à Tara.

Pour cette première mission, nous avons l’intention d’embaucher un équipage portugais pour des raisons patriotiques. Les Portugais ont le moral au plus bas et pouvoir mettre dans ce projet la technologie portugaise, intégrer un équipage local sera une sorte de ballon d’oxygène, redorera l’orgueil national. En ce qui concerne les scientifiques, notre porte est ouverte aux partenariats internationaux, avec bien entendu les pays de l’Arctique. Nous souhaitons qu’il puisse y avoir un échange d’expériences et de connaissances à l’international.

Propos recueillis par Noëlie Pansiot

David Malgueiro* : un récit portugais raconte que le navigateur David Malgueiro effectua un voyage à bord du galion Hollandais « Padre Eterno », entre 1660 et 1662, à travers le passage du Nord-Est. Il débuta son périple au Japon, passa par le détroit de Béring, pour terminer son aventure aux Pays-Bas.

D’Antarctica aux mammouths

Il a vu naître la goélette il y a 25 ans, alors qu’il faisait partie de l’expédition Transantarctica, menée par Jean-Louis Etienne. À l’époque, Bernard Buigues était « le sacrifié » : il gérait l’administration et réglait les problèmes du quotidien à Paris. Plus tard, Bernard a organisé ses propres expéditions au pôle, avant de devenir chasseur de mammouth en Sibérie. Il a aussi initié avec Etienne Bourgois en 2006, la fameuse dérive arctique de Tara.

Invité à bord de Tara pour l’ultime traversée jusqu’à Lorient, le papa de Jarkov, mammouth de 47 ans mort il y a 20 380 ans, nous conte ses aventures et nous sommes tout ouïe.

Comment a débuté la chasse au mammouth ?

Pendant Transantarctica, on travaillait avec les Russes de l’Institut Arctique et Antarctique. C’était juste après la Pérestroïka, le pays était fermé, mais finalement tout était ouvert parce que le désordre régnait. Pendant une dizaine d’années, j’ai développé des stations dérivantes dans la région du Pôle Nord avec les équipes du village de Khatanga en Sibérie qui travaillaient pour l’armée jusqu’en 1985. Un jour, le Directeur de l’administration de Khatanga vient me voir et me dit : « Tu ne t’intéresses qu’à l’Arctique, mais nous avons des choses plus intéressantes, nous avons des mammouths ». J’étais un peu dubitatif, je n’avais pas de contacts avec les musées. Très honnêtement je ne me rendais pas compte, je n’avais aucune passion précise pour le sujet, et ce jusqu’au moment où j’ai pu toucher un morceau de mammouth. À mon retour en France, j’ai ramené quelques échantillons aux scientifiques. Ils ne pouvaient pas encore me dire si c’était bien du mammouth, mais ça leur semblait intéressant parce que les échantillons contenaient des cellules bien conservées. Ils m’en ont demandé plus. Comme ça, de fil en aiguille, en essayant de sortir le premier mammouth qu’on m’avait indiqué, j’ai commencé à me renseigner sur l’état des recherches sur les mammouths. J’ai découvert un paradoxe : c’était un animal célèbre, mais très mal connu. Dans les années 90-95, beaucoup d’idioties sur les causes de leur disparition circulaient, on parlait encore de disparition subite, comme si une météorite était tombée du ciel et avait exterminé l’espèce.

En montant l’expédition pour sortir le mammouth Jarkov, entre 97 et 99, je me suis rendu compte que les paléontologues travaillaient à partir de très peu d’exemplaires d’animaux. J’ai compris qu’il fallait plus d’échantillons pour arriver à un scénario valable sur cette période. Je me suis donc mis comme challenge de récupérer et de protéger un maximum de fossiles de mammouths. En fait, en m’intéressant à eux, je me suis intéressé à l’évolution des espèces, à l’évolution des climats, à l’histoire de cette dernière période du Pléistocène qui a duré 50 000 ans. Cette quête m’a conduit à la rencontre des gens. C’est grâce aux relations amicales tissées avec les locaux que nous avons trouvé des fossiles. Ce sont eux qui, en partant chasser, en partant déplacer leurs troupeaux de rennes trouvaient, de temps à autre, un morceau d’os ou de défense dépassant de la neige.

L’aventure était aussi humaine…

Oui, tout à coup ça faisait sens pour moi, c’était intéressant parce qu’il y avait de l’aventure, de la science et des relations humaines. J’ai découvert plusieurs peuples de l’Arctique : les Nenets avec qui j’ai de bonnes relations, les Dolgans, puis les Youkaguires et les Tchouks. En fait ces expéditions m’amenaient à faire de la science au sens large, la paléontologie débordait sur des sciences plus dures avec des études sur les isotopes, des études sur la génétique, mais aussi dans l’ethnographie. La recette de mon activité et des quelques succès que j’ai eu reposent sur le fait que j’ai su tisser des relations avec des gens qui me faisaient confiance et qui me délivraient des informations au bon moment.

Je pense que les ethnographes ont ressenti cette émotion, il existe une forte attirance quand on rencontre des peuples ou des civilisations très éloignés de la nôtre ; j’étais fasciné. Encore plus lorsque j’ai aperçu la même curiosité dans le regard des gens, lorsqu’ils faisaient part de la même curiosité à mon égard. C’est la clé de l’échange ! Je n’étais pas qu’un simple observateur, ces gens me posaient autant de questions que je leur en posais.

Quelle est la taille du troupeau de mammouths que tu conserves sous le permafrost en Russie ?

Notre équipe a trouvé 13 mammouths en 15 ans. La réalité a finalement dépassé mon imagination. À présent, nous aimerions bien trouver le chasseur écrasé par le mammouth ! Il y a 3 ans, nous  avons découvert un jeune mammouth de 4 ans, mort il y a 32 900 ans, dépecé et éviscéré par des hommes. Nous avons retrouvé sa dépouille qui avait une grosse coupe sur le dos, réalisée à l’aide d’une pierre taillée, un peu à la façon d’un napperon, sur son flanc gauche. Nous ne savions pas qu’il y avait des hommes dans cette région à cette époque. Nous savions finalement peu de choses sur cette époque. En fait, nous parvenons petit à petit à récupérer des informations par ricochet. Avec les protocoles de recherche actuels, nous n’avons plus besoin d’avoir le fossile comme preuve de la présence de telle ou telle espèce. Lorsque nous procédons à des carottages en terre, il suffit de séquencer l’ADN qui y est présent et de le comparer à une base de référence, et quasi instantanément on sait qui était là.

Le clonage du mammouth, fiction ou réalité ?

Quelques scientifiques japonais, mais surtout coréens envisagent sérieusement le clonage. Techniquement certaines choses sont à présent réglées. On sait par exemple remplacer les chainons manquants dans l’ADN, grâce à un processus de copier-coller. Les généticiens peuvent donc récupérer l’intégralité du code génétique du mammouth et mettre cette info dans un ovule fécondé d’un animal vivant comme l’éléphant. Il y a 15 ans, lorsqu’on commençait à me poser la question du clonage, je n’y connaissais pas grand-chose et je ne voyais pas de limite à la science. 10 ans après ce n’est plus vraiment de la science-fiction.

Tout dépend des objectifs de ce clonage. S’il s’agit de réaliser une expérimentation, pourquoi pas. Mais si le projet est de réintroduire l’espèce au détriment de l’attention qu’il faudrait porter aux éléphants, je dis non.

Propos recueillis par Noëlie Pansiot

En vidéo : Sardet père et fils

Fondateur du laboratoire de Biologie cellulaire marine du CNRS, Christian Sardet est impliqué dans l’aventure Tara Oceans depuis le début. Il a longtemps travaillé dans l’imagerie au sein de son laboratoire, un microscope vissé à l’oeil. Lorsque Tara Oceans débute en 2009, il intervient comme Coordinateur scientifique de l’expédition et entreprend de photographier et de filmer la beauté des micro-organismes collectés à bord de la goélette.

Réalisateur installé à Montréal, son fils, Noé Sardet, a hérité de sa mère cinéaste, tout en plongeant dans l’univers scientifique de son père. Les photos de famille en attestent : à l’âge de 5 ans, Noé pêchait déjà le plancton à Friday Harbour, aux Etats-Unis, en compagnie de son père Ensemble, Christian et Noé, nous font découvrir des animaux à peine visibles à l’oeil nu, en images, dans les fameuses “Chroniques du plancton.” Ils étaient réunis à bord pour un leg, pour photographier et filmer le plancton mélangé au plastique. Ils ont accepté de se prêter au jeu de la caméra. Portraits croisés d’un père et d’un fils, en 2 parties.

 

Episode 1

 

Episode 2

©N.Pansiot/ Tara Expéditions

Montage sonore : prélèvements de nuit

Dans la nuit du 4 au 5 octobre, les scientifiques de Tara réalisaient un trait de bongo pour essayer de pêcher des myctophidés : petits poissons remontant à la surface de nuit pour se nourrir de zooplancton.

Ils souhaitaient ainsi étudier la présence de micro-plastiques dans les contenus stomacaux des poissons. Aucun poisson n’a été collecté, mais le collecteur était rempli de méduses et de Krill.

Parmi les scientifiques présents, Cristina Fossi, de l’Université de Sienne.  Professeur en écotoxicologie, Cristina étudie la présence de ces polluants dans les tissus des organismes marins, du zooplancton à la baleine. Elle souhaite détecter les polluants chimiques présents dans leurs tissus et déterminer s’il existe une bio-accumulation dans la chaîne alimentaire.

© N.Pansiot/Tara Expéditions

Tara rencontre le CNRS Libanais

Pour cette expédition en Méditerranée, chaque nouvelle escale est l’occasion pour l’équipe scientifique de Tara d’échanger avec leurs homologues locaux, comme ici à Beyrouth avec le CNRS Libanais. Un partage de connaissances pour une mise en commun des efforts de préservation de notre mer Méditerranée ou Mare Nostrum.

Après avoir participé à une table ronde sur la pollution marine réunissant ONG locales et acteurs politiques ou scientifiques libanais, nos rencontres beyrouthines se sont poursuivies par une réunion de plusieurs heures dans les locaux du Conseil National de la Recherche Scientifique (CNRS) Libanais, une structure de recherche qui a fêté il y a peu ses cinquante ans d’existence. L’équipe scientifique de Tara accompagnée de Romain Troublé, secrétaire général de Tara Expéditions, a ainsi pu rencontrer une dizaine de chercheurs du Centre National des Sciences Marines, l’une des quatre branches du CNRS Libanais.

« Nous voulions avoir un échange constructif entre nos scientifiques et l’équipe de Tara, pour à la fois présenter nos travaux respectifs et trouver des pistes de collaborations futures » explique Gaby Khalaf, le directeur de ce centre.

Cette réunion commença donc par une présentation des recherches menées par la structure libanaise, et notamment les travaux des doctorants présents lors de cette réunion. Si les sujets étaient variés, du suivi des mammifères marins à l’étude de l’acidification en Méditerranée, ces travaux avaient comme point commun d’avoir été menés en partie en France, que cela soit à l’Université de Perpignan ou à l’Observatoire Océanologique de Villefranche-sur-Mer. « C’est une codirection franco-libanaise, reprend Gaby Khalaf. Les doctorants travaillent essentiellement au Liban mais font des visites régulières en France, où ils sont d’ailleurs inscrits. Depuis dix ans, une vingtaine de nos doctorants ont ainsi pu travailler en France ».

Après les doctorants du CNRS Libanais, l’équipe scientifique de Tara a pu prendre le relais en présentant brièvement le bateau, ses différentes missions de recherche, puis les protocoles de prélèvement de microplastiques en Méditerranée. Enfin, les chercheurs libanais ont découvert avec intérêt les premiers résultats des prélèvements effectués en 2009 dans les eaux libanaises, au début de l’expédition Tara Oceans. « A l’époque, nous venions d’avoir notre propre bateau de recherche, c’était donc très important pour nous de visiter Tara, pour voir les équipements et discuter avec les scientifiques, se souvient le directeur du Centre National des Sciences Marines. Aujourd’hui, c’est tout aussi intéressant de voir finalement ce que Tara a prélevé en 2009 au large du Liban ».

Après cet échange sur les travaux respectifs de chacun, ces quelques heures de réunion se sont soldées par des discussions bien moins formelles, allant des techniques de prélèvement de plancton, aux espèces marines invasives au Liban. L’occasion également pour tous d’envisager de nouvelles pistes d’entraide entre les deux équipes. Si le CNRS Libanais, très intéressé par la pollution de microplastiques, devrait ainsi vite recevoir les plans de notre filet Manta ; de notre coté, nous embarquerons lundi trois bouées dérivantes à bord de Tara, que nous larguerons peu après notre départ de Beyrouth. Un petit service, face à l’accueil aussi enthousiaste que chaleureux que nous recevons depuis notre arrivée dans la capitale libanaise.

Yann Chavance

Une escale imprévue

Ce mardi 22 juillet, Tara s’est détourné pour quelques heures de sa route.

Un bref arrêt à Patras, une ville portuaire grecque au nord du Péloponnèse, pour récupérer un colis inattendu.

Quelques heures après notre départ de Zakynthos, l’île aux tortues marines, Tara s’est arrêté pour quelques heures dans le port de Patras. Un détour minime, alors que notre route initiale devait justement longer la côte du Péloponnèse pour s’enfoncer dans le canal de Corinthe, afin de continuer notre route dans les Cyclades, à l’Est de la Grèce. La raison de cette brève escale : une bouée océanographique à récupérer à bord.

L’histoire de cette bouée commence en février dernier, alors qu’elle est larguée en mer au large de la Grèce par une équipe CNRS de l’Observatoire Océanographique de Villefranche-sur-mer, à l’occasion d’un programme coordonné par la Commission océanographique intergouvernementale de l’UNESCO (COI). Une bouée dérivante, collectant en continu une multitude de données en tous genres (température, salinité, densité, etc.), comme il en existe plus de 3 000 dans le monde. Ces bouées sont conçues pour se laisser porter par les courants et transmettre en permanence leurs précieuses informations – et leur position – par satellite.

Mais il y a quelques semaines, l’équipe française se rend compte que la bouée s’approche dangereusement des côtes du Péloponnèse, menaçant de s’écraser sur les rochers. Décision est alors prise d’envoyer deux scientifiques de l’observatoire, direction la Grèce, pour récupérer le précieux instrument. Ce dernier s’en sortira ainsi avec seulement quelques égratignures et sera emmené plus au Nord, à Patras, où elle sera déposée à l’Université de la ville en attendant le passage de Tara.

Si cette fameuse bouée se trouve ainsi maintenant dans la cale avant de la goélette, cette escale imprévue fut également mise à profit par tout l’équipage. Coté cuisine, un nouvel arrêt à terre est toujours l’occasion de se ravitailler en produits frais. Coté science, c’est une bombonne d’azote liquide, utilisé pour conserver les échantillons, qui nous attendait sur le port. Enfin, l’équipe scientifique a profité de ces quelques heures à terre pour envoyer aux différents laboratoires impliqués dans cette expédition tous les précieux échantillons prélevés ces derniers mois à bord de Tara. Quant à la bouée océanographique, nous la remettrons nous-mêmes en mer d’ici quelques jours, en sortant des eaux grecques.

Yann Chavance

Escale sarde

Huit jours après notre départ d’Antibes, Tara est arrivé ce samedi 5 juillet en vue de la petite ville de Cala Gonone, en Sardaigne. Une escale de quelques jours durant lesquels le plancton et l’expédition Tara Oceans (2009-2013) seront à l’honneur.

Malgré les nombreux changements de programme pour adapter notre route et surtout nos prélèvements de plastique aux conditions météorologiques, nous sommes arrivés à l’heure face à la petite ville sarde. Un hameau de moins de deux mille âmes, perché sur une côte sauvage criblée de grottes aux eaux turquoises. Si tous à bord sont impatients de mettre un pied à terre ou la tête sous l’eau, ce n’est pas une escale farniente qui nous attend.

Tout juste arrivés, une partie de l’équipage part en ville pour une conférence de presse : ils reviendront accompagnés d’une quinzaine de journalistes venus visiter la goélette. A peine repartis, le va-et-vient du zodiac reprend de plus belle, déversant sur le pont de nouveaux arrivants encombrés de valises, quand d’autres, arrivés au terme de leur voyage, font les leurs. Tout cela au cœur d’un planning chargé, comme toujours.

Dimanche verra ainsi se succéder une conférence donnée en italien sur le plancton et les expéditions de Tara, une réunion de travail sur les recherches scientifiques menées dans la région – qui réfléchit à la création d’une station biologique et d’une aire marine protégée – ou encore une réception à l’aquarium de Cala Gonone, partenaire de cette expédition en Méditerranée.

En marge de ce programme, cette escale en Sardaigne sera surtout le théâtre d’un important séminaire pour Oceanomics, le projet titanesque visant à exploiter les données et prélèvements effectués lors des expéditions Tara Oceans et Tara Oceans Polar Circle. Durant cinq jours, les chercheurs impliqués dans ce projet à travers le monde se retrouvent ainsi à Cala Gonone pour échanger sur leurs premiers résultats.

Lundi et mardi, les scientifiques d’Oceanomics concluront ce séminaire par deux jours d’échantillonnage au large de la Sardaigne, l’occasion de former certains aux protocoles de prélèvements et de mieux comprendre d’où viennent les données qu’ils analysent depuis maintenant plus d’un an. De quoi conclure en mer cette escale ensoleillée avant notre départ mercredi pour l’Albanie, après un bref passage par la petite île d’Ustica.

 

Yann Chavance

 

Articles associés :

-Découvrez les superbes paysages de la Sardaigne

-Suivez chaque étape de Tara Méditerranée

-Pour plus d’informations sur notre 10ème expédition

L’Art dans la peau

On dit souvent qu’un tatouage raconte une histoire, une partie de sa vie. Spencer Lowell, artiste américain en résidence sur Tara, en est couvert. S’il explique que ses tatouages n’ont pas vraiment de signification, ceux-ci révèlent tout de même certaines facettes de cet artiste hors du commun.

C’est à Los Angeles, sa ville natale, que Spencer fait son premier tatouage à 18 ans : cinq étoiles sur le torse. Lorsqu’on lui demande pourquoi ce dessin, la réponse est lapidaire : « Il n’y a pas de raisons. Je voulais un tatouage et j’aime les étoiles ». La même année, il choisit un trèfle à quatre feuilles, sur le crane. Là encore, sans raison particulière, ne se considérant pas comme superstitieux. « Juste au cas où », glisse-t-il tout de même. « Parfois, j’ai une idée le matin, et je me la fait tatouer l’après-midi, je préfère ne pas prendre ça au sérieux. C’est une façon de ne pas me prendre trop au sérieux non plus : quand mon égo prend le dessus, mes tatouages me remettent les pieds sur terre ».

A l’époque, Spencer reste tout de même prudent. S’il choisit le crâne pour ce nouveau tatouage, c’est pour qu’il puisse le dissimuler si besoin. « Je ne savais pas encore ce que je voulais faire : je commençais tout juste à faire de la photo et j’aimais déjà ça, mais je n’était pas sûr d’en faire mon métier ». Puis l’artiste change de point de vue, sur ses tatouages, mais surtout sur le sens de sa vie. « Avant, je me disais que ces tatouages resteraient pour toujours, mais j’ai pris conscience que rien n’est éternel. Un jour, mon corps ne sera plus là, et mes tatouages disparaîtront avec lui ».

Spencer Lowell commence alors à multiplier les tatouages, sans s’en cacher. Sur le bras gauche, il fait inscrire une phrase tirée d’une chanson de John Lennon : Life is what happens when you’re busy making other plans (« La vie est ce qui survient lorsque l’on est occupé à faire d’autres projets »). Une façon pour lui de se rappeler que l’avenir n’est pas toujours entre ses mains. « Je fais juste partie du voyage, dit-il. Un passager ». Sur le ventre, deux oiseaux autour d’une fleur, symbolisant pour lui l’harmonie. Une dualité que l’on retrouve sur bon nombre de ses tatouages, comme cette bande blanche sur l’avant-bras faisant face à une bande noire sur l’autre avant-bras. « C’est le positif et le négatif, décrit-t-il. De façon générale, je suis toujours en quête d’un équilibre ».

Puis Spencer décide de prolonger cette bande noire sur l’intégralité de son bras gauche, en ne laissant qu’un espace vide : un atome, entouré de ses électrons. « Je trouvais ça intéressant, car c’est le symbole de la matière, et il apparaît grâce à l’absence d’encre, donc de matière ». Un jeu intellectuel avec le tatouage qui atteint son paroxysme avec la date inscrite sur son pied droit : lundi 5 juin 2006. Que s’est-il passé ce jour là ? Absolument rien. C’est simplement le jour où ce tatouage a été réalisé. Un clin d’œil sous forme de mise en abîme qui amuse beaucoup l’artiste…

Au fil des années, les différents tatouages de Spencer reflètent de plus en plus ses passions : l’art et les sciences. Sur les phalanges de sa main gauche est ainsi inscrite la célèbre formule d’Einstein : E=mC2. « J’aime beaucoup photographier la science, car j’aime comprendre comment fonctionnent les choses. Avec au final, l’envie de saisir la nature de l’Univers ». Sur les phalanges de sa main droites, comme une réponse à la science, il fait inscrire les lettres CMYK, pour Cyan, Magenta Jaune et Noir. « Ce sont les couleurs utilisées en imprimerie. On peut faire toutes les couleurs en partant de celles-ci, explique-t-il. Pour moi, ça représente l’Art. C’est complémentaire avec la science, l’Art vient du cœur, la science de la tête, mais les deux font la même chose : tenter de trouver des réponses ».

L’artiste américain à bord, Spencer Lowell, se révèle à travers ses tatouages.

Difficile de passer ainsi en revue les dizaines de tatouages étranges, poétiques, drôles ou métaphysiques de Spencer Lowell. Une dernière question tout de même à cet artiste original : si tu décidais de te faire un tatouage après ton passage sur Tara, que choisirai-tu ? Après quelques secondes de réflexion, la réponse est surprenante, comme souvent avec Spencer Lowell : le crocodile gonflable en plastique, repêché quelques jours auparavant lorsque nous étions en mer, flottant au milieu de l’océan. Et lorsqu’on lui demande pourquoi ce choix étrange, la réponse est immanquablement la même que celle donnée pour presque chacun de ses tatouages, lancée avec un petit sourire en coin : « pourquoi pas ? »

 

Yann Chavance

 

Articles associés :

-Retrouvez les clichés de Spencer Lowell dans notre médiathèque

-Découvrez l’univers des artistes ayant voyagé à bord de Tara

-Suivez la programmation des expositions de la Base Tara

« J’ai grandi en tant que scientifique avec Tara »

Les marins ont quitté le navire, le temps d’une escale à Villefranche-sur-Mer. Invités à visiter l’Observatoire Océanologique, ils ont arpenté la station zoologique créée en 1884, l’ancien bagne des rois de Sardaigne, un lieu charmant organisé autour d’une jolie cour arborée. Les bâtisses du bagne et de la Vieille Forge abritent un dédale de laboratoires, de bureaux, une animalerie et une bibliothèque. Le fameux bâtiment des Galériens sert quant à lui d’entrepôt : bouteilles Niskin, bien connues des Taranautes, kayak de mer, matériel de plongée… Et la mer n’est pas loin, le terrain de jeu favori des océanographes se situe à quelques mètres de là, au bout d’une avancée en pierres. Au fil de la visite, l’équipage a croisé, par hasard, plusieurs scientifiques ayant embarqué à bord de la goélette. Parmi eux, Jean-Baptiste Romagnan, ingénieur spécialisé dans l’étude et l’analyse du plancton à travers des outils d’imagerie, qui travaille toujours sur l’analyse des données de Tara Oceans (2009-2012). Une aventure scientifique d’envergure, à laquelle il a participé à deux reprises. Focus sur les données collectées durant cette mission.
 
A quel moment as-tu embarqué pendant Tara Oceans et pour quelle mission ?

La première fois, c’était pour ma thèse, en octobre 2009 entre Naples et Malte, la seconde fois, à l’automne 2011 entre l’île d’Ascension et Rio. Lors de mon premier embarquement, nous étions encore dans une période de mise en place, j’ai plutôt pris en charge la collecte de zooplancton avec les filets et j’ai travaillé sur le pont aux côtés de l’ingénieur Sarah Searson. Et à l’automne 2011, j’ai à nouveau participé à l’échantillonnage au filet et au déploiement des instruments avec l’ingénieur de pont.

Lors de cette mission, beaucoup de données ont été prélevées, comment sont-elles traitées ?

Effectivement, nous avons collecté beaucoup d’échantillons, des tubes contenant du plancton, lors de Tara Oceans, puis Tara Oceans Polar Circle (2013) et nous allons encore en collecter dans les mois à venir en Méditerranée. Lorsque ces tubes sont ramenés au labo on peut en tirer des informations de plusieurs manières : certains scientifiques font de la génétique, d’autres les analysent à l’aide d’outils d’imagerie. C’est ce que je fais sur les échantillons de Tara Oceans, avec le Zooscan, un scanner à plancton, et grâce à la participation de nombreux stagiaires, depuis presque 5 ans. Nous avons traité environ 75% des données collectées. La procédure est toujours la même : il faut retirer le formol, prendre une partie de l’échantillon pour le placer sur le Zooscan, afin d’obtenir des images, des petites vignettes de chacun des objets, a partir de la grande image scannée. Ces images sont analysées, puis à partir de mesures sur vignettes de plancton, nous faisons de « l’apprentissage automatique », en d’autres termes, nous demandons à l’ordinateur d’identifier le plancton, avant de valider les identifications manuellement. Avant on faisait ça à la loupe binoculaire, ça prenait du temps et ça demandait beaucoup d’expertise. A présent, nous avons développé des outils qui nous permettent d’aller plus vite et d’analyser un grand nombre d’échantillons.

Un lot d’échantillons représente combien de données archivées ?

Des milliards ! Le Zooscan est un outil qui a été développé pour répondre à plusieurs besoins. Le premier : pouvoir générer des données issues de campagnes océanographiques rapidement après la collecte, parce que dans le passé il fallait plusieurs années pour analyser des données planctoniques comme celles-ci. Le deuxième, répond à un besoin de stockage : les échantillons en tube ne sont pas éternels, ils peuvent s’abîmer, ils sont à la merci d’un accident. L’archivage numérique nous permet de stocker nos données à plusieurs endroits, dans une logique de conservation. Le troisième besoin répond à des problématiques scientifiques comme la mesure de biomasses, la mesure de biovolume, la mesure de taille ou de spectre de taille. En fait avec les images, nous pouvons mesurer automatiquement chaque organisme et obtenir des mesures précises et homogènes. De ces mesures, nous tirons des informations sur le fonctionnement des écosystèmes. Le plancton peut être observé à travers la « loupe de la biodiversité », ou bien à travers la loupe de la « structure en taille » pour répondre à différentes questions : combien y en a-t-il, pourquoi, où sont-ils, etc.

Que dire d’une expédition à l’échelle globale comme Tara Oceans ?

C’est une expédition exceptionnelle ! Tout comme Tara Oceans Polar Circle. Il s’agit de deux expéditions inédites, le genre d’aventure scientifique qui n’avait pas été réalisée depuis plusieurs décennies, voire plusieurs siècles, elles sont à classer parmi les grandes expéditions naturalistes comme celles de Darwin ou du Challenger. L’idée de départ était d’échantillonner tout le vivant planctonique, uniquement le plancton, mais tous les organismes : des virus et des bacteries, jusqu’aux plus gros organismes du plancton gélatineux. Le but était donc de mettre en place un échantillonnage de toute la biodiversité et de toute la complexité du plancton pour réaliser un état des lieux « photographique »  de la biodiversité du plancton à l’échelle globale. Après des expéditions comme celles-ci, il y en a pour des décennies de travail. Les analyses sont en cours, comme ici, ou encore à la Station Biologique de Roscoff, un laboratoire partenaire, ainsi que dans d’autres laboratoires.

Quelle a été votre expérience sur Tara ?

Mes embarquements étaient géniaux ! Une campagne océanographique sur un bateau si petit, c’est un gros bateau, mais en comparaison des bateaux océanographiques habituels, il s’agit d’un petit navire et la mise en œuvre d’un échantillonnage complexe et complet sur cette goélette est une belle prouesse. C’est une autre approche de l’océanographie, c’était assez intense. Finalement, nous travaillons en groupe, nous interagissons avec les partenaires du consortium Tara Oceans nous nous réunissons plusieurs fois dans l’année et nous essayons de faire de la science ensemble et ça, c’est vraiment intéressant. Cette communauté est très attachante. Et puis personnellement, j’ai grandi en tant que scientifique avec Tara, ça a été un projet formateur et je continue à travailler sur ces données.

Propos recueillis par Noélie Pansiot

Bilan après 7 jours de prélèvements de plastique – Tara Méditerranée 2014

 

© Copyright : N.Pansiot/Tara Expéditions

Lancement à l’UNESCO de la Plateforme Océan et Climat 2015 à l’occasion de la Journée mondiale de l’océan

A l’occasion de la journée mondiale de l’océan, célébrée chaque année le 8 juin, une vingtaine d’organisations de la société civile et de la recherche ont annoncé ce 10 juin au siège de l’UNESCO à Paris le lancement de la Plateforme Océan et Climat 2015. Il s’agit d’une alliance multi-acteurs qui annonce l’objectif de placer l’océan au coeur des discussions internationales relatives au climat. Cette annonce intervient en amont de la Conférence des Parties à la Convention cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (COP21) qui se tiendra à Paris en décembre 2015.

Premier fournisseur d’oxygène, l’océan joue un rôle aussi important que les forêts en tant que «poumon» de la planète. En absorbant près d’un quart des émissions de carbone rejetées dans l’atmosphère par l’activité humaine, il joue également un rôle régulateur déterminant dans le changement climatique. Mais l’augmentation des émissions de CO2 –qui se traduit par une acidification des eaux-, la surexploitation des ressources et la pollution diminuent la capacité des écosystèmes marins à s’adapter aux changements climatiques présents et futurs.

Lancée conjointement par des organismes de recherche, des ONGs, des Fondations et la Commission Océanographique Intergouvernementale (COI) de l’UNESCO, la Plateforme entend éclairer les débats de la COP21 relatifs à l’interaction océan-climat. Le rôle majeur des océans dans la régulation climatique doit être pris en compte lors des négociations. Or jusqu’ici, l’océan a occupé une place relativement marginale dans les négociations internationales sur le climat, surtout concentrées sur les émissions terrestres de CO2 par l’homme, sur le rôle de captage du CO2 par les forêts et sur les mesures d’adaptation nécessaires au changement climatique.

Les membres de la plateforme préparent une série de rencontres scientifiques, conférences et événements publics de sensibilisation, expositions et projets éducatifs, prévus à partir du deuxième semestre 2014. La COP21 se tiendra à Paris du 30 novembre au 11 décembre 2015. Son objectif est de parvenir à un nouvel accord international sur le climat en vue de limiter le réchauffement climatique en dessous de 2°C d’ici la fin du siècle.

Les Membres fondateurs
AAMP Agence des Aires Marines Protégées ; Association Innovations Bleues ; CNRS – Centre National de Recherche Scientifique ; Comité français de l’UICN – Union Internationale pour la Conservation de la Nature ; Green Cross France et Territoires ; ENS – Ecole Normale Supérieure ; Fondation Prince Albert II de Monaco ; NASF – Fonds pour le Saumon de l’Atlantique Nord ; Institut Océanographique – Fondation Albert Ier Prince de Monaco ; IDDRI – Institut du Développement Durable et Relations Internationales; Institut Océanographique Paul Ricard; Nausicaá-Centre National de la Mer; PSL – Paris Science Lettres; Réseau MEDPAN; Réseau Océan Mondial ; Sea Orbiter ; Surfrider Foundation Europe ; Tara Expéditions; The Pew Charitable Trusts -France ; UNESCO/COI – Commission Océanographique Intergouvernementale

Interview d’Etienne Bourgois, président de Tara Expéditions

Une nouvelle expédition, une nouvelle base Tara à Paris, un nouveau site Internet, le lancement d’une Plateforme Océan et Climat à l’occasion de la Journée Mondiale de l’Océan, Etienne Bourgois fait le point sur l’actualité très riche pour Tara durant ce mois de juin.

L’expédition est lancée et le volet scientifique de l’expédition Tara Méditerranée a commencé cette semaine…

Tara est d’abord un bateau pour la recherche, c’est donc une bonne chose ! Je suis d’autant plus satisfait que le volet scientifique de l’expédition s’est étoffé ces dernières semaines avec d’avantage d’universités et d’instituts qui s’impliquent sous la direction de Gaby Gorsky, directeur de l’observatoire océanologique de Villefranche sur mer.

Mais n’oublions pas que nous consacrerons aussi 50% du temps de la mission à la sensibilisation sur les enjeux environnementaux. Nous avons d’ailleurs pour objectif de publier un livre bleu à l’issue de ces 7 mois en Méditerranée.

Depuis quelques jours nous accueillons aussi un artiste à bord. Ils seront 11 à se succéder en résidence à bord de Tara, ils ont carte blanche. C’est une expérience unique pour eux mais aussi pour les scientifiques et les marins qu’ils vont côtoyer à bord de Tara !

Quel message souhaitez-vous faire passer en particulier ?

Un message de détermination concernant l’environnement. Malheureusement la roue est entrain de tourner, le temps passe et les réactions des politiques sont lentes. Il faut agir, prendre des orientations fortes maintenant.

Y-a t-il déjà eu des moments forts depuis que vous êtes en Méditerranée ?

Oui je me suis rendu à bord de Tara à Port-Cros début mai lors de l’étude du coralligène profond mené par l’équipe de Laurent Ballesta et l’Agence de l’Eau. Il m’a montré des photos extraordinaires qui montrent que la mise en place d’une Aire Marine Protégée porte ses fruits et que l’écosystème méditerranéen est merveilleux. Ces zones manquent souvent de moyens et sont encore trop peu nombreuses pour couvrir 10% de cette mer avant 2020, objectif fixé par la Convention sur la diversité biologique.

Je voudrais en profiter ici pour adresser mes remerciements à l’équipage très professionnel, motivé, uni, modeste etc…

Le 8 juin sera la Journée mondiale de l’Océan. Comment avance votre sensibilisation auprès des politiques ?

Cette Journée mondiale de l’Océan, donnera notamment lieu à une série d’événements pour les jeunes et la presse organisés le 10 juin au siège de l’UNESCO avec notamment le lancement de la Plateforme Océan et Climat 2015. Sous l’impulsion d’un petit groupe de fondateurs dont Tara, celle-ci réunit des acteurs de la société civile, et de la recherche avec un objectif : renforcer la place de l’Océan au cœur des discussions internationales relatives au climat, notamment en vue de la CoP 21 l’année prochaine à Paris.

Une autre source de satisfaction : l’ONU vient de rendre public la première version du texte sur les objectifs du développement durable. Et la “conservation et l’usage durable des ressources marines” sont dans la liste, avec 11 autres objectifs. Tara Expéditions avec André Abreu notre chargé de mission a aussi participé à cet effort à l’ONU.

Un prochain site Internet Tara est au programme pour la mi-juin…

Oui nous avions besoin de moyens nouveaux et plus adaptés aux nouvelles technologies afin de mieux diffuser nos messages. Ce site, réalisé en partenariat avec l’agence 76, sera plus simple d’utilisation, plus visuel et sera organisé autour des 4 grandes missions de Tara Expéditions: la science, l’environnement, l’éducation et l’art.

Tara Expéditions dispose aussi d’un nouvel espace : la base Tara…

Oui c’est la base arrière de Tara. L’équipe à terre dirigée par Romain Troublé y a désormais ses bureaux. C’est un lieu magique à côté de la Bastille, très lumineux. Nous pouvons y accueillir des expositions, des conférences, des rencontres pour les scolaires, des projections, etc…

La première exposition « Le Monde Secret du Plancton » a d’ailleurs ouvert ses portes  ce lundi et sera ouverte jusqu’au 26 juin. Fort de son expérience sur Tara en tant qu’artiste, Rémi Hamoir, professeur aux Arts Décoratifs, a proposé aux enseignants et aux étudiants de 1ère année de travailler sur un projet d’expression plastique autour de la thématique : « Tara et le monde secret du plancton ».

Un bémol à vos actions actuelles ?

Malgré le soutien et l’engagement d’agnès b depuis le début, le budget n’est jamais bouclé. C’est un stress permanent qui nous empêche de mieux nous préparer à moyen terme. Cela peut être parfois décourageant. J’en profite pour répéter ici qu’il n’y a jamais de don trop petit !

A ce sujet quels sont vos projets futurs ?

Nous préparons un projet qui nécessite un budget sur deux ans. C’est un programme scientifique sur les récifs coralliens de grande envergure. Il faut au moins 12 à 18 mois de préparation et nous sommes déjà à pied d’œuvre depuis trois mois.

10 ans c’est un cap pour Tara ou le début d’une seconde vie ?

Nous sommes dans la continuité. Depuis 10 ans nous avons fait 10 expéditions et toutes ont eu un sens. C’est notre trésor. Nos projets ont comme particularité d’avoir été initiés par des individus qui forment un groupe et non des entreprises ou des institutions.
J’espère que d’autres projets comme Tara pourront naître dans le monde.

Qu’est ce qu’on peut vous souhaiter ?

Boucler notre budget toujours plus tôt et du bon vent en Méditerranée !

Pelagos : un sanctuaire marin international dédié à la protection des cétacés

Interview d’Alain Barcelo, responsable du service scientifique du Parc National de Port Cros qui anime la partie française de Pelagos.

A chaque apparition de mammifères marins aux abords de la goélette, les Taranautes se ruent sur le pont pour observer et vivre pleinement un moment unique. L’équipage a ainsi fait la rencontre d’un dauphin de Risso entre Oran et les Baléares, et plus récemment d’un groupe de grands dauphins dans la baie de Port-Cros.

Cette année, l’expédition Tara Méditerranée traversera plusieurs fois le Sanctuaire Pelagos : un espace marin international dédié à la protection des cétacés. Une zone de 87 500 km² où évoluent principalement 8 espèces de mammifères marins. Alain Barcelo, responsable du Service scientifique au Parc national de Port-Cros, chargé de mission animation du Sanctuaire, revient sur l’importance de l’Accord Pelagos.

Où se situe le Sanctuaire ?

Pelagos dessine un grand triangle qui part de la Sardaigne, remonte à la fois vers Hyères et vers l’Italie. Il englobe l’ensemble des eaux qui se situent autour de la Corse. Il s’agit d’une immense Aire Marine Protégée dédiée aux mammifères marins en Méditerranée.

Entré en vigueur en 2002, l’Accord Pelagos fut signé par la France, Monaco et l’Italie en novembre 1999. Il vise à préserver les cétacés et rendre compatible leur présence avec l’ensemble des activités qui se déroulent dans cet espace. C’est un immense Sanctuaire, unique en son genre, qui inclut des zones en haute mer.

Huit espèces de cétacés sont régulièrement présentes dans le Sanctuaire : le rorqual commun, le cachalot, le dauphin bleu et blanc, le grand dauphin, le dauphin de Risso, le globicéphale noir, le dauphin commun et le ziphius. D’autres espèces traversent occasionnellement cette zone : des baleines à bosse par exemple. Les chiffres varient selon la saison, disons quelques dizaines de milliers pour le dauphin bleu et blanc et quelques centaines pour le rorqual commun.

Quelles sont les principales menaces qui pèsent sur ces animaux?

Ces animaux sont menacés par certaines activités humaines, qui sont nombreuses au sein du Sanctuaire : le trafic maritime qui va induire des collisions entre des bateaux et de grands mammifères comme le rorqual commun ou le cachalot. Notre objectif est donc de développer des méthodes pour préserver les mammifères marins et rendre compatible leur présence avec ces activités. Énormément de plaisanciers gravitent dans la zone, il y a donc beaucoup d’activités nautiques, ce sont autant de sources de dérangements pour les animaux.

Parmi les menaces qui pèsent sur ces espèces, le site Internet du Sanctuaire répertorie également les pollutions chimiques. Qu’en est-il des pollutions plastique ?

Des études en cours montrent que les polluants se fixent sur les plastiques et remontent ensuite par ingestion tout au long de la chaine alimentaire. La panoplie de produits chimiques que l’on connaît se retrouve en bout de chaîne dans les mammifères marins, à des taux de concentration très élevés. Nous savons que pour une même espèce de cétacé à dents présente en Atlantique et en Méditerranée, la plus polluée est celle qui évolue en Méditerranée. Les macro plastiques sont embêtants mais ils se dégradent et deviennent des micros plastiques. Ce sont ceux-là que nous allons retrouver tout le long de la chaîne alimentaire.

Quelles sont les mesures mises en place par Pelagos ?

Nous avons des outils de communication et de sensibilisation. En allant sur  le site Internet de Pelagos, en deux ou trois clics, les visiteurs ont accès à la page « Devenez ambassadeurs ». Il leur suffit ensuite de lire le code de bonne conduite, de s’engager à le respecter et à le faire connaître aux plaisanciers. Ils déclarent ainsi partager les objectifs du Sanctuaire et tout mettre en œuvre pour protéger les espèces rencontrées : être vigilant aux signes de dérangement, respecter les zones et distances d’approche des cétacés, etc.

Face aux problèmes de collisions, l’Association Souffleurs d’écume s’est associée à un partenaire privé pour mettre en place un outil informatique et collaboratif à l’usage de la navigation commerciale : le système REPCET. Un dispositif qui permet aux bateaux de repérer en temps réel la position des mammifères marins et de la signaler aux autres navires équipés.

Enfin, depuis deux ans, Pelagos développe des partenariats avec des communes riveraines. Il existe une charte signée par une trentaine de communes. Elles se sont ainsi engagées à contribuer à la préservation des mammifères marins et elles relayent le message de préservation auprès du grand public.

D’autres mesures visent les opérateurs de whale-watching, activité de découverte des mammifères marins pour laquelle nous allons développer une labellisation, le trafic maritime, les activités de défense ou encore la pêche professionnelle. Les idées ne manquent pas pour favoriser la présence de ces animaux majestueux à deux encablures de nos côtes. La discussion avec les gens de mer est primordiale car tous partagent nos objectifs.

Propos recueillis par Noëlie Pansiot


Regardez la vidéo de présentation du sanctuaire PELAGOS

Tara en rodage avant les premiers protocoles en mer

Interview du capitaine Samuel Audrain

«Nous sommes dans une phase de mise en place des protocoles» 

Depuis une semaine, c’est l’effervescence à bord : le téléphone du capitaine n’arrête pas de sonner, l’équipage attend des livraisons, les groupes de visiteurs se relaient sur le pont à l’occasion de cette escale toulonnaise… Dans l’atelier situé en cale arrière, fief du chef mécanicien Martin Hertau, on effectue des réglages au niveau des étambos. Paul Dufay, stagiaire électronicien débrouillard, optimise le câblage du tableau électrique. Il faut donc procéder aux derniers achats et trouver les pièces nécessaires aux petites réparations. Et c’est François Aurat, officier de pont, qui gère la liste des courses : vessie d’hydrophore, tuyauterie pour le laboratoire sec, pince ampèremétrique, bâton de cyalume… Tous les membres de l’équipage s’activent pour préparer le bateau et ne rien laisser au hasard pour l’expédition. Samuel Audrain, capitaine, revient sur cette escale.

Tara est en escale à Toulon depuis une semaine, sur le quai d’honneur. L’équipage a accueilli près de 1000 visiteurs en seulement trois jours. En dehors des horaires de visites, que s’est-il passé à bord ?

Je suis arrivé récemment sur le bateau et cette escale nous a permis de mettre les bouchées doubles pour terminer les préparatifs du bateau. Nous sommes encore à portée des fournisseurs français que nous connaissons, il nous est donc plus facile de commander des pièces. Nous devons anticiper pour les sept mois d’expédition à venir.

Nous avons fait un point sur la sécurité et testé toutes les vestes de flottabilité individuelles. Nous faisons en sorte de partir avec tout le matériel nécessaire. Du côté des machines, au niveau motorisation, nous avons toujours des choses à suivre, c’est du quotidien.

Nous partons en Méditerranée et il va faire chaud, nous cherchons donc des ventilateurs. Bref, toutes ces petites choses prennent du temps. Hier, des techniciens sont intervenus à bord pour vérifier la climatisation qui se trouve dans le carré. Notre escale à Nice, qui sera aussi longue que celle-ci, nous permettra de terminer cette mise en place. Il nous faut avancer tous les jours et ne pas attendre le dernier moment. Le tout en accueillant des visiteurs : grand public ou scolaires, comme hier. Mais je trouve ça super sympa de lancer l’expédition et de pouvoir partager notre expérience avec le public lors des escales.

Des scientifiques sont arrivés à bord, qui sont-ils ?

Depuis quelques jours, Hervé le Goff, ingénieur au CNRS, se charge de réarmer le laboratoire sec (à l’intérieur de Tara) pour cette mission Méditerranée. Jean-Louis Jamet, coordinateur scientifique de l’étape et professeur de l’Université de Toulon, vient d’embarquer. Il est en relation avec Gaby Gorsky, directeur scientifique du projet TaraMedPlastic, qui a réfléchi en amont à tout notre programme scientifique. Nous discutons tous ensemble de la mise en place des protocoles de collecte de données et d’échantillonnage.

Bref, beaucoup de choses sont en train de se caler et il est vrai que cette escale était assez intense. Nous sommes dans une phase de mise en place des protocoles, avec cette volonté d’être efficaces dès les premières sorties en mer, c’est à dire du 2 au 9 juin.

Propos recueillis par Noëlie Pansiot

L’expédition Tara Mediterranée 2014

Après plus de quatre ans à naviguer autour de la planète et en Arctique, Tara réalise une expédition en Méditerranée, de mai à novembre 2014. Elle comportera à la fois un volet de sensibilisation sur les nombreux enjeux environnementaux liés à la Méditerranée et un volet scientifique sur le  plastique.

450 millions d’habitants vivent sur les zones côtières de la Méditerranée répartis dans 22 pays riverains. Par ses caractéristiques géographiques et climatiques, la Méditerranée abrite aussi près de 8 % de la diversité biologique marine, même si elle ne représente que 0,8 % de la surface de l’Océan. Aujourd’hui ses mégapoles sont saturées, la Méditerranée concentre 30% trafic maritime mondial, les difficultés liés aux pollutions venant de la terre se multiplient, mettant sous pression l’écosystème marin essentiel pour les populations et pour la vie en général. Parmi ces pollutions, la présence croissante de micro-plastiques dans la mer et sa probable incorporation dans la chaine alimentaire, et donc dans nos assiettes, pose question. Il est donc urgent d’avancer vers des solutions concrètes comme l’assainissement des eaux, la gestion des déchets, l’innovation pour un plastique biodégradable, la promotion du tourisme durable ou la création d’Aires Marines Protégés préconisées depuis des décennies par la Convention sur la Diversité Biologique de l’ONU ainsi que par l’Union Européenne.

Cette expédition, la dixième pour Tara depuis 2003, sera l’occasion pour Tara Expéditions de promouvoir les efforts d’associations locales et régionales sur les nombreux enjeux environnementaux liés à cette mer quasi fermée.

Une étude scientifique sera menée à bord de Tara sur le plastique, par l’Université du Michigan aux Etats-Unis et le laboratoire de Villefranche-sur-mer (CNRS) en France. L’accumulation de débris plastique dans la nature est « l’un des changements récents le plus répandu et durable sur la surface de notre planète » et l’une des grandes préoccupations environnementales de notre temps. Pourtant nous connaissons trop peu de choses sur ce qu’il advient de ces plastiques et sur leurs rôles dans la dynamique des écosystèmes pour pouvoir prédire leurs impacts à venir sur les océans de notre planète.

Pour combler cette lacune, les scientifiques réaliseront une mission interdisciplinaire afin de mieux comprendre les impacts du plastique au niveau de l’écosystème méditerranéen. Elle quantifiera les fragments de plastique, ainsi que la taille et le poids de ces fragments. Elle qualifiera aussi les matières plastiques (ainsi que les polluants organiques liés au plastique) qui se répandent en mer, et explorera les dynamiques et la fonction des communautés microbiennes qui vivent sur le plastique – ce dernier sujet étant quasiment inexploré.

Plus d’informations sur le programme scientifique de l’expédition Tara Méditerranée

Une exposition itinérante et des films seront aussi partagés avec les publics rencontrés. Nous recevrons également des classes à bord lors des différentes escales. Et des artistes seront accueillis en résidence sur Tara pendant toute la durée de l’expédition.

LES PARTENAIRES
agnès b., Fondation Prince Albert II de Monaco, Fondation Veolia, Serge Ferrari, IDEC, UNESCO-COI, MedPAN, Surfrider Foundation, Lorient Agglomération, Ministère de l’écologie du développement durable et de l’énergie, IUCN, CNRS, AFP, RFI, France 24, MCD.

LES PARTENAIRES SCIENTIFIQUES
Laboratoire d’Océanographie de Villefranche-sur-mer, CNRS, Université du Michigan, Université du Maine, NASA, Université Libre de Berlin, Université Pierre et Marie Curie, IFREMER, Observatoire Océanologique de Banuyls, Université Bretagne Sud, Université Toulon Sud, Université Aix Marseille, Université de Corse.

*LES ASSOCIATIONS LOCALES ET RÉGIONALES IMPLIQUÉES À CE JOUR :
Expedition MED, Fondation Mohamed VI pour l’Environnement, Acquario di Cala Gonone.

SOUS LE HAUT PATRONAGE DE JANEZ POTOČNIK, Commissaire européen en charge de l’environnement

Cliquez ici pour découvrir la carte de l’expédition

Cliquez ici pour découvrir les temps forts et les dates des escales

Cliquez ici pour découvrir les enjeux environnementaux en Méditerranée

Pour être informé de l’actualité de l’expédition, inscrivez vous à la newsletter.

Les enjeux environnementaux en Méditerranée

LES ENJEUX ENVIRONNEMENTAUX EN MÉDITERRANÉE

Le développement urbain et industriel pose aujourd’hui des nombreux défis de gestion de la Méditerranée notamment sur la gestion des déchets et des pollutions, à plus de 90 % d’origine terrestre. S’ajoute au défi de la diminution de la pollution, la bonne gestion du transport maritime, de l’exploration d’hydrocarbures, de la pêche industrielle et du tourisme, éléments essentiels dans les efforts en cours pour une Méditerranée en bonne santé écologique.

Il est également important de soutenir la création et la gestion de zones protégées pour restaurer les écosystèmes les plus touchés, soutenir les stocks de poissons et pour préserver certaines espèces en danger. Au delà des cris d’alarme et d’un simple constat, nous voulons promouvoir les solutions et l’innovation pour les plastiques du futur et les faire avancer concrètement dans les processus politiques en cours dans les sphères régionales, nationales et internationales.

POUR STIMULER LE DÉBAT : QUELLES SOLUTIONS?

> Réduction de la pollution à la source : éducation, recyclage, promotion de l’économie circulaire.
> Gestion intégrée des bassins versants : nettoyage des canaux et rivières.
> Écologie des emballages : responsabilité des producteurs.
> Bioplastiques : biosourcés, biodégradables, oxofragmentables. Quels types ? Quels impacts réels et lesquels sont une vraie solution ?
> Réduction de la pollution chimique à la source : réglementations internationales.
> Recherche et innovation : plastique et micro-organismes, quels organismes pourraient dégrader quel type de plastique ?
> Interdiction du sac plastique à usage unique : la France peut montrer l’exemple dans ce domaine. L’Europe a déjà adopté en mai 2014 un texte fixant des objectifs de réduction des sacs plastiques à usage unique par les pays membres. Tara considère ce texte comme une avancée mais elle est insuffisante.

DEUX FORMES DE POLLUTION PLASTIQUE EN MER

> DÉCHETS ET DÉBRIS PLASTIQUES : Bouteilles, bouchons, morceaux… Environ 6 millions et demi de tonnes de déchets sont déversées par an dans les océans et les mers du monde dont 80 % sont en plastique, soit 206 kilos par seconde…

> MICROPLASTIQUES (- 5MM) : granulés, billes, microbeads, fibres textiles… Une pollution complexe, invisible et difficile à traiter. Alors que les macro-déchets impactent directement les poissons et oiseaux marins, les microplastiques ont un impact sur les micro-organismes marins et donc sur toute la chaine alimentaire.

LA MÉDITERRANÉE EN CHIFFRES

> 450 millions d’habitants vivent sur les zones côtières de la Méditerranée répartis dans 22 pays riverains.
> De 1970 à 2000, en 30 ans, la population d’ensemble des pays riverains a cru fortement de 285 millions à 427 millions d’habitants. Avec deux phénomènes collatéraux: la littoralisation et l’urbanisation.
> La Méditerranée abrite près de 8 % de la diversité biologique marine, même si elle ne représente que 0,8 % de la surface de l’Océan.
> On recense aujourd’hui 925 espèces invasives en Méditerranée dont 56% sont pérennes selon une étude menée par le Plan Bleu (UNEP).
> La Méditerranée concentre 30% trafic maritime mondial au passage du canal de Suez.
> Il existe une soixantaine de plateformes côtières d’exploration et d’exploitation d’hydrocarbures en Méditerranée.
> On estime que 90% de la pollution de la Méditerranée vient de la terre.
> La région méditerranéenne est la région touristique la plus importante du monde ; elle attire environ 30% du tourisme international.

Port-Cros, île isolée où le ravitaillement est indispensable

Vivre à bord de Tara, c’est un peu comme vivre sur une île, comme à Port-Cros : il faut veiller à ne pas gaspiller l’eau. Un réflexe que les Port-Croisiens connaissent bien, véritables gardiens des 7 km2 de terres émergées qui constituent l’île.

Parmi eux : Noël Laurent, Belge d’origine, est arrivé sur l’île pour deux mois en 1972 et n’en est jamais reparti. Cet employé de mairie à la retraite surveille toujours le précieux stock d’eau potable de Port-Cros. Quatre forages permettent d’alimenter les vingt habitants de l’île, mais ne suffisent plus dès le mois de mai, lorsque les premiers visiteurs débarquent en nombre. « Ici, on prélève un peu dans la lentille d’eau douce », explique Noël. « Lorsqu’on exploite cette lentille, si on prélève plus d’eau qu’il n’en tombe du ciel, elle peut se remplir d’eau de mer. C’est pour ça qu’on fait très attention, pour ne pas que le biseau salé pénètre sous l’île. »

Au fil des années, depuis la création du Parc National en 1963, beaucoup de choses ont changé à Port-Cros. L’île s’est dotée d’une station d’épuration, soigneusement cachée dans la colline ; les déchets ne sont plus brûlés sur place mais acheminés sur le continent. Port-Cros s’est donné les moyens pour trouver des solutions en accord avec son ambition de Parc National. Toutefois, une chose reste inchangée : la problématique de l’eau potable.

« Nous sommes toujours obligés de faire venir de l’eau en bateau », souligne Hervé Bergère, chef de secteur du Parc National. « Nous avons essayé l’usine de dessalement, Port-Cros a été l’un des premiers à le faire, mais nous nous sommes aperçus qu’il y avait un impact négatif sur l’environnement, à cause des rejets de produits chimiques qui servent à nettoyer la station. »

La lourde tâche du ravitaillement en eau potable est donc confiée au Saint Christophe, un bateau citerne qui dessert les îles de Port-Cros et Porquerolles. Lorsqu’il arrive à quai, c’est Noël qui supervise l’opération : « Les aller et venus de la barge varient selon la saison ». Tous les deux mois lorsque la poignée d’irréductibles Port-Croisiens affrontent l’hiver et l’isolement, et tous les quatre jours en été. En haute saison, l’île peut accueillir jusqu’à 2000 visiteurs par jour et 1500 plaisanciers, des visiteurs souvent gourmands en eau potable.

Bien rempli à son arrivée au port, le Saint Christophe allège ses larges flancs à l’aide de grands tuyaux et déverse près de 400 tonnes d’eau potables, soit 20 semi-remorques. La barge s’amarre à quai au petit matin et y reste jusqu’à ce que sa cale soit vide. Signe qui ne trompe pas : au fil des heures son pont remonte de plus en plus au-dessus du niveau de la mer.

« C’est un gros pinardier, précise Noël, des bateaux comme ça il y en avait beaucoup dans le temps, mais maintenant il n’y en a plus dans le coin. Je crois qu’actuellement, s’il tombe en panne, ça va être difficile de trouver un bateau pour nous dépanner. Entre Marseille et l’Italie je ne pense pas qu’il y en ait d’autres. Ou alors on tombe sur de gros bateaux de la marine mais ils ne peuvent pas venir ici, dans le port. »

Dépendant du Saint Christophe, les habitants de Port-Cros savent qu’il ne faut prélever que le juste nécessaire, ne pas gaspiller pour être à l’abris. C’est d’ailleurs ce qui plait tant à Noël, voilà pourquoi il n’a jamais quitté l’île au quatre forts : « Ici la vie est spéciale, elle est rude en hiver, il faut donc être capable de prendre ses responsabilités. »

Noëlie Pansiot, correspondante de bord.

Romain Troublé : « Tara Méditerranée va être riche en science, riche en rencontres avec le public, mais aussi avec des associations qui s’engagent »

Romain Troublé : «Tara Méditerranée va être riche en science, riche en rencontres avec le public et avec des associations qui s’engagent»

A l’occasion de la première escale de la goélette à Port-Cros (Var), Romain Troublé, secrétaire général de Tara Expéditions, revient sur les objectifs de Tara Méditerranée : une aventure circumméditerranéenne de 16 000 km.

Pour sa dixième expédition, Tara navigue en Méditerranée, un lieu cher aux Français. Quel est l’enjeu de cette expédition ?

L’enjeu consiste à poursuivre les recherches sur le plastique que nous avions commencées en 2011 pendant l’expédition Tara Oceans. Cette expédition sera dédiée aux problématiques des pollutions aux plastiques en Méditerranée. Pour l’équipe, les mois à venir seront aussi l’occasion de sensibiliser le public : expliquer d’où vient le plastique, comment il arrive en mer…

Pourquoi aborder cette problématique ?

Cela fait pas mal de temps que les scientifiques impliqués dans nos expéditions observent la présence de plastiques dans toutes les mers du globe. Le plastique est partout ! La goélette a traversé le fameux gyre du Pacifique dont on entend beaucoup parler : le « continent de plastique ». Nous nous sommes donc dit qu’il serait intéressant de consacrer une expédition à ce sujet important. Nous souhaitons contribuer à la recherche, dans le bassin occidental, ainsi que dans le bassin oriental qui a très peu été étudié.

C’est une problématique qui touche tout le monde ; tous les pays riverains du bassin méditerranéen sont concernés, tous ont un impact. Et ce n’est pas parce qu’il y a du plastique au large des côtes françaises, qu’il s’agit de plastique français. La Méditerranée constitue un véritable bouillon de courants, ce qui signifie que les plastiques issus du Maroc arrivent sur le littoral français, que ceux de France se retrouvent en Italie et ainsi de suite.

Les recherches menées par les scientifiques à bord, vont également s’intéresser à l’interaction de ce plastique avec notre chaîne alimentaire, avec le premier maillon de cette chaîne : le plancton. Voilà quatre ans que les scientifiques qui collaborent avec Tara étudient le plancton. Nous allons donc continuer à nous intéresser au plancton et à son interaction avec le plastique.

En quoi cette expédition est-elle novatrice ?

La problématique du plastique touche tout le monde au quotidien. Le plastique c’est ce que nous mettons à la poubelle tous les jours, ce que nous consommons, c’est notre rapport à la consommation.

Cette année, Tara est près de chez nous, en Méditerranée ; le bateau navigue sur notre mer, nous nous y sommes tous baignés lorsque nous étions enfants.

Et puis la Méditerranée est une mer fermée. Elle constitue donc un enjeu majeur, car si  nous parvenons à la gérer dans un futur proche, en terme d’impact humain, nous parviendrons à gérer l’océan mondial. La Méditerranée subit de fortes pressions anthropiques : population croissante, trafic maritime, tourisme, pêche…
Cette expédition nous permettra de pointer du doigt des enjeux très sérieux comme l’importance des systèmes d’assainissement, l’éducation des populations au tri des déchets, etc.

On dit souvent que la mer Méditerranée se meurt, mais certains scientifiques soulignent qu’elle n’a jamais été aussi productive, que beaucoup de grands prédateurs et de cétacés y viennent toujours. A travers cette expédition, nous souhaitons apporter notre pierre à l’édifice et comprendre les processus qui s’y jouent.

Tara ce n’est pas uniquement de la science, c’est aussi de l’éducation, de la sensibilisation ?

Les gens font preuve d’un réel intérêt pour ce sujet, ils souhaitent en apprendre plus sur les conséquences de cette pollution : est-ce que le plastique entre dans la chaîne alimentaire et finit dans nos assiettes ? Est-ce que les molécules émanant des plastiques ont un impact sur la reproduction des organismes marins ? Existe-t-il d’autres impacts ?

Les nombreuses escales à venir nous permettrons d’inviter les gens à bord pour discuter de cette problématique : comment les sacs plastiques qui finissent par inadvertance dans la nature, terminent leur voyage en mer.

Nous voulons montrer qu’il est possible d’agir. Oui, la mer est sale, mais nous pouvons arrêter de rejeter des plastiques dedans, c’est un objectif atteignable, ce n’est pas de l’utopie. Nous parlons d’actions réalisables : éduquer les populations, mettre en place des équipements adéquats, soutenir la recherche pour trouver des plastiques vraiment biodégradables (non pas biosourcés, ni bio-fragmentables), mais des plastiques qui soient digérés par le plancton, digérés par des bactéries ou des enzymes. Il y a des entreprises qui commencent à se pencher sur ces thématiques et qui ont des idées. Il faut les encourager car il existe de forts lobbies pétrochimiques.

Le mot de la fin :

Cette expédition va être très dense : le rythme des recherches scientifiques en mer, mais aussi les nombreuses escales. Je pense que Tara est à présent connu et reconnu par le public, les gens voudront donc venir à bord, découvrir le bateau, tout au long des escales. Nous sommes convaincus qu’il s’agit d’un beau projet, qu’il va être riche : riche en science, riche en rencontres avec le public, mais aussi avec des associations qui s’engagent, avec des bénévoles qui offrent leur temps libre et leur énergie à gérer des espaces marins. Des gens qui s’attèlent à partager leur passion pour une cause : pour la Méditerranée et pour la mer en général.

Propos recueillis par Noëlie Pansiot

Escale de Tara à Port-Cros

Du 5 au 23 mai

Le Parc National de Port-Cros , créé en 1963, est l’un des deux plus anciens Parc Nationaux de France et le premier parc marin européen. Tara y fait escale du 5 au 19 mai avec le biologiste-plongeur Laurent Ballesta et son équipe Andromède pour étudier le coralligène.

Ce milieu particulier se développe entre 50 et 90 mètres de profondeur, là où la luminosité est faible. Ce sont des algues calcaire qui en forment la base. Lorsque l’algue meurt elle laisse une partie calcaire. Au fur et à mesure des années s’accumulent ainsi des roches calcaires qui servent de support ou de cachette à des coraux, des poissons, des oursins… Plus de 1 700 espèces ont ainsi été observées. C’est donc un milieu très riche et important pour la biodiversité de la Méditerranée.

Étant difficile d’accès il est peu étudié. Il faut, en effet, utiliser des techniques de plongée spécifiques pour pouvoir plonger à ces profondeurs. L’équipe d’Andromède qui maitrise la plongée avec des recycleurs d’air et connait parfaitement les techniques d’inventaires sous-marins a donc été mandatée pour effectuer cette étude. Tara servira de plateforme logistique au plus près des sites d’étude. Cette escale permet également à Tara Expéditions de mieux préparer la prochaine expédition corail qui se déroulera à partir de 2015 dans le Pacifique.

A Port-Cros, les objectifs des scientifiques de l’équipe d’Andromède seront :
– D’acquérir à l’aide d’outils océanographiques (sonar latéral et sondeur mulitifaisceaux) des informations sur les fonds marins afin de cartographier précisément les roches à coralligène.
– De réaliser des plongées profondes entre -40 mètres et -90 mètres sur ces roches à coralligène afin d’en préciser les faciès, d’inventorier les espèces et de décrire les pressions observées.
– De réaliser des séries de quadrats photographiques afin de renseigner le protocole RECOR pour le suivi biologique de la qualité des masses d’eau côtières.
– D’illustrer la diversité des paysages et des espèces.

La zone d’étude étant en partie en plein cœur du Parc National de Port-Cros, ces données permettront également aux gestionnaires de mieux connaitre la diversité de cet habitat, sa répartition ainsi que les pressions y agissant.

Après cette première escale à Port-Cros, la goélette poursuivra l’expédition Tara Méditerranée jusqu’en novembre 2014. Cette dixième expédition comporte à la fois un volet de sensibilisation sur les nombreux enjeux de développement durable de la Méditerranée et un volet scientifique sur le plastique.

Noëlie Pansiot, correspondante de bord.

Cliquez ici pour plus d’informations sur les Aires Marines Protégées via notre partenaire Medpan

Un prochain départ de Tara pour la Méditerranée

Samedi 19 avril à 11h, la goélette Tara a quitté Lorient, son port d’attache, pour une expédition de sept mois en Méditerranée. Son équipage mènera des études sur le plastique et sensibilisera sur les nombreux enjeux environnementaux liés à la Méditerranée.

450 millions d’habitants vivent sur les zones côtières de la Méditerranée répartis dans 22 pays riverains. Par ses caractéristiques géographiques et climatiques, la Méditerranée abrite aussi près de 8 % de la diversité biologique marine, même si elle ne représente que 0,8 % de la surface de l’Océan.

Aujourd’hui ses mégapoles sont saturées, la Méditerranée concentre 30% du trafic maritime mondial, les difficultés liées aux pollutions venant de la terre se multiplient, mettant sous pression l’écosystème marin essentiel pour les populations et pour la vie en général. Parmi ces pollutions, la présence croissante de micro-plastiques dans la mer et sa probable incorporation dans la chaine alimentaire, et donc dans nos assiettes, pose question. Il est urgent d’avancer vers des solutions concrètes comme l’assainissement des eaux, la gestion des déchets, l’innovation pour un plastique biodégradable, la promotion du tourisme durable ou la création d’Aires Marines Protégées préconisées depuis des décennies par la Convention sur la Diversité Biologique de l’ONU ainsi que par l’Union Européenne.

Cette mission Tara Méditerranée comportera plusieurs volets, en particulier :

 1.     Une étude scientifique sur le plastique en mer sera menée à bord, coordonnée par le Laboratoire d’Océanographie de Villefranche-sur-Mer (Université Pierre et Marie Curie et CNRS) en France et l’Université du Michigan aux Etats-Unis, en collaboration avec l’Université de Bretagne-Sud et d’autres universités en France.

2 .     Un volet de sensibilisation pour promouvoir les efforts d’associations locales et régionales (2) sur les nombreux enjeux environnementaux liés à cette mer quasi fermée avec en particulier :
- La promotion des Aires Marines Protégées en collaboration avec le MedPAN, réseau des Aires Marines Protégées en Méditerranée
- La promotion des solutions pour la réduction des déchets
- Le partage des premières analyses en Méditerranée obtenues de l’expédition Tara Oceans (2009-2012).

Durée : 7 mois dont 115 jours en mer et 115 jours en escale
Nombre d’escales : 22
Nombre de pays visités : 11
Distance à parcourir : 16 000 kms
L’équipe à bord est constituée de 5 marins, 2 scientifiques, 1 correspondant d’expédition et 1 artiste

SOUS LE HAUT PATRONAGE DE JANEZ POTOČNIK, Commissaire européen en charge de l’environnement.

LES PARTENAIRES
agnès b., Fondation Prince Albert II de Monaco, Fondation Veolia Environnement, IDEC, Carbios, UNESCO-COI, MedPAN, Surfrider Foundation, Lorient Agglomération, Ministère de l’écologie du développement durable et de l’énergie, IUCN, CNRS, AFP, RFI, France 24, MCD.

LES PARTENAIRES SCIENTIFIQUES
Laboratoire d’Océanographie de Villefranche-sur-mer, CNRS, Université du Michigan, Université du Maine, NASA, Université Libre de Berlin, Université Pierre et Marie Curie, IFREMER, Observatoire Océanologique de Banuyls, Université Bretagne Sud, Université Toulon Sud, Université Aix Marseille, Université de Corse.

*LES ASSOCIATIONS LOCALES ET RÉGIONALES IMPLIQUÉES À CE JOUR :
Expedition MED, Fondation Mohamed VI pour l’Environnement, Acquario di Cala Gonone.

Découvrez la carte de l’expédition

Cliquez ici pour découvrir les temps forts et les dates des escales

La science de l’expédition Tara Méditerranée

L’expédition Tara Méditerranée, de mai à novembre 2014

Après plus de quatre ans à naviguer autour de la planète et en Arctique, Tara réalisera une expédition en Méditerranée, de mai à novembre 2014. Elle comportera à la fois un volet de sensibilisation sur les nombreux enjeux environnementaux liés à la Méditerranée et un volet scientifique sur le  plastique.

Une étude scientifique sera menée à bord de Tara sur le plastique, par l’Université du Michigan aux Etats-Unis et le laboratoire de Villefranche-sur-mer (CNRS) en France. L’accumulation de débris plastique dans la nature est « l’un des changements récents le plus répandu et durable sur la surface de notre planète » et l’une des grandes préoccupations environnementales de notre temps. Pourtant nous connaissons trop peu de choses sur ce qu’il advient de ces plastiques et sur leurs rôles dans la dynamique des écosystèmes pour pouvoir prédire leurs impacts à venir sur les océans de notre planète.

Pour combler cette lacune, les scientifiques réaliseront une mission interdisciplinaire afin de mieux comprendre les impacts du plastique au niveau de l’écosystème méditerranéen. Elle quantifiera les fragments de plastique, ainsi que la taille et le poids de ces fragments. Elle qualifiera aussi les matières plastiques (ainsi que les polluants organiques liés au plastique) qui se répandent en mer, et explorera les dynamiques et la fonction des communautés microbiennes qui vivent sur le plastique – ce dernier sujet étant quasiment inexploré.

Plus d’informations sur le programme scientifique de l’expédition Tara Méditerranée

SOUS LE HAUT PATRONAGE DE JANEZ POTOČNIK, Commissaire européen en charge de l’environnement

Découvrez la carte de l’expédition

Cliquez ici pour découvrir les temps forts et les dates des escales

LES PARTENAIRES
agnès b., Fondation Prince Albert II de Monaco, Fondation Veolia Environnement, IDEC, Carbios, UNESCO-COI, MedPAN, Surfrider Foundation, Lorient Agglomération, Ministère de l’écologie du développement durable et de l’énergie, IUCN, CNRS, AFP, RFI, France 24, MCD.

LES PARTENAIRES SCIENTIFIQUES
Laboratoire d’Océanographie de Villefranche-sur-mer, CNRS, Université du Michigan, Université du Maine, NASA, Université Libre de Berlin, Université Pierre et Marie Curie, IFREMER, Observatoire Océanologique de Banuyls, Université Bretagne Sud, Université Toulon Sud, Université Aix Marseille, Université de Corse.

*LES ASSOCIATIONS LOCALES ET RÉGIONALES IMPLIQUÉES À CE JOUR :
Expedition MED, Fondation Mohamed VI pour l’Environnement, Acquario di Cala Gonone..

Le temps des découvertes

Le temps des découvertes

Tara Arctic
(2006-2008) et Tara Oceans (2009-2012) font figure d’expéditions majeures saluées par la communauté scientifique.

En sciences, la collecte des données n’est que la partie immergée de l’iceberg, qui précède une longue période d’analyse, de confrontation avec d’autres études, de recherches complémentaires, avant d’aboutir à la rédaction d’un article scientifique. Au final, cette publication ne pourra « officialiser » une éventuelle découverte que bien longtemps après le début des recherches. « Lorsque la phase de collecte des données est restreinte, cela prend quelques années, explique Éric Karsenti, directeur de recherche au CNRS et à l’EMBL et directeur scientifique de Tara Oceans, mais pour des projets d’une telle ampleur, tout se déroule à une autre échelle. »

Tara Oceans, le plancton livre peu à peu ses secrets.

En 2013, quatre ans après le début de cette dernière expédition (avec notamment le CNRS, le CEA et l’EMBL), huit publications scientifiques ont déjà vu le jour. Celles-ci permettent déjà d’entrevoir la multitude d’enseignements que nous pourrons tirer de Tara Oceans. Un de ces articles révèle ainsi les relations entre certains virus et d’autres organismes planctoniques. « C’est la première publication qui montre comment utiliser les données de Tara pour découvrir des interactions entre ces différents organismes, se félicite Éric Karsenti. C’était l’un des points qui nous tenaient à cœur : comprendre qui vit et avec qui dans les océans ». Pour saisir l’ampleur des découvertes à venir, il faut savoir que cette étude portait sur 17 échantillons récoltés durant l’expédition… Tara Oceans en a rapporté près de 28 000. Des premiers résultats prometteurs qui ne concernent qu’un des multiples domaines de recherche liés à Tara Oceans. Telle publication détaille par exemple une nouvelle méthode d’analyse de la diversité bactérienne des échantillons récoltés, quand telle autre décrit une nouvelle espèce de corail découverte aux îles Gambier. Si ces articles parus ces derniers mois se limitent à des sujets bien précis, c’est que le travail d’analyse des données est loin d’être fini. Rien que le séquençage de tous les échantillons récoltés devrait prendre deux à trois ans. « Nous travaillons actuellement sur une publication traitant de la diversité globale et locale des eucaryotes*, comment elle diffère selon les régions, confie Éric Karsenti. Une autre étude à paraître proposera un catalogue mondial des gènes bactériens. »

En attendant, il faudra se « contenter » aujourd’hui des résultats préliminaires : il existerait plus d’un million d’espèces de protistes**, alors que les estimations, avant Tara Oceans, tournaient autour de 100 000. Au niveau du séquençage effectué sur 28 des 153 stations de prélèvements, les échantillons de protistes révèlent 85 % de séquences d’ADN inconnues. En marge de ces études menées par les équipes du projet Tara Oceans, une multitude de nouvelles recherches pourraient bien s’entamer dans les années à venir.

Le projet Oceanomics*** lui a déjà commencé. Ce projet s’appuie sur les milliers d’échantillons et données récoltés lors de l’expédition Tara Oceans. Données qui seront structurées puis utilisées pour comprendre la nature et le fonctionnement de la biodiversité planctonique planétaire, et extraire à terme certains composés bioactifs planctoniques prometteurs dans les domaines d’application des biocarburants ou de la pharmaceutique par exemple.

D’ici la fin de l’année, les premières données seront mises en ligne à disposition de la communauté scientifique. « C’est sûrement l’achèvement le plus important d’une telle expédition, reprend Éric Karsenti. C’est un peu comme une bibliothèque, les chercheurs du monde entier pourront travailler sur les échantillons de Tara Oceans, sans que nul ne sache ce qu’il en sortira. »

Tara Arctic, comprendre pour mieux prévoir

La dérive arctique de Tara, réalisée de 2006 à 2008, a déjà donné naissance à plus d’une vingtaine de publications scientifiques. « La quantité d’informations qui a été analysée est déjà considérable, estime Jean-Claude Gascard, directeur de recherche au CNRS qui a coordonné le programme scientifique de Tara Arctic et le programme de recherche DAMOCLES. Les éléments récoltés durant l’expédition vont servir de référence sur un système arctique en profonde transformation, et je ne serai pas étonné que dans dix ans, on publie encore sur ces données ». Le premier résultat majeur de Tara Arctic, qui a donné lieu à plusieurs publications, a été le déroulement même de l’expédition. La dérive, prévue au départ sur 1 000 jours comme le Fram plus d’un siècle auparavant, a été bouclée en seulement 500 jours, révélant ainsi l’accélération de la dérive des glaces arctiques. Suite à ce premier constat majeur, de nombreuses publications se sont intéressées aux trois milieux constituant le système arctique : l’océan, l’atmosphère et la glace. « Tara a permis de mettre en évidence la formation de particules de glace, appelées glace de Frasil, qui remontent vers la surface, explique Jean-Claude Gascard. Le phénomène était bien connu en Antarctique, mais nous avons montré qu’il s’agissait d’un phénomène majeur pour la formation de glace en Arctique ». Du côté de l’atmosphère, les recherches menées à bord ont permis de mieux caractériser les basses couches de cette atmosphère en contact avec la glace, primordiales pour les échanges entre les deux milieux. « Nous n’avions que peu d’informations sur ces basses couches, que l’on étudie mal avec les satellites et les stations automatisées, reprend le chercheur. L’intérêt de Tara Arctic, c’était justement d’avoir des gens à bord pour manipuler les appareils que l’on ne sait pas encore automatiser ». Enfin, plusieurs publications se sont penchées sur les mouvements des plaques de glace, en y appliquant des techniques de sismologie.

Toutes les découvertes qui découlent des données récoltées lors de la dérive de Tara permettent de mieux comprendre le complexe système arctique et ainsi d’améliorer les modèles de prévision. Ces systèmes informatiques qui simulent le comportement de l’atmosphère, des océans et des glaces, proposent des prévisions à courtes échéances, cartes des glaces ou prévisions météo, mais aussi des simulations à plus long terme de l’évolution de notre climat, capitales pour les recherches sur le changement climatique. D’ici quelques années, les différents modèles numériques intégreront ainsi les enseignements tirés de Tara Arctic aux côtés d’autres travaux pour améliorer leurs prévisions. Les premières applications concrètes des recherches menées sur Tara sont donc déjà sur les rails !

Yann Chavance

Retrouver cet article dans le journal Tara 10 ans

* : Organisme uni ou pluricellulaires qui se caractérise par la présence d’un noyau
** : Organismes unicellulaires à noyaux ancêtres de toutes les plantes et animaux.
Certains, comme les diatomées, sont photosynthétiques.
*** : Le projet oceanomics- wOrld oCEAN biOressources,
biotechnologies, and Earth-systeM servICeS – est un projet lauréat du programme

gouvernemental des « Investissements d’Avenir. »

Les ours polaires pendant l’expédition Tara Oceans Polar Circle

Observations des ours polaires pendant l’expédition Tara Oceans Polar Circle

Lors de la dernière expédition de sept mois autour de l’Océan Arctique Tara Oceans Polar Circle de mai à décembre 2013,  les marins et scientifiques de Tara ont pu observer à plusieurs reprises des ours polaires, soit au total quatorze individus. Ces observations ont été consignées sur des fiches spécialement conçues par l’association Pôles Actions qui récupère ces données pour étudier les populations d’ours polaire sur l’ensemble de leur aire de répartition, c’est-à-dire l’ensemble du bassin arctique. C’est à la demande de cette organisation que nous avons réalisé cette modeste mission d’observation qui s’ajoutait ainsi à notre objectif principal d’étude des écosystèmes planctoniques.

Cette technique de science participative, qui consiste à organiser la collecte de données scientifiques par des bénévoles, est actuellement en plein essor. Les fiches sont faciles à remplir. Elles permettent de multiplier des observations et apportent des données aux scientifiques qui ne peuvent être partout et élargissent ainsi leur champ d’étude. Le bénévole a, lui, le plaisir d’apporter sa petite pierre à la connaissance de notre planète.

Au cours de cette expédition, douze fiches, correspondant à douze observations différentes (un ours a été reporté sur deux fiches différentes) et à quatorze ours au total, ont été renseignées par nos cuisinières, Céline Blanchard et Dominique Limbour qui se sont prêtées au jeu.

Pour deux observations, les marins ont pu observer une femelle avec des petits. Dans le premier cas, le 17 août 2013,  il y avait deux oursons nés dans l’année. L’observation a eu lieu dans des conditions exceptionnelles puisque les animaux ont pu être observés 40 minutes. Les grands plantigrades étaient au repos sur un morceau de banquise à la dérive. Les petits ont tété, joué et nagé, un spectacle inoubliable ! Dans le deuxième cas, le 20 août, la femelle avait un seul petit. L’observation, plus lointaine, n’a pas permis de noter de comportements particuliers.

Sur ces douze observations, cinq ont été faites dans l’archipel russe François-Joseph par 80° Nord. Cet endroit est difficile d’accès tant pour des questions climatiques que géographiques et politiques. Tara a eu la chance d’y naviguer pendant quelques jours. Ces données ont donc une valeur particulière. Certaines îles abritent de très grandes colonies d’oiseaux marins, on y trouve aussi des morses et des phoques. La vie marine y est donc très riche et fournit au prédateur qu’est l’ours polaire quantité de proies variées.

Cinq observations concernent des ours sur la banquise ou sur des morceaux de glace flottants. Durant l’été arctique, les ours parcourent de grandes distances en mer et sur la banquise pour chasser, le phoque, sa proie favorite, étant difficile à capturer à cette saison. Lors des autres observations, les ours évoluaient sur la terre ferme, en bordure de mer. Rappelons que le nom latin de l’ours polaire est Ursus maritimus qui signifie ours marin. En effet, celui-ci est un remarquable et très endurant nageur. De plus dans ces régions glacées la très grande majorité de la chaîne alimentaire est d’origine marine, et il tire donc sa subsistance essentiellement de ce milieu.

La multiplication de ces observations permettra aussi de juger de l’état des populations d’ours dans cette période de changement climatique que nous vivons actuellement. Elle est particulièrement sensible en Arctique. Le milieu de vie de l’ours polaire est en train de subir des transformations très profondes et rapides (diminution des surfaces de banquise l’été, diminution globale du volume de la banquise, réchauffement des eaux). Cette espèce emblématique, taillée pour ce milieu extrême, sera-t-elle capable de s’y adapter ? Nous l’ignorons encore et toutes les informations qui pourront être collectées permettront d’en savoir plus.

Xavier Bougeard
Chargé des actions éducatives

Pour en savoir plus, vous pouvez venir au colloque « Quel avenir pour l’ours polaire ? » organisé par l’association Pôles Actions les 28 et 29 mars prochains à Paris. Les conférences auront lieu à la Cité des Sciences et de l’Industrie. À la Géode se tiendront une après-midi jeunesse et les Nuits boréales avec projection de films inédits lors des deux soirées. Romain Troublé, secrétaire général de Tara Expéditions, présentera à cette occasion l’expédition Tara Oceans Polar Circle  le vendredi 28 mars à partir de 20 heures.

Programme du colloque et inscription aux conférences : En savoir plus

Réservations pour les Nuits boréales à la géode : En savoir plus

Et dans 10 ans?

2013-2023 : Les dix prochaines années sont majeures pour les décisions à prendre concernant l’évolution du climat. Pour toute l’équipe de Tara Expéditions, elles s’annoncent, riches en découvertes et pleines de promesses nouvelles. Passage en revue des défis à venir.

Les objectifs et les défis à relever ne manquent pas pour l’ensemble des acteurs et des scientifiques œuvrant en mer comme sur terre à la poursuite des expéditions Tara lancées il y a dix ans. « Pas question de s’arrêter, » prévient d’emblée agnès b. leur premier soutien. Et il faut que de nouveaux parrains affluent pour donner à Tara encore plus d’envergure ! Je souhaite dire aux partenaires potentiels : « Faîtes-le avec nous ! »

Un ambitieux défi scientifique

Le premier défi est évidemment scientifique. En termes de recherche, les dix prochaines années apporteront une analyse toujours plus détaillée des données complexes récoltées en particulier durant Tara Oceans « Nous cherchons à décrire l’écosystème planctonique mondial dont la biodiversité est mal connue, alors qu’il constitue le pouls de notre planète, et à évaluer son potentiel biotechnologique. » précise Éric Karsenti, directeur scientifique de Tara Oceans. Les découvertes de Tara s’appliquent d’ailleurs autant à la recherche qu’aux percées en matière d’écologie scientifique, au sein, en particulier, du programme Oceanomics courant jusqu’en 2020. Tara Oceans avait permis de recueillir 28 000 échantillons de plancton – des virus aux animaux.

Or, grâce à Oceanomics est élaborée la première combinaison de protocoles de séquençage et d’imageries à très haut débit chargée d’extraire l’information de cette collection. Au final est attendue la première compréhension détaillée de la biodiversité planctonique.

2015-2018 : Cap sur l’Asie et l’Arctique

Une nouvelle expédition polaire semble de même programmée. « Elle pourrait avoir lieu entre 2016 et 2018 », confirme Romain Troublé, secrétaire général de Tara Expéditions. Avec une nouveauté. « Notre première dérive arctique était franco-européenne. Nous souhaitons que la seconde soit internationale, avec pourquoi pas 8 membres d’équipage, scientif iques et marins, de pays différents. » « Nous étudions déjà concrètement ce projet de seconde dérive, renchérit Étienne Bourgois, président de Tara Expéditions. Mais d’abord nous planifions en 2015 une étude des récifs coralliens de surface et de profondeur réalisée en collaboration avec le réalisateur Luc Jacquet et son association Wild Touch. Cette expédition mènerait Tara dans le Pacifique et en Asie du Sud-Est, avec des escales en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Corée, en Chine et au Japon, à partir duquel le bateau mettrait le cap pour sa dérive arctique via le détroit de Béring. » 

« Les Asiatiques s’intéressent déjà beaucoup à Tara, précise agnès b., que ce soit au Japon, à Hong Kong ou en Chine. Il y a une écoute, un vrai intérêt. » Éloïse Fontaine, directrice de la communication de Tara Expéditions, confirme cette volonté d’informer un public beaucoup plus large. « Ces dix dernières années, grâce à l’intérêt et au soutien d’innombrables médias, nous avons touché un large public, en France, en Europe, dans des pays francophones. Il nous faut poursuivre l’effort en le portant désormais encore plus à l’étranger. Objectif : toucher d’autres opinions publiques ailleurs dans le monde. »
 
« Capacity building » et pouvoir de négociation

Forte de ses collaborations avec nombre d’organismes et laboratoires publics-privés, Tara Expéditions souhaite favoriser, à l’avenir, les échanges scientifiques entre « pays développés » et « en développement. »
« Seuls 6 à 7 pays ont les capacités d’aller en mer conduire des expéditions, constate Romain Troublé. Le moment est venu de partager notre savoir avec d’autres pays moins favorisés. Ce sera obligatoire pour trouver des accords sur l’Océan qui représente 71 % de notre planète. » L’accord signé le 27 juin 2013 entre Irina Bokova, directrice générale de l’UNESCO, et Étienne Bourgois, stipule que l’UNESCO et Tara Expéditions « procèderont à des projets communs pour contribuer à la recherche scientifique, à la coopération internationale, au partage des données et à la sensibilisation du public. » Après les couloirs humanitaires, des couloirs scientifiques ? « Pourquoi pas, pense Romain Troublé. La recherche fondamentale en Haute Mer a besoin d’un statut spécial, de l’intérêt de tous les peuples. » André Abreu, chargé de mission chez Tara Expéditions, agit déjà sur plusieurs fronts : Haute Mer, écosystèmes et pollutions, Arctique et climat. « Nous structurons nos actions sur ces grands enjeux. Depuis le succès de l’action de Tara durant la conférence Rio+20, nous intégrons les processus de discussion existants – conférences climatiques, négociations onusiennes, Convention de Barcelone… L’objectif est bien sûr de faire bouger les lignes avec d’autres. Nous y parvenons, pas à pas, et nous allons continuer. »

Les enfants au coeur du dispositif

Au cours des dix prochaines années, et alors que l’environnement n’est plus que la «  huitième préoccupation » des Français, les expéditions Tara entendent de même poursuivre le travail pédagogique initié ces dernières années en faveur des plus jeunes. 19  000 d’entre eux avaient suivi les aventures de Tara Oceans en classe. « Le partage des savoirs à l’égard des plus jeunes sera un peu plus encore la priorité » assure Xavier Bougeard, responsable des actions éducatives. Un enjeu de taille : il s’agit de continuer à sensibiliser des milliers d’enfants et d’ados aux grandes questions climatiques, enjeux du futur.

Pour un engagement citoyen

« Nous sommes à l’heure du bilan, ajoute agnès b. Et ce bilan doit être objectif. Nous devons le faire avec nos tripes, notre ressenti. Qu’est-ce que nous avons bien fait ? Réussi ? Et moins bien réussi ? Qu’est-ce que nous pouvons encore améliorer ? « Il y a de plus, avec Tara, un enjeu de citoyenneté, ajoute Romain Troublé. Nous l’avons ressenti un peu plus encore en lançant, avec Catherine Chabaud, un Appel pour la Haute Mer soutenu par des dizaines d’acteurs, d’entreprises, d’organismes, sans parler du soutien direct des Nations unies et de son Secrétaire général, Ban Ki-moon. »

« Tara est une plateforme scientifique et éducative, c’est bien, reprend agnès b. Mais il y a, aussi, à bord, un engagement citoyen, forcément politique. La question du changement climatique est aussi politique ! On a tellement dénigré le politique que nous autres citoyens, devons réinventer un autre type d’engagement. Notre chance est de ne dépendre d’aucune élection, d’aucun lobbying, de n’être soumis à aucune pression médiatique. La force de Tara, c’est son indépendance ! »

Michel Temman

Les meilleurs focus de Tara Oceans Polar Circle

Pendant que Tara est au chantier à Lorient et en attendant son prochain départ en mai en Méditerranée, nous vous invitons à revivre l‘expédition Tara Oceans Polar Circle avec ce best of des focus, de mai à décembre 2013. Bon voyage…

21 mai 2013
LES ENJEUX ECOLOGIQUES ET GEOPOLITIQUES EN ARCTIQUE
Après trois siècles de développement basés sur l’utilisation des énergies fossiles, l’humanité rentre incontestablement dans une phase de transition. Aujourd’hui même les plus sceptiques ont du mal à nier que le changement climatique est bel et bien une réalité et qu’il faudra le comprendre pour s’adapter. Le réchauffement de l’atmosphère, le dérèglement du climat global et la montée du niveau de la mer ont un impact global mais tout particulièrement élevé sur l’écosystème Arctique. Nous voyons presque devant nos yeux l’accélération de la fonte de la banquise polaire, phénomène qui impacte à son tour le climat global, les océans, le littoral et toute la biodiversité de la région. L’observation de ce qui se passe dans cet écosystème fragile et unique est donc importante non seulement pour aider à le préserver mais aussi pour comprendre les causes et effets du changement climatique à un niveau global. Certains enjeux importants du climat aujourd’hui sont particulièrement liés à l’environnement Arctique.

26 juin 2013
TARA LIVE ARCTIQUE, UNE OPERATION UNIQUE
Une bouffée d’air pur quotidienne ! Suivez l’expédition Tara Oceans Polar Circle en direct vidéo sur internet. Lors de cette aventure scientifique et humaine de 25 000 kilomètres autour de l’océan Arctique, vous pourrez découvrir tous les jours des vidéos et des photos envoyées par l’équipe à bord, des images brutes provenant de 4 caméras placées dans divers endroits du voilier.

05 juillet 2013
ETIENNE BOURGOIS  : «LES CHOSES SERIEUSES VONT COMMENCER A PARTIR DE MAINTENANT DANS LE GRAND NORD»
C’est la première interview, d’Etienne Bourgois, président de Tara Expéditions, depuis le début de l’expédition Tara Oceans Polar Circle.

07 août 2013
ENTRE DOUDINKA ET PEVEK:
Entretien avec le nouveau chef scientifique du bord
Embarqué à Doudinka en Russie, Pascal Hingamp a pris la relève de Lee Karp Boss, en tant que chef scientifique. Dans deux jours, débutera la première station de prélèvements journalière du leg (étape) entre Doudinka et Pevek. Avant que les manipulations ne démarrent sur le pont, Pascal nous accorde un instant pour nous expliquer le programme scientifique du mois à venir.

La ville de Pevek en Russie

A.Deniaud/Tara Expéditions

29 septembre 2013
INTERVIEW: JEAN CLAUDE GASCARD
« Les passages du Nord-Est et du Nord-Ouest auront tendance dans les années à venir à s’ouvrir plus tôt et se fermer plus tard, sauf anomalie saisonnière liée à la variabilité naturelle, comme cette année »
Depuis Tuktoyaktuk (Canada), Jean-Claude Gascard, Océanographe physicien et directeur de recherche émérite du CNRS au laboratoire LOCEAN à l‘Université Pierre et Marie Curie à Paris, nous a rejoint à bord de Tara. Il est l’un des concepteurs de cette expédition enchainant les deux passages, Nord-Est et Nord-Ouest en sept mois. Il nous explique scientifiquement pourquoi ce type d’expédition est aujourd’hui possible en si peu de temps. Un tour de l’Arctique pendant l’été était encore exceptionnel il n’y a qu’une vingtaine d’années.

12 octobre 2013
RETOUR SUR LES DEUX PASSAGES CLES
Dans le cadre de l’expédition Tara Oceans Polar Circle, Tara vient d’enchainer en trois mois les passages du Nord-Est (côté russe) et du Nord-Ouest (côté canadien). C’était l’un des défis majeurs de cette expédition autour de l’Océan Arctique, avec un échantillonnage le plus complet des microorganismes marins en lisière de la banquise.
Retour sur les deux points critiques de cette aventure avec Loïc Vallette, capitaine et Romain Troublé, secrétaire général de Tara Expéditions embarqué à Pond Inlet (Nunavut, Canada).

14 novembre 2013
TARA: DIX ANS D’ENGAGEMENTS ET RETOUR D’EXPEDITION ARCTIQUE A LORIENT PUIS PARIS
Le voilier polaire Tara, parti pendant sept mois autour du pôle nord pour l’expédition scientifique Tara Oceans Polar Circle, reviendra en France le 7 décembre prochain. Ce retour sera fêté samedi 7 décembre à Lorient, son port d’attache, et dimanche 8 décembre à Paris, au Salon Nautique. L’occasion aussi de revenir sur les engagements de Tara Expéditions qui célèbre ses dix ans cet automne.

25 novembre 2013
POURQUOI TARA A FAIT ESCALE A ST PIERRE ET MIQUELON
Ce territoire d’outre-mer est souvent oublié lorsque l’on énumère la liste de nos “anciens” DOM-TOM et pourtant il est de toute importance à plus d’un titre.

Saint Pierre et Miquelon

Y.Chavance/Tara Expéditions

09 décembre 2013
SOUVENIRS D’EXPEDITION
Alors que ce tour de l’Arctique s’est achevé samedi là où il avait débuté, dans le port de Lorient, l’équipage retrouve la terre ferme avec des souvenirs plein la tête de cette épopée glacée hors du commun. Morceaux choisis.

 

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Suivre Tara quotidiennement sur iPad

S’inscrire à la newsletter Tara Expéditions

 

Les meilleurs journaux de bord de l’expédition Tara Oceans Polar Circle

Pendant que Tara est au chantier à Lorient et en attendant son prochain départ en mai en Méditerranée, nous vous invitons à revivre l‘expédition Tara Oceans Polar Circle avec ce best of des journaux de bord, de mai à décembre 2013. Bon voyage…

19 mai 2013
DÉPART DE L’EXPÉDITION TARA OCEANS POLAR CIRCLE LE 19 MAI 2013
Le dimanche 19 mai prochain, le voilier polaire Tara partira pour une nouvelle expédition : Tara Oceans Polar Circle. Lors de cette aventure scientifique de 25 000 kms autour de l’océan Arctique, Tara empruntera les passages du Nord-Est et du Nord-Ouest pour revenir à Lorient en décembre 2013.

19 mai 2013
LE TOUR DE L’ARCTIQUE EST LANCÉ !
Plus d’un an après la fin de Tara Oceans, la précédente expédition, Tara retrouve enfin la route du large. Ce dimanche 19 mai dans l’après-midi, la goélette a largué les amarres à Lorient pour débuter près de sept mois d’expédition autour de l’Arctique. Le coup d’envoi de Tara Oceans Polar Circle est donc lancé.

30 mai 2013
PREMIERE ESCALE POUR TARA
Une dizaine de jours après son départ de Lorient, Tara a atteint ce jeudi matin sa première escale : les îles Féroé*. Une courte parenthèse au milieu des fjords, des oiseaux marins et des moutons avant de reprendre le large pour de nouvelles stations de prélèvement, toujours plus au Nord.

IMG_3625

© Tara Expéditions

2 juin 2013
TARA PASSE LE CERCLE POLAIRE ARCTIQUE
Ce dimanche 2 juin 2013, à 23h07 et 41 secondes précisément selon le GPS du bord, Tara franchit un cap symbolique pour cette expédition autour du pôle Nord : la traversée du cercle polaire arctique. Une frontière invisible dignement célébrée.

10 juin 2013
DANS LES EAUX DE L’ARCTIQUE 
La troisième station longue de prélèvement qui se termine ce lundi offre aux scientifiques sur le pont un bon aperçu des conditions qui les attendent pour la suite de l’expédition. En suivant notre cap au nord sans discontinuer depuis les îles Féroé, les températures ont fini immanquablement par passer en négatif.

22 juin 2013
LE PASSAGE DU CAP NORD
Après avoir célébré la fête de la musique sous des airs d’accordéon, nous avons franchi samedi après-midi le Cap Nord, sous un ciel ondoyant. Choyés par le Gulf Stream*, nous avons pu admirer du pont de Tara, les mythiques falaises, sous des températures clémentes avoisinant les quinze degrés. Plus que cent quatre-vingt miles nautiques et nous hisserons un nouveau pavillon de courtoisie, les couleurs de la Russie succèderont à celles de la Norvège…

2 juillet 2013
LA SCIENCE DE MOURMANSK A DOUDINKA (RUSSIE)
72°32 Nord et 44°06 Est, telle est la position à laquelle les scientifiques de Tara Oceans Polar Circle ont décidé de couper les moteurs pour entamer la première station longue de prélèvements de l’étape Mourmansk-Doudinka. Ici, des masses d’eau venues de l’Atlantique entrent en mer de Barents par le Sud et viennent y rencontrer  des masses d’eau polaires. Dans cette zone définie comme un front polaire, scientifiques et marins prévoient d’effectuer vingt-deux mises à l’eau en deux jours consécutifs. Un marathon pour la science, qui se répètera trois autres fois durant ce mois de navigation entre les deux ports russes.

7 juillet 2013
AU ROYAUME DES GLACES
L’horizon a changé de couleur. Un liseré blanc recouvre la grande bleue. Serait-ce une fois de plus l’effet Novaya Zemlya qui nous joue des tours ? « Glace en vue ! », lance le marin de quart. L’euphorie se propage au sein de l’équipage. Depuis notre départ de Mourmansk, nous ne rêvions plus que de la blancheur enivrante de la banquise. Ni le froid saisissant, ni le jour permanent ne parvenaient à nous convaincre que nous voguions en Arctique. A présent, nous y voilà ! Sans crainte, Tara se dirige à vive allure vers la muraille blanche qui se dresse à l’horizon. La goélette semble avoir hâte de retrouver cette vieille amie, qui l’avait accueillie plusieurs mois lors de la dérive Arctique.

Tara-retrouve-la-glace.-A.DeniaudTara-Expéditions

A.Deniaud/Tara Expéditions

9 juillet 2013
STATION SCIENTIFIQUE EN BORDURE DE BANQUISE
Tandis que les glaces chahutent la coque de Tara, les scientifiques disposent avec sérieux, sur le pont, leur collection habituelle de flacons, pipettes et autres accessoires nécessaires aux stations de prélèvements. Durant plus de douze heures, l’équipage va devoir échantillonner dans ce champ de glace. Heureusement, en cette journée d’été, les températures sont clémentes, le thermomètre s’est stabilisé aux alentours de -3°C. La station scientifique s’annonce longue, mais l’Arctique saura se montrer généreux envers les courageux.

11 août 2013
LE JOYAU DE L’ARCTIQUE
Nous n’avions rien vu, ou presque. Comme par pudeur, l’archipel russe de François-Joseph avait masqué sa beauté sous un voile de brouillard, lors de notre première rencontre.
La base de Nagurskaya sur l’île d’Alexandra, siège du parc naturel, n’était en réalité que le poinçon attestant de la valeur du bijou. Il fallait peut-être, comme nous l’avons fait, sympathiser avec les gardiens des lieux, ces gardes de la réserve naturelle, pour que les portes d’un monde époustouflant s’ouvrent à nous. Par enchantement, le soleil est apparu et le joyau de l’Arctique, avec ses glaciers vertigineux, ses ours polaires majestueux, ses ciels sublimes, a brillé devant nous.

15 août 2013
FACE A UN MUR DE GLACE
Le détroit de Vilkitsky est bloqué. Depuis quatre jours, la phrase résonne comme un leitmotiv sur la goélette. Et les cartes de glace ne démentent pas les rumeurs. Tara ne pourra pas franchir le passage du Nord-Est dans les jours à venir. Il faut s’armer de patience, savoir apprécier le vent qui offre de belles navigations à la voile, faire preuve de flexibilité et revoir sans cesse le programme de la science. Face à ce mur de glace, nous voguons donc vers l’inconnu.

arctique pano

A.Deniaud/Tara Expéditions

26 août 2013
LE PASSAGE DU CAP TCHELYOUSKINE, COMME SI VOUS Y ETIEZ
5h40 du matin, heure russe, lundi 26 août. A travers la brume épaisse se dessine une base. Ce n’est pas n’importe quelle base, c’est la base du Cap Tchelyouskine ! En dépit de l’heure matinale, nous ne rêvons pas. Le GPS l’atteste. Tara vient de franchir la section délicate du passage du Nord-Est. Nous avons tant espéré, tant fantasmé cet instant… Nous ne pouvions qu’être déçus. Le brouillard gâche la fête. Malgré tout, pour annoncer le triomphe aux compagnons qui dorment encore, Yohann Mucherie fait retentir la corne de brume. Le détroit de Vilkitsky ne sera bientôt qu’un lointain souvenir. Le souvenir de la première leçon d’humilité que nous a donnée  l’Arctique.

7 septembre 2013
DEPART DE PEVEK AVEC DEUX INVITES SURPRISE
Comme prévu dans le planning de l’expédition Tara Oceans Polar Circle, nous avons quitté samedi matin, après les formalités administratives de sortie du territoire russe, le port de Pevek.
L’équipe scientifique a été en grande partie renouvelée, seuls la plupart des marins de l’étape précédente entamée à Doudinka sont encore à bord.
Au lieu de partir à treize, nous avons reçu deux renforts imprévus avec l’arrivée de Sébastien Roubinet et Vincent Berthet. Ces deux aventuriers partis pour traverser l’Océan Arctique sur leur catamaran en carbone, capable de glisser aussi sur la glace, ont du renoncer à leur incroyable défi.

10 septembre 2013
LA “DATE-LINE” AU LARGE DE WRANGEL
L’expédition Tara Oceans Polar Circle a passé hier la fameuse « date line » comme disent nos amis anglophones. La ligne imaginaire, conventionnelle et indispensable qui nous permet de vivre les uns et les autres sur cette planète avec la même unité de mesure du temps, où que nous nous trouvions. Chacun sait que les journées font vingt-quatre heures, ainsi lorsque l’on passe cette ligne un jour on recommence le jour d’avant, magique !

17 septembre 2013

RENCONTRE AVEC LE SEIGNEUR DE L’ARCTIQUE

Aujourd’hui, alors que se déroulait une station de prélèvements dans les glaces, entre Pevek (Russie) et Tutkoyaktuk (Canada), nous l’avons croisé à nouveau. Un ours blanc solitaire nous a rejoint sur une plaque de banquise proche de notre lieu de station d’échantillonnage du jour, en Mer de Beaufort par 71° Nord.

Le-seigneur-de-lArctique-aux-abords-de-Tara.-©V.HilaireTara-Expéditions

V.Hilaire/Tara Expéditions

19 septembre 2013
PLAIDOYER DE TARA EXPEDITIONS POUR L’ARCTIQUE
Ni eldorado ni sanctuaire : vers une gestion durable de l’Arctique

Tara réalise actuellement une circumnavigation de l’Océan Arctique dans un but scientifique. Le bateau a passé le passage du Nord-Est fin août, il est maintenant sur le point de franchir le passage du Nord-Ouest. Cette année, la carte des glaces en Arctique indique que la fonte de la banquise n’est pas aussi importante que le record observé lors de l’été 2012 ce qui, cependant, ne remet en aucun cas en cause la tendance au réchauffement observée ces dernières années. En effet, les sept plus importants minima de glace en Arctique ont eu lieu ces sept dernières années. Après trois mois passés dans les hautes latitudes c’est l’occasion pour Tara Expéditions de prononcer un plaidoyer pour l’Arctique.

20 septembre 2013 
WELCOME A TUKTOYAKTUK !

Depuis mercredi soir Tara est au mouillage devant ce village Inuit des Territoires du Nord-Ouest, au Canada. Le Canada deuxième plus grand pays du monde par sa superficie tire d’ailleurs son nom du mot huron « Kanata » qui signifie village. Les 870 habitants de ce paisible hameau, cet endroit du bout du monde, sont tous plus gentils les uns que les autres. Cette entrée en terre Inuit est pleine de promesses.

21 septembre 2013
L’HEURE DE VERITE POUR LE PASSAGE DU NORD OUEST
Alors que nous venons de quitter ce charmant petit village de « Tuk » (Tuktoyaktuk au Canada) et ses chaleureux habitants pour la plupart Inuit, la réalité nous replonge brutalement ce matin dans le pari que représente l’expédition Tara Oceans Polar Circle. Les nouvelles cartes de glaces reçues ce samedi ne sont pas très bonnes pour nous. Les mines de Loïc Vallette et de Lars Stemmann, capitaine et chef scientifique de cette nouvelle étape qui doit nous conduire de Tuk à Arctic Bay (Canada), accusaient un peu le coup ce matin. Mais comme toujours à bord de Tara, on en a vu d’autres, l’optimisme reste de mise.

29 septembre 2013 
LE PASSAGE DU NORD OUEST EST DERRIERE NOUS

Depuis 15h (heure locale) ce samedi, Tara glisse à nouveau sur des eaux libres de glace. Au petit matin, alors que les conditions météorologiques étaient bonnes comme prévu grâce à un anticyclone stable, nous nous sommes engagés le long de la presqu’île Brodeur dans un pack de glace assez clairsemé.
Deux heures plus tard, nous recevions un message radio du Canadian Cost Guard Louis Saint Laurent nous invitant à le suivre. Ce poisson pilote nous a aidé à passer cette barrière de 60 miles en une demi-journée, là où nous aurions mis peut être plus d’une journée avec à la clé une nuit à slalomer entre les floes* de jeunes et de vieilles glaces.

7 octobre 2013
DERNIERE ESCALE DANS LE GRAND NORD CANADIEN
Tara est au mouillage à Pond Inlet (Nunavut, Canada) depuis dimanche en début d’après-midi. Ce bourg d’environ 3 000 âmes est le plus grand des quatre hameaux canadiens situés au nord du 72ème parallèle. Composé à majorité d’Inuit, il est l’un des rares qui gagne en population ces dernières années. Situé dans l’Eclipse Sound, il offre une vue imprenable sur ce fjord majestueux.

15 octobre 2013
AUX PORTES D’ILULISSAT
Après avoir quitté mardi matin notre mouillage de Fortune Bay, sur l’île de Disko, nous faisons désormais route vers Ilulissat (Groenland).
L’équipe scientifique s’apprête à faire une dernière station de prélèvements avant cette nouvelle escale et le renouvellement d’une partie de l’équipe.
Les conditions sont toujours optimales avec un grand soleil et des températures légèrement positives. La côte ouest du Groenland tient vraiment toutes ses promesses autant scientifiquement qu’esthétiquement.

La ville d'Ilulissat dans la baie de Disko (Groenland)

F.Aurat/Tara Expéditions

15 octobre 2013
L’ARRIVEE A ILULISSAT, PAR ROMAIN TROUBLE, SECRETAIRE GENERAL DE TARA EXPEDITIONS
Nous sommes sur Tara au large de la côte ouest du Groenland et nous nous dirigeons vers un petit village du nom d’Ilulissat à travers la baie de Disko, classée au Patrimoine Mondiale de l’UNESCO.
Le temps est au beau fixe, le vent est doux, et nos systèmes embarqués nous donnent une heure d’arrivée vers 19h, juste après la tombée de la nuit tout en ayant le temps d’entreprendre une station de prélèvements avant le déjeuner.

30 octobre 2013

40 NOEUDS DE VENT…ET UNE ENORME DEFERLANTE

A 300 milles du détroit de Belle-Ile, l’entrée Nord du fleuve Saint Laurent, nous encaissons 40 noeuds de vent bien établi. Le bateau encaisse, à l’intérieur de Tara, le repas fut enjoué et on a qu’une vague idée de la force du vent.

9 novembre 2013
QUEBEC DEVANT L’ETRAVE
Après 24 heures d’escale à Tadoussac, nous levons l’ancre ce samedi en milieu d’après midi. Pendant cette journée au mouillage, les quatorze Taranautes en ont profité pour marcher, visiter, en un mot « sortir » du bateau. Québec, la capitale de la province de Québec, n’est plus qu’à 200 kilomètres de nous. Nous y serons demain en début de matinée.

24 novembre 2013

UN PETIT BBOUT DE FRANCE AU GRAND COEUR
Alors que quelques jours auparavant Saint-Pierre-et-Miquelon n’évoquait pour nous qu’un minuscule territoire français perdu au large de Terre-Neuve, le pont de Tara résonne maintenant des petites et grandes histoires de l’archipel, contées avec chaleur par des habitants ravis de faire partager leur vie d’insulaire.

30 novembre 2013
LA SCIENCE EN CONTINU
Depuis la station de prélèvements numéro 211, effectuée en mer du Labrador, la rosette et les filets sont restés bien rangés sur le pont arrière. N’y aurait-il donc plus de sciences sur Tara pour la dernière ligne droite avant le retour à Lorient ? La réponse ci-dessous.

Stéphane Pesant et Lee Karp Boss, scientifiques en station de prélèvements de plancton

© Tara Expéditions

3 décembre 2013
CHRONIQUE D’UN QUART
Il est bientôt quatre heures du matin. Alors que je dors profondément, bercé par les mouvements de Tara, une main me tape sur l’épaule. Jérôme a fini son quart et vient réveiller la relève. Me voici péniblement debout, prêt pour deux heures de veille.

6 décembre 2013
OCEANS ET CARBONE

Alors que notre tour de l’Arctique se termine, avec dans les congélateurs de Tara plusieurs milliers d’échantillons de plancton récoltés, une question revient sans cesse, de la part des journalistes et du grand public venus visiter le bateau à chaque escale : qu’en est-il du changement climatique ? Si nous ne l’étudions pas directement, nous nous penchons en revanche sur des organismes qui se trouvent au cœur de la machine climatique. Pour mieux comprendre, il faut tout d’abord disséquer les liens entre océans et carbone.

7 décembre 2013

RETOUR DE L’EXPEDITION TARA OCEANS POLAR CIRCLE A LORIENT 

 

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Suivre Tara quotidiennement sur iPad

S’inscrire à la newsletter Tara Expéditions

Tara de retour à Lorient

Ce samedi 7 décembre 2013, Tara a retrouvé le port de Lorient, marquant la fin de l’expédition Tara Oceans Polar Circle : un tour de l’arctique de 25 000 kilomètres terminé en quelques 200 jours, avec à la clef pas moins de 5000 échantillons de plancton récoltés.

Si dès vendredi matin les premières côtes bretonnes se dessinaient à l’horizon, ce n’est que samedi midi que l’ancre de Tara fut jetée près de la petite île de Groix, juste en face de Lorient. Un mouillage nécessaire pour accueillir à bord Romain Troublé, secrétaire général de Tara Expéditions, ainsi qu’Agnès b., principal sponsor de l’expédition. L’occasion également de faire venir sur le pont deux techniciens apportant une multitude de projecteurs, chargés d’illuminer le bateau pour l’arrivée de nuit à notre port d’attache.

Ce n’est qu’à 17 heures que les moteurs de la baleine sont rallumés, direction Lorient. Sous le soleil couchant, quelques bateaux nous accompagnent au son des cornes de brume. Une rapide embarcation se rapproche pour laisser Loïc, l’un des trois capitaines de cette expédition, monter à bord de Tara. Nous sommes maintenant au complet, impatients de parcourir les derniers miles qui nous séparent encore de notre port d’attache.

A la nuit tombée, les projecteurs installés sur le pont inondent la goélette d’une lueur bleutée. « Le bleu des glaciers ! » lance un marin. De circonstance après notre périple glacé autour du pôle Nord. A bord, l’excitation de rentrer au port augmente à l’approche des lumières de la ville. Les premiers applaudissements d’une foule scandant le nom de notre bateau nous parviennent. Ils ne feront qu’augmenter au fur et à mesure de notre approche.

A 18h30 précises, nous voilà enfin à quai. Les amarres sont jetées devant une foule dense venue nous accueillir après ces sept mois d’expédition. Etienne Bourgois, le propriétaire de Tara, et Norbert Métairie, le maire de Lorient, montent à bord pour compléter la photo de famille à la proue du bateau devant un parterre de journalistes. Après quelques discours, notre arrivée se conclue sous un « joyeux anniversaire » général : cette fin d’expédition signe également dix ans d’expéditions Tara. Si la boucle est désormais bouclée pour ce tour de l’arctique, gageons que bien d’autres périples scientifiques et humains prendront vie dans les années à venir. L’aventure Tara est loin d’être terminée.

Yann Chavance

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Suivre Tara quotidiennement sur iPad

EXPOSITION : TARA 10 ANS, 20 REGARDS D’ARTISTES
Du 16 décembre 2013 au 10 janvier 2014, ouvert du lundi au samedi de 10h à 19h
Chez agnès b. 17 rue Dieu, 75010 Paris, métro République
 - Entrée gratuite

 

Souvenirs d’expédition

Alors que ce tour de l’Arctique s’est achevé samedi là où il avait débuté, dans le port de Lorient, l’équipage retrouve la terre ferme avec des souvenirs plein la tête de cette épopée glacée hors du commun. Morceaux choisis.

agnès b. et l'équipage de Tara quelques instants avant d'arriver à Lorient. Y.Chavance/Tara Expéditions

Agnès B. et l’équipage de Tara quelques instants avant d’arriver à Lorient. Y.Chavance/Tara Expéditions

Baptiste, second capitaine, trois mois à bord

Il y a eu tellement de moments incroyables, difficile d’en choisir un ! Je pense qu’une image me restera, c’est un matin, quelque part entre le passage du Bellot et Lancaster (Canada). J’étais de quart, le soleil se levait dans une lumière incroyable, et pour la première fois de l’expédition, nous avons vu de la glace. Au départ, il y avait juste une fine pellicule, j’ai ralenti les moteurs au cas où, mais Tara a pu continuer dedans pendant quelque temps. On était déjà en contact radio avec le brise-glace, qui nous a ouvert la voie une heure ou deux après, alors que la glace devenait de plus en plus épaisse.

Daniel, chef mécanicien, trois mois et demi à bord

Je crois que notre arrivée à Ilulissat (Groenland) a marqué tout l’équipage. En se rapprochant du Groenland les jours précédents, on voyait quelques gros icebergs de temps en temps, mais cette nuit-là, en approchant du port, on s’est retrouvé tout d’un coup au milieu de morceaux de banquise très denses. C’était la première fois que l’on retrouvait vraiment la glace depuis le passage du Nord-Ouest. Sous la pleine lune et une aurore boréale magnifique, on a dû slalomer pendant deux heures entre les morceaux de glace. On était tous à l’avant de Tara, avec un gros spot pour nous éclairer alors qu’on voyait les lumières de la ville se rapprocher. Dans le port, on a même eu du mal à se mettre à quai, à cause de la glace entre le quai et le bateau. C’était surréaliste. Le lendemain matin, il n’y avait plus rien.

Martin, capitaine, trois mois à bord

Je garde un super souvenir de notre arrivée à Tuktoyaktuk (Canada). Il faut dire que l’escale précédente, c’était Pévek (Russie), où l’ambiance était assez froide. Même si on a fait quelques belles rencontres, on ne peut pas dire que les gens respiraient la joie de vivre, donc l’accueil à Tuktoyaktuk m’a paru d’autant plus chaleureux ! On est arrivé de nuit, les gens nous éclairaient avec les phares de leurs pick-up, et dès qu’on a posé pied à terre, plusieurs enfants sont venus nous voir, juste heureux de nous rencontrer. Le lendemain, on a pu discuter avec les Inuits qui vivent ici. De très belles rencontres.

Nicolas, chef de pont, quatre mois à bord

Je me souviendrai longtemps d’une rencontre en particulier, un matin où l’on s’était levé très tôt, avant le passage du Nord-Est : une ourse polaire et ses deux oursons. C’était vraiment magique de voir évoluer le roi de l’Arctique dans son habitat, de voir en plus des petits : quand on sait que l’espèce est menacée, nous l’avons pris comme un symbole d’espoir. Nous avons eu la chance de passer une heure avec eux, à une trentaine de mètres à peine. Nous étions vraiment dans leur environnement, ils nous avaient acceptés. Le moment était simplement exceptionnel.


Propos recueillis par Yann Chavance


Suivre Tara quotidiennement sur iPad

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

EXPOSITION : TARA 10 ANS, 20 REGARDS D’ARTISTES
Du 16 décembre 2013 au 10 janvier 2014, ouvert du lundi au samedi de 10h à 19h
Chez agnès b. 17 rue Dieu, 75010 Paris, métro République
 - Entrée gratuite

Océans et carbone

Alors que notre tour de l’Arctique se termine, avec dans les congélateurs de Tara plusieurs milliers d’échantillons de plancton récoltés, une question revient sans cesse, de la part des journalistes et du grand public venus visiter le bateau à chaque escale : qu’en est-il du changement climatique ? Si nous ne l’étudions pas directement, nous nous penchons en revanche sur des organismes qui se trouvent au cœur de la machine climatique. Pour mieux comprendre, il faut tout d’abord disséquer les liens entre océans et carbone.

Le soleil fait une trouée dans le ciel de l’Atlantique

On le sait, le réchauffement global que connaît notre Terre depuis un siècle est en grande partie dû au relargage de carbone dans l’atmosphère. Mais encore faut-il savoir de quel carbone parlons-nous. Car le carbone est en réalité un atome (noté C) qui peut être présent dans diverses molécules ayant chacune des propriétés très différentes. Sous la forme de dioxyde de carbone (CO2, soit un atome de carbone lié à deux atomes d’oxygène) par exemple, un puissant gaz à effet de serre qui piège les rayons infrarouges dans l’atmosphère, faisant ainsi grimper le thermomètre. C’est le même dioxyde de carbone qui sort de nos poumons à chaque fois que nous expirons, comme pour tous les animaux de notre planète. En respirant, notre corps transforme ainsi l’oxygène (en réalité, il s’agit de dioxygène, noté O2) en CO2. Dans le même temps sur notre planète, une multitude d’organismes font exactement l’opération inverse : avec de l’eau et de la lumière, la photosynthèse permet de fournir de l’oxygène en consommant du CO2. C’est le cas des plantes sur la terre ferme, mais aussi du phytoplancton dans l’océan, sans compter les nombreuses bactéries photosynthétiques. Mais dans cet échange chimique, l’atome de carbone ne disparaît pas, il est incorporé dans de longues molécules de glucose, qui fournira de l’énergie à l’organisme. Le plancton étant à la base des chaînes alimentaires, les atomes de carbone issus de la photosynthèse se retrouveront peu à peu dans tous les organismes des alentours. Car il faut bien comprendre que la Terre est en quelque sorte un circuit fermé. Pour reprendre la formule de Lavoisier : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». La quantité de carbone présent sur notre planète importe donc peu, la question est de savoir sous quelle forme il se trouve, et où. Un équilibre fragile bouleversé par les activités humaines : le carbone emmagasiné depuis des millions d’années sous la forme d’énergies fossiles tels le pétrole est extirpé en quelques décennies des couches profondes de la Terre pour être relâché dans l’atmosphère sous la forme de dioxyde de carbone. De même pour les problèmes de déforestation, où le carbone contenu dans les arbres est relargué dans l’air une fois ceux-ci coupés et brûlés. Ainsi, ces fameux « puits de carbone », nous sommes justement en train de les vider.

Les océans au cœur du climat

Alors que l’on appelait volontiers la forêt amazonienne « le poumon vert », les scientifiques se rendent maintenant compte que les océans jouent un rôle tout aussi important en tant que puits de carbone et fournisseur d’oxygène. On parle ainsi de pompe à carbone. Tout d’abord, d’un point de vue purement mécanique, le dioxyde de carbone se dissout naturellement dans les océans. Le phytoplancton, on l’a vu, transforme quant à lui le CO2 en O2 via la photosynthèse. Enfin, de nombreux organismes planctoniques sont capables eux aussi de transformer le CO2, non pas sous forme de glucose, mais en carbonates (plus simplement, de la craie). Certains protistes, ces petits unicellulaires qui peuplent les océans, produisent ainsi une carapace calcaire qui coulera au fond des mers une fois l’organisme mort. De même pour tous les organismes marins, puits de carbone miniatures, les carcasses et les déchets se déposant sur le fond océanique forment à la longue des sédiments concentrant le carbone loin de l’atmosphère. Les coraux eux aussi, constituant également des sécrétions carbonées, sont autant de réservoir à carbone. Ainsi, les océans et leurs habitants, non contents d’absorber une grande majorité de la chaleur due au réchauffement climatique et de fournir de l’oxygène à notre atmosphère, auraient déjà absorbé le tiers des émissions de CO2 liées aux activités humaines, sous forme de carbone dissous ou minéral.

Un fragile équilibre

Seulement voilà, ce gigantesque puits de carbone pourrait bien se retourner contre nous si l’équilibre de ce système venait à se rompre. C’est bien ce que craignent bon nombre de scientifiques. Le réchauffement climatique commence à montrer les limites de la pompe à carbone océanique : l’augmentation des températures diminue en effet la dissolution du CO2 dans l’eau, et la capacité de stockage des océans (qui est loin d’être infinie et pourrait arriver à saturation) pourrait alors dramatiquement diminuer. Pire encore, le puits se transformerait en source de carbone, devenant alors une véritable bombe à retardement. Autre conséquence de la montée du thermomètre, certaines espèces planctoniques commencent déjà à migrer pour rejoindre des zones plus froides, rompant un fin équilibre en place depuis des millions d’années. Enfin, dernière découverte inquiétante en date : l’acidification des océans. À cause de l’augmentation de la concentration en dioxyde de carbone, les océans deviennent ainsi de plus en plus acides, avec des impacts encore mal connus sur le plancton ou les coraux, mais qui nuiront sûrement au bon développement d’un grand nombre d’espèces. Avec le risque toujours présent de rompre le fin équilibre de cette pompe à carbone océanique. Pour étudier de tels impacts et pourquoi pas y trouver des solutions, il faut donc avant tout mieux comprendre les fins mécanismes de cette pompe à carbone : quels organismes y sont impliqués, dans quelle mesure y participent-ils, quelles peuvent être les conséquences d’une augmentation des températures, de l’acidité ou de la concentration en CO2, etc. Il est fort possible qu’une partie des réponses se trouve aujourd’hui dans les congélateurs de Tara…

Yann Chavance

Réponses aux questions des internautes

La semaine dernière, nous vous avions proposé de nous poser vos questions : celles-ci trônent désormais dans le grand carré, au milieu des nombreux messages de sympathie que vous nous avez transmis. Merci à tous ! L’heure est maintenant venue d’y répondre…

Mare Nostrum Project - Comment se passe le retour ? Les conditions météos sont elles bonnes ?

Alors que nous nous attendions à une traversée difficile, aussi au Nord et à cette période, soumise aux fortes dépressions, nous vivons une transatlantique plutôt inhabituelle. Nous aurons fait toute la traversée entre Saint-Pierre-et-Miquelon et Lorient entre deux anticyclones, qui nous ont offert une mer plutôt calme et quelques beaux rayons de soleil, malgré un peu de pluie ces derniers jours. C’est donc une transat assez hors du commun que nous terminons, plutôt confortable !

Christophe Michaud - Faites-vous des mesures avec des compteurs Geiger à certains niveaux de profondeur, lors de vos périples et étapes ?

Même si la mesure de la radioactivité aurait pu nous apporter quelques surprises, ce n’était pas le but de notre mission. Sans compter que notre rosette est déjà surchargée de capteurs en tous genres ! Cependant, nous avons tout de même fait régulièrement des relevés qui ne sont pas liés directement au plancton, par exemple la présence de mercure dans l’atmosphère ou de plastique dans l’eau.

Pascale Piron - Peut-on rester positifs face aux changements climatiques, la pollution, la surpêche… Que faire quand on est Mr ou Mme tout le monde pour essayer d’inverser cette “tendance” ?

Bien que la réponse soit forcément subjective, nous pouvons au moins dire que ces bouleversements sont désormais inévitables. A nous d’en prendre conscience pour réduire au maximum les impacts sur notre planète : c’est la première étape d’un changement de nos modes de vie. Nous ne pouvons plus continuer à consommer comme si nous n’étions toujours que trois milliards sur Terre, alors que ce chiffre a déjà doublé. Sur Tara, nous faisons déjà ces petits efforts qui devraient devenir la norme : acheter responsable, trier les déchets, réduire la consommation d’eau et d’électricité, etc. Une goutte d’eau dans l’océan, peut-être…

Guy Loi - Quel est votre premier sentiment en revenant au port : fiers du travail accompli ou joie de retrouver les siens après tant de temps ?

A coup sûr, un parfait mélange des deux ! Une fois les amarres jetées à Lorient samedi prochain, nous pourrons au moins tous être soulagés que ce pari risqué ait été réussi, dans les temps et sans incidents majeurs, avec de surcroit un trésor inestimable de prélèvements à bord. D’un point de vue plus personnel, il évident que chacun est heureux de revoir ses proches sur le quai, après plusieurs mois d’absence pour certains. L’arrivée à terre, de surcroit après deux semaines de transatlantique, est toujours un moment fort… Et l’occasion de retrouver un sol qui ne se dérobe plus sous nos pieds !

Yann Chavance… Avec la participation de tout l’équipage de Tara !

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Suivre Tara quotidiennement sur iPad

Rejoignez l’événement Facebook du retour de Tara à Lorient le 7 décembre puis à Paris le 8 décembre (salon Nautic)

Chronique d’un quart

Il est bientôt quatre heures du matin. Alors que je dors profondément, bercé par les mouvements de Tara, une main me tape sur l’épaule. Jérôme a fini son quart et vient réveiller la relève. Me voici péniblement debout, prêt pour deux heures de veille.

Il est maintenant quatre heures. Le roulis qui me berçait il y a quelques minutes tente à présent de me mettre à terre. Me tenant aux murs dans la coursive, je lutte pour atteindre la timonerie (poste de pilotage). J’y retrouve Baptiste, lui aussi réveillé il y a peu. Les mots échangés ainsi au sortir d’une courte nuit sont brefs, économes. Je m’abstiens de me plaindre de ce réveil malvenu : à six heures, ma tâche s’achèvera. Baptiste, comme tous les marins, devra lui tenir son poste quatre heures durant.

Dix minutes viennent de filer. En jetant un coup d’œil endormi à travers un hublot, je suis plongé dans un autre univers : la nuit est noire, tellement noire que la mer et le ciel ne sont qu’un. Tara semble plongée dans un espace hors du temps, sans dimension, flottant dans l’obscurité. Dans la timonerie où nous nous trouvons, mon écran d’ordinateur projette une lueur blafarde au milieu d’une armée de boutons, radars, écrans et autres leviers faiblement éclairés de rouge et de vert.

Il est quatre heures trente, Tara dort toujours. La fourmilière qui l’habite le jour s’est vidée, remplissant juste le silence de quelques cliquetis sur le pont et d’un bout claquant au rythme du vent. L’atmosphère paisible est propice à l’écriture. Quelques mails à la famille, aux amis, pour tenter de partager un peu de notre quotidien à la fois hors du commun et pourtant si routinier.

A cinq heures, alors qu’un croissant de lune se dessine indistinctement à l’horizon, Baptiste part faire sa ronde. Pendant qu’il passe les entrailles de la baleine au peigne fin, vérifiant que moteurs et machines fonctionnent normalement, je reste seul en passerelle. Tandis que la lune entame son ascension, éclairant timidement le sommet des vagues, je jette régulièrement un coup d’œil au radar et à l’horizon. Rien. Nous sommes bel et bien seuls au milieu de l’océan.

Cinq heures et quart, Baptiste est de retour. Nous échangeons les rôles, c’est à mon tour d’enfiler une lampe frontale pour ma ronde. Pas de salle des machines pour moi, mais un laboratoire sec qui ne sommeille jamais, avec sa flopée d’écrans projetant en permanence courbes et statistiques en tous genres. Sous la lumière vacillante de ma lampe, je suis pas à pas le protocole qui détaille les éléments à vérifier. Il n’y a pas à réfléchir. Le bouton s’allume bien en vert, la courbe s’affiche correctement, les lignes de calculs apparaissent sur l’écran avec régularité. Tout est normal. Je remonte en passerelle.

Une dernière demi-heure à tuer. Rien à l’horizon, Tara surfe sur les vagues, les voiles gonflées. La conversation s’engage avec mon compagnon de quart. Nous le savons tous deux, c’est un moment privilégié pour discuter, partager nos expériences, nos précédents embarquements ou notre ” autre vie ” à terre. Le moment du quart et son atmosphère si particulière ont ainsi vu se donner des cours de musique, des initiations aux langues étrangères ou encore des discussions passionnées pour refaire le monde. Cette fois, nous serons interrompus par Nadège, qui vient me libérer de mes obligations.

Six heures sonnent ainsi la fin de mon quart. Les premières lueurs de l’aube effacent la course de la lune, préludes d’un lever de soleil qui s’annonce grandiose. Je pourrais rester quelques dizaines de minutes supplémentaires pour assister aux premiers rayons illuminant l’océan, face aux vagues sur le nez de Tara, mais je résiste à l’appel de Neptune pour lui préférer les bras de Morphée. Quelques heures de sommeil en plus, avant que la baleine ne s’éveille totalement. La journée qui s’annonce sera longue. La nuit prochaine aussi, avec ses deux heures de veille partagées avec un autre marin, pour une autre histoire de quart.

Yann Chavance

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Suivre Tara quotidiennement sur iPad

Rejoignez l’événement Facebook du retour de Tara à Lorient le 7 décembre puis à Paris le 8 décembre (salon Nautic)

Dernière semaine d’expédition

Encore quelques jours… Samedi prochain en début de soirée, nous ferons notre entrée dans le port de Lorient, le même port que Tara avait quitté le 19 mai dernier. En attendant de parcourir les 1 000 miles qui nous séparent encore de notre destination, le parfum du retour à la maison se fait déjà sentir.

Dans la nuit de samedi à dimanche, nous étions littéralement au beau milieu de l’océan atlantique, exactement à mi-parcours. Sur la carte de navigation, un petit drapeau virtuel avait été planté là, au point exact où nous serions pour la première fois plus proche de Lorient que de Saint-Pierre-et-Miquelon. Difficile pourtant de concevoir que nous sommes bien ici, un point minuscule au milieu de l’immensité bleue figurant sur la carte.

Sur le pont, c’est bien un désert d’eau qui s’étend à perte de vue. Une monotonie à peine troublée par un bataillon de mouettes et quelques cargos s’affichant sur notre radar. Pourtant, ce petit drapeau dépassé sur la carte nous permet de prendre pleinement conscience que le port d’attache de Tara se rapproche à grands pas. L’occasion pour les marins, après avoir passé déjà plusieurs mois à bord pour ce tour scientifique de l’Arctique, de tirer un premier bilan, à chaud.

« Même si nous ne sommes pas encore arrivés, on peut déjà dire que l’expédition est un succès, estime Martin, le capitaine pendant cette dernière partie d’expédition. Jusqu’ici, nous avons été assez chanceux, sans aucun incident majeur. Malgré des conditions parfois difficiles, nous avons pu faire quasiment toutes les stations de prélèvements prévues ». Pour le capitaine, ce succès s’explique aussi par l’expérience de l’équipage : « Marins et scientifiques étaient tous rôdés, grâce à l’expérience accumulée durant Tara Oceans (2009-2012) ».

Pour Daniel, le chef mécanicien, le point final arrive au bon moment. « La fatigue commence à se faire sentir. Et puis, depuis Ilulissat (Groenland), nous sommes vraiment sortis de l’Arctique : fini les ours, les aurores boréales, la glace… Même si on a eu deux très belles escales depuis, notamment l’accueil fabuleux à Saint-Pierre, on est revenu à quelque chose de plus classique, donc on a d’autant plus hâte d’arriver. Et puis, il y a bien sûr l’impatience de retrouver enfin ses proches ! »

Si Baptiste connaissait déjà l’Antarctique, le second capitaine a pu découvrir grâce à cette expédition le grand Nord. « Je n’avais jamais navigué plus haut que Cherbourg ! plaisante le marin. Je suis juste heureux d’avoir pu vivre ça ». Nico, qui a cumulé plus de quatre mois à bord durant ce tour polaire, a encore du mal à réaliser que l’arrivée approche. « C’est vraiment étrange de se dire que dans quelques jours la boucle sera bouclée. Mais je suis content d’arriver, de revoir du monde. En plus, on sait que le bateau va repartir, c’est bien que Tara connaisse d’autres projets ». Et le chef de pont de conclure : « Mais avant ça, il nous reste encore un demi océan à traverser ! »

 Yann Chavance

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Suivre Tara quotidiennement sur iPad

Rejoignez l’événement Facebook du retour de Tara à Lorient le 7 décembre puis à Paris le 8 décembre (salon Nautic)

La science en continu

Depuis la station de prélèvements numéro 211, effectuée en mer du Labrador, la rosette et les filets sont restés bien rangés sur le pont arrière. N’y aurait-il donc plus de sciences sur Tara pour la dernière ligne droite avant le retour à Lorient ? La réponse ci-dessous.

La raison de l’arrêt des stations de prélèvement est simple : il y a un an et demi, la précédente expédition Tara Oceans s’achevait par une transatlantique similaire à celle-ci, à peine plus au sud. Il n’y avait donc que peu d’intérêt à multiplier les prélèvements sur une zone déjà échantillonnée. Mais l’arrêt des stations ne signifie pas pour autant une absence de science à bord, comme l’explique Fabien, qui occupe le poste d’ingénieur océanographe embarqué. « Nous faisons toujours le continu de surface : tout un panel de capteurs tournent en permanence à bord ».

Concrètement, une pompe située sous la coque de Tara collecte de l’eau de mer qui sera ensuite analysée par une multitude de capteurs : taux de CO2, quantité de matière en suspension, pH, température, salinité… Chaque jour, l’ingénieur du CNRS envoie une partie de ces données à terre pour le programme international Coriolis. Ce dernier collecte toutes les données physico-chimiques des masses d’eau envoyées par les navires de recherche du monde entier.

Les données collectées par le continu de surface sont également automatiquement sauvegardées à bord sur plusieurs disques durs, pour être sûr de ne rien perdre de ces précieuses informations. «Toutes les heures, je fais le tour des ordinateurs et des instruments pour vérifier que tout fonctionne » reprend Fabien. La nuit, ce sont les hommes de quart qui font cette ronde, l’occasion de vérifier également les frigos où est stocké l’intégralité des prélèvements de plancton depuis notre départ, le « trésor de guerre » de cette expédition.

Enfin, Fabien effectue chaque jour trois prélèvements à partir de l’eau pompée sous la coque : un millilitre d’eau qui ira directement dans l’azote liquide, deux litres qui seront filtrés pour récupérer plancton et autres particules, et enfin 100 millilitres pour « nourrir » le FlowCam. Cet appareil photographie en continu l’eau qui passe dans ses entrailles pour compter l’ensemble des particules en suspension. Le FlowCam peut alors classer celles-ci par taille et en sortir un ensemble de statistiques. Ainsi, même sans stations de prélèvement, Tara continue d’alimenter en permanence l’immense base de données accumulée durant ces bientôt sept mois d’expédition.

Yann Chavance

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Suivre Tara quotidiennement sur iPad

Rejoignez l’événement Facebook du retour de Tara à Lorient le 7 décembre puis à Paris le 8 décembre (salon Nautic)

 

Deux coordinateurs scientifiques à bord

A Québec, Tara a eu la chance de voir embarquer deux coordinateurs scientifiques des expéditions Tara Oceans et Tara Oceans Polar Circle. Christian Sardet, directeur de recherche au CNRS, auteur des « Chroniques du plancton » s’intéresse plus particulièrement à l’imagerie et est en charge de la médiation scientifique de l’expédition. Patrick Wincker est responsable de la plateforme de séquençage du Génoscope-CEA, coordonnant la partie génomique.

En quoi consiste le travail de coordinateur scientifique ?

Patrick Wincker Chaque coordinateur est en charge d’un domaine, mais il y a des chevauchements. Un coordinateur peut s’occuper d’un aspect scientifique ou d’un aspect purement opérationnel, il peut alors coordonner les analyses scientifiques à partir d’un certain point de vue, par exemple les bactéries dans leur ensemble.

Christian Sardet C’était dans la volonté d’Eric Karsenti de ne pas cloisonner les choses. Il y avait certains recouvrements, donc au bout de quelques temps, chacun a trouvé petit à petit sa place dans son domaine de coordination.

D’où est venue l’idée de cette nouvelle expédition ?

CS À l’origine, nous devions déjà échantillonner en arctique lors de Tara Oceans, mais le trajet a du être raccourci. C’était aussi une bonne opportunité de réunir les deux dernières expéditions (Tara Arctic 200§-2008 et Tara Oceans 2009-2012), c’est à dire ce qui avait été fait au niveau atmosphérique ou au niveau de l’épaisseur de la glace durant la dérive arctique, et puis l’échantillonnage durant Tara Oceans. C’était une bonne opération, beaucoup plus complète que si ça avait été fait dans le cadre de Tara Oceans, parce que il y avait plus de temps pour réfléchir, plus d’instrumentation à bord.

PW Il y a aussi le fait que la question qui sous-tend Tara Oceans, c’est le changement climatique. C’était donc presque obligatoire de passer aussi en Arctique, où les changements climatiques sont les plus visibles, où les phénomènes sont les plus importants. Et puis, nous étions rodés : dans Tara Oceans, les protocoles nécessitaient un peu de temps pour la mise en place, et ça c’est amélioré au fil du temps. Là, pour Tara Oceans Polar Circle, tout tournait déjà. Et puis, d’un point de vue personnel, cela m’a permis de monter enfin sur le bateau !

Une des particularités des expéditions Tara est de réunir un grand nombre de disciplines. En quoi est-ce intéressant ?

CS C’était très important d’être multidisciplinaire, et très ambitieux également. Avant de commencer, on s’est enfermé pendant plusieurs jours dans les mêmes lieux, chacun exposait aux autres sa façon de faire. C’est rarissime qu’un généticien se retrouve ainsi à discuter avec un océanographe. C’est une opportunité extraordinaire de se familiariser avec des langages différents.

PW Je pense que c’est une expédition qui a posé les bonnes questions, à propos des limites de chacun, de chaque méthode, de chaque spécialité, de ce que chacun pouvait apporter à l’autre pour essayer d’appréhender un phénomène aussi complexe. On verra jusqu’où on peut aller, mais je crois qu’il y a en tout cas une méthode de travail qui se dégage.

Cette nouvelle façon de faire la science peut-elle inspirer d’autres projets ?

PW C’est une tendance aujourd’hui, il y a d’autres projets qui commencent à ressembler à ce type d’approche, mélanger des écologistes, des climatologistes, avec en plus de la génétique. On sent que c’est vraiment émergent.

CS C’est le contrepoids de l’hyperspécialisation des chercheurs. On gagne des choses à être hyperspécialisé, mais on en perd également beaucoup. C’est une façon de compenser ces limites de l’hyperspécialisation.

Quels sont les premiers enseignements de ces deux dernières expéditions ?

CS Le bilan que l’on peut déjà faire, c’est la collection extraordinaire que l’on a amassée. Evidemment, on essaiera de tirer des enseignements scientifiques, mais c’est toute la communauté scientifique qui va s’en emparer.

PW Au niveau des sciences exploratoires, ce ne sont pas forcément ceux qui ont produit les données au début qui vont en tirer les choses les plus intéressantes, et il faut l’accepter. Mais je pense que nous sommes un consortium assez multidisciplinaire pour tirer un certain nombre de points de vue originaux sur ce qui va en sortir.

Propos recueillis par Yann Chavance

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Suivre Tara quotidiennement sur iPad

Rejoignez l’événement Facebook du retour de Tara à Lorient le 7 décembre puis à Paris le 8 décembre (salon Nautic)

 

Dernière ligne droite

Sept heures et demi ce lundi matin dans le petit port de Saint-Pierre, Tara largue les amarres une toute dernière fois avant d’achever son périple de 25 000 kilomètres autour du pôle Nord. Avant de boucler la boucle, nous n’avons rien de moins qu’un océan à traverser. La transatlantique peut commencer.

Après avoir failli ne pas atteindre Saint-Pierre-et-Miquelon à temps pour cause de tempête jeudi dernier, les ennuis ont continué au moment du départ. En cause, un bagage contenant notamment un anémomètre pour le bateau s’est retrouvé perdu dans les méandres des aéroports. Alors que nous devions quitter l’archipel dimanche midi, le bagage tant attendu n’arriva à bord que le soir même, nous obligeant à reporter le départ au lundi matin. C’est donc en pleine nuit et plongés dans une tempête de neige que les marins durent grimper en haut des 27 mètres du mât pour fixer le précieux instrument.
Un retard qui tombe mal, alors que le temps nous est compté avant de rejoindre Lorient, à 2 200 miles de nous, de l’autre coté de l’océan : nous avons 13 jours pour effectuer cette transatlantique. Pour tous à bord, cette grande traversée n’a rien d’anodin. Peut-être encore plus pour Jérôme, embarqué à Saint-Pierre après le départ de Patrick Wincker, Christian et Noé Sardet. « J’ai des origines bretonnes, et mes arrières grands-parents venaient de Terre-neuve, à une époque où venir chercher du poisson de l’autre coté de l’océan était une véritable aventure ».

Si l’aventure s’efface peu à peu au fil des progrès techniques, son parfum, lui, est toujours présent pour ceux qui s’apprêtent à vivre leur première transat. « C’est une traversée légendaire, c’est juste formidable de pouvoir vivre ça de l’intérieur » se réjouit Marc. Un enthousiasme partagé par Dino : « Une transat, ça reste toujours un défi. Cela fait des années que je parle avec des marins, ce sera une expérience que je pourrai désormais partager ».

Du coté des marins, cette « traversée du fleuve » comme ils l’appellent ne sera pas leur première. Baptiste entame ainsi sa quatrième transat. «C’est toujours la première qui marque le plus. Tous les voileux rêvent d’en faire au moins une, une fois dans leur vie». « C’est très symbolique pour un marin, reprend Daniel, c’est comme passer les trois caps ou l’équateur ». Une vision partagée par Martin, le capitaine, avec sept transats au compteur : « C’est encore plus important pour nous, européens. Pendant longtemps, on ne savait pas ce qu’il y avait après l’océan. Une transat, c’est tout de même passer d’un continent à un autre ! ».

Pour Nadège, cette transat revêt des allures de challenge : « C’est rare de faire la traversée aussi au Nord, dans une région très agitée par les tempêtes, surtout aussi tard dans la saison. Peu de bateaux le font ». Un challenge que nous sommes tous prêts à relever, tant le but est proche, comme le résume Nico : « On sent vraiment que l’on approche de la ligne d’arrivée. C’est une belle manière de boucler l’expédition ». Nos prochaines amarres seront ainsi jetées sur les quais de Lorient, dans un port que nous aurons quitté… Sept mois auparavant.

Yann Chavance

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Suivre Tara quotidiennement sur iPad

Rejoignez l’événement Facebook du retour de Tara à Lorient le 7 décembre puis à Paris le 8 décembre (salon Nautic)

Un petit bout de France au grand cœur

Alors que quelques jours auparavant Saint-Pierre-et-Miquelon n’évoquait pour nous qu’un minuscule territoire français perdu au large de Terre-Neuve, le pont de Tara résonne maintenant des petites et grandes histoires de l’archipel, contées avec chaleur par des habitants ravis de faire partager leur vie d’insulaire.

Si nous ne savions pas grand-chose des Saint-Pierrais à notre arrivée, eux, nous connaissaient déjà bien. Dès nos premiers contacts avec les habitants, nous fûmes ainsi salués par un chaleureux : « Mais c’est les Mailloux de Tara ! » (comprenez métropolitains). Depuis une dizaine de jours, tout l’archipel était déjà au courant de notre escale via les journaux, chaines de télévision et de radio locaux. Les visites sur l’archipel étant plutôt rares, notre arrivée était ainsi attendue avec beaucoup de curiosité. Un intérêt pour Tara d’ailleurs confirmé lors des visites à bord. Après le passage des écoliers, du CP aux terminales, l’ouverture du bateau au public connut un tel succès que nous fûmes obligés de programmer une demi-journée supplémentaire de visites.

Entre chaque présentation de la goélette venaient s’ajouter les visites « privées », pour certains Saint-Pierrais rencontrés par hasard au cours de la semaine, nous ayant prouvé la véracité de l’hospitalité légendaire de l’archipel. Un premier contact toujours immédiat, en toute simplicité et sincérité, pour rapidement engager la conversation : sur notre expédition, puis sur la vie à Saint-Pierre, son histoire, l’origine de ses habitants. Entre descendants de basques, bretons ou normands, nous avions tous l’agréable sensation d’être déjà de retour à la maison, un peu avant l’heure.

Des échanges chaleureux souvent loin de s’arrêter à la simple conversation. Ici, un ornithologue nous convie à arpenter l’île à la découverte de la faune locale ; là, un photographe nous emmène sur les routes pour nous raconter avec passion l’histoire si riche de l’archipel. A bord de Tara, ce sont les cadeaux qui s’accumulent dans le grand carré : des livres de photographies, des CD d’artistes locaux, du poisson offert par un pêcheur, de la viande de cerf par un chasseur – à déguster cru à l’apéritif…

Devant tant d’attentions, difficile parfois pour nous de montrer en retour notre reconnaissance. Mis à part tous nos remerciements, une chose est sure : de retour en métropole, tout l’équipage louera pendant longtemps la chaleur humaine de cette terre si froide.

Yann Chavance

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Suivre Tara quotidiennement sur iPad

Rejoignez l’événement Facebook du retour de Tara à Lorient le 7 décembre puis à Paris le 8 décembre (salon Nautic)

Au travers des tempêtes

Seulement cinq jours de navigation pour relier Québec à Saint-Pierre, quelques 700 miles à parcourir. Cela aurait pu avoir l’air d’une traversée tranquille, et pourtant… Depuis que nous avons quitté l’estuaire du fleuve Saint-Laurent, les éléments semblent s’acharner sur la goélette et son équipage. 

Samedi matin, nous quittions le port de Québec pour descendre le fleuve Saint-Laurent. Une eau lisse comme un miroir nous porta durant deux jours dans un calme plat, nous permettant de profiter de superbes couchers de soleil le long de cet estuaire, le plus grand au monde. Mais déjà, les premières mauvaises nouvelles commençaient à tomber : un gros grain en approche, de force 8 sur l’échelle de Beaufort, qui va de 1 à 12. Pour protéger le bateau et ses équipements, le capitaine prit la décision de s’arrêter une douzaine d’heures au mouillage.

Dans la nuit de dimanche à lundi, Tara jeta donc l’ancre à quelques encablures de la côte. Au petit matin, l’équipage se réveilla ainsi face à un minuscule village de Gaspésie. Si l’atmosphère avait tout de paisible en cette matinée, au large, la tempête faisait rage. Ce n’est qu’en début d’après-midi que nous levâmes l’ancre pour réellement s’enfoncer dans le Golfe du Saint-Laurent. Si le vent était retombé à 25 nœuds (environ 45 km/h), ce fut suffisant pour secouer durement la goélette.

Toute la nuit, Tara n’eut de cesse de rouler de bâbord à tribord, tout en s’élevant au-dessus des vagues avant de s’y écraser, rythmant la nuit d’un martellement incessant. Le contraste avec les premiers jours dans le calme du fleuve avait fragilisé la plupart des organismes, et les mines déconfites au petit matin attestaient de la dure réalité de la navigation dans cette partie du monde, célèbre pour ses violentes dépressions qui y sévissent de novembre à mars.

A peine remis de l’épidémie de mal de mer qui avait touché l’équipage, nous apprenions qu’une autre tempête se préparait sur notre route, encore plus violente que la première. De force 9, avec des vents de 45 nœuds pouvant atteindre les 60 nœuds en rafales – plus de 110 km/h -, l’équipage attendait heure après heure les dernières cartes météo. Des scénarios de toutes sortes commençaient à être échafaudés : se mettre au mouillage près de la côte en attendant que le grain passe, avant de pouvoir rentrer au port le lendemain.

Mercredi, le jour tant redouté, les dernières nouvelles laissaient entrevoir un espoir : la tempête n’arriverait sur Saint-Pierre que cinq heures plus tard, nous laissant la chance d’arriver au port juste à temps. Après une journée de course contre la montre, les doutes restaient nombreux : allions-nous réussir à arriver dans les temps ? La tempête allait-elle nous rattraper ? Le pilote de Saint-Pierre accepterait-il de nous guider en pleine nuit et par ce temps à bon port ? A bord, tout le monde voulait y croire.

Alors que le grand ciel bleu de cet après-midi laissait la place à quelques nuages de mauvais augure, la nuit tomba sur le pont, plongeant Tara dans le noir le plus total, à peine voilé par les quelques lumières de l’archipel approchant. Après le repas, la timonerie se remplit de marins tendus, échangeant les dernières nouvelles.

Vers dix heures du soir, une armée de vestes de quart et de lampes frontales se déversa sur le pont pour affaler les dernières voiles, avant d’apercevoir le bateau du pilote. Une fois ce dernier à bord au prix d’une acrobatie lors du passage d’une embarcation à l’autre, le pilote guida la goélette dans le chenal menant au port. Ce n’est qu’à 23 heures, heure locale, que Tara put enfin couper ses moteurs, amarrée le long du quai devant quelques dizaines de personnes venues braver le froid pour assister à notre arrivée. Nous voici à Saint-Pierre-et-Miquelon. Enfin.

Yann Chavance

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Suivre Tara quotidiennement sur iPad

Rejoignez l’événement Facebook du retour de Tara à Lorient le 7 décembre puis à Paris le 8 décembre (salon Nautic) 

 

Nouveau départ, nouvelle équipe

Après une petite semaine passée dans le port de Québec, Tara reprend sa route en direction de Saint-Pierre-et-Miquelon. Quatre jours de navigation à venir, dont deux à descendre l’immense fleuve Saint-Laurent : de quoi permettre au nouvel équipage de faire connaissance.

La parenthèse québécoise s’est donc achevée ce samedi matin, avec un départ à l’aube pour profiter au mieux de la puissante marée du Saint-Laurent. Après six jours d’escale à Québec, le bateau a brusquement retrouvé sa tranquillité. Il faut dire qu’entre les nombreuses visites de journalistes, écoliers ou scientifiques, le ventre de Tara était plongé dans un tumulte quasi permanent, les nouveaux venus à bord étant parfois un peu perdus dans ce tourbillon. Heureusement, dès l’heure du départ, chacun put découvrir plus tranquillement le bateau et ses compagnons de voyage.

En réalité, seuls Martin – le capitaine -, Daniel – le chef mécanicien – et Baptiste – le second capitaine – étaient déjà présents lors de l’arrivée dans les eaux québécoises. Pour les onze autres passagers venus du Groenland, Québec sonna l’heure de la relève. Ce samedi matin, Tara comptait ainsi parmi ses hôtes de nombreuses nouvelles têtes. Un premier embarquement notamment pour Patrick – l’un des coordinateurs de l’expédition – et Marc, deux chercheurs du Génoscope-CEA ; ainsi que pour Fabien, ingénieur océanographe breton.

Toujours dans les sciences, Christian Sardet retrouve une nouvelle fois Tara. Un nom qui ne devrait pas être inconnu pour les fidèles qui ont suivi les aventures de la goélette ces dernières années. Christian, également coordinateur de l’expédition, est l’auteur de la série documentaire « Les chroniques du plancton ». Une série co-réalisée par son fils Noé, embarqué lui aussi à Québec ; pour sa part en tant qu’artiste, entre aquarelles planctoniques et vidéos en tous genres.

Du coté des artistes justement, Rui An et Alex du collectif 89plus retranscriront leur expérience de Tara au travers de photos et vidéos, entre autres. Autant dire que dès les amarres larguées, le pont était déjà submergé d’appareils photo et de caméras… Sans compter les objectifs de Dino Di Meo, un autre nom bien connu sur Tara, étant co-auteur du livre « Tara Oceans, chroniques d’une expédition scientifique ». Si le journaliste connaît donc Tara sur le bout des doigts, c’est pourtant la première fois qu’il y embarque.

Du coté des marins, Nico, lui, est un habitué de la goélette depuis près de dix ans, embarquant jusqu’à Lorient en tant que chef de pont. Enfin, Dominique a laissé le tablier de la cuisinière à Nadège, parée à remplir les ventres de tout ce petit monde. Si le nouvel équipage n’a encore eu que peu de temps pour apprendre à se connaître, gageons que les quatre prochains jours de traversée jusqu’à notre prochaine étape, Saint-Pierre-et-Miquelon, permettront de rapidement tisser des liens entre habitués du bateau et nouveaux venus à bord.

Yann Chavance

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

En savoir plus sur la résidence des artistes Alex Dolan et Ho Rui An sélectionnés par 89plus

Suivre Tara quotidiennement sur iPad

Rejoignez l’événement Facebook du retour de Tara à Lorient le 7 décembre puis à Paris le 8 décembre (salon Nautic) 

Tara : dix ans d’engagements et retour d’expédition arctique

Communiqué de presse

Le voilier polaire Tara, parti pendant sept mois autour du pôle nord pour l’expédition scientifique Tara Oceans Polar Circle, reviendra en France le 7 décembre prochain. Ce retour sera fêté samedi 7 décembre à Lorient, son port d’attache, et dimanche 8 décembre à Paris, au Salon Nautique. L’occasion aussi de revenir sur les engagements de Tara Expéditions qui célèbre ses dix ans cet automne.

La mission scientifique autour de l’océan Arctique de 25 000 kms, a emprunté les passages du Nord-Est et du Nord-Ouest dans la même saison. Soutenue par agnès b., la Fondation Albert II de Monaco, le CNRS, le CEA, l’EMBL, Lorient Agglomération, la Fondation EDF ainsi que d’autres partenaires privés et publics, cette expédition s’est intéressée à la biodiversité planctonique en Arctique.

En incluant l’océan Arctique, Tara Oceans Polar Circle parachève ainsi l’ambition de l’expédition Tara Oceans (2009-2012) : récolter du plancton dans tous les océans du monde pour comprendre comment les océans réagissent aux grands changements en cours. En complément, d’autres questions ont été étudiées, comme l’évaluation des taux de mercure présents dans la mer ou encore la concentration de particules de plastique.

En tout ce sont 55 stations scientifiques qui ont pu être effectuées dans des conditions extrêmes et près de 5 000 précieux échantillons qui ont été récoltés. “Nous avons pu mener à bien l’ensemble de notre mission, au-delà de nos espérances avec une demi-douzaine de stations de prélèvements supplémentaires à celles prévues” explique Eric Karsenti le directeur scientifique de la mission.

Les analyses des échantillons se poursuivront dans les laboratoires pendant des années mais en 2013, quatre ans après le début de Tara Oceans, huit publications scientifiques ont déjà vu le jour. Ces articles sont encore consacrés à des sujets bien précis. Le programme de recherche Oceanomics prévu sur 7 ans a commencé en mars 2013 avec les milliers d’échantillons récoltés pendant Tara Oceans et Tara Oceans Polar Circle. Données qui seront structurées puis utilisées pour comprendre le fonctionnement de la biodiversité planctonique et de la pompe à carbone océanique ainsi que pour identifier à terme certains composés dans le domaine de la pharmaceutique par exemple. Les premières données ont été mises en ligne à disposition de la communauté scientifique. « C’est sûrement l’un des achèvements le plus important d’une telle expédition, reprend Éric Karsenti. C’est un peu comme une bibliothèque, les chercheurs du monde entier pourront travailler sur les échantillons, sans que nul ne sache ce qu’il en sortira. »

Durant ces derniers mois en Arctique, Tara Expéditions a également interpelé les décideurs et la société sur les enjeux écologiques les plus urgents en Arctique en publiant notamment un plaidoyer pour l’Arctique.*

Ce sont aussi près de 10 000 élèves qui ont suivi l’expédition au travers du dispositif “Echos d’escale”. Ils ont pu découvrir les grandes questions environnementales qui touchent l’Arctique. Les plus grands prolongeront cette découverte avec l’opération “Du bateau aux labos” qui leur permet d’utiliser des vraies données scientifiques et d’être en contact avec les chercheurs qui exploitent les échantillons récoltés.

 

LE PROGRAMME DU RETOUR DE TARA

SAMEDI 7 DECEMBRE A LORIENT

- de 17h30 à 19h : Tara illumine le port de plaisance de Lorient

L’arrivée de nuit constituera un final inédit à l’inauguration des illuminations de Noël de la Ville. Eclairage évènementiel du site et des bateaux amarrés aux pontons, fanfare de cuivres, vin chaud…

- de 20h à 3h : Nuit Tara dans l’Auditorium de l’espace Courbet (81-83 rue Amiral Courbet, Lorient)

Projection de l’ensemble des documentaires réalisés durant ces dix ans dans le cadre d’une Nuit Tara pour permettre à tous de découvrir les nombreuses facettes des expéditions menées.

A 20h : L’équipage agnès b. à la mer comme à la vie – à 21h30 : Tara Oceans, voyage aux sources de la vie, à 23h : Tara, voyage au cœur de la machine climatique, à 0h45 : Prisonniers Volontaires de la Banquise et à 2h : Les Montagnes du silence.

Pour réserver : cliquez ici.  En savoir plus sur les films projetés, cliquez ici.

DIMANCHE 8 DECEMBRE A PARIS

- de 14h30 à 16h au Salon Nautique de Paris sur la scène nautique 

(Métro 12 – Station Porte de Versailles – Paris 75015 – Pavillon 1  ) 

Toute l’équipe de Tara Oceans Polar Circle et de Tara Expéditions sera présente pour revivre en images le retour de la veille à Lorient, revenir sur les moments forts de l’expédition et fêter les 10 ans de Tara.

Entrée gratuite pour les étudiants, place à retirer sur le site salonnautiqueparis.com.  Ou pour recevoir une invitation (dans la limite des places disponibles), veuillez vous inscrire : cliquez ici.

Rejoignez l’événement Facebook du retour

 

LES CHIFFRES CLES DE L’EXPEDITION TARA OCEANS POLAR CIRCLE

55 stations de prélèvements dont 18 stations longues, jusqu’à 1 000 mètres de profondeur –

5 000 échantillons – 23 appareils scientifiques à bord –– 11 escales – 5 pays visités – 202 jours d’expédition – 3 capitaines se seront relayés : Loïc Vallette, Samuel Audrain et Martin Hertau – 57 personnes se seront relayées à bord de Tara dont 40 scientifiques et 17 membres d’équipage – Température plus basse relevée : – 8°C  dans l’Arctique canadien en septembre – Température plus haute relevée : 29°C à Dudinka (Russie) en juillet – Position la plus Nord atteinte : N 080°48′ – E 047°41′ dans l’archipel François-Joseph (Russie)

 

10 ANS D’ENGAGEMENTS

Il y a dix ans sous l’impulsion d’Étienne Bourgois et le soutien d’agnès b., le projet Tara Expéditions  naissait pour promouvoir la sauvegarde des océans et donc de la planète. Ces dix dernières années, de  l’eau a coulé sous la coque ronde de Tara. Six campagnes de quelques mois ont été réalisées entre 2004 et 2006 avec artistes et scientifiques, du Groenland à l’Antarctique, avant le lancement de trois grandes missions, Tara Arctic (2006- 2008), Tara Oceans (2009-2012) et Tara Oceans Polar Circle (2013) consacrées au climat et à la biodiversité marine. L’écologie a besoin de plus de science.

Ces dix prochaines années sont majeures pour les décisions à prendre concernant l’évolution du climat. Pour toute l’équipe de Tara Expéditions, elles s’annoncent, riches en découvertes et pleines de promesses nouvelles.

 

*Le plaidoyer de Tara Expéditions pour l’Arctique : Ni eldorado ni sanctuaire : vers une gestion durable de l’Arctique

- L’appel de Paris pour la Haute Mer : www.lahautemer.org

- Tara à suivre quotidiennement sur iPad

 

Les principaux partenaires de Tara Oceans Polar Circle

agnès b., Fondation Prince Albert II de Monaco, Lorient Agglomération, CNRS, EMBL, GENOSCOPE – CEA, ENS, UPMC, TAKUVIK (Canada, Univ. Laval & CNRS), Shirshov Institute of Oceanology (Russie), King Abdullah University of Science and Technology (Arabie Saoudite), Fondation EDF, NASA, ACCESS-iAOOS, les laboratoires de l’expédition Tara Oceans (le consortium OCEANOLOGY), Région Bretagne, IUCN et UNESCO – Intergovernmental Oceanographic Commission.

 

Un voyage de découvertes

Ce voyage entre Ilulissat et Quebec est terminé pour moi. Tara, lui, a bouclé son tour de l’Arctique, les cales sont pleines d’échantillons qu’il faut ramener à Lorient, où Tara arrivera le 7 décembre après une escale à Saint Pierre et Miquelon. Cela a été pour moi un voyage de découvertes. Découverte de la côte ouest du Groenland, découverte de l’outil scientifique qu’est devenu Tara, et découverte de ces scientifiques menés par Eric Karsenti.

Icebergs en baie de Disko (Groenland). V.Hilaire/Tara Expéditions

Icebergs en baie de Disko (Groenland). V.Hilaire/Tara Expéditions

Emerveillement à plusieurs étages. D’abord le paysage incroyable de la baie de Disko au Groenland avec cet univers de glaces. De l’eau gazeuse, liquide, solide, qui pétille, se pare de blanc, de bleu, de rose selon l’heure et l’humeur du temps. La glace on ne s’en lasse pas, c’est un univers étrange, mouvant, toujours changeant en couleur, en forme, en atmosphère. Cet endroit du monde est un endroit rude, le climat est froid, les vents cinglants mais la beauté de cette côte, les lumières rasantes, les aurores boréales font oublier les conditions difficiles.Dans cette mer du bout du monde où les dépressions passent à toute vitesse sans crier gare, Tara est un refuge ambulant, transportant avec lui ces scientifiques occupés avec des appareils ultra-sophistiqués à collecter des échantillons d’océan. Sous la neige, emmitouflés de la tête aux pieds, ils travaillent sur la plage arrière concentrés sur leur pêche. La mer est houleuse, le froid mordant mais on entend: “Cet endroit est merveilleux, il n’a jamais été échantillonné”. Spectacle réjouissant de voir ces chercheurs de trésor qui sont sûrs de découvrir quelques pépites. Moment hors de notre temps où il n’est question que de recherche et non de résultats.

Oui, voyage majuscule où nous étions sur les épaules de Darwin, tous mélangés, marins, chercheurs tendus vers ces pêches de micro-organismes, parlant des solutions qu’il faudra bien trouver et que seule la science peut découvrir.
Ce voyage m’a ouvert un monde de connaissances, nourritures de rêves et d’espoir et dans ma tête il n’est pas près de se terminer. Merci et longue vie à Tara et a ses Taranautes.

Jean Collet à bord entre le Groenland et Québec, premier capitaine de l’ex Antarctica, aujourd’hui Tara.

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Suivre Tara quotidiennement sur iPad

Rejoignez l’événement Facebook du retour de Tara à Lorient le 7 décembre puis à Paris le 8 décembre (salon Nautic) 


Correspondant de bord, la relève

Sous les tropiques ou sous les flocons, comme aujourd’hui dans le port de Québec, c’est toujours le même plaisir d’apercevoir les mâts oranges de Tara. Retrouver quelques visages bien connus, rencontrer ceux avec qui nous partagerons ces prochaines semaines… Mais le temps des retrouvailles laisse bien vite la place au traditionnel passage de relais entre correspondants de bord.

Vincent Hilaire, après avoir passé plus de deux mois à vous faire partager les petits et grands moments de cette expédition arctique, me laisse donc la main pour la dernière ligne droite jusqu’à notre arrivée à Lorient, le mois prochain. A Québec, nous n’aurons que deux jours pour mener à bien cette transition.

Deux jours pour faire le tour du nouveau matériel vidéo (une caméra mobile sur le mât, une autre dans la timonerie, une dernière sur le pont arrière) et se familiariser avec  les différents protocoles d’envoi des fichiers par satellite. Deux jours pour que Vincent me fasse un point sur l’état du matériel, malmené par les conditions difficiles de cette expédition, les problèmes régulièrement rencontrés et leurs solutions, parfois de fortune.

Pour compliquer les choses, le programme de l’escale est, comme souvent, particulièrement dense, comme l’atteste le planning chargé qui trône dans le grand carré. Le passage de relais se fera donc entre les visites d’officielles, les conférences, la venue de journalistes à bord, la présentation du bateau au public et aux écoles. C’est dans cette fourmilière qu’il faudra sélectionner les sujets les plus intéressants, jongler entre l’appareil photo et les caméras tout en écrivant les journaux de bord, en fonction de l’actualité du moment.

Si les sujets sont nombreux en escale, une fois en pleine mer, la routine s’installe rapidement. Quand tous les jours commencent à se ressembler, il faut souvent faire preuve d’inventivité pour proposer quotidiennement des sujets originaux, sans jamais gêner le travail des marins et des scientifiques. Une fois les textes écrits, les photos prises et les vidéos tournées et montées, c’est via satellite que le tout sera envoyé aux équipes à terre, qui se chargeront de mettre le tout en ligne.

Car évidemment, il n’y a pas d’accès internet à bord… C’est d’ailleurs l’une des particularité du travail de journaliste embarqué sur Tara. Un doute sur une date, un souci sur un logiciel, nous n’avons comme outil que les mails à notre disposition pour répondre à nos questions, avec le problème du délai lié aux communications satellites et au décalage horaire.

Bien avant d’embarquer, il faut donc réunir le maximum d’informations sur les pays traversés, les instruments à bord, les phénomènes océanographiques… Au final, chaque correspondant de bord embarque ainsi des centaines de pages de documentation pour palier à l’isolement du bateau.

Mais c’est un bien mince effort, au vu de la chance de travailler dans un cadre si magique que nous offre Tara en retour. Une récompense qui n’a pas de prix !

Yann Chavance

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Suivre Tara quotidiennement sur iPad

Tara partage son savoir à Québec

Depuis dimanche dernier, Tara est à quai à Québec dans le bassin Louise. Comme à chaque escale certains débarquent alors que d’autres arrivent.

Les marins procèdent à des réparations, des approvisionnements et de l’entretien important avant de reprendre la mer. Les scientifiques remballent eux du matériel et s’assurent avec les douanes qu’il pourra regagner leurs laboratoires respectifs.

A partir de mercredi, les traditionnelles visites auront lieu à bord jusqu’à la veille du départ, samedi prochain. Il s’agit là d’une des autres missions de Tara: sensibiliser aux enjeux environnementaux et à la science.

L'équipe scientifique sur la proue de Tara à Québec. Y.Chavance/Tara Expéditions

L’équipe scientifique sur la proue de Tara à Québec. Y.Chavance/Tara Expéditions

Grand soleil dans le carré ce matin avant les conférences de presse de cet après-midi. La neige s’est arrêtée de tomber, mais les chaussées de Québec sont verglacées et glissantes. Le froid est là, mais nous y sommes désormais habitués.

Sur Tara comme toujours, chacun s’active à sa tâche. Dominique Limbour, notre cuisinière, qui débarquera bientôt et cèdera la place à Nadège Holtzmann, prépare le déjeuner. Baptiste Régnier et Daniel Cron s’occupent de l’avitaillement en eau, de l’installation d’une passerelle pour accueillir la presse cet après midi. Martin Hertau essaie de son côté de trouver du gas-oil, mais la tâche s’avère ardue et il est vraisemblable que cet approvisionnement aura lieu à Saint Pierre et Miquelon, sur le chemin du retour vers la France. De son côté l’équipe scientifique range du matériel, le reconditionne, s’assure que les papiers pour les douanes sont bien en ordre. Mais la science ne s’arrêtera pas pour autant une fois ce matériel débranché et remisé.

Fabien Pérault ingénieur océanographe fraichement embarqué, veillera jusqu’à Lorient au bon fonctionnement de tous les capteurs qui sont encore actifs à bord. Ils mesureront en continu grâce aux prises d’eau sous la coque, la salinité et la température notamment. Ceci complètera la banque de données extrêmement riches dont disposent déjà les scientifiques pour l’Atlantique nord.

Tara entamera sa transat retour jusqu’à Lorient à partir de samedi prochain emmené par Martin Hertau, capitaine. François Aurat, officier de pont débarqué hier est remplacé par Nicolas De la Brosse qui fait son retour à bord. Le reste de l’équipe est installé.

Demain une visite du Canadian Coast Guard Amundsen est prévue pour l’équipage. Ce brise glace est ici un bateau mythique sur lequel Marc Picheral, l’ingénieur océanographe très impliqué depuis le début de Tara Oceans, a déjà fait une campagne. Son équipage a été récemment endeuillé par la mort de trois personnes à bord de l’un de ces hélicoptères.

Vincent Hilaire

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Suivre Tara quotidiennement sur iPad

Tara est à Québec

Ce dimanche à 10H30, Tara est venue s’amarrer au fond du bassin Louise, dans le port de commerce de Québec. La goélette polaire restera en escale jusqu’à samedi prochain avant de se rendre à Saint Pierre et Miquelon. Après ce sera la transat retour vers Lorient, avec une arrivée prévue le 7 décembre.

La navigation entre Tadoussac et Québec s’est faite dans de très bonnes conditions en une vingtaine d’heures.

Au petit matin, sur chacune des rives du Saint Laurent qui devenaient de plus en plus étroites au fur et à mesure que nous approchions de notre but, des maisons, des routes, des silos à grains, des champs, des routes, un vol de cigognes qui se rassemblaient certainement avant une grande migration vers le Sud. Peut-être mis en alerte par une neige qui tombait régulièrement depuis quelques heures.
La brume s’était invitée dans cette remontée, Québec était devant nous au bout de l’île d’Orléans mais invisible au travers de cet épais rideau gris.

Ce n’est qu’à quelques miles à peine de notre point d’atterrissage, que nous avons commencé à apercevoir les contours de la ville. Un business-center classique avec des tours défiant l’apesanteur, suivies des premières grues du port de commerce avec en toile de fond des cheminées crachant une épaisse fumée blanche.

La flotte de Canadian Coast Guard parmi lesquels le célèbre Amundsen, était sagement collée à ce quai qui conduisait au Bassin Louise. Un repos bien mérité après une saison avec beaucoup de glace et d’interventions pour porter assistance aux navires dans le passage du Nord Ouest notamment.

Le courant était fort, et il fallait que Martin Hertau capitaine de Tara, reste bien concentré avec tout l’équipage pour réussir à quitter le lit du Saint Laurent et pénétrer dans le bassin sans rater l’entrée.
Après une première tentative, Martin a du remonter un peu en amont du fleuve pour viser, en crabe, la porte d’entrée large d’une soixantaine de mètres. Passée cette première épreuve, il en restait une autre, l’amarrage.
Le ponton qui nous attendait dans le fond du bassin était étroit et bas sur l’eau, donc il fallait absolument éviter d’y rentrer « trop fort ».
François Aurat aux commandes de son pneumatique ajustait la trajectoire de Tara à chaque sollicitation de Martin. Sans propulseur d’étrave et avec un fardage* important, les 150 tonnes de Tara deviennent parfois difficiles à contrôler, le pneumatique était là pour contrer ou amplifier le mouvement.
Peu à peu en marche arrière, Martin et François ont amené Tara en douceur vers son quai. Claudie Marec, ingénieur océanographe embarquée sur des étapes précédentes de l’expédition et une poignée de curieux étaient là pour nous accueillir.
Tara alias la baleine immobilisée, une salve d’applaudissements est partie spontanément pour Martin et cette belle manœuvre peu facile, réussie avec brio.
Honoré, le sourire de Martin en disait beaucoup plus que de grands discours.

Vincent Hilaire

* Fardage : Prise au vent de la coque

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Suivre Tara quotidiennement sur iPad

Québec devant l’étrave

Après 24 heures d’escale à Tadoussac, nous levons l’ancre ce samedi en milieu d’après midi. Pendant cette journée au mouillage, les quatorze Taranautes en ont profité pour marcher, visiter, en un mot « sortir » du bateau. Québec, la capitale de la province de Québec, n’est plus qu’à 200 kilomètres de nous. Nous y serons demain en début de matinée.

Tadoussac, 800 habitants en hiver et plus de 3 000 en été, c’est une station balnéaire hors-saison que nous avons découvert vendredi dernier en arrivant de nuit dans cette anse. Le lendemain matin à la faveur d’une belle météo, nous avons profité de cet ultime « stop » avant Québec pour nous dégourdir les jambes, faire quelques emplettes, prendre quelques photos, manger à terre.
Nous avons marché par petits groupes dans une petite cité calme et endormie, où les habitants coulent des journées tranquilles, loin du tumulte des grandes villes pourtant proches. Des rues propres, un grand hôtel fermé au charme un peu désuet, quelques pick up passants au ralenti.

Ce samedi, plusieurs habitants du village rencontrés lors de ces sorties sont venus visiter Tara, nous préparant ainsi à la très proche escale de Québec et toutes ces rencontres qui nous attendent.

Ce soir, Tara avance dans la nuit sur une eau « comme un lac ». Dans le carré les uns et les autres profitent de ces derniers instants pour parler ou se reposer dans leurs cabines avant les quarts. Dernière nuit en mer pour certains, derniers miles de cette aventure commencée avec cet équipage à Ilulissat, au Groenland.
Dans la timonerie, nous n’avions plus vu autant de lumières sur la côte depuis Pevek (Fédération de Russie), il y a deux mois lors de mon embarquement. Cette remontée du Saint Laurent avec de chaque côté, sur chaque rive, ces milliers de lumières orangées a quelque chose de féérique.

C’est aussi le synonyme pour nous d’un retour à la civilisation après un voyage dans des contrées où seuls quelques ours essaient de subsister sur des « glaçons » à la dérive.
Ce sera un choc demain c’est sûr, lorsque nous serons amarrés dans le port de commerce au Bassin Louise à Québec au milieu de 512.000 autres êtres humains. Mais l’atterrissage a commencé en douceur à Tadoussac !

Vincent Hilaire

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Suivre Tara quotidiennement sur iPad

 

Au pied de la colline de Tadoussac

Depuis jeudi soir, Tara et ses quatorze occupants sont au mouillage devant Tadoussac (Province de Québec, Canada). Nous resterons là jusqu’à samedi en fin de matinée après quoi nous ferons route vers Québec.

Le village de Tadoussac depuis Tara. Copyright : V.Hilaire / Tara Expéditions

Le village de Tadoussac depuis Tara. Copyright : V.Hilaire / Tara Expéditions

Ce matin au lever du soleil, c’est un petit village charmant qui s’offre aux rayons du soleil et nous avons tous passé une nuit au grand calme dans cette anse bien abritée prisée pour ces observations de baleines.

Après avoir encore lutté contre la mer et un vent établi à quarante nœuds, le Saint Laurent s’est finalement montré de meilleure humeur en cette fin de jeudi après-midi.

L’approche de Tadoussac, escale finalement choisie à la place de l’Anse de Saint Pancrace, se faisait alors sous un ciel apaisé plein de nuages multicolores. Tara filait à six nœuds et c’est à la nuit tombée que nous avons aperçu les premières lumières de ce coin réputé.

Pour embouquer le chenal menant à ce village de 850 habitants, il a fallu d’abord bien aligner les phares nous guidant dans ce couloir d’environ huit kilomètres. Après une heure supplémentaire de navigation, nous nous retrouvions au pied des quelques bâtiments et de la célèbre colline de Tadoussac, avant de procéder au mouillage.

Ce vendredi matin, baigné par un soleil d’automne, Tadoussac révèle ses charmes. Sa chapelle en bois au clocher pointu comme une mine de crayon bien taillée serait la plus ancienne du Canada, elle fut construite en 1747. Il y a aussi l’hôtel Tadoussac avec son style anglo-normand et son long toit rouge immortalisé dans le film L’Hôtel New Hampshire inspiré du roman de John Irving.

Mais Tadoussac constitue surtout un pilier de l’histoire de la colonisation de la Nouvelle-France. En 1535, lorsqu’il remonte le fleuve, le malouin Jacques Cartier est saisi par sa beauté et y jette l’ancre. Premier établissement français nord-américain de l’époque, c’est là que sera installé un poste de traite de la fourrure pour la France. Tadoussac fait donc partie de notre histoire et c’est aussi un bon sas avant  de retrouver la grande ville.

Hier, alors que Tara était immobilisé au dessus de son mouillage dans cette anse paisible, les lumières de plusieurs grandes agglomérations formaient de larges halos dans le ciel, sur l’autre rive du Saint Laurent. Les feux d’un monde moderne en ébullition qu’en ces dernières heures de liberté, je ne suis pas vraiment pressé de retrouver.

Vincent Hilaire

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Suivre Tara quotidiennement sur iPad

Aux portes du Saint Laurent

Après avoir quitté notre dernier mouillage de Sainte Barbe sur l’île de Terre Neuve, nous faisons route vers l’entrée du fleuve Saint Laurent. Les conditions sont bonnes, les vents de nord ou d’ouest ne dépassent plus les 50 kilomètres heures. Le soleil nous a accompagné jusque là, même si une couche de nuages le couvre actuellement. Québec n’est plus qu’à 400 miles nautiques devant l’étrave.

Après Sainte Barbe, l’équipage a rapidement hissé les voiles et nous avons progressé à vive allure pendant vingt quatre heures avec des vents de Nord de travers.
Mais comme le prévoyaient les fichiers météo, ce vent a molli pour basculer à l’Ouest et il a fallu alors remettre en route les deux moteurs pour avancer dans ce vent de face.

Alors que nous embouquons en ce moment le Détroit de Jacques Cartier, entre l’ile Anticosti et la province du Québec, nous continuons à ce régime.
Tout le long des côtes que nous longeons, des noms bien français : le Havre Saint Pierre, la Pointe Paradis, la Rivière Saint Jean et les Sept îles, encore un clin d’œil à la Bretagne.

Ce n’est que lorsque nous aurons passé l’île Anticosti en la laissant sur bâbord que nous ferons véritablement notre entrée dans le grand fleuve.
Progresser ainsi sur les traces de Jacques Cartier qui donna le premier ce nom au grand fleuve croyant être à l’embouchure d’un golfe lors de son deuxième voyage, a quelque chose de grisant. Un plongeon dans notre passé.
Mais pour rendre à César ce qui est à César, c’est Samuel de Champlain, le fondateur de la ville de Québec en 1604 qui opte finalement, après « Rivière de Canadas » puis « Grande rivière de Saint Laurent » pour le fleuve Saint Laurent. Sa topographie était désormais précisément connue.

Lorsque nous serons à l’entrée du fleuve, qui conduit jusqu’à la région des grands lacs, nous nous retrouverons dans un système de marées parmi les plus actives du monde avec la Baie de Fundy, plus au Sud. Le marnage peur dépasser six mètres, les courants sont forts et multidirectionnels et les hauts fonds nombreux. Dans l’hiver, les glaces se mêlent en plus à ce cocktail.
Cette navigation n’est donc pas une simple ballade côtière, Martin Hertau, notre capitaine, recevra d’ailleurs l’appui obligatoire d’un pilote à partir de samedi prochain pour rallier Québec.

Dans les heures qui viennent nous nous arrêterons peut-être pour un nouveau mouillage dans l’anse Saint Pancrace, dernier arrêt avant notre destination. Sur le chemin nous longerons encore d’autres pans de notre histoire comme Tadoussac. C’est Jacques Cartier qui y jette le premier l’ancre en 1535, suivi encore par Champlain en 1603 qui songe un instant à établir la première colonie de la « Nouvelle France » avant d’opter finalement pour Québec. Tadoussac est connu comme le plus ancien village de la province du Québec, il a célébré son 400ème anniversaire en 2001.

Vincent Hilaire

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Suivre Tara quotidiennement sur iPad

Au mouillage à Sainte Barbe (île de Terre Neuve*)

Depuis quarante huit heures, nous sommes au mouillage devant Sainte Barbe, un petit hameau tranquille de l’île de Terre Neuve. Un abri providentiel pour Tara et ses quatorze occupants, vue la tempête qui souffle en ce moment dans le Golfe du Saint Laurent. Depuis ce samedi, nous encaissons au mouillage des rafales de vent d’Ouest à cinquante nœuds. Terre Neuve est fidèle à sa réputation. 

Mais comment firent donc les Vikings, Jacques Cartier et tous les grands marins d’autrefois qui s’aventurèrent les premiers dans les parages du fleuve Saint Laurent ? Ils ne disposaient pas de cartes marines, c’est à eux qu’on les doit. Ils se déplaçaient à la voile et sans moteurs, et n’avaient donc pas le droit à l’erreur. Leur voilure ne leur permettait souvent que d’évoluer au portant, mais avec toutes ces tempêtes d’Ouest qui naissent ici, ils avaient souvent le vent de face. Enfin, en dehors d’un sens marin nécessairement très développé garant de leur survie, ils devaient aussi savoir réagir et manœuvrer à tout instant et sans prévisions météo. Sinon la fortune de mer** les guettait rapidement au coin de ces bois de résineux canadiens.

C’est exactement l’expérience que nous avons fait hier à nos dépends en début de soirée. Comme prévu par les bulletins météo, cette tempête rentrait petit à petit dans notre anse. Les marins et le capitaine, Martin Hertau, étaient sur leur garde et suivaient l’arrivée progressive de cette dépression d’Ouest assez creuse. On avait perdu 31 millibars en 24 heures. Le ciel allait donc être un peu en colère.

Soudain vers 23 heures en quelques minutes, le mouillage a décroché*** et Tara a commencé à glisser rapidement vers la côte la plus proche au sud. Il a fallu toute la réactivité de l’équipage pour éviter de s’échouer. Martin Hertau maintenait au mieux au moteur le bateau dans ce vent qui montait alors de plus en plus vite. Daniel Cron (Dan), le chef mécanicien, remettait en service sur le tableau électrique le guindeau **** dont les fusibles sautaient régulièrement vue la tension sur l’ancre. Mais finalement grâce à tout le professionnalisme de Dan ultra réactif devant les fusibles du circuit électrique, le guindeau arrachait finalement des eaux l’ancre.

Grâce à cela, la bagarre pour ne pas finir l’expédition échoués sur un tas de cailloux allait basculer heureusement en notre faveur. Et ce n’est qu’en marche arrière, après de longues minutes, que Martin a réussi à ramener Tara dans des eaux saines pour un nouveau mouillage.

Après une nuit où seuls les marins se sont relayés au quart, au cas où Eole lancerait une nouvelle offensive, l’anémomètre affiche régulièrement ce matin des rafales à 50 nœuds. Tout le monde reste sur ces gardes et les moteurs démarrés en stand-by au cas où.
Nous quitterons demain matin Sainte Barbe et Terre Neuve pour faire notre entrée dans le Golfe du St Laurent, avant de remonter le grand fleuve. Il y aura encore du vent, mais la partie pimentée de cette dépression sera passée.

Vincent Hilaire

* New Foundland : Terre Neuve
** Fortune de mer : Accident dû à l’état de la mer
*** L’ancre s’est décrochée
**** Guindeau : Appareil à l’aide duquel on remonte l’ancre

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Suivre Tara quotidiennement sur iPad

40 noeuds de vent… et une énorme déferlante

A 300 milles du détroit de Belle-Ile, l’entrée Nord du fleuve Saint Laurent, nous encaissons 40 noeuds de vent bien établi. Le bateau encaisse, à l’intérieur de Tara, le repas fut enjoué et on a qu’une vague idée de la force du vent.

Bien sûr de temps en temps une vague vient se fracasser sur les vitres bombées de la goélette, bien sûr une embardée fait que l’on retient son verre, mais globalement tout est relativement paisible dans le bateau. Dès que l’on monte dans la passerelle par contre on découvre une mer en furie, blanchie par un vent de 40 noeuds.
La mer est bien ordonnée ce qui facilite le passage du bateau qui tangue très peu, glisse entre les vagues et n’est bousculé que par quelques grosses déferlantes facétieuses. Tout semble facile pour ce bateau de l’extrême, il parait indestructible, et file à plus de dix noeuds avec très peu de gite sur bâbord. Le bateau est sous deux grands voiles avec un ris et la trinquette… on est limite à prendre le deuxième ris, le vent monte par moment à 45 noeuds.

Si on veut aller sur le pont, toute la force des éléments rend la balade acrobatique.
Malgré tout, l’ingénieur Marc Picheral décide de changer la soie de la CPR, le continious plancton recorder qui traine derrière le bateau depuis le départ de Nuuk (Groenland). Dehors c’est la guerre, les marins hurlent pour se faire entendre, les embruns volent, la mer fume dans le sillage.

L’enjeu d’abord est de rentrer dans le Saint Laurent avant un coup de vent de sud-ouest prévu pour le 1er novembre. Alors tous les miles gagnés vers le sud sont bons à prendre et à cette vitesse on va y arriver.

Certains pensent qu’en mer il n’y a rien à faire, pourtant les journées filent à toute vitesse. L’esprit est tout le temps aux aguets, cherchant à identifier les bruits, les mouvements du bateau. On regarde la mer on essaie de sentir si cela va mollir ou forcir, si les voiles sont bien réglées, si la vitesse correspond à l’allure. Bien sûr on est aidé par des tas d’appareils électroniques, par des fichiers météo qui donnent force et direction du vent toutes les 3 heures. Martin Hertau, le capitaine, est à l’écoute du bateau et de son équipage. Il n’arrête pas d’aller, de venir, tous les sens tendus….

Soudain, bien après le repas du soir, quand tout le monde dort, sauf ceux de quart et Martin, un énorme fracas fait trembler tout le bateau et nous bouscule dans notre sommeil. Tout le monde arrive à la passerelle. François Aurat, Vincent Hilaire et Baptiste Régnier vont vérifier le pont tandis que Martin l’éclaire. On abat en grand pour que les mouvement du bateau se calment, et que les hommes ne risquent rien. Le choc à été très violent sur bâbord, j’ai cru que l’on heurtait quelque chose, ou que la trinquette avait explosé… Tout le monde est un peu sonné par ce coup de semonce.

Une énorme déferlante a balayé le pont, tordant au passage la plaque qui couvre le guindeau, explosant le berre du pneumatique bâbord, tordant les batayolles, déssoudant un support de jerrican et déroulant le yankee dont la chute semble avoir souffert.

C’est incroyable la force de la mer.
Comment cette vague a-t-elle put tordre cette tôle renforcée à 30 degré?
Comment a-t-elle pu détacher le bout de l’enrouleur qui était tourné sur un taquet??
Non décidément, l’expédition n’est pas finie, la mer peut nous réserver bien des surprises d’ici Lorient.

Jean Collet

Jean Collet est le premier capitaine de l’ex Antarctica, aujourd’hui Tara. Il était également en charge de la préparation du bateau pour cette expédition Tara Oceans Polar Circle. Pendant cette étape entre le Groenland et Québec, il nous livre régulièrement ses impressions.

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Suivre Tara quotidiennement sur iPad

La descente vers Québec

Depuis la fin de la station de prélèvements N°210, dimanche soir, Tara file au moteur vers l’embouchure du fleuve St Laurent. Nous l’atteindrons dans trois jours, au mieux, en fonction du vent et de la mer. Même si la partie scientifique de l’expédition sera maintenant plus réduite avec des stations sans déploiement d’instruments, l’aventure continue pour rejoindre d’abord Québec avant St-Pierre-et-Miquelon et enfin Lorient.

L’équipe scientifique emmenée par Eric Karsenti était satisfaite de finir «le job» dimanche en début de soirée sous la neige et dans le froid.  Surface et couche mésopélagique, aux environs de 350 mètres de profondeur, ont été passées au peigne fin.

«C’est une station importante me confiait Marc Picheral, l’un des ingénieurs océanographes impliqués dans le projet depuis les prémices de Tara Oceans, car nous n’avons jamais échantillonné ici. Il ne faut pas se relâcher, même si c’est la dernière station de ce type jusqu’à l’arrivée». Chacun des six membres de ce team science n’a pas dérogé à ces principes rappelés par Marc.

Ce lundi, nous sommes donc rentrés dans une nouvelle étape de l’expédition Tara Oceans Polar Circle. Nous descendons assez rapidement vers le sud au moteur pour accrocher les vents d’une dépression qui devrait nous conduire, si elle ne mollit pas trop vite, aux abords du fleuve St Laurent. Les vingt quatre heures à venir sont très importantes vu notre réserve de gasoil. Si les bulletins météo que nous avons reçus s’avèrent juste, nous pourrons juste rejoindre le grand fleuve qui conduit à Québec, avant une renverse du flux vers le sud. Nous aurions alors le vent de face. Mais Martin Hertau, notre capitaine depuis Ilulissat, veille au grain et surveille cette affaire de près.

Car la remontée du St Laurent jusqu’à Québec est longue de 700 miles avec des courants parmi les plus forts du monde, avec en prime du trafic maritime. Les ports de Québec et celui de Montréal, affichent respectivement des tonnages annuels de 22 et 24 millions de tonnes par an. Le St Laurent est l’un des 25 plus grands fleuves du monde, il traverse l’Ontario et le Québec, et représente à lui seul 25% des réserves d’eau douce mondiale. Sur toute sa longueur, ce géant qui relie la région des grands lacs à l’océan Atlantique mesure 1 140 kilomètres.

A la hauteur de Tadoussac, la première grande ville du Québec que nous rencontrerons sur notre route, il est déjà le plus grand estuaire du monde. C’est au français et malouin Jacques Cartier qui en prend possession au nom du roi François 1er en 1534, que l’on doit ce nom choisi le jour de la fête de St Laurent de Rome.Les peuples amérindiens occupants les premiers ces terres l’appelaient, Hochelaga, ce qui veut dire le chemin qui marche.

Vincent Hilaire

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Suivre Tara quotidiennement sur iPad

En vue de la ligne d’arrivée

Depuis Ilulissat (Groenland), Eric Karsenti a rejoint l’expédition Tara Oceans Polar Circle, en tant que chef scientifique. Concepteur de cette expédition de collecte planétaire du plancton commencée il y a plus de quatre ans à Lorient, il évoque ici l’actualité immédiate : les dernières stations de cette aventure scientifique qui s’achèvent ici en Mer du Labrador et le travail en cours sur l’échantillonnage opéré pendant Tara Oceans.

- Vincent Hilaire : Nous venons de quitter le Groenland et il y a quelques jours le cercle polaire arctique, Tara Oceans Polar Circle rentre dans la dernière ligne droite. L’examen de l’océan mondial se termine ?

- Eric Karsenti : « L’idée générale de l’expédition Tara Oceans était de caractériser la vie dans tous les océans et donc de voir les organismes qui y étaient présents ensemble. C’est pourquoi avec cette expédition de 2009 à 2012 nous avons traversé la mer Méditerranée, l’océan Indien, l’océan Atlantique sud, l’Antarctique, l’équateur, le Pacifique sud avec après le Gulf Stream en Atlantique Nord. Il nous restait l’océan glacial arctique et la région du Pacifique Ouest. Nous terminons ce « Survey »* de l’océan arctique. Il ne manquera que le Pacifique Ouest.

Ce Tour de l’Arctique est un nouveau succès, nous avons réussi à franchir les deux passages à niveau à temps. L’océan Arctique est composé d’une région centrale profonde inaccessible car sous la banquise et d’une autre périphérique, qui est localisée au dessus du plateau continental. C’est cette dernière que nous avons réussi à échantillonner, complétant ainsi le travail commencé avec Tara Oceans ».

- Vincent Hilaire : En Arctique qu’est ce que vous avez cherché à examiner plus précisément ?

- Eric Karsenti : « Le trajet logique c’était de partir de Lorient (France) et commencer par les eaux de l’Atlantique Nord. Entre Lorient, les îles Féroé, l’Islande et le bassin Islandais jusqu’à Tromso en Norvège, nous avons scanné cette circulation océanique de l’Atlantique Nord.

Après à partir de Mourmansk (Fédération de Russie) nous avons trouvé des eaux moins profondes et là on a échantillonné une nouvelle région des eaux atlantiques ainsi qu’une autre région océanique alimentée par la fonte arctique sibérienne. 

Au nord-est, en mer de Sibérie orientale, nous avons échantillonné la région suivante nourrie par le Détroit de Béring en eaux venant du Pacifique nord. De nombreux grands fleuves, comme le Mackenzie au Canada ou le Ienisseï en Russie se déversent dans ce bassin.

Après nous avons traversé le passage du Nord Ouest, second verrou de l’expédition, pour déboucher dans une nouvelle région autour du Groenland.

Finalement, nous échantillonnons en ce moment le dernier espace océanique entre le Groenland et le Canada, une zone très importante pour la circulation des eaux profondes. Les eaux de l’Atlantique nord se refroidissent ici en surface avant de repartir en profondeur pour réguler ensuite par exemple les eaux de l’océan Indien.

Dans chacun de ces bassins nous avons capturé de l’eau en surface et quand c’était possible en profondeur, dans la couche mésopélagique aux alentours de 350 mètres. En profondeur, il y a des masses d’eau aux signatures très spécifiques, et donc une vie planctonique très différente.

- Vincent Hilaire : Qu’en est il des résultats de Tara Oceans ? Et quand commencera le travail sur les échantillons de Tara Oceans Polar Circle ?

- Eric Karsenti : « Pendant l’expédition Tara Oceans, nous avons réalisé 153 stations. L’analyse de tous ces échantillons est très complexe, parce qu’il faut mettre en forme des données océanographiques (étude des masses d’eau), de l’imagerie (composition en espèces et organismes planctoniques) et des données génomiques colossales (séquençage des gènes). C’est un préalable indispensable avant de pouvoir comprendre quoi que ce soit.

Pour les données océanographiques et l’étude de la structure des écosystèmes nous avons organisé les choses et sommes venus à bout de toutes ces informations. Tous ces résultats sont stockés dans une base de données appelée Pangea à Brême.

1/3 des analyses en terme d’imagerie ont été menées à bien, elles sont archivées à Villefranche sur mer, à Dublin et Heidelberg.

La quasi totalité du séquençage des marqueurs d’espèces  a été faite et 1/3 des échantillons préparés pour obtenir des données métagénomiques**.

Un accord a été conclu avec les responsables de la base de données européennes de séquençage EBI*** qui est à Cambridge. Le Génoscope d’Evry, en France, qui réalise toutes ces analyses génomiques transmettra bientôt à EBI toutes ces données de séquençage.

Au final, ce sont toutes les données océanographiques, d’imagerie et de génomique qui seront accessibles là-bas.

Pour l’expédition en cours Tara Oceans Polar Circle nous avons accompli 57 stations en plus, soit 210 au total, leur étude prendra encore plusieurs années ».

- Vincent Hilaire : Quel est l’intérêt de stocker toutes ces données à Cambridge ?

-  Eric Karsenti : « L’idée générale de Tara Oceans c’était d’abord d’avoir des données intégrées et complexes afin de décrire les écosystèmes marins. Pour aboutir à cet échantillonnage planétaire, il était nécessaire de mettre les données sous une forme utilisable pour effectuer des analyses statistiques. EBI est la meilleure structure aujourd’hui à même de remplir cette mission.

Ce « super serveur » est en plus accessible à tous les scientifiques qui le souhaitent, ce à quoi nous nous sommes engagés dans le projet Oceanomics financé par le Grand Emprunt en France. 

Propos recueillis par Vincent Hilaire   
 
*Survey : Examen
** métagénomiques : Composition en gènes des écosystèmes marins planctoniques
*** EBI : European Bioinformatique Institute

Rendez-vous entre le Groenland et le Canada

Jean Collet est le premier capitaine de l’ex Antarctica, aujourd’hui Tara. Il était également en charge de la préparation du bateau pour cette expédition Tara Oceans Polar Circle. Pendant cette étape entre le Groenland et Québec, il nous livre régulièrement ses impressions.

“Après 24 heures passées à Nuuk, capitale du Groenland, nous voici repartis vers de nouvelles aventures. Cette fois-ci, nous quittons définitivement le Groenland, ses montagnes blanches et ses glaces bleutées. Nous avons rendez-vous avec un point situé quelque part entre le Groenland et le Canada, là où les eaux de l’Atlantique, chaudes, se mélangent au courant froid qui descend de l’Arctique, le courant du Labrador. Les scientifiques aiment les mélanges. C’est là que cela se passe.

En attendant, pas de vent, alors, au moteur, on traine un appareil de mesure en allant se positionner. Un CPR pour les intimes, un Continuous-Plankton- Registered… L’eau passe sur une soie qui retient les micro-organismes et s’enroule sur un tambour. Ainsi on a une image en continu de la richesse des eaux de surface que l’on traverse.
On sera sur zone dimanche. Dimanche station longue au milieu de la mer du Labrador qui durera du lever au delà du coucher.

Ce qui me frappe le plus dans ce bateau, c’est la bonne humeur et le plaisir d’être là que tout un chacun manifeste. Le travail effectué est d’importance, tout le monde est concentré sur le sien, et tout roule. Un bateau ce n’est rien qu’un outil. Aussi extraordinaire soit-il ce sont des hommes et des femmes qui en construisent l’histoire. Celui là a été servi depuis son baptême il y a 25 ans!
Jean-Louis Etienne, Peter Blake, et maintenant Agnès Troublé et Etienne Bourgois. Que des belles personnes avec de belles ambitions.

On me demande: ” Comment tu trouves le bateau maintenant, toi qui le connais depuis sa construction? ” Globalement rien n’a changé, c’est toujours le “space ship” du début, avec son look inimitable, ses portes étanches étroites qui débouchent sur ce carré vaste, lumineux, centre de vie et de travail. A la mer, c’est pareil, on ne sent pas la surcharge pondérale due à l’âge et aux exigences des scientifiques, toujours la même vivacité à rouler. Le matériel bien que d’époque, comme le gréement, l’accastillage, les moteurs, est bien entretenu et fonctionne bien.

Globalement rien n’a changé, oui, mais que de travail effectué depuis 10 ans, depuis ce jour où nous sommes allés le voir avec Etienne Bourgois à Newport. Depuis 10 ans, le bateau a beaucoup travaillé, et la préparation de toutes ces expéditions a permis de changer, améliorer, tout ce qui pouvait l’être. Et la dernière, le tour de l’Arctique a bénéficié de tout ce travail en amont. Pour un bateau entretenu, c’est sur, le travail c’est la santé.

25 noeuds de vent dans le nez. On continue vers la station 210, la dernière de Tara Oceans Polar Circle. La mer est creuse, la vie à bord se complique avec ce tangage et ce roulis. Difficile de se concentrer pour écrire, lire, ou travailler. Mais la cuisinière nous fait malgré tout un bon repas, les marins font avancer le bateau, les scientifiques préparent la station de demain. Le vent vient de tourner, de Sud-ouest il passe brutalement Nord-Ouest. C’est bien, mais pour dimanche il faudrait qu’il se calme… pas gagné.

La nuit s’étire, le vent se calme un peu. Pour l’instant tout le monde se repose, sauf bien sur les deux hommes de quart.”

Jean Collet

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Suivre Tara quotidiennement sur iPad

Fin de la parenthèse groenlandaise

Tara et ses quatorze membres d’équipage ont quitté ce matin Nuuk et par la même occasion le Groenland.  Vingt jours passés le long de la côte ouest de cette île blanche et gelée entre Uummannaq, Ilulissat et finalement vingt quatre heures dans sa capitale. Nous quittons les terres Inuit, une civilisation entrée dans une mutation rapide.

Des quelques heures passées à Nuuk, je garderai le souvenir d’un choc. D’abord parce que c’est la première fois que nous retrouvions la ville. Depuis mon embarquement à Pevek (Tchoukotka, Fédération de Russie) il y a presque deux mois, nous n’avions fait escale que dans des hameaux. Le Passage du Nord Ouest est un grand village où il n’y a que quelques habitants au kilomètre carré !

Chacun de ces villages avait son histoire, peu d’habitants avec des Inuit aux origines diverses et variées et un point commun :  des aérodromes, des postes et des mairies.

A Nuuk j’ai le vertige. Des tours et des centres commerciaux aux baies vitrées beaucoup plus glaciales que le vent de Borée lui-même. L’activité d’une ville avec son trafic routier, ses piétons, ses cafés et ses magasins… Nous venons de retrouver la civilisation occidentale aujourd’hui mondialisée.

Depuis, nous avons levé l’ancre de Nuuk. Tara fait route au sud-ouest vers le centre de la Mer du Labrador où aura lieu vraisemblablement la dernière station longue de Tara Oceans Polar Circle.

Ce qui a suscité chez Eric Karsenti, notre chef scientifique et inspirateur de ce projet fou commencé en septembre 2009, ce trait d’humour : « il est temps que ça se finisse ! ».

Une remarque du biologiste  faite comme toujours dans un éclat de rire !

Vincent Hilaire

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Suivre Tara quotidiennement sur iPad


Navigation vers Nuuk (Groenland)

Jeudi nous arriverons dans la matinée à Nuuk, capitale du Groenland. Tout ce mercredi l’équipe scientifique a réalisé une station longue de prélèvements qui a duré plus de 24 heures. Une journée éprouvante pour tous qui s’est achevée en milieu de soirée sous une averse de neige et une humidité que nous avions oubliées.

Débutée dès 8H00 mercredi matin, cette station restera dans les mémoires. C’est la première accomplie à l’extérieur du cercle polaire arctique depuis plusieurs mois. Certainement l’une des plus « douce » en terme de température mais avec l’humidité, la houle et le vent, elle s’est avérée plus rude que les plus récentes dans un environnement plus froid.

Toute la journée, j’ai observé ces gladiateurs de la science emmenés par Eric Karsenti, directeur scientifique de cette expédition et actuellement chef scientifique entre le Groenland et Québec. Il faut vraiment être passionné et maîtriser son sujet pour encaisser un tel rythme. Après un déjeuner chaud, avec à peine trois petits quarts d’heure de battements, plusieurs piliers de cette équipe se sont assoupis quelques minutes sur les banquettes du carré.

Pour sonder la surface et la profondeur de 350 mètres où se nichent en dessous des eaux froides polaires les eaux atlantiques, le « team » science a du déployer huit fois la rosette, sans compter des dizaines de filets. Il y avait encore une fois profusion de vie mais plutôt en profondeur.

Cette nuit, nous faisons route au moteur vers Nuuk, la capitale du Groenland avec ces 15.000 habitants. Pour ici, c’est une grande ville. Nous l’atteindrons demain en milieu de matinée, elle se situe à peine à 130 kilomètres de nous vers le sud-est.
Nous y resterons au mouillage une journée avant de rejoindre à nouveau le Détroit de Davis et rapidement le centre de la Mer du Labrador où devrait avoir une dernière station scientifique avant Québec.

Cette traversée est surveillée de près depuis plusieurs jours par Martin Hertau, notre capitaine. Deux dépressions assez creuses balaient en ce moment tour à tour cette zone, et nous allons essayer de passer entre les gouttes tout en respectant le « timing » d’arrivée le 10 novembre.

Vincent Hilaire

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Tara est entré dans le Détroit de Davis

Depuis notre départ d’Ilulissat, nous avons fait une première station de prélèvements en Baie de Disko. Nous faisons route désormais vers le Sud. Tara franchira cette nuit le cercle polaire arctique et ses 66°33’ Nord. C’est donc une page qui se tourne après cinq mois d’expédition passés principalement au nord de cette ligne.

Une mer d’huile, un grand soleil, pas de vent et des températures légèrement positives, cette descente vers le Sud en longeant la côte Ouest du Groenland se passe dans de bonnes conditions. Notre prochain « arrêt » en mer est prévu pour mercredi avec une station scientifique longue, c’est à dire plus de 24 heures. Aujourd’hui, l’équipe scientifique a procédé à la maintenance du matériel et effectué une station «underway». Les pompes d’eau de mer qui traversent la coque de Tara permettent ainsi d’échantillonner sans forcément s’arrêter.

Dès la sortie de la Baie de Disko, nous sommes entrés dès la première nuit dans le Détroit de Davis, le sas de sortie de l’Arctique avant de retrouver la Mer du Labrador. Cette mer est le prolongement de l’Océan Atlantique entre le Labrador et le Groenland.

Des vents assez forts sont attendus pour la fin de cette semaine et Martin Hertau, notre capitaine qui a pris la relève de Loïc Vallette envisage de se « planquer » en cas de gros coup de tabac près de Nuuk, la capitale du Groenland. C’est la ville la plus peuplée de l’île avec 16.181 habitants en 2012 sur 56.749 au total. Nuuk est situé à environ 240 kilomètres du cercle arctique et son port est le plus grand de tout le territoire. Nuuk signifie « pointe » en groenlandais et ce n’est que depuis 1979 que la capitale s’appelle ainsi, avant c’était Godthab qui signifie bonne espérance en danois. En novembre 2008, ce sont les citoyens de Nuuk qui ont voté à une écrasante majorité en faveur d’une indépendance accrue vis à vis du royaume du Danemark.

Trois courants marins principaux traversent la Mer du Labrador. Un courant froid qui remonte le long de la côté du Groenland, un autre qui descend le long du Labrador et enfin un troisième d’origine atlantique plus chaud. C’est ce que la nouvelle équipe emmenée par Eric Karsenti, chef scientifique et concepteur de ces expéditions entend caractériser.

Vincent Hilaire

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Tara remet le cap sur la Mer de Baffin

Ce samedi en début d’après-midi, nous avons quitté le joli port d’Ilulissat (Groenland) après quatre jours d’escale. L’équipage est toujours composé de quatorze personnes, mais il y a eu cinq remplacements. Notre programme scientifique est de réaliser quatre stations scientifiques jusqu’à Québec en Mer de Baffin puis en Mer du Labrador.
Après quatre jours de rencontres, de marches autour du grand glacier et « l’icefjord » d’Ilulissat, de repas à terre, il était temps aujourd’hui de reprendre la mer. Chacun d’entre nous, les arrivants comme ceux qui poursuivent leur route, partaient les batteries bien rechargées et la tête pleine de souvenirs et d’images.
Ce matin avant de quitter le port d’Ilulissat, alors que nous marchions ce matin vers le glacier de la ville classé au patrimoine mondial par l’UNESCO, nous avons au la chance de croiser les pas de Nils. Pendant une bonne demi-heure, cet Inuit a préparé sous nos yeux son attelage de chiens groenlandais. Excités par les préparatifs de cette virée, ils aboyaient attendant que le musher* ne leur enfile leur harnais, impatients de courir dans la neige. Avant de s’asseoir sur le traineau, Nils a du s’interposer avec force dans un pugilat collectif. L’un des chiens attelés étaient en train d’y laisser quelques poils sur lesquels perlaient déjà du sang. J’avais l’impression de tourner les pages d’un roman de Jack London. Finalement en un éclair, Nils s’est presque envolé derrière cet attelage survolté, assis sur son traineau. L’ensemble n‘était plus en quelques secondes qu’un point noir sur la colline enneigée en face de nous. Là-haut, des touristes l’attendaient pour une ballade. La randonnée autour du glacier était aussi grandiose malgré le retrait dont il est victime depuis 1989, à cause du réchauffement climatique.
Aujourd’hui, dès notre sortie du port, baigné par un soleil dont les rayons rasaient déjà la surface des eaux, nous avions rendez vous avec un nouveau lot d’instants de rêves. Dans cette lumière d’or, entre des milliers de petits icebergs, les marins de Tara hissaient les voiles de la goélette. Nous étions à bord de l’une de nos deux annexes avec François Aurat pour immortaliser ces nouveaux moments de grâce. Portée par sa grand voile et sa voile de misaine, Tara glissait entre tous ces glaçons, tantôt bleus, tantôt gris, aux formes les plus variées. Un contre-jour de rêve pour les amoureux de la photographie que nous sommes.
Ce soir, à part les marins de quart, tout le monde est calé bien au chaud dans sa cabine. Tara est à la dérive sans voiles, une première station de prélèvements de surface est prévue dans la Baie de Disko pour demain matin avec des températures assez froides.
Vincent Hilaire
* Musher : Conducteur de traineaux à chiens

Retour d’expériences arctiques

Tara est en escale à Ilulissat au Groenland jusqu’à dimanche, après quoi l’expédition mettra le cap sur Québec. Nous quitterons alors le cercle polaire arctique. De Pond Inlet à Ilulissat, nous avons eu avec nous à bord Romain Troublé, secrétaire général de Tara Expéditions. L’occasion de revenir avec lui sur ces mois de navigation de part et d’autre de l’océan glacial arctique.

-    Vincent Hilaire : Avant de quitter dans quelques jours le cercle arctique puisque nous mettrons désormais cap au Sud, quel est votre impression « à chaud » à l’issue des cinq premiers mois de cette expédition Tara Oceans Polar Circle ?

-    Romain Troublé : « On s’est rendu compte côté glace qu’il y a une grande disparité entre les années, même si la tendance générale est à la fonte de la banquise. La variabilité climatique d’une année à l’autre peut donc être importante. Nous avons rencontré pas mal d’autres bateaux sur la route, avec beaucoup de transit local et de trafic international, mais peu de navires de pêche ».

-    V.H : Justement en terme de trafic maritime, est-ce que cet Arctique vous paraît prêt à devenir l’autoroute maritime dont la presse se fait souvent l’écho ?

-    R.T : « Cette année 2013, c’est l’année des premières en terme de trafic maritime. Un premier porte-conteneur a franchi le Détroit de Béring et s’est rendu au nord de la Russie. Un navire de commerce chinois aussi. Et côté passage du Nord-Ouest, c’est cette fois l’Arctic Orion un navire transportant du charbon des mines du Canada qui a fait route vers l’Europe.
Ce navire de très fort tonnage a donc franchi le Passage du Nord-Ouest, il est d’ailleurs passé par le Prince Regent Inlet quelques heures avant nous.
Les armateurs testent donc clairement ces deux routes arctiques, mais on est encore loin d’une autoroute balisée, sécurisée par des brises glaces. On est loin d’une route capable surtout de rivaliser avec les routes classiques via les canaux de Panama ou Suez ».

-    V.H : Sur le chemin emprunté par Tara qu’avez vous constaté cette fois du côté des populations ?

-    R.T : « Il y a une grande disparité au sein de ces populations riveraines de l’Océan Glacial Arctique. Il y a déjà une partie d’entre elles qui sont autochtones, et d’autres composées de « colons » venus de l’extérieur.
Sur le plan économique, le Groenland où nous sommes est par exemple un pôle de pêche très important, organisé, structuré, concurrentiel. Au Canada, ce sont des comptoirs maritimes soutenus à coups de subventions pas vraiment encore « occidentalisées ».
Ces hameaux comme Arctic Bay ou Pond Inlet sont encore profondément ancrés dans la culture Inuit. Ici au Groenland, on en est à un autre stade et pourtant c’est aussi une population Inuit. Les choses ne sont pas les mêmes suivant où l’on se trouve en Arctique. En Russie, c’est un peu comme au Canada avec encore d’autres différences. On voit qu’il y a de grandes infrastructures développées, mais en même temps on sent un abandon par le pouvoir central de Moscou.
C’est typiquement ce qu’on a pu ressentir au bout de la Russie à Pevek par exemple, en Tchoukotka. Mais dans nos précédentes escales à Mourmansk et Doudinka par contre on sent que ça bouge. Les mines de nickel y battent des records de production ».

-    V.H : Est-ce que vous avez l’impression que les Russes sont plus en mesure de capter ce trafic maritime naissant en Arctique ?

-    R.T : « Oui, effectivement au nord de la Russie il y a des quais pour les cargos et surtout ils disposent pour le passage du Nord Est d’une flotte de brises glaces très performants à même d’ouvrir une route pendant dix mois de l’année. Le point faible des Russes, c’est qu’il n’y a pas de fond en Mer de Sibérie orientale près de Béring pour ce trafic qui a des tirants d’eau assez importants. Cela peut être un frein pour la venue de ces tankers géants. Sur ce point là, le Canada dispose de passages avec plus de profondeur mais ses infrastructures ne sont pas aussi performantes que celles des Russes ».

-    V.H : Il y a désormais une structure pour gérer l’Arctique quelle rôle peut-elle jouer ?

-    R.T «  Le Conseil de l’Arctique a été créé en 1996 par huit états : Canada, Norvège, Russie, Etats-Unis, Finlande, Islande, Suède et Danemark pour le Groenland. Le but de cette entité est de promouvoir un développement durable en Arctique à la fois social, économique et environnemental. Les enjeux immédiats sont le développement de nouvelles pêcheries, la gestion des stocks, la gestion des ressources minières, la mise en place d’une réglementation pour le trafic maritime et l’imposition de nouveaux standards arctiques ».

-    V.H : Une canadienne Inuit est présidente du conseil de l’Arctique depuis peu, est-ce que cela peut engendrer à votre avis une évolution et dans quel sens ?

-    R.T : « En effet, c’est la première fois qu’une femme native de ces terres du Nord, une Inuit, a ces responsabilités. Je pense que cela permettra sans doute de mieux prendre en compte les droits et les impératifs des peuples « historiques » de ces régions, dans la perspective d’un développement durable ».

-       V.H : On en revient toujours à cette question fondamentale en Arctique comme ailleurs : l’environnement et le développement économique seront-ils compatibles avec toutes ces opportunités ?

-       R.T : « Oui ce sont de formidables opportunités, mais aussi un formidable défi. Cet espace est plutôt vierge pour l’instant. Aujourd’hui avec la technologie dont on dispose, on connaît notre impact assez précisément. Va t-on être capable de faire de l’Arctique ce laboratoire de développement durable ex nihilo ? Je l’espère, c’est aussi tout l’enjeu de notre travail de « pêche » du plancton qui nous permettra de comprendre le fonctionnement de ces écosystèmes planctoniques arctiques en mutation ».

Propos recueillis par Vincent Hilaire

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Aux portes d’Ilulissat

Après avoir quitté mardi matin notre mouillage de Fortune Bay, sur l’île de Disko, nous faisons désormais route vers Ilulissat (Groenland).

L’équipe scientifique s’apprête à faire une dernière station de prélèvements avant cette nouvelle escale et le renouvellement d’une partie de l’équipe.
Les conditions sont toujours optimales avec un grand soleil et des températures légèrement positives. La côte ouest du Groenland tient vraiment toutes ses promesses autant scientifiquement qu’esthétiquement.

La sortie du fjord d’Uummannaq a été un peu sportive avec un fort vent de face de 50 nœuds dans certaines rafales. La mer avec des reflets bleus et verts fumait. De chaque côté du fjord, des montagnes enneigées semblaient jouer le rôle de gardien de ce paradis en colère.

A la barre, l’homme de quart était Loïc Vallette, notre capitaine jusqu’à Ilulissat. Loïc était particulièrement concentré dans ce passage où entre le vent et les icebergs, une « avarie moteur » nous aurait très vite plongé dans une situation compliquée. Pour corser le tout, l’absence de cartes marines très détaillées dans cette zone obligeait notre capitaine à rester sur ces gardes.
Une concentration qui s’est avérée payante puisque à un moment donné, l’un des sondeurs* du bord indiquait brusquement une remontée de fond de plus de cent à une dizaine de mètres. Un haut-fonds.
Loïc a très rapidement repris la main sur le pilote automatique tout en mettant en route le second moteur de barre pour changer de cap. Un iceberg à une cinquantaine de mètres était clairement échoué là, confirmant « l’info » du sondeur. Petite pointe de stress alors que l’ensemble de l’équipage continuait à déjeuner insouciant dans le carré.
Depuis cette sortie un peu musclée du fjord d’Uummannaq nous faisons route vers Ilulissat. Nous avons passé successivement deux nuits au mouillage dans des fjords extraordinaires, pour éviter de naviguer dans les champs d’icebergs la nuit.

Ce matin, nous avons pu apprécier un peu plus la beauté de Fortune Bay avant de reprendre la mer pour Ilulissat. C’est la troisième ville du Groenland, de cette île continent gelée et couverte par l’inlandsis**.
4 621 habitants y ont été recensés l’année dernière. Destination touristique, en raison du fameux glacier, le « Sermeq Kujalleq » qui se jette directement dans la mer, il vêle à un rythme de 20 à 35 mètres par jour, et génère annuellement 20 milliards de tonnes de glace, soit la quantité d’eau douce consommée annuellement en France. Ce fjord est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2004.

Vincent Hilaire

· * Sondeur : Appareil mesurant à l’aide d’un écho la profondeur sous le navire

· ** Inlandsis : Calotte glaciaire qui recouvre le Groenland à 95%

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Retour sur les deux passages clés

Dans le cadre de l’expédition Tara Oceans Polar Circle, Tara vient d’enchainer en trois mois les passages du Nord-Est (côté russe) et du Nord-Ouest (côté canadien). C’était l’un des défis majeurs de cette expédition autour de l’Océan Arctique, avec un échantillonnage le plus complet des microorganismes marins en lisière de la banquise.
Retour sur les deux points critiques de cette aventure avec Loïc Vallette, capitaine et Romain Troublé, secrétaire général de Tara Expéditions embarqué à Pond Inlet (Nunavut, Canada).

Avec le recul comment voyez vous ces deux épisodes des passages enchainés par Tara en quelques mois ? Qu’avez vous en mémoire avec votre vision de la mer et de la terre ?

- Loïc Vallette : « C’est difficile de comparer. Dans les deux cas, il y a eu une semaine d’attente liée aux conditions de glace. Pour le passage du Nord-Est, il fallait que la glace se libère, nous laisse passer. Pour le passage du Nord-Ouest c’était le contraire, nous devions aller vite avant que les glaces ne se referment. Dans les deux cas, la solution a été plus simple que prévu. Pour le Nord Est, on a navigué tout le temps pendant trois jours sans jamais faire demi-tour pour chercher notre chemin dans 300 miles de pack. Pour le Nord Ouest, la zone de glace n’était que de 50 milles et on a été escorté par un brise-glace des Coast Guard Canadien. On ne peut pas dire que c’était une bonne année pour entreprendre ce qu’on vient de faire…»

- Romain Troublé : « On pense toujours à tous les scénarios et pour les deux passages du Nord-Est et Nord-Ouest, nous avons envisagé à un moment d’arrêter l’expédition, mais nos doutes se sont rapidement envolés. La grande différence entre les deux passages, c’est que nous avons passé le Nord-Est avec le jour permanent et le Nord-Ouest après le retour de la nuit, ça change beaucoup de choses pour la navigation.
Il y a aussi l’aspect administratif à prendre en compte. Pour le passage du Nord-Ouest côté canadien donc, nous n’avons eu aucune formalité administrative à faire alors qu’en Russie, pour le Nord-Est, il nous a fallu demander un permis, et donner tous les papiers de Tara pour l’obtenir. Dans tout le Nord de la Fédération de Russie, il y a des zones restreintes, ou interdites. Il est important de noter que depuis 2006 et notre précédente expédition Tara Arctic, j’ai constaté de gros progrès d’organisation et de transparence côté russe. La principale contrainte pour les deux passages restent la glace pour un « petit » bateau comme Tara ».

A vous entendre en dehors des passages en eux-mêmes, c’est aussi cette différence de fonctionnement entre la Russie et le nord du Continent Américain qui donne toute sa différence à ces deux passages ?

-  Romain Troublé : « Dans le Nord-Est, la sécurité est bien assurée. Les Russes disposent d’une flotte de brise-glace et d’infrastructures plus performantes que les Canadiens par exemple. La navigation marchande est donc plus développée, mais il faut savoir que cette sécurité est réservée aux navires de fort tonnage, les petites unités ne sont pas prioritaires. Au Canada, pour le Nord-Ouest, ce service est gratuit. Ils sont aussi très présents sur le suivi des navires et fournissent même les photos satellite du jour. C’est un autre fonctionnement, lié sans doute à un trafic moins important ».

- Loïc Vallette : « L’autoroute de l’Arctique ce n’est pas encore une réalité. Pour le Nord-Est nous sommes passés avec les premiers bateaux à l’ouverture du passage à niveau, et pour le Nord-Ouest avec les derniers. Le dialogue était difficile côté russe alors que côté canadien l’accueil était très chaleureux. Il y a une vraie différence d’échelle, en Russie que ce soit Mourmansk, Doudinka ou Pevek ce sont des villes avec des ports de commerce. Alors que du côté canadien ce sont des villages ».

Quels sont les plus beaux moments de ces deux passages pour vous deux, que garderez vous si vous deviez faire un choix ?

- Loïc Vallette : « On a eu beaucoup de chance avec le temps dans les deux cas, puisqu’on est passé avec de bonnes conditions. Ça a donné des paysages fabuleux avec une belle lumière sur la glace et les îles. Le passage de Bellot était vraiment très beau avec à la fin Port Ross, il y avait du courant avec plein de bouillon dans l’eau. Je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi enneigé. Avant Bellot, cela faisait une semaine que nous naviguions au moteur dans la purée de poix ».

- Romain Troublé : « J’aime bien l’adversité dans les projets qu’on mène et là pour les deux passages j’ai encore été servi. De toute façon en Arctique, c’est le lot quotidien. 
Si on voulait résumé, d’un coté vous avez les Russes avec des navires et des infrastructures leur permettant de garantir un service sur une longue période et de se faire rémunérer en échange. De l’autre, vous avez les canadiens avec des infrastructures portuaires quasi inexistantes, et des moyens inférieurs à la flotte russe. Mais comme en témoigne Loïc, cette apparente différence de moyens techniques est en partie compensée par de très bonnes photos satellites associées à un suivi quotidien sécurisant et personnalisé par le Service des glaces du Canada.
 Ces routes restent encore risquées et seuls quelques armateurs les testent depuis un an maintenant. Les premiers succès vont encourager leurs développement et il est urgent que les autorités internationales imposent de nouveaux standards techniques polaires aux navires empruntant ces routes : le Polar Code de l’International Maritime Organisation se fait attendre… »

Propos recueillis par Vincent Hilaire

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Découvez le journal spécial 10 ans de Tara Expéditions, cliquez ici 

Les Inuits du Haut Arctique

Depuis le passage du Détroit de Bering (entre la Russie et le continent américain), avec nos escales à Tuktoyaktuk, Arctic Bay et enfin Pond Inlet, l’expédition Tara Oceans Polar Circle est entrée en terre Inuit. A chacune de ces escales une même sensation : dans ces trois hameaux pourtant peu éloignés les uns des autres, l’ambiance, les infrastructures, l’organisation de la vie sont chaque fois très différents. Ceci s’explique en revisitant un peu l’histoire de cette région.

Les Inuit, au singulier Inuk, font partie de la civilisation du phoque. Les Inuit vivent principalement dans la partie Ouest du Haut Arctique (Tchoukotka, Alaska, Canada et Groenland). C’est au Groenland que se situe la plus importante communauté avec 56 000 individus.

Lorsque nous avons fait escale à Tuktoyaktuk (Territoires du Nord Ouest, Canada), nous avons observé un bourg assez moderne aux infrastuctures récentes. Tuktoyaktuk anciennement « Port Brabant » est à l’origine une base de pêcheurs de baleines proche du Détroit de Béring situé au bout de l’axe routier, la route des glaces*, qui vient du centre du Canada. Tuk a toujours été un site de passage à l’extrémité (où au début) de la Route du Nord-Ouest et a donc bénéficié de relations externes notables grâce à cette situation. A l’escale de Tara, cette ouverture sur le monde extérieur était vraiment palpable. Il y avait même autant chez les adultes que les enfants un réel plaisir à rencontrer les membres d’une expédition. Tuk est en plus très connectée aux grandes cités de l’Alaska.

Arctic Bay et Pond Inlet ont une toute autre histoire. A la différence de Tuk, le hameau d’Arctic Bay bien situé au fond de l’Admiralty Inlet est une création du gouvernement canadien. La grande préoccupation du Canada a toujours été de marquer sa présence en Arctique et donc d’inciter au peuplement de ces régions isolées du Nunavut.

Le premier projet de réinstallation des esquimaux dans le Nunavut a eu lieu dès 1934, à Pangnirtung, Pond Inlet et Cape Dorset. Mais les conditions de vie très difficiles ont contraint le retour rapide des habitants de Pangnirtung en 1936. Ceux de Cape Dorset et Pond Inlet ont été déplacés vers Arctic Bay. C’est pour cela qu’à la différence de Tuk, on sent qu’Arctic Bay est un « implant ». Mais là aussi, la vie s’est avérée difficile à maintenir à cause de nouveaux problèmes d’approvisionnement. En 1947, un nouveau retour de population a lieu d’Arctic Bay, la politique forcée de réinstallation des populations esquimaudes est un échec.

Mais l’idée refait surface en 1950. Le 25 juillet 1953 appareille de Port Harrison (Inukkujak) une autre région du Canada, le navire hôpital C.D. Howe. Il transfert ces habitants pour les installer à Resolute Bay, Grise Fjord et Arctic Bay.

C’est de cette période que date le peuplement de cette région du Haut Arctique, Arctic Bay est un pur produit de cette politique de colonisation par étapes. Dans ces implantations familles et chiens vont survivre quelques temps, mais bien souvent les enfants sont retrouvés seuls, les parents étant morts de maladie** ou de désespoir. Abandonnés à leur sort, ces populations ont souvent chaviré dans l’alcool ou l’oisiveté.

Depuis, le gouvernement fédéral dédommage les familles et soutient le tissu social par des emplois financés.

A Pond Inlet, qui n’est qu’à 2 500 kilomètres de Montréal, un tourisme se développe en dehors des missions scientifiques. Ceci permet à la population de croître ici grâce aux services, ce qui n’est pas le cas de Tuk et Arctic Bay. De manière générale, les jeunes de ces hameaux du Haut Arctique vont de plus en plus étudier à Iqaluit, la capitale du Nunavut, profitant des infrastructures aéroportuaires.

Vincent Hilaire

*La route des glaces: Elle relie Tuk au centre du Canada lorsque le fleuve Mackenzie est gelé
** La tuberculose fait des ravages à cette époque.
***Nunavut : Signifie notre terre en Inuq la langue des Inuit.

Références :
-       Les documents du Gouvernement Fédéral Canadien.
-       Le livre de Catherine Clément : Le voyage de Théo et le Sang du Monde.
-       Le récit de vie de John Amagoalik : Un nouveau visage pour le Canada.

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Cap sur le Groenland

Depuis mercredi matin, Tara fait route sous voiles vers le Groenland. Avec ce vent de Nord-Ouest bien établi de 60 kilomètres heure, nous filons nos huit nœuds et arriveront dans un peu plus de vingt quatre heures près des côtes de cette île géante recouverte à 95% par la glace.

Après la station science d’hier mardi le long des côtes de la Terre de Baffin, les marins ont hissé les voiles ce matin. La trinquette à l’avant, la voile de misaine et la grand voile réduite compte tenu du vent. Une manœuvre qui a duré comme d’habitude environ trois quarts d’heure, et qui, avec le vent et le froid, était autant vivifiante que délicate. Le pont était recouvert d’une couche de neige un peu fondue qui rendait plus difficile tout déplacement. « Il faut avoir le pied marin et le pied du patineur ce matin », nous lançait jovial Loïc Vallette, notre capitaine, en début de manœuvre.

Hier, l’équipe scientifique a fait une pêche extraordinaire. De la quasi totalité des filets remontait une vie riche et variée. Des copépodes en pagaille, des soupes de diatomées, du krill mais aussi clou du spectacle, des cténophores d’une taille rarement observée depuis le début de Tara Oceans. La pompe à carbone doit marcher ici à plein régime avec une telle quantité de micro organismes. Cette station longue avait pour objectif d’échantillonner à plusieurs profondeurs les eaux froides de l’Arctique et celles, plus chaudes, de l’Atlantique qui se chevauchent à cet endroit.

Aujourd’hui, nous vivons une journée de transition alors que ce « convoyage » vers le Groenland bénéficie de très belles lumières et de temps à autre d’un bel iceberg que nous repérons d’abord sur le radar avant de l’admirer en vrai. Mais à ce rythme la traversée de cette Mer sera rapide.

La Mer ou Baie de Baffin est un vaste golfe ouvert sur l’Atlantique par la Mer du Labrador et enchâssée entre le Groenland à l’Est et la Terre de Baffin à l’Ouest. La Mer de Baffin nommée ainsi en l’honneur de l’explorateur britannique William Baffin, est longue de 1 500 sur 550 kilomètres de large. Elle est recouverte de glace une grande partie de l’année, et nous la franchissons donc avant que cette couche ne se reconstitue.

De l’autre côté, chacun des quatorze embarqués pourra découvrir la côte ouest de ce pays blanc aux glaciers parmi les plus imposants du monde. Ce qui explique d’ailleurs qu’il n’y ait que 56.370 habitants au Kalaallit Nunaat *. La rudesse du climat et l’importance de l’inlandsis en font le pays le moins densément peuplé du monde.

Vincent Hilaire

* Kalaallit Nunaat : C’est ainsi que les Groenlandais appellent leur terre

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Dernière escale dans le Grand Nord canadien

Tara est au mouillage à Pond Inlet (Nunavut, Canada) depuis dimanche en début d’après-midi. Ce bourg d’environ 3 000 âmes est le plus grand des quatre hameaux canadiens situés au nord du 72ème parallèle. Composé à majorité d’Inuit, il est l’un des rares qui gagne en population ces dernières années. Situé dans l’Eclipse Sound, il offre une vue imprenable sur ce fjord majestueux.

Toute l’approche par la mer de Pond Inlet fut un émerveillement. Des glaciers se jetant dans le Navy board Inlet, des montagnes enneigées aux formes de sommets variées, des icebergs sculpturaux et au milieu de tout ça des grandes zones ocres et marrons de toundra arctique. Quel beau pays que le Canada et cette région du Nunavut que nous arpentons à bord de Tara depuis une dizaine de jours !

A peine débarqués de l’annexe de Tara, qui nous conduisait sur les rivages de «Pond», nous assistions à une scène d’un autre temps pour nous. Sur une butte qui surplombait la plage de notre débarquement, un Inuit tranchait de la viande de narval congelée pour ses chiens qui n’aboyaient plus mais hurlaient d’excitation. C’était l’heure de la pitance. Les trois enfants de cet homme jouaient un peu plus loin, observant aussi cette scène pour eux coutumière.

Le dimanche à Pond Inlet, on tranche la viande de narval pour ses chiens pendant que les enfants jouent. La réalité, à Pond, c’est qu’il faut encore se débrouiller par soi-même pour survivre. Pour combien de temps encore ? Les supermarchés se répandent régulièrement même dans ces régions reculées où les bananes ne poussent que dans les rayons !

Ce qui était frappant aussi c’est le calme régnant dans ce hameau. Oui, c’est dimanche mais comme ce bourg est plus étendu et peuplé comparativement à Tuk et Arctic Bay, nos deux dernières escales canadiennes. Il n’y a qu’une rue principale et les rencontres sont un peu limitées. Mais quand elles ont lieu, elles sont spontanées et chaleureuses, malgré un froid à ne pas mettre un caribou dehors !

Un aéroport, un grand supermarché, une coopérative, un centre culturel, un hôtel, Pond Inlet est déjà une destination touristique à part entière en plein développement. C’est la loi du genre pour survivre ici on abandonnera petit à petit la chasse et la pêche de subsistance pour pouvoir se payer des télévisions et des aliments congelés, et le steak de narval local sera pour les fêtes ! La pêche au narval sera alors une activité réservée aux touristes…
A la suite de décennies de survie, la plupart des Inuit souhaitent aussi avoir un peu de confort, de facilité et sortir le steak du congélateur après l’avoir «pêché» au supermarché.

Après Pond Inlet, où nous ne sommes plus qu’à 2 500 kilomètres de Montréal, nous emprunterons justement le fjord éponyme pour rejoindre d’abord la Mer de Baffin et une fois traversée, le Groenland.

Tara retrouve peu à peu des latitudes plus « Sud », la partie la plus Nord de l’expédition Tara Oceans Polar Circle est désormais derrière nous.

Vincent Hilaire

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

En vue de Pond Inlet (Canada)

Après avoir quitté Arctic bay et l’Admiralty Inlet, Tara et les treize du bord font route vers Pond Inlet. Pour sortir de la baie Admiralty, après une première station scientifique consacrée aux larves de morue arctique dans un fjord proche, il a fallu traverser un bouchon de glace la nuit suivant notre départ. Tara s’est alors retrouvé dans le détroit de Lancaster (Lancaster Sound). Ce dimanche, nous sommes à quelques miles de Pond Inlet que nous atteindrons après une dernière station dans Eclipse Sound.

Eclipse Sound : Un nom qui colle comme un gant à cet endroit tant sa beauté éclipse une grande partie des merveilles que nous avions déjà vues avant. Depuis Arctic Bay, nous bénéficions toujours d’un anticyclone stable bien installé. Le soleil est tous les jours au rendez vous avec bien sûr, c’est le revers de la médaille, des températures assez froides. Le thermomètre a dégringolé ces derniers jours jusqu’à -7°C sans compter l’influence du vent, « le ressenti ».

C’est à cause de ces paramètres météorologiques que dans la première nuit qui a suivi notre départ d’Arctic Bay, nous avons du franchir deux bouchons de glace. Un vent de Nord-Ouest assez fort s’était levé ce qui a eu pour conséquence de ramener dans cet inlet* une glace jeune déjà assez dense, principalement des gros pancakes**, qui peu à peu se serraient les uns contre les autres. Un pancake géant et nous étions au milieu, tout en voyant l’eau libre à une centaine de mètres sur la gauche.

Marche avant, marche arrière il a fallu faire ronfler « Brigitte » et « Thérèse », les deux moteurs de Tara et leurs 700 chevaux pour se sortir de ce piège blanc, rendu invisible par la nuit noire. Le vent forcissait en plus et nous rentrions au fur et à mesure contre notre gré dans ce pack vers la côte, l’étau blanc semblait bien vouloir nous garder avec lui…gloups !

Mais Tara a tenu bon encore une fois, rassurant ainsi la plupart de l’équipe réveillée par le vacarme des moteurs, « on aurait dit un avion en bout de piste prêt à décoller » me confiait l’un d’entre nous !

Le lendemain, dans le Lancaster Sound, nous avons vu de nombreux icebergs échoués aux formes très sculpturales avant de rentrer dans le Navy Board Inlet, après une nuit passée au mouillage. Cette partie de notre voyage me rappelait la Patagonie et ses canaux, avec ces glaciers qui se jettent dans la mer, des mélanges de couleur bleue, marron, blanche et noire mais là pas de vert, celui de la végétation. La toundra arctique s’étend ici entre deux monts à perte de vue.

Sur notre route aussi, cet incroyable iceberg tabulaire avec cette proue ressemblant à celle d’un Titanic bleu, gelé entouré d’un ciel orangé et anthracite par endroit, du « Cinemascope » qui aurait pu être capturé par les caméras du même James Cameron.

Ce dimanche matin, Pond Inlet est là devant la proue. Le temps toujours aussi radieux et froid. La Mer de Baffin n’est plus qu’à quelques milles, et « en face », une fois que nous l’aurons traversée, le Groenland.

Ce sera pour moi encore une grande première…

Vincent Hilaire

* chenal

** pancakes de glace : Des petites plaques de glaces de quelques mètres à peine en forme de galette arrondie

Escale à Arctic Bay (Nunavut)

Depuis mardi en fin d’après-midi, Tara est au mouillage dans la baie au fond de laquelle a été construit ce hameau Inuit. L’ambiance est complètement différente de celle de notre précédente escale à Tuktoyaktuk (Territoires du Nord ouest, Canada). Les 800 habitants de « la poche » nom de ce bourg en Inuit sont beaucoup plus distants et réservés que leurs frères du Nord-Ouest, proches du Détroit de Bering.

Après un jour et demi d’escale, nous repartons jeudi matin avec comme objectif de réaliser trois stations scientifiques d’ici Pond Inlet toujours dans le Nunavut canadien, lieu de notre prochain arrêt à 200 miles nautiques environ.

Après avoir observé une superbe aurore boréale mardi soir peu de temps après notre arrivée, il n’y en avait pas eu de cette ampleur depuis 14 ans selon les habitants*, nous avons pu visiter aujourd’hui Arctic Bay. Un petit village de maisons en bois bien alignées et bien protégées par un magnifique cirque de montagnes, au fond d’une large baie.

Dès les premiers pas dans la rue principale, l’accueil était chaleureux avec régulièrement des petits signes de la main, mais l’ambiance qui se dégageait n’avait rien à voir avec celle de Tuktoyaktuk.

Nous avions l’impression d’être là dans un endroit encore plus hors du temps, plus isolé. Sans que ce soit une affaire d’ego, nous ne suscitions pas la même curiosité. Les rares Inuit qui nous abordaient en Quad ou à pied, le faisaient plutôt pour nous vendre quelque chose, du poisson ou de l’ivoire de morse, entre autres.

Un peu partout la même timidité, nos objectifs et nos questions semblaient perturber assez vite nos interlocuteurs. Puis peu à peu, après la visite du «Hamlet office»**, les Inuit d’Arctic Bay ont compris que nous n’étions pas là pour le tourisme ou la chasse à l’ours qui est pratiquée ici.

En dehors des ballades pour se dégourdir les jambes, la visite à l’école d’Arctic Bay avec la présentation scientifique de l’expédition Tara Oceans Polar Circle fut certainement le point d’orgue de cette escale. Devant un auditoire d’adolescents du hameau et sous l’œil de leurs professeurs, Emmanuel Boss actuellement ingénieur optique à bord de Tara a brossé une demi-heure durant le but de notre expédition et le raison de la présence de Tara à Arctic Bay.

Dans le quotidien tranquille de cette baie Inuit, ou l’on chasse toujours le phoque et l’ours, certains découvraient ainsi l’existence de ce plancton à l’origine de nos vies.

Vincent Hilaire

* Les aurores boréales sont provoquées par l’interaction entre les particules chargées du vent solaire et la haute atmosphère. L’activité solaire ce mardi soir était extrêmement importante.
** Hamlet office: Mairie du hameau

 

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition 

Sur la route d’Arctic Bay

Après la station scientifique qui s’est achevée hier en début de soirée dans le Lancaster Sound, Tara a repris sa route dans la nuit de lundi à mardi pour Arctic Bay, un hameau inuit canadien. Avant cette nouvelle escale, l’équipe scientifique procèdera aujourd’hui à de nouvelles mises à l’eau dans le fjord qui conduit à ce bourg de 700 habitants. L’anticyclone bien établi sur cette zone nous permet de bénéficier de conditions climatiques très agréables pour ce début du mois d’octobre, mais aussi de nuits froides. La vigilance reste donc de mise pour éviter de se faire piéger par la glace dans les jours qui viennent avec ces fjords que nous allons traverser.

Malgré un soleil généreux, la station de prélèvements dans le somptueux Lancaster Sound avait mal commencé. D’abord, certaines pompes avaient gelé dans la nuit et donc les biologistes Céline Dimier-Hugueney et Julie Poulain qui procèdent au pompage puis à la filtration de l’eau de mer les ont passées à l’eau chaude.

Ensuite, c’est lors de la remontée du Régent*, que la série noire s’est vraiment confirmée. Dans un coup de roulis, le marin qui était au treuil a glissé et n’a pu arrêter le filet dans sa course ascendante. Dans un bruit sourd et lourd, le câble au bout duquel était le Régent s’est rompu. Bilan de cet incident : la perte du filet et du scanmar**.

Sur le pont arrière, les visages accusaient le coup. Mais comme toujours à bord de Tara, le positif et l’action reprenaient le dessus. C’est là où l’on voit les belles équipes. Dans ce moment peu agréable, où heureusement il n’y avait que des pertes matérielles, le marin qui était au treuil a été soutenu moralement.

Aujourd’hui au réveil tout cela était déjà très loin, après une nuit assez mouvementée à cause d’un passage venteux, le spectacle était d’entrée au rendez-vous avec un iceberg tabulaire taillé à la serpe. Les quinze membres d’équipage étaient sur le pont et les marins à la manœuvre pour approcher sans risque Tara de ce géant d’eau douce.

Après le Lancaster Sound, c’est la baie Admiralty Inlet qui nous enchante de ses paysages avec ces chaines de montagnes enneigées qui se terminent en forme de tables. Elles défilent de chaque côté de la timonerie (poste de pilotage de Tara) comme dans un film.

Ce soir, nous serons à Arctic Bay, dont le nom originel est « la poche » en inuktitut, la langue des Inuits. Le nom d’Arctic n’est venu qu’après en 1872 quand le baleinier éponyme a accosté un jour ici. Bien après les premiers Inuits qui avaient fait un jour le chemin pour venir ici d’Asie en passant par le détroit de Bering que l’on franchissait alors à pied…

Vincent Hilaire

* Régent: Grand filet pour capturer du plancton

** Scanmar:  Appareil océanographique permettant de connaître la profondeur à laquelle se trouve l’instrument immergé

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Tara a franchi le passage du Nord-Ouest

Un peu plus d’un mois après avoir franchi le passage du Nord-Est (Russie), Tara a franchi samedi 28 septembre le passage du Nord-Ouest (Canada). L’expédition Tara Oceans Polar Circle poursuit ainsi son but de mieux connaître l’écosystème arctique, en partant à la découverte des espèces planctoniques particulièrement peu connues au pôle.

Samedi, un anticyclone extrêmement stable s’était installé sur la région nord canadienne du Nunavut, permettant à Tara de naviguer dans de parfaites conditions météo. À l’aube, Tara s’est donc engagé dans le Bras du Prince Regent dans un pack de jeune glace assez clairsemée caractéristique du début de la reformation des glaces à cette époque de l’année.

Dans la matinée, le capitaine de Tara, Loïc Vallette recevait un message radio du brise-glace Canadian Coast Guard Louis Saint Laurent l’invitant à le suivre. Ce poisson-pilote a ainsi aidé Tara à passer une barrière de 100 kilomètres en une demi-journée, recouverte à 95% de 15 centimètres de glace. Sans l’aide des canadiens, la goélette aurait mis beaucoup plus de temps, avec à la clé une nuit à slalomer dans le noir, entre les floes* de jeunes et de vieilles glaces.

Ce gain de temps fut mis à profit dès hier dimanche. Le propos de cette expédition n’étant pas de réaliser un exploit mais bien de ramener un maximum d’échantillons de bonne qualité. L’équipe scientifique se remettait au travail et profitait des conditions météo exceptionnelles pour réaliser une station scientifique de 48 heures dans le Lancaster Sound.

Les prochaines escales de l’expédition sont prévues à Arctic Bay et Pond Inlet dans le Nunavut canadien les 4 et 6 octobre prochain. Puis ce sera Ilulissat au Groenland, Québec, Saint Pierre et Miquelon et enfin un retour à Lorient début décembre.

Malgré la présence de glace plus importante que les 4 dernières années, les passages du Nord-Est et du Nord-Ouest auront bien été enchainés dans le temps imparti et en réalisant les prélèvements prévus, écartant ainsi toute hypothèse d’hivernage. Selon Jean-Claude Gascard, directeur de Recherche émérite du CNRS au laboratoire Locean à l‘Université Pierre et Marie Curie, « de manière générale, les passages du Nord-Est et du Nord-Ouest auront tendance à s’ouvrir plus tôt et se fermer plus tard, sauf anomalie saisonnière liée à la variabilité naturelle, comme cette année ».

* floes : plaques de banquise

Découvrez le plaidoyer de Tara Expéditions pour l’Arctique : cliquez ici

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Interview : “Les passages du Nord-Est et du Nord-Ouest auront tendance à s’ouvrir plus tôt et se fermer plus tard”

Depuis Tuktoyaktuk (Canada), Jean-Claude Gascard, Océanographe physicien et directeur de Recherche émérite du CNRS au laboratoire Locean à l‘Université Pierre et Marie Curie à Paris, nous a rejoint à bord de Tara. Il est l’un des concepteurs de cette expédition enchainant les deux passages, Nord-Est et Nord-Ouest en sept mois. Il nous explique scientifiquement pourquoi ce type d’expédition est aujourd’hui possible en si peu de temps. Un tour de l’Arctique pendant l’été était encore exceptionnel il n’y a qu’une vingtaine d’années.

Brise-glace canadien dans le passage du Nord Ouest. B.Régnier/Tara Expéditions

Brise-glace canadien dans le passage du Nord Ouest. B.Régnier/Tara Expéditions

- Vincent Hilaire : Pourquoi un tour de l’Océan Glacial Arctique est aujourd’hui possible pendant la saison estivale en franchissant d’abord le passage du Nord-Est puis celui du Nord-Ouest ?

- Jean-Claude Gascard : « Au moment de la débâcle estivale, le passage du Nord-Est se dégage avant celui du Nord-Ouest. La raison est que géographiquement le passage du Nord-Ouest est plus proche du pôle du froid que le passage du Nord-Est. Il fait plus froid en moyenne, à latitude et à saison comparables pendant la période de gel qui s’étend de septembre à mai, du côté du Nord-Ouest. C’est pour cela que nous avons choisi un parcours dans ce sens pour cette expédition Tara Oceans Polar Circle ».

- Vincent Hilaire : Qu’est ce que ce pôle du froid par rapport au pôle nord géographique par exemple ?

- Jean-Claude Gascard : « Le pôle du froid est centré au nord du Canada et du Groenland et il englobe à peu près tous les Territoires du Nord-Ouest canadien, avec par exemple la base civile scientifique Eureka, Resolute Bay, la base militaire Alert sur l’île d’Ellesmere entre autres. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il y a peu de villages Inuit sous ces latitudes et dans cette région de l’Arctique, il y fait trop froid. Resolute et Grise Fjord sont des villages, Eureka et Alert des bases avancées plus au Nord ».

- Vincent Hilaire : Comment évolue ce pôle du froid depuis le début des années 80 ?

- Jean-Claude Gascard : « Il est toujours situé au nord de l’île d’Ellesmere et du Canada. Il englobe donc le passage du Nord-Ouest, que ce soit dans sa route vers le nord ou vers le sud. Il se déplace donc très peu et reste localisé dans cette zone géographique. Mais l’intensité du froid, bien qu’il reste extrême, s’atténue dans cette zone de manière très sensible depuis trente ans. Pour repère, au lieu de blizzard à -30°C on a plutôt des blizzards à -20° C. On mesure cela en périodes de degré/gel/jour accumulées au cours de la période froide. Depuis les années 80, on est passé de 6 000 degrés/gel/jours de gel/ à 4 000. C’est équivalent à une perte d’un mètre d’épaisseur de glace. La glace est donc forcément moins épaisse qu’avant, même dans ce pôle du froid ».

- Vincent Hilaire : Si le pôle du froid reste malgré tout dans le Nord canadien et donc dans la zone du Nord-Ouest est ce que cela signifie que c’est le passage du Nord Est qui s’ouvrira logiquement de plus en plus tôt en été ?

- Jean-Claude Gascard : « Oui parce qu’il est éloigné de ce pôle du froid. Mais de manière générale, passages du Nord-Est et du Nord-Ouest auront tendance à s’ouvrir plus tôt et se fermer plus tard, sauf anomalie saisonnière liée à la variabilité naturelle, comme cette année d’ailleurs. Mais cela n’aura pas empêché Tara, qui n’est pas un brise glace de passer ».

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Le passage du Nord Ouest est derrière nous

Depuis 15h (heure locale) ce samedi, Tara glisse à nouveau sur des eaux libres de glace. Au petit matin, alors que les conditions météorologiques étaient bonnes comme prévu grâce à un anticyclone stable, nous nous sommes engagés le long de la presqu’île Brodeur dans un pack de glace assez clairsemé.

Deux heures plus tard, nous recevions un message radio du Canadian Cost Guard Louis Saint Laurent nous invitant à le suivre. Ce poisson pilote nous a aidé à passer cette barrière de 60 miles en une demi-journée, là où nous aurions mis peut être plus d’une journée avec à la clé une nuit à slalomer entre les floes* de jeunes et de vieilles glaces.

Debout sur le pont à 5h30 du matin j’ai profité avec Baptiste Régnier, le marin de quart, d’une de ces aubes qui vous rappelle combien la nature et la vie sont belles parfois sur cette terre. Minutes après minutes, le ciel d’abord bleu est devenu rose, puis orange et enfin jaune d’or des teintes que seule la palette d’un maître pourrait restituer. Tara n’évoluait pas encore dans le pack, mais entre des « pancakes de glace »**.  La glace se teintait peu à peu des mêmes couleurs.

Daniel Cron, chef mécanicien à la bonne humeur légendaire et communicative, Céline Dimier-Hugueney, biologiste, Lars Stemmann, chef scientifique de cette mission et moi même étions comme des enfants, émerveillés par tant de beauté. Lars me confiait ému qu’il n’avait plus vu cela depuis dix huit ans. L’époque à laquelle il avait participé à une mission au Spitzberg à bord d’Antarctica, premier nom de Tara.

C’est dans cette ambiance, où nous flottions entre magie et émerveillement, que le Canadian Coast Guard Louis Saint Laurent nous a contacté par radio. Un échange court et formel en anglais où nous apprenions que ce brise glace avait reçu l’ordre de nous escorter. Notre capitaine Loïc Vallette acquiesçait verbalement engageant Tara dans le sillage du géant à la coque rouge avec une fleur d’érable frappée sur sa cheminée blanche.
A une distance de sécurité de huit cents mètres nous progressions derrière notre éclaireur. Pendant cinquante miles, avec à tribord cette presqu’ile de Brodeur et ses montagnes enneigées. Nous avons progressé dans ce chenal d’eau libre ouvert par le Coast guard. Miles après miles, nous mesurions que nous étions en train de franchir facilement le passage du Nord Ouest derrière ce poisson pilote protecteur. Sans cette aide, il nous aurait fallu beaucoup d’énergie, de fatigue et peut-être plus pour nous frayer un chemin entre ces plaques peu épaisses mais formant quand même une belle ligne blanche à l’horizon.

A peine notre éclaireur avait il pris congé, poursuivant sa mission de sécurisation de cette zone pour le trafic maritime, que nous étions déjà passés à autre chose. En cette fin d’après-midi dans le carré de Tara, l’équipe scientifique préparait une station longue pour les deux prochains jours dans le Lancaster Sound.

Tara poursuit désormais sa route sous yankee et un moteur, et plus aucun obstacle de glace de cette taille ne devrait se dresser devant son étrave.

Le passage du Nord Est et du Nord Ouest auront bien été enchainés dans le temps imparti pour cette expédition autour de l’océan glacial arctique, écartant ainsi toute hypothèse d’hivernage ou de retour sur nos pas.

Vincent Hilaire

·      * floes : plaques de banquise
·      **  pancakes de glace : Des petites plaques de glaces de quelques mètres à peine en forme de galette arrondie

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Le point critique du passage du Nord-Ouest

Ce vendredi à 6h00 du matin (heure locale), nous nous sommes engagés avec Tara dans des conditions météorologiques très favorables dans le détroit de Bellot (Canada). Ce bras de mer naturel long d’environ 35 kilomètres, reliant le détroit de Franklin au canal du Prince-Régent était libre de glace, sans obstacle. En un peu plus de quatre heures nous l’avons traversé sans aucune difficulté, observant au passage sur les berges deux ours blancs solitaires et sur leurs gardes.

Entrée du détroit de Bellot. B.Régnier/Tara Expéditions

Entrée du détroit de Bellot. B.Régnier/Tara Expéditions

Nous attendions cet instant depuis presque une semaine, et dès cinq heures du matin, quart ou pas quart, les quinze embarqués depuis Tuktoyaktuk (Canada) étaient là, impatients.

L’entrée du Bellot se dessinait avec de chaque côté de son entrée, des falaises de roches striées et saupoudrées d’une neige bien collée aux parois. « Le même endroit où était passé Amundsen un peu plus d’un siècle avant, en 1903 » me faisait remarquer Lars Stemmann, notre chef scientifique. Et Lars de compléter, l’œil toujours aussi émerveillé et malicieux, « nous sommes aussi ici à la pointe la plus septentrionale du continent américain ».

Dès les premiers miles parcourus dans ce mini bras de mer nous ressentions toute la magie de cet endroit sous un soleil timide, mais des lumières comme seuls les pôles savent nous en faire le présent.

Loïc Vallette, notre capitaine de trente quatre ans, savourait l’instant tout en restant sur ses gardes par rapport au courant que les instructions nautiques nous disaient favorable à cette heure.

Pour commémorer cet instant de grâce et de pureté les marins ont hissé les voiles au dessus d’une eau à peine ridée par le vent. Tel un oiseau déployant ses ailes blanches, Tara qui se donnait dans ce décor des allures de « voilier traditionnel » a commencé à giter un peu aidée par ses moteurs créant ainsi un peu de vent apparent.

Sur le pneumatique mis à l’eau quelques minutes plus tôt, nous admirions et immortalisions cette scène avec le photographe Francis Latreille et la complicité de Martin Hertau, le second capitaine chargé de nous aider à cette tâche. « On n’emprunte pas tous les jours le Détroit de Bellot », disait il aussi ému que nous d’être là à cet instant, avec de telles conditions. Pêcheurs de beauté, quelle chance !

Le Détroit de Bellot dans notre sillage, après une collation réparatrice rapidement  avalée, Lars Stemmann et son équipe de six scientifiques ont décidé après en avoir parlé à Loïc Vallette de lancer une station courte avant de s’engager un peu plus dans canal du Prince-Régent qui est englacé plus au nord.

La rosette a retrouvé l’eau pour une immersion à cent mètres suivie de deux filets à plancton.

A l’heure qu’il est, nous faisons une route Nord-Est dans le canal du Prince-Régent pour rejoindre le flanc ouest de la presqu’île Brodeur. Selon les dernières cartes de glaces reçues, il y aurait un couloir d’eau libre potentiel en longeant cette presqu’île à cet endroit pour déboucher après dans le Lancaster Sound. Les conditions météo sont toujours stables et donc l’aventure possible, mais Tara qui n’est pas un brise-glace réussira-t-elle à se frayer un chemin dans des glaces qui sur quelques miles couvrent 9/10èmes de la surface de l’eau ?

C’est le second moment de vérité de cette expédition Tara Oceans Polar Circle. Passera ou ne passera pas le passage du Nord-Ouest ? Loïc Vallette a relancé les moteurs à fond pour tenter le coup comme toujours avec un optimisme réaliste, les dés sont jetés…

Vincent Hilaire

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

La traversée du Nunavut

Notre sprint vers le détroit de Bellot continue. Tara file toujours à huit nœuds pour arriver dans les plus brefs délais à ce premier point clé du Passage du Nord Ouest. Sur le front de la glace, la situation est plutôt stable ce mercredi, et nous encourage à poursuivre cette option de rallier au plus vite ce détroit, avant de longer par son flanc ouest la presqu’ile Brodeur.

Les journées et les nuits s’enchaînent au moteur, sans arrêt pour échantillonner le plancton. Cela n’empêche pas l’équipe scientifique emmenée par Lars Stemmann, le chef actuel, d’effectuer des mini stations dans le laboratoire sec (à l’intérieur du bateau) où arrive de l’eau de mer pompée en permanence sous la coque de Tara. Cela complète toutes les données biologiques, physico-chimiques, océanographiques et d’imagerie qui sont enregistrées tout au long de cette course par les instruments embarqués.

Ce matin, Loïc Vallette, notre capitaine nous a livré dans le carré les dernières infos dont il disposait, notamment en matière de météorologie pour les jours à venir. Les nouvelles sont bonnes et laissent beaucoup plus de place à l’espoir qu’il y a quelques jours.

Les températures restent assez clémentes pour l’instant, ralentissant la formation de jeune glace supplémentaire. D’autre part, il n’y aurait pas de coup de vent dans les jours à venir, même plutôt des conditions assez calmes, l’anticyclone semble bien installé dans cette zone. Ce qui signifie que le mince couloir de dégagement le long de la presqu’ile Brodeur, offrirait une navigation sans houle au milieu des glaçons, facilitant aussi la veille au radar.

Tout cela reste bien sûr la théorie du moment, en Arctique les changements peuvent être rapides et quelquefois violents. Donc prudence et patience surtout, l’une des vertus majeures que nous rappelle l’Arctique à chaque voyage dans ces contrées isolées et sauvages.

Cette nuit pendant notre quart, nous avons croisé avec le marin François Aurat, un autre navire faisant route en sens inverse vers « Tuk » (Canada). Un échange cordial teinté d’accent canadien avec l’homme de quart de ce cargo chargé d’approvisionner plusieurs des rares petits hameaux canadiens du passage du Nord-Ouest. Après quelques infos pratiques sur l’état des glaces, la conversation s’est achevée par un « attention à vous autres ! ».

Après les territoires du Nord Ouest, nous avons fait notre entrée dans une autre région canadienne, celle du Nunavut. Nunavut qui veut dire « notre terre » en Inuktitut, la langue Inuit parlée ici en dehors du français, de l’anglais et du « franglais ».  La population de cette région dont la capitale est Iqaluit était de 31.556 habitants en 2009, soit 0,02 habitants au kilomètre carré.

Nous traversons donc un désert immense, et les rares paysages souvent de toundra que nous apercevons de temps à autre, nous confirment qu’il n’y a pas grand monde dans le quartier !

Vincent Hilaire

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

L’Express pour Bellot

Depuis notre départ de Tuktoyaktuk (Canada), alors que nous sommes en train de quitter le Golfe d’Amundsen, Tara file à huit nœuds au moteur en direction du Détroit de Bellot, point stratégique du passage du Nord-Ouest. L’aspect scientifique de l’expédition Tara Oceans Polar Circle ne s’arrête pas pour autant, la coque de la goélette est truffée de capteurs qui enregistrent en permanence une foule de données physico-chimiques, climatiques, océanographiques et biologiques.

A cette vitesse là et sans rencontrer sur notre route des glaçons, Tara devait atteindre le détroit de Bellot vendredi prochain dans la soirée. Depuis notre départ de « Tuk », c’est une course contre la montre qui s’est engagée avant la fermeture potentielle de ce bras de mer naturel. Il représente notre seule chance de pouvoir rejoindre le Lancaster Sound puis la Mer de Baffin et donc le Groenland.

A bord en l’absence d’arrêt en mer pour faire des stations d’échantillonnage chacun fourbit ses armes, répare, entretient, en un mot se prépare. Il ne faudra pas rater les rares fenêtres de tir que nous pourrons avoir pour accomplir notre mission scientifique : ajouter cette partie ouest de l’Océan Arctique à l’inventaire des espèces planctoniques réalisé pendant Tara Oceans.

Les dernières cartes de glaces confirment l’abondance de floes* cette année, beaucoup plus prolifique que l’année dernière. Il ne s’agit que d’une glace jeune d’une quinzaine de centimètres d’épaisseur, mais qui recouvrirait déjà par endroit 9/10ème de la surface de l’eau. Autre facteur aggravant dans la zone du détroit de Bellot, les températures seraient déjà négatives donc la glace tient et s’épaissit forcément puisque l’eau de mer gèle à partir de -1,8°C.

Difficile de dire ce qui va se passer dans cinq jours maintenant, les quinze du bord y croient dur comme fer, mais c’est la nature qui décidera. Un suspens qui est bien vécu à bord puisque chacun a conscience des limites de notre capacité à changer le cours des choses. Personne ne peut dire en tout cas quelle sera notre prochaine escale ? Arctic Bay ou rebrousser chemin vers Tuktoyaktuk ou encore un autre lieu. C’est le passage qui fait sa loi et a notre route entre ses mains.

Ce soir, nous aurons quitté définitivement le Golfe d’Amundsen dont nous n’aurons pas vu le moindre bout de côte. Après un généreux soleil le lendemain de notre départ, nous naviguons désormais souvent dans un brouillard à couper au couteau et sous la neige. La mer est belle pour l’instant alors que le golfe du Couronnement s’ouvre devant nous.

Avec lui peut-être la possibilité enfin d’admirer un peu de ce mythique passage du Nord-Ouest puisque nous passerons ce soir à quatre miles de sa côte sud.

Vincent Hilaire

* Floe : Une plaque de banquise

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

L’heure de vérité pour le Passage du Nord Ouest

Alors que nous venons de quitter ce charmant petit village de « Tuk » (Tuktoyaktuk au Canada) et ses chaleureux habitants pour la plupart Inuit, la réalité nous replonge brutalement ce matin dans le pari que représente l’expédition Tara Oceans Polar Circle. Les nouvelles cartes de glaces reçues ce samedi ne sont pas très bonnes pour nous. Les mines de Loïc Vallette et de Lars Stemmann, capitaine et chef scientifique de cette nouvelle étape qui doit nous conduire de Tuk à Arctic Bay (Canada), accusaient un peu le coup ce matin. Mais comme toujours à bord de Tara, on en a vu d’autres, l’optimisme reste de mise.

Un beau soleil matinal et presque 5° C, ce samedi commençait bien. Tout le monde s’était bien reposé et ceux qui étaient de quart la nuit passée faisait surface en douceur. Le réveil était sûrement plus dur pour ceux qui accusaient encore un petit « jet lag », suite à ces quarante heures d’avion pour rejoindre « Tuk ».

Cette nuit après avoir quitté son mouillage, Tara a fait route vers le Nord puis l’Est et se trouve actuellement quasiment à l’entrée du Golfe d’Amundsen. A l’entrée du mythique Passage du Nord Ouest que l’aventurier norvégien fut le premier à traverser par la mer entre 1903 et 1906. Tara et son équipage n’ont que sept petits mois pour accomplir le tour de tout l’Arctique.

C’est un moment clé aussi, puisque nous entrons dans le second passage de cette circumnavigation arctique, un pari qui se révèle de plus en plus complexe puisque cette année la fonte des glaces ne battra pas de nouveaux records c’est désormais certain.

Mais qui ne tente rien n’a rien. Les passionnés de l’Arctique ont appris dans chacune de leurs aventures cette humilité, quelquefois à leurs dépends.

Pour résumé, nous sommes actuellement dans le « wait and see » qui est le propre de toute expédition polaire et nous ne savons pas à quelle sauce l’Arctique va nous manger dans deux ou trois jours. Ce qui est clair et a été simplement dit par Loïc au briefing de ce matin dans le carré, « c’est que nous faisons route au plus vite vers le Bellot Strait sans station science pour l’instant », c’est notre seule chance de rejoindre le Groenland. « Tout en gardant la possibilité de rebrousser chemin » complétait après Lars.

Ce détroit naturel de Bellot est une curiosité à lui tout seul. Il offre par 71°59’ Nord un passage entre la péninsule de Boothia et l’île Sommerset dans l’archipel arctique canadien, qui forme une grande partie du passage du Nord Ouest. Il est long d’environ 35 kilomètres, avec sur sa partie ouest une largeur d’à peine 1 ou 2 kilomètres par endroit. Les rives de ce détroit, qui tire son nom du lieutenant de vaisseau français Joseph-René Bellot, sont abruptes et s’élèvent jusqu’à 450 mètres au nord et 750 mètres au sud.

Bellot Strait, en anglais, est donc un grand canal de Corinthe naturel, mais il y a un seul problème. Cette année contrairement à l’année dernière, il est déjà englacé en partie avec des plaques de glaces jeunes et, avec des courants à huit nœuds en fonction des marnages, il constitue à ce jour notre seul couloir de sortie du dédale du Nord Ouest. En plus, à partir de la mi-septembre, la tendance est plutôt au retour du froid.

Après le cap Tchelyouskine en Russie, le Détroit de Bellot est le second passage à niveau de cette expédition.

Vincent Hilaire

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

“Chaque heure compte” par Loïc Vallette, capitaine de Tara

Depuis le passage du Cap Tcheliouskine en Russie et son dédale de glaçons, je pense au compte à rebours qui s’égrène, au temps qui passe, à la nuit qui revient et à l’hiver qui arrive. Devant nous, il y a le deuxième passage clé de notre voyage, le passage du Nord Ouest du côté canadien, un passage à niveau qui va commencer à se refermer alors que nous quitterons Tuktoyaktuk.

Le temps n’est pas incompressible et il aura fallu prendre sur soi pour s’adapter au rythme de notre expédition scientifique. Il a fallu s’arrêter pour prélever du plancton, s’arrêter en Russie pour faire la sortie administrative du pays et encore s’arrêter ici à Tuktoyaktuk pour faire notre entrée au Canada.

Ce soir nous appareillerons aussitôt nos derniers équipiers embarqués. Notre pari d’allier recherche scientifique et tour de l’arctique en un même été trouvera son épilogue dans une semaine. Suspendus aux cartes de glace, à la chute de la température et aux coups de vent, nous nous retrouverons aux portes de Bellot Straight, mince corridor de 13 milles nautiques de long pour 1 km de large au plus étroit. Ce détroit déjà emprunté par Amundsen il y a plus d’un siècle, est notre seule porte de sortie…

Ici à “Tuk”, les habitants révisent leurs motoneiges comme pour nous rappeler que bientôt ils circuleront sur la glace, là ou aujourd’hui nous naviguons en Zodiac.
L’accueil dans ce petit village de 1 000 habitants a été très chaleureux et nous serions bien restés quelques jours de plus pour mieux rencontrer les habitants.
Mais chaque heure compte et ce soir nous lèverons l’ancre avec la sensation de déjà être en retard…

Loïc Vallette, Capitaine de Tara

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Welcome à Tuktoyaktuk !

Depuis mercredi soir Tara est au mouillage devant ce village Inuit des Territoires du Nord-Ouest, au Canada. Le Canada deuxième plus grand pays du monde par sa superficie tire d’ailleurs son nom du mot huron « Kanata » qui signifie village. Les 870 habitants de ce paisible hameau, cet endroit du bout du monde, sont tous plus gentils les uns que les autres. Cette entrée en terre Inuit est pleine de promesses.

L’arrivée de nuit à «Tuk », comme on dit ici, était pleine de poésie et a enthousiasmée tout l’équipage. Non seulement parce qu’après dix jours de mer toute escale est la bienvenue, mais aussi parce que certains parents du bord avaient très envie de revoir leurs enfants.

Petit à petit, le village de maisons de bois s’est dessiné devant nous dans une nuit déjà bien tombée. Je ne sais si c’était psychologique ou réel, mais nous sentions des parfums de cuisine très agréables qui ne sortaient pas de la nôtre. Même la couleur sodium des lampadaires était aussi jolie et pas agressive. Quelques coques étaient échouées sur la grève, des bateaux en métal pour la pêche. Une impression générale de douceur et de calme était palpable.

Le jour s’est levé sur cette même sensation. Au milieu de maisons multicolores, les habitants du village qui marchaient ou passaient au volant de leur « pick-up » étaient disponibles, souriants, gentils. Ils nous envoyaient souvent un petit signe amical de la main quand ils n’avaient pas le temps de s’arrêter.

Que ce soit pour les formalités d’entrée sur le sol canadien, les courses au supermarché pour l’avitaillement du bord, ou des échanges simples sur la vie ici au quotidien, tout était facile. La plupart des Inuits croisés étaient tous très curieux et intrigués par Tara. La plupart de ces 800 habitants sont des Inuit et les quelques canadiens en poste le sont dans la gendarmerie royale, les commerces ou l’enseignement entre autres.

Tuktoyaktuk qui signifierait en inuit « l’endroit du caribou » est un havre de paix dont nous profitons dans des conditions assez douces avec des températures positives de + 4° C pour cette fin d’été.

Le seul moyen de se rendre à Tuk pendant cette saison est l’avion ou le bateau, comme à Pevek, sa voisine russe de l’autre côté du détroit de Bering et de la Mer des Tchouktches. Il n’y a qu’en hiver ou on peut se rendre à Tuk, qui s’appelait autrefois « Port Brabant » en voiture, lorsque le fleuve Mackenzie est gelé.
C’est par avion qu’est arrivée la relève des marins et des scientifiques avec quelquefois deux jours de vol suivant la provenance.

Nous quittons Tuk ce vendredi soir, pour nous qui avons encore six heures de retard par rapport à l’heure de Paris.

Devant nous se dresse le passage du Nord Ouest et son dédale de canaux et cette grande interrogation : Est ce que la porte de sortie de ce second passage de l’expédition vers la mer de Baffin et le Groenland restera ouverte suffisamment longtemps pour nous ?
Les glaces  ne nous laissent que peu de temps et de place, il ne faudra pas rater cette fenêtre.

Vincent Hilaire

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Ni eldorado ni sanctuaire : vers une gestion durable de l’Arctique

PLAIDOYER DE TARA EXPEDITIONS POUR L’ARCTIQUE

Tara réalise actuellement une circumnavigation de l’Océan Arctique dans un but scientifique. Le bateau a passé le passage du Nord-Est fin août, il est maintenant sur le point de franchir le passage du Nord-Ouest. Cette année, la carte des glaces en Arctique indique que la fonte de la banquise n’est pas aussi importante que le record observé lors de l’été 2012 ce qui, cependant, ne remet en aucun cas en cause la tendance au réchauffement observée ces dernières années. En effet, les sept plus importants minima de glace en Arctique ont eu lieu ces sept dernières années. Après trois mois passés dans les hautes latitudes c’est l’occasion pour Tara Expéditions de prononcer un plaidoyer pour l’Arctique.

Pourquoi l’expédition Tara Oceans Polar Circle ?

D’abord, parce que Tara est une goélette « polaire » et que Tara Expéditions possède un savoir-faire rare dans ce domaine. Mais au-delà de la passion de l’aventure et de l’Arctique, Tara Oceans Polar Circle est une expédition scientifique qui vient compléter la collecte d’échantillons des écosystèmes marins réalisés entre 2009 et 2012 lors de l’expédition Tara Oceans. Ce travail de recherche en Arctique qu’il est important de réaliser maintenant permettra aussi de comprendre l’adaptation spécifique de cet écosystème, essentiel dans une région en plein changement. Tara navigue donc en ce moment en quête de connaissance et de science, mais aussi grâce la passion de personnes engagées pour que l’Arctique soit considéré autrement qu’un paradis touristique « exotique », un passage obligé de cargos ou encore un nouvel eldorado pétrolier.

Plus ça fond, plus on fonce…

L’Arctique est un des derniers grands espaces naturels préservés de la planète, un écosystème fragile et unique abritant une biodiversité aussi riche qu’inconnue. Avec le développement industriel, la croissance économique et la pression des activités humaines, les changements climatiques modifient la région à une rapidité vertigineuse. Parmi ces changements, il y a la fonte brutale de la glace d’été, l’acidification de l’Océan Arctique, le dégel du pergélisol en Sibérie et les menaces sur les espèces endémiques comme l’ours blanc de Sibérie. Ces phénomènes ont des conséquences sur la vie des 5 millions de personnes vivants dans le cercle arctique mais aussi dans le monde entier, et demandent une réponse globale et urgente. Nous pouvons avancer en conciliant préservation, innovation et développement.

Malgré les progrès de la science et de la navigation polaire, les coûts logistiques de la recherche dans le Grand Nord restent très élevés. L’effort de recherche est par conséquent bien faible face à l’appétit des acteurs engagés pour exploiter les réserves de gaz et de pétrole de la région…

Des richesses biologiques encore très peu étudiées

Il est important de rappeler l’importance de la biodiversité arctique dans la pompe à carbone globale, et le grand besoin de recherche pour apporter le maximum d’éléments aux prises de décisions futures. Au-delà du mirage d’un nouvel eldorado pétrolier, l’Arctique est un écosystème méconnu, qui peut contenir des nouvelles ressources biologiques pour répondre aux défis d’un monde en profonde mutation. La biodiversité du plancton polaire pourrait aider à produire de l’énergie, à trouver des applications pour la médecine et pour l’industrie. Les diatomées (plancton), par exemple, produisent leur squelette de verre dans ces eaux très froides, alors que nous en sommes incapables sans des fours énergivores à haute température…

L’expédition Tara Oceans Polar Circle s’inscrit dans l’effort de recherche international pour mieux connaître la région et utiliser ses richesses de façon durable. Le projet rassemble des acteurs civils et scientifiques de plusieurs pays, qui croient à une gestion partagée et raisonnée de ces richesses. Au cours de son périple, Tara Oceans Polar Circle aura traversé 12 des 13 zones de haute importance écologique et biologique arctique définies selon les critères établis par l’ONU. Les données sur le plancton permettront de compléter les études menées actuellement pour définir les zones de riche biodiversité, en prenant en compte le plancton comme indicateur de santé globale des océans.

Les coûts invisibles de l’Arctique

L’analyse des coûts cachés du changement climatique en Arctique montre qu’aucun investissement ne sera durable s’il ne prend en compte les facteurs écologiques. Le dégel du pergélisol en Sibérie, par exemple, peut dégager tellement de méthane que le « coût » de ce phénomène est estimé à 60 000 milliards de dollars.[1] Cet immense « puits » de méthane peut en effet avoir des conséquences imprévisibles pour le climat global. Ce gaz ayant une contribution à l’effet de serre 22 fois plus puissante que le C02.

Les recherches menées par des institutions françaises en pointe sur la question de l’acidification de l’océan[2] montrent que l’Arctique, où les eaux froides absorbent d’avantage le gaz carbonique que les régions tropicales et tempérées, est particulièrement touché par le phénomène.

Cette année, la carte des glaces en Arctique indique que la fonte de la banquise ne sera pas aussi importante que le record observé lors de l’été 2012. C’est certes une « bonne » nouvelle, mais qui en aucun cas ne remet en cause la tendance au réchauffement observée depuis 1981. De nouvelles prévisions scientifiques sont attendues à partir de fin septembre, quand le GIEC[3] publiera la première partie de son nouveau rapport.

L’instauration de politiques de gestion durable des richesses minérales et biologiques en Arctique est un défi pour préserver la région. Différemment de l’Antarctique, l’Arctique n’a pas de statut international géré au sein de l’ONU. Créé dans l’objectif de protéger ses propres intérêts dans la région, le Conseil Arctique[4] – formé par ses huit états riverains – avance au pas sur les enjeux de gestion durable et de préservation, et s’oppose aux demandes de sanctuarisation totale portées par les organisations écologiques. D’où le besoin d’une entente vers une gestion raisonnée des ressources, via des accords négociés, et la création de zones protégées (Aires Marines Protégés) pour sauvegarder à minima les zones sensibles d’un point de vue biologique et écologique.

Tara Expéditions appelle les décideurs avec la société civile à ce que des actions soient enclenchées pour l’Arctique, comme le respect des règles de protection de l’environnement dans le cadre de l’exploitation des ressources naturelles ; Un accès facilité pour les programmes de recherche en Arctique ; La mise en place de nouvelles normes internationales pour le transport maritime en Arctique ; La mise en place d’une réglementation de la pêche dans l’Arctique, actuellement en pleine expansion ; Une réglementation plus stricte du tourisme en Arctique ; L’établissement d’un réseau d’aires marines protégés pour les zones d’importance écologique ; L’élargissement du Conseil Arctique.

Combien de temps faudra-t-il attendre pour voir ces mesures sur la table de négociations ? La seule certitude est que, face à la rapidité des changements en cours, l’urgence écologique doit aller de pair avec l’urgence économique.

[1] Nature – Gail Whiteman, Erasmus University, Netherlands; and Chris Hope and Peter Wadhams ,University of Cambridge
[2] Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (LSCE/IPSL: CEA – CNRS)
Laboratoire d’océanographie et du climat : expérimentations et analyses numériques (LOCEAN/IPSL : CNRS – IRD – MNHN – Université Paris 6)
[3] Groupe Intergouvernemental d’experts sur le Climat
[4] Le Conseil Arctique a été créé en 1996 et est formé par huit membres permanents : Etats-Unis, Canada, Russie, Danemark, Norvège, Islande, Finlande et Suède.

Cliquez ici pour découvrir la nouvelle application Tara pour iPad

Rencontre avec le seigneur de l’Arctique

Aujourd’hui, alors que se déroulait une station de prélèvements dans les glaces, entre Pevek (Russie) et Tutkoyaktuk (Canada), nous l’avons croisé à nouveau. Un ours blanc solitaire nous a rejoint sur une plaque de banquise proche de notre lieu de station d’échantillonnage du jour, en Mer de Beaufort par 71° Nord.

La rosette venait d’être immergée pour une plongée à mille mètres. Soudain François Aurat, l’un des marins du bord passionné par la photographie, s’est exclamé après avoir vérifié plusieurs fois avec des jumelles, « un ours vient vers nous en nageant ».

Ceux qui n’étaient pas pris par l’immersion de l’instrument ont pu admirer la progression aquatique du plus grand prédateur terrestre de notre planète. Réputé pour sa rapidité de déplacement sur la glace, l’ours n’en est pas moins un très bon nageur, c’est ce que pouvait constater de visu un grand nombre d’entre nous.

« Il nage peut-être depuis plusieurs miles… » faisait remarquer notre second capitaine Martin Hertau, fort de son expérience arctique acquise pendant plusieurs saisons au Spitzberg (Norvège). « L’ours peut se déplacer ainsi en pleine eau pendant deux cent miles quelquefois » complétait Martin.

A voir les difficultés que ce mâle solitaire rencontrait pour s’extraire de l’eau glacée, il semblait effectivement avoir nagé longtemps. Au prix d’un dernier effort intense, l’ours arrachait ses centaines de kilos et sa fourrure gorgée d’eau à la Mer de Beaufort. Une plaque de glace lui offrait un refuge semble t-il salutaire, tant il semblait fourbu. Une fois sur ses quatre pattes, jetant de temps en temps un regard vers Tara, il se secouait pendant plusieurs secondes puis s’aventurait sur son nouveau domaine, un havre de repos autant qu’un nouveau terrain de chasse potentiel, en effet un phoque tournait autour des plaques de glace.

Mais finalement, la fatigue paraissant plus forte que tout, après avoir encore reniflé dans notre direction et baillé plusieurs fois aux corneilles, il s’allongeait sur le ventre puis sur le dos, les quatre fers en l’air.

Difficile de voir dans ces moments chez ce mammifère, autre chose qu’un attendrissant nounours dans sa belle fourrure d’un blanc un peu jaune. Il est pourtant ici comme le lion dans les savanes africaines, le prédateur parfait.

Puis presque abrité de nos regards, l’ours s’est assoupi, contrôlant de temps à autre notre positon. Vue la maigreur de ce jeune mâle, tout porte à croire qu’il ne s’était pas nourri depuis plusieurs jours.

Je n’avais pas revu d’ours blanc depuis ma participation à l’expédition Tara Arctic en 2007-2008. A deux jours de mer de notre arrivée à Tuktoyaktuk (Canada), la Mer de Beaufort nous a offert un cadeau unique, juste avant de pénétrer dans les eaux canadiennes.

Vincent Hilaire

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Calme plat en Mer de Beaufort

Tara et les quinze membres de l’équipage actuel de l’expédition Tara Oceans Polar Circle viennent de faire leur entrée en Mer de Beaufort sur une mer d’huile avec une très légère houle. Nous avons quitté par la même occasion les eaux internationales pour pénétrer dans la zone économique exclusive maritime américaine.

Lorsque Emmanuel Boss, le chef scientifique de cette mission entre Pevek (Russie) et Tuktoyaktuk (Canada) a surgi dans le carré de Tara avec un sourire aux lèvres, encore plus rayonnant que d’habitude, nous savions qu’il avait reçu par courriel une bonne nouvelle. « Nous pouvons pêcher dans les eaux américaines, car notre activité ne génère aucun bénéfice économique ! ». Depuis quelques jours, il attendait avec impatience cette réponse de Washington pour savoir si nous pourrions échantillonner dans cette zone située entre 12 et 200 miles nautiques* des côtes de l’Alaska.

Tara continue sa route à l’Est. Après la station longue d’hier dans les glaces, la quatrième de ce type depuis le début de l’expédition. Hier donc les six membres de la « team » scientifique ont travaillé au milieu des glaces et sous le regard lointain de quelques morses lascifs. Bénéficiant une bonne partie de la journée d’un généreux soleil qui dégivrait petit à petit le pont, ils ont exploré une dernière fois pour cette expédition les eaux de cette mer des Tchouktches. Deux profondeurs d’échantillonnage étaient au programme, la surface et la zone des 40 mètres, à la DCM **, le tout en lisière de la banquise.
Les premiers échantillons révélaient une vie planctonique riche, avec beaucoup d’algues. Des Nichtia, ces diatomées très longues et très fines remontaient en quantité dans les collecteurs, mais aussi ces créations du vivant qui portent si bien leurs noms, les Anges de mer. Des anges qui planent avec grâce dans le ciel liquide de cet océan glacial arctique.

Notre prochain objectif scientifique est de sonder les eaux de le Mer de Beaufort et pourquoi pas celles du Barrow Canyon, au large de la célèbre Pointe Barrow. Les couches profondes de cette « petite » mer de 450.000 km2 proviennent de l’Atlantique nord et intéressent donc particulièrement nos scientifiques à terre. Cette nouvelle station d’une journée devrait avoir lieu dans 48h.

Avec cette entrée dans la Mer de Beaufort, nous faisons un pas de plus vers le Passage du Nord-Ouest puisqu’elle donne à l’Est sur le golfe d’Amundsen, la porte d’entrée Ouest de ce labyrinthe.

Vincent Hilaire

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

• •    De 22 à 370 kilomètres environ
• •    **DCM (Deep chlorophyl maximum) : Profondeur à laquelle le taux de chlorophylle est au maximum

La « date line » au large de Wrangel

L’expédition Tara Oceans Polar Circle a passé hier la fameuse « date line » comme disent nos amis anglophones. La ligne imaginaire, conventionnelle et indispensable qui nous permet de vivre les uns et les autres sur cette planète avec la même unité de mesure du temps, où que nous nous trouvions. Chacun sait que les journées font vingt-quatre heures, ainsi lorsque l’on passe cette ligne un jour on recommence le jour d’avant, magique !

Aujourd’hui c’est aussi hier et hier nous nous disions que demain serait aujourd’hui ! On dirait le début d’un sketch du regretté Raymond Devos. Jusqu’à présent, je connaissais le mot compte double au scrabble, mais pas le jour compte double…

Lundi à minuit précise, heure de Tara, nous avons changé de fuseau horaire. Alors que nous étions à TU* + 12, soit dix heures en avance sur l’heure de Paris, nous sommes passés à TU – 11 soit onze heures après Paris. Ce miracle, cette ligne à remonter le temps nous l’avons franchie bien sûr en un instant. Lorsque le GPS est arrivé à 180° Est, il a brusquement recommencé à re-décompter les minutes dans l’autres sens, 179°59’ Ouest… 179°58’ Ouest…

En une micro-seconde, nous étions à l’ouest et recommencions un nouveau lundi. Passer à l’ouest de cette manière, beaucoup en ont certainement rêvé un jour, pour le lundi ça reste à voir.
C’est d’ailleurs comme cela que Phileas Fogg, le célèbre héros de Jules Verne réussissait à boucler son fameux livre Tour du monde en 80 jours, en repassant cette « ligne du jour » recapitalisant ainsi cette précieuse unité qui scellait son succès, la réussite de ce pari fou.

Ce miracle temporel fruit du génie des hommes, s’est déroulé à quelques miles à peine de l’île de Wrangel ** qui sépare la Mer de Sibérie orientale et la Mer des Tchouktches. Plongée dans un brouillard épais, nous n’avons jamais aperçu ce joyau de la biodiversité classé au patrimoine mondial par l’UNESCO depuis 2004. L’île de Wrangel est le lieu où auraient survécu les derniers mammouths laineux, et jouit du plus haut niveau de biodiversité dans le haut arctique. Cent mille morses du Pacifique s’y rassemblent également.

Car nous sommes à seulement 600 kilomètres de cet océan géant, le plus grand de tous et donc aussi à quelques miles du détroit de Béring. A l’époque de la dernière ère glaciaire il y a environ 20.000 ans,  les premiers hommes venus d’Asie sont passés ici aussi d’Est en Ouest mais à pieds, le niveau de la mer était alors suffisamment bas. C’est là où Tara navigue aujourd’hui.

Dimanche dernier, la nouvelle équipe scientifique a échantillonné pour une dernière fois les eaux russes, mais personne ne sait quand et où aura lieu la prochaine station de cette étape de l’expédition qui s’achèvera à Tuktoyaktuk, au Canada.
La glace est très présente en cette fin d’été dans cette région de l’Arctique, et nous ne devons pas perdre de vue le passage du Nord-Ouest, sous peine de rester bloquer dans son piège blanc.

Vincent Hilaire

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

·      *TU : Temps Universel
·      **Livre sur Wrangel : Ada Blackjack de Jennifer Niven édité chez Paulsen.

Départ de Pevek avec deux invités surprise

Comme prévu dans le planning de l’expédition Tara Oceans Polar Circle, nous avons quitté samedi matin, après les formalités administratives de sortie du territoire russe, le port de Pevek.
L’équipe scientifique a été en grande partie renouvelée, seuls la plupart des marins de l’étape précédente entamée à Doudinka sont encore à bord.
Au lieu de partir à treize, nous avons reçu deux renforts imprévus avec l’arrivée de Sébastien Roubinet et Vincent Berthet. Ces deux aventuriers partis pour traverser l’Océan Arctique sur leur catamaran en carbone, 
capable de glisser aussi sur la glace, ont du renoncer à leur incroyable défi.

Sébastien Roubinet et Vincent Berthet étaient partis il y a deux mois de Barrow en Alaska pour tenter de rallier à bord de Babouchka, ce petit esquif de six mètres, les îles Spitzberg en Norvège, autrement dit l’Océan Arctique en diagonale. Mais un vent et une dérive de face quasi permanents et un retour du gel en avance pour la saison, les ont conduit à renoncer à ce pari. Il y a quelques jours ils déclenchaient leur balise de détresse et ont été recueillis ensuite en plein pack de glace à environ 800 miles de Pevek par l’Admiral Makarov, le plus puissant des brises glaces russes non nucléaires.

N’ayant pas prévu cette escale forcée en Tchoukotka (Russie) et sans autorisation d’entrée sur le sol russe, il a été décidé que Tara servirait de refuge à ces deux aventuriers. Sébastien et Vincent, qui ont du laisser à regrets leur Babouchka à Pevek, font désormais partie de l’équipage depuis hier. Sébastien Roubinet avait d’ailleurs déjà embarqué à bord de Tara en 2004 direction le Groenland quelques mois après le rachat du bateau par Étienne Bourgois et agnès b.

Comme toujours ce départ était très émouvant entre les équipiers sortants sur le quai en attente de leur vol de retour et ceux du bord. L’équipage après la relève contenant encore des membres de la précédente étape vécue entre Doudinka et Pevek avec ce délicat passage du Nord-Est, forcément certains cœurs étaient un peu gros.
Le ciel apportait lui un peu de clémence avec encore un généreux soleil et des températures douces pour cet endroit du monde.
Lentement, Tara a quitté le grand quai de déchargement du port de Pevek, en pleine danse des grandes grues multicolores employées à décharger un cargo russe. Loïc Vallette, notre capitaine, ne cachait pas sa joie de repartir et faisait retentir plusieurs fois la corne de brume pour saluer ceux laissés sur ces quais. Et avant de prendre un peu plus le large, nous avons longé le flanc tribord de l’Admiral Makarov qui avait pris en charge après leur abandon nos deux invités surprises.

Tara fait maintenant route depuis hier dans le corridor maritime de 200 miles de long et 40 miles de large qui nous est imposé jusqu’à la sortie des eaux russes. Une première station de prélèvements pourrait avoir lieu dimanche après-midi puisque nous en avons la possibilité jusqu’au 9 septembre, minuit.
A condition que les océanographes à terre confirment bien à Emmanuel Boss, notre chef scientifique à bord, qu’il s’agit bien des eaux du Pacifique qui rentrent par Béring. Car les eaux côtières russes ont déjà été échantillonnées juste avant l’arrivée à Pevek.

Vincent Hilaire

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Retrouvailles du bout du monde

Au milieu d’un paysage vallonné et enneigé se dressent des bâtiments colorés et une usine crachant une fumée grise qui semble avoir inondé le ciel. Pas de doute, nous arrivons bien à Pevek. Sur le quai, des têtes familières en attestent. La relève est là ! Le sourire aux lèvres. Il est huit heures du matin, le soleil tente de percer la nappe nuageuse qui caresse la pointe des grues du port de Pevek, libérant au passage quelques flocons de neige. On se croirait presque dans une boule souvenir, la neige saupoudre la ville de Pevek et brutalement s’arrête. Sur Tara et sur le quai, chacun gesticule pour se saluer, tous impatients de vivre, enfin, ces retrouvailles du bout du monde…

Il faut l’avouer, après une semaine d’attente à l’entrée du détroit de Vilkitsky, la perspective de ne jamais voir Pevek nous avait traversé l’esprit. Alors à la vue de ces collines rougeoyantes, de ces blocs soviétiques, voire même, comble de l’ironie, du portrait de Lénine sur une des façades du port, je me sens rassurée. La route maritime du Nord-Est est presque achevée. Une première victoire ! La seconde étape aura lieu en territoire canadien, il faudra franchir le passage du Nord-Ouest, éviter les glaces, affronter le froid, faire face à la nuit noire… Mais n’y pensons pas encore, l’Arctique nous a appris à savourer le moment présent. Alors que nos collègues, nos amis sont là sur le quai, prêts à réceptionner les amarres de Tara, le Lady Dana 44, ce voilier polonais qui a franchi à nos côtés le Cap Tchelyouskine, fait des ronds dans l’eau comme pour célébrer cette arrivée dans l’extrême Nord-Est de la Sibérie. A cet instant précis, je prends conscience du chemin parcouru, des difficultés surmontées pour arriver jusqu’ici. La relève nous accueille presque en héros. Les marins le méritent, ils le sont à mes yeux, tout comme ces hommes, ces sept Polonais, sur ce voilier de quatorze mètres de long qui se sont lancés en tête dans le détroit de Vilkitsky. L’émotion submerge le pont de Tara. Les amarres sont lancées. S’entame alors une longue valse d’embrassades. Et la télévision russe est là, immortalisant ces retrouvailles du bout du monde.

En un clin d’œil, le carré de Tara est noyé dans un brouhaha. Instant de détente, avant que les choses sérieuses ne démarrent. Cette dernière escale sur le territoire russe est courte. Deux journées seulement. Quarante-huit heures pour passer le relais. Les protocoles, les pannes, les conseils, les astuces. Nous retrouvons au plus profond de nous-mêmes de l’énergie pour transmettre nos connaissances. Nos coéquipiers doivent repartir dans les meilleures conditions possibles. Nous savons que ce qui les attend ne sera pas facile. Samuel Audrain, ancien capitaine à bord, m’avait dit un jour face à un imprévu : « Ce n’est pas une croisière en Méditerranée que nous faisons, c’est un tour de l’Arctique ! ». Il avait raison, il savait lui, fort de son expérience de cette région polaire. Nous aussi, un peu, juste un peu plus, aujourd’hui…

Demain matin, Tara reprendra sa route, cap sur l’Alaska. Comme par habitude, je viendrai regarder la silhouette gracieuse de la goélette disparaître à l’horizon. Comme lors de mon débarquement aux îles Galápagos, je ne laisserai pas mes anciens équipiers reprendre la mer sans leur souhaiter le meilleur. Vincent Hilaire prendra le relais derrière la caméra, prendra chaque jour des photos pour vous faire découvrir les merveilles de l’Arctique et écrira ou plutôt retranscrira avec ses mots, la suite de l’expédition Tara Oceans Polar Circle.

Anna Deniaud Garcia

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Bientôt Pevek

Jeudi matin, Tara devrait atteindre la ville de Pevek, dernière escale russe de l’expédition Tara Oceans Polar Circle. Pour la moitié de l’équipage, l’aventure en Arctique à bord de la goélette prendra fin dans cette ville, située à l’extrême nord-est de la Sibérie. En attendant de poser le pied à terre, de débarquer les baluchons pour laisser la place à la relève, l’équipe scientifique profite des derniers instants en mer de Sibérie orientale pour prélever encore et toujours des micro-organismes.

Ces derniers jours, le vent a été favorable à la goélette, laissant un libre espace aux activités scientifiques. A deux jours de l’arrivée à Pevek, l’équipage a donc effectué la troisième et dernière station longue de l’étape Doudinka-Pevek. Au-dessus du plateau continental, par des fonds peu profonds, environ vingt mètres, les scientifiques ont prélevé des échantillons d’eau marron verte, de l’eau saumâtre remplie de sédiments. Cette partie de la mer de Sibérie Orientale se trouve sous l’influence de nombreuses masses d’eau douce provenant des grandes rivières de Sibérie. « J’ai défendu la position de cette dernière station. Même si l’échantillonnage d’eau si chargée en sédiments est clairement problématique, c’est un très bon terrain de chasse aux virus géants, dont l’étude est la spécialité de mon laboratoire. Les virus géants ont été découverts en 2004 et font presque la taille des bactéries. J’ai hâte de voir les résultats des séquençages pour vérifier si mes prévisions étaient bonnes ! », s’enthousiasme Pascal Hingamp, chef scientifique de cette étape et chercheur au laboratoire IGS.

En dehors des stations scientifiques, la vie à bord suit son cours, rythmée par les repas, les tâches ménagères, les quarts de nuit… Depuis quelques jours, la nuit noire a ressurgie en Arctique, satisfaisant quelques heures les dormeurs, compliquant la tâche aux marins. Il faut être vigilant. Parfois quelques glaçons apparaissent à l’horizon, vestiges d’un monde de glace ancré à jamais dans nos mémoires. Les photos, les souvenirs, voilà ce qui nous reste de cette aventure dans cette région polaire. « Je me souviendrais toujours de cette rencontre avec l’ourse et ses deux petits. Il était cinq heures du matin, j’étais de quart de nuit avec Yohann et il a vu les trois têtes, là-bas sur un glaçon, pas loin de Tara. L’instant était simplement magique.» se rappelle Simon Morisset, ingénieur océanographique. Pour Céline Blanchard, la cuisinière, c’est le réveil au pied de la falaise aux oiseaux de Tikhaya qui restera gravé dans sa mémoire. « C’était grandiose. C’est tellement exceptionnel de voir des oiseaux par milliers dans un endroit totalement préservé. ». Dans nos esprits, la fresque scientifique, maritime et humaine défilent de nouveau. «  D’un point de vue scientifique, mon meilleur souvenir est la première station en bordure de glace. L’eau était à moins de zéro degré et malgré cela la vie foisonnait. Il y avait une énorme quantité de phytoplancton, un véritable bloom planctonique.», avoue Thomas Leeuw, responsable de l’imagerie à bord. Pour Serguey Pisarev, le retour sur sa base scientifique de Nagurskaya, plus de vingt ans après marquera son esprit. « Ca fait un peu radio nostalgie, mais j’ai été touché de retourner sur ma base, de revoir mon matériel et aussi de voir que le nettoyage de ce territoire est en bonne voie. »

L’Arctique s’est offert à nous, capricieux et sublime. L’Arctique nous a montré ses joyaux, l’Arctique nous a montré nos faiblesses. Il a fallu être patient, il a fallu cohabiter dans cet espace confiné sans savoir quand nous allions débarquer. La véritable personnalité de chacun s’est alors révélée, les liens d’amitié se sont renforcés. « Pour moi cette aventure autour du cercle polaire, c’est avant tout un mois durant lequel j’ai partagé la cabine avec Margaux. Une très belle rencontre…», confie Diana Ruiz Pino, océanographe. Avec une semaine de retard, nous débarquerons à Pevek, ce bout du monde situé plus à l’est encore que le Japon ! Là-bas, la relève nous attend pleine d’énergie et de motivation, sans doute impatiente de vivre, comme nous l’avons vécu, une inoubliable aventure.

Anna Deniaud Garcia

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Coupés du monde

Il est cinq heures du matin lorsqu’une étrange sonnerie retentit dans la timonerie (poste de pilotage). C’est la BLU, cette radio à bande latérale unique qui émet un message à tous les navires. Pas d’alerte, le message est intitulé « no urgent ». Cet appel est néanmoins un bon prétexte pour se plonger dans le guide « système mondial de détresse et de communication en mer » et pour découvrir que Tara navigue actuellement en zone A4, la zone la plus reculée du monde en terme de communication.

Tout comme l’Antarctique, l’Arctique est la région du monde dans laquelle l’information maritime circule le moins bien. A bord de Tara, comme sur chaque navire, nous disposons de deux systèmes de communication : l’un se propage grâce aux ondes et l’autre passe par les satellites. L’appel de ce matin le prouve, la communication par radio BLU fonctionne bien. Mais en feuilletant la bible du système de communication en mer, elle se révèle être le seul instrument de réception et de transmission officiel accessible en Arctique ! Sur d’autres océans, les navires utilisent, outre la BLU, le Navtex, l’Inmarsat et la VHF. Comme la BLU, la VHF est une radio mais sa portée est limitée à 50 milles nautiques. Le Navtex permet de recevoir la météo, des informations sur la navigation… Ces données sont émises par des stations à terre, mais en zone A4 aucune station terrestre ne peut assurer cette fonction. Ces annonces nous auraient pourtant été d’une grande utilité lors du passage du détroit de Vilkitsky. Il reste ensuite l’Inmarsat, ce système de communication relayé par quatre satellites géostationnaires au-dessus de l’équateur. Cependant l’émission de ces satellites ne dépasse pas les 75° Nord et Sud, ne couvrant donc pas l’Arctique et l’Antarctique.

Etant donnée la position actuelle de Tara, il ne reste donc plus que la BLU.

Cette radio à moyennes et hautes fréquences, permet d’envoyer des messages de détresse à travers le monde, aux autres navires et aux centres de coordination et de sauvetage maritime, les MRCC. Actuellement en mer de Sibérie Orientale, nous sommes rattachés au centre de coordination russe de Petropavlovsk-Kamchatskiy, situé sur la côte Pacifique. Toute personne de veille dans un MRCC doit savoir parler l’anglais. Mais comment un Russe et un Français qui peuvent respectivement avoir des accents à couper au couteau parviennent-ils à se comprendre par radio, de surcroit si la communication est mauvaise et si la situation est urgente ? «  A l’école de la marine marchande, tu apprends des phrases standards pour la communication en mer. Dernièrement, j’essayais de me souvenir des phrases types que j’avais apprises à l’école et qui permettent de communiquer avec un brise-glace. Dans toutes les écoles de marine marchande du monde, nous apprenons les mêmes formulations, ce qui permet d’éviter les incompréhensions dans des situations d’urgence. » m’explique Loïc Vallette, le capitaine de Tara. A chaque communication à la BLU, la position du navire qui a émis l’appel est indiquée. Il existe aussi un programme qui permet au bateau en détresse d’indiquer rapidement la situation dans laquelle il se trouve : un homme à la mer, un incendie, une voie d’eau… Ici s’achève la maigre liste des systèmes de communication officiels, c’est à dire qui font référence à la convention internationale signée en 1999, accessibles à Tara en Arctique. Mais heureusement à bord, nous possédons aussi un dénommé Iridium.

C’est grâce à l’Iridium que nous pouvons envoyer et recevoir dans cette zone reculée du monde des mails. En cas de réelle nécessité, nous pouvons aussi passer des appels téléphoniques, mais le coût reste prohibitif. L’Iridium est un système de communication passant par des satellites qui convergent aux pôles, nous bénéficions donc ici de la meilleure connexion possible ! « J’ai enregistré dans le téléphone portable Iridium du bord, les numéros vitaux comme ceux du MRCC (Maritime Rescue Coordination Centres) français, du centre de coordination de l’aide médicale en mer… En cas de besoin, nous sommes au moins sûrs que la connexion passe, quelque soit l’endroit… », confie le capitaine. Sans être superstitieux, touchons du bois pour que l’Iridium demeure simplement un beau système de communication pour envoyer de l’Arctique des nouvelles aux gens que l’on aime…

Anna Deniaud Garcia

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Une station éprouvante en mer de Laptev

Les conditions météorologiques ont sonné l’arrêt de jeu de la dernière station de prélèvements à bord de Tara. En quelques heures, le vent et la houle ont transformé la mer de Laptev (Russie) en un vaste champ de bataille, miné par les glaçons à la dérive. Heureusement, les scientifiques ont eu le temps de récolter tous les échantillons souhaités, et pour cela chacun a su donner de sa personne.

« Pour moi, c’était une lutte à chaque échantillon et une victoire gagnée aussi ! » se remémore Margaux Carmichael, responsable de l’échantillonnage des protistes et victime du mal de mer. «Ce fut très éprouvant, tout particulièrement le deuxième jour, la mer était très agitée. Je me souviendrais de mes voyages en cale-avant pour aller mettre au congélateur et au réfrigérateur mes échantillons. Néanmoins, je suis très content d’avoir réalisé cette station, c’était l’une des zones qui nous intéressait le plus sur cette étape», conclut Pascal Hingamp, chef scientifique entre Doudinka et Pevek (Russie).

Le bassin de Nansen, dans lequel les scientifiques de Tara ont réalisé cette station de prélèvements, est une région particulièrement profonde d’Arctique et accessible en été par voie maritime. Les fonds marins atteignent plus de 1 200 mètres en dessous du niveau de la mer. La rosette CTD fut donc plongée le premier jour jusqu’à 1 000 mètres de profondeur. La seconde journée, l’équipe scientifique concentra ses efforts pour échantillonner dans la couche mésopélagique, située à 300 mètres de profondeur. Dans le bassin de Nansen, à cette profondeur, se rencontrent des masses d’eaux originaires de la mer de Barents et d’Atlantique.

Mais au terme de cette seconde matinée, il fallut renoncer à mettre à l’eau plus d’instruments. « J’ai fini les pieds dans l’eau à cause des vagues et malgré l’ancre flottante nous dérivions à plus de deux nœuds. C’était risqué de poursuivre pour nous et pour le matériel. » explique Claudie Marec, ingénieur océanographique du bord.

Et la suite des évènements donna raison aux scientifiques. En début d’après-midi, les rafales de vent dépassèrent les 35 nœuds et les vagues offrirent des creux de plus de cinq mètres. Bousculés par les vagues, évitant les glaçons dansant sur les flots, nous faisions cap vers l’est, plus précisément vers Pevek à l’extrême Nord Est de la Russie, prochaine escale de l’expédition Tara Oceans Polar Circle. Epuisés par la station, pourchassés jusque dans leur bannette par le mal de mer, certains équipiers de Tara semblaient rescapés du « radeau de la méduse ». Et malheureusement, la nuit ne nous accorda aucun répit. Les instruments de la cuisine, les outils de l’atelier, les cadres dans la coursive, tous s’étaient accordés pour accompagner dans son chant lugubre les grincements du voilier. Comme embarqués contre notre gré dans un grand huit infernal, nous espérions tous du fond de nos bannettes, que les mouvements du navire cessent. Mais notre requête ne fut pas entendue. Sans doute fut elle noyée par les bruits des moteurs. C’est donc dans une mer de Laptev toujours en colère que nous avons pris ce matin notre petit-déjeuner. Les mines reposées et souriantes étaient absentes à l’appel. Demain sera un autre jour… Espérons que la mer de Laptev se montre un peu plus clémente avec nous.

Anna Deniaud Garcia

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Tara a franchi le passage du Nord-Est

Après 45 heures de navigation difficile dans le détroit de Vilkitskiy sur une mer recouverte par moment de 60% de banquise, Tara a passé le Cap Tchéliouskine. C’est donc le point septentrional de l’Asie et le point stratégique du passage du Nord-Est qui a été franchi à minuit* dans la nuit de dimanche à lundi, dans une brume épaisse. Tara est ainsi le premier bateau cette année à franchir le passage du Nord-Est sans l’assistance d’un brise-glace, avec un autre bateau polonais de 14 mètres qui se trouve aussi dans la zone !

Passage du Cap Tchéliouskine dans la brume, après 45 heures de navigation difficile à travers les glaces. A.Deniaud/Tara Expéditions

Passage du Cap Tchéliouskine dans la brume, après 45 heures de navigation difficile à travers les glaces. A.Deniaud/Tara Expéditions

Même si les conditions météorologiques ont été bonnes et que le jour est permanent en Arctique à cette époque de l’année, l’équipage et son capitaine Loïc Vallette ont été extrêmement sollicités pendant deux jours d’affilée par ces conditions extrêmes de navigation dans un véritable labyrinthe de glace. Pendant des heures, un talkie walkie à la main, l’équipage a veillé à l’étrave du voilier, parfois même dans le mât, pour annoncer au pilote les positions de l’ennemi qu’est la glace lors d’une telle navigation.

Il reste encore une quantité assez importante de banquise sur la route de Tara et le vent est en train de monter mais une station scientifique pourrait avoir lieu dès demain. Le plus dur semble être derrière, l’expédition reprend ainsi son cours après une longue semaine d’attente à l’entrée du détroit de Vilkitskiy.

La prochaine escale prévue est Pevek à l’extrême Nord-Est de la Russie le 5 septembre prochain.

C’est une étape très importante de l’expédition qui s’est déroulée ce week-end, une leçon d’humilité aussi que l’Arctique a donné à toute l’équipe. Tara continue sa circumnavigation de l’Océan Arctique de 25 000 kilomètres dans un but scientifique et pédagogique. Le passage du Nord Ouest, dans le grand Nord canadien, devrait être franchi à la fin du mois de septembre mais la fenêtre de passage reste courte avant que la glace ne se ferme à nouveau.

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Les vidéos du passage du Nord-Est sur le site Tara Live Arctique, avec France TV Nouvelles Ecritures :
www.france3.fr/evenements/expedition-tara-arctique-thalassa

* Heure française

Point sur la situation de Tara, le 24 août

Depuis 4 heures du matin, heure française, Tara a levé l’ancre pour tenter de franchir le détroit de Vilkitskiy (Nord de la Russie) bloqué jusqu’à maintenant par une bande de glace très dense de 400 kilomètres de long. Le but est de passer le Cap Tchéliouskine, point septentrional de l’Asie et point stratégique du passage du Nord-Est et de continuer ainsi la route et la mission jusqu’à la prochaine escale, Pevek (Nord-Est de la Russie).

Yohann Mucherie aux commandes de Tara. Copyright : A.Deniaud/Tara Expéditions

Yohann Mucherie aux commandes de Tara. Copyright : A.Deniaud/Tara Expéditions

Tara, depuis plus de 12 heures, progresse seul dans une alternance d’eau libre et de banquise recouvrant entre 10 et 30% de la surface de la mer. Le bateau avance à 6 noeuds de moyenne et a parcouru près de 150 kilomètres depuis qu’il a levé l’ancre. Les conditions météorologiques sont bonnes avec un vent de Nord-Est faible. Le jour permanent facilite également la progression.

Au vu des dernières données satellites, les 100 prochains kilomètres seront plus difficiles et donc bien plus lents à franchir car la densité de glace prévue est de 50%. Le brise glace Taymir croisé ce matin nous annonçait des passages à 60% mais se disait optimiste pour Tara.

Nous sommes au coeur même de l’expédition avec son lot de doutes, de risques et de prises de décisions. Progresser coûte que coûte vers le Nord-Est, l’équipage, son capitaine et toute l’équipe n’ont que ça en tête, même si rebrousser chemin reste toujours possible en cas d’un mur de banquise infranchissable.

Chasse aux mammouths en Arctique

Tandis que les scientifiques de Tara espèrent reprendre prochainement leur pêche aux micro-organismes dans les eaux d’Arctique, à quelques centaines de kilomètres de là, dans le Nord de la Sibérie, une équipe de chercheurs se livre à une chasse singulière : la chasse aux mammouths ! Pendant que les uns tentent d’appréhender l’avenir de la planète, les autres se penchent sur les mystères du passé…

Bernard Bulgues, spécialiste polaire, à la recherche de mammouth. ©F.Latreille/MCE

Bernard Buigues, spécialiste polaire, à la recherche de mammouth. ©F.Latreille/MCE

Durant trois semaines ce mois d’août, Bernard Buigues et son équipe sillonnent la région de Yukagir à la recherche de mammouths ou plutôt de défenses, d’os, voire de cadavres entiers. Le nord de la Sibérie est connu pour renfermer dans son permafrost, cette partie du sol gelée en permanence, ces figures légendaires de la préhistoire. Avec le dégel mais aussi l’érosion, les mammifères proboscidiens fossiles, qui se sont éteints près de dix mille ans avant notre ère sur le continent, réapparaissent à la surface de la terre, dans un état de conservation parfois exceptionnel. En 1977, Dilma, un bébé mammouth découvert en Sibérie possédait encore des cellules sanguines dans ses veines. Jarkov, le premier mammouth exhumé par Bernard Buigues et son équipe en 1999, était lui recouvert de sa toison laineuse. C’est donc en 1999, que le spécialiste polaire, impliqué entre autres dans la dérive arctique de Tara, entre dans le monde de la paléontologie. Suite à cette première découverte, Bernard Buigues est contacté par l’Institut Ecologique de Yakoutsk : des clichés d’une tête de mammouth leur ont été envoyés, l’œil et la peau sont encore visibles, mais une somme de 40 000 dollars est réclamée en échange de cette découverte. La somme est trop élevée, mais séduit par le fossile et espérant trouver le reste du corps, le passionné de porteurs de trompe fossile trouve un mécène et négocie la tête de Yukagir à 25 000 euros. Le jeu en vaudra la chandelle, lors d’une seconde expédition, les chercheurs découvriront une vertèbre contenant de la moelle.

Dans le nord de la Sibérie, la chasse aux mammouths est devenue une activité lucrative, voire une source de revenus pour les populations autochtones. La pêche et l’élevage de rennes étant en perdition.  En Russie, le commerce de défenses d’ivoire de mammouth est légal, et ce matériau précieux rencontre un grand succès sur le marché chinois. Durant la saison estivale, les hommes quittent donc leur village du continent et rejoignent à skidou les îles de l’archipel de Nouvelle Sibérie pour y chercher des défenses d’ivoire de mammouths. En 2012, ils étaient plus de cinq cents à s’adonner à cette chasse singulière. Chaque année, se sont donc des tonnes de données historiques qui s’envolent pour l’étranger, avant d’être transformées en objet de décoration de luxe. « On reste à l’écoute des découvertes des chasseurs et des pêcheurs russes, on arrive parfois à débloquer une prime pour une découverte intéressante mais ce n’est pas la science qui donne à manger.», déplore Bernard Buigues. Alors pour palier à cette perte de données scientifiques, le chasseur de mammouth se bat pour améliorer l’inventaire de toute cette matière préhistorique extirpée des sols gelés. « Aucun programme n’a les moyens d’acheter et de protéger ces restes de mammouths, alors l’idée est de développer un système d’expertise qui permettrait de faire des scanners et des prélèvements sur ces découvertes avant qu’elles soient vendues».

Parallèlement, grâce au programme Mammuthus, établi en partenariat avec l’Université de Michigan, le Musée d’Histoire Naturelle de Paris et l’Institut de Géologie de Saint-Pétersbourg, Bernard Buigues et son équipe œuvrent pour sauver et archiver un maximum de fossiles. « Les données serviront à la fois à poursuivre les recherches zoologiques et paléontologiques, mais aussi à étudier l’évolution des espèces, du climat, des paysages… ». Et comme pour les échantillons de Tara, les recherches d’ADN promettent d’importantes découvertes.

Anna Deniaud Garcia

Point sur la situation de Tara, le 22 août

Depuis une semaine Tara attend de pouvoir franchir le détroit de Vilkinsky (Russie) et passer le Cap Tchéliouskine, point septentrional de l’Asie et point stratégique du passage du Nord-Est.

Etoile : position de Tara. En jaune : route à emprunter bloquée par les glaces. Les chiffres : 10èmes de glace à la surface de l'eau

Etoile : position de Tara. En jaune : route à emprunter bloquée par les glaces. Les chiffres : 10èmes de glace à la surface de l’eau.

Cette année, la glace présente sur une bande de 400 kilomètres de long dans le détroit est particulièrement dense. Voilà donc 7 jours que Tara s’est positionné, aux cotés d’autres petits navires, devant ce “bouchon” de glace dans de bonnes conditions météorologiques. Un anticyclone s’est installé durablement sur la région.

Actuellement les cartes et analyses satellites montrent que la glace fond dans le détroit de Vilkinsky mais pas encore suffisamment pour que la goélette puisse passer sans le soutien d’un brise-glace russe et le savoir-faire de son équipage. Le Yamal, qui assiste les navires dans la zone, pourrait donc lui ouvrir le chemin ainsi qu’aux autres navires dans la journée de demain. Romain Troublé, secrétaire général de Tara Expéditions privilégie cette solution et pour ce faire est en relation permanente avec les contacts locaux et les partenaires de Tara. “Nous sommes confiants d’une évolution positive de la situation dans les 24 heures à venir” confiait-il cette après-midi.

L’expédition Tara Oceans Polar Circle prend donc quelques jours de retard. Suivant les 24 prochaines heures, une partie du programme scientifique sera probablement écourté pour atteindre Pevek, notre prochaine escale, et continuer la mission vers la Canada.

Quand l’heure est venue d’attendre…

Depuis dimanche, Tara a jeté l’ancre à l’entrée du détroit de Vilkitsky.  Nous attendons celui qui nous permettra de franchir la frontière blanche, nous espérons la venue du puissant Yamal, ce brise-glace nucléaire russe. Depuis trois jours, l’activité du bord tourne au ralenti. Les plus actifs commencent même à tourner en rond. Comme les paroles d’un vieux disque rayé, les mots brise-glace et détroit de Vilkitsky reviennent à longueur de journée dans les conversations. Patience est le mot d’ordre, alors nous patientons en espérant quitter prochainement notre mouillage, pour poursuivre notre mission scientifique en mer de Laptev.

« Il faut prendre son mal en patience, ça fait partie de l’aventure et surtout nous devons rester humbles face à la nature. » telle est la philosophie de Vincent le Pennec, second capitaine. Alors pour faire passer le temps, chacun s’affaire aux maigres tâches qu’il lui reste à effectuer.

Claudie Marec et Simon Morisset, les deux ingénieurs océanographes, se sont lancés dans un inventaire complet des mesures réalisées jusqu’ici à bord. Pascal Hingamp et Margaux Carmichael ont briqué « comme jamais » le matériel scientifique de Tara. Une activité manuelle pour oublier que la science est, ces derniers temps, quelque peu mise au second plan.

De leur côté, les marins veillent à entretenir le navire. Nous devons être prêts, prêts à repartir, prêts à tout instant ! En passerelle, il faut aussi se relayer pour surveiller les morceaux de glace qui menacent. La chasse aux glaçons fait partie des activités distrayantes du bord et elle se révèle beaucoup plus fructueuse que la pêche ! « Il y a très peu de poissons dans la région, et avec ces températures on ne reste pas des heures dehors, juste pour le plaisir de pêcher ! » lance François Aurat, le sourire aux lèvres.

Sergey Pisarev, scientifique russe du bord, persiste néanmoins, chaque jour, à partir à la pêche, enfin une pêche particulière, la pêche aux informations. Dès huit heures du matin, il remue ciel et terre pour obtenir des nouvelles fraiches du « front ». Grâce à ses confrères scientifiques qui sillonnent la région, il se renseigne sur l’état de la glace, sur les mouvements maritimes dans le détroit de Vilkitsky et tente de trouver des solutions. « J’ai appris ce matin que deux navires scientifiques circulaient aux alentours du détroit, je vais les appeler pour leur demander des conseils.»

Autour de la table du carré, il a aussi Diana Ruiz Pino, océanographe, qui prépare son exposé pour le prochain « café science », un concept pour nous cultiver et pour diversifier nos soirées.

En dépit de ces occupations, de longues heures demeurent. Certains dévorent des livres, d’autres des tartines de pain et beurre. Certains pratiquent le sport, d’autres se vengent sur la sieste. Nous devons ruser pour que ces jours permanents ne semblent pas interminables. Nous devons trouver des astuces pour que ce huis clos reste supportable. Hier après-midi, nous avons regardé « en famille » une émission de Thalassa sur Doudinka. Dans l’un des reportages, l’équipage d’un navire scientifique russe vivait son cinquième mois d’emprisonnement dans les glaces. Nous nous sentions presque honteux d’éprouver de l’ennui après seulement trois jours…

Anna Deniaud Garcia

Tara et le passage du Nord-Est

Le 15 août dernier, Tara devait emprunter le détroit de Vilkinsky (Russie) et passer le fameux Cap Tchéliouskine (point A sur la carte), point septentrional de l’Asie et point stratégique du passage du Nord-Est.

Ce détroit est stratégique car il est encombré de glace de façon aléatoire année après année. Cette année, la glace présente sur une bande de 400 kilomètres de long est particulièrement dense à cet endroit au point que les capacités de Tara ne lui permette pas de le franchir par ses propres moyens. Voilà 5 jours que Tara s’est positionné devant ce “bouchon” de glace en attendant de voir l’évolution de la situation.

L’hypothèse de la fonte totale de la banquise dans le détroit de Vilkinsky semblant désormais peu probable, la goélette ne passera pas sans le soutien d’un brise-glace russe et l’expérience de son équipage. Le Yamal qui est sur zone pourrait éventuellement lui ouvrir le chemin ce qui serait le cas également pour d’autres navires de taille équivalente qui attendent dans la même zone.

L’expédition Tara Oceans Polar Circle prend donc quelques jours de retard, à ce stade sans conséquence pour la suite. Une partie du programme scientifique sera probablement écourté pour atteindre Pevek, notre prochaine escale, et continuer la mission vers la Canada. Affaire à suivre.

La patience est la qualité première des explorateurs polaires…

 

Dans un labyrinthe de glace

Téméraire, la goélette scientifique a pris, seule, la route du détroit de Vilkinsky. Sur les conseils des administrateurs de la flotte de brise-glaces russe, le navire polaire a tenté de s’approcher un peu plus du fameux Cap Tchélyouskine, point stratégique du passage du Nord-Est. Les cartes de glaces encourageaient l’initiative, mais rapidement le voilier et son équipage se sont retrouvés dans un véritable labyrinthe de glace.

La journée avait pourtant démarré sous les meilleurs auspices. Dans un décor pastel, une ourse polaire et ses deux petits étaient apparus sur un iceberg. Après avoir humé l’air avec circonspection, détectant cette inhabituelle présence humaine, la mère laissa finalement ses rejetons jouer à leur guise sur le morceau de glace. De loin, nous observions le merveilleux spectacle que nous offrait une fois de plus l’Arctique. Sous nos regards attendris, la femelle allaita un à un ses oursons. Sans doute fatiguée de veiller seule sur sa progéniture, les mâles délaissant la portée et devenant parfois de véritables prédateurs pour leur propre descendance, la bête tenta de se reposer un peu, en vain. Plein d’énergie et d’espièglerie, les deux oursons vinrent sans cesse la taquiner. Puis, les trois boules de poil blanches se mirent à rouler sur la glace, comme pour nous divertir. Une demi-heure plus tard, l’heure du bain avait sonné. L’ourse polaire montra le chemin pour rejoindre les eaux glacées, pour descendre de ce monticule de glace. Au terme d’un long moment d’hésitation, encouragés par les attentions de leur mère, les deux oursons se lancèrent sur la pente glissante. En file indienne, les trois ours polaires partirent sillonner la mer de Kara, nous laissant en présent l’un des plus beaux souvenirs de cette aventure en Arctique.

Pour Tara, il était temps de poursuivre sa route, quitter cette mer de Kara pour explorer celle de Laptev. Au moteur, nous naviguions vers le détroit de Vilkitsky, ce passage maritime qui sépare la région continentale du Taïmyr de l’archipel des Terres du Nord. Nous avions fraichement reçu de nouvelles cartes de glace. Les eaux semblaient encore libres sur plusieurs miles marins. Les administrateurs de la flotte des brise-glaces russe nous invitaient à prendre un peu d’avance sur une éventuelle prochaine caravane. Nous étions confiants. Nous étions excités à l’idée de poursuivre notre aventure vers l’est. Mais rapidement la ligne d’horizon blanchit, nous foncions droit vers la banquise. A l’incertitude se mêla la joie de retrouver ce monde paisible et sublime. Du nid de pie de Tara, l’œuvre de la nature était d’autant plus saisissante. Une trace de pas, une tête de mort, un cœur turquoise, des hauteurs du mat, la glace affichait sa créativité. Mais à mesure que nous progressions vers l’est, le bleu de la mer se raréfiait cédant sa place à une blancheur immaculée. Aux commandes de Tara, les marins se relayaient. Il fallait redoubler d’ingéniosité pour se frayer un chemin. Il fallait faire preuve de beaucoup de patience. Mais après de longues heures dans ce labyrinthe de glace, progressant à une allure d’un nœud en moyenne, il fallut se rendre à l’évidence : nous étions bloqués. Ce jeu géant n’avait pas d’issu. L’unique option qui s’offrait à nous, était de rebrousser chemin, revenir sur nos pas pour retrouver les eaux libres et accepter la défaite. Enfin, nous avions perdu une bataille, mais pas la guerre ! Le retour ne fut pas si simple. En l’espace de quelques heures, les plaques de glace s’étaient déplacées. Il fallut de nouveau redoubler d’ingéniosité. Il fallut de nouveau faire preuve de patience. Une fois de plus l’Arctique donnait aux hommes une bonne leçon d’humilité.

Depuis deux jours nous dérivons en eaux libres, attendant le soutien d’un brise-glace russe. A une vitesse de dix-sept nœuds, le Yamal est parti hier libérer un cargo bloqué par les glaces, près du Cap Tchélyouskine. La patience est la qualité première des explorateurs polaires, j’ai hâte de l’acquérir !

Anna Deniaud Garcia

Une station dans la glace vue par l’océanographe Diana Ruiz Pino

Comment s’est déroulée pour toi cette première station longue, située dans les glaces ?

La journée fut très dense, car durant les stations longues je dois prélever de l’eau de mer pour l’analyse d’onze paramètres différents. Il y a le carbone organique dissous, le CO2, le mercure, les nutriments, les pigments… Chaque échantillon demande des précautions spécifiques afin de ne pas être contaminé. Par exemple, la matière organique peut être polluée par notre présence, le contact de notre peau, c’est pourquoi nous devons porter de gants, utiliser des pinces. Pour le gaz, c’est l’air le pire ennemi. L’autre complexité dans mon travail provient de l’utilisation d’acide. Il faut être très prudent et précis. Avec les mouvements du bateau, ce n’est pas toujours simple. Cette station longue dans les glaces, ce fut donc pour moi de longues heures de vigilance, car la moindre faute condamne l’échantillon.

En vue des profils et des prélèvements effectués, quelles premières informations peux-tu nous livrer sur la zone échantillonnée ?

Nous avons observé dans ces eaux les caractéristiques propres à l’Arctique. Tout d’abord, l’inversion du profil de température, c’est à dire que les eaux en surface sont plus froides que les eaux profondes, contrairement aux autres océans. Il y avait -1,7°C en surface et -1,4°C en profondeur. Cela est du au refroidissement des eaux de surface par la glace et par la température de l’air.

Deuxièmement, la salinité est plus faible en surface et augmente nettement dans les profondeurs, en raison de la fonte des glaces de mer. De 32 en surface, la salinité passe à 34, et cela en moins de cinq mètres ! Cette zone appelée l’halocline freine, l’été, les échanges des masses d’eau entre la couche éclairée de surface et le réservoir profond. En revanche, lors de la formation de la banquise d’hiver, le sel est expulsé de l’eau de mer, pour former la glace. Ce phénomène entraine des mélanges verticaux de masses d’eau, favorisant la remontée des nutriments à la surface. Pendant l’hiver,  faute de lumière pour la photosynthèse, les nutriments seront très peu consommés. L’été, quand la banquise fond, le phytoplancton retrouve une mer riche et inondée de lumière, deux conditions essentielles à sa croissance : c’est le bloom océanique !

Cette explosion de vie nous l’avons observée lors de cette station en mer de Kara. Les échantillons étaient très denses et colorés, une véritable soupe de phytoplancton ! C’était notre objectif de prélever dans une zone que l’on appelle en anglais « ice-edge ». L’ice-edge,  c’est une zone très productive où se mêlent la banquise, la glace fondue et l’eau de mer. A l’œil nu, la zone est repérable : une mer d’huile, une glace jeune et pilée, couvrant 50% de la surface. Voilà pourquoi la pêche fut miraculeuse !

Au-delà des recherches sur le plancton menées lors de Tara Oceans, quels sont les nouveaux paramètres étudiés au cours de cette expédition en Arctique ?

Au projet biologique de Tara Oceans, sur la taxonomie, la morphologie et la génétique du plancton, s’ajoutent des objectifs spécifiques à l’Arctique qui sont évidemment l’impact de la glace et de sa fonte accélérée sur le plancton, et le devenir du dioxyde de carbone (CO2) dû à l’activité humaine. L’Arctique est connu comme étant un important puits à CO2 atmosphérique. Nous cherchons donc à savoir si cette pompe diminue ou augmente depuis l’industrialisation, et pour quelles raisons. Pour cela, je prélève des échantillons afin de déterminer les isotopes de l’oxygène et du carbone. Ces données nous permettront ensuite de définir leurs origines. Il y a deux hypothèses majeures sur la provenance du carbone. Premièrement, la glace de mer fond suite au réchauffement climatique et laisse pénétrer le CO2 de l’atmosphère. L’autre source importante de carbone provient de la fonte des glaciers continentaux. Ces masses d’eau douce transportent avec elles, via les rivières, le carbone du permafrost. Les dernières découvertes révèlent une augmentation de ce carbone dans l’océan Arctique. Pour compléter ces recherches sur le CO2, nous avons à bord de Tara deux appareils : le CO2Pro et le Seafet. Ils mesurent respectivement en continu la quantité de CO2 et le pH de la mer. Le pH est l’indicateur de l’acidification de ces eaux froides, un mécanisme chimique provoqué par la pénétration du CO2 industriel dans la mer. Je travaille sur ce programme avec deux laboratoires, celui de Vigo en Espagne et celui de Villefranche-sur-mer.

La glace persiste cette année au niveau du Cap Tchélyouskine, bloquant pour le moment le passage de Tara, pouvons-nous nous réjouir de cette nouvelle ? Est-ce un signe de ralentissement de la fonte?

Si la glace reste compacte dans le détroit de Vilkinsky, cela ne veut pas dire que la fonte a été moins importante sur l’ensemble de l’Arctique. Il y a des variabilités locales, régionales et naturelles qu’il ne faut pas négliger. Et il faut savoir que si l’atmosphère déclenche la fonte des glaces, à cause du vent et de la hausse des températures, l’océan joue aussi un rôle : il maintiendrait et accélérait le processus de fonte. Mais le mécanisme de cette grande machine thermique qu’est l’océan et son influence sur la fonte, conserve encore de grandes zones d’ombres. J’espère en tout cas que les mesures effectuées sur Tara, viendront enrichir nos bases de données et permettront de confirmer ou infirmer les modèles de prévision du GIEC. Le GIEC annonce la disparition totale de la glace de mer d’été, dans la décennie à venir. En 2012, nous avons atteint le record de fonte, mais quel sera l’état de la glace en cette fin d’été 2013 ?

Diana Ruiz Pino en plein travail. Anna Deniaud/Tara Expéditions

Diana Ruiz Pino dans le petit carré. Anna Deniaud/Tara Expéditions

Propos recueillis par Anna Deniaud Garcia

GIEC : Groupe international des experts pour le climat.

Face à un mur de glace

Le détroit de Vilkitsky est bloqué. Depuis quatre jours, la phrase résonne comme un leitmotiv sur la goélette. Et les cartes de glace ne démentent pas les rumeurs. Tara ne pourra pas franchir le passage du Nord-Est dans les jours à venir. Il faut s’armer de patience, savoir apprécier le vent qui offre de belles navigations à la voile, faire preuve de flexibilité et revoir sans cesse le programme de la science. Face à ce mur de glace, nous voguons donc vers l’inconnu.

« Le brise-glace a demandé au cargo qu’il devait accompagner, d’attendre encore une semaine ». Selon les sources de Serguey Pisarev, scientifique russe du bord, même les plus gros navires ne passent pas. Dans le détroit de Vilkitsky, ce passage entre la mer de Kara et la mer de Laptev, les blocs de glace atteignent encore des épaisseurs de trois mètres. Seul un brise-glace russe, monstre nucléaire des mers, pourrait se frayer un passage dans de telles conditions. Mais la glace reste encore si dense, que derrière le passage du forcené, le chemin risquerait de se refermer, paralysant tout autre navire qui aurait eu la prétention de le talonner. « L’homme croit pouvoir tout contrôler, mais en Arctique la nature nous prouve encore que c’est elle qui commande » constate Diana Ruiz Pino, scientifique à bord, habituée des campagnes océanographiques polaires. En effet, après le passage en 2011 du pétrolier Vladimir Tikhonov, plus grand bateau de l’histoire à relier l’Atlantique et le Pacifique par le nord, et des vingt-six autres navires qui l’avaient succédé la même année, la route maritime du nord semblait un itinéraire acquis pour les prochaines années. Rassurés par les données sur le réchauffement climatique, les armateurs se voyaient déjà économiser leurs deniers. Rotterdam – Tokyo : 23 300 km par le canal de Panama, 21 100 par le canal de Suez et seulement 14 100 km par le passage du Nord-Est ! Le bilan est simple : moins de fuel consommé, moins de taxes à payer et le risque de tomber entre les pirates du Golf d’Aden envolé.

Mais il semblerait que l’Arctique n’ait pas dit son dernier mot. Le Cap Tchelyouskine est encore encerclé par les glaces, alors nous devons nous y résoudre, nous résoudre à attendre, voire même nous en réjouir. Les ours polaires que nous avons croisés ont peut-être gagné quelques années de tranquillité. Le mythique passage du Nord-Est, rêve de nombreux navigateurs, ne s’est pas encore transformé en autoroute maritime… Adolf Erik Nordenskjöld peut être rassuré. Adolf Erik Nordenskjöld, baron suédois, fut le premier navigateur à relier l’Atlantique au Pacifique par les côtes Sibérienne en juillet 1879. Embarqués sur la Vega en juillet 1878, l’homme et son équipage avaient du hiverner dix mois chez les Tchoukotes avant de réaliser leur exploit. Il faudra ensuite attendre quarante années pour que Roald Amundsen, le pionnier du passage du Nord-Ouest, effectue un second passage. Et en 1935, l’expédition soviétique menée par le professeur Otto Schmidt franchira pour la première fois le passage du Nord-Est, sans hiverner. Au regard du passé, et face à un mur de glace, on prend alors conscience que faire le tour du cercle polaire en voilier, le temps d’un été, dépasse l’épopée… Cela relève de l’exploit !

Anna Deniaud Garcia

Les oiseaux de Tikhaya

A bâbord de Tara, des baraques en bois délabrées parsèment le rivage. A tribord se dresse une falaise. De loin, ce n’est qu’une simple falaise marron grise recouverte de lichen vert et orangé, très belle certes, mais commune dans la région. Cependant, à mesure que la goélette s’approche de la roche, des piaillements s’élèvent dans les airs. Munis de paires de jumelles, nous démasquons les auteurs de cette cacophonie. Des milliers d’oiseaux sont nichés sur d’étroites corniches rocheuses. Chaque printemps, à Tikhaya, pingouins et mouettes rejoignent leur colonie de reproduction. Ils y demeureront tout l’été, jusqu’à ce que leur progéniture vole de ses propres ailes.

« J’ai repéré six espèces !», lance Vincent Le Pennec, second capitaine et passionné d’ornithologie. Sur la falaise qui nous fait face, se côtoient des Fulmars, ces pétrels polaires, des guillemots à miroir et des guillemots de Brünnich, 2 espèces d’alcidés parmi les 22 existantes, des goélands, des mouettes tridactyles et des mouettes ivoires, et enfin des mergules nains, un oiseau marin appartenant lui aussi à la famille des Alcidés, comme les guillemots. Et c’est d’ailleurs pour mieux connaître ce mergule nain, son mode de vie et ses migrations, que Jérôme Fort, écologue marin, et David Gremillet, biologiste marin, sont venus passer le mois d’août à la base de Tikhaya.

Tikhaya fut la première station météorologique polaire, fondée par les soviétiques en 1929. Pendant 20 ans, les scientifiques se sont relayés sur ce rivage de l’île Guker, avant de l’abandonner ensuite. Aujourd’hui, il reste encore les vestiges de ces années passées : deux carcasses d’avions, un berceau d’enfant, des vieilles pellicules de film… Et puis, il y a ces baraques de bois, certaines délabrées, d’autres restaurées. C’est donc dans l’une des maisons rénovées que nos deux scientifiques français ont élu domicile pour passer les fraîches nuits d’été.

La journée, les deux hommes mènent sur le terrain, à une vingtaine de minutes de marche de la base, leur étude sur le mergule nain. Leur mission a obtenue le soutien de l’IPEV*, l’Institut polaire français. Sous la surveillance d’un garde armé, des ours rôdant dans les parages, Jérôme et David mesurent les poussins, étudient l’alimentation donnée et prise par les parents, prélèvent du sang, des plumes. Ils posent aussi sur les oiseaux marins des géolocateurs, dans l’optique de connaître leur migration hivernale, et des enregistreurs de pression, qui permettront de déterminer leur comportement.

Petit oiseau noir et blanc, mesurant entre  21 et 26 centimètres, le mergule nain compte parmi les espèces d’oiseau marin les plus abondantes au monde. Sa population mondiale s’élèverait entre 40 à 80 millions d’individus. Le volatile s’avère aussi être un excellent plongeur. « Ici les mergules nains peuvent plonger six cents fois par jour, jusqu’à plus de vingt mètres de profondeur. Et au Groenland, nos confrères ont observé des plongées jusqu’à 50 mètres.» confie Jérôme. Cette étude sur le mergule nain ne se cantonne en effet pas seulement à la région de l’archipel de François-Joseph. Au Groenland et au Spitzberg, des scientifiques russes et norvégiens effectuent les mêmes protocoles que les deux Français.

Et quand ces scientifiques ne travaillent pas, ils partagent le quotidien des hommes de la station. Malheureusement, le bania* de Tikhaya ne fonctionne plus. Parfois, ils reçoivent la visite de touristes étrangers. « Un matin, j’ai ouvert l’œil parce que j’avais entendu du bruit. Notre porte avait été ouverte et dans l’entrebâillure, j’ai vu un groupe de touristes chinois qui nous prenait en photo dans nos sacs de couchage », raconte David. Même sur ce bout de terre si isolé du reste du monde, les hommes ne peuvent pas dormir en paix ! Au grand dam des ornithologues, les hommes ne sont pas les seules victimes des flashs des appareils photos, les oiseaux aussi souffrent de cette intrusion. « Sur une vidéo, nous avons vu un brise-glace approcher à moins de trois mètres de la falaise, simplement pour que les touristes à bord puissent prendre des photos. » dénonce David. Chaque été, entre trois et huit brise-glaces viennent déposer sur l’île de Guker une vague humaine de plus de cent cinquante touristes. Jusqu’à aujourd’hui, la zone reste seulement accessible aux très fortunés, mais les gardes de Tikhaya aménagent déjà des chemins en prévision du développement touristique dans l’archipel de François-Joseph.

Anna Deniaud Garcia

*IPEV : Institut Paul Emile Victor

* Bania : Sauna russe

Bibliographie :

Les animaux des pôles de Fabrice Genevois
Guide des oiseaux de mer de Gerald Tuck et Hermann Heinzel

Le joyau de l’Arctique

Nous n’avions rien vu, ou presque. Comme par pudeur, l’archipel russe de François-Joseph avait masqué sa beauté sous un voile de brouillard, lors de notre première rencontre.
La base de Nagurskaya sur l’île d’Alexandra, siège du parc naturel, n’était en réalité que le poinçon attestant de la valeur du bijou. Il fallait peut-être, comme nous l’avons fait, sympathiser avec les gardiens des lieux, ces gardes de la réserve naturelle, pour que les portes d’un monde époustouflant s’ouvrent à nous. Par enchantement, le soleil est apparu et le joyau de l’Arctique, avec ses glaciers vertigineux, ses ours polaires majestueux, ses ciels sublimes, a brillé devant nous.

L'équipage de Tara sur le sealeg. Anna Deniaud/tara Expéditions

L’équipage de Tara sur le sealeg. Anna Deniaud/Tara Expéditions

Tout a commencé à bord d’un engin diabolique, mi-4×4, mi-Zodiac. Un des gardes du parc naturel de la base de Nagurskaya nous propose de poursuivre la visite de l’île d’Alexandra par la mer. Celle par la terre n’a pas assouvi notre soif de découvertes, alors nous grimpons sans hésiter dans le semi-rigide à roues. Après avoir emprunté le chemin de terre cahoteux, l’engin se jette dans la mer. Nous contournons un premier, puis un second iceberg. Puis nos regards se focalisent sur un point lumineux à l’horizon. Un rayon de soleil transperce l’épaisse couche de nuage et inonde généreusement la falaise d’un glacier. Faute de pouvoir communiquer, nous pointons du doigt notre cible lointaine. A peine avons nous le temps de ranger les appareils photos, de réajuster nos gants et nos bonnets, que le pilote russe lance à pleine vitesse son engin sur les flots. La vélocité mêlée au froid nous fait presque regretter notre caprice, nous sommes transis. Mais peu à peu le point lumineux prend forme et une immense falaise de glace abrupte, suintant sous les rayons du soleil, se présente à nous. Le glacier qui nous fait face doit bien atteindre les cent mètres de hauteur. Nous sommes ridiculement petits au pied de cette œuvre de la nature monumentale. Combien d’années a-t-il bien fallu pour créer ce géant de glace ? Les glaciers naissent de l’accumulation des cristaux de neige. Puis, suite au contact de l’eau de mer, à l’ensoleillement et aux tensions mécaniques des masses de glace, des crevasses se forment, libérant ensuite sur les flots de gigantesques blocs de glace : les icebergs. Le spectacle est grandiose, d’une beauté presque indescriptible.

Ce n’était que les prémices d’une aventure inoubliable. Au petit matin, Tara quitte l’île d’Alexandra pour flirter avec les îles voisines. Une fois de plus en Arctique, le soleil peine à percer. En longeant les glaciers, nous apercevons un ours polaire en promenade sur un sommet. L’animal, pourtant de taille imposante, n’est qu’un minuscule point jaunâtre au milieu d’une immensité blanche. (Si le pelage de l’ours a cette teinte jaunâtre, c’est parce que des algues microscopiques emprisonnées dans des petites bulles d’air, sont accrochées à ses poils.)

En milieu de journée, le soleil finit enfin par apparaître, donnant des allures de diamants aux morceaux de glaces qui flottent sur la mer. Tara poursuit sa route, jouant à cache-cache derrière les icebergs qu’elle croise. Ses sculptures éphémères aux formes si variées. Art cubiste ou style baroque, les genres et les époques se croisent dans cette exposition maritime. Comme jaloux de ces merveilles de glace, le ciel et la terre tentent de rivaliser. Le ciel a déployé des lenticulaires, ces nuages blancs ovales qui tachètent la toile bleue. La terre exhibe ses orgues basaltiques, ces prismes verticaux et réguliers qui ont été formés lors du refroidissement d’une coulée de lave. Mais derrière les roches, un ours apparaît. Paisible, le maitre de l’Arctique rejoint le rivage. Si l’ours blanc a pour habitude de vivre sur la banquise, et cela de plus en plus au nord en raison du réchauffement climatique, il n’est pas rare de le trouver sur la terre ferme dans cette région, parce que les iles de François-Joseph font partie des zones de reproduction et d’hivernage de l’ours polaire. Après un long moment les pattes dans l’eau, l’animal se lance dans la mer, sans doute en quête d’un nouveau territoire de chasse, plus prometteur. De notre côté, nous reprenons notre route, en quête d’un nouveau territoire à explorer, tout aussi enchanteur…

Anna Deniaud Garcia

Bibliographie :

Les animaux des pôles de Fabrice Genevois
Les pôles en question de Rémy Marion

Les terres de l’archipel François-Joseph

Terre à l’horizon. L’archipel a tenu ses promesses. Le décor est majestueux. Sous un soleil frileux, d’imposants glaciers se jettent sans hésiter dans une mer glacée. Les températures ont basculé dans les négatives et un vent cinglant se charge de les propager. Tara doit de nouveau slalomer entre les sculptures de glace, mais l’Arctique ici a été plus ambitieuse dans ses œuvres. D’imposants icebergs, atteignant parfois les cinq mètres de hauteur, flottent paisiblement sur la grande bleue. Sans frémir mais prudente, la goélette poursuit sa route à travers l’archipel. A chaque mile marin, la perle de l’Arctique dévoile ses merveilles.

Tara s’arrête quelques instants pour observer…

Après avoir longé les vertigineuses falaises de glace de Nortbruk Island, Tara a pris la direction du mythique Cap Flora. Cap Flora est la base de départ pour les expéditions au pôle Nord, dernière demeure d’un grand nombre d’explorateurs polaires. Il est près de minuit lorsqu’une colline verte, voilée au sommet par la brume, surgit à l’horizon. En scrutant le rivage rocheux, nous apercevons des hommes. Equipés de théodolites*, ils semblent parcourir l’île dans la perspective d’établir de nouvelles cartes. Nous apercevons au loin leur campement, mais la maison de Jackson a bel et bien disparu du paysage. Jackson était un explorateur anglais qui, à la fin du 19ème siècle, avait passé plusieurs hivers au Cap Flora. Il y avait même accueilli, en complet élégant et hautes bottes de caoutchouc, Nansen et Johannsen après leur tentative échouée d’expédition au pôle Nord. Nous tentons de communiquer avec les hommes sur la terre. Grands gestes et appels radio seront vains. Ah, si Jackson avait été là pour nous accueillir… Après s’être attardés à observer des guillemots* juchés sur un iceberg, nous avons repris notre route en direction de l’île d’Alexandra. Là-bas, des hommes, des militaires et des gardiens du parc naturel, nous attendent.

Une pluie fine et un brouillard épais recouvrent la terre et les glaciers qui nous entourent. Seule une rangée de cuves rouillées se dessine sur la côte sombre. Dans cette anse, Tara jettera l’ancre pour quarante-huit heures. Un appel radio, et les autorités à terre sont informées de notre arrivée. Vingt minutes plus tard, un camion militaire nous attend sur le rivage, les phares allumés pour signaler sa présence. On se croirait presque dans un film de guerre. Notre petit bateau pneumatique fonce droit sur les hommes armés. Etrange sensation. Mais ces militaires ne seront autres que nos hôtes le temps d’une journée. Une fois les présentations faites, nous embarquons dans l’imposant camion militaire, qui se transforme alors, en véritable car touristique. Serguey Pisarev, scientifique russe du bord, se charge de nous traduire les informations données par notre guide ou plutôt le responsable du parc naturel.
Première halte à la base de Nagurskaya. Dans ces bâtiments en tôle bleue se cache un jardin artificiel : faux gazon, arbres en plastique, fontaine illuminée et aquarium de poissons exotiques. Il y aussi un billard, un baby-foot, un écran géant et des jeux pour enfants. Autant de divertissements pour faire passer le temps en hiver, pour oublier le froid, pour combler le manque de soleil. Nous repartons en camion sur une piste boueuse pour découvrir le reste de l’île. Malgré les gros efforts de nettoyage réalisés depuis la création du parc, les carcasses de vieux engins militaires et les antennes rouillées s’imposent encore dans ce décor lunaire. Des traces de pas d’ours, nous témoignent que la nature, ici, n’a jamais cédé totalement les lieux à l’homme. Selon les gardiens, il y aurait deux ourses et leurs petits, qui roderaient dans les parages. Alors dès que l’un d’entre nous joue le touriste indiscipliné en sortant du groupe, un homme armé le suit de prés, pour assurer sa sécurité. Au cas où l’ours apparaitrait… comme nous en rêvons. Nous poursuivons notre chemin jusqu’à l’ancienne base scientifique de Serguey. Une maison au milieu de nulle part, avec vue sur un lac et la mer. Plus de vingt ans après sa dernière mission, le chercheur retrouve ses vieux instruments, souvent laissés à l’abandon en plein air. « Avec une petite réparation, ce treuil pourrait fonctionner de nouveau !», lance l’homme à la fois enthousiaste et nostalgique. Mais il faut déjà repartir, se faire balloter de nouveau sur ce terrain irrégulier pour retrouver Tara. Le soleil a enfin daigné percer les nuages, inondant les glaciers et arrosant au passage les mats de la goélette. La visite fut brève, mais en réalité l’aventure ne fait que commencer !

Anna Deniaud Garcia

*Théodolite : Instrument de topographie servant à mesurer les angles horizontaux et verticaux.
*Guillemots : Oiseaux des mers

Cap sur l’archipel de François-Joseph

En quittant le fleuve Ienissei, Tara a mis le cap sur l’archipel de François-Joseph, ces îles d’Arctique situées à seulement neuf cents kilomètres du pôle Nord. Toutes voiles dehors, sur une mer d’huile libre de glace, la goélette vogue vers le rêve de tout un équipage, vers le joyau de l’Arctique. Mercredi, la terre ou plutôt les glaciers devraient surgir à l’horizon, nous devrions accoster sur cet archipel que certains surnomment « Mini Antarctique ».

« L’archipel de François-Joseph, c’est le joyau de l’Arctique ». C’est en ces termes que Christian de Marliave, explorateur polaire français, avait décrit les lieux à Vincent Le Pennec, second capitaine, avant le départ de l’expédition Tara Oceans Polar Circle. Cent quatre-vingt-onze îles, recouvertes majoritairement de glaciers, un vaste territoire difficile d’accès où la nature prédomine encore.
Là-bas, nous espérons croiser des ours blancs, des renards polaires, des morses, des phoques du Groenland, barbu ou marbré, et bien sur une multitude d’oiseaux, plus de quarante espèces peuplent les lieux. Si la faune et la flore règnent encore en maitres, c’est peut-être parce que dès les années trente, l’Union Soviétique s’appropria le territoire et l’interdit d’accès à toute autre nation. Au fil des années, trois stations météorologiques et deux bases militaires y furent installées. Dans les années quatre-vingt, plus d’une cinquantaine de personnes hivernaient sur l’archipel. L’été, scientifiques et explorateurs russes affluaient. C’était encore la belle époque pour la recherche. Pour Serguey Pisarev, scientifique du bord, François-Joseph n’était autre que la base de départ pour ses dérives arctiques. Pendant dix ans, le chercheur en océanographie physique a donc sillonné les lieux, traversant à motoneige le passage Cambridge, situé entre l’île d’Alexandra et l’île Georges, qu’empruntera bientôt Tara.
Serguey se souvient aussi d’avoir survolé un champ jonché d’étonnantes pierres. « De l’hélicoptère, j’ai vu des pierres en forme de boule, mais elles étaient en partie recouvertes par la neige. Quelques années plus tard, j’ai regardé une photo de Victor Boyarsky*, il était à côté de l’une de ces boules en pierre aux formes très régulières. Elle devait mesurer au moins trois mètres de haut. ». L’origine de ces pierres naturelles laisse encore perplexes les géologues. Un mystère qui attise un peu plus notre curiosité et notre soif de découvrir l’archipel !

Mais la réelle découverte de ce territoire polaire date de 1873, par l’expédition austro-hongroise Tegetthoff dirigée par Julius Payer et Carl Weyprecht. Les années qui suivirent, l’archipel devint un vaste terrain de chasse estivale. Il fut aussi un lieu d’exploration et un refuge pour de nombreux aventuriers. Nansen, célèbre scientifique norvégien qui mena une dérive en Arctique à bord du Fram, hiverna sur François-Joseph après sa tentative échouée de conquête du pôle Nord. De nos jours, l’archipel reste encore un lieu de passage pour ceux qui souhaitent s’aventurer au pôle Nord. Deux ou trois brise-glace nucléaires y déposent chaque année plus de trois cents visiteurs. Mais loin d’être des aventuriers, ce sont des touristes privilégiés, prêts à débourser plus de 25 000 dollars pour une dizaine de jours en Arctique, qui font escale sur l’archipel, avant d’être conduits en hélicoptère jusqu’au pôle.
Parallèlement au développement mesuré du tourisme dans l’archipel, les Russes ont créé en 1994 un parc naturel de 42 000 km2 englobant les îles et les eaux alentours. A présent, il ne reste plus qu’à effacer toutes les traces des activités militaires du passé et à sensibiliser les nouveaux aventuriers sur la fragilité de cet écosystème polaire. Le joyau de l’Arctique ne doit cesser de briller. Pour notre part, nous veillerons à le respecter.

Anna Deniaud Garcia

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

*Victor Boyarsky : Directeur du musée de l’Arctique à Saint-Pétersbourg, et compagnon de voyage de Jean-Louis Etienne lors de la traversée de l’Antarctique.
Bibliographie :

Franz Josef Land de Susan Barr
Le grand défi des pôles de Bertrand Imbert et Claude Lorius
Practical dictionary of Siberia and the North

Entre Doudinka et Pevek

Entretien avec le nouveau chef scientifique du bord

Embarqué à Doudinka en Russie, Pascal Hingamp a pris la relève de Lee Karp Boss, en tant que chef scientifique. Dans deux jours, débutera la première station de prélèvements journalière du leg (étape) entre Doudinka et Pevek. Avant que les manipulations ne démarrent sur le pont, Pascal nous accorde un instant pour nous expliquer le programme scientifique du mois à venir.

Pascal Hingamp, nouveau chef scientifique du bord embarqué à Doudinka. A.Deniaud/Tara Expéditions

Pascal Hingamp, nouveau chef scientifique du bord embarqué à Doudinka. A.Deniaud/Tara Expéditions

- Avant d’entrer dans le vif du sujet, peux-tu te présenter ?

Je suis biologiste spécialiste en génomique au laboratoire IGS* à Marseille et j’enseigne aussi à la faculté des sciences de Luminy. Notre laboratoire traite les échantillons de girus, ces virus géants, de l’expédition Tara Oceans et Tara Oceans Polar Circle. Toujours avec les échantillons de Tara, nous travaillons en collaboration avec le Génoscope et d’autres laboratoires de génomique, sur l’analyse des séquences ADN par ordinateur. Ce leg est pour moi le troisième à bord de Tara, j’avais navigué en mer Méditerranée et dans l’Atlantique Sud, mais ce sera ma première expérience en tant que chef scientifique sur Tara. Au-delà de la coordination de l’équipe, je m’occuperai de l’échantillonnage des virus, girus et bactéries.

- Quels sont les membres de ton équipe dans cette aventure scientifique d’un  mois ?

Il y a toujours Serguey Pisarev et Claudie Marec du leg précédent, qui s’occupent respectivement de l’échantillonnage du zooplancton et du déploiement des instruments. Thomas Leeuw, qui est arrivé le même jour que moi à Doudinka, vient des Etats-Unis. Il est étudiant en master dans le laboratoire d’Emmanuel Boss et s’occupera de l’imagerie dans le laboratoire sec. Diana Ruiz Pino, du laboratoire l’Océan à Paris, prendra la relève de Stéphane Pesant pour effectuer les échantillons de biogéochimie, provenant de la rosette. Diana est une habituée des expéditions océanographiques polaires, mais comme Thomas et Simon, c’est son premier leg à bord de Tara. Simon Morisset travaillera en binôme avec Claudie pour la mise à l’eau des instruments, ainsi que la prise des mesures continues. Et pour finir, il y a Margaux Carmichael du laboratoire de Roscoff, une habituée de Tara Oceans, qui s’occupera des protistes*.

- Quel est donc le programme scientifique envisagé?

Il était prévu que nous réalisions deux stations longues, avec des prélèvements à trois profondeurs différentes. Mais étant donné la faible profondeur des eaux du plateau continental que nous allons traverser, nous avons quelque peu modifié le programme. Suite à des réunions d’équipe, nous avons opté pour trois ou quatre stations longues. La quatrième est encore en suspens. La première station se déroulera en bordure de glace, en mer de Kara, avant le cap Tchelyouskine. Pour la seconde station, nous allons nous positionner sur la pente qui sépare la mer de Laptev du bassin de Nansen. Cette zone est particulièrement intéressante, puisqu’elle offre un accès aux profondeurs de l’Arctique. Il y aura environ deux mille cinq cents mètres de fond, nous effectuerons donc une station de trois profondeurs. Il est possible que l’on y détecte encore l’influence des eaux douces du fleuve Lena, qui joue un rôle majeur dans la fertilisation de l’Arctique. Nous envisageons pour la troisième station, de prélever en eau peu profonde, moins de cinquante mètres, près des îles de Nouvelle-Sibérie, une localisation que nous espérons aussi sous l’influence du fleuve Lena. A partir des prélèvements de la seconde station et de celle-ci, nous aimerions étudier le transport des particules du fleuve Lena vers les profondeurs de l’Arctique, dans une couche communément appelée néphéloïde. Nous réfléchissons encore à une éventuelle quatrième station, qui serait en mer de Sibérie Orientale. Tout dépend du nombre de profondeurs que nous réaliserons à chaque station, car nous sommes limités en terme de consommables (matériel nécessaire à l’échantillonnage).

- Quelles sont les différentes contraintes de cette mission, et de surcroît sur ce leg?

Le stock de consommables, que j’évoquais précédemment, est une première contrainte. Nous devons respecter ce qui a été planifié en amont, car il n’y aura pas d’approvisionnement significatif durant cette expédition. Il y a aussi le corridor, cette zone règlementaire dans laquelle nous devons effectuer les prélèvements. Le corridor a été défini en accord avec les autorités russes, mais il s’avère relativement étroit, il mesure seulement quarante milles nautiques de large. Les conditions météorologiques peuvent aussi déterminer l’exécution des stations, mais il semblerait que la météo soit en notre faveur pour ce leg. Dernière contrainte et non la moindre, le passage du Nord-Est ! Il semble que la glace soit encore très épaisse au cap Tchelyouskine, environ trois mètres d’épaisseur, Tara ne passera pas sans l’aide d’un brise-glace. Loïc, le capitaine et Serguey, notre confrère russe, se renseignent donc actuellement sur les prochains passages de caravanes. L’idée est de s’insérer dans un convoi de navires, mais nous ne choisirons pas la date. Il va donc falloir faire preuve de souplesse et de réactivité. Pour une fois ce n’est pas la science la priorité, mais le passage du cap Tchelyouskine. La suite de l’expédition en dépend !

Propos recueillis par Anna Deniaud Garcia

*IGS : Informations génomiques et structurales
*Protistes : organismes unicellulaires à noyaux ancêtres de toutes les plantes et animaux. Certains comme les diatomées sont photosynthétiques. Ils se construisent des carapaces et squelettes de silice, de calcium, de cellulose et transfèrent le carbone de l’atmosphère jusque dans les sédiments profonds.

Avant de reprendre le large

Il ne fut pas simple pour les hommes et les bagages de rejoindre Doudinka, en Russie. Retard, halte imprévue à Moscou, autant d’aléas qui donnent du charme au voyage, mais qui compliquent le passage de relais entre deux équipages. Quoi qu’il en soit, jeudi, la goélette scientifique reprendra le large, direction l’Archipel de François-Joseph. Alors à bord, la nouvelle équipe s’agite pour effectuer les derniers préparatifs avant le départ.

Les uns partent, les autres embarquent. C’est un peu la routine des escales de Tara. Malgré cela, on ne s’y fait pas. Avec un pincement au cœur, nous regardons nos sept compagnons de voyage quitter le navire, à 5h30 du matin. Si cette nuit là, les températures ont chuté à Doudinka, les au revoir ne sont pas moins chaleureux sur le quai. Les plus chanceux évoquent leurs prochaines retrouvailles à bord, les autres promettent de s’écrire. Soudain, le voilier paraît bien calme, désert même. Nous en profitons pour nous reposer un peu. Quand tout à coup, des rires retentissent dans le carré, des rires familiers. Il n’y a pas de doute « capitaine Vallette »* est de retour à bord ! Après des péripéties de transport, la relève a fini par arriver. Le répit fut de courte durée.

L’agitation reprend joyeusement ses quartiers. Pendant que les uns s’installent dans leurs cabines et prennent leurs marques à bord, les autres assurent le ravitaillement en eau, en gazole et en nourriture pour les mois d’expédition à venir. Il est cocasse d’observer nos marins tenter de se faire comprendre par leurs interlocuteurs russes. Avec le conducteur du camion d’eau douce, Yohann Mucherie, le chef mécanicien, a opté pour les dessins. Il lui faut deux camions d’eau pour le 31 juillet. Par raillerie, nous évoquons la venue de trente et un camions d’eau, le 2 ! De son côté, Céline, la cuisinière, a sollicité l’aide de Serguey, le scientifique russe du bord, pour passer commande dans un supermarché du coin. Doudinka est approvisionnée en nourriture par voie fluviale. Les navires partent de Krasnojarsk les cales pleines, et vendent leur marchandise le long du fleuve Ienissei. Mais aucun bateau n’arrivera avant notre départ, il n’y aura donc pas d’œufs frais. Soit, nous ferons sans. Nous avons été si gâtés en fruits et légumes qu’il serait déplacé de se plaindre. Une chose est sûre, le scorbut* ne nous aura pas !

En cale avant, au milieu des cargaisons de produits frais, Claudie Marec et Simon Morisset, les deux ingénieurs océanographiques du bord, tentent de remettre sur pied le Flowcytobot (flow cytometer). Cet appareil, qui permet de photographier le petit zooplancton, fait des siennes. Après avoir usé les nerfs de Marc Picheral, la nuit précédant son départ, l’engin continue de jouer avec la patience des deux ingénieurs. Dans le carré, l’ambiance est studieuse. Les scientifiques étudient les protocoles et les rapports des stations de prélèvements précédentes. Il faut être prêts, car dans trois jours, sous la direction de Pascal Hingamp, le nouveau chef scientifique, les filets et la rosette seront de nouveau de sortie.

Anna Deniaud Garcia

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

* Loic Vallette, capitaine de Tara, vient prendre la relève de Samuel Audrain.

* Scorbut : Maladie due à une carence en vitamine C, qui peut entrainer la mort. De nombreux explorateurs polaires furent victimes de cette maladie.

Sous la tchoum des Dolgans

Entre deux blocs d’immeubles de Doudinka, une tchoum a été dressée. La tchoum, c’est une tente fabriquée à partir de peaux de rennes et de morceaux de bois, une sorte de tipi du Grand Nord sibérien. En dépit de la chaleur, Vaciliy a revêtu l’habit traditionnel dolgan. Devant cette scène surréaliste, composée en notre honneur, des sourires se dessinent sur nos lèvres. Nous sommes à la fois touchés et intrigués. Quelle animation folklorique les membres du centre culturel de Doudinka peuvent-ils bien nous réserver ? Mais il suffisait de franchir le seuil de la tchoum, pour oublier le béton et basculer dans un autre monde… Le monde des Dolgans, peuple sibérien.

Un à un, nous nous glissons sous la tchoum. Des bancs, disposés en arc de cercle, nous invitent à nous asseoir. Malgré l’étroitesse du lieu, nous sommes près d’une vingtaine réunis sous cette tente de peaux de bêtes, entrouverte au sommet pour laisser pénétrer les rayons du soleil. De nombreux mets ont été disposés sur les tables : du poisson, du pain, des biscuits… Avec sa robe fleurie et colorée, Olga commence par nous servir le thé. Kseniya, elle, remue avec une grande louche la soupe de poisson, qu’elle nous a concoctée. En guise de bienvenue, Evgeniya entonne un chant dolgan, accompagnée à la guimbarde par Vaciliy. Les premiers sons suffisent à nous transporter de Doudinka à la toundra, de la ville aux plaines enneigées. Il suffit de fermer les yeux pour voir apparaître les hordes de rennes sauvages, les bœufs musqués, et toutes ces images du Grand Nord sibérien qui nous font tant rêver.

Le peuple dolgan compte parmi « les petits peuples du nord », une appellation qui regroupe vingt-six ethnies du nord de l’ex-URSS. Autrefois, ces autochtones du Grand Nord sibérien se déplaçaient sans cesse au milieu de la toundra pour suivre les migrations des troupeaux de rennes, pour chasser, pour pêcher. Un nomadisme dans des conditions extrêmes, les températures descendant en hiver jusqu’à moins soixante degrés. Mais de nos jours, et suite à la politique de sédentarisation mise en place dès les années 1930, « les derniers nomades des glaces »* se font rares. Moins de dix pourcent de la population autochtone de Russie a résisté à l’appel de la ville. Il faut dire que comme Vaciliy, les enfants sont souvent contraints de rejoindre les villes, pour y suivre une scolarité, pour y apprendre le russe. « J’ai réalisé en entrant à l’école que je ne pouvais pas communiquer avec les autres, car je ne parlais pas le Russe. Au début, c’était difficile, et puis petit à petit, j’ai appris la langue. », confie Vaciliy. Depuis 1982, les dialectes sont aussi enseignés à l’école. Pendant près de neuf mois, à l’exception des fêtes de fin d’année, les enfants de nomades sont donc coupés de leurs familles. Ils ne retrouveront leurs proches et la toundra que lors des grandes vacances scolaires. Alors l’été, les écoliers dolgans pourront quand même participer à la cueillette des baies, à la « pêche » au bois flottant dans les fleuves, et au ramassage des champignons.

Les chants se poursuivent sous la tchoum. Les paroles évoquent la culture dolganne, mais aussi des histoires d’amour, ou plutôt des chagrins d’amour. Puis, c’est à notre tour de chanter, de partager un peu de notre culture. Samuel, le capitaine, sort l’accordéon et la mélodie « Mon amant de Saint-Jean » résonne dans les airs. Nos vies paraissent tout à coup beaucoup moins éloignées qu’elles en ont l’air ! Après nous avoir conté des légendes de la péninsule de Taïmyr, après nous avoir montré les manuels d’apprentissage du Dolgan, nos hôtes nous ont initiés aux « jeux de société de la toundra ». Des bâtons de bois qu’il faut lancer puis rattraper, des cailloux aussi, des chiffres qu’il faut réciter sans respirer… Malgré la barrière de la langue, nous parvenons à nous comprendre, à l’aide de gestes, de mimiques, de sourires… Et puis tout comme l’amour, le rire est universel !

Anna Deniaud Garcia

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Bibliographie
« Dolgans – Les derniers nomades de glaces » de Francis Latreille
Peuples autochtones – questions sibériennes

Paisible Doudinka

Après deux jours de remontée du fleuve Ienissei, les amarres de Tara ont été jetées sur le quai de Doudinka en Russie. En dépit de l’heure matinale de notre arrivée, environ deux heures du matin, les autorités russes étaient là pour nous accueillir. Uniformes et képis étaient aussi de sortie. Les démarches furent rapides, alors depuis mercredi matin, nous arpentons à notre guise les paisibles avenues de la capitale du Taimyr, cette région du nord de la Russie.

Dès les premiers instants à Doudinka, nous avons ressenti la chaleur et l’hospitalité des « gens du nord ». Sans doute la meilleur arme pour affronter les longs et rigoureux hivers. A peine la goélette était-elle amarrée à quai, que le capitaine du bateau pilote qui nous avait accompagnés les derniers miles marins, nous invitait à bord de son embarcation. Un verre de vodka et un morceau de poisson cru nous y attendaient. Les « Niet spassiba*» furent vains, il fallait honorer la coutume russe. Le verre d’alcool local m’encouragea à croquer dans le poisson encore saignant. Lee suivit sans grand enthousiasme. Notre sourire poli, après la dégustation du met, provoqua les éclats de rire de nos convives, dévoilant au passage les quelques dents en or du capitaine. L’expérience était à vivre. Nous sommes heureuses de l’avoir vécue ! Puis, ce fut une jeune fille qui se présenta aux abords de Tara pour offrir un présent à l’équipage, une tête de loup en perles encerclée de fourrure. Le loup monta à bord. On lui attribua une place d’honneur dans le carré.

Quelques heures de repos, et nous partîmes à la découverte de Doudinka. Après avoir admiré l’église de Svyato-Vvedenskaya, puis contourné l’incontournable Lénine de pierre, nous nous sommes engagés dans les grandes avenues de la ville, toutes surplombées de tuyaux en acier renfermant les conduits de chauffage. Comme des boursouflures sur un visage, le système enlaidit la ville. Mais le pergélisol* ne semble pas vraiment laisser le choix. Alors comme pour compenser cette disgrâce, les urbanistes ou les peintres ont misé sur les couleurs des façades. Rose fushia, jaune citron, vert olive, les couleurs rivalisent d’éclat, abandonnant néanmoins la compétition après quelques années. Et pour égayer la ville, les urbanistes sont allés jusqu’à faire pousser des arbres en plastique lumineux au milieu des trottoirs. Avec un manteau neigeux, Doudinka doit avoir, durant tout l’hiver, des allures de fêtes. La palette de couleurs avec les tee-shirts et autres vêtements fluo que revêtent les jeunes femmes. Mais ceci est une autre histoire, ou plutôt simplement la preuve que la mode ne s’arrête pas aux portes de la Sibérie.

Nous nous sommes aventurés entre les blocs d’immeubles, découvrant à chaque recoin un marchand de légumes, un parc pour enfants ou encore une vieille voiture à l’abandon qui ravirait les collectionneurs. Mais ce ne sont que les apparences, Doudinka est cachottière. Ici, il faut oser ouvrir les portes pour découvrir un autre monde. Qui aurait pensé trouver un bania* dans une zone désaffectée ? Comment deviner l’existence d’un cyber-café au premier étage d’une barre d’immeubles résidentiels ? Pour franchir les autres portes, il nous faudrait connaître la langue, et c’est bien là l’unique frein à notre immersion sibérienne. Qui sait même si le russe serait suffisant… car Doudinka, c’est aussi un carrefour des cultures et des communautés.

Anna Deniaud Garcia

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

* Niet Passiba : Non merci en russe
* Pergélisol : Couche du sol en permanence gelée
* Bania : Sauna russe

Entretien avec l’artiste du bord

Embarquée en tant qu’artiste à Mourmansk, Stéphanie Januskiewicz achève son séjour à bord de Tara, les carnets remplis de croquis et le disque dur plein de photographies. Retour sur cette rencontre avec Tara et cette inoubliable aventure en Arctique.- Comment as-tu embarqué sur Tara ?J’ai découvert le voilier scientifique lors de son passage à Paris, l’hiver dernier, et j’ai suivi de près tous les évènements relatifs au projet. Suite à une traversée de l’Atlantique que j’ai effectuée l’année dernière, j’ai eu l’envie de mettre mon savoir-faire au service de l’environnement, alors cette rencontre avec Tara a été une véritable révélation. Je veux faire connaître la mission de Tara Expéditions par le biais de mes illustrations et de mes photographies, et c’est pour cela que j’ai proposé au bureau de Tara de concevoir un livre pour les enfants.

- Quel était donc l’objectif de ton embarquement ?

L’objectif pour moi est de réunir assez de matière photographique et de croquis pour pouvoir partager ensuite ce que j’ai appris sur les manipulations scientifiques, et ce que j’ai vécu sur Tara, en participant à la vie du bord. Je souhaite vraiment communiquer avec simplicité et émotion sur ce beau projet et je crois que ce mois à bord était utile pour y parvenir.

- Peux-tu nous présenter ce projet de livre?

L’idée est de raconter les expéditions Tara Oceans et Tara Oceans Polar Circle par le biais d’une fiction qui mettrait en scène à la fois l’équipage, mais aussi deux micro-organismes qui nous feraient découvrir les mondes planctoniques. C’est un projet commun avec Anna Deniaud Garcia, la correspondante du bord. Nous avons eu parallèlement l’envie de faire un livre pour les enfants, alors nous avons choisi de collaborer. Nous avons déjà réalisé une vidéo intitulée « Station scientifique pour les enfants » qui est un aperçu de l’univers dans lequel nous souhaitons plonger les enfants, un mélange de dessins imaginaires et d’images réelles.

- Peux-tu nous parler de ton expérience dans le domaine de l’illustration, de l’image ?

Je dessine depuis toujours… J’ai beaucoup voyagé à l’étranger et j’avais toujours un carnet avec moi pour croquer ce que je découvrais. Mais au-delà de l’illustration, j’ai aussi et surtout quinze ans d’expérience dans la publicité et l’édition, en tant que directrice artistique et photographe. L’idée pour ce livre, c’est donc de combiner mes différents savoir-faire, pour proposer une forme innovante et actuelle aux enfants.

- Comment s’est déroulée ton aventure à bord de Tara ?

Dès le départ, le voilier et son équipage me sont apparus familiers. Et ensuite, il y a eu tellement de moments magiques, comme les premières glaces, la rencontre avec l’ours polaire… C’est vraiment une expérience inoubliable. Chaque jour, je prenais des photos et parallèlement je sollicitais les scientifiques et les marins pour qu’ils m’expliquent leur travail, les manipulations… En ce qui concerne les dessins, j’avoue que je profitais souvent de la tranquillité des quarts de nuit pour les réaliser, pendant le jour permanent arctique. C’est aussi des moments où la lumière est sublime. Voilà cette aventure incroyable touche à sa fin, mais pour moi ce n’est que le début ! J’ai le devoir ensuite de la partager avec le plus grand nombre.

Propos recueillis par Anna Deniaud Garcia

Pour découvrir ou redécouvrir les œuvres de Stéphanie, cliquez ici

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Près de la station météorologique de Sopochnaya Karga

Sur les flots, les glaçons à la dérive ont cédé leur place à des rondins de bois. L’odeur de la terre se mêle à l’air marin. Tara remonte le fleuve Ienissei, large à son embouchure de plus de cent cinquante kilomètres. Puis, la côte se dessine à l’horizon, des falaises rocheuses recouvertes partiellement d’un manteau neigeux. Il va falloir patienter ici quelques jours, attendre l’arrivée des pilotes russes qui nous accompagneront jusqu’à Doudinka. L’ancre est jetée. Au loin, les antennes de la station météorologique de Sopochnaya Karga transpercent le ciel bleu, attisant notre curiosité…

Il est presque difficile de croire que nous sommes en Arctique. Le soleil ne nous quitte plus. Jour et nuit, il traverse les hublots de Tara pour réchauffer sans cesse l’intérieur du navire. Les shorts et les tee-shirts sont à présent de rigueur. Malheureux sont ceux qui n’avaient pas prévu de se dévêtir autant sous ces hautes latitudes. La région est en train de connaître une vague de chaleur exceptionnelle. Hier, après une journée de labeur, le pont de Tara a pris des allures de station balnéaire. Nous avons enfilé les maillots de bain et nous nous sommes jetés, sans trop tergiverser, dans une eau jaunâtre à dix-huit degrés. Il est si appréciable de se rafraîchir un peu, et d’avoir le sentiment de profiter de l’été.

L’ancre s’est posée au fond du fleuve. L’arrivée des pilotes russes est prévue dans deux jours, nous resterons donc au mouillage près de la station météorologique de Sopochnaya Karga. Après un premier contact radio, Sergey Pisarev obtient l’autorisation de poser le pied à terre. A bord, c’est la ruée vers les zodiacs* ! Nous rêvons tous de nous dégourdir les jambes. Lee Karp Boss et Joannie Ferland ont même enfilé leurs vêtements de joggeuses. Mais notre enthousiasme et notre soif d’aventure vont rapidement s’assombrir sous les nuées de moustiques. Malgré des attirails rivalisant de créativité, qui nous donnent l’air d’explorateurs en herbe, nul n’échappe à ces insectes avides de sang neuf. Rares sont les visiteurs par ici…

La station météorologique de Sopochnaya Karga fut construite en 1939. Depuis soixante-quatorze ans, des hommes et des femmes se relayent sur cette crique, été comme hiver, pour relever des données sur la salinité et la température de l’eau, la force et la direction du vent, les vagues, etc. Toutes les trois heures, il faut prendre des mesures. Jour et nuit, sans répit. Alors pour assurer la veille météorologique, quatre personnes vivent en permanence sur la station. L’été, quelques saisonniers viennent apporter un coup de main aux météorologues, mais leur aide se concentre surtout autour de l’entretien des lieux. Il faut dire que les années et les conditions climatiques, jusqu’à moins cinquante degrés en hiver, n’ont pas épargné la station. Sopochnaya Karga tombe en ruine. Faute de moyens aussi.

Des bidons rouillés et des pièces de ferraille jonchent le sol fleuri. Il y a même une vieille machine à écrire, délaissée sans doute depuis l’avènement de l’ordinateur. Confortablement entourés par du coton d’Arctique, trois véhicules militaires semblent avoir trouvé ici leur havre de paix. Près de la plage, deux cabanes en bois ont perdu l’équilibre. Le pergélisol**, sur lequel elles étaient bâties, a fondu, les fondations se sont affaissées. Alors Alexei, un jeune météorologue qui s’est installé ici depuis trois ans avec sa femme et son fils, espère que la situation va changer bientôt, très bientôt. Restauration ou délocalisation, la question reste en suspend. En attendant, il poursuit assidument son travail. Entre deux relevés, il part parfois à la pêche ou à la chasse aux rennes sauvages. Le camp est ravitaillé en nourriture seulement une fois par an. Heureusement, Alexei connaît certains capitaines de cargo, qui fréquentent le fleuve et qui lui cèdent au passage quelques produits frais. Mais les véritables visiteurs se font rares. Pour vivre ici, il faut indéniablement aimer la solitude…

La station de Sopochnaya Karga n’est plus qu’un point à l’horizon. Nous avons fait nos adieux à Alexei, Yulia et Oleg. Les deux pilotes ont embarqué avant l’heure, alors nous avons repris notre route. Dans deux cents quarante miles marins, nous retrouverons la civilisation, la ville russe Doudinka.

Anna Deniaud Garcia

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

*Bateaux pneumatiques qui permettent de descendre à terre.
**Le pergélisol : couche du sol en permanence gelée.

Après un mois d’aventure scientifique en Russie

Jeudi, sous un soleil radieux, les scientifiques de Tara effectuaient la dernière station longue du leg (étape) Mourmansk-Doudinka. A présent, tous les instruments de mesure sont éteints, car Tara vient d’entrer dans l’embouchure du fleuve lenissei. Lee Karp-Boss, chef scientifique de ce leg, revient sur ce mois d’aventure et d’échantillonnage, qui s’achève pour elle et son équipe.

- Lee, comment s’est déroulée la dernière station scientifique longue et quelles étaient ses caractéristiques ?

La dernière station longue de prélèvements fut relativement courte, étant donné la faible profondeur du site, seulement trente-six mètres. Ce qui nous intéressait, c’était d’échantillonner dans cette zone où la Mer de Kara est sous influence de masses d’eau provenant du fleuve Ienissei. La salinité était donc très basse, à 12 alors qu’en Mer de Barents elle était à 34,8. De mémoire, nous avons récolté dans les filets une grande quantité de larves de poisson. Nous avons aussi observé une forte concentration de matière organique dissoute, que l’on appelle communément le CDOM (couleur de la matière organique dissoute), et qui donnait cette couleur verte foncée à l’eau. Mais rien d’étonnant en zone côtière, puisque le CDOM provient généralement de la terre.

- Plus globalement, quel est le bilan de ce leg ?

De mon point de vue, ce leg fut très productif. Nous avons eu des conditions climatiques exceptionnelles, qui nous ont facilité le travail et qui nous ont permis d’effectuer toutes les stations prévues. Sans parler de l’expérience de l’équipage, des scientifiques comme des marins, qui fut un véritable plus pour le bon déroulement des stations de prélèvements. Au final, nous avons réalisé quinze stations, dont cinq longues. Ce qui est intéressant, c’est que nous avons échantillonné dans des environnements variés et avec des conditions diverses. Au fil de ces stations, nous avons observé des changements au sein de la communauté planctonique. Par exemple, la taille et la quantité du phytoplancton étaient plus importantes dans la glace qu’en mer de Barents libre de glace. Mais c’est une simple observation, les études génétiques et taxonomiques nous révèleront s’il y avait réellement une grande diversité. Nous avons aussi eu l’opportunité de travailler deux fois dans la gorge de Santa Anna, à des positions différentes. Les relevés sur les propriétés physiques de l’eau vont permettre à des chercheurs de poursuivre leurs études sur la circulation des courants, particulièrement intéressante dans cette zone. Et rappelons que grâce à l’étude de la circulation des courants, nous pouvons mieux comprendre les impacts du changement climatique.

- En dehors des échantillons de plancton envoyés dans de nombreux laboratoires, à quoi servent les données prises lors de l’expédition Tara Oceans Polar Circle ?

Nous avons, entre autres, un partenariat avec la NASA, l’agence américaine de l’aéronautique et de l’espace, et l’ESA, l’agence européenne de l’espace. A la fin de l’expédition, après vérification de nos chiffres, nous leur enverrons des données physiques sur l’absorption et la déviation de la lumière dans l’eau, ainsi que des données biologiques sur le genre des particules présentes dans la zone étudiée et leur concentration. Ces informations aident ensuite à réajuster les algorithmes, qui permettent de faire un lien entre les cartes satellites de couleurs des océans et la concentration de chlorophylle dans l’Arctique.

- Quelle est la suite de l’aventure ?

Je débarque à Doudinka et c’est Pascal Hingamp qui prendra la relève, en tant que chef scientifique. Au cours de ce second leg en Russie, le voilier devrait repasser dans une zone que nous avons déjà étudiée entre Mourmansk et Doudinka. Le comité scientifique est donc en pleine réflexion sur l’intérêt d’échantillonner de nouveau dans la zone, un mois après, pour voir les changements. En tout cas après la mer de Kara, l’équipe fera des prélèvements dans un autre environnement, la mer de Laptev.

Propos recueillis par Anna Deniaud Garcia

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Tara se fraie un chemin à travers la glace

Terre en vue ! Entre le bleu du ciel et de la mer, en début de semaine se dessine une bande de terre tachetée de blanc, ce n’est autre que la Nouvelle-Zemble qui se dresse timidement à l’horizon. En gardant les distances de rigueur, douze milles marins, Tara a longé la pointe Nord-Est de l’archipel. A bord, certains se sont mis à rêver d’accoster sur l’île, de poser le pied à terre, simplement pour se reposer un instant des mouvements incessants du voilier. Mais nous devons poursuivre notre route vers l’Est, franchir de nouveaux méridiens, qui nous éloignent sans cesse un peu plus du fuseau horaire de la France…

Une journée seulement nous sépare de la dernière station longue de prélèvements, mais celle-ci nous semble déjà loin. Certes nous nous rappelons encore de ses caractéristiques : l’absence de DCM (profondeur de chlorophylle maximum), le phytoplancton se trouvant réparti de manière égale sur toute la colonne d’eau, la présence importante de copépodes*, mais aussi d’appendiculaires** et enfin celle d’amas de micro-organismes morts qui coulaient vers le fond…

Mais l’effort, lui, appartient déjà au passé. Il faut dire que la nuit qui succéda à cette quatrième station, fut longue. Tara fut bousculée par une mer de Kara rendue capricieuse par des rafales de vent à 40 nœuds. Le sommeil de ses passagers en fut aussi perturbé. Puis le calme surgit, le calme après la tempête, une journée de soleil après une nuit dans les embruns. Il est une heure du matin et le soleil inonde encore le carré dans lequel quelques insomniaques continuent de travailler.

Le même fuseau horaire que l’Inde

Nous semblons nous égarer chaque jour un peu plus de toute notion du temps. De surcroît, celui-ci semble se jouer de nous. Il faut sans cesse décaler les montres, pour conserver un lien imaginaire avec le continent. Dans deux jours, en un clin d’œil, nous passerons de 14h à 16h, du café au gouter ! Par curiosité, nous nous sommes interrogés sur les pays qui vivent au même rythme que nous, ou plutôt dont les montres sont réglés à l’identique de celles des habitants de Doudinka. En suivant le méridien, nous avons traversé le Tibet et nous sommes arrivés en Inde, près de la frontière Thaïlandaise. Nous sommes donc rendus si loin…

Tant qu’à explorer des contrées lointaines, attardons-nous un peu sur celles-ci. Les cartes nous enseignent que la Nouvelle-Zemble, cette langue de terre à l’apparence uniforme est en réalité séparée par le détroit de Matotchkine. Au Nord se trouve l’île Severny et au Sud Ioujny. La première est recouverte de glaciers, l’autre de toundra, cette végétation discontinue formée de mousses, de graminées et de lichens. D’après la tradition orale des Nenets, un des peuples autochtones de Russie, les Sikhirtya ou Sirtiya auraient occupé à la Préhistoire ce territoire, chassant au harpon le morse et la baleine. Mais les archéologues russes divergent sur la question d’un établissement sédentaire ou d’activités saisonnières.

Une chose est sûre, à notre époque la Nouvelle-Zemble n’est habitée que de manière saisonnière, par un nombre inconnu de militaires, une poignée de météorologues et quelques Nenets qui s’y rendent pour la pêche et la chasse. En 1955, l’Archipel fut officiellement consacré à des expérimentations nucléaires soviétiques et au fil des années, ses rivages se transformèrent en cimetière de déchets nucléaires. Sergey a beau nous affirmer que la zone est contrôlée tous les deux ans et que jusqu’à présent aucune fuite de radioactive n’a été détectée, ces informations nous donnent froid dans le dos. En plus, nous venons de perdre trois degrés en une après-midi. Il fait zéro.

4 heures du matin des bruits sourds sur la coque

Quoi qu’il en soit la Nouvelle-Zemble se trouve à présent derrière nous. Nous avons fait cap à l’Est pour éviter la glace. Car non seulement le temps mais aussi la glace se joue de nous ! A mesure que les cartes arrivent, d’Allemagne ou de Russie, nous changeons de trajectoire. Alors que les uns annoncent une zone libre de glace, les autres nous invitent à la contourner. Qui croire ?

Il est quatre heures du matin, des bruits sourds de chocs de glace sur la coque, nous sortent du sommeil. Tara tente de se frayer un chemin au milieu d’une glace compacte. A cinq heures, la banquise devient éparse. Trois heures plus tard, les moteurs vrombissent de nouveau, luttant contre la nature. Les éléments nous réservent encore bien des surprises !

Anna Deniaud Garcia

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

* Copépode : crustacés à l’allure de crevettes microscopiques. Les adultes des espèces les plus petites mesurent environ 0,2 mm et les plus grandes environ 10 mm.
* * Appendiculaire : zooplancton. Cet organisme filtreur de matière en suspension, permet, entre autres, d’accélérer le transfert de matière carbonée vers le fond des océans.

Bibliographie : « Peuples du Grand Nord II ». Patrick Plumet.

L’homme qui écoutait les crissements de la glace

Sergey Pisarev est souvent présenté comme le représentant officiel de la Russie mais à bord, il est surtout un scientifique, spécialiste de l’Arctique ! Donc parlons de Sergey l’émérite chercheur en océanographie physique, ou encore Sergey l’aventurier de l’Arctique, sans oublier l’homme qui aime écouter les crissements de la banquise…

S’il fallait brosser succinctement le portrait de Sergey, il suffirait d’annoncer que le chercheur compte à son actif plus d’une vingtaine de dérives en Arctique et une trentaine d’expéditions à travers le monde. De cette information découleraient les qualificatifs suivants : voyageur, intrépide, passionné… Mais nous avons le temps, alors remontons les années. 1958. Sergey Pisarev voit le jour dans la ville de Kharkov en URSS, aujourd’hui en Ukraine. A peine a-t-il eu le temps de poser son regard sur sa région natale qu’il part pour l’Est de l’URSS, puis la Chine, puis la Lettonie. Son père est officier dans l’armée. Construire, partir, construire de nouveau et repartir…

Quelque part, c’est ce que fait toujours Sergey, chaque printemps, sur la banquise. Mais à l’époque, pour un enfant, ce n’est pas si simple. « C’est dur de changer sans arrêt d’école, mais ça t’apprend à être fort, indépendant et communicatif ». Rajoutons donc ces adjectifs au portrait de l’homme. Bon écolier, il rêve de devenir navigateur. Mais quelques années plus tard, les films de Cousteau viendront bousculer ses ambitions. A dix-sept ans, le jeune homme s’inscrit en géographie à l’illustre « Université d’Etat de Moscou »..

Une année en géographie, puis quatre en océanographie, et le voilà diplômé. A la sortie de l’université, Sergey intègre « l’Institut d’Acoustique de Moscou » et part pour une première expédition polaire en Mer de Barents. « J’ai étudié pendant un mois la dynamique du front polaire, en passant exactement à la même position qu’avec Tara !». L’année suivante, en 1982, il effectue sa première dérive au-dessus de la gorge de Santa Anna, là même où nous étions il y a quelques jours… Tara Oceans Polar Circle ressemble étonnamment à un pèlerinage pour notre explorateur polaire ! Les dix années qui suivirent, malgré sa paternité, le passionné de physique se rend chaque printemps au large de l’Archipel russe de François-Joseph en Arctique pour réaliser des dérives de trois mois sur la banquise. « J’ai construit à l’époque mon propre capteur de température. C’était un câble de quinze mètres que je mettais dans l’eau sous la glace pour étudier les grands mouvements verticaux de l’eau, les ondes internes. ». A 27 ans, le jeune Russe est promu chef de campement, il se voit en charge de la sécurité de toute l”équipe et du matériel. Dans cette région très dynamique, les mouvements de la glace sont fréquents, alors il faut sans cesse déplacer les tentes et les instruments. Pendant dix ans, les données scientifiques coulent à flot, et l’argent aussi. En trois ou quatre mois, Sergey empoche le salaire annuel d’un ingénieur. Mais tout d’un coup, comme un morceau de glace, le bloc soviétique s’effondre, entrainant dans sa chute l’économie du pays. Il n’y a plus d’argent pour la science, alors Sergey enchaîne les petits boulots. « De génération en génération, on a toujours du s’adapter dans mon pays, alors moi aussi j’ai du réagir, plutôt que de me morfondre. Et puis une crise, c’est mieux qu’une guerre ! ».

Heureusement à partir de 1994, les affaires reprennent. Sergey participe même à une étude transarctique sur la propagation du son sous la mer, qui sera saluée comme la meilleure collaboration scientifique de l’année, entre les Etats-Unis et la Russie. Pour le chercheur russe, les projets internationaux affluent. En 2006, il embarque pour la première fois sur Tara, dans le cadre du projet scientifique DAMOCLES. Il poursuit les études sur les conséquences économiques et sociales du réchauffement climatique en Arctique, en participant au programme européen ACCESS.  Parallèlement, le spécialiste livre ses conseils à une compagnie qui souhaite extraire du gaz en Mer de Barents. Quand on l’interroge sur les dangers d’une telle activité, le scientifique répond. « Toute activité industrielle est dangereuse pour la nature,  j’espère que nous pourrons organiser celle-là le mieux possible !»  Alors espérons que Sergey et ses confrères réussiront à protéger cette magnifique partie du globe, pour que d’autres, après eux, puissent jouir du plaisir immense de fouler un territoire vierge pour y écouter les chants aigus de la glace…

Anna Deniaud Garcia

L’actualité de l’expédition Tara Oceans Polar Circle

Tara entreprend actuellement une circumnavigation de 25 000 kilomètres en sept mois par les passages du Nord-Est et du Nord Ouest dans un but scientifique et pédagogique. Le voilier et son équipage sont rentrés au cœur de l’Arctique cette semaine. La science bat son plein désormais en lisière de banquise, le jour est permanent, les températures sont négatives et les animaux polaires ont fait leur apparition. 
79°29,0′ N / 66°10,8′ E

Depuis le départ de Lorient le 19 mai, la première partie d’expédition s’est très bien déroulée avec une remise en place sans encombre de tous les systèmes de prélèvements ainsi qu’une mise en route des appareils qui ont été rajoutés depuis la dernière expédition Tara Oceans.

Après avoir quitté la Bretagne, Tara a zigzagué volontairement dans l’Océan Atlantique et a fait de courtes escales à Tromso (Norvège) et Mourmansk (Russie). Ces deux derniers mois la météo a été incroyablement clémente (l’équipe a même eu 30°C à Mourmansk). Ces conditions ont donc permis de réaliser une vingtaine de stations de prélèvements, courtes ou longues de très bonne qualité.

Depuis sa dernière escale à Mourmansk, à la fin du mois de juin, Tara est monté tout droit vers le Nord-Est. L’équipe de 14 marins et scientifiques présentement à bord est passé en 24 heures, d’une navigation dans les eaux atlantiques à une navigation dans les eaux polaires et donc de l’été à l’hiver !
En début de semaine la première station scientifique en lisière de banquise a ainsi pu être réalisée pendant plus de 24 heures. L’équipage a échantillonné du plancton visiblement extrêmement abondant dans un véritable champ de glace. A cette occasion un ours polaire et un phoque ont même fait leur apparition ! Le contenu de l’écosystème marin est très différent d’une station scientifique à une autre, ce qui rend les travaux particulièrement intéressants.
Mais aux pôles, jamais rien n’est écrit. La suite des prélèvements va dépendre de la météo et de la fonte de la glace… « Les choses sérieuses ont commencé ! », précise Etienne Bourgois, président de Tara Expéditions. La prochaine grande étape de l’expédition devrait avoir lieu quand Tara passera le cap Tcheliouskine (Russie). Il s’agit du lieu le plus au Nord du continent eurasiatique et le plus souvent bloqué par la glace dans ce passage du Nord-Est.

« Quoi qu’il en soit ce que nous faisons et ferons en sciences dans cette partie du monde est réellement novateur et contribuera à la connaissance de cet océan, à un moment crucial ! L’Arctique est le témoin direct des changements climatiques sur notre planète. » selon Etienne Bourgois.

La situation du bateau et de la glace au jour le jour à suivre sur Google Earth

L’expédition
Principal objectif de Tara Oceans Polar Circle : mieux connaître l’écosystème arctique, en partant à la découverte des espèces planctoniques méconnues et en tentant de décrypter leurs interactions avec le milieu.

Pour suivre l’expédition :

Le site de Tara : www.taraexpeditions.org
Le dispositif éducatif : www.tarajunior.org
facebook/taraexpeditions
twitter/taraexpeditions #taraexpeditions
La photo du jour sur instagram/taraexpeditions

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Le site Tara Live Arctique avec France TV Nouvelles Ecritures, chaque jour 4 vidéos de l’expédition sont envoyées par Anna Deniaud, la correspondante du bord : www.francetv.fr/tara

En vidéo : Lors de la station, les scientifiques ont pêché…

Station scientifique en bordure de banquise

Tandis que les glaces chahutent la coque de Tara, les scientifiques disposent avec sérieux, sur le pont, leur collection habituelle de flacons, pipettes et autres accessoires nécessaires aux stations de prélèvements. Durant plus de douze heures, l’équipage va devoir échantillonner dans ce champ de glace. Heureusement, en cette journée d’été, les températures sont clémentes, le thermomètre s’est stabilisé aux alentours de -3°C. La station scientifique s’annonce longue, mais l’Arctique saura se montrer généreux envers les courageux.

En toute franchise, le démarrage fut chaotique ou plutôt le préchauffage prit du temps. Etait-ce le froid ou la  nouvelle programmation pour une descente à 50 mètres, les fonds marins étant peu profonds à cette latitude, quoi qu’il en soit la rosette réalisa deux plongées vaines. Elle s’était éteinte à mi-parcours. La troisième tentative fut la bonne et rapidement la richesse en biomasse de la zone se profila, révélant une importante quantité de phytoplancton en profondeur, entre trente-cinq et cinquante mètres. Il fallut réajuster le nombre de mise à l’eau des filets. En vue de la concentration planctonique, les filtrations s’annonçaient lentes, très lentes. Dans les échantillons se bousculaient des chaines de diatomées, ces micro-algues unicellulaires qui produisent une importante quantité d’oxygène, mais aussi une grande diversité de copépodes, ces petits crustacés marins, et des bryozoaires, des invertébrés marins qui vivent en colonie dans des loges individuelles. Alors que les uns faisaient preuve de patience pour faire entrer tout ce petit monde dans des flacons à code barre, les autres enchaînaient les mises à l’eau au milieu des glaçons.

Seul le Manta, ce filet qui permet, entre autre, d’échantillonner en surface les particules de plastique, échappa au bain glacé. Par crainte d’abimer ses mailles avec un amas de glaçons, Marc Picheral, ingénieur océanographique du bord, pris la décision de ne pas le mettre à l’eau. Si la glace apportait tout l’intérêt de cette station dans ces eaux polaires arctiques, il n’en demeurait pas moins que sa présence ajoutait une certaine complexité à l’opération. Il fallait sans cesse trouver des espaces libres de glace, qui permettraient de dériver paisiblement avec les instruments.

Ce fut au cours d’une de ces dérives que nous avons fait la rencontre du maître des lieux.

En début d’après-midi, alors que la brume sévissait, un ours polaire se dessina au milieu d’une architecture de glace. C’est Sergey, le scientifique russe qui le repéra. L’ours blanc humecta l’air, il avait de toute évidence senti notre présence, bien que lointaine, et cherchait à en savoir plus sur ce visiteur inattendu. Il nous laissa l’observer, réalisant même pour nous impressionner un saut athlétique entre deux blocs de glace. Puis, en bon nageur, il se jeta à l’eau pour retrouver sa profonde solitude.

Chacun reprit ses activités, satisfait tout de même de cette rencontre inopinée. Quelques heures plus tard, ce fut trois anges de mer qui attisèrent la curiosité de l’équipage. Ils avaient atterri dans le filet 180 microns, et furent rapidement placés dans l’aquarium du bord afin d’être observés et photographiés. Ces êtres transparents et rouges, dotés de petites ailes, n’ont pas volé leur nom. Leur manière d’évoluer avec délicatesse dans l’eau salée, évoque incontestablement celle des anges au paradis. Pour clore le défilé, un phoque apparut au loin. Mais contrairement aux anges de mer, le mammifère marin ne fit pas le moindre effort pour nous offrir du spectacle. Indolent, il était affalé sur la banquise et daignait à peine lever sa tête pour nous regarder. Mais peu importe, nous étions comblé.

Alors Tara reprit sa route au milieu de toute cette blancheur scintillante.

Anna Deniaud Garcia

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

En vidéo : un ours blanc est apparu aux alentours de Tara…

Au royaume des glaces

L’horizon a changé de couleur. Un liseré blanc recouvre la grande bleue. Serait-ce une fois de plus l’effet Novaya Zemlya qui nous joue des tours ? « Glace en vue ! », lance le marin de quart. L’euphorie se propage au sein de l’équipage. Depuis notre départ de Mourmansk, nous ne rêvions plus que de la blancheur enivrante de la banquise. Ni le froid saisissant, ni le jour permanent ne parvenaient à nous convaincre que nous voguions en Arctique. A présent, nous y voilà ! Sans crainte, Tara se dirige à vive allure vers la muraille blanche qui se dresse à l’horizon. La goélette semble avoir hâte de retrouver cette vieille amie, qui l’avait accueillie plusieurs mois lors de la dérive Arctique.

Depuis trois jours les températures avaient réellement chuté, sombrant dans les négatives. Des flocons de neige s’étaient même invités aux dernières stations de prélèvements, contraignant les hommes et les instruments à s’équiper contre le froid. Sur décision des scientifiques, nous poussions plus à l’Est, au-dessus de l’île de Nouvelle Zemble, dans l’espoir d’échantillonner en lisière de banquise. Tels des enfants, nous étions impatients de flirter avec la glace. Mais la première alerte fut soldée d’une grande déception. Deux malheureux glaçons se battaient en duel à l’horizon. Ils étaient ridicules. Le réchauffement climatique ne pouvait être cruel à ce point ! Malgré les cartes de glace que nous recevions chaque jour et qui attestaient de sa présence à quelques milles nautiques de notre position, nous avions presque perdu espoir de pénétrer un jour dans le royaume blanc. Et puis, samedi soir, alors que nos esprits étaient distraits par l’anniversaire de Claudie, un nouveau monde s’est offert à nous.

Il est plus de onze heures du soir, mais nous n’avons pas sommeil. Sur le pont de la goélette, nous admirons encore et toujours, le panorama qui défile sous nos yeux. Dans un silence religieux, des blocs de glace enchevêtrés flottent sur une mer d’huile. On se croirait dans un décor post apocalyptique. Une découverte pour les uns, des retrouvailles pour les autres. Quoiqu’il en soit nous restons tous subjugués par la beauté du paysage. « Ca fait plaisir de retrouver la glace !» lance Samuel, le capitaine, un large sourire aux lèvres. « C’est beau…» chuchote Joannie avec émotion. Il faut dire que la beauté froide sait jouer de ses couleurs et de ses formes pour nous séduire. Dans le bleu intense de la mer de Kara, des tâches de blanc immaculé viennent contraster avec le bleu turquoise de la partie immergée des glaçons. Aux formes géométriques de certaines plaques se mêlent les rondeurs des morceaux de glace usés, subtilement habillées par des rangées de stalactites transparentes. En douceur, Tara zigzague entre ces sculptures naturelles. A la barre, il faut être vigilant.

Après une nuit passée à écouter les craquements de la glace venue se briser sous la coque de Tara, nous retrouvons le royaume blanc. Ce n’était donc pas un rêve, ni même un mirage ! Alors la réalité reprend le dessus. Il va falloir échantillonner ici, plonger les filets dans cette eau glacée, endurer le froid des heures et des heures durant. Demain, une station longue débutera en lisière de banquise. La vie dans les profondeurs marines serait-elle plus animée qu’en surface ? Quels sont les micro-organismes assez fous pour élire domicile dans cette région polaire ? Grâce aux prélèvements scientifiques, le royaume des glaces devrait se dévoiler peu à peu.

Anna Deniaud Garcia

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

Tara vogue en Mer de Barents

Les stations scientifiques se poursuivent en Mer de Barents, pour explorer les profondeurs de cette mer située entre les côtes norvégiennes et russes, le Svalbard, et les archipels de François Joseph et de Nouvelle–Zemble. Dans cette région océanique peu profonde, le plateau continental étant situé en moyenne à 230 mètres en dessous de la surface, les scientifiques enchaînent les prélèvements afin de mieux comprendre la vie biologique dans cette zone, où se mêlent les masses d’eau atlantique et arctique. Une investigation approfondie, dans cette mer prisée par les explorateurs et les investisseurs.

« La mer de Barents est l’une des mers les plus étudiées du monde ! Entre 1801 et 2001, la Russie, la Norvège et d’autres pays ont effectué au total plus de 220 000 stations scientifiques dans cette zone.», explique Sergey Pisarev, le scientifique russe du bord. Dès les années 1870, des navires militaires russes et des bateaux de pêche norvégiens, effectuent des observations régulières en Mer de Barents. Puis, en 1899, le gouvernement russe lance un programme de recherche à bord du brise-glace Yermak. Entre temps, dans le cadre de la première « Année Polaire Internationale », des stations météorologiques sont implantées aux alentours de la Mer de Barents, dont celle de Malie Karmakuli, sur l’île de Nouvelle-Zemble. Plus d’un siècle après, ces données serviront de base pour étudier les changements climatiques en Arctique. « Il ne faut pas oublier que 130 ans, ce n’est pas une si longue période à l’échelle des variations naturelles du climat. », rappelle Sergey au cours de sa présentation face à l’équipage de Tara.

Mais pour comprendre l’histoire de la Mer de Barents, il faut remonter encore trois siècles plus tôt. En 1594, le navigateur et explorateur néerlandais Willem Barentsz part d’Amsterdam avec deux navires, à la recherche d’un passage par le nord pour rejoindre l’extrême Asie. Il fera finalement demi-tour au large de la pointe Nord de la Nouvelle-Zemble, cette île longitudinale qui appartient aujourd’hui à la Russie. Willem Barentsz tentera par deux fois les années qui suivirent, de franchir le passage du Nord-Est, en vain. Il décèdera au cours de sa troisième mission, en laissant son nom à cette mer du cercle polaire Arctique.

Si la mer de Barents attire tant de convoitises, outre sa position sur la route maritime du Nord, et son accès libre des glaces au Sud tout au long de l’année, c’est aussi parce qu’elle regorge de ressources naturelles. La zone est depuis longtemps connue pour être une grande réserve de poisson, mais aussi depuis les années 1970, pour être une région riche en gaz et en hydrocarbures. Si les chercheurs de Tara viennent puiser dans ces eaux des données physiques, chimiques et planctoniques qui viendront compléter leur base scientifique sur les océans, d’autres missions d’exploration menées en Mer de Barents n’ont en réalité que pour finalité de définir des zones de pêche ou de repérer des sites potentiels pour l’extraction du gaz ou du pétrole. Et c’est en raison de ces intérêts économiques, que la Mer de Barents fut dernièrement la cause de différends politiques entre la Norvège et la Russie. Chaque pays désirait s’approprier la plus grande part du « gâteau », c’est-à-dire obtenir l’exclusivité économique en zone grise, ces espaces maritimes dont la propriété n’était pas clairement définie. Au final, l’accord signé entre les deux camps fut un partage équitable du territoire, 50 % pour la Norvège, 50 % pour la Russie.

Quoi qu’il en soit l’avenir de la Mer de Barents s’annonce quelque peu agité, entre la soif de connaissance des uns, notamment pour mieux comprendre le réchauffement climatique en Arctique, le devoir de nettoyage des déchets nucléaires pour les autres, et tous ces rêves d’exploitation de ressources naturelles.

Anna Deniaud Garcia

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

« Les choses sérieuses vont commencer à partir de maintenant dans le Grand Nord »

C’est la première interview, d’Etienne Bourgois, président de Tara Expéditions, depuis le début de l’expédition Tara Oceans Polar Circle.

- Bien sûr, nous ne sommes pas encore à l’heure des bilans mais comment s’est passé ce premier mois et demi d’expédition?

Toute l’équipe est très contente de cette première partie d’expédition, l’expérience de Tara Oceans 2009-2012 a payé car tout s’est remis en place comme prévu sans compter les protocoles que nous avons rajoutés. Le matériel scientifique fonctionne bien ainsi que les instruments de prélèvements automatiques et en continu, et ce grâce à l’implication de l’ingénieur CNRS Marc Picheral.

Le choix des stations de prélèvements entre Tara et les laboratoires à terre (il y a eu neuf stations au total jusqu’à maintenant) s’est réalisé de manière optimum car les conditions météorologiques ont été favorables. Le temps a été très calme ces dernières semaines. Nous avons ainsi pu choisir de faire une station importante, au cœur d’un bloom* planctonique.

Mais ne nous méprenons pas, les choses sérieuses vont commencer à partir de maintenant, dans le Grand Nord.

- Justement quelles sont vos appréhensions pour les prochains mois ?

Le planning est serré. Pour être allé plusieurs fois en Arctique, je sais qu’en milieu polaire, jamais rien n’est écrit. Tout va dépendre de la météo, de la situation de la glace… Ce qui compte pour moi avant tout c’est la sécurité des hommes et des femmes qui sont à bord de Tara ainsi que la sécurité du bateau. Mais nous avons des experts à bord. Notamment le scientifique russe Sergey Pisarev qui a participé à la précédente expédition de Tara en Arctique et qui va apporter son énorme savoir-faire. Le capitaine actuel Samuel Audrain avait lui passé 9 mois à bord de Tara alors que le bateau était enserré dans les glaces en 2007 et 2008. Samuel est un bon marin qui a réalisé aussi d’autres expéditions polaires. C’est très motivant pour l’équipe de l’avoir comme capitaine alors qu’il est passé par tous les postes sur Tara avant d’en prendre les commandes.

- Et quelles sont les indications sur la glace en Arctique pour le moment ?

C’est passionnant de pouvoir suivre en direct sur le site, l’évolution de la glace au jour le jour. Même si ce qu’il y a sur les cartes n’est pas forcément la réalité sur le terrain, et qu’il n’est pas toujours évident de calibrer entre la situation in-situ et les cartes reçues à bord.

Durant l’escale de Tara à Mourmansk (Russie) la semaine dernière, ils ont eu des températures record de 30°C. Mais pendant ce temps, la fonte de la banquise arctique a une semaine de retard par rapport à l’an passé. Tout cela peut et va changer très vite. On peut faire des paris mais il est encore trop tôt.

Ce qui est intéressant aussi cette année c’est la publication par le GIEC de la première partie de son nouveau rapport au moment où nous serons en train de passer le passage du Nord-Ouest. Ce rapport va actualiser les prévisions de fonte de la banquise alors que nous serons en direct pour l’observer sur place.

- Quelles sont vos aspirations pour cette expédition ?

Quoi qu’il en soit ce que nous faisons et ferons en sciences dans cette partie du monde est réellement novateur et contribuera à la connaissance de cet océan, à un moment crucial ! L’Arctique est le témoin direct des changements climatiques sur notre planète. On y constate des changements bien plus rapides qu’ailleurs, nous sommes tous concernés, les peuples riverains de l’Arctique comme la population mondiale dans sa globalité.

- Vous avez signé un partenariat avec l’UNESCO la semaine dernière, quel est le sens de ce partenariat ?

C’est le résultat de notre travail avec l’ONU depuis la conférence Rio+20 et des collaborations informelles que nous menons depuis quelques temps avec la Commission Océanographique Intergouvernementale de l’UNESCO. Nous sommes fiers que Tara porte haut les couleurs de l’UNESCO.

Education, Sciences et Culture sont au cœur de nos deux institutions, c’est pour moi un partenariat qui a un véritable sens.

- Tara Expéditions a lancé le 11 avril dernier, l’Appel de Paris pour la Haute Mer. Pouvez-vous nous en dire un mot ?

En tant que passionné de voile, je chéris la liberté bien sur. Mais elle ne doit pas conduire à tous les excès en Haute Mer. Nous avons besoin de défendre un statut pour la Haute Mer d’où cet Appel de Paris. Le grand public, les citoyens peuvent porter des messages auprès de nos dirigeants et faire basculer des choix politiques. Signer cet Appel, c’est un geste simple et facile pour tenter de sauver l’Océan. Tout le monde est concerné par la mer, puisque la Terre est un seul et même écosystème.

Il ne faudrait pas que ces questions qui doivent être discutées à l’ONU d’ici fin 2014 soit reportées aux calendes grecques. Nous nous mobilisons désormais pour réunir des Etats porteur de ce même message à l’ONU.

www.lahautemer.org

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

* zone de floraison massive de micro-organismes planctoniques.

La science de Mourmansk à Doudinka (Russie)

72°32 Nord et 44°06 Est, telle est la position à laquelle les scientifiques de Tara Oceans Polar Circle ont décidé de couper les moteurs pour entamer la première station longue de prélèvements de l’étape Mourmansk-Doudinka. Ici, des masses d’eau venues de l’Atlantique entrent en mer de Barents par le Sud et viennent y rencontrer  des masses d’eau polaires. Dans cette zone définie comme un front polaire, scientifiques et marins prévoient d’effectuer vingt-deux mises à l’eau en deux jours consécutifs. Un marathon pour la science, qui se répètera trois autres fois durant ce mois de navigation entre les deux ports russes.

Il est 7h30 lundi matin sur le pont de Tara, l’équipage est déjà prêt pour entamer la première station longue depuis Mourmansk. Le soleil est au rendez-vous pour encourager les troupes et un passager clandestin, un Guillemot, un cousin du petit pingouin d’Arctique, est venu assister aux opérations. Comme de coutume, la rosette équipée de sa CTD, est la première à se jeter à l’eau. Ses dix bouteilles Niskin plongent dans une eau à 7,5°C pour rapporter les premiers échantillons qui permettront de définir le profil de la colonne d’eau.

« Nous avons trouvé une DCM, Deep Chlorophyll Max en anglais, c’est à dire la profondeur où il y a le plus de chlorophylle, donc de phytoplancton, à environ quarante mètres sous la surface. On s’attendait à avoir une DCM plus profonde et moins prononcée en raison des masses d’eau d’Atlantique et de la saison estivale déjà avancée, mais je pense que nous percevons encore l’influence des eaux côtières.», livre Stéphane Pesant, co-chef scientifique sur cette étape.

Rapidement, les échantillons révèlent que l’environnement n’est pas très productif dans la zone, en tout cas à cette période. « Il n’y a pas énormément de diatomées*, par contre j’ai observé beaucoup de dinoflagellés** et ils sont beaux ! », lance Joannie, enthousiaste, en sortant du laboratoire sec. Les dinoflagellés, ce sont ces micro-organismes mixotrophes, qui peuvent survivre avec ou sans lumière. En revanche les diatomées, elles, ne peuvent vivre sans lumière, ni sans nitrate.

Sur le pont, les manipulations se poursuivent. La rosette, les filets, le manta (un autre filet pour le plastique), mais aussi la pompe à haut débit, tous se relayent pour explorer les profondeurs marines, fournissant sans cesse du travail à l’équipe scientifique. Il faut filtrer puis mettre en flacon chaque échantillon muni de son code barre, et enfin les ranger au réfrigérateur ou au congélateur.

Le marathon pour la science se poursuit. L’avantage d’échantillonner en Arctique à cette période de l’année, c’est qu’il n’est pas nécessaire de veiller la nuit ! Le soleil inonde en permanence la grande bleue, et le plancton n’effectue pas de migrations verticales quotidiennes. Il est 19h30 lundi soir, sur le pont de Tara, l’agitation bat encore son plein. A cette station longue de prélèvements succèdera des stations courtes journalières. Et c’est en comparant les différentes stations de prélèvements, que les scientifiques pourront définir à quel point la première station longue était représentative des eaux d’Atlantique.

L’objectif de cette étape entre Mourmansk et Dudinka est en effet d’échantillonner dans les différentes masses d’eau caractéristiques de la mer de Barents et de la mer de Kara. Après les masses d’eau d’Atlantique au sud du front polaire, les scientifiques effectueront une deuxième station longue dans le nord du front polaire, ils plongeront leurs instruments dans les eaux polaires arctiques libres de glace. « Cette seconde station permettra de comparer les écosystèmes planctoniques entre le sud et le nord du front polaire.», explique Stéphane Pesant. Ensuite, Tara gagnera la lisière de la banquise en espérant arriver à temps avant que la glace se retire. Dans ces hautes latitudes, les scientifiques souhaitent pouvoir étudier les écosystèmes associés aux glaces de mer. La quatrième et ultime station avant l’arrivée à Doudinka, se fera sous les influences des eaux fraiches de l’Enisej, à près de douze milles nautiques des côtes.

Un vaste programme donc en perspective, dans des conditions qui devraient être de plus en plus rudes. Pour l’instant, seule la présence du Guillemot indique aux équipiers de Tara qu’ils sont véritablement en Arctique.

Anna Deniaud Garcia & Stéphane Pesant

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

*microalgues unicellulaires entourées d’une carapace unique à base de silicium
**micro-algues unicellulaires possédant 2 flagelles, une enveloppe cellulosique, et des chloroplastes qui leur permettent de réaliser la photosynthèse

Tour d’horizon des scientifiques du bord

 La grande bleue a encerclé le voilier scientifique. Mourmansk n’est plus qu’un point sur la carte. De notre première escale en Russie, il ne reste que la poussière noire sur le pont, et cela malgré un grand ménage. Tara vogue à présent en mer de Barents, et c’est dans ces eaux que les scientifiques ont immergé les instruments pour la première station courte de l’étape Mourmansk – Doudinka (Russie). Lundi, débutera une station longue, deux jours consécutifs de prélèvements. Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, de plonger dans les explications scientifiques, voici un petit tour d’horizon des scientifiques du bord.

Lee Karp Boss. 48 ans. Orono. USA.
De Mourmansk à Doudinka, Lee assure les fonctions de chef scientifique. De concert avec le comité scientifique resté à terre, elle détermine les positions des stations de prélèvements. Outre la coordination de l’équipe, elle échantillonne les virus et les bactéries dans le laboratoire humide sur le pont. Originaire d’Israël, Lee vit et travaille aujourd’hui aux Etats-Unis, où elle fait de la recherche et dispense des cours sur l’écologie du phytoplancton à l’université du Maine. Lee a déjà fait ses armes de chef scientifique pendant Tara Oceans 2009-2012 lors de la traversée Valparaiso – île de Pâques.

Stéphane Pesant. 44 ans. Brême. Allemagne.
Co-chef scientifique sur ce leg, Stéphane prête main forte à Lee pour la coordination des stations et les relevés des données. Il s’occupe aussi de l’échantillonnage de la rosette. Québécois d’origine, Stéphane travaille depuis trois ans à Brême, au sein d’une maison d’édition qui publie des données scientifiques de biologie marine. Ce trajet en Arctique est sa cinquième étape en ajoutant l’expédition Tara Oceans.

Sergey Pisarev. 55 ans. Moscou. Russie.
Chercheur en océanographie physique, spécialiste de l’Arctique. Coordinateur scientifique au temps du projet « Damocles », il avait navigué sur Tara avant qu’elle se fasse prendre dans les glaces en 2006. Sept ans plus tard, il retrouve donc la goélette, ainsi que notre capitaine Samuel Audrain, qu’il avait croisé sur Tara et sur la station russe de Barnéo. À bord, Sergey s’occupe de l’échantillonnage du zooplancton et de la rosette. Lors de son temps libre, « l’unique Russe du bord » doit répondre aux nombreuses sollicitations de ses co-équipiers, curieux d’en savoir plus sur son pays et sur ses nombreuses expéditions en Arctique.

Marc Picheral. 50 ans. Villefranche-sur-Mer. France.
Retour au poste d’ingénieur océanographique pour Marc. Après dix mois d’embarquement durant Tara Oceans, il retrouve le pont arrière de la goélette pour la mise à l’eau de tous les équipements. En dehors des manipulations durant les stations scientifiques, Marc gère le bon fonctionnement des autres appareils du bord. À Doudinka, il débarquera pour retrouver son laboratoire de Villefranche-sur-Mer et laissera Claudie, sa consœur depuis près de trente ans, seule aux commandes de l’instrumentation.

Claudie Marec. 51 ans. Québec. Canada.
Après vingt-six ans passés au CNRS à Brest, la Bretonne a traversé l’Atlantique pour travailler au sein du laboratoire Takuvik (Université Laval-CNRS) à Québec. Là-bas, elle gère l’instrumentation dédiée aux mesures en Arctique, principalement sur le bloom phytoplanctonique en marge de la banquise, en mer de Baffin. Embarquée à Mourmansk, Claudie assura le poste d’ingénieur océanographique jusqu’à la dernière escale russe, Pevek.

Céline Dimier. 35 ans. Villefranche-sur-Mer. France.
Pour les aficionados de Tara Oceans, il ne sert à rien de présenter Céline. Elle a trainé ses bottes de sécurité et ses gants en plastique sur le pont de Tara pendant près de deux ans, lors de cette expédition. Ingénieur biologiste, Céline est en charge de l’échantillonnage des protistes dans le laboratoire humide, celui situé sur le pont. À bord depuis Lorient, elle débarquera à Doudinka, puis fera un retour du côté canadien à Tuktoyaktuk.

Joannie Ferland. 30 ans. Québec. Canada.
Benjamine du groupe et novice sur Tara, Joannie travaille avec Claudie au sein du laboratoire Takuvik. Depuis huit ans, elle participe aux campagnes du réseau d’excellence « ArcticNet » dans l’Arctique canadien, à bord du brise-glace « NGCC Amundsen ». Sur Tara, Joannie s’occupe de l’imagerie et de l’optique dans le laboratoire sec.

Anna Deniaud Garcia

Le charme de Mourmansk

 Rares sont les touristes qui arpentent les rues de Mourmansk. Seuls quelques curieux russes viennent découvrir celle qui est connue comme la plus grande ville du monde située au nord du cercle polaire. Derrière son austérité apparente, la jeune Mourmansk, née en 1916, dévoile un certain charme à celui qui sait la contempler.  

De prime abord, le regard se pose sur les monticules de houille qui envahissent le port et sur les blocs de béton qui se dressent à l’horizon, imposants souvenirs de l’époque soviétique. Si une chape nuageuse recouvre ce décor, ce qui n’est pas rare en cette saison de l’année, de juin à septembre le climat est pluvieux, il faut avouer que Mourmansk n’a pas fière allure. Pourtant la ville peut être fière, fière de son titre de « Ville héros » reçu pour sa ténacité face à l’ennemi allemand durant la seconde guerre mondiale. A l’époque, la Luftwaffe s’acharna sur elle, larguant au total plus de 185 000 bombes sur ses bâtiments et sur ses habitants. Mourmansk est jeune, mais elle a déjà beaucoup souffert… Aujourd’hui l’Alexei, ce soldat de plus de trente cinq mètres de hauteur, perché sur la colline, scrute sans relâche le golfe de Kola, pour veiller sur sa protégée.

En dépit de ces passages sombres du passé, la ville russe a su retrouver des couleurs. Lorsque l’on parcourt l’horizon, au pied du grand phare rouge et blanc qui surplombe la ville, on découvre avec étonnement un grand nombre de façades et de toitures colorées. Parfois quelque peu délavées certes, mais colorées tout de même ! C’est peut-être ça le charme de Mourmansk, cette touche de coquetterie un brin désuète, au milieu de tant de sobriété. A cette palette de couleurs s’ajoute une bande verte de nature qui encercle la ville portuaire et ses 350 000 habitants. La forêt domine les environs, offrant aux marcheurs des grandes bouffées d’air pur. Et dans cette ville polaire, la nature ne s’arrête pas aux portes de la cité. « Je trouve que c’est une ville relativement aérée, on n’a pas l’impression ici d’étouffer dans un espace bétonné. Les avenues sont boisées et il y a pas mal d’espaces verts dans le centre.», souligne Vincent le Pennec, le second capitaine, qui a profité de quelques moments de répit pour s’aventurer à pied dans la ville. Alors quand le jour polaire pointe son nez, quand la neige disparaît des allées, les habitants de Mourmansk savent profiter de ces coins de verdure. Les vieux s’installent sur les bancs des parcs publics pour regarder défiler les passants. Les jeunes, eux, ressortent des caves les bicyclettes pour arpenter les grandes avenues du centre-ville.

Si les uns apprécient le charme de la nature, « ces paysages bucoliques qui contrastent avec l’austérité du port » comme le décrit Céline Blanchard, la cuisinière, d’autres ont rapidement été séduits par le faciès industriel de la ville portuaire russe. «  J’aime cette poussière noire, ces wagons rouillés et cabossés, qui se mêlent aux grues flamboyantes et aux locomotives colorées. Sous le soleil de minuit, c’est magnifique. En fait, quand je me balade dans le port de Mourmansk, j’ai l’impression d’être dans un décor de cinéma ! », confie Nicolas de la Brossse, l’officier de pont. Le contraste entre la noirceur et la couleur, entre la douceur et la dureté, mêlé à cette pointe d’anachronisme… C’est surement ce qui fait le charme de Mourmansk, pour ceux qui savent la contempler.

Anna Deniaud Garcia

Premier contact avec la Russie

Sous les instructions de Yury, notre pilote Russe, nous avons remonté le fleuve Kol’skiy Zaliv, qui mène à Mourmansk. Pendant que l’homme, rodé à l’exercice, surveillait les commandes ou fumait une énième cigarette, nous restions les yeux braqués sur les rives du fleuve pour observer le spectacle qui s’offrait à nous. Au-delà de l’excitation de se retrouver nez à nez avec ces imposants brise-glace nucléaires, dont nous avions tant entendu parler, nous étions surtout curieux de découvrir un bout de cette gigantesque Fédération de Russie. Trente et une fois plus grand que la France nous allons fréquenter ce pays pendant plus de deux mois.

Le calme et les paysages bordant le Kol’skiy Zaliv, ne sont plus qu’un lointain souvenir. Depuis lundi midi, Tara est amarré en plein port de commerce de Mourmansk, dans cette zone où les grues ne se fatiguent jamais de remplir ou de vider les ventres des immenses cargos. Il faudra donc s’habituer au ronronnement perpétuel des moteurs, aux coups de chaîne dans la carcasse des containers, et au sifflement de la petite locomotive tricolore, heureuse à chaque fois d’échapper un instant à ce champ de poussière. Encerclé par les monticules de minerai de fer et de charbon, le pont de Tara perdra peu à peu sa blancheur. Nos mains et nos chaussures ressembleront bientôt à celles des mineurs.

Sur le quai numéro 16, Tara a donc élu résidence pour cinq jours. Dès les premiers instants dans nos nouveaux quartiers, nous avons réalisé combien il serait difficile ici de communiquer. Seuls Vincent Le Pennec notre second et Céline notre cuisinière avaient fait la tentative, avant de partir en expédition, d’apprivoiser cette nouvelle langue. Mais au grand dam de tout l’équipage, les deux initiés ont déjà presque tout oublié ! Et tout espoir de se faire comprendre en anglais reste vain. L’épisode de l’amarrage fut donc quelque peu épique. Chacun tirant son bout d’amarre, les hôtes sur le quai, et nous, les invités sur le pont, la discorde a bien failli éclater. Une amarre dans chaque main, Marc Picheral s’est vu réprimander sans pouvoir ni riposter, ni même exécuter l’ordre qui lui était sèchement donné. Heureusement une fois que la goélette fut bien installée à quai, seules les tensions des amarres s’accentuèrent, les autres se dispersèrent.

Quelques heures plus tard, les autorités russes nous ont rendu visite, nous rendant au passage notre liberté. Les démarches ne furent pas si longues… Une fois les papiers tamponnés, nous pouvions enfin partir à la découverte de Mourmansk, plus grande ville de l’Arctique, qui compte plus de trois cent cinquante mille habitants. Dehors le soleil était radieux, les températures avoisinaient les 25°C. Aujourd’hui, il fait 29°C, un record depuis bien des années ! Pour quitter le port en ébullition, nous avons longé la voie ferrée, celle qu’emprunte la petite locomotive tricolore. Chacun de nos pas soulevait un nuage de poussière noire, qui retombait lourdement sur nos traces. Nous avions parcouru près d’un kilomètre quand un poste de contrôle, nous barra la route. Il fallut montrer « patte blanche ». Le contrôle ne fut pas si long… Nous étions autorisés à entrer véritablement sur le territoire russe.

Anna Deniaud Garcia

Le passage du Cap Nord

Après avoir célébré la fête de la musique sous des airs d’accordéon, nous avons franchi samedi après-midi le Cap Nord, sous un ciel ondoyant. Choyés par le Gulf Stream*, nous avons pu admirer du pont de Tara, les mythiques falaises, sous des températures clémentes avoisinant les quinze degrés. Plus que cent quatre-vingt miles nautiques et nous hisserons un nouveau pavillon de courtoisie, les couleurs de la Russie succèderont à celles de la Norvège… 

Le port de Tromsø a disparu depuis bien longtemps de notre sillage, mais il restera dans nos mémoires comme une belle escale de l’expédition Tara Oceans Polar Circle. Sous un soleil radieux, Tara s’est faufilé entre les fjords de Norvège, pour atteindre le lendemain du solstice d’été, le but ultime, voire le rêve d’un grand nombre de voyageurs : le Cap Nord. 71°09 Nord et 25°47 Est. Comme son nom l’indique, ce cap est situé le plus au nord de l’Europe. Comme le Cap Horn ou le Cap de Bonne Espérance, bien que moins périlleux, passer ce cap reste mythique pour les marins. Alors, nous avons sorti les appareils photos et inscrit sur une modeste feuille de papier la date et le lieu, pour immortaliser à jamais ce moment. Curieux, nous nous sommes aventurés à l’entrée de la baie, pour admirer de plus près ces falaises rocheuses, sur lesquelles se battent encore des névés d’un blanc immaculé et une végétation verdoyante, qui tente de reprendre ses droits après de longs mois d’hiver. La flânerie était plaisante, mais le devoir nous appelait, alors raisonnablement, nous avons repris la route de Mourmansk. Comme pour nous consoler de cette sage décision, le soleil s’est absenté un instant pour laisser place à une pluie diluvienne. Nous avons ramassé le linge qui séchait sur le pont arrière de la goélette, et nous nous sommes installés autour d’un bon repas. Satisfaits de cette belle journée, nous étions loin de nous imaginer qu’une autre surprise nous attendait quelques miles nautiques plus loin.

Alors que nous étions attablés, Nicolas de la Brosse, officier de pont sur Tara, avait entamé seul son quart de nuit dans la timonerie. Quart de nuit, l’expression certes n’a plus guère de sens au milieu de ces journées interminables, mais la tâche n’en demeure pas moins essentielle. Bref. Nicolas effectuait son quart de nuit, lorsqu’il a observé un phénomène étrange à l’horizon. « Depuis le début de mon quart, j’avais du mal à évaluer les distances, la ligne d’horizon était floue. Et tout d’un coup, j’ai vu le cargo rouge qui naviguait à trois miles nautiques de nous, tripler de volume, puis disparaître en trente secondes. ». Pour faire taire ses hallucinations, le marin nous invite à le rejoindre sur le pont. Sous nos regards attentifs et sous les objectifs des appareils photos, le phénomène se répète. Un mirage surement, l’effet Novaya Zemlya probablement ! L’effet Novaya Zemlya, le nom russe de Nouvelle-Zemble, fut observé pour la première fois en 1596 par les naufragés de l’exploration de William Barentz, célèbre navigateur et explorateur néerlandais. Il n’est autre qu’un mirage polaire atmosphérique. Dans des conditions particulières, l’atmosphère se transforme en guide d’ondes, c’est à dire qu’il guide les rayons lumineux du soleil sur une trajectoire inhabituelle. C’est en raison de ce phénomène, que Guerrit de Veer, un des équipiers de l’expédition Barentz, dont le bateau fut bloqué dans les glaces, observa durant l’hiver polaire, le soleil se lever deux semaines avant la date normale. Nul doute, cette expédition en Arctique n’a pas fini de nous surprendre !

Anna Deniaud Garcia

*Gulf Stream : Courant marin chaud de l’Atlantique, il adoucit les climats littoraux de l’Europe du Nord-Ouest.

Sam, Capitaine des eaux glacées

Adieu Tromsø (Norvège), direction Murmansk (Russie). Ce trajet au milieu des fjords, Tara et Samuel Audrain le connaissent bien. En 2006, avant d’entamer sa dérive arctique, le voilier et le marin avaient emprunté ensemble cette même route. A l’époque Samuel était matelot. Aujourd’hui, il est capitaine !

De Tromso à Doudinka, c’est en effet Samuel Audrain qui prendra les commandes du voilier scientifique. Tout comme Loïc Vallette, son prédécesseur, on peut dire que Samuel savait presque border une voile avant même de marcher ! Chez lui, la mer est considérée comme un proche parent. Dans la famille Audrain, je voudrais l’oncle : il a restauré des vieux gréements. L’arrière-grand-père : il était capitaine au long cours, à l’époque où la vapeur a commencé à faire sérieusement de l’ombre à la voile. La tante : photographe de mer. Le grand-père : il consacre son temps libre à naviguer sur « Jacaré », un Melodi de dix mètres…

Sur les flots de la Loire, à quelques kilomètres de Nantes, Samuel s’essaie dès son plus jeune âge, au Hobby cat 16 et à la planche à voile. « J’avais à peine dix ans quand mon oncle m’initiait à la planche. Je n’étais pas assez lourd pour remonter la voile, alors il me donnait un sac à dos rempli de bouteilles d’eau. » A seize ans, le « marin d’eau douce » réalise son premier convoyage, de la Grèce au sud de la France, aux côtés de son grand-père. Après une si belle aventure difficile de faire marche arrière. Samuel devient moniteur aux Glénans, puis se lance dans un brevet d’état voile, avant de décrocher un BPPV, brevet de patron plaisance voile. En Bretagne ou aux Antilles, le jeune homme passe son temps sur l’eau ou sous l’eau !

Et c’est grâce à ses connaissances en plongée, que Samuel va effleurer pour la première fois le monde de l’exploration. Il se retrouve à embarquer à Clipperton pour participer à une expédition de Jean-Louis Etienne, célèbre explorateur français, ancien propriétaire d’Antarctica, devenu Tara. L’expédition Clipperton consiste à faire un inventaire de la faune et la flore de l’atoll. Sam, lui, fait partie de l’équipe logistique plongée. « Je me suis rendu compte là-bas que je plongeais sans savoir véritablement plonger.». Pour y remédier, il s’inscrit à son retour en formation de plongeur professionnel. Avec cette double casquette, plongeur-marin, Sam se présente à Etienne Bourgois, président de Tara Expeditions. Jean-Louis Etienne lui avait laissé son contact…

Samuel a de nouveau su convaincre ! En 2005, il embarque sur le voilier polaire. Après une escale au Cap Vert, il rejoint la Géorgie du Sud pour une mission scientifique sur le recul des glaciers, l’observation des pétrels et le comptage des otaries. Une seconde mission en Géorgie du Sud, puis un chantier à Lorient, et voilà Samuel à bord de Tara pour convoyer le voilier jusqu’à la dernière escale sibérienne, avant la banquise. « On est passé par les mêmes endroits :Tromso, Mursmansk… C’est sympa de repasser ici, les gens nous reconnaissent ! ». A cette époque, le « voileux » commence sérieusement à lorgner du côté des machines. « Je me suis rapidement rendu compte que sur Tara la machine est très importante ! ». Dans l’espoir de réembarquer, Samuel retourne sur les bancs de l’école pour apprendre la mécanique.

Le diplôme de mécanicien 750KW en poche, son souhait est exaucé. Il rejoint Tara au cours de sa dérive arctique. Il restera onze mois à bord, en tant que mécanicien. Quelques jours avant son embarquement, avec sa casquette de plongeur, Samuel trouve le moyen de se frotter dangereusement à un nouvel élément : la glace.  Il en deviendra complètement fondu ! Les craquements de la banquise ne le soigneront pas. En 2010, entre deux embarquements sur Tara Oceans, Sam se lance dans l’expédition « Under the pole ».  L’objectif de la mission : filmer sous la glace arctique. Dans l’avion canadien qui va les larguer au pôle Nord, Samuel remarque l’autocollant de Tara. « C’était le même pilote qui nous avait largué lors de la dérive ! ». Décidément, le monde de l’exploration n’est pas bien grand…

Insatiable aventurier, insatiable écolier, Samuel décroche en 2011 le capitaine 500. A présent, il a les diplômes nécessaires et surtout l’expérience pour prendre les commandes de Tara. Alors quand Romain Troublé,  lui propose  d’embarquer en tant que capitaine pour une expédition autour du cercle polaire, Tara Oceans Polar Circle, vous pensez bien que le professionnel de la navigation et le passionné de glace ne peut pas dire non ! La suite de l’histoire s’écrira ces prochains jours…

Anna Deniaud Garcia

Station scientifique de prélèvements

Tara en Norvège

Depuis quelques heures, le parfum de la terre se faisait déjà sentir. Un grand ménage à bord, toutes les pendules mises à l’heure norvégienne, les bateaux qui se multipliaient aux alentours, et dès hier soir, les premiers sommets enneigés qui se découpaient à l’horizon. Après plusieurs heures de navigation, Tara est arrivé ce vendredi après-midi à Tromsø, au nord de la Norvège.

Sous le soleil radieux de cette fin de matinée, Tara pénètre enfin dans les fjords norvégiens. De part et d’autre de la goélette, des collines verdoyantes plongent dans la mer, laissant surgir au loin de hauts sommets enneigés. Au fil des heures, le bras de mer se referme sur nous, nous permettant d’apercevoir les premières maisons de bois, tranchant à peine avec ce décor grandiose. Au détour d’un petit îlot, le légendaire Hurtigruten, le fameux ferry côtier norvégien, nous double. Qu’importe, nous sommes tous sur le pont pour profiter de nos premières heures norvégiennes, à notre rythme. Peu avant quatre heures, nous voici enfin à quai dans le port de Tromsø.

Après notre bref passage aux îles Féroé, deux semaines auparavant, cet arrêt norvégien fait office de première véritable grande escale pour notre expédition. Une semaine complète à quai, le temps de récupérer encore du matériel, et surtout d’effectuer la rotation de l’équipage. Durant cette semaine, ce seront 11 marins et scientifiques qui seront remplacés, soit la quasi-totalité de l’équipage. Une escale d’importance d’un point de vue logistique donc, mais aussi d’une grande portée symbolique. Tromsø, de par son statut et son histoire, était une étape obligatoire pour une telle expédition en Arctique.

La ville connut son heure de gloire à la grande époque des explorations polaires. Tromsø était alors une véritable porte d’entrée vers l’arctique, point de départ pour tous les explorateurs de légende, Amundsen et les autres, dont les exploits s’affichent dans le grand musée polaire de la ville. Aujourd’hui, Tromsø tient toujours une place centrale en Arctique, notamment d’un point de vue scientifique. L’université, l’une des plus septentrionales au monde, reçoit des milliers de chercheurs et étudiants s’intéressant aux zones polaires. Toujours dans les sciences, le siège du Norwegian Polar Institut est établi à Tromsø. Cet institut norvégien fait office d’autorité pour tout ce qui concerne les recherches scientifiques en Arctique : biodiversité des écosystèmes marins, changement climatique, océanographie, etc.

D’un point de vue politique enfin, Tromsø accueille également un bureau permanent de l’Arctic Council. Cette organisation intergouvernementale qui regroupe tous les états bordant l’océan arctique fait figure d’autorité en matière de développement, de protection des populations autochtones, de préservation de l’environnement et de gestion politique de la région. Avec une telle importance pour l’arctique, il était inévitable que cette ville de 65 000 habitants perdue à 300 kilomètres du cercle polaire devienne une étape incontournable de notre expédition.

Yann Chavance

Première escale pour Tara en Norvège

 Une dizaine de jours après son départ de Lorient, Tara a atteint ce jeudi matin sa première escale : les îles Féroé*. Une courte parenthèse au milieu des fjords, des oiseaux marins et des moutons avant de reprendre le large pour de nouvelles stations de prélèvement, toujours plus au Nord.

Depuis la première station longue en fin de semaine dernière, les choses s’étaient quelque peu précipitées. Une forte dépression avançant droit sur nous, l’équipage avait dû mettre les voiles sans traîner. Quelques heures après la fin de la station, les vents commençaient déjà à gonfler. Pendant 48 heures, entre les vagues formant des creux de quatre à cinq mètres et les rafales soufflant à 45 nœuds, il n’était plus question de faire de la science sur le pont. Cependant, ce gros grain a aussi eu un avantage : gonfler les voiles de Tara. Très rapidement, la goélette a ainsi pu sortir de la zone de dépression et surtout, prendre de l’avance au programme ! Au final, c’est donc avec un jour d’avance que nous voyons apparaître à l’horizon les îles Féroé. De quoi passer un peu plus de temps à Tórshavn, la capitale de ce petit archipel perdu entre l’Irlande et l’Islande.

Ainsi, dès six heures ce jeudi matin, l’équipage se pressait sur le pont pour admirer les hautes falaises de l’archipel. Hier soir déjà, le contour des îles se découpait péniblement à l’horizon. Alors que le beau temps nous avait inondé de soleil toute la journée, une chape de brume nous était tombée dessus en quelques minutes, comme annonçant l’approche de ces terres rudes. Bien que les brumes se soient dissipées au lever du jour, les falaises noires, l’absence d’arbre, la végétation rase recouvrant tout de sa couleur brune, tout ici rend l’image d’une terre brute, rude. Et les quelques notes de Vivaldi sortant des haut-parleurs de la timonerie ne font que renforcer cette impression. En approchant de la minuscule capitale, les falaises se font moins abruptes et les maisons colorées de rouge, jaune ou vert renvoient une image plus douce de ce territoire que nous allons pouvoir découvrir pendant presque deux jours.

Cette parenthèse féringienne sera en effet de courte durée, malgré l’avance prise au programme. A peine le temps d’entrapercevoir la culture féringienne, de faire quelques balades entre les oiseaux de mer, le temps également de dire au revoir à Lucie Bitner, qui laisse ici sa place à Agnès Rougier, journaliste à RFI, et l’heure du départ aura déjà sonné. Dès demain soir, nous larguerons les amarres pour reprendre la mission scientifique de l’expédition, avec déjà deux stations longues prévues avant notre prochaine escale, Tromsø, au nord de la Norvège. Durant ces deux semaines en mer, Tara passera un cap symbolique pour cette expédition : le cercle polaire arctique.

Yann Chavance

* Les îles Féroé sont un archipel situé entre la mer de Norvège et l’océan Atlantique, à mi-chemin entre l’Écosse et l’Islande. Elles forment un pays constitutif du royaume du Danemark, avec le Danemark et le Groenland et couvrent 1 400 km2 pour une population en 2010 de presque 50 000 habitants.

Dans les eaux de l’Arctique


La troisième station longue de prélèvement qui se termine ce lundi offre aux scientifiques sur le pont un bon aperçu des conditions qui les attendent pour la suite de l’expédition. En suivant notre cap au nord sans discontinuer depuis les îles Féroé, les températures ont fini immanquablement par passer en négatif.

Depuis le grain essuyé peu après notre départ de Lorient, les conditions étaient restées idéales : des températures relativement élevées pour ces latitudes, une mer plate, un ciel bleu à peine masqué par quelques jours de brume, bref, un temps parfait pour travailler sur le pont arrière de Tara. Après la station longue de la semaine dernière, les scientifiques à bord avaient mis à profit cette météo favorable pour organiser une station courte quotidiennement. Chaque jour, la goélette stoppait donc sa route durant quelques heures pour relever un maximum d’information sur la masse d’eau sous nos pieds : température, salinité, ou encore présence de nutriments en surface. Durant une semaine, les multiples capteurs de l’expédition ont ainsi permis de caractériser le plus finement possible les différentes masses d’eau traversées.

Mais depuis dimanche, la troisième station longue de ce début d’expédition signe le retour des prélèvements de plancton. Cette fois, dans des conditions bien plus difficiles pour les six scientifiques s’activant sur le pont arrière. A 76° de latitude Nord, les températures tournent autour de zéro, permettant même l’arrivée de quelques flocons au-dessus de la rosette. La température de l’eau, elle, n’est guère beaucoup plus élevée. Dans ces conditions, les couches de vêtements se multiplient pour ceux qui se relaient sur le pont, et bonnets et gants sont maintenant de mise. Régulièrement, un scientifique frigorifié fait ainsi son apparition dans le grand carré, venant se réchauffer quelques instants autour d’une boisson chaude. Avant de repartir mettre une rosette ou un filet à l’eau…

Cette troisième station longue marque ainsi l’entrée véritable de l’expédition dans les eaux arctiques. Après une première station avant les îles Féroé en plein océan Atlantique, une seconde la semaine dernière baignant dans les eaux chaudes du courant Nord Atlantique, cette troisième station nous fait enfin quitter ce courant pour aller à la rencontre des eaux froides de l’océan arctique. Au final, ces trois premières stations de prélèvement, liées entre elles par des stations courtes quotidiennes, auront permis d’étudier toute la variabilité qu’offre cette région, entre eaux chaudes apportées par le Gulf Stream et eaux froides venant du pôle. Pour une grande partie de l’équipage remplacée d’ici peu à Tromsø, en Norvège, ces derniers jours de travail à bord ont un parfum de satisfaction : mission réussie pour cette première étape.

Yann Chavance

Les instruments de Tara : L’UVP

Pour continuer cette série consacrée aux instruments embarqués pour cette expédition, restons sur la rosette pour se pencher plus en détail sur un appareil d’imagerie bien particulier : l’UVP, pour Underwater Vision Profiler, ou profileur de vision marine.

Image de neige marine prise grâce à l'UVP à bord de Tara.

Image de neige marine prise grâce à l’UVP à bord de Tara

Au milieu des bouteilles de prélèvement de la rosette, un étrange instrument fait figure d’intrus : un long cylindre métallique vertical, surmontant deux cylindres horizontaux. Si l’inscription « UVP » inscrite sur l’appareil ne parle pas au néophyte, pour les spécialistes, le sigle évoque un puissant système d’imagerie embarqué, capable de compter et mesurer toutes les particules supérieures à 100 microns, soit un dixième de millimètre. Parmi ces particules, du petit zooplancton, le fameux plancton « animal », mais aussi ce que l’on appelle la « neige marine ».

Le nom de cette dernière date des années 1960,  lorsque les premiers sous-mariniers à avoir jeté un œil vers la surface ont observé cette multitude de particules descendant vers le fond, comme une neige tombant sur eux. Ces particules, ce sont en réalité des petits morceaux de matière organique : carapaces de zooplancton, fragments de phytoplancton mort, et autres déchets organiques en tout genre. Cette neige marine est particulièrement importante pour le climat de notre planète, toutes ces particules renfermant du carbone qui pourra se sédimenter au fond des océans, constituant notamment le pétrole. Un véritable piège à carbone, emprisonnant au fond une grande partie du carbone atmosphérique.

Pour étudier la quantité de particules présentes, leur distribution, leur taille, mais surtout la vitesse à laquelle elles coulent, il fallait donc un instrument adapté. Pendant longtemps, des « trappes à sédiment », sortes de collecteurs à particules placés sous la surface, étaient les seules à pouvoir quantifier cette neige marine. En 1989, le laboratoire d’océanographie de Villefranche-sur-mer se penche alors sur la question et donne naissance à un premier prototype d’UVP. Une vingtaine d’année plus tard, l’instrument est un succès, commercialisé depuis 2010. Durant l’expédition Tara Oceans, la goélette pouvait se vanter d’avoir embarqué le tout premier prototype d’UVP.

Mais que renferme donc cet instrument novateur ? L’UVP est constitué d’une caméra « intelligente » couplée à un ordinateur, capable de compter et de mesurer toutes les particules passant devant elle. Si de grosses particules supérieures à 0,5 millimètres sont présentes, l’UVP stocke les images concernées pour qu’elles soient analysées ultérieurement. Pour visualiser les particules passant devant l’objectif, deux cylindres horizontaux projettent un fin faisceau lumineux : seules les particules passant à travers cette lumière de deux centimètres d’épaisseur seront visibles par la caméra. Pour compléter le tout, de nombreux capteurs – relevant la profondeur par exemple – peuvent être associés à l’UVP.

Durant toute la descente d’une rosette, le profileur prend ainsi en moyenne une dizaine de milliers d’images, jusqu’à dix images chaque seconde. Les scientifiques récoltent ainsi une foule de données sur la quantité de particules rencontrées, leur taille et leur profondeur. Chaque type de particule peut alors être relié à une vitesse de déplacement vers le fond, donnant de précieuses informations sur la séquestration de carbone au fond des océans. Mais les ingénieurs à l’origine de l’UVP ne comptent pas s’arrêter là. Prochain objectif : améliorer cette caméra intelligente pour qu’elle soit capable d’identifier en temps réel les particules rencontrées.

Yann Chavance

Sous le soleil de minuit

Malgré la brume qui camoufle depuis quelques jours le soleil, ce dernier ne se couche désormais plus sur le pont de Tara, se contenant de descendre timidement vers l’horizon avant de remonter aussitôt dans le ciel. Ce jour permanent, appelé jour polaire ou soleil de minuit, est dû aux mouvements complexes de la Terre autour du soleil. Explications.

Pour bien comprendre le phénomène, imaginez une ampoule fixée au sol, représentant le soleil. Prenez maintenant une toupie ronde, traversée par une tige de métal de haut (au pôle Nord) en bas (au pôle Sud). Cette toupie, la Terre, tourne autour de l’ampoule en décrivant un cercle quasi parfait. Elle mettra 365 jours à faire le tour de son soleil, en tournant sur elle-même toutes les 24 heures. A chaque instant, la moitié de la toupie reçoit donc de la lumière, tandis que l’autre moitié reste dans l’obscurité.

La durée du jour s’explique par une autre caractéristique de votre toupie. Sa tige métallique, qui correspond à son axe de rotation, n’est pas parfaitement perpendiculaire au sol. En d’autres termes, votre toupie est légèrement penchée, d’un angle d’une vingtaine de degrés. A un certain moment de la rotation autour de l’ampoule (lors du solstice d’été), la partie haute de la toupie pointera vers la lumière : c’est l’été pour l’hémisphère Nord, les jours rallongent. Six mois plus tard, lors du solstice d’hiver, c’est la partie basse de la toupie qui pointera vers son soleil : l’hiver raccourcit les jours dans l’hémisphère Nord, c’est l’été au sud de l’équateur.

Enfin, lors du solstice d’été, quand l’hémisphère Nord pointe vers la lumière, jetez un œil sur la zone autour de la tige métallique qui sort du sommet de votre toupie (le pôle Nord). A cause de son axe de rotation légèrement penché, on constate que cette zone est en permanence dans la lumière, même lorsque la toupie tourne sur elle-même : c’est le jour polaire, le pôle ne se retrouve jamais dans l’obscurité. Au même moment, la zone entourant la tige métallique sous votre toupie (le pôle Sud) est en permanence plongée dans la nuit polaire.

Aux deux pôles, le jour polaire dure six mois, tandis que la nuit s’étend les six autres mois de l’année. Plus l’on s’éloigne de ces latitudes extrêmes, moins le phénomène dure longtemps. Le cercle polaire arctique est ainsi défini comme la latitude la plus basse où le soleil ne se couche pas durant au moins 24 heures (le jour du solstice d’été) et ne se lève plus le jour du solstice d’hiver. Dans l’autre cas extrême, au niveau de l’équateur, la durée du jour est identique toute l’année. Pour Tara qui passera la majeure partie de l’expédition au-delà du cercle polaire arctique, le jour polaire chassera ainsi la nuit pendant de nombreuses semaines.

Yann Chavance

Les instruments de Tara : le CPR

A bord de la goélette, entre tous les appareils bourrés d’électronique, de microprocesseurs et de circuits imprimés, le CPR, pour Continuous Plankton Recorder, fait figure de matériel d’un autre âge. Une structure métallique, des rouleaux de soie, une hélice et des engrenages, cette mécanique simple n’a quasiment pas changé depuis près d’un siècle, avec toujours la même efficacité.

Depuis les années 1930, des centaines de ferrys, cargos et autres navires ont déjà trainé dans leur sillage cette grosse boite métallique de près de 100 kilos. Une des raisons de ce succès tient surement à la facilité d’utilisation du CPR : il suffit de mettre à l’eau cette boite robuste au bout d’un câble, à quelques mètres de profondeur, et de la remonter quelques jours plus tard, remplie d’organismes planctoniques. Le principe de cet appareil n’est guère plus compliqué. Un petit trou dans la coque externe laisse entrer l’eau de mer, qui passe alors entre deux rouleaux de soie. L’eau est ainsi filtrée, prenant au piège le plancton entre les deux minces bandes de soies. Le tout est enfin collecté dans le formol à l’arrière de l’appareil. Il suffit de changer les rouleaux de soie une fois déroulés pour reproduire la manœuvre.

Pour faire fonctionner ce mécanisme, aucun moteur ni puce électronique. Le flux d’eau généré par la vitesse du bateau entraine une petite hélice qui fera tourner en continu les rouleaux de soie par un habile jeu d’engrenages. Cette simplicité entraine tout de même un inconvénient, celui de ralentir un navire comme Tara, peu rapide. Mais c’est le prix à payer pour collecter en continu un grand nombre de données totalement inédites. Car si nombreux sont les navires à avoir utilisé ce système par le passé, aucun CPR n’avait jamais été déployé dans l’océan arctique. Notre expédition autour du pôle nord était donc une opportunité unique de compléter les innombrables données déjà collectées dans le monde.

A bord de Tara, trois CPR ont donc été embarqués pour les sept mois de l’expédition. Après chaque station, un CPR est donc mis à l’eau, jusqu’au prochain arrêt. Les organismes pris au piège dans le formol seront ensuite envoyés à la Sir Alister Hardy Foundation for Ocean Science (SAHFOS), la fondation qui analyse les données des CPR du monde entier. Les résultats seront ensuite mis à disposition de la communauté scientifique, et notamment aux laboratoires impliqués dans le projet Tara Oceans Polar Circle. De quoi compléter la multitude de données fournies par les autres instruments de mesure embarqués sur Tara.

Yann Chavance

Les instruments de Tara : la rosette

Tara Oceans Polar Circle, c’est avant tout l’opportunité pour les scientifiques de parachever le travail effectué entre 2009 et 2012 lors de Tara Oceans. Pour prélever le plancton et étudier son milieu de vie, Tara embarque une nouvelle fois tout une armada d’instruments. Pour ouvrir cette série consacrée aux multiples capteurs, appareils d’imagerie ou de prélèvement, la rosette, l’une des pièces maitresse de Tara, était tout indiquée.

La rosette de Tara, c’est une cage d’aluminium de 250 kilos rassemblant dix bouteilles de prélèvement et une multitude de capteurs. Un assemblage qui a été pensé spécialement pour s’adapter aux contraintes de Tara. Contraintes techniques, de taille notamment pour permettre une mise à l’eau en toute sécurité, mais surtout contraintes scientifiques, pour répondre au mieux aux besoins d’un tel programme de recherche. Après une première mise à l’eau à l’automne 2009, peu après le lancement de Tara Oceans, la rosette avait déjà dépassé ses 600 plongées lors du départ de cette nouvelle expédition en Arctique.

Mais concrètement, quel est donc le rôle de ce curieux assemblage ? La rosette de Tara est tout d’abord un outil de prélèvement, comprenant dix bouteilles dont la fermeture se commande à une profondeur donnée. Descendue sous la surface au bout d’un câble d’acier, la rosette peut ainsi capturer des échantillons – de l’eau de mer chargée de milliers de micro-organismes – à dix profondeurs différentes au cours d’une seule plongée. Pour récupérer de plus grands volumes d’eau, les scientifiques peuvent également décider de fermer les dix bouteilles à une même profondeur, récoltant ainsi en une seule fois quelques 96 litres d’eau de mer. Une fois remontée sur le pont arrière, la rosette peut alors délivrer ses précieux échantillons : le contenu de chaque bouteille est soit conservé tel quel, soit pompé au travers d’un filtre, qui se chargera alors de micro-organismes. Cette « galette » de plancton pourra par la suite être étudiée à terre.

Mais la rosette de Tara ne se limite pas à ce rôle de prélèvement. Etudier de nouveaux organismes n’a de sens que si l’on tente de relier chaque espèce à son environnement. Est-ce que telle bactérie vit dans des milieux riches en oxygène ? Tel petit crustacé préfère-t-il les zones plus froides ? Pour répondre à ces questions et dresser une véritable « carte d’identité » de la masse d’eau échantillonnée, la rosette est équipée de nombreux capteurs relevant en permanence durant la plongée différents paramètres physiques, chimiques et optiques : salinité, température, taux d’oxygène ou encore fluorescence. Enfin, un capteur d’imagerie permet de visualiser directement les particules et organismes rencontrés en plongée, de les quantifier, voir même de les identifier. C’est donc toute l’originalité de cette rosette : combiner en un même instrument de recherche des outils de prélèvement, de mesure des paramètres du milieu et d’imagerie. Et ce, jusqu’à mille mètres de profondeur. Si la rosette de Tara est ainsi un parfait outil d’étude du plancton, bien d’autres instruments à bord de la goélette viennent compléter la multitude de données qu’elle révèle à chaque plongée.

Yann Chavance

Ingénieur au Laboratoire d’Océanologie de Villefranche-sur-mer (CNRS/UPMC), Marc Picheral a coordonné l’installation de la rosette et le suivi de son fonctionnement.

Tara passe le cercle polaire arctique

Ce dimanche 2 juin 2013, à 23h07 et 41 secondes précisément selon le GPS du bord, Tara franchit un cap symbolique pour cette expédition autour du pôle Nord : la traversée du cercle polaire arctique. Une frontière invisible dignement célébrée.

Cela faisait déjà quelques jours que les pronostics allaient bon train sur la date et l’heure de ce fameux passage. Jour après jour, l’ordinateur de route donnait des prévisions de plus en plus précises : le cercle polaire arctique, ce sera pour dimanche soir. Avec une station longue prévue tôt le lendemain matin, beaucoup rejoignent à contrecœur leur cabine, mais quelques courageux tiennent tout de même à célébrer ce moment. A 23h, heure du bateau, nous sommes huit « taranautes » à nous entasser dans la timonerie, les yeux rivés sur l’écran du GPS. Dehors, un soleil timide rechigne à se coucher. Il ne restera sous l’horizon que quelques courtes heures, pas suffisamment pour plonger le pont dans l’obscurité.

Un peu plus tôt, un débat éclate à propos de la latitude exacte du cercle polaire arctique. 66°33 ou 66°34 ? Chacun se plonge dans les livres et les cartes à bord pour argumenter. Nous décidons finalement de nous arrêter sur 66°33 Nord. Bien qu’aucune ligne de démarcation n’apparaisse par magie à l’horizon, cette latitude correspond pourtant à une frontière loin d’être arbitraire : c’est la zone à partir de laquelle le soleil ne se couche plus au moins un jour par an, lors du solstice d’été. Le nombre de jours polaires augmente ensuite progressivement en allant plus au nord.

Enfin, le GPS affiche la latitude fatidique : 66°33 Nord. Sur le pont, le petit groupe immortalise l’instant, une pancarte créée pour l’occasion dans les mains. Il faut dire que franchir cette ligne invisible, comme celle de l’équateur, est toujours un cap symbolique sur un bateau. Mais le symbole est encore plus fort pour une expédition comme la notre, autour de l’arctique. Nous ne franchirons maintenant plus cette démarcation que dans cinq mois, en quittant le Groenland pour nous rendre à Québec. Mais cette fois, le passage se fera du nord vers le sud, signant la fin de notre périple glacé.

Yann Chavance

La chasse aux îles Féroé : le poids des images

Dès que l’on évoque les îles Féroé, un sujet sensible finit immanquablement par ressortir : la chasse traditionnelle aux globicéphales. Sans prendre position entre défenseurs et détracteurs de cette pratique, on peut se demander pourquoi le sujet déchaine autant les passions. Et si les images, particulièrement choquantes, prenaient le pas sur la réflexion écologique ?

Tara croise des globicéphales sur sa route vers l'Arctique - F.Aurat/TaraExpéditions

Tara croise des globicéphales sur sa route vers l’Arctique – F.Aurat/TaraExpéditions

Les îles Féroé, province autonome du Danemark, perpétuent chaque année le Grindadrap, la chasse traditionnelle aux globicéphales noirs. Ces cétacés de 5 à 6 mètres proches des dauphins sont rabattus par bateau vers certaines plages de l’archipel, avant d’être tués une fois échoués. Chaque été, environ un millier d’animaux sont ainsi abattus, soit un peu plus que les quotas fixés par Bruxelles. Si cette chasse traditionnelle était autrefois répandue dans tout l’Atlantique Nord, seuls les féringiens continuent encore de la pratiquer, et ce depuis le XVIème siècle. Se faisant par la même occasion de nombreux ennemis parmi les défenseurs de la cause animale…

Médias traditionnels, associations écologistes ou simples blogs, les images sont toujours les mêmes, et toujours particulièrement dures. Des cadavres de cétacés alignés par dizaines sur les quais, une mer devenue rouge vif du sang des animaux tués. Les mots utilisés sont souvent tout aussi violents, à la hauteur des images. « Massacre cruel ». « Vikings assoiffés de sang ». Devant des images aussi choquantes, difficile de ne pas condamner une telle pratique qui semble sortie d’un autre âge. Ceux qui s’y risquent avancent pourtant plusieurs arguments. Tout d’abord, l’espèce n’est pas considérée comme menacée, et le nombre relativement réduit d’animaux tués ne pèse pas sur la survie de l’espèce. Autre point, les féringiens ne font aucun commerce de cette chasse. La viande récupérée est distribuée équitablement et gratuitement à tous les habitants, ce qui constituera une grande part de leur alimentation durant l’année (malgré les fortes concentrations de mercure présent dans le corps des globicéphales, dû à la pollution).

Du coté des détracteurs, on met en avant le coté traditionnel, et donc largement dispensable, de cette pratique. S’il n’y avait pas de globicéphales, les féringiens pourraient tout à fait survivre en augmentant leurs importations d’autres produits alimentaires. Entre les arguments des deux camps, chacun pourra donc se forger sa propre opinion sur la question. Une position, loin des deux visions opposées qui se déchainent sur la toile, reste cependant peu écoutée : celle des premiers concernés. Un bon nombre de féringiens ont encore du mal à comprendre pourquoi leur mode de vie est si violemment critiqué. Pourquoi s’offusquer d’un abattoir à ciel ouvert, quand nous avons nos propres abattoirs, bien plus nombreux ? Il est ainsi bon de rappeler certains chiffres : en France, environ 5 millions de bovins sont tués chaque année, cinq fois plus de porcs, et quelques 900 millions de volailles. Au total, c’est donc près d’un milliard d’animaux qui sont tués tous les ans, rien qu’en France. Le millier de globicéphales tués dans les îles Féroé en un an représente donc, en nombre d’animaux, ce que nous tuons en moyenne toutes les trente secondes.

Les opposants à la chasse aux globicéphales répondent à ce constat par deux arguments. Tout d’abord, la souffrance animale. Sur ce point, tous ne sont pas d’accord. Pour les uns, la technique de mise à mort avec les couteaux traditionnels est particulièrement barbare. Pour les autres, il s’agit de la meilleure méthode pour que l’animal meure instantanément sans souffrance inutile. Difficile de départager les deux parties sur ce point. Par contre, un autre argument qui revient souvent dans le camp des détracteurs est particulièrement intéressant : à la différence d’un poulet par exemple, les globicéphales sont des animaux particulièrement évolués, intelligents et sociaux. La question qui se pose alors est complexe : peut-on décréter que tuer telle espèce est « juste », quand telle autre est trop intelligente pour être sacrifiée ? Et si oui, où placer cette frontière forcément subjective ?

En réalité, ce qui explique la forte mobilisation contre cette chasse tient surtout à la dureté des images, surtout pour un animal qui évoque dans notre imaginaire collectif le sympathique dauphin ami de l’Homme (en serait-il de même pour la surpêche du cabillaud par exemple, pourtant en grand danger ?). Là où dans nos sociétés rien ne permet de relier la tranche de jambon dans notre assiette à l’abattoir sanglant, aux îles Féroé, l’abatage est décomplexé, aux yeux de tous. Passé le choc des photos, avec le recul, on ne devrait s’offusquer de ce massacre que si l’on condamne également bien d’autres pratiques (industrie de la viande, chasse, pêche, etc.). D’un point de vue écologique cette fois, il est intéressant de constater que d’autres sujets, bien moins abordés, sont tout aussi préoccupants du coté de l’archipel féringien. Ces dernières années, les Féroé ont ainsi fortement augmenté leurs quotas de pêche au maquereau. Les problèmes de surpêche, ici comme partout ailleurs, risquent de bouleverser tout un écosystème marin. La pollution, non pas des îles Féroé mais de toute l’Europe, met également à mal toute la chaine alimentaire. De fortes concentrations en métaux lourds et produits chimiques sont ainsi retrouvés dans les poissons, oiseaux et mammifères marins… Dont les globicéphales, constituant une menace bien plus grande que la chasse. Les déchets plastiques ingérés par les oiseaux marins des Féroé inquiètent également la communauté scientifique.

Pourtant, tous ces problèmes préoccupants ne trouvent que peu ou pas d’échos dans les médias. La raison est simple : ici, il n’y a pas d’images chocs, pas de photos qui brusquent notre conscience. On retrouve l’éternel problème de la sensibilisation du grand public aux questions écologiques : il est plus aisé de mobiliser les consciences autour du massacre des bébés phoques que des populations en baisse des maquereaux. Sur Tara, nous sommes tous confrontés à cette question : comment faire prendre conscience de l’enjeu de nos recherches, quand on parle d’organismes souvent invisibles à l’œil nu, pour qui nous ne pouvons pas avoir d’empathie ? Le plancton, base même des écosystèmes marins, d’une importance capitale dans la régulation du climat de toute notre planète, n’aura jamais d’images chocs pour alerter des dangers qui pèsent sur lui. En matière de protection de l’environnement, il faudrait pouvoir s’inquiéter de toutes les menaces. Surtout lorsqu’elles sont invisibles.

Yann Chavance

Les enjeux écologiques et géopolitiques en Arctique


Après trois siècles de développement basés sur l’utilisation des énergies fossiles, l’humanité rentre incontestablement dans une phase de transition. Aujourd’hui même les plus sceptiques ont du mal à nier que le changement climatique est bel et bien une réalité et qu’il faudra le comprendre pour s’adapter. Le réchauffement de l’atmosphère, le dérèglement du climat global et la montée du niveau de la mer ont un impact global mais tout particulièrement élevé sur l’écosystème Arctique. Nous voyons presque devant nos yeux l’accélération de la fonte de la banquise polaire, phénomène qui impacte à son tour le climat global, les océans, le littoral et toute la biodiversité de la région. L’observation de ce qui se passe dans cet écosystème fragile et unique est donc importante non seulement pour aider à le préserver mais aussi pour comprendre les causes et effets du changement climatique à un niveau global. Certains enjeux importants du climat aujourd’hui sont particulièrement liés à l’environnement Arctique.

Tara en Arctique

F.Latreille/Tara Expéditions

L’élévation de la température
Les modifications des températures de surface en Arctique sont les plus importantes du monde, avec un taux de réchauffement des eaux en hiver qui se situe entre 2 et 3 degrés par rapport aux derniers 50 ans, selon le Centre national d’études sur la neige et la glace des Etats Unis. Ces relevés montrent à quel point les changements climatiques sont déjà une réalité au pôle nord, avec un effet direct sur la fonte des glaces. Alors que la dernière étude sur le climat publiée par la banque mondiale[i] prévoit 4°C de hausse de température globale en 2100, la variation de la température de l’océan Arctique pourrait monter jusqu’à 8°C, avec des conséquences dramatiques sur la banquise, le permafrost et les océans.

La fonte de la banquise
Contrairement à l’Antarctique, la rapidité et l’ampleur de la fonte des glaces en Arctique atteint des records : en juillet 2012, la NASA a révélé que 97% de la surface gelée du Groenland était sujette à la fonte. En été 2012, la banquise arctique atteignait une surface minimale de 3.4 millions de km2, contre 6.5 millions de km2 en moyenne sur les 50 dernières années. La fonte estivale totale de la banquise polaire, que le Groupe Internationale d’Etudes sur le Climat (GIEC) avait prévu à l’horizon 2060 à son dernier rapport, pourrait arriver dès 2025 selon les mêmes experts. En septembre prochain – alors que Tara sera en train de passer le passage du nord-ouest au nord du Canada – le GIEC publiera la première partie de son nouveau rapport, qui révélera les nouvelles prévisions pour le réchauffement de la temperature et pour la fonte de la banquise polaire.

L’observation de la surface minimale de la banquise cet été sera aussi de grande importance pour les projections mathématiques réalisées par les experts du climat. En 2007, nous avions observé une grande avancée de la fonte de la banquise en été, mais ce chiffre avait reculé les années suivantes, pour monter à nouveau en 2012 quand nous avons explosé tous les records. Les chiffres du « ice cap minimum » de cette année, révélés aussi à la mi-septembre, nous permettront donc de savoir si on est dans une accélération exponentielle continue ou si l’été 2012 a été « exceptionnellement » chaud.

L’acidification des océans
Phénomène climatique majeur, directement lié à l’augmentation du niveau de CO2 dans l’atmosphère, l’acidification des océans a progressé de 30% depuis le début de l’ère industrielle, arrivant à un niveau aujourd’hui comparable aux océans il y a plus de 55 millions d’années.[ii] L’océan Arctique, où les eaux froides absorbent d’avantage le gaz carbonique que les régions tropicales et tempérées, est particulièrement touché à cause de la fonte de la banquise arctique qui augmente la surface d’absorption jusqu’au recouvrement par la glace. La diminution de l’albédo -  la capacité de la glace de renvoyer la lumière du soleil – crée en effet une accélération exponentielle de l’absorption de CO2 qui n’était pas prévue dans les prévisions mathématiques dites « linéaires ».

Mais quelles sont les conséquences de l’acidification? Parmi les risques directs il y a la disparition de nombreuses espèces sensibles qui ne supporteront pas une élévation aussi rapide du niveau de PH des eaux.  L’acidification cause aussi un changement dans la façon dont les eaux se stratifient par couches successives de température, salinité et acidité, avec des conséquences pour tout l’écosystème encore inconnues. La recherche fondamentale, l’étude et l’observation de ce phénomène en océan Arctique est donc essentielle pour nous aider à comprendre, à mitiger et à s’adapter à ces changements.

Les ressources naturelles : défis de l’exploitation et limites technologiques
Si des ressources naturelles sont abondantes en Arctique, elles restent cependant encore en grande partie inexploitées. Les coûts d’exploitation minière, de forage pétrolier et gazier dans le grand nord restent encore très élevés et les risques de catastrophe considérables. Paradoxalement, justement grâce au réchauffement des eaux et à la fonte de la banquise, cette situation est en train de changer. Malgré les risques et les difficultés, les immenses réserves de combustible fossile font de l’Arctique un terrain de convoitises en période de hausse du prix de l’énergie partout dans le monde. L’ouverture de nouvelles routes maritimes qui donneront un accès plus facile à la région fait que ces  ressources estimées en Arctique soient objet de convoitises des entreprises publiques et privées de tous les continents et un facteur important dans le jeu d’échec géopolitique entre les états riverains.

Géopolitique de l’Arctique : nouvelles routes maritimes et enjeux économiques
Nous voyons à quel point l’importance écologique et climatique de l’Arctique est sans pareille dans le cadre de l’étude et de l’adaptation au réchauffement climatique. Mais plus qu’un hot spot de la biodiversité, l’Arctique est aujourd’hui un terrain de difficiles négociations géopolitiques internationales. La fonte de la banquise ouvre des nouvelles routes maritimes pour les activités économiques – exploitation des ressources naturelles, commerce, tourisme – et amènent les pays riverains et la communauté internationale à reprendre des négociations sur la gouvernance jusqu’alors gelées par la guerre froide.

Toutefois la recherche d’une gouvernance apaisée et durable pour l’Arctique est un objectif encore difficile à construire. Les négociations en cours aujourd’hui à l’ONU et entre les états riverains du cercle polaire suit malheureusement encore une logique plutôt nationale, objet d’intenses négociations au Conseil Arctique.  Sécurité énergétique (USA), financement d’une économie primaire (Russie), intérêts de la pêcherie (Norvège) ou de l’Independence (Groenland)…plusieurs enjeux sont sur la table et le contexte de crise et de changements géopolitiques importants n’aide pas l’avancée des négociations.

Quelle Gouvernance pour l’Arctique ?
Face aux grands intérêts économiques en jeu, il est aujourd’hui plus que nécessaire d’affirmer l’urgence écologique et l’importance de la région pour le climat global, tout en reconnaissant que les demandes de sanctuarisation totale sont une utopie difficile à aboutir dans le contexte politique actuel. Comme cela a été le cas pour l’Antarctique il y a quelques décennies, l’Arctique peut et doit être aujourd’hui le terrain d’une nouvelle dynamique d’entente collective pour la mise en place d’une gouvernance pacifique et durable de ses ressources, fondée sur le principe de l’intérêt général et justifié par l’importance de la région pour l’ensemble de la vie sur notre planète bleue.

La recherche scientifique est donc plus que jamais nécessaire pour la compréhension de tous ces enjeux climatiques et écologiques. L’expédition Tara Oceans Polar Circle s’inscrit dans la logique de cette mission urgente pour l’humanité, en réunissant sur un projet d’intérêt commun de grandes institutions scientifiques du monde entier. L’étude de l’océan arctique peut en effet nous révéler des informations précieuses pour pouvoir anticiper les conséquences du réchauffement et pousser les actions nécessaires pour mieux s’adapter dans une planète fragile et en profonde mutation.

[i]  In Turn Down the Heat : Why a 4°C Warmer World must be Avoided , WB, nov 2012
[ii] In « acidification rapide de l’océan », Le Figaro, mai2013, rapport de la Conférence de Bergen sur l’acidification des océans

Interview d’Etienne Bourgois et Chris Bowler

Après un tour du monde de deux ans et demi à traquer le plancton, Tara reprend enfin la mer pour une nouvelle aventure scientifique : Tara Oceans Polar Circle. Un tour de l’Arctique en près de sept mois, raconté à quelques heures du départ par Etienne Bourgois, président de Tara Expéditions, et Chris Bowler, coordinateur scientifique et porte-parole de l’expédition.

Le voilier Tara en Arctique

F.Latreille/TaraExpeditions


Pourquoi s’être tourné vers l’Arctique pour cette nouvelle expédition ?

Etienne Bourgois
Lors de Tara Oceans, j’avais promis aux scientifiques qu’on passerait le détroit de Béring et que l’on reviendrait par l’Arctique. Quelques mois avant, on a du annuler pour différentes raisons, entre autres les évènements de Fukushima. Je suis donc très content que le bateau puisse finalement retourner en Arctique pour compléter cette mission. Et puis, l’équipe de Tara a une vraie expertise polaire, le bateau est un bateau des glaces, c’était bien de le mettre à disposition de l’équipe scientifique.

Chris Bowler
Il s’agit de continuer l’échantillonnage que l’on a fait pendant Tara Oceans, mais c’est aussi le bon moment. C’est urgent car le changement climatique affecte énormément l’Arctique en ce moment, c’est probablement la région la plus touchée sur la planète. Il faut absolument aller là bas pour comprendre ce qu’il s’y passe, quels sont les changements en cours. C’est aussi une région extrêmement importante du point de vue climatique, c’est un véritable poumon pour la planète, comme peut l’être la forêt amazonienne.

Quelles seront les principales difficultés de cette mission ?

Chris Bowler
Il a fallu s’adapter aux conditions de froid. On a du réduire l’échantillonnage que l’on fait sur le pont, car il sera difficile d’y rester trop longtemps. Par contre, il y aura beaucoup plus de mesures en continu avec de nouveaux instruments que l’on a mis à bord. En très peu de temps, la miniaturisation a permis le développement de beaucoup d’appareils qu’il était impossible d’embarquer auparavant. C’est donc tout à fait complémentaire à la mission de Tara Oceans, mais aussi encore plus puissant.

Etienne Bourgois
Pour moi, l’un des soucis est la conservation des échantillons à bord. Il y aura quand même beaucoup de températures positives, donc on aura besoin des systèmes de réfrigération. Avec des échantillons qui resteront à bord tout au long de l’expédition, pendant près de sept mois, il faut que tout fonctionne. C’est le trésor de Tara, de cette nouvelle mission. Nous surveillerons également attentivement les conditions météo, les conditions de glace. Il va falloir s’adapter tout au long de la mission.

A quelques heures du départ, quel est votre état d’esprit ?

Chris Bowler
Je suis ravi d’être là, de sentir l’énergie autour de Tara, c’est formidable. Il n’y a jamais eu autant d’équipement à bord, c’est très prometteur. Tara Oceans était déjà une magnifique expédition, celle-ci devrait être encore plus intéressante.

Etienne Bourgois
Je n’avais pas vu le bateau depuis Paris, je suis impressionné par le travail qui a été fait et les améliorations qui ont été apportées. Pour moi, le bateau n’a jamais été aussi prêt qu’aujourd’hui !

Propos recueillis par Yann Chavance

L’EXPEDITION TARA OCEANS POLAR CIRCLE

DEPUIS LE 19 MAI 2013, LE VOILIER TARA ENTREPREND UNE CIRCUMNAVIGATION DE L’OCÉAN ARCTIQUE DE 25 000 KMS EN SIX MOIS, PAR LES PASSAGES DU NORD-EST ET DU NORD OUEST, DANS UN BUT SCIENTIFIQUE ET PÉDAGOGIQUE. CETTE EXPÉDITION INTERNATIONALE SE FAIT EN COLLABORATION AVEC LES PAYS RIVERAINS DE L’OCÉAN ARCTIQUE, EN ASSOCIATION AVEC LA FONDATION PRINCE ALBERT II DE MONACO ET AGNES B.

Suivez Tara en direct sur Google Earth, et constatez la fonte des glaces.

 

map-polar-circle

 

L’APPROCHE SCIENTIFIQUE DE L’EXPÉDITION
L’ensemble des scientifiques et instituts impliqués dans Tara Oceans 2009-2012 (la précédente expédition de Tara) accompagneront le projet aux côtés de laboratoires canadiens et russes spécialistes de l’Arctique. Lors de cette dernière expédition Tara Oceans, seul l’océan Arctique avait manqué dans l’effort de collecte de plancton réalisé sur tous les océans de la planète. Il y a donc un intérêt très important à pouvoir comparer la biodiversité arctique avec la biodiversité des autres provinces océaniques, dans un contexte de transformations majeures de cette région. En effet durant l’été 2012, la banquise arctique estivale a fondu comme cela ne s’était pas produit depuis quelques milliers d’années. Les recherches de Tara Oceans Polar Circle 2013 seront menées en lisière de banquise, là où l’activité planctonique est la plus importante. En complément de cette approche biologique globale, d’autres questions spécifiques à l’Arctique seront abordées du point de vue océanographique et chimique. Le but sera ainsi de comprendre quelle est la vulnérabilité de la biodiversité polaire à nos activités, comment la fonte de la banquise impacte l’écosystème polaire marin, quelles pollutions s’immiscent dans ces régions reculées. L’équipe de scientifiques réunie depuis 2009, son expertise collective, son approche éco-systémique globale et le matériel encore à disposition ajoutés à l’expertise qu’à Tara Expéditions de la logistique scientifique polaire, sont autant de facteurs clés de réussite de l’expédition.

LE CONTEXTE
Cette mission contribuera à l’effort international d’étude de l’écosystème arctique avant un probable changement de régime climatique, en fournissant des données de références sur l’état écologique des eaux circumarctiques. Nous profiterons aussi de notre présence sur place pour interpeler les acteurs politiques et le monde économique, sensibiliser la société aux enjeux écologiques les plus urgents en Arctique ainsi qu’aux problématiques rencontrées par les populations qui peuplent le cercle polaire arctique. Pour certains, l’ouverture des routes maritimes, le développement de la navigation, les opportunités de pêche sont des atouts économiques, pour d’autres ils comportent un risque écologique. Le développement durable en Arctique est en question.

LES HOMMES
Etienne Bourgois, président de Tara Expéditions
Romain Troublé, secrétaire général de Tara Expéditions
Loic Vallette, capitaine de Tara et l’équipage
Chris Bowler, Direction scientifique – Porte parole (ENS/CNRS),
Eric Karsenti, Direction scientifique (EMBL/CNRS),
Gaby Gorsky, Direction scientifique (CNRS),
Marcel Babin, Direction scientifique (U LAVAL, CNRS),
Colomban de Vargas, Direction scientifique (CNRS/UPMC),
Emmanuel Boss, Direction scientifique (U of Maine),
Jean-Claude Gascard, Direction scientifique (CNRS).
Et les coordinateurs scientifiques de Tara Oceans.
Stefanie Kandels-Lewis (EMBL), Logistique scientifique.

LE MATÉRIEL SCIENTIFIQUE À BORD
Plusieurs filets à plancton
Un filet dédié aux plastiques de surface.
Une rosette CTD (pression, température, conductivité,
azote, oxygène, fluorescence, propriété optiques de l’eau).
Un flowcam pour compter et caractériser le plancton.
Un flow cytobot pour compter et caractériser le plancton.
Un underwater vision profiler pour caractériser le
zooplankton, les grosses particules et leur distribution
verticale.
Un spectrophotometre AC-s pour mesurer les pigments
et la distribution de particule à la surface de
l’océan en continu (lien avec la couleur de l’océan vue
par satellite).
Un retrodiffuseur capable de caractériser la rétrodiffusion
des matières en surface (lien avec la couleur de
l’océan vue par satellite).
Un cytomètre en flux capable de déterminer les groupes
de petite taille d’organismes par taille et fluorescence.
Un spectrofluorimètre ALFA capable de mesurer la fluorescence
d’organismes en surface en continu.
Un spectrophotomètre Ultrapath capable de caractériser
optiquement les propriétés des matières dissoutes
Radiomètre PAR, mesurant la luminescence de la photosynthèse.

LE PROGRAMME DE SENSIBILISATION
- Un correspondant en permanence à bord pour un
suivi en direct de l’expédition en vidéo, photos et texte
sur Internet et les réseaux sociaux.
- Partenariats médias.
- Journal Tara à la fin de l’expédition.
- Production de programmes TV
- Dispositif éducatif Tara Junior

LE DÉTAIL DU PROGRAMME SCIENTIFIQUE
Approche globale de l’expédition Tara Oceans. La stratégie est de pouvoir comparer les données biologiques planctoniques et leur contexte physico-chimiques en Arctique avec les données récoltées sur les autres océans depuis 2009 lors de l’expédition Tara Oceans.
Etude du plastique dérivant et des polluants atmosphériques présents en Arctique.
Étude de la “couleur” de l’océan, de sa composition et des pigments de particule en surface par l’Université du Maine, USA et financé par la NASA.
Étude spécifique des blooms printaniers de phytoplancton en lisière de banquise par l’Université Laval, Québec.
Collaboration avec le Shirshov Institute of Oceangraphy (Moscou) et le Russian Arctic National Park.

LES CONDITIONS EN ARCTIQUE
Aujourd’hui seuls deux voiliers ont réalisé cette circumnavigation de l’océan Arctique.
On peut identifier plusieurs types de risques : naturels ou techniques. Les risques naturels sont bien entendu une météo difficile à prévoir et la présence importante de glace.
Bien que la période de dégel s’allonge presque chaque année, la fenêtre de passage avant que la glace ferme à nouveau reste courte et ne laisse pas beaucoup de place
à l’imprévu. Les températures seront de l’ordre de -10°C à +5°C lorsque Tara naviguera au delà du cercle polaire de juillet à octobre.
Le jour sera prépondérant en Arctique russe et laissera peu à peu des nuits claires s’installer 12 h par jour à partir de fin août. Tara subira quelques adaptations pour protéger du froid les espaces de travail et les appareillages scientifiques
extérieurs.

LES PARTENAIRES
Cliquez ici

Sous le Haut Patronage de Monsieur François HOLLANDE, Président de la République

Quel matériel scientifique embarqué pour la prochaine expédition ?

Rencontre avec Marc Picheral et Céline Dimier, ingénieurs scientifiques.

Ingénieur au Laboratoire d’Océanologie de Villefranche-sur-mer, Marc Picheral coordonne l‘installation d’une partie du matériel scientifique à bord de Tara, notamment pour tout ce qui concerne le « Dry Lab » (laboratoire sec). Ingénieur à la station biologique de Roscoff, Céline Dimier, elle, gère la partie dédiée au Wet Lab (laboratoire humide). Nous leurs avons posé quelques questions sur le matériel qui va rejoindre le voilier, pour l’expédition « Tara Oceans Polar Circle ».

Le matériel sera bientôt à bord de Tara. Outre celui qui était déjà présent lors de l’expédition Tara Oceans, que va-t’on trouver de plus ?

Marc Picheral : Tout d’abord, en ce qui concerne les instruments qui seront sur le pont, nous avons travaillé sur la Rosette – un engin qui va sous l’eau pour faire des prélèvements et effectuer certaines mesures océanographiques. Nous avons donc rajouté un capteur qui nous permet d’avoir l’éclairement émis sous l’eau, élément important pour la photosynthèse. Nous avons aussi rajouté un capteur qui permet de compter dans un volume un peu plus important que les systèmes optiques, les petits objets en suspension dans l’eau, comme le plancton ou certaines particules.

Céline Dimier
 :
En ce qui me concerne, c’est-à-dire le Wet Lab (laboratoire humide, à l’extérieur), le matériel est globalement le même et consiste surtout en pompes de différentes taille et genre (pompe à air, à eau, péristaltique, etc…) et unités de filtration de toutes sortes (25 mm, 47 mm, 142 mm, Tripodes, rampe de filtration, etc…). Avec Steffi Kandels-Lewis  (ingénieur logistique) nous devons aussi calculer, en fonction du plan d’échantillonnage, la quantité de tubes, flasks, filtres, boites,… nécessaires aux 6 mois de mission. Et puis, il faut aussi calculer le volume nécessaire au stockage de ces échantillons en fonction de leur température de conservation : RT (température ambiante), 4°C (frigo), -20°C (congélo), -196°C (azote liquide). Tout ce matériel sert à échantillonner les bactéries, virus, protistes, que ce soit pour l’analyse de génomique ou la microscopie.

D’autres instruments vont s’ajouter à cette liste ?

Marc Picheral 
: De notre côté, nous allons aussi traîner de Mourmansk à St-Pierre-et-Miquelon, un continuous plancton recorder.  C’est un engin utilisé depuis des décennies, essentiellement dans l’Atlantique nord, traîné par les bateaux de commerce et qui prélève du plancton sur des rouleaux de soie, en continu. Ca, c’est vraiment nouveau sur Tara.

En plus de cela, nous avions un capteur optique qui permettait de caractériser l’éclairement solaire ponctuellement en station, et qui va être remplacé par le COPS, un capteur un peu similaire mais qui, lui, fait des profils en descendant jusqu’à 100-150 mètres dans l’eau en station. Cela nous permettra de caractériser l’éclairement descendant et remontant.

A l’intérieur du voilier, vous allez faire quelques apports dans le Dry Lab (laboratoire sec) également ?

Marc Picheral : Oui, nous allons rajouter 24h/24h plusieurs capteurs d’éclairement, qui seront connectés aux appareils dans le Dry Lab et la cale avant.

Il va y avoir deux capteurs de CDOM en continu, dont un qui permet de doser plus précisément le CDOM prélevé sur les bouteilles de la Rosette et permet ainsi de faire des prélèvements en profondeur.

Nous allons avoir de nouveaux capteurs qui, eux, seront placés en cale avant, mais pilotés depuis le Dry Lab. L’Alfa, un capteur optique, et le FlowCytoBot, un capteur d’imagerie qui permet d’identifier les micro-organismes. Et un autre capteur également, le SeaFet, un capteur de pH, utile car nous savons que le pH varie avec le changement climatique.

Pour protéger le matériel du froid, comment comptez-vous faire ?

Céline Dimier : Nous devons adapter le bateau aux conditions polaires. Cela consiste à aménager le labo avec un chauffage, à mettre à l’abri du froid les tuyaux pour éviter que l’eau ne gèle. Il faut aussi vérifier que les bidons résistent au froid (ce n’est pas toujours le cas selon le plastique utilisé). L’appareil à eau ultra pure sera muni d’une cartouche fonctionnant aussi avec de l’eau très froide (5°C). Nous devons aussi vérifier que les produits chimiques utilisés supportent des températures assez basses et qu’ils ne vont pas polymériser.

Marc Picheral : Certains capteurs supportent très bien le froid, d’autres ne supportent pas de geler. On va donc les réchauffer : on va mettre des bâches, des couvertures chauffantes, des systèmes d’eau chaude pour réchauffer sous nos capteurs, lorqu’ils seront hors de l’eau.

Après, pour tout ce qui est à l’intérieur, le problème n’est pas le froid mais la condensation. On peut avoir de l’eau en surface dans l’Arctique à -2°C et ensuite, on passe tout dans des appareils qui sont dans des locaux à 20°C et là, vous faites de la condensation et du coup, avec les instruments optiques, vous n’arrivez plus à faire vos images. On va mettre tout cela en zone avant alors qu’on aurait préféré les mettre ailleurs dans le bateau. Ca, c’est la question qu’il nous faut gérer.

Propos recueillis par Anne Recoules

RENCONTRES-DÉBATS ET PROJECTIONS DE FILMS AUTOUR DE : L’OCÉAN, ENJEU MAJEUR POUR L’AVENIR

Ces dernières années, Tara Expéditions a participé à des événements politiques nationaux et internationaux sur la mer, comme le Grenelle de la Mer ou la Conférence Rio+20. Aujourd’hui Tara participe a des nombreux forums pour promouvoir les politiques de la mer dont nous avons besoin pour garantir un avenir sur notre planète bleue. C’est dans le but de rassembler la société civile autour de ces questions que nous proposons une série de rencontres-débats et des projections de films à Paris sur ces enjeux spécifiques. Des dédicaces de livres sont aussi au programme.

LES RENCONTRES-DÉBATS :

- Le 15 janvier à 18h30
« Changement climatique, géopolitique et gestion des zones haute mer en Arctique »

En présence de Romain Troublé (Tara Expéditions), Jean-Claude Gascard (CNRS) et Laurent Mayet, conseiller spécial de Michel Rocard, Ambassadeur en charge des négociations internationales sur les pôles

L’importance écologique et climatique de l’Arctique est sans pareil dans le cadre de l’adaptation au changement climatique. Mais plus qu’un hot spot de la biodiversité, l’Arctique est aujourd’hui un champ d’expérience des relations internationales concernant la gestion des océans. De plus, le réchauffement climatique et la fonte de la banquise polaire changent la donne rapidement et rouvrent le terrain aux négociations sur le potentiel économique et sur quels types de régulation sont nécessaires pour la région.
 
L’instauration de politiques de gestion durable des océans dans cette partie du globe est donc symboliquement nécessaire : une victoire ouvrirait la route à des négociations plus profondes et généralisées concernant l’administration des ressources marines, là où une défaite plomberait la dynamique de ce mouvement. Dans la complexité de sa géopolitique, l’Arctique dispose d’un atout : son image de dernier refuge de la nature sauvage, sa pureté qui distingue cette zone du reste du globe.

- Le 22 janvier à 18h30 :
« Et demain l’océan : où on va ? quelles actions ? »
Organisé par le Festival du Vent. En présence de Serge Orru (Festival du Vent) Jacques Rougerie (Sea Orbiter), Lamya Essemlali (Sea Sheperd)

- Le 30 janvier à 18h30 :
« Le potentiel des bio ressources marines dans une économie durable de la mer »
Organisé par Tara Expéditions, l’Alliance pour la Blue Society, Green Cross, le BIPE. En présence de Chris Bowler (CNRS/ENS)

LES PROJECTIONS DE FILMS :

- Le 17 janvier à 18h30

« Les Montagnes du Silence » (en présence de Daniel Buffart, président de l’association les Montagnes du Silence et Catherine Chabaud) réalisé par Luc Marescot. 52minutes. En 2005, un groupe de sourds et d’entendants est encadré par des marins et des montagnards professionnels, à l’occasion d’une expédition de quarante jours, sur les traces du voyage mythique de Sir Ernest Shackleton, personnage emblématique de la conquête des pôles. Encadrés par la navigatrice Catherine Chabaud, sourds et entendants voguent à bord du voilier Tara, depuis les îles Falkland jusqu’en Géorgie du sud, pour se lancer ensuite à pied et à ski de la côte ouest de l’île à la côte est. Au-delà du courage, le film met en lumière l’expérience de l’intimité d’une aventure humaine où les entendants pénètrent ainsi de manière symbolique dans le monde des sourds en se familiarisant avec la langue des signes.

- Le 24 janvier à 18h30 (projection annulée)
« Le dernier rêve de Sir Peter Blake » réalisé par Frank Mazoyer. 52 minutes. Sir Peter Blake, marin légendaire assassiné en Amazonie, rêvait de se rendre au chevet de l’Arctique, royaume de l’ours blanc menacé par le réchauffement climatique. En hommage à leur capitaine, ses anciens coéquipiers décident de réaliser son dernier rêve et embarquent sur le mythique voilier polaire Tara, pour une expédition inédite.

– Le 2 février à 18h30
« Les Hommes » (en présence de la réalisatrice Ariane Michel). 95minutes. Aux confins d’une mer gelée, un bateau s’approche de la terre. Des silhouettes humaines en sortent, elles paraissent étranges. La glace, les pierres et les bêtes du Groenland assistent depuis leur monde immuable au passage de scientifiques venus un été pour les étudier.

LES SEANCES DE DEDICACES

- samedi 26 janvier sur le site de l’exposition

Dino Di Meo, journaliste et co-auteur du livre Tara Oceans, Chroniques d’une expédition scientifique sera présent pour signer l’ouvrage de 15 à 17h.

Francis Latreille, photographe et co-auteur du livre Tara, 500 jours de dérive arctique sera présent pour dédicacer son livre de 16 à 18h.

- tous les jours jusqu’au 3 février
Vincent Hilaire, journaliste et correspondant des expéditions Tara est présent sur le site de l’exposition à Paris pour signer son livre Nuit Polaire, Eté Austral

INFORMATIONS PRATIQUES ET RESERVATIONS POUR ASSISTER AUX RENCONTRES-DÉBATS ET PROJECTIONS

Lieu : Au cœur de l’exposition « Tara Expéditions : à la découverte d’un nouveau monde l’Océan ». Rive droite, Pont Alexandre III, Port des Champs Elysées.
Accès :
Métro, ligne 1 et 13, Champs-Elysées/Clémenceau / RER, ligne C, Invalides / Bus, ligne 72, 83 et 93

Évènements gratuits sur réservation.

Contact réservations : André Abreu andre@taraexpeditions.org
Contact pour les projections : Myriam Thomas, event@taraexpeditions.org
Contact presse : Eloïse Fontaine, eloise@taraexpeditions.org

Informations sur l’exposition : Cliquez ici

PROGRAMME SCIENTIFIQUE DE TARA OCEANS

Le plancton (virus, bactéries, protozoaires, les petits métazoaires comme les copépodes, les organismes gélatineux et les larves de poissons) est omniprésent dans les océans, des mers polaires à l’équateur, des profondeurs jusqu’en surface, des zones côtières aux centres des régions océaniques.



La vie planctonique dans les océans joue un rôle essentiel pour les raisons suivantes:



·La biodiversité du plancton est a la base de la chaîne alimentaire. Le plancton est la clé de la survie des poissons, des mammifères marins et de milliards d’êtres humains

·Le phytoplancton produit l’oxygène qui a permis l’émergence des mammifères sur la terre et produit actuellement 50% de l’oxygène que nous respirons chaque jour

·Le plancton piège une large partie du carbone produit sur la planète

·Les organismes planctoniques, en particulier ceux qui sont photosynthétiques, jouent un rôle clé dans la régulation du climat en déterminant les concentrations des gaz à effet de serre et les molécules impliquées dans la formation des nuages

·Les formes de la vie terrestre ont évolué à partir de ces organismes planctoniques et certains d’entre eux peuvent nous apprendre pourquoi nous avons une symétrie bilatérale, comment les yeux ou le cerveau sont apparus et bien plus encore

·Les organismes du plancton sont un extraordinaire réservoir de biomolécules et leur potentiel biomédical reste à explorer



Et pourtant nous savons encore trop peu de choses sur ces écosystèmes …


 
Les impacts du plancton conditionnent la survie humaine. Par conséquent, tant d’un point de vue écologique et de l’évolution, il est absolument indispensable d’obtenir une meilleure connaissance des écosystèmes planctoniques, de savoir comment les différents organismes interagissent les uns avec les autres et avec leur environnement physico-chimique.
 


La caractérisation de la répartition des espèces, de leur diversité fonctionnelle et de la complexité des organismes doit permettre d’évaluer la robustesse de l’ensemble de l’écosystème, et son évolution d’un état à un autre.
Ainsi le rôle joué par les écosystèmes du plancton dans  les échanges planétaires de CO2 et le recyclage de l’O2 conduira à une meilleure compréhension de l’évolution des espèces planctoniques.



Ce qui rend le projet TARA OCEANS absolument unique dans le domaine de la biologie des océans, est que le consortium scientifique qui a structuré la stratégie d’échantillonnage est le même que celui qui organise l’analyse des échantillons et des données d’une manière intégrée. Il s’agit d’un projet interdisciplinaire qui rassemble toutes les compétences nécessaires pour effectuer l’échantillonnage océanographique et les analyses sur la terre ferme.

Bien que l’expédition elle-même durera 3 ans (à partir de Septembre 2009 jusqu’à la fin de 2012), les recherches basées sur les données de Tara Océans pourront s’étendre sur 10 à 20 ans.
 


Les échantillons et les données recueillies à bord de Tara lors de l’expédition serviront trois grands objectifs:



·Collecter des échantillons afin de quantifier les communautés de plancton, couvrant le spectre complet des virus aux larves, et les corréler avec les paramètres de l’environnement en vue d’établir une description quantitative des états de l’écosystème pélagique dans la plupart des bassins océaniques du monde

·Recueillir des données sur les écosystèmes peu exploré des récifs coralliens

·Explorer un éventail d’espèces exotiques benthiques considérés comme des fossiles vivants nous permettant de mieux comprendre nos origines.
 


Les échantillons et les données sont analysées sur la terre et organisés dans une base de données cohérente qui est en cours d’élaboration alors que l’expédition est en cours.

Les approches de biologie moléculaire et d’imagerie microscopique en corrélation avec les analyses de données océanographiques, seront utilisées pour la construction de modèles utilisant la simulation informatique et des outils bioinformatiques qui sont actuellement en cours d’utilisation dans les laboratoires des membres du consortium.
 


Les résultats attendus de ce travail sont les suivants:



·L’établissement d’une carte a basse résolution de la structure des écosystèmes et la biogéographie des organismes allant des virus aux larves de poissons

·La découverte d’un grand nombre de nouveaux organismes dans chaque catégorie de taille

·Une bonne estimation de la biodiversité océanique et de sa répartition géographique pour les petits organismes
·Le développement de nouveaux modèles dynamiques d’estimation de la distribution mondiale des organismes planctoniques en termes de masse totale et de complexité des espèces

·L’établissement de modèles prédictifs de l’évolution de ces distributions en rapport avec l’évolution du climat

·De nouvelles découvertes fondamentales concernant l’évolution rapide des organismes qui ont conduit à l’émergence d’organismes terrestres

·L’acquisition de données nouvelles sur la diversité des espèces des récifs coralliens et l’analyse des causes potentielles des épisodes de blanchissement des coraux.



Au-delà de la valeur même de l’obtention d’informations en termes de connaissances de base, le projet va générer une source inestimable de données pour améliorer la construction de modèles de réchauffement climatique. Ces modélisations devraient également contribuer a prévoir la répartition spatiale des populations d’organismes dans les océans et leurs conséquences sur les stocks  d’espèces de poissons commerciaux.



Température et salinité de Tara en direct



Site du consortium

RESULTATS ATTENDUS DE L’EXPEDITION TARA OCEANS

Nul doute que nous aurons besoin de temps pour tirer les enseignements de l’expédition et interpréter nos observations et expériences.

D’un point de vue strictement scientifique, notre approche devrait nous permettre de déterminer la structure des écosystèmes du plancton qui peuplent les océans. Nous découvrirons probablement quels sont les liens qui unissent les virus, bactéries, protistes et les petits métazoaires dans différents environnements marins. Les océans constituant un système communicant et ouvert on pourrait penser que tous les organismes sont partout. Clairement ce n’est pas le cas parce qu’un organisme qui migre dans un milieu défavorable est voué a disparaître.

Nous pouvons espérer que nos observations éclairent certains mécanismes de l’évolution et en particulier ceux qui concernent la survie des individus et des gènes les mieux adaptés. Nous ne savons pas, par exemple, comment les virus et leurs hôtes évoluent de concert sous la pression de conditions physico-chimiques changeantes. L’expédition Tara Oceans représente une réelle opportunité d’examiner ces questions.

Nous devrons faire appel aux modélisations s’appuyant sur les analyses bioinformatiques de l’ADN et l’ARN des organismes collectés au cours du voyage, combinées aux analyses morphologiques des ces mêmes organismes. Nous étudierons également la dynamique des populations et les communautés planctoniques en relation avec les conditions physico-chimiques du milieu. 
Nous apprendrons probablement beaucoup sur la façon dont les écosystèmes planctoniques s’adaptent aux changements climatiques. Etant donné qu’ils sont à la base de la chaine alimentaire nous pourrons peut-être prévoir comment les écosystèmes constitués d’organismes microscopiques affecteront le climat en produisant plus ou moins d’oxygène et en absorbant plus ou moins de CO2.

Perspectives 



Étant donné l’effort de séquençage des génomes prévu dans le cadre de l’expédition Tara Oceans, notre étude fournira le recensement le plus complet de protistes marins jamais entrepris. Ces organismes unicellulaires dont l’extraordinaire biodiversité reste à découvrir sont connus par leurs formes fossiles pour réagir rapidement aux changements climatiques. Les protistes marins ont des taux très rapides de renouvellement, construisent des nano et micro squelettes organiques aux structures complexes et génèrent de très importants flux de matière à travers la biosphère. Leur impact sur les cycles géochimiques globaux et le climat est extrêmement important. On ignore la façon dont les protistes réagiront à l’augmentation des niveaux de CO2. Nous examinerons comment les changements de biodiversité de ces organismes unicellulaires affecteront la productivité primaire et les flux de carbone.

Pour la première fois, ces questions de base seront adressées à l’ensemble des protistes planctoniques, établissant de solides fondations pour les recherches futures sur l’évolution croisée du climat et des écosystèmes. En outre, les centaines de milliers de protistes marins qui restent à découvrir représentent un phénoménal réservoir de gènes, métabolismes, et nanomatériaux encore inconnus. Les protistes possèdent des génomes souvent beaucoup plus étendus que le génome humain.

Cette biodiversité génétique précède et excède le répertoire de gènes relativement plus petit des plantes et des animaux. Le séquençage récent de métagénomes océaniques a révélé une diversité insoupçonnée d’espèces microbiennes et des gènes de procaryotes et des virus. Les protistes, pourtant plus proches des animaux et des humains, n’ont pas encore été inclus dans ces analyses.

Mais le plus important est que nous aurons des données quantitatives sur la composition en organismes des écosystèmes pélagiques dans le monde entier, ce qui ouvrira la voie à la construction de modèles mathématiques de l’évolution de ces écosystèmes en fonction des changements environnementaux.

Eric Karsenti, co-directeur de Tara Oceans

PREMIER BILAN _ JUIN 2010

L’expédition Tara Oceans a quitté Lorient le 5 Septembre 2009 après un an de préparation intense. Le consortium scientifique OCEANS et l’équipe de Tara Expéditions ont ainsi travaillé en 2009 sur la préparation technique et scientifique de cette expédition. 


Tara Oceans, qui a débuté maintenant depuis 9 mois, a pour but l’étude des écosystèmes marins planctoniques (élément-clé de la biosphère pour les grands équilibres de notre planète), depuis les virus jusqu’aux larves de poissons, ainsi que certains écosystèmes coralliens peu ou pas étudiés. Dans ce but, le bateau réalise actuellement une circumnavigation des deux hémisphères.



Le choix de cette étude est motivé par les raisons suivantes :



1-    les micro-organismes marins, très peu étudiés, sont des marqueurs importants de l’état des océans et du climat. Ils sont également à la base de la chaîne alimentaire et peuvent être la source d’innovations médicales.

2-    contribuer au recensement de la biodiversité et à la biogéographie des espèces clés pour la structuration des écosystèmes planctoniques actuels. L’objectif est d’établir le temps 0, point de référence, pour les études de biodiversité futures au vu des changements climatiques et environnementaux en cours

3-    la composition de nombreux écosystèmes planctoniques et coralliens est peu connue. Il est par conséquent difficile d’avoir une vision globale de leur modification et de leur évolution sans un recensement géographique dans un laps de temps le plus court possible

4-    les études menées jusqu’à présent ont toujours été parcellaires (études de certaines espèces dans des endroits spécifiques, souvent déconnectés des paramètres physico-chimiques mais jamais de l’ensemble des organismes occupant un biotope donné, des virus aux larves de poissons, sur l’ensemble des océans)

5-    il y a très peu ou pas d’études mondiales corrélant les paramètres environnementaux avec la composition en organismes vivants d’une colonne d’eau



Nous souhaitons proposer une nouvelle façon de faire de l’océanographie, une océanographie systémique, intégrative, qui permettra de modéliser au plus juste les écosystèmes et leurs évolutions.



Pour faire avancer les connaissances sur ces problématiques majeures et atteindre les objectifs que nous nous sommes fixés, le consortium scientifique international et interdisciplinaire « OCEANS » a été constitué. Ce consortium comprend une centaine de scientifiques, parmi lesquels une vingtaine de coordinateurs* qui ont tous des spécialisations complémentaires allant de l’océanographie physique et chimique à la biologie du plancton en passant par la génomique, la microbiologie, la modélisation, l’écologie, et la bioinformatique. 



Ce qui est unique dans cette expédition :



1-    le projet a un but qui est COMMUN à tous les scientifiques impliqués et il ne peut être réalisé que par l‘ENSEMBLE du consortium

2-    les scientifiques ont construit ce projet commun autour de l’utilisation d’un voilier, Tara, en un temps record et pour une période de trois ans.

3-    les techniques et les technologies utilisées sont très récentes. Autrement dit cette expédition n’aurait pas pu être réalisée il y a seulement 5 ans

4-    le navire a été modifié et équipé spécifiquement pour réaliser les buts que se sont fixés les scientifiques

5-    ce sont les mêmes scientifiques qui coordonnent l’échantillonnage et l’acquisition des données en mer, les analysent ensuite à terre

6-    la combinaison de données à large échelle de natures différentes (génétique + imagerie) va définir un type de répertoire d’information nouveau et créer de nouveaux champs d’études

Il est à souligner que Tara Oceans est une expédition qui n’est pas concurrente mais complémentaire des études menées par les grands instituts océanographiques. 
Elle est le fruit d’une collaboration public/privé.



Ce qui peut être dit après 9 mois d’expédition :



1-    l’ensemble des protocoles imaginés puis mis en place depuis le départ, ont été validés : depuis l’acquisition des données physicochimiques à bord jusqu’à leur analyse à terre. Cette validation a été réalisée seulement après 2 mois d’expédition

2-    un appareil à bord est utilisé avec succès par la NASA afin de calibrer les données satellitaires de l’agence spatiale américaine.

3-    56 stations d’échantillonnages concernant les écosystèmes planctoniques ont été réalisées en Atlantique, Méditerranée, Mer Rouge, Mer d’Arabie, Océan Indien. (Couvrant une grande variétés d’écosystèmes : anoxique, plus ou moins riche en sels nutritifs, côtiers, au large, et avec des structures physiques particulières comme le tourbillon de Chypre) 

4-    une expérience en utilisant des gliders (planeur sous-marins) pour étudier un gyre (tourbillon) au sud de Chypre a été un grand succès

5-    Tara se plie aux contraintes, c’est un navire qui a un faible tirant d’eau. 28 plongées ont été effectués sur le site corallien environnant Djibouti. (Ce site n’avait pas été étudié depuis 18 ans.) 17 plongées sur le site de Saint Brandon (un atoll corallien jamais échantillonné dans l’Océan Indien au Nord de l’Ile Maurice). Et une vingtaine de plongées sont planifiées sur le récif corallien de Mayotte où Tara se trouve actuellement.



Résultats



Bien qu’il soit trop tôt pour parler de véritables résultats scientifiques complets, on peut dores et déjà dire que l’expédition est un succès :



1-    les échantillons planctoniques acquis par une variété de systèmes d’échantillonnage rarement utilisée lors des campagnes multidisciplinaires et les données physicochimiques et bio-optiques  (dont certaines sont issues de nouveaux instruments) sont de très bonne qualité et exploitables. C’est une prouesse méthodologique de faire tant de prélèvements et d’analyses sur Tara

2-    la quantification à l’aide de microscopes automatisés des groupes d’organismes depuis les virus jusqu’aux larves de poissons a déjà commencé et est complète pour certaines stations de prélèvements

3-    de nouveaux virus bactériens ont été découverts en grand nombre

4-    différentes communautés de protistes, associées avec différentes conditions physico-chimiques ont déjà été identifiées

5-    le séquençage moléculaire massif d’organismes ayant des tailles comprises entre quelques microns et un millimètre a commencé au Genoscope et fonctionne. Les premières estimations montrent que l’on peut effectivement caractériser la biodiversité globale des stations échantillonnées en utilisant cette nouvelle méthode en comparant les séquences trouvées avec celles déjà présentes dans les bases de données mondiales et confirment que nous n’en connaissons qu’une infime partie. L’analyse fonctionnelle de ces gènes montrent que plus de 90% ne sont pas connus

6-    l’échantillonnage des récifs coralliens a été un succès total et l’analyse des échantillons a tout juste commencé

7-    un « lien manquant » dans l’évolution des métazoaires, une espèce de Amphioxus avec des yeux et un cerveau primitifs, a été découvert



En conclusion, la récente réunion des coordinateurs scientifiques de Tara Oceans a confirmé que la méthodologie d’échantillonnage fonctionne correctement et délivre des données de haute qualité. L’échantillonnage en haute mer correspond aux plans de travail en tenant compte des aléas diplomatiques et de sécurité (état de la mer, piraterie).  L’analyse des données est scientifiquement très prometteuse.

Il faut souligner également l’importance de la création d’un réseau scientifique qui s’étendra au-delà des 3 ans de l’expédition. Nous avons établi des liens scientifiques avec des Instituts, laboratoires et chercheurs dans tous les pays visités par l’expédition. Les spécialistes locaux font partie de la communauté de scientifiques qui analyse les données océanographiques et biologiques. Ces données seront à la disposition de la toute la communauté scientifique.




* Coordinateurs scientifiques : Eric Karsenti, EMBL (Heidelberg) - Jean Weissenbach, Génoscope (Evry) - Francesca Benzoni, Bicocca (Milan) - Chris Bowler, Ecole Normale Supérieure et CNRS (Paris) - Colomban de Vargas, CNRS (Roscoff) - Gaby Gorsky, CNRS (Villefranche) - Christian Sardet, CNRS (Villefranche) - Silvia Gonzalez-Acinas, ICM-CSIC (Barcelone) - Stefanie Kandels-Lewis, EMBL (Heidelberg) - Emmanuel Reynaud, UCD (Dublin) - Fabrice Not, CNRS (Roscoff) - Mick Follows, MIT (Boston) - Olivier Jaillon, Genoscope, CEA (Evry) - Uros Krzic, EMBL(Heidelberg) - Hiroyuki Ogata, University of Marseille, CNRS (Marseille) - Stéphane Pesant, University of Bremen – PANGAEA® - Jeroen Raes, Université Libre de Bruxelles - Matt Sullivan, University of Arizona – Fabrizio d’Ortenzio, CNRS (Villefranche) – Didier Velayoudon, dvipc (Paris)

DEUXIEME BILAN 07/11

Dans les labos, l’aventure continue.

Un pour tous et tous pour un ! Cette célèbre devise pourrait être celle des chercheurs de Tara Oceans. Chacun selon sa spécialité s’affaire sur des données, sur des échantillons, mais tous portés par l’ambition commune de comprendre le fonctionnement des écosystèmes marins. En ce sens, l’expédition est déjà un succès : elle a permis de rassembler des experts d’horizons différents autour d’une même aventure scientifique.


A la station biologique de Roscoff, Colomban de Vargas, l’un des coordinateurs scientifiques de Tara Oceans, est enthousiaste: “Personne n’a jamais vu l’océan comme ça’’. L’océan ? Colomban veut parler des protistes qui les peuplent. Parents des plantes et des animaux, les protistes sont composés d’une seule cellule semblable aux nôtres. Mais une cellule “tout en un’’ : manger, se reproduire, se protéger, tout y est réalisé. Les chercheurs roscovites se sont attelés à rendre fluorescentes ces différentes fonctions, selon une méthode automatisée. Pas question de passer les millions d’individus récoltés, un à un, sous le microscope !


Bleu pour l’ADN des noyaux, rouge pour la chlorophylle, vert pour les membranes. Les clichés sont saisissants. Ici, on imagine un chapeau mexicain, là une soucoupe volante, là-bas un bonhomme vert, cheveux en l’air… “C’est un plaisir pour les yeux’’ s’extasie Sébastien Colin, qui a développé cette approche dans le cadre d’un contrat de recherche avec Veolia. Sans Tara Oceans, jamais ces images “d’extraterrestres’’ n’auraient vu le jour.



Sans Tara Oceans, jamais Sébastien n’aurait fait défiler ces protistes planctoniques sous le microscope confocal à balayage laser du service d’imagerie de Rainer Pepperkok, au Laboratoire européen de biologie moléculaire (EMBL) d’Heidelberg en Allemagne. Ces appareils ultra perfectionnés étaient jusqu’alors plus habitués à illuminer les entrailles de cellules animales que celles de protistes en tout genre ! Même les ingénieurs allemands ont été fascinés par les clichés obtenus. “ Le transfert à l’océanographie de ces techniques pointues d’imagerie à haut-débit, développées jusqu’à présent pour des questions biomédicales, est une première. Leur généralisation en écologie pourrait permettre de faire un bon gigantesque en avant !” explique Colomban.

Plaisir pour les yeux, ces images seront surtout précieuses pour visualiser les nouvelles espèces et leurs structures internes. Si les premiers résultats se confirment, plus de 85% des séquences d’ADN dans les échantillons de protistes sont inconnues. Pour les identifier, de nombreux experts seront nécessaires. 



Ces nouveaux noms, ces belles images seront confrontées aux séquences génétiques, qu’attendent avec impatience les chercheurs, dans les “startings blocks’’. Comme le souligne Francesca Benzoni, coordinatrice de l’équipe récifs coralliens : “aujourd’hui, on ne peut pas étudier sans approche intégrée : techniques moléculaires, imagerie, biologie, taxonomie. Il y a un véritable effort multidisciplinaire. C’est l’esprit de Tara !.”



Au Genoscope d’Evry, on s’affaire donc, on a appris aussi. Car avant Tara Oceans, la plateforme française de séquençage avait plus coutume de décrypter des génomes homogènes : celui de l’homme, d’un animal, d’une plante, ou ceux des bactéries peuplant notre tube digestif. Pas un “melting pot’’ d’organismes différents (bactéries, virus, protistes…) issus d’un environnement naturel aussi complexe que le milieu marin !



L’objectif n’est d’ailleurs pas de détailler le génome de chaque individu mais d’étudier toute la population de gènes présente dans les échantillons. Un vrai défi ! Surtout que “ Tara Oceans est l’un des plus gros projets de méta-génomique dans le monde,” indique Patrick Wincker en charge du projet au sein du Genoscope. Le calibrage étant dorénavant fait, la méthode bientôt validée par une publication, le passage à un “séquençage de croisière’’ va pouvoir commencer. Patrick se donne trois ans pour tout séquencer. 



Hiro Ogata et Pascal Hingamp, deux experts des virus géants basés à Marseille, ont eu la primeur des premières données génétiques. Ils sont enthousiastes des résultats préliminaires. “ Les virus pourraient avoir un rôle central dans la mise en place des relations parasites et dans les symbioses. Ces relations ont souvent été cruciales dans l’évolution et pourraient expliquer les phases d’explosion de la vie. Choloroplastes et mitochondries sont par exemple d’anciennes symbioses,” explique Pascal. 



A partir des séquences génétiques, Jeroen Raes ambitionne, lui, de découvrir les règles générales régissant la composition des écosystèmes planctoniques. Depuis Bruxelles, ce chercheur va adapter les méthodes statistiques qu’il avait développées pour étudier les microbes de nos intestins. Elles lui avaient permis de montrer que, malgré la grande diversité des populations humaines, seuls trois grands types d’écosystèmes bactériens peuplaient nos intestins. Les océans seront-ils aussi simples ? Ce qui est sûr, c’est qu’on n’a pas fini d’entendre parler de Tara Oceans ! 



Gaëlle Lahoreau

REPORTAGE AU COEUR DU GENOSCOPE

Reportage au coeur du Genoscope : L’ADN et l’ARN du plancton sont décryptés dans ce laboratoire indispensable au dispositif Tara Oceans.



Vingt-cinq machines ronronnent. Des laborantins s’affairent autour d’un carton d’où s’échappe une épaisse buée de froid. Ils en extirpent délicatement des boîtes transparentes congelées. Nous sommes au Genoscope, la plateforme française de séquençage, nouvellement intégrée au CEA et installée à une trentaine de kilomètres de Paris à Evry.



C’est là, dans un grand bâtiment fièrement coiffé de l’enseigne du Genoscope, que parviennent, toutes les six semaines, des échantillons de micro-organismes marins prélevés à bord de la goélette Tara. Inlassablement, les chercheurs tentent de faire parler leur ADN et leur ARN, tout ce matériel génétique encore inconnu, qui pourrait, demain, ouvrir des voies nouvelles à la science, à la médecine et à l’industrie.



Quel chemin parcouru par le Genoscope depuis sa création, en 1997, afin de participer au grand projet international de séquençage du génome humain ! Dès 2003, les chercheurs français étaient venus à bout des 87 millions de “ lettres ” du chromosome 14 humain. Séquencer, cela revient en effet à découper chaque chromosome en millions de petits bouts, pour déterminer l’ordre d’enchaînement des molécules élémentaires (représentées représentées par les 4 lettres A, T, G, C) constituant la molécule d’ADN, puis à les ré-assembler dans le bon ordre. Depuis lors, le Genoscope est de tous les grands programmes nécessitant des moyens de séquençage massif. “ Nous nous sommes attelés à l’inventaire de la flore microbienne des sols, des eaux fluviales, mais aussi du tube digestif,” énonce Jean Weissenbach, médaille d’or du CNRS et directeur du centre de séquençage.



Aujourd’hui, le Genoscope s’attaque à un projet d’envergure avec la mission Tara Oceans. Les premiers échantillons sont arrivés, il y a plus d’un an, à l’automne 2009, et les premières séquences tirées de ces échantillons n’ont été achevées qu’au printemps 2010. Concrètement, un échantillon c’est un tube contenant des organismes unicellulaires et quelques pluricellulaires, retenus sur un filtre, et baignant dans un liquide de conservation de l’ADN et de l’ARN. 
Pour les deux profondeurs auxquelles ont été réalisés les prélèvements, les organismes recueillis ont été séparés selon cinq tailles différentes. Sachant que depuis un an une centaine de stations ont été faites, cela signifie que le Genoscope abrite dans ses congélateurs quelques 1 000 échantillons ! Sans compter ceux qui devraient arriver à Evry au cours des deux prochaines années… soit 2 000 tubes de plus !

“ Pour l’instant, nous avons mené une étude pilote sur une seule station de prélèvement,” remarque Olivier Jaillon, chercheur au Genoscope. “Mais en 2011, nous passerons à une plus grande échelle. C’est le gros challenge de l’année : allons-nous réussir à mener à bien toutes les étapes, du bateau au séquenceur, une chaîne qui comporte énormément de petites étapes risquées ?” L’autre défi de taille, c’est celui de la bioinformatique. Le séquençage produit des quantités de données gigantesques. Dans cette masse de “ lettres ” tirées de l’ADN et de l’ARN, l’oeil humain est incapable de s’y retrouver. C’est donc l’ordinateur et ses logiciels informatiques qui ont pour tâche de déchiffrer ce texte encore inconnu, et d’y reconnaître des éléments tels que le code d’une protéine, etc. A partir de 2011, cependant, le volume des données va exploser. “On générera bientôt chaque jour la même quantité de données que tout ce qui a été stocké dans les banques de données mondiales l’an passé,” s’exclame le chercheur.



“Si l’on veut réaliser un travail en profondeur, il va donc nous falloir choisir quelques stations représentatives, remarque Jean Weissenbach. “ Nous pourrons alors comparer leurs données à d’autres connues, y trouver des protéines déjà identifiées et en découvrir de nouvelles. C’est un véritable inventaire des micro-organismes du milieu marin et de leurs fonctions biologiques que nous réalisons. De quoi ces espèces sont-elles capables, quelles sont leurs activités et leurs conséquences sur leur environnement ?



On n’imagine pas encore, tout ce qu’on va pouvoir tirer du matériau que l’on accumule,” s’enthousiasme-t-il. En attendant, un grand nombre d’échantillons de Tara Oceans vont devoir patienter avant d’être étudiés. Mais une fois stockés au froid, ils pourront demeurer au Genoscope plusieurs dizaines d’années. D’ici là, de nouvelles technologies permettront peut-être d’en connaître la teneur en des temps record, alors même que les espèces qu’ils contiennent auront peut-être disparu des océans…



Sylvie Rouat, journaliste à Sciences et Avenir

Petits rappels utiles :



Génétique : La génétique étudie les caractères héréditaires des individus, leur transmission au fil des générations et leurs mutations.



Génome : Ensemble du matériel génétique d’un individu. Patrimoine héréditaire d’un individu.



ADN-Acide désoxyribo-nucléique : Molécule support de l’information génétique héréditaire.



ARN-Acide ribo-nucléique : Elle est issue d’une transcription de l’ADN. L’ARN messager est une molécule constituée d’un brin, qui représente le vecteur entre l’ADN et le ribosome. Le ribosome permet la traduction de l’ARN messager en protéine. La protéine est une des molécules les plus importantes, elle est présente dans tous les organismes vivants et les virus. 
Elles assurent l’essentiel des fonctions de la cellule (architecture cellulaire, fonctionnement).




Pour aller plus loin :

 

Comparaison entre le projet génome humain et le projet Tara Oceans
par Jean Weissenbach – Directeur de recherche au CNRS, Directeur du Genoscope – CEA

Ecoutez son intervention au colloque Tara Oceans au Sénat – Janvier 2010 :
http://colloque.commitment.fr/senat/DiscoursJW.wav

Interview d’Etienne Bourgois

Le président de Tara Expéditions fait le point sur la riche actualité de Tara.

L’exposition Tara à Paris va bientôt débuter. Qu’allons-nous y découvrir ?

C’est une exposition de qualité où l’on passe de l’infiniment grand de la banquise, à l’infiniment petit du plancton. Plancton qui représente pourtant 98% de la biomasse de l’Océan. C’est un retour sur les 9 ans de travail que nous avons mené avec Tara. La science et la place de l’Humain face à l’Océan sont au cœur de l’exposition. (pour plus d’informations sur l’événement cliquez ici)

Nous avons toujours eu pour ambition de faire comprendre aux enfants l’importance de la nature et de l’environnement. Souvent les jeunes parisiens et franciliens en sont loin ! Tout au long de ces trois mois, nous organiserons donc des conférences, des ateliers, des projections dans l’exposition. Nous accueillerons aussi 130 classes ou centres de loisir !
Le week-end le pont du bateau sera accessible au public et accueilli par l’équipage du bateau. Malheureusement pour des raisons de sécurité nous ne pourrons faire visiter l’intérieur du bateau.

Pour nous, c’est magique d’être à Paris, c’est un formidable catalyseur de rencontres. J’espère que nous rencontrerons le succès et le soutien du public comme cela a été le cas lors de nos dernières escales à travers le monde.

Je tiens à remercier chaleureusement les Voies Navigables de France, la Mairie de Paris, la Fondation EDF, nos partenaires éducatifs et notamment la Région Ile de France et les partenaires médias qui relaient l’évènement. Et bien sûr agnès b. Cette escale n’aurait pu se faire sans eux.

Comment va le bateau ?

Il est en parfait état. Et même, en meilleur état qu’avant l’expédition Tara Oceans ! L’équipage a beaucoup travaillé pour cela à Lorient avec les entreprises locales.

Vous éditez un livre avec Actes Sud, “Tara Oceans chroniques d’une expédition scientifique”. Pouvez-nous en dire quelques mots?

Un livre c’est souvent ce qu’il reste d’une expédition. Ce qui est intéressant, c’est que cela apporte un certain recul sur ce que nous avons fait. Nous ne sommes plus dans l’actualité. Nous avons eu le temps aussi de choisir les plus belles photos. C’est donc pour moi, un très bel objet écrit par le directeur scientifique de Tara Oceans, Eric Karsenti et le journaliste Dino Dimeo.

Justement quelle est l’actualité de Tara Oceans. Quand est-ce que les scientifiques livreront leurs résultats ?

La mission de Tara Expéditions, c’est de sensibiliser le grand public aux questions environnementales et scientifiques, tout en apportant une logistique extrêmement précise aux scientifiques qui travaillent avec nous.
Le temps de la science n’est pas le même que celui de l’expédition. Il faut laisser le temps à nos amis scientifiques d’analyser tout ce que nous avons prélevé pendant la mission Tara Oceans. Cela prendra certainement plusieurs mois, plusieurs années mais je suis convaincu que les découvertes seront majeures. Nous continuerons avec eux à rendre compte.

Tara Expéditions semble prendre un tournant assez politique ces derniers mois. Quelles sont vos ambitions pour les océans et vos moyens d’action ?

En effet, notre expertise a évolué au fur et à mesure de nos expéditions et nous sommes de plus en plus sollicités sur les sujets environnementaux.
Nous avons maintenant au sein de Tara Expéditions quelqu’un qui est spécialement dédié à ce volet, André Abreu.

Nous voulons faire bouger les choses avec d’autres ONG sur des problématiques communes : la gestion de la Haute Mer, le développement des aires marines protégées, etc. C’est d’avantage un engagement citoyen qu’un engagement politique. C’est à la société civile de prendre ces sujets à bras le corps.
La transition écologique, notamment énergétique, ne devrait pas être qu’une incantation. La France et l’Europe devraient être leaders dans ce domaine qui d’autant plus, peut être créateur d’emploi.

Pendant que le bateau est à Paris, nous allons d’ailleurs partager notre expérience, organiser des rencontres sur les enjeux des océans.

Et enfin, nous avons été très honorés par la venue à bord de Tara, en février dernier, du Secrétaire général des Nations Unies, M. Ban Ki-moon et par son allocution à Rio+20 pendant laquelle il a parlé de notre travail avec Tara Oceans. Je prends la mesure de la confiance qu’il nous a accordée. A mes yeux « Nations Unies » n’est pas un vain mot.

Quels sont vos projets pour le bateau, à court et moyen terme ?

Malgré la crise nous avons décidé avec agnès [Troublé, dite agnès b.] de continuer à soutenir Tara dans le futur. Cela fait près de 10 ans que nous le faisons, nous ne nous inscrivons pas dans le court terme. Mais nous recherchons des partenaires toujours et encore !

C’est important aussi pour nous de profiter de ces moments où Tara n’est pas en expédition pour se poser, réfléchir à notre projet, même douter et mieux repartir.

Après Paris fin janvier nous ferons escale à Marseille, Monaco, Villefranche sur Mer et Bordeaux.

Puis entre mai et novembre 2013, Tara réalisera une circumnavigation de l’Arctique de 20 000 kms, pendant six mois par les passages du Nord Est et du Nord Ouest dans un but scientifique et pédagogique. Si la glace le permet car les fenêtres de passage sont courtes… La plupart des scientifiques et instituts impliqués dans Tara Oceans accompagneront le projet pour étudier l’écosystème polaire marin et compléter le travail effectué depuis 2009. S’ajouteront de nouveaux programmes de recherche spécifiques à cette région, sur les particules de plastique ou sur les traces de polluants. Cette expédition aura également une visée politique en mettant sur le devant de la scène une région au cœur de la machine climatique mondiale et d’enjeux géopolitiques.

TARA A PARIS AVEC UNE EXPOSITION DU 3 NOVEMBRE AU 3 FEVRIER

Du 3 novembre 2012 au 3 février 2013, la goélette d’exploration Tara sera à Paris, au port des Champs Elysées, rive droite, pont Alexandre III.
Le blog de l’événement

Venez découvrir l’exposition TARA EXPÉDITIONS, À LA DÉCOUVERTE D’UN NOUVEAU MONDE : L’OCÉAN qui retracera pour la première fois les différentes missions de Tara Expéditions.
Avec notamment les résultats de son expédition en Arctique, mis en perspectives avec les découvertes actuelles sur cette région du monde.

Egalement des informations sur sa récente expédition, Tara Oceans consacrée à l’étude du plancton marin et son rôle primordial dans la machine climatique mondiale.
Les clichés en noir et blanc de Vincent Hilaire seront aussi exposés pour témoigner de la beauté des deux pôles qu’il a fréquenté en tant que correspondant de bord pendant ces deux dernières expéditions. Un reportage photographique frissonnant.

L’exposition installée dans des containers maritimes donnera au public l’opportunité de comprendre l’évolution de l’Océan dans le contexte de changement climatique actuel et futur ainsi que son rôle majeur pour la vie sur notre planète.

Le pont du bateau sera accessible au public avec des visites réalisées par l’équipage de Tara.

Des ateliers ludiques pour les enfants auront lieu tous les samedis de 14h à 17h.

Tout au long de ces 3 mois à Paris, près de 130 écoles et centres de loisirs parisiens et franciliens seront invités à venir découvrir la nouvelle exposition, à visiter la goélette avec les membres d’équipage et partager des ateliers scientifiques. Ils toucheront ainsi du doigt la réalité d’une expédition scientifique et appréhenderont les problématiques environnementales actuelles.

La venue de la goélette sera aussi l’occasion de réunir scientifiques, organisations environnementales, presse et décideurs européens à travers des rencontres-débats
et projections de films.

Au même moment :
- Sortie du livre Tara Oceans, chroniques d’une expédition scientifique chez Actes Sud, le 17 octobre 2012.


INFORMATIONS PRATIQUES

Lieu :
- sous le pont Alexandre III au port des Champs Elysées, rive droite – Paris 8ème
- à coté du Grand Palais

Accès :
- métro 1 et 13, Champs-Elysées/Clémenceau
- métro 8 et RER C, Invalides
- bus 72, 83 et 93

Horaires d’ouverture de l’exposition :
- tous les jours de 11h à 18h30 (sauf les mardis, les vendredi 18 et 25 janvier jusqu’à 14h et le dimanche 27 janvier jusqu’à 14h)
- le week-end de 10h à 18h30
- Le pont du bateau est désormais accessible toute la semaine avec des visites réalisées par l’équipage de Tara (visite du pont en semaine : à 11h30 et 15h30 – le week-end : toutes les heures).

Tarifs de l’exposition :
- 6 € à partir de 12 ans
- 5 € étudiants et demandeurs d’emploi
- 2 € de 8 à 12 ans
- gratuit pour moins de 8 ans

AVANTAGE :
- Bénéficiez d’une réduction en billetterie au Palais de la découverte sur présentation du billet de l’exposition Tara et vice versa

Web :
Site : www.taraexpeditions.org
Site Junior : http://www.tarajunior.org/clubtarajunior/
Facebook : https://www.facebook.com/tara.expeditions
Twitter : http://twitter.com/TaraExpeditions

Partenaires de l’exposition
Agnès b., Mairie de Paris, Voies Navigables de France, Région Ile de France, l’ADEME, la Fondation EDF, Palais de la découverte-Universciences, Métro Publications et l’Agence France Presse.

Partenaires de Tara
Agnès b., CNRS, CEA, EMBL, Fondation Albert II de Monaco, Fondation Veolia Environnement, Fondation EDF, Lorient Agglomération, Programme des Nations Unies pour l’environnement, UICN, UNESCO-IOC.

Contact presse : Eloïse Fontaine, eloise@taraexpeditions.org
Contact pour les visites scolaires et le dispositif éducatif : Xavier Bougeard, education@taraexpeditions.org

Rencontre avec Chris Bowler, coordinateur scientifique de l’expédition Tara Oceans

Notre escale à Londres se poursuit. Ce midi l’équipe des taranautes était attendue au Maritime Museum pour la projection du 1er de la série des 4 documentaires réalisés pendant l’expédition Tara Oceans : « Le Monde Secret ».

Chris Bowler, chercheur à l’ENS (Ecole Normale Supérieure) de Paris, spécialiste des diatomées passe la journée avec nous pour répondre aux questions du public. Je décide à mon tour de le solliciter.

Laëtitia Maltese : Chris, qu’est-ce que les diatomées ?
Chris Bowler : Les diatomées font parties du phytoplancton, du fait de leur « grande » taille et de leur poids, elles jouent un rôle considérable dans le fonctionnement de la pompe à carbone des océans, et donc dans l’équilibre climatique. D’abord grâce à la photosynthèse, puis quand elles meurent, en « transportant » au fond des océans du carbone piégé dans leur cellule. Elles sont aussi un maillon essentiel de la chaîne alimentaire puisqu’elles sont le plat préféré des copépodes, l’espèce dominante du zooplancton.

L.M : Combien de temps avez-vous passé à bord et en quoi consistait votre travail ?
C.B : Six semaines réparties sur 3 legs (étapes) : Dubrovnik-Athènes, Puerto Monte –Valparaiso, Bermudes-Açores. Ce dernier leg était particulièrement intéressant car éloigné de l’influence continentale et à la croisée d’eaux de zones très différentes. Les stations étaient définies à l’avance, en fonction des cartes satellitaires. Puis ensuite, en tant que chef scientifique il faut décider de la zone la plus pertinente à étudier.

Dans les océans, les eaux sont  parfois « séparées », de façon verticale et horizontale. Elles sont entre autre caractérisées par des températures, salinité et densité différentes et ne se mélangent pas. Le but est de comparer le plancton de ces masses d’eau. Cette analyse de la biodiversité permet de comprendre le lien entre les paramètres physico-chimique et le plancton, on peut alors faire le lien avec les phénomènes naturels de circulation et le changement climatique.

L.M : Quels sont les premiers résultats de l’expédition ?

C.B : Nous avions peu de données à l’échelle de la planète avant Tara Oceans. Grâce à l’expédition nous constatons que les diatomées sont abondantes dans les différents océans du globe et qu’il existe une grande diversité d’espèces. Les premières analyses ADN permettent de les quantifier… Nous pensions qu’il existait 5 000 espèces de diatomées, grâce à Tara il semblerait que nous approcherions des 30 000… Les résultats devraient être publiés en 2013.


Avant nous étudions des diatomées provenant des cultures faites en laboratoire depuis plusieurs années. Or nous avions besoin de vérifier un certain nombre d’hypothèses sur des diatomées sauvages issues du travail de terrain, ce que nous permettent les échantillons de Tara Oceans.


Tous laboratoires confondus, 6 mois après l’expédition, les échantillons collectés sont si nombreux (27 000) que nous en avons analysé à peine 1%. Je suis convaincu que les résultats de l’expédition serviront de référence dans les années à venir, de par la masse d’informations qu’elle nous apporte.

L.M : Qu’a changé Tara dans votre vie de chercheur ?

C.B : J’ai une meilleure compréhension des enjeux de mes recherches à l’échelle de la planète, une vision bien plus globale, une ouverture vers le monde.

L.M : En quoi pensez-vous que les missions de Tara sont aujourd’hui essentielles ?

C.B : Avec les progrès d’aujourd’hui, les technologies de pointe peuvent être facilement miniaturisées pour être utilisées à bord de bateaux qui ont le gabarit de Tara. Ainsi, pour un prix moindre, des études sont menées à grande échelle ce qui accélère la collecte des données et donc les avancées scientifiques.

La difficulté dans la recherche océanographique est la logistique…et le vrai problème est que nous mesurons notre méconnaissance de la vie océanique ! De nombreuses portes s’ouvrent grâce à ce projet original et passionnant.

Après cet échange avec Chris, je repense à son récit au Maritime Museum, racontant les épopées des explorateurs comme Christophe Colomb ou Vasco de Gama… et m’en vais rassurée à l’idée que l’Homme ait encore beaucoup à découvrir !
Quant à Chris, il participera à l’évènement « science museum lates » le 26 septembre à partir de 19h30 sur le thème du climat.

Laëtitia Maltese

TARA A LONDRES

Après Dublin et avant Paris, la goélette de recherche scientifique Tara arrivera à Londres le 17 septembre pour une escale de 10 jours.  Tara vient de terminer l’expédition Tara Oceans – une mission  de  2 ans et demi  qui a parcouru 70,000 miles à travers les océans Atlantique, Pacifique, Antarctique et Indien, afin d’étudier la biodiversité marine dans le contexte du rechauffement climatique et des évolutions de l’océan mondial.

Les scientifiques à bord le Tara explorent le role du plancton à la base de la chaine alimentaire, l’écosystème marin dans son ensemble, et les possibles effets du changement climatique. Les nombreux chercheurs, journalistes, artistes et l’équipe Tara Expeditions ont informé le grand  public, exposé les enjeux, et dialogué sur l’avenir des oceans tout au long de la mission.

Avec le soutien du CNRS, du CEA et de l’EMBL*, 21 laboratoires de 10 pays collaborent à l’expédition Tara Oceans et partagent leurs découvertes à travers une base de données  commune.  Il faudra près de 10 années pour exploiter les 27.000 échantillons collectés. La synthèse des informations collectées pendant l’expédition, et le travail d’analyse de ces prochaines années donneront une première vue d’ensemble du plancton et de ses rôles et relations dans l’écosystème marin.

Tara Oceans a pris position en faveur de la protection des océans aux Nations Unies et à Rio + 20, avec l’appui de Ban Ki-moon, Sécretaire Général des Nations Unies qui a déclaré:  “J’ai eu l’occasion de monter à bord de Tara. L’équipe m’a réellement inspiré.  Nous avons dialogué sur les équilibres dans les océans et le changement climatique. Je leur suis très reconnaissant de leurs efforts pour sensibiliser le grand public aux enjeux écologiques… et je suis fier que Tara Expeditions soit soutenu par les Nations Unies.”

En mai 2013, Tara se dirigera vers le Grand Nord pour une nouvelle expédition scientifique. La goelette de recherche fera le tour de l’Océan Arctique par les passages nord-ouest et nord-est.

agnès b. est le mécène principal de Tara Expeditions. Très concernée par l’avenir de notre planète, elle soutient le bateau et ses expéditions depuis 2003:  “Je me suis engagée personellement dans ce projet qui, au début pourrait sembler complètement utopique. Enfin c’est une histoire remarquable.  Notre programme de recherches fait avancer la science.  Grâce à l’aventure scientifique et humaine de Tara, nous avons réussi à sensibiliser les jeunes générations aux enjeux majeurs de l’environnement.”

Le programme de Tara jusqu’à mai 2013

Entre deux expéditions, Tara est loin d’être inactif ! Nous mettons tout en œuvre pour remplir l’une de nos missions qui est de rendre compte, de partager et d’éclairer le grand public sur les thèmes : océan et réchauffement climatique.

Au niveau plus politique, Tara Expéditions avec à sa tête Etienne Bourgois et Romain Troublé continue à promouvoir l’agenda bleu comme cela a été fait à Rio+20 en juin dernier. Pour ce faire nous contribuons à la mise en place d’une conférence sur la Mer au Conseil Economique, Social et Environnemental cet hiver et avons créé cet été l’Alliance pour les Mers et les Océans avec Nausicaa, Green Cross, Sea Orbiter et World Ocean Network. C’est une dynamique, économique, sociale, environnementale et culturelle que nous souhaitons impulser vers une nouvelle prise en compte de la Mer dans la société.

De septembre 2012 à janvier 2013

Tara prendra la direction de Roscoff (Finistère), berceau de l’un des laboratoires de l’expédition Tara Oceans : la Station Biologique de Roscoff (CNRS/UPMC). Au menu les 13 et 14 septembre, des visites de scolaires qui ont suivi la mission de Tara à travers le monde.

Puis Tara traversera la Manche pour se rendre à Londres du 17 au 27 septembre (Saint Katharine’s dock). Des projections des films de Tara Oceans sont prévues au Maritime Museum et certains scientifiques de Tara Oceans seront présents le 26 septembre à une conférence consacrée au changement climatique au Science Museum. Des scolaires pourront visiter le bateau et le bateau sera ouvert au public les 22 et 23 septembre.

Après un passage par Le Havre du 1er au 14 octobre, cap sur Paris du 3 novembre au 15 janvier 2013. La goélette sera visible au port des Champs Elysées, rive droite, pont Alexandre III. Sur les quais, une exposition grand public retracera les différentes missions de Tara Expéditions avec notamment les grandes conclusions de son expédition en Arctique et des informations sur sa récente expédition sur tous les océans. L’exposition aura pour objectif de donner au public l’opportunité de comprendre l’évolution de l’Océan dans le contexte de changement climatique actuel et futur ainsi que son rôle majeur pour la vie sur notre planète.

Tout au long de ces 3 mois à Paris, 128 écoles ou centres de loisirs parisiens et franciliens seront invités à venir découvrir la nouvelle exposition, à visiter la goélette avec les membres d’équipage et partager des ateliers scientifiques.

A partir de la première quinzaine d’octobre, le livre Tara Oceans, chroniques d’une expédition scientifique édité chez Actes Sud sera disponible en librairie.

D’un point de vue pédagogique, cette année 2012/2013 riche en rencontres sera aussi l’occasion pour les élèves de découvrir ce qui se passe dans les laboratoires après l’arrivée des échantillons récoltés pendant l’expédition Tara Oceans. Le dispositif « du bateau au labo », mis en place avec le rectorat de Rennes et l’Institut Français de l’Education, mettra en relation des classes de collège et lycée avec les scientifiques de la mission pour une découverte concrète et passionnante du monde de la recherche.

De janvier à mai 2013

Marseille, Monaco, Villefranche-sur-mer, Bordeaux et Nantes… Chacun de ces ports seront sur la route de Tara avant son départ de Lorient pour sa prochaine expédition arctique en mai 2013.

Tara va réaliser une circumnavigation de l’Arctique de six mois par les passages du Nord Est et du Nord Ouest dans un but scientifique et pédagogique et donc parcourir ce Grand Nord qui est en train de subir une rude et rapide évolution. Cette mission aura pour but d’étudier la microbiologie marine arctique comme nous l’avons fait lors de Tara Oceans, d’accomplir de nouveaux programmes de recherche spécifiques à cette région, sur l’océanographie polaire, les particules de plastique ou sur les traces de polluants par exemple.

Tara continue sa virée celte

Ce vendredi matin, après trois jours d’escale, nous avons quitté Dublin et le port de Dun Laoghaire. Un ciel gris et de la pluie nous accompagnent pour le moment lors de cette « redescente » sur la France, et Brest. Un vent assez léger mais portant nous a permis de hisser les voiles tout de suite après le passage de la jetée est.

Après un approvisionnement en fioul, Tara a quitté son quai vers dix heures ce matin. Malgré la pluie et la fraîcheur ambiantes, un petit comité était là pour nous souhaiter    « Bon vent ». Emmanuel Reynaud biologiste coordinateur de l’imagerie pendant l’expédition Tara Oceans également organisateur de cette escale pour l’UCD (University College of Dublin), mais aussi d’autres acteurs de cette étape en terre irlandaise, comme le « staff » de la capitainerie de Dun Laoghaire, nos hôtes.

Nous sommes désormais treize à bord avec le secrétaire général de Tara Expéditions, Romain Troublé, et le journaliste et écrivain Patrick Poivre d’Arvor. Tous deux nous ont rejoint par les airs à Dublin.

C’est un début de retour vers l’hexagone tout en douceur. Un léger flux d’air nous porte vers Brest. Il nous a permis de « décoller » ce matin de Dublin avec toutes les voiles à poste, mais déjà en début après-midi nous marchions toujours sous voiles mais à présent avec l’appui des deux moteurs.

Au terme d’une navigation d’un peu plus de 300 miles nautiques (600 kilomètres), nous « atterrirons » à Brest dans deux jours pour participer au célèbre rassemblement de vieux gréements qui fête cette année ces vingt bougies. A 23h dimanche prochain, quelques heures après notre arrivée, Tara et son équipage participeront à une première parade, avant celle qui conduira l’Armada, le 19 juillet de Brest à Douarnenez.

Pour l’ensemble de l’équipage, malgré les très chaleureux moments passés en Irlande, faire cap au sud porte l’espoir de températures un peu plus estivales. Pendant les trois jours passés à Dublin, nous avons connu de belles périodes d’ensoleillement mais souvent entrecoupées de copieuses averses.

Mais pour l’instant notre route en mer d’Irlande se taille sous un ciel gris et un crachin celtique presque ininterrompu.

Vincent Hilaire

Eric Karsenti passionne les scientifiques à Dublin

Hier matin, Eric Karsenti co-directeur de l’expédition Tara Oceans, a présenté à Dublin devant un parterre de scientifiques venus de toute l’Europe, les premiers résultats de ces deux ans et demi d’expédition autour du monde. Moins de quatre mois après le retour à Lorient, plusieurs publications sont déjà prévues pour les six mois à venir.

A l’issue de cette conférence d’une heure, Eric Karsenti a reçu l’ovation de ses pairs.

Vincent Hilaire : Eric, vous êtes intervenu à de multiples reprises dans le monde entier pour présenter le projet Tara Oceans, aujourd’hui vous venez d’achever ce « talk » devant les scientifiques réunis à l’occasion de l’ESOF ( Le Forum scientifique européen annuel), que vous a inspiré cette nouvelle conférence ?

Eric Karsenti : Cette conférence que j’ai présenté devant à peu près deux cents scientifiques et de nombreux journalistes, restera l’une des premières ou je montre très concrètement des résultats scientifiques très aboutis concernant l’expédition Tara Oceans. La première présentation a eu lieu à l’Ecole Normale à Paris, il y a peu de temps.
Dans l’ensemble, les scientifiques sont stupéfaits, et nombreux sont ceux qui veulent utiliser désormais les mêmes méthodes, avec en particulier le protocole  d’échantillonnage et d’analyse. Un chercheur de Dublin m’a demandé par exemple aujourd’hui s’il pouvait utiliser aussi ces méthodes, il veut multiplier les échanges avec Tara Oceans.

Vincent Hilaire :  Depuis le retour d’expédition à Lorient en mars dernier, qu’est ce que les chercheurs ont fait dans leur laboratoire respectif ?

Eric Karsenti : Partout dans les laboratoires du consortium Tara Oceans, les chercheurs travaillent beaucoup.Tous les coordinateurs scientifiques de Tara Oceans prospectent sur les milliers d’échantillons que nous avons réussis à ramener à terre, et quatre articles sont en cours de rédaction pour des publications prochaines dans des revues de sciences. Nous cherchons à recruter des chercheurs en stage post-doctoral. Nous avons créé aussi un site web scientifique à l’EMBL, le laboratoire où je travaille en Allemagne, et ainsi tous les coordinateurs peuvent partager leurs résultats et l’avancée de leurs travaux.
On a finalisé aussi le financement du « Grand emprunt » attribué il y a quelques mois par l’ancienne équipe du ministère de la recherche.

Vincent Hilaire :  Dans combien de temps seront publiés les quatre premiers articles dont vous venez de parler ?

Eric Karsenti : Entre six mois et un an. Un article concernera des stations méditerranéennes. Un deuxième la biodiversité de trente cinq stations différentes. Un troisième, les gyrus, ces virus géants. Et enfin, le sujet du dernier sera les phages, ces virus de bactéries.

Vincent Hilaire : Et pour analyser tous ces échantillons vous prévoyez toujours dix ans de délai ?

Eric Karsenti : Oui.

Propos recueillis par Vincent Hilaire

Retour à la vie à bord

Fin de chantier à bord de Tara à Lorient. Le bateau est à l’eau depuis 15 jours maintenant. L’équipage vit de nouveau à bord et retrouve ses repères. A six, nous avons de la place. Chacun sa cabine, comme autour du monde mais une bannette sur 2 est occupée, c’est le grand luxe.

Nous continuons de travailler pour être prêt à reprendre la mer pour Dublin le 7 Juillet. Nous nous occupons des aménagements intérieurs les jours de pluie et du pont les journées estivales.

Aujourd’hui Baptiste Regnier installe deux nouveaux Winchs sur le pont. François Aurat en contrôle d’autres. Baptiste Bernard construit un nouveau plancher dans la descente et Daniel Cron étudie les plans de câblage des nouveaux alternateurs.

Tous les jours nous assistons au départ en mer des plus beaux bateaux de course au large, VO 70, Trimaran géant, 60 pieds IMOCA, avec un peu d’envie et beaucoup d’impatience…

Dimanche, nous irons sur l’eau pour le départ de la dernière étape de la Volvo Ocean Race. Le dernier sprint vers Galway en Irlande avec l’espoir d’une victoire française !
Ensuite viendra notre tour de reprendre la mer…

Loïc Valette, capitaine de Tara

Les visites de Tara

Depuis le début de la semaine, à Lorient, les visites scolaires s’enchaînent sur Tara. Toute la semaine leur est consacrée, 800 enfants et jeunes vont se succéder sur le bateau. De la grande section maternelle jusqu’à un groupe d’étudiants en architecture naval, tous se passionnent pour la goélette scientifique.

Certains ont préparé la visite de longue date, ils travaillent parfois sur des projets “Tara Oceans” depuis 3 ans et connaissent sur le bout des doigts l’expédition. Monter sur le bateau est pour eux un aboutissement, la confrontation de leur imaginaire au réel. Pour d’autre c’est une découverte totale. A chaque fois c’est du plaisir, ce sont des yeux écarquillés et des questions qui fusent : Combien êtes vous à bord ? Vous parlez anglais ? Vous êtes marin ou scientifique ? A quoi ça sert votre travail ?

La visite s’organise en deux temps. Un moment de visite où les jeunes découvrent le bateau : la plate forme de prélèvement, la timonerie, le carré, les quartiers de l’équipage, les soutes, le pont avant. Chaque étape sur le bateau est l’occasion de parler de la science, de la vie à bord, de l’utilisation des échantillons, de la navigation sur Tara et bien sur d’évoquer les raisons de ces missions, les questions d’environnement, de réchauffement climatique et de protection de l’océan.

Puis il y a une rencontre, une discussion avec un membre de l’équipage, marin ou scientifique à coté du bateau. Cet échange libre et informel permet aux jeunes de poser toutes les questions qu’ils souhaitent, d’avoir le témoignage vécu d’un “Taranaute”, ou encore d’avoir aussi des informations scientifiques prise à la source.

Il fait un temps magnifique depuis le début de la semaine et les échanges ont lieu sur le ponton de la Cité de la Voile – Eric Tabarly à Lorient, au soleil. Il est parfois bien difficile de repartir.

Lors de la journée de mardi dernier, dans le cadre du forum organisé avec le rectorat de Rennes les enfants ont en plus pu bénéficier d’autres ateliers avec la CCSTI (Centre de Culture Scientifique Technique et Industrielle) de Lorient, l’Observatoire du Plancton et l’atelier “Faire de la mer le plus bel endroit de la Terre” de la Cité de la Voile (réalisé en collaboration avec Tara). Ils ont présenté leurs travaux dans l’auditorium devant leurs camarades, c’était un très beau moment de partage.

Xavier Bougeard, chargé du dispositif éducatif

Souvenirs d’expédition de Sarah et Marc

À la veille de notre arrivée à Lorient, le dernier volet de notre série consacrée aux souvenirs d’expédition, rend hommage aux ingénieurs océanographes. Infatigablement et quelquefois dans des conditions de vent et de mer sportives, Sarah Searson et Marc Picheral, assistés par de nombreux autres ingénieurs océanographes, ont mis à l’eau des milliers de fois divers instruments pour collecter eau et micro-organismes, pendant ces deux ans et demi d’expédition. Contrairement à beaucoup d’autres leurs meilleurs souvenirs ne concernent pas d’escales en particulier.   

Sarah Searson, ingénieur océanographe : 19 mois à bord

- Ton meilleur souvenir ?
- Sarah Searson : « Certainement toutes les rencontres que j’ai faites, les personnes que j’ai connues. Avant d’embarquer sur Tara, j’avais visité de nombreux pays, déjà rencontré beaucoup de gens. Mais là entre ceux qui se sont succédés à bord, les ports d’escales et les visites de Tara un peu partout, j’ai bénéficié d’une fenêtre extraordinaire sur le monde.
Et c’est d’ailleurs pareil en sens inverse, je crois, pour tous ceux que nous avons rencontrés, Tara leur a donné quelquefois au gré de ces échanges une autre ouverture sur le monde, sur notre monde ».  

- Qu’est ce que représente pour toi Tara ?

-Sarah Searson : « Avant d’embarquer sur Tara, j’avais déjà travaillé sur une quarantaine de navires, tous beaucoup plus grands. Et au final, j’aime plus Tara que les autres pour cette raison. Nous y vivons plus en communauté, tout le monde aide et pas seulement quand ça concerne uniquement ton cœur de métier.
Au départ, j’avais même des doutes sur notre capacité à faire de la science de haut niveau à bord de Tara, à cause de son roulis, à cause de sa taille justement. Mais maintenant je suis très fière de ce que nous avons accompli avec Marc (NDLR : Picheral). Nous avons collecté le maximum de ce que nous pouvions imaginer, je suis très fière et surprise en même temps avec le recul de cette réussite ».

-Y a-t-il un esprit Tara Oceans ?
-Sarah Searson : « Il y a toujours un esprit différent sur les bateaux quelqu’ils soient, c’est parce que tout le monde vit ensemble dans le même espace. A mon avis, il y a effectivement un esprit Tara Oceans, parce que pendant cette expédition beaucoup de gens sont revenus à bord à plusieurs reprises. C’est bon de revoir les gens, ça permet de mieux les connaître peu à peu, et c’est comme ça que la communauté s’est créée. Il y aura toujours eu une bonne camaraderie à chaque étape, du début à la fin ». 

Marc Picheral, ingénieur océanographe : 10 mois à bord

- Ton meilleur souvenir ?
- Marc Picheral : « C’est l’arrivée sous voiles au portant, sur l’île de Sainte-Hélène dans l’Atlantique sud avec une excellente équipe. Nous étions à dix nœuds, et c’était pour moi la première fois de toute l’expédition que j’avais les sensations d’être sur un voilier. Tara naviguait bien, tout roulait.
Avant en Méditerranée, on avait eu beaucoup plus de vent aux alentours de 60 noeuds, mais là pour le coup ce n’était pas vraiment du plaisir. Ensuite, on avait essuyé aussi un coup de chien entre Beyrouth et Port Saïd. Et puis dans l’Indien, on a crevé de chaud, mais surtout on n’a pas eu un souffle de vent ! Et puis enfin Eole a été avec nous ».   


- Qu’est-ce que représente pour toi Tara ?

- Marc Picheral : « Pour moi Tara c’était d’abord Antarctica. Un bateau mythique. J’avais déjà un peu navigué à son bord à l’époque, pour une formation à la mise à l’eau d’instruments océanographiques.
Tara à proprement parler, c’était avant tout un challenge professionnel. Comme Sarah, je ne croyais pas vraiment au début à nos chances de ramener des échantillons et des mesures de première qualité dans le cadre de Tara Oceans. Maintenant, alors que nous rentrons à Lorient, je peux dire que Tara est devenu un vrai navire de recherche. Le mythe initial d’un voilier d’aventure a pour moi laissé place à la réalité d’un bateau de travail ».

- Y a-t-il un esprit Tara Oceans ?
- Marc Picheral : « Pour moi Tara est avant tout une plate-forme de travail avec des contraintes qui peuvent se changer en histoires humaines. Dès que tu passes du temps sur n’importe quel bateau tu crées des liens, la seule différence ici c’est qu’on a passé beaucoup de temps, c’est là que se trouve la différence, et la cause de ces relations ».

Propos recueillis par Vincent Hilaire

Le compte à rebours

Depuis hier, avec dix-sept personnes à son bord, Tara fait route vers la dernière destination de l’expédition Tara Oceans, Lorient. Après avoir quitté la côte espagnole en début de nuit, la goélette est maintenant sous voile, et un tiers des 330 miles de cette ultime étape ont déjà été parcourus. Chacun d’entre nous vit pleinement les derniers instants de cette expédition. Voici ce qui traverse en ce moment l’esprit des principaux concepteurs de ce projet.

Qu’est-ce que représente pour vous cette fin d’expédition ?

- Eric Karsenti, co-directeur de l’expédition Tara Oceans : “C’est un succès dans la mesure où on a réussi à faire tout ce qu’on voulait. C’est une fin et un début aussi. La fin de la collecte et le début de l’analyse.
Maintenant qu’on a de l’argent grâce à la somme qui nous a été donnée par le gouvernement français dans le cadre des “Investissements d’avenir”, on va créer une base pour les données, l’imagerie avec toutes les photos de micro-organismes que nous avons prises à chaque station, et pour le séquençage génétique aussi. C’est une grande structure qu’il faut désormais imaginer et mettre en place.
Ensuite viendra la deuxième partie du travail, la mise à disposition de toute cette matière collectée pendant l’expédition pour la communauté scientifique”.

- Etienne Bourgois, co-directeur de Tara Oceans : “Oui, Tara Oceans ne fait que  commencer. Tout est désormais dans la main des scientifiques. Pour ce qui concerne plus spécifiquement Tara Expéditions, nous allons continuer à échanger, à partager le fruit de ces aventures avec le public, à expliquer ce que nous faisons aux enfants.

Je me réjouis du retour aussi de Tara à Lorient, ça clôture un long voyage. Je suis très satisfait de l’osmose qui règne entre l’équipe Tara et le “team science”, il ne faut pas que tout ça retombe. On va donc tout entreprendre pour que cette collaboration continue avec les laboratoires partenaires de Tara Oceans.
Je tiens par ailleurs  à féliciter l’équipage de Tara. Après 115 .000 kilomètres, le bateau est dans un super état, c’est un très grande satisfaction pour moi”.

- Sabrina Speich, physicienne, coordinatrice de Tara Oceans : “La majeure partie des 153 stations que nous avons faites, a très bien fonctionné. A l’origine, nous avions des données satellites, elles nous ont permis de choisir des lieux d’échantillonnages dans des masses d’eau différentes, et donc de mettre au point une vraie stratégie scientifique. Nous avons combiné des données altimétriques, de températures de surface de la mer et de chlorophylle. Jamais aucune expédition, aucun navire océanographique n’avait entrepris un tel travail en temps réel pendant deux et demi ans d’affilée. Maintenant, un grand travail d’exploitation commence.
La force de ce projet, c’est que nous avons réuni des océanographes physiciens, des biologistes, et grâce à cela nous avons pu mener une détection très variée dans l’Océan Global de la biodiversité à la génétique. La première partie du travail est faite, il faut maintenant que cet esprit d’équipe continue”.

- Chris Bowler, biologiste, coordinateur de Tara Oceans : “Ce n’était pas du tout   évident, on a du ajuster le tir sur plusieurs choses, et tout a marché. Aujourd’hui, l’expédition se termine et je suis d’abord fatigué même si j’attends avec impatience ce grand final, et je savoure de manière intense cette réussite. Je suis aussi très excité par la suite, j’ai hâte que l’on se focalise maintenant sur l’analyse de tous ces échantillons. En plus, les premiers résultats préliminaires nous amènent déjà vers de nouveaux horizons dans la compréhension de la vie planctonique dans les océans. Nous disposons d’énormément d’informations.
Cette arrivée proche, c’est aussi un peu étrange. Venir à bord sans préparer une station, “les logs sheets” et les tubes avec leur étiquetage, ce n’est pas le fonctionnement habituel on ressent un vide”.

- Colomban de Vargas, biologiste, coordinateur de Tara Oceans : “Tara Oceans, ça  restera pour moi une histoire à la fois professionnelle et personnelle. Grâce à cette expédition, j’ai rencontré ma femme et nous avons aujourd’hui un petit Joseph. C’est donc un succès scientifique et personnel.

J’ai aussi l’appréhension que ça s’arrête, cette expédition c’est trois ans de notre vie. En permanence, nous pensions à Tara et au travail. J’ai donc l’angoisse de la fin, mais on va rebondir sur la suite. Avec Tara Oceans, j’ai réalisé l’un des objectifs de ma vie : Savoir ce qu’il y a dans l’eau des océans, des virus aux petits animaux. On a devant nous de très belles années de recherche, c’est un rêve qui s’accomplit.

Je regrette que Gaby Gorsky, l’un des concepteurs du projet avec Eric Karsenti et Christian Sardet, ne soit pas là. Mais il est retenu par ses fonctions de directeur de l’observatoire océanographique de Villefranche-sur-mer. Si l’arrivée de l’expédition dans deux jours est aussi grandiose que le départ, ça promet”.

Propos recueillis par Vincent Hilaire

La dernière station

C’est le genre de phrase qu’on a le privilège d’écrire que quelquefois dans sa vie. Ce samedi 24 mars 2012 fera date. Dans l’océan Atlantique, à 300 miles nautiques de la côte espagnole, s’est achevée ce jour-là l’expédition Tara Oceans. C’était la 153ème et dernière station de cette aventure hors du commun. Une collecte des micro organismes marins réalisée à l’échelle  planétaire pendant deux ans et demi.

« C’est un succès, le fruit de beaucoup de travail », Eric Karsenti, directeur scientifique de Tara Oceans ne boudait pas son plaisir hier, même s’il est impatient de connaître maintenant les résultats de tous ces efforts, ce que voudront bien nous « dire » tous ces échantillons. Et il faudra pour ça encore beaucoup de patience aux chercheurs, et au moins la même ténacité que les deux ingénieurs océanographes, Sarah Searson et Marc Picheral, qui ont mis à l’eau pendant cette période 674 rosettes.

Ils se sont relayés inlassablement dans ce raid océanique, d’escales en traversées, d’avions en avions, de pays en pays avant de retrouver encore le pont arrière de Tara. Coureurs de fonds… marins !

Sarah Searson aura passé à elle seule 19 mois à bord ! Respect !

Chef scientifique de ce leg et coordinateur de l’expédition, le biologiste québécois Stéphane Pesant se disait aussi « très très satisfait » de ce leg en particulier. L’idée était de refaire une station dans la même masse d’eau que la précédente, la n°152,  mais après le passage d’un coup de vent.

Le coup de vent est bien passé, juste le temps qu’il fallait, pour permettre à l’équipe de Stéphane de sonder une nouvelle fois la masse d’eau et ses petits occupants. Avant l’analyse de ces nouveaux échantillons, une certitude déjà pour lui, « il y a des changements liés au passage de ces quarante nœuds de vent. Ce ne sont pas les mêmes types de zooplancton que nous avons pêché avant et après cet épisode venteux. Il y a eu un brassage lié au vent, c’est clair ».

Et ce brassage nous l’avons vécu de près, pendant deux jours. Tara aura accompli sous voiles des allers et retours dans cette zone d’échantillonnage, privant de sommeil nombreux d’entre nous. Dans certains creux, entre deux montagnes liquides, nos couchettes ressemblaient plus à des trampolines !

Pour Loïc Vallette, notre capitaine, « avec cet air, on aurait pu en profiter pour faire route vers la Corogne au portant. Au lieu de ça, on a viré pour retourner dans quarante nœuds. C’est pas très marin mais il fallait le faire et on l’a fait ! »

Au lendemain, après un coucher et un lever de soleil aux couleurs exceptionnelles, cette dernière station démarrait sous les meilleurs auspices. Dès les premières lueurs de l’aube, l’air était doux, la mer beaucoup plus calme avec encore un peu de roulis, tant mieux la journée allait être longue.

Dans un rythme digne d’un marathon, l’équipe scientifique assistée des marins pour l’usage du treuil, ne réalisait pas moins de 22 mises à l’eau jusqu’à 23H12. C’est à ce moment-là que le dernier filet, le WPII avec une maille à 200 microns a été remonté. Ce n’était pas une « grande » pêche, bien au contraire, mais Stéphane et Eric avait le sourire aux lèvres. Comme le disait Marc Picheral quelques minutes plus tôt, les traits tirés, « toutes les bonnes choses ont une fin ». Les sourires de Stéphane et Eric semblaient faire écho à cette phrase. Un nouveau marathon était terminé, et l’ensemble du raid aussi.

A cette satisfaction du devoir accompli, et avant de s’octroyer un repos bien mérité, l’ensemble de l’équipe trinquait à cette réussite, pensant aussi au reste de l’équipe disséminée à terre.

Lundi 26 mars, une dernière rosette symbolique sera mise à l’eau exactement là où deux ans et demi plus tôt la première station était faite, la boucle est bouclée.

Pour réussir cette nouvelle mission importante, quatre ans après celle de l’Arctique, il aura fallu encore beaucoup d’argent, l’esprit d’aventure d’un Etienne Bourgois, le président de Tara Expéditions qui a soutenu l’idée, ce rêve un peu fou d’Eric Karsenti de sonder les océans du globe sur les pas de Darwin. Mais aussi une équipe internationale : 250 personnes passionnées, disponibles et engagées, venus d’horizons et de milieux professionnels très différents. Et alors que le travail s’achève pour certains, pour les autres il ne fait que continuer et dans un sens commencer !

Alors comme l’avait crié Fridjoff Nansen et son équipe après la première dérive arctique de l’histoire des hommes, «  Hurrah, hurrah, hurrah !!! »

Tara vient d’accomplir un nouvel exploit, 60.000 miles nautiques auront été parcourus depuis notre départ en septembre 2009 de Lorient, pour connaître un peu mieux nos océans. Mais le plancton le vaut bien non ? Le plancton ou nous ?
Sans lui l’homme ne respirerait peut-être déjà plus  !

Vincent Hilaire

Le bouquet final

Alors que nous ne sommes plus qu’à 355 miles nautiques de la Corogne (Espagne), nous avons commencé ce matin l’avant dernière station de l’expédition Tara Oceans. Il s’agit d’une station longue qui serait suivie en fin de semaine de sa sœur jumelle. Pourquoi étudier à deux reprises et à quelques jours d’intervalle la même masse d’eau?

Comme un coup de vent est attendu entre ces deux phases d’échantillonnage, Stéphane Pesant, le chef scientifique de ce dernier leg, cherche à comprendre quel impact il pourrait avoir sur le plancton et son métabolisme.

Dès sept heures ce matin toute l’équipe était sur le pont pour lancer cette station n°152. Une routine bien orchestrée par les deux ingénieurs océanographes « historiques » de cette expédition, Sarah Searson et Marc Picheral. Chacun retrouvait son poste presque « naturellement » et les gestes s’enchaînaient, automatiques.

Dix rosettes et 13 filets sont prévus pour ces deux jours. Dans le laboratoire humide, en charge de la majorité des filtrations, les deux gladiatrices de service, Defne Arslan et Céline Dimier-Hugueney, attaquaient cette épreuve confiantes.

« Depuis le début de l’expédition Tara Oceans, on a jamais fait ce type de station en deux sets » me confiait cet après-midi Stéphane Pesant. « Cette masse d’eau est assez classique pour l’Atlantique nord en cette saison, l’intérêt c’est vraiment le mélange de ses eaux de surface.

Le mélange de cette couche de surface qui s’enfonce jusqu’à 250 mètres environ est dynamique. Nous voulons donc savoir comment sa structure peut se modifier, ou pas, après le passage de ce coup de vent.

Plus que la biodiversité ce qui nous intéresse ici, c’est le métabolisme du plancton. Change-t-il avec le passage de ce coup de vent parce que ces micro-organismes auraient accès du coup à des nutriments qu’ils ne trouvent pas en surface ? Comment évolue leur photosynthèse ? Comment les espèces réagissent à ces phénomènes météorologiques, à leur excursion forcée vers d’autres profondeurs ? Y-a-t-il des interactions entre elles dans ce nouveau milieu, lesquelles retrouve-t-on dans cette masse d’eau avant et après le coup de vent ? ».

Autant de questions auxquelles l’équipe du québécois Stéphane Pesant voudrait répondre par toute une série d’échantillonnages.

Mais le dynamique et bouillonnant Stéphane a d’autres expériences pour ce leg dans sa besace. Il souhaite faire des mesures de la photosynthèse en observant dans le laboratoire humide, de l’eau prise par la rosette à différentes profondeurs. Il envisage également « une incubation d’un échantillonnage pêché la nuit ». Une partie de la colonne d’eau « travaillée » cette semaine sera placée dans le noir pendant 24H, pour voir comment le métabolisme des micro-organismes présents réagit. On simulera ainsi leur excursion vers les profondeurs comme dans le coup de vent. Il a transformé pour ça l’un des coffres de rangement du matériel de pêche en baignoire.

Enfin, une bouée dérivante mesurant la salinité et la température de l’eau, a également été mise à l’eau hier soir par cette équipe. Nous l’avons recroisé aujourd’hui, à l’occasion de l’un de nos multiples repositionnements. C’est elle qui nous permet de ne pas perdre notre masse d’eau. Le corps bleu surmonté d’un appendice blanc flottait sagement sur l’eau calme de l’atlantique Nord !

Depuis hier, nous évoluons dans une mer presque plate à peine ridée par quelques nœuds de vent. Seule une houle de nord vient troubler cette quiétude avant la venue de ces vents agités.

Au fait d’où nous sommes, Lorient n’est plus qu’à 340 miles !

Vincent Hilaire

Souvenirs d’expédition, partie 2

De l’océan Indien à l’Antarctique en passant par la Polynésie française, Céline Dimier-Hugueney et François Noël sont parmi les piliers de Tara Oceans. Céline est biologiste et François, chef mécanicien. En dehors de plusieurs mois de leur vie, ils ont tous les deux apporté compétences et motivation à cette expédition.

Céline Dimier-Hugueney, biologiste : Un an et demi à bord.

Ton meilleur souvenir ?

- Céline Dimier-Hugueney : « Récemment dans une interview pour la télévision, j’ai répondu l’Antarctique, mais il fallait que je ne donne qu’une réponse. En dehors de ces paysages glacés, en second choix, je dirais la Polynésie, et particulièrement les Marquises. C’est très vert et montagneux. Un mélange de mer et de montagne. Nous sommes arrivés en plus pendant les fêtes du Hiva. Cette culture marquisienne est très riche, il y a beaucoup de sculptures mais aussi des danses, des chants. C’était plus tribal, plus guerrier que ce que j’avais vu aux îles Gambier. Il y avait aussi des beaux mecs bien musclés et avec des tatouages ! J’ai gravé un tatouage en souvenir sur ma peau, une raie manta ».

Qu’est ce que représente pour toi Tara ?

- Céline Dimier-Hugueney : « Avant Tara, j’avais déjà navigué sur plusieurs navires océanographiques : le Marion Dufresne, le Thétys, l’Urania pour l’équivalent du CNRS italien. Tara est différent de ceux là, d’abord parce que c’est un bateau à voile, et c’est rare en océanographie. A bord de Tara, j’ai beaucoup appris d’un point de vue océanographique puisque j’ai mis en application ce que j’avais appris à l’école. Dans le cadre de cette expédition, il y avait en plus une logistique particulière que j’ai mis six mois à maîtriser.

Mais j’ai aussi appris à faire des manœuvres à la voile, à naviguer autrement.

Pour moi Tara, c’est aussi une légende. Je connaissais Antarctica de nom. J’ai visité pour la première fois Tara lors de l’escale à Paris. J’avais postulé à l’époque, mais il n’y avait déjà plus de place pour Tara Oceans. Mais le temps a joué pour moi.

J’avais envie de voyager, Tara m’aura donné cette opportunité ».  

Y a t-il un esprit Tara Oceans ?

- Céline Dimier-Hugueney : « Cette expédition m’aura permis de me connecter avec plein de gens. Pour tous ceux qui n’ont passé que deux ou trois semaines à bord, c’est trop court pour intégrer ce groupe « Tara Oceans », par contre pour ceux qui reviennent régulièrement oui. Donc, en effet, il y a un esprit qui se crée puisque tout le monde se connaît à la longue, mais pour ça il faut embarquer fréquemment. Après il y a de toutes façons une communauté scientifique Tara Oceans formée par tous les porteurs de ce projet.”

François Noël, chef mécanicien : Dix mois et demi à bord.

Ton meilleur souvenir ?

- François Noël : « C’est l’arrivée aux Gambier. Il faisait beau et je n’oublierai pas l’accueil des gens. Il est facile d’y vivre, tu as tout sur place. La nourriture, avec les poissons et les fruits locaux.

Ensuite, il y a la clarté de l’eau et les baignades à 26°C, c’est comme ça que j’aime l’eau ! La vue sous l’eau est incroyable, il y a les coraux et une multitude de poissons multicolores. J’ai aussi découvert les raies pastenagues. Un professeur d’école français sifflait et elles venaient manger dans l’eau autour de nos pieds. On a visité les fermes perlières locales, et l’on a pu suivre le processus de fabrication des perles et leur extraction ».

- Qu’est ce que représente pour toi Tara ?

François Noël : « C’est la curiosité qui m’a conduite au départ vers Tara, l’envie de navigation différente, connaître ce monde de la voile que je connaissais très peu. Avant j’avais travaillé dans la pêche hauturière, le remorquage, les « supply ship » pour les plates-formes offshore, les ferries et plus récemment les bateaux à passagers pour les touristes.

Tara c’était aussi l’occasion de voir du pays, les Gambier mais aussi les glaces de l’Antarctique. A bord de Tara, il faut pas mal donner de sa personne et être attentif à tout ce qui se passe. A bord on a comme une vie familiale, on connaît davantage de monde, c’est moins monotone car il y a des femmes à bord. Dans tous mes autres embarquements, il n’y avait jamais eu de femme.

Il y a aussi des tâches ménagères, c’est un autre type de fonctionnement. Sur les bateaux sur lesquels j’avais navigué avant, le cuistot oeuvrait seul dans sa cuisine, et l’on avait même pas le droit d’y entrer ! ». 

Y a t il un esprit Tara Oceans ?

- François Noël : « Le mélange de toutes ces professions se passe bien, c’est original. Côté science tu apprends beaucoup de choses sur le plancton, et sur d’autres métiers que je n’aurais jamais connu ».

 

Propos recueillis par Vincent Hilaire

Souvenirs d’expédition, partie 1

Alors que l’expédition Tara Oceans touche à sa fin, jour après jour, photo après photo, les conversations du bord tournent de plus en plus autour des souvenirs. « Tu te rappelles aux Gambier… et en Antarctique les icebergs…. ».

Même si cette « expé » n’est pas finie, les réunions dans le carré ressemblent de plus en plus à des réunions d’anciens combattants ! Entre nostalgie, souvenirs encore bien présents et éclatements de rires, voici un peu de cette aventure. Chaque fois, les souvenirs d’un marin seront mis en parallèle avec ceux d’un scientifique.

Loïc Vallette, capitaine : 10 mois à bord.

Ton meilleur souvenir ?

- Loïc Vallette : « On est dans l’océan Pacifique et après un mois de mer dans de bonnes conditions et avec une super ambiance à bord, on arrive aux îles Gambier. On avait l’impression d’arriver au bout du monde. On s’en rendait compte, et ce qu’on voyait correspondait à ça. Un archipel perdu, un petit village, des paysages de rêve. Une gendarmerie avec deux gendarmes en poste. Les gens ne nous attendaient pas, le village était calme et l’accueil fut spontané. Il y avait une paix, une harmonie dans ce début de matinée hors du temps. Nous étions dans un délicieux flottement ». 

Qu’est ce que représente Tara pour toi ?

Loïc Vallette : « Tara je l’ai toujours connu en mode Tara Oceans puisque j’ai embarqué en cours d’expédition. C’est pour moi un bateau comme les autres, qu’il faut faire fonctionner et avancer ».

Y a t il un esprit Tara Oceans ?

- Loïc Vallette : « Tara Oceans ce sont beaucoup de gens qui défilent à bord, qui viennent de partout, qui se mélangent, qui se mettent au rythme du bateau. Ça va faire vraiment drôle quand ça va s’arrêter net à Lorient. Mais, même si le bateau sera à quai et que cette expédition sera finie, ça ne va pas s’arrêter. Des liens très forts ont été tissés, des amitiés qui vont perdurer. Et puis on attend les résultats ».

Emmanuel Reynaud, responsable du laboratoire optique embarqué : 2 mois et demi à bord.

Ton meilleur souvenir ?

- Emmanuel Reynaud : « Clairement l’arrivée aux Marquises dans le Pacifique. On venait de se prendre quinze jours de mer dégueulasse, et tu vois cette île avec son nuage au-dessus. C’était le seul nuage sur tout l’horizon. Le site était très beau. Le vent se calmait et la mer devenait très belle. On a fait une immersion de la rosette avant d’arriver. Et après nous avons rejoint l’île de Hiva Oa pour être au mouillage.

Mon pire souvenir c’était la tempête entre Beyrouth et Port Saïd en méditerranée. On avait 40 nœuds de vent dans le nez ! »

Qu’est ce que représente Tara pour toi ?

- Emmanuel Reynaud : « Tara est pour moi synonyme d’une expérience unique. On a fait à bord de ce bateau quelque chose que personne n’a fait : monter une plate-forme d’imagerie sur un bateau qui bouge !

En plus on était parti à « l’arrache » au début de l’expé et tout a tenu jusqu’au bout ! »

Y a t il un esprit Tara Oceans ?

- Emmanuel Reynaud : « Tara Oceans c’est différent de l’ambiance de labo. Tu apprends énormément surtout si tu n’es pas océanographe. La vie à quinze qui viennent de différents horizons, de différentes origines, de différents niveaux, c’est hyper enrichissant.

 

Propos recueillis par Vincent Hilaire

Bye bye les Açores !

Ce jeudi Tara a retrouvé l’océan Atlantique après une navigation de presque vingt quatre heures dans le dédale de l’archipel portugais jusqu’à l’île de Sao Miguel, la dernière dans ce sens, que nous avons laissé sur bâbord ce vendredi et avec elle la capitale Punta Delgada.

Ces quelques jours passés dans ces îles ont été vraiment très agréables. On y trouve tout ce qui fait la différence entre une escale banale et une très bonne escale.

Sur l’île de Faial au gré de nos visites, nous avons découvert les uns et les autres l’origine et la dimension volcanique de ces îles. La « caldeira » qui est au centre de celle de Faial, par exemple, est tout simplement à couper le souffle. Son cratère culmine à 1 043 mètres et il a une circonférence de six kilomètres. Vu du versant sud ces à-pics, quelquefois cachés par les nuages qui s’y engouffrent, sont impressionnants et ils se jettent au fond du cratère dans une plaine. Quelques flaques d’eau y prospèrent, dans des coloris proches des savanes africaines.

Le site du phare de Canto, qui fut partiellement enseveli par les laves lors d’une des multiples éruptions qui suivirent la naissance de l’île, est aussi majestueux. Il surplombe l’océan Atlantique et les platiers rocheux qui brisent de manière spectaculaire la longue houle bleue.

Ce pays est vert, couvert de prés qui surplombent l’océan. Un « morceau » de Massif central sorti des entrailles de la dorsale medio-atlantique (relief sous-marin qui se situe au milieu l’océan Atlantique). A quelques hectomètres d’Horta, on est déjà à la campagne, des vaches et des chevaux paissent tranquillement. Les villages sont ruraux. On y retrouve des personnages et des scènes dignes de celles que nous pouvons vivre dans ceux de la France dite « profonde ». Les habitants y sont disponibles, acc