En route vers Boston

Tara a quitté New York pour rejoindre Boston où elle reste amarrée jusqu’au 4 octobre. Cette navigation mouvementée de trois jours a donné lieu à de nombreux échanges sur la pollution plastique des océans.

1- Tara devant la Statue de la liberte_Celine Bellanger_Tara Expeditions Foundation Tara devant la statue de la liberté © Céline Bellanger / Fondation Tara Expéditions 

Comme à chaque départ, prendre la mer sur Tara est une aventure humaine ! Hormis l’assistance de quelques winchs électriques, presque tout s’y fait encore à la force humaine : larguer les lourdes amarres, mettre toute son énergie pour hisser les voiles et mouliner en rythme. Et au départ de New York, une fois les voiles hissées, la magie était au rendez-vous. Un vent qui coopère, les voiles qui se bombent et Tara qui file, à 15 nœuds, s’éloigne de Manhattan et salue la Statue de la Liberté au passage.

Depart de New York : Celine Bellanger : Tara expeditions5 Martin Herteau, capitaine de Tara et Nicolas Bin, second, à la manœuvre au “moulin à café” © Céline Bellanger / Fondation Tara Expéditions 

Après cette belle échappée à travers la Baie de New York, les retrouvailles de l’équipage avec l’océan ont été quelque peu éprouvantes : une mer formée avec des creux de plus de trois mètres et surtout un vent peu favorable. Avec sa coque à la forme ronde et un peu aplatie, Tara s’adapte mal aux vents frontaux, aux allures de près. L’équipage a été bien secoué et les moins amarinés ont dû prendre leur mal en patience…

Nina Goodrich, directrice de l’ONG Sustainable Packaging Coalition _ Celine Bellanger _ Fondation Tara Expeditions
Nina Goodrich, directrice de la Sustainable Packaging Coalition, GreenBlue © Céline Bellanger / Fondation Tara Expéditions 

Le troisième jour, la mer a retrouvé son calme et les échanges passionnés ont repris à bord. À New York, de nouveaux équipiers ont rejoint la goélette, dont Chris Bowler, Eric Karsenti et Emmanuel Boss, trois scientifiques qui participent à l’aventure depuis de nombreuses années.

D’autres ont mis le pied sur la goélette pour la première fois. C’est le cas de Nina Goodrich, directrice de l’ONG Sustainable Packaging Coalition (GreenBlue) et de Henrick Anden de l’entreprise Billerudkornäs. Tout deux investis dans les recherches sur la pollution plastique en mer.

Céline Bellanger

Tara au coeur de la biodiversité de Taïwan

Tara lève l’ancre et laisse dans son sillon les petites îles autour de Taiwan, Orchid et Green Islands, où les quatre jours de science ont été un succès.

Les trois espèces cibles de Tara Pacific ont été trouvées et récoltées. Selon Emilie Boissin, la coordinatrice scientifique de la mission (CRIOBE) « ces sites à Taiwan sont intéressants car on atteint la limite d’aire de distribution pour ces espèces tropicales».

Le Porites lobata, le corail de feu (Millepora platyphylla) et le corail chou-fleur (Pocillopora meandrina ) survivent dans ces latitudes grâce au courant chaud, le Kuroshio, courant le plus fort au monde après le Gulfstream.

Le chercheur français, Vianney Denis installé à Taiwan, raconte dans le carré de Tara qu’une équipe de japonais a rallié le Japon depuis Taiwan en kayak, en suivant le courant, avec une vitesse moyenne de 1,5 nœuds (un peu moins de 3 km/h).

Pour l’heure, les échantillons contenant le plancton et les prélèvements de poissons sont stockés à bord de Tara jusqu’à la fin de sa mission et de son arrivée à Lorient, en octobre 2018, tandis que le corail, espèce protégée, devra probablement être débarqué à Taïwan. Après accomplissement des formalités douanières d’exportation, il sera expédié par avion à nos laboratoires partenaires.

 
3.Accueil_dejeuner_delicieux_Hueling@Noemie_Olive(1) Tout l’équipage a été convié à déjeuner dans un délicieux restaurant de dumplings à Hualien, Taïwan - © Noémie Olive / Tara Expeditions Fondation

 

Ce lundi 26 mars, c’était jour de grand nettoyage !

Les marins ont brossé le pont, la passerelle, les cabines et couloirs. Et les scientifiques ont désinfecté les divers flacons de collectes afin d’éviter de laisser le plancton récolté se développer à bord de     Tara ! Et surtout afin de laisser les bombonnes et tuyaux comme neufs pour la prochaine équipe de scientifiques.

La goélette a pris la mer ce lundi soir pour se rendre à Keelung où l’équipage arborera son cardigan agnès b. et se consacrera aux visites. Une cérémonie de bienvenue aura lieu dès l’arrivée de Tara et l’équipage pourra une fois de plus apprécier la gentillesse et l’hospitalité des Taïwanais lors de ces retrouvailles, un an après la première escale.

Noémie Olive

Empire du Milieu pour Tara

Tara a mis le cap au nord et hissé les voiles pour atteindre la Chine. Quatre jours de navigation marqués par une petite frayeur au large du Vietnam après laquelle la goélette et son équipage sont arrivés à Sanya, au sud de l’île de Hainan.

D’imposantes barres d’immeubles, complexes hôteliers titanesques, se dressent à l’horizon. Un curieux ballet de yachts, monocoques et bateaux de pêche se presse, intrigué, autour de Tara. Voilà la Chine. Sanya, égérie d’une chinese riviera très prisée est en plein nouvel an. De nuit, le décor est encore plus spectaculaire : sur les façades des buildings ondulent dauphins et méduses de lumière, clignotent rennes, palmiers et messages en mandarin. Sur le pont, les Taranautes profitent de la fraîcheur du soir.

La goélette a pris son temps pour atteindre l’île de Hainan. Partie le 15 février de Nha Trang, elle a évité les résidus d’une tempête qui remontait des Philippines jusqu’au Vietnam. Les voiles sont de nouveau sorties de leurs tauds, pour le plus grand plaisir des scientifiques, ravis de pouvoir se changer les idées. Nous attendons encore le feu vert de Pékin pour reprendre les plongées et les échantillonnages dans les eaux du pays avec deux chercheurs chinois.

 
Vue_avant_Tara_sous_voiles@Agathe_RoullinA nouveau, entre Nha Trang et Sanya, Tara a pu sortir toutes ses voiles © Agathe Roullin / Fondation Tara Expéditions.
 

Doute en mer de Chine

Tara sous voiles file donc tranquillement en mer de Chine, lorsque, la veille de son arrivée à Sanya, sa route est perturbée. Il fait déjà nuit noire, ce dimanche 18 février, quand David Monmarché, chef plongée et marin, alors de quart, tire le capitaine de sa bannette. Un bateau a subitement changé de cap, et se rapproche rapidement de Tara, sans raison apparente. Bientôt, d’autres points apparaissent sur la carte, à l’ouest, dans le prolongement du premier. Bateaux de pêche en train de remonter leurs filets, ou navires mal intentionnés ? Dans le doute, Samuel Audrain lance immédiatement la procédure établie en amont – démarrage du moteur, changement de route, affalage des voiles – et avertit la direction de la Fondation. On se réveille, on lâche son ordi, on interrompt une partie de tarot. Désormais l’équipage au complet se tient sur le pont en silence, tandis que Tara s’échappe vers l’est. Revendiquée par plusieurs pays – et notamment par la Chine, le Vietnam et les Philippines – la mer de Chine méridionale est une zone singulière où les bateaux doivent rester prudents. Le navire dont le comportement inquiétait le capitaine s’éloigne. Des pêcheurs, sans doute. Tara se détend. Marion Lauters fait le tour de l’équipage avec un bol de M&Ms. La goélette va pouvoir remettre le cap vers Sanya.

GRAND VENT POUR TARA ET CAP SUR LE VIETNAM

Tara est arrivée au Vietnam mercredi 7 février. Malheureusement sans le sésame accordé par le gouvernement du pays : le permis d’échantillonnage. La Mer de Chine est une zone géostratégique complexe qui rend l’expédition aujourd’hui plus difficile à mener. Déçu de ne pas pouvoir reprendre les plongées, l’équipage s’est consolé d’une belle navigation en mer de Chine, entre Pangatalan et Nha Trang. Poussée par un vent de nord-nord-est, la goélette a filé vers le Vietnam, toutes voiles dehors.

 

Ce sont des Taranautes comblés qui posent le pied sur le quai bétonné du port de Nha Trang. Avec ses gigantesques complexes hôteliers, la cité balnéaire défigurée par le tourisme de masse ne présente pas le charme des îles vierges de l’archipel des Palawan, mais l’équipage s’en moque. Car cette fois, le Pacifique leur a offert un tout autre cadeau : du vent – entre 25 et 35 nœuds – pour un long bord de travers, tribord amure, qui leur a permis de rallier les Philippines au Vietnam en seulement trois jours et demi. « C’étaient les conditions idéales pour Tara, explique Nicolas Bin, second. On a quasiment tout envoyé ! On a même dû prendre un ris dans la grand voile et la misaine. Au coucher du soleil, on réduisait encore la voilure, histoire d’être tranquille, car on tourne en quart de deux la nuit, un marin et un scientifique. Un soir, j’ai quand même dû réveiller Sam, le capitaine, pour enrouler un peu le yankee, ça devenait trop puissant, ça tirait trop sur le gréement. » Toutefois le verdict est sans appel : « C’est ma plus belle nav’, avec celle entre le Japon et Taïwan. Revoir le bateau avancer à pleine vitesse… 140 tonnes lancées à 10 nœuds, c’est impressionnant. »

 

4_Explications_manoeuvre_Sam_Audrain_et_Nico_Bin@Noelie_PansiotDébrief entre marins avant de lever la grand-voile – © Noëlie Pansiot / Tara Expeditions Foundation

 

« Enfin, on allait sentir Tara avec beaucoup de vent dans les voiles ! »

Les scientifiques embarqués sur Tara ne sont pas forcément des marins aguerris. Mais au moment de quitter la petite île de Pangatalan, tous sont excités. Même si certains devinent déjà que la houle et le roulis auront bientôt raison de leurs estomacs, car avec sa coque arrondie, Tara est un bateau très « rouleur ».

« Enfin, on allait sentir Tara avec beaucoup de vent dans les voiles ! » Gaëlle Quéré, chercheur post-doctoral CNRS-CRIOBE, se réjouit : « On a pu participer aux manœuvres, lever les voiles, j’ai adoré. » Guillaume Iwankow, chef de plongée scientifique au CRIOBE, avait lui aussi souffert des caprices du vent lors de ses cinq embarquements précédents. « Un quart de nuit à la voile, sans un bruit, avec les étoiles pour soi… C’est un vrai rêve de gosse, des moments que je garderai en tête à tout jamais. »

 

Au Vietnam sans permis

Ce grand vent dans les voiles est venu apporter un peu de consolation à des scientifiques en mal de science. Car après l’Indonésie et les Philippines, ils apprennent qu’ils n’auront pas non plus les autorisations nécessaires pour effectuer des prélèvements dans les eaux vietnamiennes.

A quai pour plusieurs jours, l’équipe tâche alors de s’occuper. Rédaction d’articles, rencontre avec l’Institut océanographique de Nha Trang et un peu de tourisme. Le temps s’étire, mais Guillaume Iwankow relativise : « On aurait pu n’avoir ni science, ni vent ! ». En espérant tout de même que la série noire ne durera pas. La Chine est la prochaine étape sur la route de Tara.

Agathe Roullin

Fête de Noël aux confins du Pacifique

Deux petites journées ont suffi pour rallier la République de Palau depuis Sorong, en Indonésie. La goélette a filé à bonne allure, alliant voile et moteur, en direction de son premier site d’échantillonnage : Helen Reef. Ces 48h de navigation auront permis aux nouveaux équipiers de s’ajuster à l’heure locale et d’oublier leurs longs voyages depuis les Etats-Unis, l’Arabie Saoudite, la France et la Hollande. Depuis leur arrivée à bord, toute l’équipe communique dans la langue de Shakespeare, avec des accents plus ou moins prononcés. C’est encore l’accent français qui chante le plus dans les entrailles de la baleine…

Désormais bien ancrée dans le lagon d’Helen Reef, la plus grande réserve maritime de Palau, la goélette a pu accueillir les festivités de Noël. Car oui, malgré les plongées d’échantillonnage de coraux, les pompages d’eau, les tâches quotidiennes à accomplir et les milliers de kilomètres qui séparent les Taranautes de leurs familles, tous font la part belle aux fêtes de fin d’année. La nouvelle équipe se constitue de 6 scientifiques, dont la plupart avait déjà embarqué sur Tara et d’un artiste néerlandais, Maarten Stok, qui ne cesse de faire vibrer la baleine au son de sa guitare.

 

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Nicolas Bin, Second et Maarten Stok artiste embarqué, lors d’une répétition musicale sur le pont © Eric Röttinger / Kahi Kai

 

Maarten Stok, Nicolas Bin, Second, et Samuel Audrain, Capitaine, ont d’ailleurs formé un nouveau groupe. Assidu et appliqué, le trio se retrouve chaque jour pour peaufiner les morceaux qu’il jouera le soir du réveillon. Les incontournables du répertoire musical de Tara, comme Liber Tango ou Tango pour Claude, seront complétés par de nouvelles créations de Maarten.

Dans la cuisine, Marion Lauters peaufinait le menu du 24 décembre : gougère au fromage ; mousse d’avocat et poisson cru. Sans oublier la touche sucrée qui est venue clôturer ce festin : une glace à la praline confectionnée par la fée cuisinière dans le PC Com, l’une des rares pièce encore climatisée du bateau, où Marion était sûre de pouvoir réussir une chantilly digne de ce nom. En cale arrière, le son de la scie sauteuse annonçait quant à elle la confection d’un sapin en bois, dessiné par Loïc Caudan, Chef mécanicien et créateur de décorations de Noël.

 

Sapin_Noel@NPansiotSapin de Noël confectionné par Loïc Caudan, Chef mécanicien – © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Même ici, les Taranautes attendaient le Père Noël de pied ferme. Chacun a offert un cadeau à un équipier dont il a tiré le nom au sort. Marin comme scientifique se sont creusé la tête depuis quelques jours déjà, avec cette envie partagée par tous : faire plaisir à l’autre et perpétuer la magie de Noël jusqu’ici, aux confins du Pacifique.

Noëlie Pansiot

Changement de cap, Tara n’ira pas en Indonésie

Une fois n’est pas coutume, la goélette revoit sa route. A bord, le Capitaine télécharge de nouvelles cartes marines grâce à la connexion satellite. A terre, l’équipe logistique s’organise pour modifier les dates et le port d’entrée de la relève scientifique. La raison de ce changement de dernière minute ? Un refus de la part du gouvernement indonésien de prélever dans ses eaux territoriales. Explications.

Depuis des mois, la Fondation Tara Expéditions et son équipe déploient une énergie continue pour organiser ce grand chapitre d’exploration contemporaine à travers l’océan Pacifique. Tracer un transect scientifique cohérent pour échantillonner différentes espèces de coraux ; s’enquérir de la sécurité de l’équipage sur une route parfois soumise au piratage ; mettre en place une logistique adéquate pour accueillir un roulement de 70 scientifiques et 6 membres de l’équipage en permanence ; entrer en contact avec les représentants de 30 pays pour présenter le projet ; effectuer des demandes d’autorisation pour échantillonner… La liste n’en finit pas.

 

1 Cap_sur_Sorong@NPansiot© Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Parfois, malgré des efforts d’anticipation et d’organisation, l’équipe terre-mer doit se repositionner et revoir ses plans. C’est le cas aujourd’hui, suite à un refus de prélèvement, émanant du gouvernement indonésien. Romain Troublé, Directeur général de la Fondation Tara Expéditions réagit vivement à cette décision : « C’est regrettable d’autant que les enjeux des récifs coralliens en Indonésie sont majeurs. Regrettable aussi de constater que l’ambition de l’Indonésie, hôte de la Conférence “Our Ocean 2018″, ne soit pas suivi d’actes comme cette participation à un programme de recherche d’envergure pan-pacifique inédit comme Tara Pacific» Après 14 années d’expéditions, seulement 2% des pays sollicités ont refusé l’entrée de la goélette dans leur territoire maritime.

Tara n’ira donc pas dans l’archipel des Moluques, comme prévu. Peu importe, cette capacité d’adaptation constitue indéniablement l’une des forces majeures du projet. Le bateau effectuera malgré tout un très bref arrêt en Indonésie, pour accueillir sa nouvelle équipe scientifique à Sorong, ville portuaire de l’est de l’Indonésie. Elle quittera le pays aussitôt, pour prendre la direction de Palau, où elle est attendue. Composée de six archipels de 300 îlots et 26 îles, la République de Palau, en Micronésie, constituera un vaste terrain d’exploration pour les Taranautes et une escale accueillie par le Président des Palau, l’un des premiers à s’être associé à Tara lors de la COP21 pour faire entendre la voix de l’Océan (déclaration “Because the Ocean).

 

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Guillaume Bourdin, Ingénieur Océanographe, règle la voile - © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Le tracé réajusté du transect mènera tout d’abord l’équipage vers de petites îles reculées, encore peu étudiées : Hatohobei, Sonosol, Pulo Anna. 

Les prélèvements autour de Koror, l’île la plus peuplée de Palau, se dérouleront du 4 au 9 janvier 2018. Une autre mission spécifique menée par l’équipe de Monaco s’étirera par la suite du 11 au 20 janvier. Ce n’est qu’après avoir sillonné et échantillonné dans le fameux Triangle de corail, au cœur de ces « petites îles » (Micronésie), que la goélette réalisera une escale finale dans le port de Koror du 20 au 22 janvier 2018 avant de faire cap vers les Philippines.

Noëlie Pansiot

Yanaba Island : l’art de la coutume en Papouasie-Nouvelle-Guinée

Après avoir quitté le site d’études sur l’acidification, les Taranautes se sont enfoncés un peu plus en territoire papou, en naviguant une nuit vers le nord-est, jusqu’à l’atoll d’Egum. Une nouvelle coutume a eu lieu à terre sur l’ile de Yanaba, au milieu de toutes ces cases traditionnelles sur pilotis qui font face au lagon. Ces coutumes, indispensables pour pourvoir continuer nos échantillonnages, nous rappellent aussi la nécessité de prendre le temps d’écouter et se parler. Celle-ci aura quand même duré quatre heures.

Nous sommes arrivés tôt ce matin dans la petite et peu profonde passe de l’atoll d’Egum. Nicolas Bin, le second, était dans le nid de pie pour signaler les récifs, pas de cartes marines dans ce coin qui n’a pas été hydrographié encore. Nous avons pris un mouillage devant le village de l’île de Yanaba.

 

Des marins chevronnés

Une pirogue bien toilée, manœuvrée avec dextérité est venue nous aborder, c’était celle du chef coutumier Andrew, homme mûr, sec, au regard pétillant. Il nous a invité à rejoindre sa communauté à l’issue de l’office religieux du dimanche pour que nous expliquions notre venue dans l’atoll.

Une délégation de taranautes composée de Loïc, Vincent, Joern, Cristoph et bien sûr Alfred Yohang Ko’ou notre scientifique observateur papou et moi-même, a débarqué sur la plage dans le ressac en tout début d’après-midi.

 

 

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Pirogue à la voile traditionnelle © Vincent Hilaire -  Tara Expeditions Foundation

 

L’attente

Nous avons passé deux heures à attendre à l’ombre de la cabane du chef tribun que la communauté se rassemble et que les principaux se joignent à nous.

Les enfants nous observaient de leurs regards espiègles, déjà les questions fusaient et la confiance s’installait.

Une fois que le chef du conseil (différent du chef de tribu), le magistrat et le directeur de l’école étaient avec nous, nous avons pu présenter l’expédition Tara Pacific et expliquer pourquoi nous avions choisi cette île. En grand orateur, calme et posé, Alfred a su présenter au mieux le travail que nous envisagions ici.

Environ cinq cents personnes vivent en autarcie sur les deux îles habitées de l’atoll. Cent vingt enfants y sont scolarisés. Aucune liaison régulière vers les “grandes” îles proches, seulement leurs canoës avec de petites voiles et cordages faits de matériaux entièrement naturels. Ces iliens sont d’excellents marins. Pour rejoindre la capitale de la province, Alotau, il leur faut deux jours de voyage.

Le conseil a délibéré et nous a autorisé à prélever des échantillons de coraux dans leurs eaux après négociation des droits.

 

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La coutume va commencer, l’équipage est au centre de l’assemblée, abrité du soleil sous cette hutte © Vincent Hilaire – Fondation Tara Expéditions

 

La visite du village 

Nous avons ensuite visité ce village très bien tenu en bord de plage puis l’école où nous avons offert quelques fournitures et magazines Tara Junior aux enseignants.

Les deux cabanes en ruine proches étaient le dispensaire médical et le bureau de poste fermés depuis presque dix ans…Où est l’Etat ???

Si proches et tellement isolés. Pas de courant, un panneau solaire et une batterie çà et là. Pas de radio émetteur, pas de communication satellite, pas d’internet.

Un moteur hors-bord de 30 CV offert par la province qui ne fonctionne qu’en marche arrière trône seul dans un cabanon cadenassé. Ici “rien ne se perd tout se transforme” encore : les matériaux en plastique (bouées, bidons…) amenés par la mer sont tous utilisés ou recyclés.

 

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Les enfants de Yanaba Island devant Tara © Vincent Hilaire -  Tara Expeditions Foundation

 

Une communauté isolée

Les derniers étrangers à leurs rendre visite étaient deux anthropologues australiens qui ont passé deux mois avec eux, il y a plus d’un an. Les bateaux de passage sont extrêmement rares.

Malgré tout, les habitants osent espérer qu’un jour des touristes leurs rendront visite et qu’ils pourront créer ainsi leur petit business….

Mon sentiment est mitigé : je ne peux m’empêcher de penser que ces gens vivent dans un petit paradis, mais les blessures vives et infectées que nous montrent ces jeunes en nous demandant des médicaments, me rappellent à la dure réalité.

Dès que l’autorisation fut donnée, Jon, Becky, Grace et les deux Guillaume sont partis sur l’une de nos deux annexes, en reconnaissance, pour trouver le lieu de nos futurs prélèvements.

Demain vers 5h30 nous lèverons l’ancre pour nous rapprocher de cette nouvelle zone d’échantillonnage.

 

Simon Rigal, capitaine de Tara

 

Rencontres rituelles en terre Papoue

Depuis notre départ d’Alotau le 1er novembre dernier en milieu de journée, nous avons fait route pendant 80 kilomètres au nord-est, avant d’atteindre l’île de Normanby. Après un mouillage effectué en début de nuit, très près de la côte ouest de cette île, nous avons vécu le lendemain matin la première coutume de ce leg, avant certainement bien d’autres.

 

À 7h30 locale, alors qu’un soleil encore rasant s’était établi depuis une bonne heure au-dessus de la forêt tropicale, nous avons mis à l’eau l’une des annexes pour aller à terre, rencontrer nos hôtes. Une demi-heure avant, des pirogues conduites par des enfants et des adolescents tournaient déjà autour de Tara, avec curiosité et sans aucune animosité, bien au contraire. Nous étions toujours au pays des sourires.

Embarquée dans l’annexe, une délégation improvisée emmenée par Simon Rigal, notre capitaine et notre observateur scientifique papou, Alfred Yohang Ko’ou a débarqué sur Soba Island. Les enfants de cette communauté étaient aux anges et les adultes, plus en retrait, dans l’attente de vivre ce premier contact. Nous avons été conduits près de deux cases, l’une à même le sol et l’autre sur pilotis, toutes deux construites principalement en feuille de palmiers tressés.

 

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Le lieu de notre première coutume autour des maisons de cette communauté © Vincent Hilaire – Fondation Tara Expéditions

 

Assis à même le sol autour d’une natte en palme sortie de la case principale et déployée pour nous, devant la famille réunie au complet, au milieu des chiens, des poules et d’un cochon, la coutume a débuté.

Alfred a commencé par expliquer en langue papoue d’où nous venions et ce que nous faisions à bord de Tara, tout en montrant sur son tee-shirt bleu notre parcours depuis la France. Kanagola, le chef de la communauté, écoutait avec attention.

Puis, notre chef scientifique actuelle, Rebecca Vega Thurber, Beckie, pris la parole pour expliquer plus précisément notre intérêt scientifique pour cette baie et ce que nous aimerions y faire.

Le chef écoutait toujours, très calme, sans que son visage n’exprime aucune réaction particulière. D’un coup, il sortit de son silence pour dire : « *Ah, the bubbles ! (traduction : Ah, les bulles !)

Beckie expliquait alors qu’une mission était déjà venue en 2013 pour réaliser un travail de recherche sur ces bulles, des bulles de CO2 qui émanent des fonds marins et intéressent tant les scientifiques. Kanagola acquiesçait. Aujourd’hui, enchaîna-t-elle, « Nous venons pour faire une nouvelle campagne sur ces bulles de gaz carbonique et leurs conséquences sur l’écosystème corallien. Nous comparerons ensuite ces futurs résultats aux plus anciens. L’océan s’acidifie en ce moment et vous avez au bout de votre plage, un laboratoire exceptionnel. »

Kanagola était rassuré : « Je vous donne l’autorisation de faire ce que vous avez à faire ici. Mais si vous allez dans la baie suivante, il faudra demander à l’autre communauté son accord ».

 

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Deux générations de la communauté sur cette photo © Vincent Hilaire – Fondation Tara Expéditions

 

Simon Rigal sortait de son sac à dos quelques revues Tara Junior en anglais et les remettait à Kanagola, en expliquant avec un trait d’humour, que « ce sont des revues pour les enfants, mais en tant qu’adulte j’y ai appris plein de choses ». Kanagola remerciait Simon d’un sourire.

La coutume touchait à sa fin. Privilège nous fut donné de pouvoir prendre quelques photos dans ce cadre de vie traditionnel, sans électricité, ni eau.

 

Vincent Hilaire

Premiers instants en Papouasie-Nouvelle-Guinée

Tara et son équipage sont arrivés à Alotau – Papouasie – Nouvelle Guinée, chef-lieu de l’une des 20 provinces de l’île. Bien protégée dans une anse située sur la côte nord de la profonde Milne Bay, Alotau compte un peu plus de 15.000 habitants alors que, pour l’ensemble du pays, on dénombre presque six millions et demi de papouasiens, aussi appelés Papouans-Néo-Guinéens. Nous repartirons d’Alotau le 1er novembre avec pour objectifs trois premiers sites de prélèvements, dont un consacré exclusivement à l’étude de l’acidification de l’eau et ses conséquences sur le corail : ici les émanations de CO2 naturel, venant des fonds marins, modifient la chimie de l’Océan et offriront un laboratoire naturel pour les scientifiques qui se préoccupent de l’impact du CO2 atmosphérique sur la biodiversité marine.

« Je suis agréablement surpris par les Iles Salomon », me confiait Simon Rigal, notre capitaine au moment de quitter Gizo et cet archipel. Un peu plus de deux jours de navigation et 750 kilomètres nous attendaient pour rallier Alotau, sans vents, à l’aide des moteurs.

Comme Simon, alors que Gizo s’éloignait peu à peu, je quittais cette petite bourgade agricole, paisible, avec un pincement au cœur.

Les quelques minutes passées le matin à arpenter la rue principale et le marché, toutes ces couleurs au milieu de tant de sourires, les barques échouées à même le sable devant les échoppes, tout cela me manquait déjà.

 

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 Dans l’allée centrale du marché de Gizo, Iles Salomon © Vincent Hilaire – Tara Expeditions Foundation

 

Alors que nous longions les dernières iles de l’archipel des Salomon, dame nature nous concoctait un de ces instants magiques dont elle seule a le secret, le pouvoir. D’abord, un banc de cinq dauphins venait jouer devant l’étrave de Tara, devant mes objectifs.

Ensuite, au travers d’un magnifique nuage cumuliforme, le soleil nous préparait un coucher d’anthologie, un tomber de rideau digne d’un des plus grands actes du spectacle vivant. Comme j’avais déjà pu l’observer en quittant Nouméa, au moment de commencer à traverser la ligne de l’horizon, l’astre se transformait un peu en montgolfière, de feu.

La navigation entre les Salomon et la Papouasie, quelquefois sur une mer d’huile et par une chaleur écrasante, fut rythmée par les quarts et les mises à l’eau d’instruments océanographiques, une somme de routines habituelles.

 

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Tara over the rainbow, entre les Salomon et la Papouasie, Simon Rigal (capitaine) et Nicolas Bin (second capitaine) © Vincent Hilaire – Tara Expeditions Foundation

 

Cette nuit, alors que j’étais de quart avec le chef-mécanicien, Loïc Caudan, nous nous régalions pendant ces derniers milles, d’un ciel extraordinairement étoilé, constellé de milliers et de milliers d’étoiles pour celles que nos yeux étaient en capacité de voir.

Au petit matin, à l’entrée de Milne Bay, qui fut en 1942 le théâtre de la première défaite japonaise dans le Pacifique, nous découvrions une nouveau pays montagneux et vert.

Le soleil faisait une entrée plus timide, avant de s’établir finalement généreusement.

Nicolas Bin, second capitaine, à son tour de quart, prenait son café en terrasse, sur le pont. Imitant notre Bebel national, faisant référence à ces expériences patagonnes, il me déclarait l’œil malicieux : « Milne Bay, c’est un Beagle tropical en quelque sorte ! » (rires)

Sur le quai où Tara était désormais amarrée, un comité d’accueil improvisé venait observer cette curieuse goélette, avec tous ces tee-shirt bleus s’agitant sur le pont :

- « Tara, Tara, it’s the name of the boat ? Where do you come from ? »
- « France ! »
- « Where is it ? »
- « … »

Aux antipodes de la Papouasie – Nouvelle Guinée, ou presque…

 

 

                                   Vincent Hilaire

 

Dans le sillage de Bougainville et de la Boudeuse

Bougainville. Ce nom d’explorateur résonne dans nos têtes à mesure que Tara avale les milles nautiques. Pendant toute l’expédition, en dehors du Détroit de Magellan, nous marchons sur les traces de la Boudeuse et de l’Étoile, grâce aux découvertes et aux cartes dressées au terme de cette aventure incroyable. Il y a plus de deux siècles, bien avant le GPS !

 

C’est en 1768, lors de son grand voyage d’exploration de l’Océan Pacifique, que l’explorateur français Louis-Antoine de Bougainville, découvrit le plus grand récif du monde. Quand on dit que les plus grandes découvertes se font quelquefois par hasard, ce récit d’aventure en est une illustration parfaite.

 

bougainville

Louis-Antoine de Bougainville

 

En décembre 1766, Bougainville appareille de Brest à bord de La Boudeuse. Accompagné par des naturalistes, un ingénieur cartographe et un astronome, notre capitaine de vaisseau doit compléter les connaissances de la France et accroitre sa présence dans cette partie du monde.

À partir de Rio de Janeiro, il reçoit le soutien d’un autre bateau français, l’Étoile. Également sous son commandement, elle fait office de navire de charge. Après un passage du Détroit de Magellan laborieux, vents et courant de Humboldt repoussant les navires vers le nord, Bougainville entre enfin dans le Pacifique.

Il lui faudra alors, ainsi qu’à ses quatre-cents hommes déjà diminués par le scorbut, plus d’une année de navigation avant d’apercevoir les premières îles, l’immense archipel des Tuamotu, en février 1768. Il le baptise « archipel dangereux » à cause des nombreux atolls coralliens qui rendent la progression des deux navires très périlleuse.

 

L’expédition atteint Tahiti le 6 avril 1768. Mais malheureusement pour Bougainville, Tahiti avait été découverte l’année précédente par l’anglais Wallis.

 

8833466-13983590La Boudeuse et l’Etoile au mouillage à Tahiti

 

Au moment où la Boudeuse et l’Étoile y jettent l’ancre, un charmant problème se pose à lui. « En dépit de toutes nos précautions », écrit-il, « une jeune fille laissa tomber négligemment un pagne qui la couvrait et parut aux yeux de tous telle que Vénus se fit voir au berger phrygien. Elle en avait la forme céleste. Matelots et soldats s’empressaient pour parvenir à l’écoutille et jamais cabestan ne fut viré avec une pareille activité. Nos soins réussirent cependant à contenir ces hommes ensorcelés ». Mais Bougainville se demande pour la suite « comment retenir au travail au milieu d’un spectacle pareil 400 Français, de jeunes marins qui depuis six mois n’avaient point vu de femmes ».

Après un séjour exquis, au milieu des « bons sauvages » selon son expression désormais consacrée, Louis-Antoine de Bougainville reprend la mer, cap à l’ouest, et découvre les Nouvelles-Hébrides (aujourd’hui devenu le Vanuatu).

De là, il poursuit, toujours cap à l’ouest, pour tenter de trouver la Terra Australis qui, sur sa carte, s’avançait en direction du nord-est vers la Nouvelle-Guinée. Les vivres viennent encore à manquer et Bougainville observe : « La viande gâtée était en plus grande quantité, mais elle s’infectait. Nous lui préférions les rats qu’on pouvait prendre ». Il n’en continue pas moins sa route.

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Au printemps 1768, les deux navires atteignent l’est de l’Australie que les récifs empêchent d’aborder. Bougainville vient de découvrir la Grande Barrière de corail : « Les vigies aperçurent du haut des mâts de nouveaux brisants », écrit-il… « … On n’en apercevait pas la fin… ». Après mûre réflexion, Bougainville met cap au nord et décide de ne pas chercher de passe au milieu de tous ces écueils.

Le premier européen à avoir exploré la grande barrière fut le capitaine britannique James Cook. Il découvrit le récif en s’y échouant le 11 juin 1770.

Bougainville visite ensuite l’ouest des îles Salomon et découvre une nouvelle île, le 30 juin 1768, sur la route pour la Papouasie. Cette île porte aujourd’hui encore son nom.

 

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Dans des contrastes de bleus, les eaux de rivière et de mer se mélangent avant Honiara, aux îles Salomon – Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

La partie la plus pénible du voyage fut le retour le long des côtes de Nouvelle-Guinée. Une navigation encore marquée par la faim et le scorbut. L’expédition rejoint ensuite les Moluques et des routes maritimes plus fréquentées, avant de passer le cap de Bonne-Espérance.

À son retour en France, Antoine de Bougainville reprit sa carrière militaire, participa à la guerre d’indépendance américaine puis fut nommé chef d’escadre en 1779. En plein siècle des lumières, le compte-rendu de ce voyage publié en 1771 alimenta les controverses philosophiques et inspira notamment Diderot.

Reconnu et entouré d’honneurs, soutenu par Napoléon, il consacra la fin de sa vie à des études et projets de recherche scientifique.

Il décède à 82 ans, en 1811, et repose depuis au Panthéon, à Paris.

Vincent Hilaire

 

Vidéo : Sur la Grande Barrière de Corail

À l’issue du dernier épisode de blanchissement de 2017, il a été établi que la Grande Barrière de Corail, la plus grande structure de ce type sur Terre, avait perdu environ 50 % de ses colonies.

Pour le début de cette deuxième année de l’expédition Tara Pacific, la goélette et son équipe scientifique ont mené justement une semaine d’échantillonnage dans la partie sud de l’Océan Pacifique, afin d’y étudier la biodiversité des récifs coralliens et leur évolution face au changement climatique.

Les premières observations offrent des résultats mitigés : sur certains spots de la Grande Barrière, les colonies coralliennes sont très endommagées voire mortes, alors que quelques kilomètres plus loin à peine, elles montrent une résilience ou une bonne santé.

© Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

Nicolas de la Brosse, 5 ans d’engagement sur Tara et un nouveau départ

Après cinq ans d’engagement auprès de Tara, Nicolas de la Brosse, second capitaine, a décidé de prendre un nouveau cap. C’est à Nouméa que Nico a débarqué le 22 septembre exactement, après trois expéditions majeures à bord de la goélette. La trajectoire maritime de ce bourguignon d’origine est fulgurante et a commencé lorsqu’il a rencontré Peter Blake, à 11 ans. 

VH : Nicolas, ton histoire avec la goélette commence avant même qu’elle ne s’appelle Tara. Comment as-tu fait la connaissance de Peter Blake ?

NDLB : « C’est une longue histoire. J’ai grandi à Dijon. À 11 ans, j’avais été sélectionné avec d’autres ados pour réaliser des reportages à bord de la Fleur de Lampaul, un vieux gréement, aussi décrit comme le bateau océanographique des enfants. L’idée était, à travers notre regard, de sensibiliser le grand public aux problèmes environnementaux. Bref, j’étais déjà à fond dans la voile, l’aventure.

En novembre 1996, alors que nous revenions de cette année d’expé, nous avons présenté nos reportages au Festival International de l’Aventure, chez moi à Dijon. C’est là où j’ai rencontré Peter Blake, parrain du festival. Mon idole. Pour moi, c’était un Dieu vivant. Je regardais ses exploits sur des cassettes VHS (rires).
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Une des grandes richesses de Tara sont les rencontres humaines et la cohésion d’équipage – © Fondation Tara Expéditions

 

Je lui ai remis en main propre une lettre que j’avais écrite en anglais. Peter a pris la lettre, l’a lue et m’a dit un peu plus tard que nous allions rester en contact.

L’année suivante, en 1997, Peter m’a invité trois semaines en Méditerranée sur la goélette de la famille, Archangel. Malgré son parcours, Peter, ce colosse de deux mètres de haut, était hyper accessible, hyper simple, humble. C’est après cette croisière qu’il m’a vraiment pris sous son aile. J’étais devenu un membre de sa famille ».

 

VH : Que se passe-t-il ensuite quand on connaît la tragique fin de vie de Peter à bord de Seamaster ?

NDLB : « Une fois revenu à Dijon, j’ai repris le collège. J’étais toujours en contact avec Peter. À 15 ans, en 1999, j’ai eu l’occasion de faire un convoyage comme marin et équipier de Panama à la Polynésie. Nous en avons profité pour nous arrêter au retour en Nouvelle-Zélande.

Peter m’a accueilli chez lui, il était en pleine préparation de l’America’s Cup. Mais il parlait déjà de sa reconversion après cette compétition. À Auckland, je retrouvais Sarah Jane, James les deux enfants de Peter et Pippa, sa femme, ma deuxième maman.

Une fois que Peter a terminé et gagné cette coupe, il a acheté Antarctica à Jean-Louis Etienne. Après un chantier, la goélette, rebaptisée Seamaster, est partie pour cinq ans en expédition autour du monde.
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Nicolas de la Brosse sur la proue de Tara - ©  Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

De mon côté, je devais absolument passer mon bac et finir mon cursus scolaire. Peter m’avait dit : « aucun problème tu nous rejoins après ». Le drame est arrivé sur l’Amazone six mois avant que je rejoigne Blake Expeditions. Mon idole disparaissait brutalement. Pour moi, c’était très dur à réaliser.

Lorsqu’Etienne Bourgois a acheté le bateau en 2003, Pippa me l’a alors présenté. J’avais eu mon bac en 2002 et j’étais en 2ème année de DEUG de Biologie marine à Brest. Je ne savais pas encore que je n’étais pas fait pour la recherche mais l’envie de naviguer était, elle, toujours bien là. C’était la première fois que je mettais le pied sur le pont de Tara, à Camaret ».

 

VH : Quel a été ta première mission à bord de Tara alors ?

NDLB : « J’ai été embarqué en tant qu’équipier pour aller au Groenland en 2004, avec comme capitaine Céline Ferrier. Ça me permettait de faire une pause dans mes études, mais je n’ai pas lâché pour autant. Après, je suis parti passer ma licence de biologie en Australie et mon master en Nouvelle-Zélande, entre 2008 et 2011.

À Auckland, je vivais en colocation avec Sarah-Jane la fille de Pippa et Peter. Je travaillais aussi de temps en temps sur les chantiers des bateaux de la Coupe de l’America. Puis je suis revenu en France avec le souhait de devenir marin professionel. J’ai alors recontacté Romain Troublé, secrétaire général de Tara Expéditions, à l’époque.

 

ours polaire tara polar circle_Se retrouver face a ces animaux et avoir la chance de les observer dans leur element a ete une des experiences des plus fortes de tara polar circle
Un ours polaire pendant l’expédition Tara Oceans Polar Circle. Se retrouver face à ces animaux et avoir la chance de les observer dans leur élément a été pour moi une des expériences les plus fortes de cette expédition – © Nicolas de la Brosse / Fondation Tara Expéditions

 

VH : Ta seconde mission à bord de Tara se profilait alors vers où cette fois ?

NDLB : « En 2012, l’expédition Tara Oceans allait se poursuivre avec le volet Polar Circle. J’ai rejoint alors l’équipe à Paris en octobre 2012, où Tara était en escale. Dans la foulée, j’ai participé au chantier de préparation de l’expédition et je suis parti en Arctique. Tout a continué à s’enchainer. J’ai passé un capitaine 500 puis j’ai participé, après le tour de l’Arctique, à Tara Méditerranée en 2014 et enfin à Tara Pacific en 2016-2017. Cela représente déjà cinq ans de ma vie ! (sourire).

 

VH : Quel est le nouveau cap aujourd’hui ? Quitter Tara c’est tourner une page importante dans la vie d’un marin ?

NDLB : « Je viens de vivre une période hyper riche, très intense avec Tara. J’ai pu faire une multitude de rencontres à bord et à terre. L’aspect humain est très important dans ces expéditions. Avec Tara, nous avons accès à des choses privilégiées, ce sont des voyages exceptionnels. Par exemple, lors du Tour de l’Arctique, nous avons navigué au milieu de la glace, ce que peut-être dans quelques années on ne fera plus à cause du réchauffement. Plus récemment, je garderai aussi en mémoire les Tuvalu, les Kiribati.

 

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Grande Barrière de Corail, Australie. Tara nous permet d’avoir accès à des endroits incroyables pendant l’expédition Tara Pacific – Nicolas de la Brosse © Fondation Tara Expéditions

 

À côté de toute cette richesse, de toute cette passion, ces projets sont toujours très prenants et j’ai envie d’avoir maintenant plus de temps pour moi, pour ma vie perso. Prendre du recul et voler de mes propres ailes.

Je vais sûrement travailler comme skipper sur des voiliers de propriétaire, faire du charter. Et puis, je ne pouvais plus évoluer sur Tara. Il aurait fallu que je passe d’autres diplômes pour devenir capitaine.

Tara c’est aussi une grande famille dont je ferai toujours partie, même si je pars. Cela se construit en mer où nous partageons, au milieu de situations et de moments exceptionnels, une grande unité, une grande cohésion. Ce sont des liens indéfectibles. »

Vincent Hilaire

 

Tara entre Nouméa et ses lagons

Depuis l’archipel des Chesterfield, il aura fallu un peu plus de trois jours de navigation, toujours face à la mer et au vent, pour rejoindre Nouméa. Arrivée sur le Caillou, sous un ciel légèrement nuageux, l’escale à Port Moselle a duré une semaine, avant de prospecter quelques nouveaux spots avec la même équipe scientifique dans le lagon calédonien. Il s’agit du lagon le plus long du monde, inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Retour sur la route jusqu’à Nouméa.

 

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Préparation de l’amarrage de Tara à Nouméa. © Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

Encore porté par l’enchantement de quelques jours actifs mais paisibles passés aux Chesterfield, les quinze taranautes ont un peu déchanté quand, une fois franchie la passe sud, la mer et la houle se sont rappelés à eux. Comme annoncée par les grib*, une navigation laborieuse commençait à l’aide uniquement des deux moteurs, sans voiles, un vent de sud-est bien établi dans le nez de Tara.

Pour l’ensemble de l’équipage, la vie en mer avait repris instantanément un cours assez monotone voir désagréable pour certains, rythmé par les repas, les quarts, les tâches respectives, les routines et corvées du bord. Sauf pour Morgane Ratin et Guillaume Bourdin qui, eux, redoublaient d’énergie sur le pont arrière pour réaliser leurs trois stations océanographiques (prélèvement de plancton) on the way** avant Nouméa.

 

5 photo 5_paysages lagon NC_Vincent HilairePaysages du lagon de Nouvelle-Calédonie, en regardant la côte de Grande Terre. © Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

Soixante-douze heures plus tard, à la tombée du jour, après avoir longé une côte très montagneuse se dessinant dans une brume épaisse, l’entrée dans le lagon calédonien était une libération. D’abord, une fois cette immense barrière passée, roulis et tangage cessaient. Une heure et demie plus tard progressant dans la nuit, Simon Rigal trouvait un premier refuge calme pour Tara, synonyme de vraie nuit pour tous. Enfin ! À ce mouillage, nous étions entourés de quelques lumières isolées. Un retour à la civilisation progressif, en douceur.

Le lendemain, nous nous rapprochions un peu plus de notre objectif avec un nouveau mouillage toujours à une quinzaine de kilomètres cette fois de Nouméa, toujours dans le lagon. Seconde nuit réparatrice.

« On dirait un peu les Canaries », faisait remarquer ce matin François Aurat, notre officier de pont encore à bord jusqu’aux Iles Salomon. Ce relief très montagneux, entrecoupé de baies, laissait apparaître depuis la mer, au milieu de quelques bois de pins colonnaires, une végétation rase comme brûlée par le soleil.

 

10 photo 20_Port de Noumea_Vincent HilaireLe port de Nouméa avant l’entrée dans la marina de Port Moselle. © Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

Et puis les premières tours ont surgi de l’horizon. Cette ville de 180.000 habitants en comptant la banlieue, anciennement Port-de-France, prenait corps devant l’étrave. À ce jour, Nouméa est la plus grande ville francophone de tout l’océan Pacifique.

Tara s’est amarrée à Port Moselle et comme à chaque escale le moment du partage est venu, avec des visites d’écoles et des visites publiques, des conférences…

 

Merci à tous pour votre accueil, vos soutiens et pour ces échanges riches. Nous reprenons la route de la science pour prendre le pouls des lagons calédoniens et reviendrons à Nouméa.

 

Vincent Hilaire

 

*cartes de prévisions météorologiques

**station en cours de navigation

Au mouillage dans les eaux turquoises des îles Chesterfield

Ce lundi 11 septembre à 8h30 locales, les moteurs de Tara ont été stoppés. La traversée depuis la Grande Barrière de Corail, environ 500 milles nautiques (plus de 900 km), fut éprouvante. Dans cette route vers l’est, le vent aura toujours été face à nous. Une fois l’ancre bien crochetée dans ces fonds de sable à une dizaine de mètres de profondeur, l’équipe science déjà équipée, n’a pas perdu une seconde pour se mettre à l’eau. Trois spots sont à prospecter d’ici vendredi au plus tard, dans cet archipel français inhabité situé à 550 kilomètres au nord-ouest de la Nouvelle-Calédonie.

 

Au petit jour, la vue de l’île Reynard était un plaisir et un soulagement, l’espoir d’un peu de calme. Les quatre derniers jours aucun d’entre nous n’avait vraiment dormi une nuit complète, sans compter les quarts. « On dirait Clipperton » me disait François Aurat, notre officier de pont dont on vient de fêter l’anniversaire. Une nuée d’oiseaux, fous de bassan, frégates volaient au-dessus de cette touffe verte surgie de l’océan Pacifique. L’anémomètre indiquait toujours des vents à 20 nœuds (37 km/h).

 

4- photo 22_Arrivee l'ile Reynard_Vincent Hilaire copieDécouverte de l’Îlot Reynard, dans le lagon des Îles Chesterfield. © Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

Mouillage difficile

Une première tentative de mouillage devant cet îlot était tentée, mais, en prudent capitaine, Simon Rigal laissait les deux moteurs de la goélette au point mort. Le récif autour de l’île ne protégeait pas assez Tara qui roulait d’un bord à l’autre, hypothéquant toute manœuvre de mise à l’eau des pneumatiques.

L’ancre fut donc relevée et le cap mis, plus au sud, sur une autre partie de cet immense récif des Chesterfield. Pour donner une idée, cet archipel mesure 120 km de long pour 70 km de large et il est composé de 11 îlots entrecoupés de nombreuses barrières de corail.

 

De la mer de Corail à Chesterfield

Ce groupe d’îles doit son nom au navire d’un capitaine anglais, Matthew Boyd, qui explora la mer de Corail dans les années 1790 et faillit y faire naufrage le 2 juin 1793.

Fréquenté surtout ensuite par les baleiniers, l’archipel est devenu français le 15 juin 1878, lors de sa prise de possession par le lieutenant de vaisseau Louis Adolphe Guyon. Le but était principalement d’en exploiter le guano. Apparemment, les îles furent abandonnées jusqu’à ce que le commandant Arzur, dans le vaisseau de guerre français Dumont d’Urville, inspecte les récifs Chesterfield et y érige une plaque en 1939.

 

6- photo 6_lever de soleil Ile Reynard_Vincent Hilaire copieLever de soleil sur l’îlot Reynard. © Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

Des îles françaises bien méconnues

Les récifs de Chesterfield font maintenant partie du territoire de la Nouvelle-Calédonie et depuis 2014 du Parc Marin de la mer de Corail, la plus vaste aire marine protégée française.

Le lagon de Chesterfield couvre une superficie d’environ 3500 km2. Une barrière de corail entoure le lagon, interrompue par de larges passes, sauf sur son côté est. La majeure partie de la lagune est exposée aux alizés et à la houle océanique du sud-est. Elle est relativement profonde avec une bathymétrie* moyenne de 51 m.

 
P2250982© François Aurat / Fondation Tara Expéditions

 
Isolées, les Chesterfield sont réputées pour offrir une biodiversité sous-marine exceptionnelle. De nombreuses tortues vertes viennent y pondre toute l’année, les requins y sont nombreux d’autant qu’en dehors de la barrière, les fonds atteignent assez rapidement plusieurs centaines de mètres.

C’est dans ces eaux riches que, depuis ce matin, l’équipe science de Tara Pacific poursuit sa mission d’échantillonnage.

 

Vincent Hilaire

 

* La bathymétrie est la science de la mesure des profondeurs et du relief de l’océan pour déterminer la topographie du sol de la mer.

Tara au mouillage devant Heron Island

Ce mercredi 30 août à 7h00 locales, Tara est arrivée à Heron Island. Ce confetti vert posé sur un camaïeu de bleus, à deux heures de la côte est de l’Australie, a toutes les allures d’un paradis sur terre. Une centaine de personnes vivent en permanence sur cet îlot d’à peine 16 hectares, dont une dizaine en activité dans le Heron Island Research Station *. Pour les taranautes, Heron signifie aussi le redémarrage de l’étude des écosystèmes coralliens, avec des échantillons de coraux, de poissons, d’eau de mer et d’air. Cette expédition Tara Pacific qui vient d’entrer dans sa deuxième année, est une fantastique machinerie qui permettra de recueillir des quantités de données impressionnantes.

 

3-photo 1_arrivee Heron_ Francois AuratArrivée à Heron Island, Tara vue du ciel. © François Aurat / Fondation Tara Expéditions

 

Le jour se levait à peine que le pont de Tara s’agitait déjà. Il y avait Simon Rigal, notre capitaine et Jonathan Lancelot, l’homme de quart à cette heure. François Aurat préparait son drone mais ne savait pas encore qu’il allait saisir quelques minutes plus tard ces images extraordinaires d’une baleine à bosse et de son baleineau.

Le soleil diffusait une lumière orangée, rasante. Heron sortait tout doucement de l’horizon, une oasis au milieu de nulle part.

 

1-photo 9_sur la route d'Heron_ Vincent HilaireCoucher de soleil sur la route d’Heron Island. © Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

Attentif à la progression de la goélette dans ces derniers miles, Simon pensait déjà à son mouillage pour permettre à nos biologistes-plongeurs d’être au plus près de Tara pendant leurs travaux sous-marins.

C’est alors que François, réfugié dans le wet lab ** pour piloter son drone à l’ombre, m’appelait : « Regarde Vincent, regarde ! ». Dans l’écran de retour soutenu par une sangle autour du cou de François, une baleine et son baleineau se prélassaient dans la passe entre Heron et le récif Wistari, fouettant de temps en temps l’eau calme de leurs nageoires caudales. Un réveil tout en douceur pour ce tandem sûrement récent. Heron est connue pour être une nurserie appréciée par ces mammifères marins qui viennent ici mettre bas.

 

6-photo 6_arrivee Heron_ baleines_Francois AuratUne baleine à bosses et son baleineau dans la passe entre Heron et le récif Wistari. © François Aurat / Fondation Tara Expéditions

 

Tara au mouillage, les voiles affalées, pas de répit sur le pont. Emmenés par le chef de plongée Jonathan Lancelot, nos biologistes-plongeurs, Christian Voolstra (KAUST), Claudia Pogoreutz (KAUST), Benjamin C. C. Hume (KAUST) et Ryan McMinds (Oregon State University) préparaient leurs équipements pour des premiers repérages autour du récif.

Cet après-midi, les quatre scientifiques sont à l’eau pour réaliser des échantillonnages de biodiversité à deux profondeurs différentes, les pêcheurs de poissons chassent les espèces caractéristiques.

De son côté, un peu plus loin autour du récif, Jonathan Lancelot réalise le carottage d’un porites. Ces coraux tout en épaisseur permettent, comme les arbres, de remonter le temps et donc de comprendre les évolutions climatiques sous la surface de l’eau, dans un écosystème donné.

 

13-photo 44_experiences corail centre de recherche_Vincent HilaireLes premiers échantillons de corail de cette deuxième année d’expédition. © Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

Heron Island est un spot de biodiversité exceptionnel avec 900 espèces de poissons et près de 72% des espèces de coraux présentes dans toute la Grande Barrière. Alors que le troisième épisode de blanchissement mondial vient de s’achever mettant à mal la moitié de la barrière australienne, Heron semble, selon les chercheurs du centre, résister à cette situation puisque le corail est ici, pour l’instant, en bonne santé.

 

Vincent Hilaire

 

*Centre de recherche sur le corail de l’université du Queensland

** Laboratoire humide

Cap sur la Grande Barrière de Corail

Ce jeudi matin à 10 heures locales, Tara a repris sa route cap au nord-est après avoir parcouru en sens inverse cette magnifique Baie de Sydney. Les conditions étaient encore optimales : soleil, ciel bleu, avec en plus, dès la sortie du goulet, un vent portant de sud établi à 25 nœuds. Il nous faudra environ quatre jours pour rallier un premier spot au sud de la Grande Barrière de Corail : la magnifique île de Heron Island. Un confetti vert sur un océan de nuances de bleus.

 

Après avoir quitté le quai de l’Australian Maritime Museum en marche arrière, Simon Rigal notre capitaine, a relancé les deux moteurs de Tara vers l’avant, vers de nouvelles aventures. Les sept nouveaux arrivants, principalement des scientifiques, ont pu goûter au privilège de traverser à bord de la goélette l’une des plus belles baies naturelles au monde. Pour certains, nous quittions un peu à regrets Sydney tant cette ville est paisible et agréable.

 

1-credit clementine moulinTara manœuvre pour sortir du Darling Harbour à Sydney après une escale d’une semaine. © Clémentine Moulin / Fondation Tara Expéditions

 

Mais ce qui nous attend devant l’étrave, en dehors de la carte postale, est l’un des clous de cette deuxième année de Tara Pacific : the Great Barrier Reef *. La plus grande structure corallienne de la planète construite par ce surprenant animal, le polype. Ce qu’il a fait là, lui qui a une taille variant d’un millimètre à peine à trente centimètres au maximum, est visible depuis l’espace. Le polype, un architecte-constructeur ? Un pléonasme !

 

À la faveur de ces vents portants, ce qui contrastait avec la précédente navigation face à la mer, les marins n’ont pas tardé à hisser les voiles de Tara et dérouler le foc yankee. Quelques heures après avoir quitté Sydney nous marchons à un peu plus de sept nœuds en moyenne, très confortablement.

 

Nous devrions être en vue de Heron Island lundi prochain, six cent miles nautiques soit environ 1000 km plus au nord. D’ici là, nous ferons du cabotage en arrondissant notre route vers la gauche, vers l’ouest, jusqu’à destination : Newcastle, Port Macquarie et la Gold Coast avant de laisser à bâbord l’île Frazer. Nous ne voyons déjà plus la côte, mais elle n’est pourtant pas bien loin comme en attestent les cartes marines.

 

10-photo 15_Fanche parle aux dauphins_Vincent Hilaire© Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

Tout à l’heure, après que les voiles furent réglées, un banc de quatre grands dauphins est venu nous saluer à l’étrave, nous offrant quelques sauts et pirouettes dont ils ont le secret.

Les premiers quarts ont commencé. Nous nous installons à nouveau, en douceur cette fois, dans ce rythme si particulier que nous impose la mer.

 

Vincent Hilaire

*La Grande Barrière de corail

Vidéo : Navigation de Whangarei à Sydney

Cette deuxième année de l’expédition Tara Pacific a débuté par une navigation de presque 2500 kilomètres entre la Nouvelle-Zélande et l’Australie. Dès les premiers miles nautiques, les Taranautes ont trouvé un vent et une mer de face et cela n’a plus changé jusqu’à Sydney.

La fin de l’hiver austral offre souvent des conditions de ce type, avec des dépressions d’ouest à répétition. Tara n’aura pas échappé à la règle.

Au terme d’une navigation éprouvante, il aura fallu un peu plus d’une semaine à la goélette pour rallier le calme de Darling Harbour et le quai de l’Australian Maritime Museum.

 

© Vincent Hilaire / Fondation Tara Expeditions

Charlène ou « L’école de la ténacité »

Quelques notes d’accordéon s’échappent de sa cabine à l’avant de Tara. Ce moment, comme beaucoup d’autres, Charlène Gicquel le savoure particulièrement. Cette capitaine de marine marchande bientôt âgée de 33 ans attendait avec appétit ces premiers miles à bord de la goélette. Depuis plus de treize ans pour être exact.

 

Charlène, c’est ton premier contrat à bord de Tara en tant que chef mécanicien. Tu seras en doublure de Daniel Cron jusqu’à Sydney et après ce sera le grand saut (sourires). Dans quel état d’esprit es-tu en ce moment ?

Il y a un peu d’anxiété puisque je ne connais pas encore le bateau en exploitation, en conduite, même si j’ai participé au chantier à Whangarei. Je suis contente d’embarquer avec Simon Rigal comme capitaine puisqu’il est aussi chef mécanicien sur les « Abeilles »*. Ça me permettra d’échanger avec lui au début en cas de panne et d’éviter de faire une connerie.

Je pensais plutôt être officier de pont mais finalement j’aimerais bien m’inscrire dans la durée en machine sur Tara. Cela demande tellement d’énergie et d’investissement au départ que c’est intéressant de persévérer dans cette fonction. Le challenge est donc en cours et je veux d’abord finir au mieux ce premier contrat.

Pour venir ici, au bout de toutes ces années d’attente et d’espoir, j’ai démissionné du voilier le Ponant où j’étais second capitaine.

Vous comprenez mieux comment ce bateau m’a tapé dans l’œil un jour à Marseille (rires) ! Depuis, c’était devenu une obsession d’avoir ma place à bord.

 

1-Photo-1_Auquartdenuit_Vincent-Hilaire-Fondation-Tara-ExpeditionsCharlène Gicquel, cheffe mécanicien, surveille Tara dans son quart de nuit. © Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

Rien ne te prédestinait particulièrement à ces métiers maritimes. Il n’y avait aucun atavisme familial. Ton poste aujourd’hui, tu as été le chercher patiemment de tes premiers stages de voile à la marine marchande, en passant par des expériences alternatives ?

Oui, c’est un long parcours. À douze ans, comme beaucoup d’ados, je commence mes premiers stages de voile en Bretagne, à Cancale. Mon père a grandi à Vannes, mais sa famille ne naviguait pas.

Et puis, l’été de mes quinze ans, je découvre le catamaran avec lequel je fais le plein de sensations. À l’issu de ce stage, le moniteur m’avait dit : « Si tu veux l’année prochaine, tu peux bosser avec moi comme aide monitrice. »

Tout cela a donc cheminé logiquement jusqu’à un monitorat de voile à dix-huit ans. J’ai alors participé à mes premières croisières et l’idée a germé progressivement que « faire sa vie avec un métier en lien avec la mer, ça pourrait être bien ! ».

Je pensais alors à la construction navale ou l’océanographie. Une copine m’a parlé de la marine marchande et là il y a eu un tilt ! J’ai présenté le concours en Terminale sans me faire trop d’illusions et ça a marché. Je suis partie pour intégrer l’Hydro à Marseille, en 2003.

Un an plus tard, Tara faisait escale à Marseille, dans le Vieux-Port. C’est la première fois que je la voyais. J’ai commencé à postuler une première fois, en espérant qu’un jour j’en serai.

 

photo 5_Charlene Gicquel-resize© Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

Pendant tes années de marine marchande, tu découvres les porte-conteneurs, les pétroliers mais tu continues à postuler pour rejoindre la goélette notamment pour la dérive arctique ?

Oui, Tara c’est clairement une fixette (rires) ! J’apprenais sur les navires de commerce, mais je cherchais autre chose. Un jour Simon Rigal, que je connaissais déjà m’a parlé des bateaux du Père Jaouen, le Bel Espoir et le Rara Avis. Ces embarquements ont changé ma vie et là je me suis dit : « C’est comme ça que j’ai envie de vivre mon métier ». Ces nouvelles navigations m’ont ouvert des horizons hallucinants.

Les équipiers à bord de ces bateaux avaient des bagages très différents, on partait tous de zéro quel que soit notre parcours avant. Cela permettait à tout le monde de s’enrichir, de partager les connaissances, de progresser, c’était très stimulant.

Après cette année 2006-2007 génial, j’ai commencé à avoir des propositions pour des navigations en milieu polaire, en Norvège et au Spitzberg. C’est comme ça que j’ai postulé et me suis envolée ensuite pour un hivernage sur la base Dumont d’Urville en Antarctique en 2009 comme second mécanicien, volontaire civile à l’aide technique.

 

Là, tu fais quand même des infidélités à Tara !

Oui et j’ai continué à mon retour de l’Antarctique puisque je suis partie un peu plus tard en 2010-2011 sur le Belem pour deux saisons complètes, tout en finalisant ensuite ma cinquième année de marine marchande. En 2012, j’ai postulé alors pour l’expédition Tara Oceans, mais il n’y avait pas encore de place pour moi. Mais, j’ai compris cette fois qu’avec mes diplômes et mon expérience, ça devenait désormais possible.

J’ai embarqué ensuite une première fois sur le Ponant avant d’enchainer une année complète sur l’Hermione.

Et là il y a quelques mois au printemps 2017, Simon, encore lui, m’a rappelé pendant mes congés alors que j’étais de retour sur le Ponant pour me dire que Tara Expéditions recherchait un mécano, et me voilà, treize ans plus tard !

 

Propos recueillis par Vincent Hilaire

 

* Les Abeilles sont des navires de remorquage et de sauvetage

Tara amarrée à Sydney

Après huit jours d’une navigation intense, nous avons atterri aujourd’hui à Sydney à 9h locales. Jusqu’au bout, il aura fallu toute l’expérience du Capitaine Simon Rigal et de l’équipage pour savoir négocier correctement ces vents d’ouest oscillants de 15 à 50 nœuds, mais bien établis. Fourbus, les dix du bord savourent de toucher terre après ce bord de près de 1215 miles nautiques soit près de 2300 km. Une semaine d’escale se profile avec des rencontres avec la presse locale, des conférences scientifiques et des visites publiques.

 

DCIM100GOPROG0052920.Tara par 40 nœuds de vent. © François Aurat / Fondation Tara Expéditions

 

Vers six heures ce matin, avant le lever du soleil, les premières tours sont sorties timidement de l’horizon. Sydney se réveillait en douceur devant nos yeux, face à une mer apaisée, enfin. Lancée à plus de dix nœuds avec les deux moteurs, grand-voile et misaine arrisées, Tara se lançait dans le sprint final.

Après avoir joué au sous-marin et à saute-mouton une bonne partie du voyage depuis Whangarei (Nouvelle-Zélande) cette arrivée bien méritée était à la hauteur de l’énergie mise par chacun, suivant ses possibilités, pour faire le job.

« Nous avons un peu tout connu dans cette navigation musclée » résumait Simon. « Il est vrai qu’en cette saison, les dépressions s’enchainent entre la côte est de l’Australie et la Nouvelle-Zélande, c’est comme en Atlantique Nord ».

En arrivant en début de matinée ce 17 août, nous en évitons d’ailleurs encore une autre très formée avec en moyenne des prévisions de vent d’ouest à 40 nœuds. Ouf !

 

10-photo 6_envoi des couleurs localesNicolas de la Brosse, second, hisse les couleurs locales. © Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

Après cet épisode maritime, l’entrée de la baie de Sydney était donc un moment très attendu. Une arrivée par la mer dans l’une des plus belles baies du monde est toujours un cadeau. Avec François Aurat, nous jouions au jeu des souvenirs : « Tu te rappelles notre arrivée à Rio pendant Tara Oceans ? (sourires) et celle de New-York ? Ah oui, mais là on n’était pas ensemble ».

Après une dernière pointe laissée par tribord surmontée encore par un très joli phare blanc, le célèbre Opéra de Sydney s’est offert à nous dans un ciel azur baigné de soleil. Depuis le tender, le pneumatique sur lequel nous sommes avec Dominique Limbour, notre cuisinière et François, je shoote la traditionnelle photo d’arrivée avec une partie de l’équipage à l’avant. Ça me rappelle celle de New-York avec la statue de la liberté derrière Tara et Daniel Cron qui levait le bras comme la célèbre sculpture du français Auguste Bartholdi.

 

15-photo 27_Tara devantopera SydneyPassage de Tara devant le célèbre opéra de Sydney. © Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

Une fois passés sous le Harbour Bridge, sorte de Brooklyn Bridge local avec deux drapeaux australiens au sommet, nous avons bifurqué à main gauche pour rejoindre le quai de l’Australian National Maritime Museum, à Darling Harbour. Clémentine Moulin, responsable de la logistique de Tara Expéditions, nous y attendait pour attraper les amarres et seconder Dominique.

Depuis, les formalités de douane ont été réalisées et les marins s’emploient à dessaler le pont, l’accastillage et les voiles. C’est un Tara en croute de sel qui nous a amené ici !

Dès demain, la presse est conviée à une conférence de présentation de Tara Pacific, en présence de Serge Planes, le directeur scientifique de l’expédition.

Et comme à chaque escale, des visites publiques puis scolaires sont aussi programmées samedi, dimanche et lundi.

Le 24 août prochain, nous quitterons Sydney pour mettre le cap sur Heron Island au sud de la grande barrière de corail. Puis, nous naviguerons vers l’est pour rallier les Iles Chesterfield et la Nouvelle-Calédonie.

Nous serons désormais quinze à bord avec une équipe scientifique à nouveau au grand complet.

 

Vincent Hilaire

Nouveau départ pour Tara : direction Sydney pour le début de la seconde année de Tara Pacific

Arrivée en Nouvelle-Zélande le 18 juin dernier, Tara vient d’appareiller ce mercredi pour sa deuxième année de l’expédition Tara Pacific, consacrée au corail. Le chantier d’entretien annuel est donc achevé, et avec lui s’ouvre un nouveau chapitre de cette odyssée maritime. D’ici fin octobre, la goélette et ses scientifiques auront déjà réalisé des centaines de nouveaux échantillons de coraux dans les deux plus grandes structures construites par cet animal sur la planète, en Australie et en Nouvelle-Calédonie.

 

DCIM100MEDIADJI_0001.JPG© François Aurat / Fondation Tara Expéditions

 

Après des pluies torrentielles depuis presque une journée, deux heures avant notre départ, le soleil a lentement repris du terrain dans le ciel pour nous offrir une fin d’après-midi exceptionnelle. Les paysages qui entourent Whangarei et sa rivière ressemblent en France à ceux de la Suisse normande ou du Limousin.

Avant la fin de la traditionnelle séance de clearance*, Simon Rigal, notre capitaine, ne boudait pas son plaisir lorsqu’il demanda à Charlène Gicquel, chef mécanicien en doublure jusqu’à Sydney, de mettre en route les deux moteurs. Voyant que tout était en bonne voie avec le douanier kiwi, Simon avait hâte de quitter Whangarei et réaliser la manœuvre de départ en profitant de cette belle embellie, au sec.

Samuel Audrain, capitaine sortant et Marion Lauters, cuisinière sortante ont joué les lamaneurs sur le quai et largué progressivement les amarres reprises sur le pont. Lentement, après une légère marche avant sur la dernière garde pour décoller de la terre ferme, Simon a embrayé en marche arrière jusqu’au bout du dock.

Saluée une dernière fois par Marion et Samuel, Tara a alors mis cap à l’est et un sillage s’est formé derrière la coque grise. Devant l’étrave, il y avait alors une quinzaine de kilomètres à parcourir de nuit désormais, pour quitter cette belle ria sinueuse et rejoindre la mer.

 

photo 14_Nicolas de la Brosse prepare les voiles_Vincent Hilaire - Fondation Tara Expeditions

© Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

Moins de deux heures plus tard, les premiers signes de roulis indiquaient que nous avions quitté ce lit calme et abrité pour retrouver l’élément. Comme un dromadaire avance sur une mer de sable, face aux dunes, la goélette se lançait comme à son habitude dans un lancinant mouvement vers l’avant dont elle a le secret.

Nous naviguerons ainsi au moteur pendant presque une journée avant de rencontrer des conditions beaucoup plus musclées. Les fichiers météo annoncent des vents d’ouest à 30 nœuds ** pour les quelques jours à venir.

Cela veut dire que nous entamerons notre navigation vers Sydney face au vent et que les heures qui viennent risque d’être un peu pénible pour les dix qui sont à bord et n’auront pas d’autres choix que de s’amariner à la hâte. Pour stabiliser la goélette et réduire sa danse, les marins viennent de hisser la grand-voile et la misaine.

Nous sommes attendus à Sydney le 18 août, 1215 miles nautiques*** plus loin, accompagnés dans cette première nuit en mer par une quasi pleine-lune.

C’est la deuxième fois que la goélette se présentera à Darling Harbour. En mars 1990, Jean-Louis Étienne achevait sa Transantarctica avec six autres explorateurs, dans cette ville australienne.

 

Vincent Hilaire

 

* dédouanement

** 55 kilomètres/heure

*** 2250 kilomètres

10 ans de passion, et pas un pop up !

Après plus de deux jours de voyage toujours vers l’ouest, je suis arrivé dimanche 6 août à Auckland (Nouvelle-Zélande). Les deux heures de route pour Whangarei engloutis, comme à chaque fois dans tous les ports du monde où je l’ai retrouvée, Tara s’est manifestée en me montrant amicalement le haut de ses deux mâts orangés. Après une première bonne nuit, ma cinquième mission à bord commence. Je retrouve plein d’anciens frangins et frangines d’aventures comme on dit dans le milieu : Nicolas de la Brosse, second capitaine, François Aurat, officier de pont, Samuel Audrain, capitaine sortant, Marion Lauters, cuisinière sortante, Daniel Cron, chef mécanicien. Ma famille à la mer se reconstitue donc à nouveau pour trois mois et demi jusqu’en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Nous allons écrire ensemble une nouvelle page de ces dix ans d’expéditions et de passion que j’ai eu la chance de vivre, de l’Arctique à l’Antarctique.

 

retrouvailles - Charlene Gicquel - Fondation Tara Expeditions
Les retrouvailles avec l’équipage à Whangarei © Charlène Gicquel – Fondation Tara Expéditions

 

Tout avait bien commencé au départ de chez moi. Le chauffeur de taxi était à l’heure et nous n’avons pas tardé à rejoindre le terminal 2A de l’aéroport Roissy Charles de Gaulle. « La Nouvelle-Zélande, c’est pas la porte à côté ça ! » avait-il commenté avant que nous passions en revue quelques sujets de l’actualité française.

À huit heures et demie du matin, il y avait déjà une belle file d’attente pour l’enregistrement dans l’aérogare. Au bout d’une demi-heure, j’accédais à un comptoir. Routine classique de présentation des papiers pour ces trois vols qui allaient me conduire dans l’hémisphère sud, à l’autre bout du monde. Mon bagage allait être enregistré quand un pop-up* apparu sur l’écran devant l’hôtesse d’Air Tahiti Nui. « Je ne peux pas finir de vous enregistrer, vous n’avez pas de billet retour, l’ordinateur bloque ».

J’expliquai alors que c’était normal puisque que je rejoignais un bateau et qu’ensuite, après ma navigation, je débarquerais ailleurs. Malgré cette explication, le pop-up avait vraiment pris le dessus. Je dus donc interrompre la fin des formalités alors que mes cartes d’embarquement étaient dûment éditées. Il me fallait désormais plaider ma cause auprès d’un superviseur. Le dossier de présentation de l’expédition Tara Pacific, la lettre de mission, je dus tout produire à un premier superviseur. Mais le pop-up résistait encore, imposant toute son hégémonie.

Trois quarts d’heure après mon arrivée, je me retrouvais maintenant dans la même aérogare devant le superviseur principal. Un nouvel oral de passage où il fallait être obligatoirement bon : dossier de présentation, explication de la mission, de l’inutilité d’un billet retour etc. « On ne peut pas vous laisser partir sans billet retour, Monsieur. Je dois appeler l’immigration en Nouvelle-Zélande pour les prévenir et c’est eux qui déciderons… ». Il leur faudra une adresse sur place. Malgré l’expérience de ce type de situations, à deux heures du décollage, mon départ n’était donc plus sûr.

L’adresse récupérée, le “super-superviseur” revenait un quart d’heure plus tard en ligne avec Auckland. Dans la langue de Shakespeare, je dus expliquer à nouveau les raisons de ce non-retour. Heureusement, mon interlocutrice était de bonne volonté et à l’écoute. Après avoir détaillé un peu plus notre mission, l’avoir rassuré sur les papiers en ma possession pour la clearance** à mon arrivée en Nouvelle –Zélande, je lui expliquais que Tara était en fait l’ancien Seamaster de Peter Blake. D’un coup, je venais de neutraliser le pop-up : l’aura de Sir Peter Blake en était venue à bout. J’enregistrai donc mon bagage en soute, avant de passer le contrôle et d’embarquer dans la foulée. Paris-Los Angeles fut accompli en onze heures de vol, avant un premier transit de dix heures sur place. Mais aux Etats-Unis, j’allais découvrir que le pop-up avait un cousin !

Une heure avant de monter dans mon deuxième avion pour un Los Angeles-Papeete, une voix masculine me conviait à me présenter à un comptoir dans les haut-parleurs du terminal. « Hello Sir, why don’t you have a ticket back ? »***. Mais le pop-up ne me faisait plus peur. Mes arguments étaient bien rangés en ordre de bataille : « Monsieur, j’ai eu la même question à Paris. Mais malgré ce point la police des frontières de Nouvelle-Zélande m’a donné son accord pour une entrée sur ce territoire, sinon je n’aurai pas pu prendre l’avion en France. Et puis, je dispose déjà des papiers de clearance pour l’Australie, notre prochaine escale ». « Ok, i’ll check with my boss, Sir »****

Le cousin américain et ses complices ne sont plus jamais revenus à la charge.

Vincent Hilaire

*Pop up : fenêtre contextuelle
** Clearance : dédouanement
*** « Bonjour Monsieur, pourquoi vous n’avez pas de billet retour ? »
**** « Ok, je vais vérifier avec mon supérieur, Monsieur »

“A bord et en chantier, le garagiste c’est moi !” – Daniel Cron, chef mécanicien

Interview de  Daniel CRON à Whangarei, Nouvelle-Zélande où Tara s’est arrêtée le temps d’un chantier. Moteurs, électricité, peinture, la baleine d’aluminium se refait une santé à mi-parcours, dans l’hémisphère sud, par un temps hivernal.

Daniel, Tara est restée en chantier plusieurs mois à Lorient avant le départ de l’expédition. Pourquoi faut-il renvoyer Tara en chantier un an après le départ ?

Un bateau, c’est un peu comme une voiture, il faut l’entretenir et pour ce faire l’emmener chez un garagiste. Le garagiste ici, c’est moi : c’est le « chef mécanicien », qui doit veiller au bon fonctionnement des moteurs pour la propulsion, des groupes électrogènes pour l’électricité, du dessalinisateur pour l’eau potable et tout plein d’autres petites choses… Un « chantier » c’est un peu l’équivalent du « contrôle technique » du véhicule, à la différence près que Tara est bien plus qu’une voiture, et qu’à la partie « mécanique », il faut ajouter toute la dimension « voile » ! En expédition, on essaye toujours de faire un minimum d’un mois de chantier chaque année, mais pour préparer une nouvelle expédition certains chantiers peuvent durer de 4 à 6 mois d’affilé ! Enfin, la « baleine » – c’est le petit nom de Tara – a 28 ans à présent, ce qui est âgé pour un bateau, et nécessite de ce fait d’être traitée avec d’autant plus de soin année après année…

 

Tara_au_chantier2-credit_Noelie_Pansiot-Fondation Tara Expeditions.jpgLa remise en état pour la seconde année de l’expédition Tara Pacific se poursuit hors de l’eau. © Fondation Tara Expéditions

Qui travaille sur le chantier ? Est-on marin et mécanicien en même temps ?

« Être en chantier » pour un marin, c’est littéralement changer de mode de vie ! On met entre parenthèses l’expédition le temps des travaux, tous les scientifiques rejoignent leurs labos, on sort le bateau de l’eau, c’est toujours impressionnant! Et là commence un ballet de va-et-vient entre magasins et gens d’ateliers qui viennent nous épauler pour les travaux… Plus de « quart de nuit », ni de prélèvements scientifiques, on vit le temps du chantier comme vous, les « terriens », mais toujours à bord …Chose rare pour nous, nous prenons d’autant plus plaisir à réussir à communiquer facilement avec nos proches, à se faire un restaurant, à aller à la piscine, voire parfois même partir en vadrouille découvrir le pays… Ça fait aussi du bien de sortir un peu du bateau. On reste généralement une petite équipe de 6-7 marins où chacun met la main à la pâte et devient quelque part un peu « mécano ». Les journées sont denses, on ne compte pas les heures, un chantier c’est toujours intense !

 

DCIM100MEDIADJI_0087.JPGSortie de l’eau de Tara pour des réparations à sec. © Nicolas de la Brosse / Fondation Tara Expéditions

Quels sont les travaux effectués ?

Les travaux en chantier sont effectués généralement soit parce qu’on a manqué de temps avant pour le faire – difficile entre « science » et navigation – soit parce qu’il est impossible d’arrêter l’équipement pour le réparer en navigation, ou tout simplement parce qu’ils nécessitent des outils très spécifiques que nous n’avons pas à bord. À chaque chantier son lot de « petits travaux » récurrents, quasi obligatoires chaque année : nettoyage de coque, vérification des vannes d’eau de mer (pour éviter de couler bêtement), peinture, soudure, nettoyage, et chose importante bien sûr, tout ce qui touche à la sécurité ! Tout est à vérifier : du matériel médical (en cas d’accident), au matériel de pompier (en cas d’incendie), en passant par les divers moyens de détresse (en cas d’abandon du navire…). En plus de tout cela, s’ajoutent de « gros travaux » prévus spécifiquement pour ce chantier-ci, en Nouvelle-Zélande, comme par exemple la pose de « silencieux » sur les échappements des moteurs pour réduire le bruit, l’installation de nouvelles hélices pour aller plus vite et consommer moins de carburant, la pose d’un nouveau dessalinisateur pour produire l’eau potable, et j’en passe… On essaye en permanence d’améliorer le quotidien du bateau et de le rénover quand le besoin s’en fait sentir !

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Daniel Cron, chef mécanicien, vérifie l’état des deux moteurs. © Fondation Tara Expéditions

Comment vont les moteurs de Tara ?

Tara a beau être un voilier, nous avons pour autant à bord 2 moteurs qui nous permettent d’avancer lors des manœuvres de port ou lorsqu’il n’y a pas assez de vent. Chacun d’entre eux entraîne une hélice ! Le mécanicien ayant conscience de l’importance à leur accorder pour leur bon fonctionnement, il passe son temps à les bichonner ! Avec le temps, c’est comme si une vraie relation s’était installée entre nous trois (rires). J’ai comme un rapport particulier avec ces « machineries, au point même de les personnifier ! Aujourd’hui tout le monde à bord connaît mieux ces « dames » sous leurs noms respectifs de « Brigitte » et « Thérèse » qui se trouvent respectivement à « Bâbord » et à « Tribord »… Allez savoir si elles n’ont pas, elles-mêmes des sentiments inavoués … (rires).

Tara en chantier en Nouvelle Zélande

Depuis le 18 juin dernier, après une première année d’expédition consacrée au corail, Tara a touché terre à Whangarei, dans le nord de la Nouvelle-Zélande.

Emmenés par Samuel Audrain capitaine depuis Kobe, six marins participent au chantier d’entretien à mi-parcours. Il s’agit d’un suivi classique avec carénage, auquel s’ajoute la vérification de points plus névralgiques, comme les moteurs.

Mais à la fin de cette semaine, les marins vont interrompre pendant une semaine ce travail pour rejoindre Auckland. Invitée par le Sir Peter Blake Trust, Tara et son équipage participeront à de multiples festivités.

 

9_Arrivee_NZ_iminente_credit_Noelie_Pansiot-2230082Après 8 jours de navigation Tara arrive en Nouvelle-Zélande avec les premiers rayons du soleil. © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

À peine arrivé des Fidji, l’équipage s’est mis à la tâche. Pour Samuel, il était important de rallier la Nouvelle-Zélande à cette date et en cette saison, pour deux raisons : « Déjà, il ne fallait pas trop trainer dans l’hémisphère nord avec la saison des cyclones qui arrive et rester dans le timing pour la suite de l’expé. De plus, à Whangarei, nous disposons d’un plateau technique idéal pour ce chantier. Les prestataires sont efficaces, compétents et disponibles pour nous permettre de faire ce que nous avons prévu d’ici le prochain départ, le 9 août. »

VH : Oui, comme toujours à bord de Tara le temps est compté, comment vous êtes vous organisés avec les prestataires locaux justement ?

SA : « Depuis quelques semaines, nous avons établi deux listes pour ce chantier. La première, c’est celle que nous avons commencé à confier à ces prestataires. Nous savons que nous pouvons leur déléguer ces tâches, parmi lesquelles déjà de nombreuses soudures.

Ensuite il y a la liste pour nous avec, sans être exhaustif, la révision et la pose de silencieux sur les deux nouveaux moteurs Brigitte 2 et Thérèse 2 qui fêtent leur première année de fonctionnement. Nous voulons encore réduire le niveau sonore de l’ensemble.

Dans les micro-chantiers importants déjà réalisés cette semaine, nous avons peint aussi entièrement la caisse à eau douce.

En revenant d’Auckland, aux alentours du 19 juillet, c’est la seconde partie du chantier qui commencera. Nous allons sortir Tara de l’eau pour le carénage et en profiter aussi pour déposer les lignes d’arbre des deux moteurs.

Le système qui est censé les refroidir, les réfrigérer, ne nous donnent pas satisfaction. La température augmente encore trop et nous devons trouver une solution. Installer une nouvelle chambre de réfrigération plus performante est la bonne piste. Nous en profiterons aussi pour installer les deux nouvelles hélices.

Nous resterons à sec une dizaine de jours à priori, après quoi nous achèverons les derniers points du chantier à quai ».

 

Samuel Audrain (capitaine) vérifie le câblage de la timonerie depuis le carréSamuel Audrain (capitaine) vérifie le câblage de la timonerie depuis le carré. © Maeva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

VH : Cela fait donc plus de dix jours que vous avez commencé à ausculter Tara, comment trouvez vous la goélette après cette première année d’expédition dans des latitudes chaudes ?

SA : « Je trouve que plus le temps passe et mieux Tara se porte ! La prochaine fois que nous rentrerons à Lorient, il ne sera pas très difficile d’être à nouveau très rapidement opérationnel.

Ce chantier d’entretien annuel sera aussi l’occasion de plusieurs visites et certifications. Comme nous sommes marine marchande, nous aurons la visite annuelle du Bureau Veritas, notre organisme de certification qui nous donne le droit de naviguer.

Il y aura également une visite de contrôle officielle du système d’incendie et une visite sanitaire obligatoire qui a lieu tous les six mois. »

 

19_Arrivee_a_terre_credit_Noelie_Pansiot-2230178La goélette sera en chantier pendant quelques jours avant son escale à Auckland.. © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

VH : Tara, ex-Seamaster, revient aujourd’hui pour la première fois dans la patrie de son précédent propriétaire, feu Sir Peter Blake. Avant les grandes festivités d’Auckland qui vont durer une semaine, avec beaucoup de visites à bord, comment les locaux vous ont accueuilli dans cette localité calme de Whangarei ?

SA : « Dès que nous nous sommes engagés dans le chenal nous conduisant à notre poste d’amarrage à Whangarei, nous avons aperçu des gens qui photographiaient Tara depuis les collines environnantes. Certains nous ont dit après qu’ils avaient reconnu le bateau et qu’ils étaient très surpris de le revoir ici. Depuis des photos ont été publiées dans la presse locale, en marge d’une couverture importante de la presse nationale.

Lorsque nous avons commencé le chantier avec les prestataires locaux, ils nous ont dit : Bienvenus à la maison ! ».

Nul doute que quand Tara appontera à Auckland samedi 1er juillet prochain à 13 h locales, un grand frisson parcourra l’équipage à bord.

L’hommage devrait être immense, le souvenir du marin à la généreuse moustache blonde y est encore très présent.

D’autant que la Nouvelle-Zélande vient de remporter aux Bermudes la 35ème Coupe de l’America. La dernière fois que ce trophée avait été ramené par les kiwis dans leur île, c’était avec Peter Blake.

 

Vincent Hilaire

Portrait de Second – Nicolas Bin

La liste des responsabilités qui incombent au rôle du Second est longue, très longue. S’il fallait n’en citer qu’une, la plus importante, serait sans aucun doute la sécurité. A 36 ans, Nicolas Bin appréhende cette tâche avec sérieux, rigueur, sens des responsabilités et une très bonne connaissance du bateau… voilà tout ce que le N°2 de Tara doit posséder pour ce job. Avant qu’il ne quitte le bord, et après 5 mois de mission, voilà un portrait haut en couleur du Second de Tara.

« Dis, tu pourras parler de mon short et de mes bottes dans ce portrait ? » Malgré ses responsabilités, le Second ne manque pas d’humour. Cheveu tout juste grisonnant, plutôt jovial, il apprécie les jeux de mots. Formé à l’école de voile des Glénans, Nicolas n’a pas tout de suite songé au métier de marin. Après le bac, il hésite entre poursuivre le conservatoire de musique et débuter la fac de sport. Mais le mélomane, ceinture noir de judo, choisira une troisième voie : celle de la mer.

Lorsqu’on lui demande ce qu’il aime dans la voile, Nicolas répond : « C’est l’un des derniers espaces de liberté ; ce qui me plait ce sont les voyages et les rencontres… D’un point de vue technique, j’aime les belles manœuvres, les bons réglages… Lorsque j’avance à la voile, j’imagine toujours le bateau vu de l’extérieur, j’essaie de visualiser son esthétique. » Malgré ses origines alsaciennes, le trentenaire a commencé à naviguer à l’âge de 10 ans, avec son père, du côté de Plobsheim. « Lorsque j’étais enfant, le moment de la dernière baignade des vacances était un moment spécial, c’était une séparation avec la mer et je lui faisais mes « au revoir » … »

Après 1 an et demi comme bénévole aux Glénans, le jeune homme passe un Brevet d’Etat de voile à Quiberon, puis un Brevet de Patron de Plaisance à la voile à Cherbourg. De 2005 à 2007, il travaille entre la France et les Antilles, en tant que Chef de base itinérant à l’UCPA, où il forme les moniteurs. S’ensuivent pas mal de convoyages entre l’Egypte et Marseille, mais aussi des transatlantiques… Toutefois, parmi tous ces bateaux, un seul a vraiment retenu son attention : « Etoile filante, un ancien catamaran de course de 60 pieds. Je l’aimais beaucoup parce qu’il était physique, qu’il avait une allure très profilée. Et puis, c’était mon premier grand bateau. » Le Strasbourgeois alterne ensuite des saisons en Corse et à Ushuaia, part se réchauffer du côté de la Polynésie Française, sur un bateau de charter plongée.

A bord de Tara, le Second est au cœur des échanges humains. A chaque rotation d’équipe scientifique, il se charge d’accueillir les nouveaux arrivants. Port des VFI*, fonctionnement du bateau, planning des quarts de nuit… Son briefing sécurité et vie à bord est bien rodé et aucun détail n’est oublié. Il réunit les nouveaux embarqués autour de la grande table du carré pour leur exposer les us et coutumes de la vie en collectivité et la joie des tâches ménagères partagée. Il ne manque jamais de ponctuer sa présentation ainsi : « Interdiction de se blesser à bord. Chacun doit veiller à sa sécurité et à celle des autres. Et puis je dis souvent : quand y a un doute, y a pas de doute. Si vous sentez une odeur suspecte, entendez un bruit suspect, prévenez un marin… »

 

First Mate Nico Bin getting his first look at Japan_photo credit Sarah Fretwell_0Q8A3656© Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Pour Loïc Caudan, l’un des deux Chefs mécaniciens, c’est « agréable et facile de travailler avec Nico. Je pense qu’on a un peu la même façon d’appréhender le boulot à bord. Il est toujours motivé pour filer un coup de main, quelle que soit la tâche à accomplir, même la plus ingrate. Et puis, le rôle du Second est très important pour la gestion humaine : c’est lui qui fait le lien entre l’équipage et le capitaine ou les scientifiques et l’équipage. Et Nicolas est très bon dans ce rôle, il met tout le monde à l’aise. Ah ça ! pour faire le joli cœur… ».

Charmeur, voire même crooner. Il ne résiste jamais devant un piano. « Je pense qu’il aurait pu vivre à une autre époque », explique Daniel Cron, l’autre Chef mécanicien. « Il a un petit côté jazzy retro, je l’aurais bien vu jouer dans les bars enfumés de la Nouvelle Orléans, avec les grands de l’époque : Amstrong, Parker… ».

Lorsqu’on évoque le nom de Nicolas auprès de Samuel Audrain, le Capitaine, il ne tarit pas d’éloge à son égard : « C’est un Second idéal ! C’est un mec qui sait naviguer, qui possède de l’expérience à la voile, ce qui est important à bord de Tara. Il aime les choses bien faites. Nico c’est aussi un mec sensible avec qui on peut parler. Et puis c’est vraiment agréable de pouvoir partager autre chose que le boulot. Nous nous retrouvons souvent pour jouer de la musique. »

 

P2170647© Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Après une journée de travail, les deux hommes se donnent rendez-vous pour « débrayer », Samuel à l’accordéon et Nicolas au piano. PC Com, timonerie ou atelier se transforment alors en salle de répétition. Le duo joue et rejoue les mêmes mélodies à l’infini : Libertango ; Tango pour Claude ou encore Besame Mucho… Quelques fois, à la demande des Taranautes, les musiciens s’installent dans le carré. Les équipiers se mettent alors à chanter ou à danser, plus ou moins bien, mais toujours dans une bonne humeur générale. Sourires vissés aux lèvres, Sam et Nico s’en donnent alors à cœur joie jusqu’à satiété.

 

Noëlie Pansiot

“Bula Fiji”

Après 31 jours de navigation à travers l’océan Pacifique, les marins ont finalement frappé les amarres. Le 1er juin, à 14h heure locale, Tara entrait dans le port de Lautoka, une ville située à l’ouest de Viti Levu, dans l’archipel des îles Fidji. Mais cette escale aura été de courte durée. Le programme des premières 24h des Tauranautes a été très dense : avitailler, remplir les formalités, préparer le bateau pour la nouvelle mission scientifique…

 

Si certains Taranautes seraient volontiers restés encore quelques jours en mer d’autres, en revanche, étaient impatients de pouvoir fouler la terre, d’entendre le chant des oiseaux ou de revoir quelques brins d’herbe… Pour Samuel Audrain, Capitaine de Tara et marin dans l’âme : « Lorsqu’on est à bord aussi longtemps, on pénètre dans un autre espace-temps. Finalement, le temps passé en mer ne compte plus, une semaine ou deux de plus, ça ne change rien. »

 

Image ElyxElyx, ambassadeur digital des Nations Unies, qui a illustré les 17 Objectifs de Développement Durable, à bord de Tara pour participer à la Journée Mondiale de l’Océan depuis Fidji © Elyx by Yak

 

Depuis un mois, l’horizon et la mer étaient devenus notre quotidien. C’est le 1er juin, vers 6h du matin que la terre est apparue pour le rompre. Les premiers îlots se sont dressés à bâbord, alors que le pont fourmillait déjà de scientifiques prêts à déployer un filet à plancton et à filtrer des litres d’eau. Mais à une heure si matinale, personne ne réalisait encore que cette grande aventure hauturière touchait à sa fin. Vers 10h, Tara embouquait* la passe de Navula pour se diriger vers un mouillage de quarantaine, avant d’obtenir le feu vert des autorités sanitaires de Lautoka. Un peu plus loin, un petit groupe de dauphins escortait la goélette…

 

13_Lamaneurs_credit_Noelie_Pansiot-2220429Lamaneurs du port de Lautoka, sur l’île de Viti Levu © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

A 14h, le lamaneur frappait les amarres à quai. Aussitôt, des dockers nous lançaient les premiers mots de bienvenue : « Bula ! » En Fidjien, cela signifie « bienvenue ; bonjour ; au revoir… » Un mot qui depuis, résonne auprès de chaque nouvelle personne croisée. Ici, dans la seconde ville la plus importante des Fidji, les gens se saluent dans la rue.

 

Demain, les Taranautes reprendront la mer pour parcourir 25 miles de plus en direction du premier site de prélèvement, vers Kuta Island. Les scientifiques présents à bord suivront le protocole d’échantillonnage et marqueront ainsi le coup d’envoi de cette seconde année d’expédition. Pendant 5 jours, l’équipe va étudier 3 sites différents, puis Tara longera la côte sud de Viti Levu pour rejoindre sa capitale, Suva. Les Taranautes pourront ainsi suivre de près la conférence mondiale sur les océans qui se déroulera à New York. Ils participeront à des échanges en direct avec l’ONU pour apporter leur précieux témoignage.

 

10_Tara_baie_Kuata_credit_Noelie_Pansiot-0058Tara devant la petite île de Kuata, aux Fidji © Samuel Audrain / Fondation Tara Expéditions

 

*Bula Fiji : bienvenue aux Fidji.

*Embouquer : s’engager dans une passe.

Noëlie Pansiot

Portrait de marin : Loïc Caudan

Loïc Caudan est un peu l’homme de l’ombre à bord de Tara, il se terre dans l’antre de la baleine et veille discrètement sur ses organes vitaux. Qu’il officie en salle des machines, dans l’atelier, en cale avant ou sous les trappes de la coursive, il procède toujours avec soin, loin de l’agitation du pont, ce qui lui convient parfaitement. Lors de ses longs mois d’embarquement, il bichonne, répare, créé, entretient… Mais qui est donc ce Taranaute ? Portrait d’un « Chef Mécano » qui ne colle guère aux stéréotypes.

 

Pour Nicolas Bin, Second, Loïc est « un mec avec qui j’aime travailler et naviguer ! C’est quelqu’un qui va au bout des choses, qui ne fait pas les choses à moitié. » A bord, tout le monde s’accorde à dire de que le jeune homme est consciencieux et fiable. Mais pas seulement…

 

2-Loic_Caudan_credit_NPansiot-2170205Loïc Caudan, Chef mécanicien, à l’arrivée dans le port de Yokohama. © Noélie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

32 ans, marié, un enfant. Loïc a grandi dans le Val-d’Oise jusqu’à ses 20 ans. Il s’inscrit en Fac de géographie et décroche une licence qui lui permet d’appréhender diverses matières : « Histoire, sociologie, climatologie, géologie… ». En parallèle, il passe un monitorat « dériveur et voile habitable ». Suit une année de bénévolat à l’école de voile française. Les Glénans et un brevet d’Etat d’éducateur sportif à l’École Nationale de Voile de Quiberon. Loïc a trouvé sa voie ! « Au moins pour un temps… ». Il s’engage alors pendant trois saisons aux Glénans. Là, il n’hésite pas à se jeter par-dessus bord pour mettre ses élèves moniteurs à l’épreuve, lors d’exercices de sauvetage. « La session la plus laborieuse, 45 min dans une eau à 15°C. C’est long, même en combinaison ! », se souvient le chef mécanicien.

 

En 2010, le marin s’engage avec l’association du père Jaouen afin de se perfectionner dans l’entretien et la réparation des navires : « On m’a confié des responsabilités alors que je débutais. J’ai participé à la fabrication d’un palier de safran en bronze pour un bateau de 36m. Une expérience rare ! » C’est là qu’il acquiert les bases de ce qui deviendra son cœur de métier ici, à bord de Tara. Puis il se lance dans un grand projet personnel : achat et remise en état d’un voilier en acier et navigation le long des côtes d’Afrique, du Brésil et d’Uruguay.

 

A son retour de voyage, en 2012, il passe le brevet de mécanicien 750Kw et part se faire la main comme mécanicien bénévole sur l’expédition Under The Pole, au Groenland. « J’ai suivi le projet, du chantier à la fin du convoyage. Et c’est lors de cette première expérience polaire que j’ai géré mes premiers gros pépins sur des moteurs. De l’eau de mer s’était infiltrée dans les culasses. » Loïc se frotte par la suite à un autre milieu : celui de la pêche. Il embarque comme second mécanicien sur un chalutier de 35 mètres durant huit mois.

 

IMG_7934© Fondation Tara Expéditions

 

Le marin nourrit l’envie de travailler à bord de Tara depuis longtemps : « Je voulais continuer à être sur un bateau de travail, et faire de la voile, la façon la plus agréable de naviguer, à mon sens. » Depuis deux ans et demi, le trentenaire partage le poste de Chef Mécanicien sur la goélette scientifique. Daniel Cron, son alter ego à bord explique : « En général, c’est un peu frustrant, nous ne faisons que nous croiser sur Tara. Mais, une fois n’est pas coutume, je viens d’embarquer en tant qu’Officier de Pont. Nous avons donc l’opportunité de naviguer ensemble pendant un mois jusqu’aux îles Fidji. Et j’en suis très content ! Nous sommes les opposés au niveau caractère : lui plutôt taiseux, moi plutôt extraverti. D’ailleurs, Loïc rappelle de temps en temps que le silence ne l’oppresse pas. Au premier abord, il joue la caricature, fait un peu l’ours. Il faut un peu creuser sous le nounours en chocolat pour trouver la guimauve. C’est un faux méchant, mais un vrai grognon lorsqu’il s’agit de la consommation d’eau et d’électricité à bord. Et il a raison ! »

 

CREDITS MAEVA BARDY-ESCALE MIAMI-PASSATION LOIC CAUDAN ET DANIEL CRON-1© Maeva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

Il faut dire que Loïc est à l’origine de toute la production d’énergie sur la goélette. Il sait donc combien coûte chaque goutte d’eau, connaît chaque dépense énergétique. Moteurs, groupes électrogènes, dessalinisateur, circuits électriques, circuits d’eau pour la science et même parfois sanitaire… Loïc veille sur les organes essentiels de Tara comme sur ses équipiers. Il ne rechigne jamais à se montrer serviable.

 

A bien y réfléchir, il est probable qu’il rechigne un peu, pour le jeu. Loïc déploie un humour cynique. Il ne manque ni de répartie, ni de culture générale. Haussement d’épaule et lever de sourcil, ses spécialités, attestent qu’il participe aux taquineries du bord. Et il faut souvent tendre l’oreille pour l’entendre lancer un bon mot. Il n’aime pas être au centre de l’attention. Aussi, lorsque la correspondante de bord pointe un appareil photo ou une caméra dans sa direction, le chef mécanicien se courbe et ferme les yeux. Elle lui demande alors de les ouvrir. Ce à quoi il répond du tac au tac « t’as qu’à me prendre en photo quand je les ouvre ! Il serait peut-être temps de trouver un vrai travail. » S’ensuivent alors quelques éclats de rires…

 

Noëlie Pansiot

31 jours d’autonomie en mer

La goélette fait route vers le Pacifique Sud depuis quelques jours, direction les îles Fidji et plus précisément Lautoka, où elle est attendue le 1er juin. A son bord : 6 marins, 5 scientifiques et une journaliste. Tous vont vivre en complète autonomie pendant un mois de navigation. En haute mer, pour les Taranautes le rythme est soutenu, il suit celui des stations de prélèvements, des tâches quotidiennes et des quarts de nuit. Zoom sur la plus longue traversée de l’expédition Tara Pacific.

 

744 heures de navigation. Une expérience unique pour 13 personnes vivant en autonomie complète à bord d’un vaisseau océanographique. Mais qu’est-ce que l’autonomie en mer ? Lorsqu’on consulte le dictionnaire pour extraire la définition du mot « autonomie », voici ce qu’il en ressort : « Temps pendant lequel un appareil peut fonctionner sans intervention extérieure. » Rapportée à la goélette, on aurait trop vite fait de limiter cette explication au stock de nourriture et de gasoil.

Alors bien sûr, l’indépendance énergétique est l’une des préoccupations majeures de Samuel Audrain, Capitaine : « Le gasoil est un point important, car nous devons arriver à l’heure. Mais le gasoil a un coût et il alourdit le bateau. Il nous faut donc faire des calculs… Nous sommes partis avec 25 000 litres, un peu plus de la moitié du plein. Et dès que les conditions le permettent, nous adaptons les voiles et le cap pour pouvoir nous bénéficier au maximum du vent. Ca fait le bonheur de chacun, ça stabilise le bateau, ça économise les moteurs, et nous avançons beaucoup plus vite. Et puis notre emprunte carbone n’en est que meilleure ! ».

 

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Toutes voiles dehors, la goélette file à 7 noeuds © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Samuel poursuit : « L’autonomie en eau est aussi un point crucial. Nous avons une cuve de 6000 litres et un désalinisateur. Et en cas de problème sur cette machine, nous avons embarqué 390 litres d’eau en bouteille qui, en théorie, nous permettraient de tenir une semaine… »

Lorsqu’on embarque à bord de Tara, on doit être conscient des risques liés à l’éloignement des soins médicaux. Pour autant, en cas de pépin, les marins ne seraient pas dépourvus. Le bateau bénéficie de la « dotation A », une dotation médicale se composant de matériels et de médicaments déterminés par le type de navigation pratiquée, le nombre et la fonction des personnes à bord… La lettre « A » signifie que la goélette bénéficie d’une pharmacie très bien fournie et que les marins ont suivi des formations qui leur permettent d’établir un bilan vital, de suturer ou encore de perfuser en cas de besoin.

Mais au sujet de la sécurité, le mot d’ordre est limpide : « Interdit de se blesser à bord ! ». Nicolas Bin, Second, se charge de le répéter à chaque nouvel arrivant lors du briefing sécurité. « Chacun doit veiller à sa sécurité et celle de ses équipiers. » Il faut donc économiser le sommeil des Taranautes qui se relaient tous lors des quarts de nuit. « On essaie de faire en fonction des capacités de chacun, car il faut tenir dans le temps. Les équipiers doivent trouver leur propre rythme, entre heures de sommeil et travail. Faire attention au repos des équipiers c’est finalement un point important de la sécurité à bord », souligne le Capitaine.

 

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L’équipage a simulé un exercice d’homme à la mer © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Sommeil entrecoupé, travail soutenu et chaleur, une telle traversée est finalement assez éloignée de l’image que l’on peut s’en faire. Rappelons que Tara est un bateau polaire qui navigue actuellement en zone tropicale. Equipage et matériel sont comme les coraux, ils souffrent des températures trop élevées. Samuel Audrain précise : « Les instruments de navigation ne supporteraient pas les températures que les marins peuvent supporter de temps en temps ». La climatisation permet donc de maintenir une température raisonnable dans le PC Com ou le laboratoire sec où les instruments essentiels tournent 24h/24.

Pour Marion Lauters, marin-cuisinière, chaleur et gestion des stocks ne font pas bon ménage. Alors forcément sa « petite inquiétude, c’est le frais ». « A bord de Tara nous n’avons pas énormément de place dans les frigos. L’autre espace qui est un peu consacré à la cuisine, c’est la cale avant qui n’est pas isolée et varie en fonction des températures extérieures (plus de 30°C en ce moment). Et puis, il y a un groupe électrogène dans cette cale, j’ai donc négocié avec le Chef Mécanicien pour qu’on ne le fasse pas fonctionner. » Concernant le stock de nourriture en revanche, pas d’inquiétude ! La fée cuisinière connaît parfaitement les quantités consommées à bord : « Je multiplie ce qu’on mange par le nombre de semaines et de personnes. Le café c’est à peu près 250g par jour, comme pour le beurre. La farine, entre 800 g et 1Kg par jour… » Pour cette traversée, personnes ne manquera de quoique ce soit. Le risque serait plutôt le surpoids !

Etre autonome à bord de Tara sur une aussi longue durée nécessite donc plus que quelques régimes de bananes vertes, qu’un stock de conserves et des litres de gasoil. Une telle traversée requiert une bonne dose d’anticipation, une logistique millimétrée et une équipe compétente.

Noëlie Pansiot

Chronique d’une escale taïwanaise

Il y a plus de 8 jours, Tara arrivait sous bonne escorte dans le port de Keelung, à Taïwan. Les petits voiliers de l’Université Nationale Taïwan Ocean accueillaient les Taranautes avec beaucoup d’entrain, donnant le ton de toute l’escale. Et c’est au son de grands tambours que les marins amarraient le bateau pour une semaine, à seulement quelques pas du fameux marché aux poissons.

 

Voilier_Universite_credit_Noelie_Pansiot-2210154Les Taranautes escortés par les voiliers de l’Université Nationale Taïwan Océan © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Avec une trentaine de nœuds dans les voiles pendant 36h, la goélette n’a pas été longue à parcourir les 330 miles séparant l’île d’Okinawa, au Japon, à celle de Taïwan. Et à peine arrivée sur le quai, les Taranautes étaient conviés à une cérémonie d’accueil suivi d’un dîner. Une soirée pendant laquelle, l’équipe a pu explorer la diversité culinaire locale. Puis, jour après jour, l’escale s’est déroulée dans une bonne humeur certaine, grâce à une organisation millimétrée par l’Université Nationale Taïwan Ocean (NTOU) et les équipes de notre fidèle soutien agnès b. Taïwan : conférences scientifiques, visites publiques à bord, inauguration d’une belle exposition à Taipei…

La venue de Tara à Keelung est le résultat d’une fructueuse collaboration entre l’équipe à terre de Tara et le dynamique Président de NTOU, M. Ching-Fong Chang. Et le projet semble avoir trouvé un écho tout particulier : « Avec Tara, nous nourrissons les mêmes préoccupations. L’Océan est malade : réchauffement, pollution, surpêche… », expliquait M. Chang. « Nous sommes entourés par la mer, nous possédons 100 600 km de côte et 120 îles. L’océan est donc très important pour Taïwan, mais le gouvernement ne semble pas sensible au sujet. La venue de Tara à Keelung est une bonne chose pour l’éducation des enfants et du public. C’est un signe positif. »

 

Ceremonie_acceuil_Keelung_credit_Noelie_Pansiot-2200321Arrivée de Tara à Keelung dimanche 23 avril. © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions.

 

Comme à chaque escale, les visiteurs se sont relayés sur le pont, avec l’aide d’une efficace équipe de bénévoles traducteurs, présente tous les jours, de 9h à 18h, sous le soleil, comme sous la pluie. Visites après visites, les binômes Taranautes – Bénévoles ont raconté l’histoire du vaisseau scientifique… Chacun y est allé de son anecdote, a usé d’un trait d’humour et déployé des astuces personnelles pour maintenir l’attention de son auditoire.

Michel Flores, de l’Institut des Sciences Weizmann, misait sur la participation du public : « Savez-vous combien de personne peuvent tenir à bord du bateau ? ». Tandis que d’autres évoquaient une histoire d’amour qui finit mal entre corail et zooxanthelle, lors d’un épisode de blanchissement…  Entre chaque visite, les équipiers se sont activés pour fignoler les détails de la « grande traversée » qui les mènera de Taïwan à Fidji pendant le mois à venir. Après une réunion sur les protocoles « Océan et Aérosols », les scientifiques ont fini d’installer leurs instruments à bord. Tandis que les marins s’attelaient aux derniers préparatif du bateau. Marion Lauters, marin cuisinière, a pour sa part rempli les stocks de nourritures pendant les 3 derniers jours de l’escale, courant de magasins bio en supermarchés.

 

Nicolas_Bin_manoeuvre_credit_Noelie_Pansiot-photoshopNicolas Bin, Second, en pleine manœuvre.  © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Dimanche après-midi, après avoir largué les amarres, Nicolas Bin, faisait sonner la corne de brume, avant de jouer de sa voix. Plaçant ses deux mains cerclées autour de sa bouche, le second n’hésite jamais à faire vibrer ses cordes vocales pour reproduire le bruit du klaxon d’une vieille voiture, laissant ainsi entrevoir une certaine ressemblance avec le loup de Tex Avery. Un dernier signe de la main pour saluer les bénévoles et le public restés sur le quai. Dans un an, c’est promis, les mâts oranges de Tara seront à nouveau dans le port de Keelung. Merci à tous !

Zàijiàn ! (au revoir en mandarin)

 

Samuel_salue_voilier_Universite_credit_Noelie_Pansiot-2210160Samuel Audrain, Capitaine, salue les bénévoles. © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions.

 

Noëlie Pansiot

Kikaijima, entre passé et présent

Arriver par la mer c’est appréhender un lieu autrement, prendre le temps de le découvrir. D’abord son relief, puis ses couleurs et enfin sa géologie. De loin, la petite île de Kikai ne dévoile pas tous ses atouts : des falaises calcaires, une surface plate, des champs de canne à sucre et un climat indiquant l’arrivée en zone tropicale… Pendant deux jours, les Taranautes ont eu le temps de l’observer à distance, au mouillage. 48h d’attente, avant de fouler son sol, ou plutôt ses débris de coraux. Le temps nécessaire aux scientifiques pour réaliser leurs ballets sub-aquatiques, répétant les mêmes gestes sur la scène du récif corallien.

 

At_sea_credit_Nicolas_FlochTara a quitté l’île principale japonaise, et met le cap vers Kikaijima  © Nicolas Floc’h / Fondation Tara Expéditions

 

En japonais, Kikaijima signifie « l’île du plaisir ». De quoi attiser la curiosité d’une équipe de marins ! Située entre l’est de la mer de Chine et le Pacifique, entre zone tempérée et zone tropicale, Kikaijima est pour le moins atypique. Chaque année, le plateau corallien qui constitue cette petite île s’élève un peu plus. Car sous les pieds de ses 7600 habitants, la tectonique des plaques opère discrètement.

Il y a 100 000 ans, Kikaijima était un récif corallien comme les autres : une colonie d’animaux bâtissant une oasis de biodiversité sous la surface. Puis, poussé par les forces telluriques* pendant des millénaires, le récif a atteint la surface et culmine à présent à 214 m au-dessus du niveau de la mer. Pas étonnant alors, que cette île isolée de l’archipel d’Amani attire l’attention des géologues. Sa vitesse d’élévation actuelle les impressionne : 2 mm par an. L’une des plus rapides au monde, avec l’île de la Barbade, dans les Caraïbes ou la Péninsule d’Huon, en Papouasie Nouvelle-Guinée.

Aujourd’hui, la vie à Kikaijima n’a rien à voir avec la frénésie des grandes villes nippones. Et pour les insulaires vivant sur ces 53 km2 de calcaire, les préoccupations quotidiennes sont probablement plus importantes que les originalités géologiques de l’île. En débarquant sur Kikai, on en perçoit vite la douceur de vivre. Un peu de pêche, un peu d’agriculture… Un seul grand supermarché, où était épinglée une affiche annonçant la venue de Tara. Et depuis seulement deux ans, un nouveau bâtiment domine le port de pêche : The Coral Reef Institute. Un lieu imaginé par Tsuyoshi Watanabe et Atsuko Yamazaki, que les Taranautes ont rencontrés sous le joli ficus de l’Institut, lors d’une soirée organisée en leur l’honneur.

 

Comité_accueil_credit_Noelie_Pansiot-2190107Chaleureux comité d’accueil à l’arrivée de Tara devant l’île de Kikaijima © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Tsuyoshi Watanabe est maître de conférence à l’Université d’Hokkaido et spécialiste en paléoclimat et géologie : « Après avoir voyagé autour du monde, nous avons réalisé que les gens d’ici ne savaient rien au sujet du corail. En général, les scientifiques visitent un lieu, collectent quelques échantillons, les rapportent dans leurs laboratoires. Nous avons donc décidé d’établir cet Institut afin de partager nos connaissances. A présent, les enfants de l’île connaissent le corail et ça nous rend fier. »

Il faut donc fouiller dans le passé, se pencher sur la géologie de l’île ou s’intéresser à sa géographie pour en comprendre toute sa singularité. « Ce plateau corallien a connu différentes périodes climatiques… », précise Tsuyoshi. « En l’étudiant, nous pouvons remonter dans le temps, pour mieux comprendre l’écosystème corallien passé, sa paléo biodiversité… Cela pourrait nous donner de précieuses informations sur le futur de notre environnement. Kikaijima se situe à une frontière entre passé et présent. C’est une île unique ! »

 

Noëlie Pansiot

 

Tellurique* : qui concerne la Terre.

 

Tsukiji, le plus grand marché aux poissons du monde

La mégalopole tokyoïte abrite le plus grand marché de poissons au monde, dans le quartier de Tsukiji, depuis 1935.

Cinq jours sur sept, les professionnels de la filière se retrouvent sous de gigantesques halles pour acheter et revendre des tonnes de poissons et de fruits de mer pêchées à travers tous les océans. Le thon rouge est vendu à prix d’or à la criée matinale, où seuls quelques touristes sont les bienvenus, sans appareil photo.

Kazuki Miyaji, se rend au marché de Tsukiji toutes les semaines, pour le plaisir. Ce passionné de poisson, nous conduit à travers les étales d’un lieu fascinant, qui interpelle sur les quantités de poissons prélevés à l’échelle mondiale. Suivez le guide…

Takeshi Kitano, Ambassadeur de Tara.

Au Japon, Tara ouvre un nouveau chapitre.
Le projet rayonne aujourd’hui en dehors des frontières françaises et est reconnu d’utilité publique. Rien n’aurait été possible sans le soutien des amis et partenaires de Tara : agnès b., Fondation Véolia, Fondation Prince Albert II de Monaco et bien d’autres.

Dans l’archipel nippon, la goélette est parrainée par une personnalité incontournable : Monsieur Takeshi Kitano, cinéaste et acteur d’envergure. Très jeune, il découvre Cousteau et commence à se passionner pour l’océan. Ambassadeur de Tara au Japon depuis plus de 2 ans, il a pu enfin découvrir la goélette à l’occasion de sa première venue dans l’archipel. Visite en images.

 

Message d’un aïeul aux Taranautes

Vous avez eu l’occasion de suivre les récits de Flora Vincent, biologiste marine, lors de son embarquement entre Wallis et Fukuoka. La plume légère, la scientifique a su partager son expérience sous forme de carnet de bord. Flora est ainsi, elle aime transmettre et se révèle pédagogue. A 27 ans, elle termine sa thèse sur l’étude du plancton et assure la passation de l’association WAX Science qu’elle a co-fondée, dédiée à la promotion des sciences. A bord, tout le monde s’accorde à dire que Flora a de l’énergie à revendre ! Alors que Tara arrivait à Fukuoka, Flora confiait se sentir ‘un peu à la maison’ : « je suis franco-japonaise. Voilà 35 ans, ma mère quittait le Japon pour vivre en France. Une partie de ma famille vit ici. Mon grand-père va peut être nous rendre visite”

Quelques jours plus tard, Minoru Fujii, effectuait 3 heures de voyage depuis Osaka pour rejoindre Onomichi et Flora demandait l’aide de Maki, artiste japonaise embarquée, pour discuter avec son grand-père.

 

Salut_Minoru_credit_NPansiot-2150178Visite à bord de Minoru Fujii, grand-père de la biologiste marine Flora Vincent. © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Débutait alors un dialogue à trois, entre Flora, qui parle peu japonais, Maki, interprète improvisée et Minoru San, 91 ans. Après avoir effectué la visite complète du bateau, enfilé une veste de quart et s’être allongé dans la bannette de sa petite-fille pour juger son degré de confort, Minoru San prit place dans le carré.

Juste après le déjeuner, Minoru San s’est adressé à l’équipage :

« Je suis vraiment très heureux et très honoré d’être accueilli à bord si chaleureusement, grâce à la permission du capitaine. J’ai vraiment beaucoup de chance d’être ici. J’ai reçu le journal de Tara, par l’intermédiaire de ma petite-fille Flora et j’ai tout lu ! A présent, je connais votre projet : c’est une grande mission pour la planète. Je comprends qu’il faut vraiment essayer de préserver nos océans pour les générations futures : c’est très important parce que sans plancton nous ne pourrons pas respirer. Les coraux aussi sont en voie de disparition, tout cela ne va pas ! J’ai appris toutes ces choses grâce au projet Tara, grâce à Flora, grâce à votre journal. Vous faites vraiment un travail fantastique. Mais je ne suis qu’un ancien qui parle… »

 

Taranautes_Minoru_credit_NPansiot-215017Echange avec les Taranautes. © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

« Ici, au Japon, lorsqu’on atteint un certain âge, lorsqu’on a une chance comme la mienne aujourd’hui, d’être à vos côtés, on dit ceci : « on m’a fait un cadeau pour une prochaine vie ». Grâce à vous, je repars avec de beaux souvenirs. Je vous remercie de tout cœur pour cet accueil. »

Avant que Tara ne largue les amarres pour naviguer en direction de Kobé, Minoru San a débarqué avec un second cadeau déposé par Maki au creux de sa main…

 

Tara_henne_Minoru_credit_NPansiot-2150138Tatouage au henné réalisé par Maki à la demande de Minoru Fujii. @Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Propos recueillis par Noëlie Pansiot

Pied à terre et regard dans le sillage

 [Après avoir complété sa thèse portant sur les données TARA Océans dans le laboratoire de Chris BOWLER à l’Ecole Normale Supérieure d’Ulm, Flora Vincent poursuit ses recherches grâce à une bourse attribuée par la Fondation de la Mer. Elle a pu embarquer pour la première fois à bord de TARA à Wallis pour échantillonner le plancton durant l’expédition TARA Pacific. Elle a débarqué à Fukuoka - JAPON]

Nous voilà enfin arrivés sur l’archipel principal du Japon, où Tara fait un arrêt prolongé pour des raisons historique et scientifique: le Japon est fan d’Agnès b. depuis 30 ans, et abrite une grande diversité de récifs coralliens. Pour l’occasion ils ne font pas les choses à moitié : nous avons levé les voiles sous un soleil radieux et l’entrée dans la baie de Fukuoka a été accompagnée par un hélicoptère de la télévision NHK qui nous tournait autour ! Perchée sur le mât de Tara, je me suis extasiée devant le monde moderne, perdu de vue pendant deux mois.

 

Visite_Flora_credit_NPansiot_P2140206Flora Vincent, biologiste marine, interviewée par NHK chaîne de télévision japonaise à son arrivée à Fukuoka © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Depuis trois jours, c’est la reconnexion. Dès le lendemain de notre arrivée à Fukuoka, la télévision japonaise est à bord et un reportage est diffusé sur la chaîne principale le soir même. Une partie des scientifiques et marins a débarqué, relayée par une partie de l’équipe de Paris, venue en renfort pour les escales qui s’annoncent très denses, apportant avec eux une chose bien bizarre : un boîtier Wifi. Je l’ai longuement contemplé et, une fois les 2300 messages WhatsApp synchronisés, j’ai pris conscience du temps passé à bord car il nous rattrape. Une annonce de grossesse, une rupture, une naissance, de nombreuses soirées, bref une vie parallèle qui continue, sans nous.

A notre plus grand bonheur, nous avons été réquisitionnés avec Till, un autre scientifique, Maki l’artiste en résidence et Nicolas le second, pour faire les visites scolaires. 120 étudiant-e-s en une matinée, 4 heures à expliquer l’histoire de la goélette, la science, les missions de Tara, mes anecdotes, complétées par les premiers tableaux de Maki qui rappellent les réelles convergences créatives entre Art et Science.

Partager mon expérience toute fraîche avec les lycéen-ne-s. Voir les impératifs de la sensibilisation du grand public remplacer les impératifs de la science mais toujours contraints par ceux de la navigation. Réaliser doucement que je participe à quelque chose qui me dépasse complètement : une synthèse unique des trois pôles, qui convergent autour d’une passion commune pour le monde marin.

 

P2140490Flora Vincent, biologiste, présente Tara aux scolaires grâce aux dessins de Maki, artiste en résidence © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

J’ai passé deux mois à parler aux 14 mêmes personnes, et en 4 heures été reconnectée grâce aux visiteurs et journalistes montés à bord ainsi que mes notifications WhatsApp – déphasage. Pendant deux mois, ma vie a été rythmée par la science, la navigation, la vie en communauté loin de toutes (pré)occupations terrestres et c’est peut-être le ressenti le plus bizarre que j’ai eu ces derniers jours: créer le pont entre ma vie de ces deux derniers mois et celle « d’avant», comme une liane qui se tisse entre la vie à terre et cet univers que j’ai découvert. J’admire les marins qui trouvent leur équilibre entre ces deux mondes, pour qui les embarquements peuvent durer 6 mois, car pour le moment mon cerveau n’a toujours pas compris ce qui est en train de se dérouler.

Aujourd’hui, ce qui me ramène à terre s’aligne avec ce qui fait la raison d’être de Tara depuis des années. L’envie de partager une aventure, et d’être témoin d’un merveilleux trésor à comprendre et préserver. Mais surtout, endosser la responsabilité que nous avons, scientifiques, marins et citoyen-ne-s de faire prendre conscience des bouleversements qui se produisent sur cette planète bleue. Me voilà devenue une Taranaute …

Flora Vincent

« Bye Bye Sarah ! »

Au fil des mois, l’équipage évolue. Lors de certaines escales, Tara embarque de nouveaux équipiers ou en débarque. De nouveaux visages apparaissent, d’anciens reviennent. Scientifiques et membres de l’équipage se relaient en permanence. Sarah Fretwell et moi-même venons de procéder à la fameuse « passation » au poste de journaliste-correspondant de bord.

Sarah est américaine, plus précisément californienne, et lors de notre interview elle a souhaité clarifier un point : « Je n’ai pas voté pour Donald Trump » dit-elle en riant. Journaliste multimédia de profession, Sarah est la première correspondante anglophone à embarquer à bord de Tara. Retour sur son embarquement de deux mois à bord de Tara:

 

Sunset in Kiribati_photo credit Sarah FretwellCouché de soleil à Kiribati  © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Comment s’est passée ton arrivée à bord de Tara ?

Je venais de terminer un projet en Afrique sur lequel j’ai travaillé jusqu’au jour de mon départ. Alors… je n’ai donc pas vraiment eu de temps pour me préparer psychologiquement à la transition ! J’avais commencé par faire une visite virtuelle en ligne de Tara puis j’ai rencontré l’équipe communication, découvert ce qu’on appelle le protocole du correspondant de bord, on avait beaucoup parlé de la philosophie de la goélette avec la directrice de la communication.  Je comprenais juste que j’embarquais pour une grande aventure. Je me suis juste dit : « Ok, ça va être une expérience de vie, peu importe ce qui se passe ». J’ai vraiment été heureuse lorsque j’ai appris que j’allais découvrir les îles Tuvalu et Kiribati. Au début de chaque année, je confectionne un tableau de ce que j’aimerais concrétiser. Il y a 2 ans, j’ai trouvé des photos de ces îles dans un journal de voyages et je les ai mises sur mon tableau ! J’y étais donc !

A-t-il été difficile de s’adapter à ce travail ?

J’ai vraiment découvert en quoi consistait mon poste et comment tout cela fonctionne une fois à bord. Ça a été un processus d’apprentissage exigeant, mais j’ai abordé l’expérience en me disant : « Ok, je vais être confrontée à de nouveaux défis chaque jour et je les surmonterai un par un ». Et effectivement, chaque jour, j’ai passé ma journée à résoudre des problèmes. J’ai aussi appris que c’est fréquent sur un bateau, pour tout le monde et en toutes circonstances. Daniel Cron était l’ingénieur en chef à bord et j’ai pu constater qu’il passait son temps à solutionner des problèmes et à réparer des choses. Et Martin, le capitaine, aussi avec les douanes et l’immigration…

 

sarah-credit noelie3© Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Lorsqu’on évoque le travail de correspondant de bord de Tara, les gens idéalisent souvent et imaginent une situation qui ressemble bien plus à des vacances qu’à un travail. Que penses-tu de cette légende ?

Ce n’était assurément pas des vacances ! Il m’est arrivé d’être fatiguée après des projets que j’ai menés, mais je n’ai pas le souvenir d’avoir jamais été aussi épuisée. Tout le monde travaille constamment : 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Ça a été la partie la plus exigeante. Correspondant de bord est un poste difficile. Habituellement, j’ai une équipe autour de moi qui m’assiste dans mon travail de journaliste. C’était donc intéressant de tout réaliser toute seule, on est en quasi totale autonomie.

 

Quelle a été ta plus belle expérience de reportage ?

L’une de mes préférées a été Tuvalu. J’ai débarqué le Jour de l’an, et bien sûr, aucune banque n’était ouverte. Je n’avais donc pas d’argent ! Je partais interviewer le Premier ministre, mais sa secrétaire ne m’avait pas répondu. Martin m’a amenée à terre à bord de l’annexe. J’ai débarqué près du rivage avec tout mon équipement et j’ai rejoint la plage dans mes vêtements mouillés. Je suis finalement parvenue à obtenir mon interview et cela a été ma plus belle expérience.

 


© Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Ça a été un honneur et une vraie joie de rencontrer et de travailler avec tous mes coéquipiers à bord de Tara, et de partager ensemble ces expériences.  Ce que je trouve amusant, c’est que, de par mon travail, je me rends un peu partout dans le monde et à la maison, mes amis sont intéressés par mes aventures, mais sans jamais les comprendre pleinement.  C’était vraiment cool d’avoir, parmi l’équipage, 15 autres « étrangers » et maintenant amis, avec qui partager ces moments inoubliables.

 

Propos recueillis par Noëlie Pansiot.
Correspondante de bord embarquée à Fukuoka (Japon), le 19 février 2017

« 85000 litres pour la science. »

Voilà un mois et demi que j’ai embarqué sur Tara à Wallis, la destination la plus lointaine de Paris d’où je suis partie.

[Après avoir complété sa thèse portant sur les données TARA Océans dans le laboratoire de Chris BOWLER à l’Ecole Normale Supérieure d’Ulm, Flora Vincent poursuit ses recherches grâce à une bourse attribuée par la Fondation de la Mer. Elle a pu embarquer pour la première fois à bord de TARA à Wallis pour échantillonner le plancton durant l’expédition TARA Pacific. Elle débarquera à Fukuoka - JAPON]

 

8-Scientist Flora Vincent shaking her 1,801 sample bottle of this leg of the expedition_Photo Credit Sarah Fretwell_0Q8A5357Flora Vincent, scientifique, secoue ses 1,801 prélevés lors de ce leg de l’expédition © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Je viens de terminer mes trois années de doctorat à l’Ecole Normale Supérieure d’Ulm dans le laboratoire de Chris BOWLER, où j’ai travaillé sur les données récoltées pendant l’expédition Tara Océans. Aussi incroyable que cela puisse paraître, on peut faire une thèse entière sur les données de Tara Océans et n’avoir jamais embarqué sur la goélette. Alors tout naturellement, quand Colomban de Vargas et Sarah Romac – responsables Plancton sur Tara Pacifique – m’ont proposé de monter à bord pour récolter du plancton entre Wallis et Fukuoka, j’ai sauté sur l’occasion.

Si la majorité des scientifiques à bord de Tara s’occupent d’analyser le corail, Guillaume – l’ingénieur de pont – et moi nous intéressons à tout ce qui se passe autour du corail. Quels sont les paramètres physico-chimiques de l’eau qui l’entoure, quels sont les micro-organismes invisibles à l’œil nu qui peuplent le récif, que font-ils et à quel point sont-ils différents de ceux que l’on trouve directement sur les coraux ou plus au large ? Quelle est l’influence d’une île et de ses habitants en plein milieu du Pacifique sur l’écosystème planctonique?

Concrètement notre travail scientifique se divise en deux temps. Il y a la phase dite ‘des îles’, où deux fois par jour je pars en zodiac collecter de l’eau de mer aux abords des récifs coralliens avec l’aide de l’équipage – souvent Julie, Nico, Martin et Jon – et lance une batterie d’analyses génétique, morphologique et physico-chimique une fois de retour sur Tara. J’ai eu la chance de prélever aux Tuvalus, aux Kiribati, à Chuuk, Guam et Ogasawara ; des endroits exceptionnels que je savais à peine placer sur une carte, malheureusement menacés par le changement climatique.

 

Guillame Bourdin Flora Vinent Sarah Fretwell 0Q8A1917Les scientifiques Guillaume Bourdin et Flora Vincent discutent des résultats des prélèvements nocturnes de plancton © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions 

 

Entre deux îles, il y a la phase dite ‘Océan’. Durant ces navigations en pleine mer, Guillaume et moi récoltons tous les jours l’eau directement pendant que le bateau avance, grâce à une série de filets, de pompes, et de tuyaux, que nous mettons à l’eau à des endroits d’intérêts bien précis avec l’aide des marins, que cela soit de jour ou de nuit, sous le soleil ou sous la pluie, avant de lancer toutes les manipulations qui permettent de récolter les micro-organismes présents dans l’eau.

Ces phases de terrain sont exaltantes; je sais que pour les 85000 litres d’eau de mer que nous avons récoltés en 2 mois à peine (sur 2 ans d’expédition !), des années de recherche et de découvertes inédites suivront. Tara permet de développer des approches et de répondre à des questions que seules une telle échelle d’échantillonnage et d’interdisciplinarité peuvent permettre. Si pour moi l’aventure à bord se termine bientôt, celle de Tara Pacifique ne fait que commencer.

Flora Vincent

Questions-réponses de Martin Hertau, capitaine de Tara

Après avoir embarqué sur Tara en octobre dernier à Moorea, Martin a piloté la goélette sur près de 8 500 milles nautiques reliant 16 atolls, 11 îles et 8 pays avant d’atteindre Fukuoka (Japon) après 5 mois et 1 semaine de navigation. Retour sur cette expérience extraordinaire à travers le Pacifique.

 

Martin Hertau rencontre le roi de WallisMartin Hertau, capitaine, présente Tara au roi de Wallis © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

Comment vous sentez-vous à l’idée de visiter le Japon pour la première fois ?

Je suis très heureux de découvrir le Japon ! Je me souviens, plus jeune, au lycée, j’ai participé à un festival du film où l’invité d’honneur était japonais. Je ne connaissais pas grand-chose du pays du Soleil Levant, c’est lors de ce festival j’ai rencontré des artistes japonais et j’ai vu beaucoup de films. Depuis, je reste fasciné par cette impression, ce subtil mélange de modernité et de tradition qui se dégage du Japon. J’ai toujours su que je visiterais l’archipel nippon un jour… aujourd’hui j’ai la chance de réaliser ce rêve avec Tara (sourire).

 

Où avez-vous commencé ce voyage, combien de temps avez-vous été à bord, et quels ont été les faits marquants de cette étape pour vous ?

Les scientifiques à bord ont collecté des milliers d’échantillons, nous avons réalisé des centaines de plongées, des dizaines de scientifiques et de membres d’équipage se sont relayés à bord. Souvent, cela s’est fait sous une chaleur insupportable ! C’est très éprouvant de vivre et travailler sur un bateau construit pour l’Arctique sous l’équateur.

J’ai beau naviguer depuis des années, cette première traversée du Pacifique a été une expérience vraiment très riche, remplie de toute sortes d’émotions et d’expériences incroyables. Nous avons rencontré des Rois et des Chefs coutumiers, passé la nuit dans un fale (hutte traditionnelle), assisté à un service religieux sur de toutes petites iles, ou encore mangé du porc cuit dans un four traditionnel…. C’est très fort, ce sont des lieux très reculés.

 

Chief Scientist Didier Zoccola and Captain Martain Hertau hold an early morning press conference with NOAA in Washington DC_photo credit Sarah FretwellDidier Zoccola, chef scientifique, et Martin Hertau, capitaine, en vidéo conférence avec l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique (NOAA), basée à Washington DC © Sarah Fretwell/ Fondation Tara Expéditions

 

La patience a été la clé de la navigation dans le Pacifique. Les longues heures passées dans les bureaux gouvernementaux à effectuer les démarches administratives nous ont permis de rencontrer les gens, discuter, puis échanger au sujet de leurs îles, de leur mode de vie et des mesures mises en place ou non pour protéger l’environnement.
J’ai rencontré beaucoup de gens avec des points de vue surprenants sur les impacts du changement climatique. Aux Tuvalu, pendant que nous attendions les permis, j’ai interrogé une administratrice au sujet de la hausse du niveau des mers. Elle m’a répondu : « Cela ne nous pose pas de problème. Dieu a un plan pour chacun d’entre nous, il a donc un plan nous concernant. »
J’en ai passé des heures à compléter des documents relatifs au bateau ! Pour obtenir l’autorisation d’entrer et de sortir de chaque port et essayer d’obtenir les permis CITES pour les échantillons de coraux.

J’ai vraiment été impressionné par l’environnement tropical luxuriant des Tuamotu. Ça comble les rêves de Polynésie de tout occidental (sourire). Nous avons souvent été entourés par des baleines à bosse et avons même nagé avec elles. L’atoll de Wallis nous a offert une vision magique lorsque nous sommes arrivés après 4 jours de navigation. Une lumière incroyable éclairait l’eau d’un bleu vif, qui contrastait avec le vert des arbres endémiques.

Avant Futuna, 50% des plongées que nous faisions, c’était sur des récifs blanchis et morts. Nous avons tous eu le sentiment à bord d’être les témoins de la disparition de l’écosystème corallien. Mais les plongées autour de l’île d’Alofi ont été les plus belles que nous ayons connu au cours des 4 derniers mois – colorées et pleines de vie. Je garde au fond de la rétine de magnifiques plongées de nuit avec des serpents de mer à Niue et ou sur des épaves incroyables aux îles Chuuk.

 

Captain Martain Hertau and Chief Engineer Daniel Cron upon finding the boats telegraph on Fujikawa shipwreck_photo credit Pete WestLe capitaine Martin Hertau et l’ingénieur en chef Daniel Cron après avoir découvert le transmetteur d’ordres sur l’épave du Fujikawa © Pete West/ BioQuest Studios 

Quel est le défi le plus important en tant que capitaine à bord de Tara ?

La vie à bord est intense. La mission de Tara est très ambitieuse et il n’est pas toujours facile de coordonner la science, les relations publiques, les horaires serrés et les conditions météorologiques. Il y a toujours une nouvelle destination, chaque escale est différente, et on doit faire face à chaque situation pour assurer le bon déroulement de l’expédition. C’est un défi constant ! Les semaines sont passées à une vitesse folle.

 

Que prévoyez-vous de faire après avoir débarqué ?

Ce n’est pas encore décidé. J’attends une réponse concernant le certificat de marin. J’ai 2 options qui conduiront à des chemins complètement différents. Soit je retourne sur mon bateau au Guatemala et prends un peu de repos, soit je retourne étudier l’année prochaine pour obtenir un brevet de capitaine supérieur. A suivre !

Merci Martin…

 Sarah Fretwell

Cap sur le Japon

Une légère tristesse a gagné notre équipage au départ de Guam (USA). D’un côté, il fallait dire au revoir à certains membres d’équipage, devenus de vrais amis ; de l’autre, en accueillir de nouveaux et se diriger avec enthousiasme vers le Japon.

Les scientifiques ont terminé leurs travaux de recherche à Guam, même s’ils n’ont pu échantillonner qu’une zone réduite en raison du mauvais temps. La couverture corallienne saine qu’ils ont pu observer est limitée à de petites parcelles protégées, mais l’abondance de poissons récifaux y restait étonnamment élevée.

L’équipage sur le départ compte des amis inoubliables.

 

Saying goodbyeNous disons au revoir à nos précieux membres d’équipage, Daniel Cron, chef mécanicien, Julie Lherault, officier de pont, et Nicolas De La Brosse, second, à Guam. © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions 

 

Julie Lhérault, officier de pont et seule femme à bord capable de piloter un zodiac ou de réparer une pompe de cale avec les membres les plus expérimentés de l’équipage, et ensuite de sauter dans une robe et de préparer le meilleur dîner de sashimi que vous mangerez de votre vie.

Nicolas De La Brosse, second. Il s’assure de la bonne marche de la goélette et que tout est à sa place. On peut toujours le localiser sur le bateau à ses éclats de rire tonitruants. Son amour pour le prosciutto et les céréales au chocolat est si grand qu’une rumeur circule à bord selon laquelle il aurait dormi pendant tout le dernier mois avec ces aliments sous son oreiller !

Et enfin, Daniel Cron, notre chef mécanicien. Il doit se contorsionner dans les espaces les plus étroits, les plus sombres et souvent les plus sales du bateau pour veiller à ce que TARA fonctionne parfaitement. Ses effroyables mouvements de danse et ses réprimandes pleines d’humour lorsque vous oubliez d’éteindre les lumières dans votre chambre – « Ce n’est pas Versailles ici ! » – nous manqueront beaucoup.

 

Saying goodbye to Daiel, Nico, and Julie in Guam_photo credit Sarah Fretwell_0Q8A3165-2 A Guam, nous disons au revoir à Daniel, Nicolas et Julie © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions 

 

Bien que chacun de ces membres d’équipage avait son rôle propre, ils ont tous travaillé très dur, s’attelant à n’importe quelle tâche devant être accomplie – même lorsqu’elle n’entrait pas dans leurs fonctions – afin d’assurer la réussite des scientifiques et de l’expédition. C’est une expérience incroyable de les voir travailler en équipe et un honneur pour tous à bord d’avoir collaboré avec eux.

Dans le port de Guam, nous avons retrouvé notre partenaire d’expédition, Rainer Friedrich de World Courier, et emballé sous sa direction les échantillons scientifiques collectés au cours des 3 derniers mois (de Tahiti à Guam) pour les expédier aux laboratoires partenaires dans le monde entier. Après nous être dit au revoir, nous avons eu la joie de rencontrer quatre nouveaux membres d’équipage : le second capitaine, Nicolas Bin ; l’officier de pont, Francois Aurat ; le chef mécanicien, Loïc Caudan, et notre artiste en résidence, Maki Ohkojima, de Tokyo.

 

Rainer FriedrichRainer Friedrich, de World Courier, s’assure que les échantillons de coraux, très sensibles à la température, arrivent aux laboratoires grâce à un conditionnement dans des boîtes thermiques à l’aide de glace carbonique © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Nous avons ensuite hissé les voiles pour une navigation de 5 jours et de 832 milles nautiques jusqu’au Japon, où notre première escale avant de rejoindre les îles principales sera l’île méridionale de Ogasawara.

Au Japon, Tara étudiera spécifiquement le courant marin Kuroshio et son rôle dans la dispersion des larves de poissons récifaux. Généré dans le Pacifique occidental, ce courant chaud alimente les récifs les plus septentrionaux de la planète, situés au Japon.

Nos escales au Japon sont l’un des moments forts de cette année pour TARA. Depuis 2009, la Fondation Tara Expéditions collabore avec Hiroyuki Ogata, chercheur à l’université de Kyoto et expert en biologie évolutive et en écologie des micro-organismes. Il a été le premier scientifique japonais à être monté à bord de Tara et nous sommes ravis de travailler avec lui dans son pays d’origine.

Sarah Fretwell, correspondante de bord

Vidéo: Les épaves toxiques du Pacifique

Le lagon de Chuuk, en Micronésie, est connu des plongeurs du monde entier pour ses 52 épaves de navires de la Seconde Guerre Mondiale, et l’incroyable biodiversité corallienne qui les habite. Mais ce que beaucoup ne savent pas, c’est que ces “trésors” libèrent du carburant, au fur et à mesure que le sel corrode les réservoirs. Et ils renferment également des munitions, non désarmées…

Pour la biodiversité marine et les communautés qui dépendent de l’Océan pour leur survie, ces épaves sont littéralement des bombes à retardement. Il va falloir payer des millions de dollars pour pomper les restes de carburants, avant que les réservoirs ne soient complètement corrodés et impactent gravement le lagon et ses habitants. Mais à qui envoyer la facture…?

© Sarah Fretwell / Fondation Tara Expeditions

Vidéo : Biologiste marin à bord de Tara

Vous êtes-vous déjà demandé à quoi ressemble le travail d’un scientifique, loin de tout, conduisant des recherches fondamentales sur l’état de santé de l’océan ?
Rencontrez la biologiste marine Océane Salles, âgé de 27 ans, qui travaille actuellement sur l’expédition Tara Pacific. Elle nous en dit plus sur sa relation avec l’océan, le travail qu’elle fait, et son expérience à bord de la goélette Tara.

© Fondation Tara Expéditions

A l’horizon des Kiribati

Conscients que les scientifiques du changement climatique ont donné à leur île une cinquantaine d’années avant qu’une grande partie de celle-ci ne devienne inhabitable, les habitants des Kiribati sont toujours à la recherche de toutes les solutions possibles pour préserver leur mode de vie et leur nation insulaire du naufrage.

 

Local children have thier run of the village and served as Tara tour guides on Abaiang Island, Kiribati_photo credit Sarah FretwellLes enfants de  l’île Abaiang dans les Kiribati © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Alors que l’annexe de Tara accostait sur la plage de sable blanc, une famille de pêcheurs locaux s’est avancée pour l’accueillir. Un jeune garçon a grimpé au sommet d’un cocotier pour récolter des noix fraîches pour l’équipage.

A mesure que les scientifiques de Tara s’imprégnaient de ce paradis perdu, certains ont senti leur gorge se serrer. Cette île, cette communauté et cette famille ne seront plus ici dans 50 ans.

Scientifique embarqué, Martin Desmalades, technicien au CRIOBE à Perpignan en France, résume ce sentiment : «Vous avez beau savoir ce qu’en dit la science et vous avez déjà entendu les différentes opinions sur où et comment les impacts du changement climatique se produiront ici. Mais, lorsque vous êtes sur place au milieu des locaux et que vous observez leur vie, vous éprouvez un sentiment d’incrédulité. Vous espérez vraiment qu’ils pourront trouver une solution.»

 

Where the green plants and palm trees meet the beach marks the backyard of most residents of Abaiang Island, Kiribati_photo credit Sarah FretwellLa rencontre entre les palmiers et la plage marque l’arrière-cour de la plupart des résidents de l’Île Abaiang dans les Kiribati © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Située entre les Fidji et les îles Marshall, la jeune nation insulaire de Kiribati (prononcée « Ki-ri-bass ») a le triste honneur d’être annoncée comme l’une des premières nations au monde à disparaitre du fait des ravages du changement climatique.

Pour comprendre la perspective locale, nous avons rencontré et sollicité l’avis de Choi Yeeting, coordonnateur national du changement climatique auprès du président des Kiribati. Yeeting nous confie un adage inculqué aux jeunes de Kiribati, «Nangoa Wagm Nte Tauraoi» – Soyez prêts à tout prix.

«Désormais, avec la fonte des calottes glaciaires, il se peut qu’il ne nous reste plus que très peu de temps pour nous adapter et développer une certaine résilience vis-à-vis de la potentielle disparition des Kiribati dans l’avenir. C’est là une grande question. Il se peut que nous n’ayons pas assez de temps pour y parvenir complètement.» dit-il.

 

Fishermen from Tabontebike village in Kiribati_photo credit Sarah FretwellLes pêcheurs du village de Tabontebike dans les Kiribati © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Les Gilbertins – habitants des Kiribati, I-Kiribati en gilbertin – ressentent déjà les pressions du changement climatique. Des tempêtes plus violentes conduisent à des litiges fonciers, car de plus en plus de personnes se déplacent vers l’intérieur des terres après les tempêtes, empiétant sur les terres d’autrui.

Pourtant, Yeeting dit que les gens gardent espoir. «Nous sommes d’une nature combattive. Il le faut pour rester dans notre pays. Vous pouvez envisager la situation du point de vue du capitaine d’un navire, c’est-à-dire, sombrer avec votre vaisseau.

Il s’agit d’une question de fierté, d’être qui nous sommes vraiment. Où irions-nous ? Serions-nous encore des I-Kiribati après cela ? Personnellement, c’est comme cela que je le vois. Je suppose que mon premier réflexe serait de couler avec mon pays.»

 

Tara crew pose with the local children in Tabontebike village Kiribati_photo credit Sarah FretwellL’équipage de Tara prend la pose avec les enfants du village de Tabontebike dans les Kiribati © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Yeeting n’est pas dans le déni de la dure réalité de devoir quitter les terres auxquelles son peuple et son patrimoine sont si étroitement liés, d’aller vivre dans un autre pays. «Qui deviendrons-nous si nous quittons notre pays ? Serons-nous toujours des I-Kiribati ? répète-t-il. Nos valeurs traditionnelles comptent-elles toujours lorsque nous immigrons dans un autre pays ? Personnellement, je voudrais demeurer I-Kiribati et toujours garder mes traditions et valeurs culturelles. En dépit de la science. Malgré le fait scientifique que nous n’avons pas 50 ans devant nous.»

Lorsque nous lui demandons à quoi son avenir ressemblera dans le meilleur des cas, il répond : «J’aurai des enfants d’ici là, je serai marié et je vivrai ici à Kiribati toute ma vie. C’est quelque chose que j’envisage pour moi. C’est le scénario idéal à ce stade. Quel est le scénario pessimiste ? Le pire scénario possible serait d’avoir à évacuer les Kiribati. Je ne vois pas un bel avenir pour notre peuple si ce jour arrive vraiment.»

 Sarah Fretwell

« Comme tous les matins »

06:15, le réveil sonne. Depuis ma cabine, j’entends sur le pont les pas de Julie et Daniel, la cheffe de pont et le chef mécanicien. Ils s’activent pour hisser le Yankee, la voile avant de Tara.

Journal de bord de Flora 1/3
[Après avoir complété sa thèse portant sur les données TARA Océans dans le laboratoire de Chris BOWLER à l’Ecole Normale Supérieure d’Ulm, Flora Vincent poursuit ses recherches grâce à une bourse attribuée par la Fondation de la Mer. Elle a pu embarquer pour la première fois à bord de TARA à Wallis pour échantillonner le plancton durant l’expédition TARA Pacific. Elle débarquera à Fukuoka - JAPON]

 

Je titube vers le carré et, comme tous les matins, jette un coup d’œil au tableau des tâches ménagères. Aujourd’hui, je suis de service pour le déjeuner avec mon groupe habituel, composé de Nico de la Brosse le second, et Pete West le cameraman sous-marin. Chaque scientifique est dans un trinôme avec un marin différent, qui nous met le pied à l’étrier et nous guide sur la vie à bord, lorsque c’est la première fois qu’on embarque sur Tara, comme moi. J’attrape deux tartines, mon café et, comme tous les matins, retrouve Dominique la cuisinière sur le pont. Nous profitons de notre petit déjeuner avec vue sur mer, en admirant le lever de soleil.

Pas le temps de rêvasser, il faut que je mette en place le laboratoire humide à l’arrière du bateau et prépare le matériel pour traiter les échantillons que nous récoltons quotidiennement.

 

11-Scientist-Flora-Vincent-in-the-wet-lab-changing-filters_photo-credit-Sarah-FretwellFlora Vincent, biologiste marine, change les filtres à plancton dans le laboratoire humide © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Comme tous les matins, chaque recoin du bateau me rappelle que Tara est optimisé pour être un labo sur l’eau. De la cale avant, à la cale arrière, de la coque sous le bateau au haut du mât, la science est partout, tout le temps, cachée dans les entrailles de la goélette.

Pomper l’air, pomper l’eau, mesurer le fer ou le CO2 dans l’eau, Tara récolte en continu une série de mesures océanographiques et atmosphériques qui serviront à comprendre le lien entre le changement climatique et l’état de santé des récifs coralliens.

Le rapport au temps et à l’espace de travail est particulier sur Tara. A la moindre coupure de courant, Guillaume, l’ingénieur de pont, se rue pour vérifier que les appareils de mesure continuent de tourner car les batteries de secours lui laissent trois minutes pour réagir ; le moindre congélateur mal fermé peut ruiner des semaines de campagne en mer, impossibles à refaire car c’est là que tous les échantillons sont stockés avant d’être envoyés ; oublier de ranger ses tubes en allant prendre sa pause café, c’est courir le risque de les voir éparpillés partout car le bateau tangue en permanence. Poser sa tasse de café pour les ramasser, c’est courir l’autre risque de la voir se briser en mille morceaux sur le pont.

 

7-Tara-scientists-Flora-Vincent-and-Guillame-Bourdin-sample-iron-in-the-water_photo-credit-Sarah-FretwellLes scientifiques Flora Vincent et Guillaume Bourdin réalisent des prélèvements de fer dans l’eau de mer © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Comme tous les matins, la cohabitation entre la science et la navigation dans un espace aussi confiné nous oblige à tout anticiper ; et comme il y a toujours un imprévu, faire au dernier moment, c’est déjà faire trop tard ! On accomplit les choses dès qu’on a le temps (ranger, réparer, préparer mais aussi dormir, faire une lessive ou répondre à ses mails!), surtout pour les marins qui sont sollicité-e-s en permanence de jour comme de nuit, pour manœuvrer le bateau mais aussi nous aider sur le terrain. Aujourd’hui nous levons les grandes voiles; une belle journée de prélèvements s’annonce, comme tous les matins.

 Flora Vincent

 

Dominique Limbour, cuisinière autour du monde

Dominique Limbour est marin et cuisinière. Entre deux repas, passez un instant avec elle dans la cambuse, où elle prépare des merveilles culinaires, secrets de cordon bleu français qui font des heureux parmi les 14 membres d’équipage.

 

Dominique Limbourm's artisan breadp_photo credit Sarah FretwellLes pains artisanaux de Dominique Limbour © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

« J’ai cuisiné à bord de nombreux bateaux, depuis l’Antarctique jusqu’à Tahiti ». Dominique a acquis beaucoup d’expérience dans l’un des métiers les plus exigeants à bord d’un bateau. Levée à 5h30, elle cuisine et planifie les prochains repas jusqu’à 21h. Lorsqu’elle retrouve sa cabine le soir, ses pensées sont encore tournées vers les prochains repas et l’avitaillement. Vous pouvez souvent la voir sourire lorsqu’elle parcourt un livre de cuisine ou couverte de farine lorsqu’elle prépare son pain.

« A bord je suis au contact des scientifiques, c’est important d’échanger et de comprendre leur travail. Avant cette expédition, je ne savais que peu de choses sur le corail et le plancton. C’est important pour moi, j’en apprends beaucoup sur la santé de l’océan et le réchauffement climatique. »

 

Tara crew members Niko De La Brosse and Dominique Limbourm greeting local children in Tabontebike village_Photo Credit Sarah FretwellLes membres de l’équipage de Tara, Nicolas De La Brosse et Dominique Limbourm saluent les enfants du village de Tabontebike © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

La contribution essentielle de Dominique à cette expédition est sa succulente cuisine française. « La nourriture est extrêmement importante parce que nous sommes sur un bateau français, et c’est un élément important de notre culture (sourire). Les repas sont des instants privilégiés de la journée pendant lesquels l’équipe cesse de travailler pour se rassembler, échanger et se rapprocher. C’est un moment pour rire et faire une pause. La nourriture définit l’atmosphère. Qualité, goût et quantité sont très importants », souligne-t-elle.

Sur les marchés, lorsqu’elle débarque, elle recherche les bons produits locaux et quelques autres exportés de France qui feront, elle le sait, le bonheur de l’équipage. Elle apprend également de nouvelles recettes auprès des locaux. Elle raconte qu’une femme à Tahiti lui a montré comment extraire le lait de la chair de noix de coco, et désormais, chaque fois que nous attrapons un poisson, elle utilise de la noix de coco et du citron vert frais pour préparer un ceviche.

 

Crew member and cook Dominique Limbour putting the hydraphone overboard_photo credit Sarah FretwellLa marin cuisinière Dominique Limbour immerge l’hydrophone à la tombée du jour  © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

En dehors de sa cuisine, elle apprécie particulièrement l’hydrophone de Tara : « J’aime installer l’hydrophone dans l’eau pendant la nuit et écouter les sons autour du récif – parfois même le chant des baleines. Et pendant quelques instants, je fais de la science. »  Après l’expédition, elle se rendra en Australie pour rendre visite à son frère et se détendre.  Avec un sourire, elle me confie : « Je ne cuisinerai pas pendant un mois entier. »

Sarah Fretwell

Vidéo : Happy new year 2017 !

Une année bien remplie s’achève pour la Fondation Tara Expéditions, pleine de nouvelles aventures et de recherches innovantes.
Grâce à votre soutien, nous repoussons les limites de la science nous permettant d’explorer de manière inédite la biodiversité.
Bonne année 2017 !

© Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

Un inventaire inédit de la biodiversité marine à Futuna

À quelques jours de Noël, Tara vient d’achever un inventaire inédit de la biodiversité marine dans l’archipel de Wallis et Futuna. Une entreprise qui avait été partiellement réalisée en 1990 pour la dernière fois, avant les impacts du réchauffement. L’occasion également de revenir sur deux semaines de rencontres et de découvertes dans le territoire français le plus éloigné de la métropole, dans lequel toute entreprise dépend de l’accord des plus hautes autorités coutumières : les Rois.

Ils étaient une vingtaine rassemblés silencieusement sous le falé du Palais de Wallis. Un simple toit de palme sous lequel nous attendaient les chefs de villages, les ministres et au milieu d’eux Patalione Kanimoa, le roi de Wallis. L’équipage de TARA est entré comme sur la pointe des pieds sous les regards de l’assemblée, quelque peu intimidé par la solennité de l’instant. Avant de pouvoir débuter son travail dans les eaux de Wallis et Futuna, la goélette devait obtenir l’autorisation des coutumiers qui ont ici le pouvoir de bloquer toute entreprise. Le kava, la boisson traditionnelle du Pacifique tirée d’une racine d’arbuste, a circulé de mains en mains alors que Serge Planes, le directeur scientifique de l’expédition, et Martin Hertau le capitaine de Tara, exposaient au roi les raisons de notre venue dans l’archipel. Comme le veut la coutume, l’équipage était venu ce jour-là avec quelques cadeaux dont un ouvrage photo retraçant l’odyssée de la dérive Arctique de Tara : les images du navire prisonnier des glaces ont rapidement illuminé le regard du souverain.

Tara venait d’obtenir le feu vert et mettait bientôt le cap sur Futuna, l’île sœur de Wallis.

 

L'équipage de Tara est reçu par le roi de WallisL’équipage de Tara reçu par le roi de Wallis © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

 

Depuis le début des années 90, aucun inventaire de biodiversité n’avait été réalisé autour de cette île aux reliefs abruptes. Les scientifiques du bord menés par Serge Planes disposaient de seulement douze jours pour obtenir un maximum de données sur les espèces peuplant les côtes de l’île entre la surface et 20 mètres de profondeur. Une mission pluridisciplinaire à la recherche de poissons, de coraux, d’algues corallines, d’ophiures ou encore d’éponges. En cartographiant le vivant dans cette zone, les scientifiques espéraient combler le manque d’information sur un secteur situé à l’intersection entre la Mélanésie et la Polynésie. Au-delà des espèces connues, la mission de Tara allait tenter de mettre au jour des espèces rares, voire endémiques au cours de ces recherches.

 

carteLocalisation de Wallis et Futuna © Fondation Tara Expéditions 

 

Divisée en deux royaumes, Sigave et Alo, l’île de Futuna subit régulièrement la colère du Pacifique et ses puissants cyclones. En 2010, le cyclone Tomas a laissé son empreinte sur les côtes de l’île, emportant avec lui de nombreuses habitations et fragilisant les espaces côtiers. Une situation qui a mis les populations face aux menaces causées par le changement climatique mondial dont ils pourraient bien être l’une des premières victimes. C’est sous ces mêmes pluies cycloniques qu’a débuté la mission de TARA face à l’îlot d’Alofi, une terre recouverte à 80% de forêt primaire et sur laquelle ne vit qu’un seul habitant. Au pied des falaises de l’île comme dans le fond de son étroit lagon, les équipes de Tara ont découvert des récifs encore épargnés par le blanchissement et une multitude de coraux et d’éponges.

 

Tara entre dans la passe Sud de Wallis.Tara dans la passe de Wallis © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

 

Serge Planes et Jeff Williams de la Smithonian Institution de Washington ont étudié durant deux semaines les populations de poissons dans ces eaux. Grâce à des méthodes d’empoisonnement local ou de chasse à la flèche, ils sont parvenus à inventorier près de 400 espèces différentes. « On est à un tiers des espèces qui vivent ici, il y a d’autres espèces qui vivent dans des zones plus profonde » explique Serge Planes. « C’est la première fois qu’un inventaire de ce type est effectué sur Futuna et Alofi et ce sera intéressant de le comparer par rapport à ceux fait sur Wallis, au Fidji, au Vanuatu et à la Nouvelle Calédonie. » Ces découvertes serviront à l’avenir de point de référence pour de futures recherches dans ces îles isolées et permettront d’informer les populations locales sur les richesses marines qui les entoure.

Des futuniens qui après avoir convié l’équipage à rencontrer leurs rois, ont partagé avec l’équipage un tauasu traditionnel. Une cérémonie du soir au cours de laquelle se rassemblent les villageois autour d’un kava pour évoquer les problématiques quotidiennes. L’occasion pour les locaux d’interpeller les membres de TARA sur les résultats de leur enquête et de partager avec eux leurs inquiétudes sur l’avenir de leur île. Quelques notes de ukulele ont tôt fait de faire oublier la pluie battante et une piste de danse improvisée s’est ouverte sous nos yeux. De révérences en révérences, les hommes ont invité les femmes pour quelques pas de danse alors que le kava tournait dans l’assemblée.

 

imagejournalOlivier Thomas conditionne une espèce d’éponge au mucus précieux © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

 

À bord de Tara, Olivier Thomas est un homme heureux. Ce spécialiste des éponges venu d’Irlande avait embarqué pour inventorier les populations de spongiaires dans l’archipel. Il ne s’attendait alors pas aux nombreuses découvertes qui l’attendaient ici. « J’ai été assez surpris de la diversité en spongiaires autour d’Alofi et de Futuna » raconte-t-il. « Ici on s’aperçoit qu’il y a de vrais écosystèmes qui concentrent des éponges très diversifiée. Sous les récifs on trouve des zones ou les coraux ne vont pas trop et où l’on peut observer beaucoup d’espèces nouvelles. » Des espèces dont certaines produisent un mucus riche en molécules chimiques qui intéressent particulièrement l’industrie du médicament notamment pour certains traitements contre le cancer. Une valorisation de ces éponges sans doute endémiques à Futuna pourrait peut-être représenter un revenu économique important pour cette île en mal de ressources économiques. Une nouvelle aventure que suivra de près Olivier Thomas qui devra d’abord analyser ces éponges nouvelles avant d’envisager une possible synthétisation de ces molécules d’intérêt.

Pierre de Parscau

ITW Maren Ziegler: bilan des sites étudiés entre Tahiti et Wallis

Voilà cinq semaines que Maren Ziegler a embarqué comme chef scientifique depuis le port de Papeete. Arrivée à Wallis, nous en avons profité pour dresser avec elle le bilan de cette aventure durant laquelle TARA aura traversé les îles de Aitutaki, Niue, des Samoa jusqu’à rejoindre l’archipel de Wallis et Futuna.

 

p13108101Maren Ziegler devant les côtes de Moorea © Pierre de Parscau/Fondation Tara Expéditions

 

Après cinq semaines de navigation entre Tahiti et Wallis, quel est le bilan des sites que vous avez étudiés ?

La mission était très rodée, nous étions sur un parcours où il nous fallait trouver les mêmes espèces et suivre les mêmes procédures chaque jour comme c’est le cas sur toute l’expédition. Il a été parfois très difficile de travailler, les conditions climatiques n’étaient pas toujours bonnes autour des îles. Nous avons commencé à Moorea sur des sites assez connus et assez riches en coraux alors qu’en arrivant à Aitutatki dans l’archipel des îles Cook, nous avons eu une grosse déception. Quand nous sommes arrivés nous avons découvert que la plupart du récif était mort et nous avons eu beaucoup de mal à trouver des sites de prélèvement.  Niue était également assez méconnu mais cela a été une belle surprise pour nous malgré le tsunami qui avait dévasté l’île en 2009 nous avons en fait trouvé pas mal de diversité, un bon recouvrement corallien et des zones abimées qui sont en train de se reconstruire. La rencontre avec les serpents de mer lors de nos plongées restera un souvenir fort.

Notre dernière station aux Samoa nous a complètement dévastés car nous avons exploré 83 km de côtes et il a été très difficile de trouver des sites avec un bon recouvrement corallien et les espèces que nous étudions avaient pour la plupart disparues. C’est une zone très isolée qui n’est pas très étudiée et les insulaires n’ont pas beaucoup de ressources pour accéder et surveiller la situation le long des côtes. Je ne m’attendais pas à une telle situation.

 

Repérage de site sur la côte de NiueRepérage de site sur la côte de Niue © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

 

Existe-t-il des moyens pour les habitants de ces îles pour changer cette situation ?

Je crois que cela dépend des cas. Dans celui des Samoa nous avons observé certains sites où le corail semble revenir et nous préparons un rapport que nous enverrons aux autorités locales. Cela pourrait les pousser à protéger ces zones fragiles en contrôlant la pêche et l’impact humain sur ces secteurs.  Nous avons aussi remarqué que la qualité de l’eau dans ce lagon n’était pas très bonne et que l’impact de l’homme était important. Beaucoup de choses peuvent être faites localement mais à une échelle beaucoup plus large ces îles ne peuvent rien face l’augmentation des cyclones, sauf faire entendre leur voix sur le plan international.

 

À quels défis avez-vous été confrontée dans votre poste de chef scientifique à bord ?

Cela aurait pu être un vrai défi mais chacun a travaillé ensemble et dans le même sens. Le début était délicat car les scientifiques ne savaient pas trop à quoi s’attendre et n’avaient pas encore une grande préparation mais à la fin nous avons réussi à nous ajuster et ça a été un plaisir de travailler avec l’ensemble de l’équipe scientifique à bord.

 

L'équipe scientifique "corail" en plein protocole d'échantillonnage après les prélèvements de la matinée aux Samoa.Maren Ziegler entourée, de l’équipe scientifique “corail” en plein protocole d’échantillonnage après les prélèvements de la matinée aux Samoa. © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

 

Vous travaillez en ce moment en Arabie Saoudite, quelles sont les différences entre la situation du corail en Mer Rouge et dans le Pacifique ?

La Mer Rouge a longtemps été considérée comme une zone très résistante aux bouleversements climatiques. Mais l’année dernière, nous avons eu une forte augmentation de la température en surface, parfois plus de 34°C, et nous avons observé un important phénomène de blanchissement dans la partie Sud de la Mer Rouge. Les récifs ont été entièrement impactés même très loin des côtes et de l’influence de l’homme.

 

Quelle est la prochaine étape pour vous sur Tara ?

J’adorerais revenir à bord et j’espère qu’il y aura encore une place pour moi durant cette expédition (rires). Je suis très curieuse de toutes ces îles du Pacifique, l’année prochaine Tara passera par la Papouasie Nouvelle-Guinée et par l’Indonésie, tous ces endroits seront j’espère fantastiques. 

 

Propos recueillis par Pierre de Parscau

Vidéo : Le corail à remonter le temps

Alors que TARA a récemment gagné les côtes des Samoa, le protocole d’échantillonnage se poursuit à bord de la goélette. Parmi les trois espèces de coraux ciblées par les scientifiques au cours de cette expédition, le Portites Lobata intéresse particulièrement Guillaume Iwankow du CRIOBE de Perpignan. Depuis l’arrivée de TARA dans le Pacifique, c’est lui qui est en charge des prélèvements de cette espèce via un protocole singulier.

Ce matin-là, nous embarquons avec lui à bord d’une annexe à moteur pour gagner l’extérieur de la barrière de corail. Après quelques repérages, Guillaume a identifié une colonie dont la taille pourrait correspondre aux critères de prélèvement. Il a emporté avec lui un imposant compresseur relié à une curieuse machine : une carotteuse. Grâce à un carottier de 45cm, il va pouvoir creuser au cœur du Porites pour en extraire de précieuses informations. L’opération est ainsi réalisée sur chaque site d’étude tout au long de l’expédition.

© Pierre de Parscau / Fondation Tara Expeditions

Vaka, la pirogue dans le sang

Voilà plusieurs jours que TARA arpente la côte de l’île de Niue, battue par le Pacifique. Sur ces falaises faites de corail, certains habitants de cette île qu’ils surnomment « le Rocher » tentent de préserver l’héritage maritime de leurs ancêtres à travers la fabrication de pirogues traditionnelles, la vaka.

Il m’aura fallu quelques heures pour remonter la piste qui mène jusqu’à celui qu’on appelle ici « Fai » et dont on parle avec respect et fierté. Tamafai Fuhiniu m’attend à l’ombre de son atelier, assis comme un roi sur son trône sur un simple tabouret de bois. Des copeaux rouge vifs de moota jurent sur son polo sombre, ses petites filles jouent sous des pagaies alignées sur un râtelier. L’homme vit sur les hauteurs de Niue depuis qu’un ouragan a ravagé sa maison en 2004, ne lui restait alors que ses mains et sa force de caractère pour tout reconstruire.

Il est aujourd’hui le dernier héritier d’une longue lignée dont l’origine se perd quelque part en Chine avant de rejaillir sur les falaises de Niue il y a 700 ans. Alors que des communautés humaines ont déjà conquis le Pacifique 4 000 ans auparavant, le « Rocher » est l’une des dernières terres de cet océan à voir s’installer les hommes. Parmi les cinq frères qui débarquèrent les premiers sur ce rivage hostile, quelques maitres-charpentiers ont perpétué cette tradition en l’adaptant à la géographie de Niue. Pour pouvoir mettre à l’eau leurs embarcations depuis ces falaises qu’aucun lagon ne protège des caprices du Pacifique, il a fallu imaginer des navires légers qu’un homme seul pouvait porter. La première vaka de Niue était née.

 

credits_pdeparscau_vaka-traditionnelle-de-niueVaka traditionnelle de Niue / Crédits Pierre de Parscau 

 

« Ça m’amuse d’entendre les gens parler encore aujourd’hui de nos anciens rois. » raconte Tamafai en tirant sur sa cigarette. « Mes ancêtres n’étaient pas idiots, ils ont toujours refusé ce jeu tribal et politique. Dans les temps anciens nous étions cannibales, et pour les chefs et les rois si vous ne produisiez pas de la richesse vous étiez le premier à mourir et à être mangé. C’est comme ça que ma famille a survécu si longtemps. »

Autour de sa maison s’étend le territoire du maitre-charpentier, devenu le premier propriétaire terrien de Niue. Ce sont ces mêmes terres qui l’ont vu naître il y a 60 ans parmi une fratrie de neuf enfants. Son père est alors le dernier fabricant de vaka de l’île et le choisi parmi ses frères pour lui transmettre le savoir de ses ancêtres. « Mes frères n’ont peut-être pas passé suffisamment de temps à écouter les histoires qu’on se raconte avant de dormir, ces légendes que l’on transmet de génération en génération. Pour moi, très tôt dans ma vie, j’ai su que j’étais différents d’eux. Mon père n’avait pas forcément besoin de m’apprendre les choses, tout ce que j’ai appris c’est à travers l’observation, cela ne passait pas par la parole ou par un dessin. C’est pour ça que le savoir traditionnel était très riche car tu dois apprendre des choses sans qu’on te les montre explicitement ».

Tamafai m’entraine un peu à l’écart de sa maison vers un atelier à ciel ouvert que protège l’ombre de quelques arbres. C’est ici qu’il travaille les troncs de moota pour sculpter ces vaka qui affronteront un jour le large. La courbe de la coque interpelle par sa douceur, la longueur n’excède pas les 5 mètres pour une épaisseur de seulement 4 millimètres. À force de perfectionnement, Tamafai est parvenu à créer une pirogue de seulement 15kg pouvant supporter un chargement d’une demi tonne. « La méthode de fabrication a évolué du fait de la modernisation des outils. À l’époque de mes ancêtres, l’arbre était d’abord brulé. Ils choisissaient un arbre assez vert pour ne pas qu’il s’enflamme et qu’il se fracture. Il fallait ensuite évider le tronc en pleine forêt et le transporter à la main jusqu’à la côte. C’était un travail très dur, les gens en ce temps-là devaient être des géants. »

Un lien continu d’unir la terre et la mer depuis ces temps anciens. Aujourd’hui encore, le premier poisson pêché sur une nouvelle vaka revient à la famille propriétaire du terrain sur lequel l’arbre a été abattu.

 

Tamafai Fuhiniu, le dernier maître-charpentier de NiueTamafai Fuhiniu, le dernier maître-charpentier de Niue / © Pierre de Parscau

 

Des méthodes de fabrication d’une vaka traditionnelles, Tamafai ne me livrera que quelques grands principes. De ses ancêtres, le maître charpentier a hérité de la tradition du secret qui ne se transmet que de père en fils. « À cette époque ce savoir était conservé par différentes personnes qui avaient un statut très à part dans la société, ils étaient les gardien d’un savoir » m’explique Tamafai. « C’était un secret bien gardé qui était conservé dans la famille. Aujourd’hui je partage la plupart de mon savoir mais il y a des choses qui sont trop importantes et que je garde pour moi. Mon père m’a toujours dit : fais attention à la façon dont tu partages ton savoir car quand tu auras tout partager, tu finiras sans rien, tu seras nu. J’essaie de trouver un équilibre entre cette parole et le monde d’aujourd’hui car si je ne partage pas ce savoir il pourrait bien disparaître. »

Car si les insulaires ont longtemps perdu le goût pour la pêche au large à bord de ses pirogues traditionnelles, le sang de Tamafai pourrait bien lui aussi éteindre ce qui reste de cette flamme traditionnelle. Ironie du sort, après des générations d’hommes dans sa famille, le maître charpentier est le père de cinq filles.

Maika est la dernière à être resté à Niue. Elle me reçoit dans les bureaux à l’arrière de l’office du Tourisme où elle travaille, curieuse de connaître mes impressions après ma rencontre avec son père. Son débit rapide tranche avec la placidité de Tamafai mais la même fierté les anime quand on évoque la vaka. Longtemps tenues à l’écart de la mer et des pirogues, les femmes de Niue ont peu à peu prit le large sous l’impulsion de Maika et de quatre sœurs. « Même si cela pouvait aller à l’encontre de la tradition, nous avons toutes grandi dans cet univers. » se souvient-elle. « J’ai eu ma première pirogue à l’âge de 8 ans, et notre père nous fabriquait des modèles adaptés à nos tailles. Beaucoup de gens sont devenu jaloux car notre père nous laisser prendre la mer sur nos pirogues et nous avons depuis essayé d’encourager plus de femmes à se joindre à nous. »

Aujourd’hui Maika pousse les jeunes à apprendre auprès de son père cette technique ancestrale. Parmi eux pourrait peut-être se trouver l’élu qui poursuivra l’œuvre de Tamafai et conserva à son tour les secrets de toute une lignée « J’espère qu’il ne les emportera pas dans la tombe, il doit trouver quelqu’un qui a le même amour et la même passion et je ne crois pas qu’il soit près à léguer ses secrets tant qu’il n’aura pas trouver cet homme. Nous devons le trouver, pas seulement pour la famille mais pour l’ile toute entière. »

 

Tamafai, maître charpentier, aux pieds des falaises de la crique de OpaahiTamafai aux pieds des falaises de la crique de Opaahi / Crédits Pierre de Parscau

 

À marée basse, Tamafai m’a donné rendez-vous dans la crique de Opaahi pour embarquer à bord de l’une de ses « femmes » comme il aime à appeler ses pirogues. En chargeant l’une d’elles sur ses épaules il pointe du doigt la falaise face à nous. C’est ici qu’en 1774 après trois tentatives, James Cook et ses hommes parvinrent à mettre le pied sur Niue et durent affronter l’hostilité des insulaires. Une anecdote qui fait sourire le maître-charpentier, bien convaincu que ses ancêtres aient fait partie des premiers insulaires à jeter des pierres en direction de l’Endhevour.

Sous nos pied l’océan balaye le récif et la tentative de mise à l’eau s’avère délicate. D’une poussée, la vaka blanche et bleue s’arrache de la terre ferme pour glisser vers le large, aussi légère qu’une plume. « Une vaka est une chose vivante, elle a une forme très féminine. » me confie Tamafai alors que les falaises de Niue se découvrent devant nous. « C’est aussi sacré qu’une femme, si tu en prends soin elle nourrira ta famille, si tu la délaisse elle ne t’offrira aucune prospérité. On ne les baptise pas car si l’on nomme les choses elles se désacralisent. La vaka défini qui je suis et qui nous sommes en tant que peuple. Je ne crois pas que nous devrions utiliser le langage comme définition de l’identité car il a évolué au cours de l’histoire, la culture aussi, alors que la tradition est quelque chose de différent, c’est une façon de faire et de penser. »

Faire corps avec sa vaka, lui parler, l’écouter aussi. Devant moi Tamafai reproduit les gestes sûrs que des générations d’hommes avant lui ont développé sur ces mêmes côtes, mélange d’instinct et d’héritage. Dans le sillage de sa pirogue continue de s’écrire l’histoire de Niue en attendant qu’un autre poursuive ce récit. À 60 ans, Tamafai aura léguer à son île un navire en guise d’identité.

Mieux, une œuvre à admirer.

Pierre de Parscau

DANS LE SILLAGE DE ROBERT LOUIS STEVENSON

Elles sont apparues comme échappées d’un roman, à la faveur d’un lever de soleil sur le Pacifique, noires sur un ciel rouge. Deux jours après avoir pris la mer depuis Niue, TARA a atteint ce matin-là les côtes de Upolu, la principale île des Samoa. Un territoire aux reliefs tranchants au-dessus duquel plane le fantôme d’un géant de la littérature : Robert Louis Stevenson.

 

C’est cette même vision de la côte que l’auteur de L’île au trésor relate dans ses mémoires de voyages. Parti dans le Pacifique en direction d’Hawai à la recherche d’un climat plus clément pour ses poumons fragiles, Stevenson s’établit aux Samoa accompagné de sa famille en 1890. Il y passera les quatre dernières années de sa courte vie. Lorsqu’il fait construire la propriété de Vailima aux pieds du Mont Vaea, il est un auteur mondialement célèbre et un parfait inconnu pour les habitants de l’île. Né à Edimbourg en 1850, le romancier souffre depuis son enfance d’une santé fragile qui ne l’empêche pas de rompre avec l’héritage industriel de sa famille – fabricant de phare – pour se consacrer à l’écriture. Après avoir arpenté le massif des Cévennes à pied accompagné d’un âne, il connaitra le succès avec son premier roman L’île au trésor, qui assoit son statut d’écrivain populaire. Suivront L’Étrange cas du Docteur Jekyll et de Mr Hyde ou Le Maitre de Ballantrae dans lesquels l’auteur continuera d’explorer l’âme humaine en imprégnant ses romans de puissantes visions. C’est à 15 000 kilomètres de son Ecosse natale qu’il décida de finir sa vie d’écrivain voyageur en léguant aux Samoa un trésor culturel.

 

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Maison de Robert Louis Stevenson à Vailima / © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

 

À son arrivée aux Samoa, Stevenson prend très vite fait et cause pour la défense des insulaires alors pris dans des conflits coloniaux qui opposent Américains, Allemands et Anglais. Cette proximité avec la population de l’île poussera les insulaires à le surnommer « Tusitala », le conteur d’histoire. Car si Stevenson ne parle pas encore la langue samoane, les habitants ont vite observé l’imagination débordante de l’écrivain qui s’imprègne bientôt des légendes du Pacifique pour se lancer dans de nouveaux projets d’écriture dont certains resteront inachevés. Sa maison semble avoir résisté au temps et aux ouragans qui l’ont pourtant longuement ravagée. Construite en bois par un architecte australien, elle fut pendant longtemps la plus grande bâtisse de l’île et accueillit d’illustres visiteurs venu saluer cet étonnant exilé.

Moustache tombante, visage émacié, regard fiévreux : sur les photographies qui ornent les murs de sa maison transformée en musée, Stevenson semble s’être changé en un personnage de roman. Devant son bureau qui fait face à une cheminée inattendue sous de telles latitudes, Margaret Silva la conservatrice du musée remonte dans l’histoire de cet auteur qui a écrit quelques pages de l’histoire de cette île. « Robert Louis Stevenson a fait beaucoup pour notre pays et a toujours été impliqué dans la politique locale. Il a aidé nos pères fondateurs à acquérir l’indépendance et a même failli être déporté à cause de son engagement. » raconte-t-elle face aux photographies accrochées sur les lambris turquoises. « Il a été le premier européen à se rendre dans les prisons pour y livrer de la nourriture, des vêtements et des cigarettes. C’est pour cela que les samoans ont eu tant d’affection pour lui ».

 

 

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Robert Louis Stevenson pose en famille devant sa maison © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

 

Le 3 décembre 1894, Stevenson s’écroule sur le parquet du grand salon victime d’une hémorragie cérébrale. Le médecin n’eut pas le temps d’accourir depuis Apia. Contrairement à la tradition samoane qui veut que les proches soient enterrés au plus près des maisons, l’auteur demande dans ses dernières volontés à être inhumé « sous le ciel immense et étoilé », au sommet du Mont Vaea. L’abrupte sentier qui y mène encore aujourd’hui raconte à lui seul l’attachement des samoans pour Tusitala. Baptisé « le chemin des cœurs aimants », il fut tracé à même la forêt par les habitants de l’île au prix d’efforts colossaux pour permettre de transporter le cercueil de Stevenson. À la lumière des torches, ils furent 200 samoans à gravir la montagne pour accompagner l’écrivain vers sa dernière demeure. Jamais étranger n’avait été ainsi célébré dans l’île : le rituel funéraire fut celui d’un enterrement royal et le corps déposé sur un lit de corail entouré de pierres volcaniques. « Avant de mourir, Robert Louis Stevenson avait deux dernières volontés. » explique Margaret Silva. « La premier c’était d’être inhumé au sommet de la montagne, et la seconde c’était qu’on l’enterre avec ses bottes aux pieds. Quand les Samoans lui ont demandé pourquoi, il a répondu que les bottes avec lesquelles il avait arpenté cette île étaient celles qu’il voulait emporter avec lui. Cela signifiait qu’il voulait mourir avec le peuple des Samoa. »

 

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Tombe de Robert Louis Stevenson au sommet du Mont Vaea © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

Après une rude heure de marche sous un soleil de plomb, le pèlerin parvient à une simple tombe blanche qui surplombe la baie de Apia. Sur une plaque de bronze a été gravé l’épitaphe composée par Stevenson lui-même en 1884, en guise de dernières paroles.

 

Under the wide and starry sky
Dig the grave and let me lie
Glad did I live and gladly die
And I laid me down with a will
This be the verse you grave for me
Here he lies where he longed to be
Home is the sailor, home from sea
And the hunter home from the hill
Sous le ciel immense et étoilé
Creuse la tombe et laisse-moi reposer
Heureux j’ai vécu et heureux je meurs
Et je m’allonge ici avec un vœu
Voici le verset que tu graveras pour moi
Ici il repose où il désirait être
Le marin est chez lui, de retour de la mer
Et le chasseur de retour de la colline

Pierre de Parscau

Video : Le paradis vert

Au coeur de l’île de Niue se cache la réserve d’Huvalu, une forêt primaire de 5 000 hectares qui abrite des arbres centenaires. Sionetasi Pulehetoa a longtemps milité pour préserver cet écosystème unique autour duquel il a grandi et dont il connait tous les secrets. Profitant de l’escale de TARA sur son île, il nous emmène découvrir son « paradis vert » à l’occasion d’une photo sonore.

© Pierre de Parscau / Fondation Tara Expeditions

Vidéo : Transport, une course contre la montre

Après la mission de Tara dans l’archipel des Tuamotu, le retour de la goélette à Papeete a marqué le début d’une autre aventure en forme de course contre la montre : des centaines d’échantillons attendent d’être expédiés dans les laboratoires partenaires, pour débuter le long travail d’analyse.
Colombie, Ile de Paques, Dulcie Island et Gambier : les scientifiques n’ont que quelques heures pour conditionner le fruit de mois de travail dans le Pacifique depuis le quai de Tahiti.

© Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

Le jardinier du lagon

Avant que Tara ne lève l’ancre pour mettre le cap sur l’île de Niue, les scientifiques du bord ont été conviés à débarquer sur l’île d’Aitutaki pour partir à la rencontre d’un surprenant insulaire. Effrayé de voir le lagon de l’île lentement dépérir, Charley Waters a décidé d’y jardiner en plantant coraux et bénitiers géants. Rencontre.

Pris entre l’aérodrome et le lagon d’Aitutaki, le centre de recherche de biologie marine émerge parmi les épaves de canoés et les pickups rongés par la rouille. Un long hangar de tôle transformé en salle de conférence accueille aujourd’hui une vingtaine d’écoliers accompagnés de quelques acteurs de la vie locale. Les sourires se révèlent autour des larges bassins d’élevage du centre au fond desquels dorment des bénitiers géants accompagnés d’un discret poisson-pierre. Sur l’invitation de Charley, les scientifiques présents à bord de TARA se sont joint à l’assemblée pour découvrir le projet Reef Keepers. Avec une poignée de jeunes bénévoles, Charley s’est mis en tête de sauvegarder ce lagon dont il est tombé amoureux il y a maintenant 14 ans.

« Mon plan initial était d’aller à Manihiki (île voisine dans l’archipel des îles Cook – NdA) pour travailler là-bas, mais quand j’ai découvert le lagon ici je me suis dit que j’avais trouvé ce que je cherchais. Ce qui m’a convaincu c’était l’accueil des habitants de l’île et du gouvernement de l’époque. Ils se sont aperçus qu’ils ne pouvaient pas sauvegarder le lagon avec le peu de ressources dont ils disposaient. J’avais une bonne expérience en biologie marine et j’étais prêt à les aider, c’est comme ça que tout a démarré. »

 

credits_pdeparscau_bassins-eleveage-benitiers-geantsBassins d’élevage de bénitiers géants, sur l’île d’Aitutaki © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

 

Devant des enfants aux regards étonnés, Charley fait défiler les images des coraux du lagon et rappelle les menaces qui pèsent sur ces animaux souvent méconnus des plus jeunes. Ici comme dans beaucoup d’îles du Pacifique, les coraux du lagon ont subi d’importantes dégradations causées par le déversement de produits chimiques sur les sols de l’île, la surconsommation de la ressource marine ou la multiplication des déchets. Dans l’assistance, un pêcheur interpelle Charley sur la nécessité d’intégrer le savoir traditionnel à un futur programme de protection. Car sans l’implication des pêcheurs de l’île, le scientifique pourrait bien travailler seul contre tous.

« La tradition de la pêche est très profonde ici, et très souvent la tradition et la science se heurtent l’une à l’autre » explique Charley. « La difficulté c’est que certains savoirs traditionnels ne sont pas fondés sur la science mais sur des croyances. Certains insulaires par exemple pensent que si les bénitiers géants ont disparu du lagon c’est parce qu’ils sont jaloux de ceux que nous avons introduits. Cela fait des années que j’explique que les bénitiers ne sont pas jaloux mais la croyance altère toujours les faits. En revanche, sans être scientifiques certaines personnes ici ont une extraordinaire connaissance de l’écosystème marin, des cycles de reproduction et des comportements des espèces. »

 

credits_pdeparscau_plantation-de-benitiers-geants-copieUne bénévole de Reef Keepers en pleine plantation © Pierre de Parscau 

 

Entre politique locale et volonté de changement, Charley a décidé de passer par les actes et invite les jeunes à expérimenter la plantation du corail dans le lagon tout proche. En fixant des débris de coraux sur un support en ciment grâce à de l’époxy, les jardiniers d’un jour vont pouvoir replanter le corail et le voir se développer à nouveau dans quatre à cinq semaines. Une technique éprouvée aux Maldives ou en Australie et dont les résultats prometteurs pourraient permettre ici de convaincre la jeunesse de l’importance des récifs pour la santé de l’île.

« L’essentiel c’est qu’ils comprennent que c’est un cercle vertueux » lance Charley, « plus il y aura de coraux, plus il y aura de poissons et plus leur qualité de vie augmentera. Je pense que beaucoup d’écoliers ne connaissent pas assez le lagon tout simplement parce qu’ils ne peuvent pas s’offrir un masque et un tuba. »

 

credits_pdeparscau_rencontre-avec-charley-watersLes scientifiques de TARA s’apprêtent à planter du corail  © Pierre de Parscau 

 

Ce jour-là pourtant, les enfants d’Aitutaki ont pu profiter des beautés sous-marines, masque sur les yeux. Mais sous la surface, les récifs ont bel et bien été transformés au cours de ces dernières années. Un bouleversement qui pourrait à terme mettre en péril l’économie locale et la survie même de ces sociétés insulaires.

« Nous travaillons toujours contre ce que nous appelons le syndrome de la « référence glissante », c’est-à-dire que ce que nous considérons comme un corail en bonne santé aujourd’hui ne l’était pas pour les générations précédentes. Je crois que le moment est venu d’être extrêmement prudent pour les prochaines étapes de protection du lagon, j’aimerais beaucoup voir la mise en place d’un plan stratégique en réponse aux études qui ont été menées ici. Très souvent dans les îles Cook les gouvernants pensent que mener des études c’est régler le problème, en tant que scientifiques nous savons que c’est seulement une partie de l’équation. Nous avons suffisamment étudié, je crois qu’il est temps de passer aux actes. »

Une bénévole s’avance et prononce une courte prière en maori pour inviter les dieux de l’île à veiller sur ces coraux fraîchement replantés avant que les visiteurs ne se dispersent. Charley sait que le chemin sera long pour rallier à sa cause les insulaires d’Aitutaki mais qu’importe, il aura au moins apporté sa pierre au gigantesque édifice corallien.

Pierre de Parscau

Jeunesse du bout du monde

Elle nous observe depuis maintenant trois jours du haut de ces quelques reliefs, langue de verdure perdue au Nord-Ouest des îles Cook. Depuis le mouillage de TARA à l’entrée du lagon, Aitutaki a des allures de bout du monde. Pour rencontrer la vie à terre, il faut s’aventurer par-delà une rue principale déserte pour prendre une route familière : le chemin de l’école.

Une large pelouse en guise de cour de récréation, des salles de classes ouvertes sur l’extérieur, un terrain de tennis détrempé. Sur les hauteurs d’Aitutaki, l’école aurait presque des allures de campus tropical. Sous les perrons à l’abri de la pluie, l’anglais se mêle au maori au fil des conversations et des leçons. Kimi ajuste une fleur de tiaré dans ses cheveux lorsque je l’interpelle pour lui demander mon chemin. Un grand sourire plus tard, elle commence la visite de son école.

 

p1320131Kimi, 17 ans, dans la cour de son école © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

 

« Nous sommes tous liés ici, frères, cousins, neveux, vous avez l’embarras du choix ! (rires). Tout le monde se connaît ici depuis toujours. Tu ne peux pas te promener sur l’île sans que quelqu’un te crie Kaiman – viens voir par ici – et ne t’invite chez lui ». À travers les persiennes en plastiques des fenêtres des classes, les visages des enfants défilent. Cours de dessins, de cuisine, de musique, ici les travaux manuels tiennent une place importante et peuvent parfois préparer à la vie active. Kimi a elle aussi parcouru ces classes depuis ses 3 ans et grandit avec ceux de sa génération. À 17 ans, elle a atteint la fin de son cursus scolaire à Aitutaki. Comme beaucoup de jeunes de son âge confrontés au manque de perspective professionnelle, elle devra envisager de quitter son île pour poursuivre ses études et se forger un avenir.
Loin de chez elle.

Malgré son attractivité touristique, l’économie d’Aitutaki ne permet pas à ces jeunes d’envisager un futur sur place. Quelques rares enfants de pêcheurs ou d’agriculteurs reprendront le travail familial, d’autres pourront espérer trouver un emploi de fonctionnaire, gage de sécurité. À l’entrée de la classe de menuiserie nous retrouvons Leslie, 16 ans, qui vient de terminer une étagère faîte de bois recyclé retrouvé sur la côte. Ici, l’enseignante néo-zélandaise sensibilise ses élèves aux effets du changement climatique sur le lagon d’Aitutaki et sur la pollution de plus en plus présente.

 

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 © Wikipédia

 

« Le lagon est devenu plus sale, les étrangers qui viennent y jettent souvent leurs déchets, précise Leslie. Ce n’est pas leur île alors ils s’en moquent. ». Sur l’un des établis, quelques dessins évoquent la vision de l’avenir de ces enfants. Fenêtres ouvertes et coquillages tamponnés à l’encre, tous illustrent un lien avec le Pacifique. « Mon père a un petit bateau de pêche, raconte Leslie. Le week-end il m’emmène parfois avec lui au large ou pique-niquer sur les motu (îlots en bordure de récifs – ndA). Moi j’ai décidé de rester habiter à Aitutaki, près de la mer, je ne pourrais pas vivre loin d’ici. »

Les deux amies ont chacune de la famille en Nouvelle Zélande et se souviennent encore de leur première impression en découvrant Aukland il y a quelques années. « Wahou, c’était ça ma première impression » s’amuse Kimi. « Ce qui m’a surpris le plus c’était tout ce monde dans les centres commerciaux. On pouvait acheter plein de choses pour pas cher alors qu’ici on ne trouve rien pour 2$. Mon frère est parti vivre là-bas il y a plusieurs années mais il ne vient plus nous voir, c’est difficile pour ma famille. »

 

p1320146Ecoliers d’Aitutaki  © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

 

Sur le terrain de tennis, une balle gorgée d’eau passe d’une raquette à l’autre. Dans cette région du Pacifique, le sport est aussi une opportunité pour la jeunesse. Parmi les enfants d’Aitutaki, certains sont régulièrement repérés par des entraineurs étrangers pour aller renforcer les lignes des équipes de rugby locales et internationales. Une chance en forme de déchirement pour ces familles insulaires et pour ces jeunes qui, comme Kimi, devront s’expatrier.

« J’ai très vite le mal du pays. Ici on a grandi libres et en sécurité alors qu’à l’extérieur les gens vivent dans des maisons fermées, comme des prisonniers. Quand tu pars d’ici tu laisses ta famille derrière toi et une part de ta vie. »

Parmi cette jeunesse en exil, certains reviendrons à Aitutaki pour fonder leur propre famille et investir sur le territoire. Pour les autres l’île conservera les souvenirs de l’enfance et le parfum du paradis perdu.

Pierre de Parscau

Martin Hertau, capitaine de retour

Après plus de quatre mois de navigation et une transatlantique, Samuel Audrain a laissé sa casquette de capitaine à Martin Hertau. Durant toute l’expédition Tara Pacific, les deux marins se relayeront ainsi tous les cinq à six mois à ce poste capital.

Te voilà de retour à bord de Tara. En quoi consiste le poste de capitaine sur Tara ?

Le capitaine gère bien évidemment la navigation, la sécurité et la maintenance du bateau, mais il doit également s’assurer que chacun soit bien à son poste, dans les deux sens du terme : que le travail soit correctement effectué, mais aussi qu’il y ait un réel bien-être à bord. Chacun a un rôle important et le capitaine doit veiller à la cohésion de tout cela, c’est une sorte de chef d’orchestre. Enfin, sur Tara, il y a aussi tout le volet sensibilisation qui est très important. Durant les escales, que ce soit pour les visites, les réceptions ou l’accueil des scolaires, il y a un vrai rôle à jouer et c’est un domaine que je ne connaissais pas du tout, car cela n’a rien à voir avec le métier de marin mais c’est au coeur du projet Tara.

Qu’est-ce qui te plaît le plus dans ce rôle ?

Ce que j’aime vraiment, c’est la polyvalence, vraiment importante sur ce bateau. Il n’y a pas que la navigation, on participe aussi aux chantiers par exemple. Pour Tara Pacific comme pour d’autres précédentes expéditions, je suis présent dès le début du projet. Sur le chantier en début d’année, nous avons préparé entièrement le bateau pour cette mission, du point de vue maritime bien sûr, mais aussi du côté scientifique : ce bateau est évolutif, nous l’adaptons différemment selon la mission. Enfin, ce qui me plaît avec Tara, c’est l’aura qu’il dégage et que l’on ressent dans beaucoup d’escales. J’ai des souvenirs exceptionnels de l’accueil formidable que l’on nous a fait lors des expéditions précédentes, à Beyrouth, Tanger, Naples, ou encore Saint-Pierre-et-Miquelon : il y a une dimension humaine qui rend le tout encore plus passionnant.

Comment s’est déroulée la passation à Tahiti avec Samuel ?

Après le chantier en début d’année, quand j’ai quitté le bateau, il y avait beaucoup de choses qui avait été très rapidement testées, comme les nouveaux moteurs, comme le mât de charge pour hisser l’annexe. J’ai laissé le bateau avec beaucoup de nouveau matériel, donc c’était important de faire le tour de tout cela avec Samuel : voir comment le matériel s’était comporté pendant ce demi-tour du monde, ce qui avait bien fonctionné, ce qu’il y avait à améliorer… Et puis, nous avons parlé également des protocoles scientifiques, surtout que durant toute l’expédition Samuel et moi participons aussi aux plongées pour aider l’équipe en charge des prélèvements de plancton. C’est tout nouveau pour nous, et même si c’est très intéressant, cela représente aussi plus de travail et de choses à intégrer. Au final, la passation a duré deux jours entiers, et c’était plutôt dense !

 Propos recueillis par Yann Chavance

Une semaine à Tahiti

Tara a terminé en fin de semaine dernière une escale majeure au cours de sa longue route à travers le Pacifique : une semaine de sensibilisation à Tahiti. Après une arrivée riche en sourires et colliers de fleurs, la « fourmilière Tara » s’est mise en marche : conférences, expositions, visites publiques, accueil des classes, changement d’équipage, arrivée de nouveau matériel…

Vendredi 7 octobre, Tara quittait le quai d’honneur de Papeete pour reprendre sa route pour un mois dans l’archipel des Tuamotu, toujours en Polynésie française. Le départ, plus encore ici qu’ailleurs, a fait naitre des sentiments mélangés : pincement au cœur de quitter Tahiti et l’hospitalité de ses habitants, mais plaisir de retrouver un rythme de vie moins effréné, en petite communauté, après cette escale particulièrement intense. Durant toute la semaine, le planning de l’escale a trôné dans le grand carré de Tara, détaillant heure par heure un programme chargé. Entre les visites publiques, l’accueil de responsables locaux, la venue de journalistes et la présentation de Tara aux partenaires scientifiques de l’expédition, le pont de Tara était bien souvent noir de monde.

 

credits-iban-carricano-arrivee-papeete-1L’expédition Tara Pacific est bien arrivée dans le port de Papeete à Tahiti : Un accueil chaleureux pour une étape majeure © Iban Carricano / Fondation Tara Expéditions

 

Mais surtout, la goélette a accueilli pendant toute cette escale plus de 200 enfants polynésiens. Pour réussir ce tour de force en si peu de temps, chaque classe devait suivre un parcours sur la place Vai’ete, en face de Tara, passant d’ateliers en ateliers pour finir en beauté par la visite de la goélette. Grâce à l’exposition “Tara Pacific, la biodiversité des récifs coralliens face au changement climatique” montée au cœur de la place, et grâce également aux ateliers proposés par des associations locales de protection de l’environnement, les écoliers arrivaient sur le pont de la goélette en étant déjà incollables sur le corail… Une escale importante pour le volet « Education » de Tara donc, mais également sur le plan logistique.

 

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L’association tahitienne « La pointe des pêcheurs » a patiemment expliqué aux enfants la vie des coraux, au beau milieu de l’exposition Tara Pacific. © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions.

 

Dans le même temps, l’équipage de Tara a dû en effet gérer l’arrivée d’un conteneur entier rempli de nouveau matériel – scientifique et de navigation – pour le bateau. Le pont avant surchargé de cartons à déballer, les « débarquants » et les « embarquants » ont travaillé de concert pour tout préparer à temps. Car cette escale à Papeete signait pour beaucoup la fin du voyage, et le début pour d’autres. Parmi les 16 membres d’équipage, seulement 4 continuent leur route à bord. En plus de l’équipe scientifique entièrement renouvelée, parmi les marins, Maud Veith reprend le poste de cuisinière, Nicolas de la Brosse celui de second, tandis que Martin Hertau endosse la casquette de capitaine de Tara.

 

credits-yann-chavance-martin-hertau-1Martin Hertau a repris le poste de capitaine de Tara pour les mois à venir, laissant ici l’île de Tahiti derrière la goélette. © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

Enfin, outre les changements d’équipage, le nouveau matériel et les visites publiques ou scolaires, cette semaine à Papeete a été tout aussi importante pour le volet scientifique. Des conférences publiques et privées ont ainsi été tenues, faisant le point sur les dernières connaissances scientifiques sur le corail et présentant les objectifs scientifiques de l’expédition. Mais surtout, Papeete a accueilli la première grande réunion du consortium scientifique de Tara Pacific depuis le début de l’expédition. Les partenaires majeurs du projet se sont donc retrouvés durant plusieurs jours, venant des quatre coins du monde, pour faire le point sur ces premiers mois d’échantillonnage. L’occasion aussi pour tous de faire connaissance avec la goélette, le cœur de l’expédition, avant qu’elle ne reprenne sa route vers les Tuamotu.

Yann Chavance

Un grand merci à nos partenaires sur cette escale :

Air Tahiti Nui
CRIOBE
FFEM

Présidence de la Polynésie française
• Ministère de la Santé et de la Recherche
• Ministère du tourisme et des Transports aériens internationaux, de la modernisation de l’administration et de la fonction publique
Chambre de Commerce, d’Industrie, des Services et des Métiers
Pôle d’innovation en Polynésie française Tahiti Fa’ahotu
Port autonome de Papeete
• DHL Papeete

ADEME en Polynésie française
Association Te mana o te moana
Association Tamari’i Pointe des Pêcheurs
Association Pae Pae No Te Ora
Association Mata Tohora

Accueil tahitien pour Tara

Après un court aperçu de l’hospitalité polynésienne la semaine dernière aux Gambier, l’équipage de Tara a pu profiter d’une arrivée en grande pompe à Tahiti, entre danses, musiques et colliers de fleurs. Un accueil parfait pour entamer une semaine chargée sur cette île, étape majeure de l’expédition à travers le Pacifique.

Tara continue son parcours polynésien dans les « îles du vent », l’archipel qui comprend notamment Tahiti. Mais avant d’approcher son chef-lieu, Papeete, Tara a pu passer deux jours à quelques kilomètres de là, sur l’île de Moorea, la petite sœur de Tahiti. La goélette a ainsi jeté l’ancre au fond de la baie d’Ōpūnohu dans un décor fabuleux, un lagon entouré de pitons rocheux recouverts d’une végétation luxuriante. C’est dans ce cadre hors-du-commun que sont situés les locaux du CRIOBE (Centre de Recherches Insulaires et Observatoire de l’Environnement), l’un des partenaires phare de l’expédition Tara Pacific. Menés par Serge Planes (CNRS/EPHE/UPVD), le directeur scientifique de l’expédition, les membres du CRIOBE et leurs partenaires se sont ainsi succédés à bord pour découvrir la goélette et sa mission.

 

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Tara s’apprête à s’amarrer à quai à Moorea pour accueillir visites scolaires et rendez-vous avec les responsables politiques locaux. © François Aurat / Fondation Tara Expéditions

 

Ce mardi, l’équipage a pourtant dû quitter avec regret les paysages fabuleux de Moorea pour rejoindre la grande Tahiti. Un regret heureusement vite effacé par le formidable accueil des tahitiens… A peine Tara amarrée au quai d’honneur de Papeete, en face de la célèbre place Vai’ete, les sons des tambours traditionnels s’élevaient pour nous accueillir. Sur le quai, musiciens et danseurs offraient à la fois un accueil parfait et un bel aperçu de la culture polynésienne. Une fois la passerelle installée, tout l’équipage mit enfin le pied à terre devant une haie d’honneur, chacun se retrouvant vite croulant sous les sourires, les colliers de fleurs et les noix de coco fraiches.

 

credits-yann-chavance-arrivee-papeete-1-3Sur le quai d’honneur de Papeete, l’équipage accueilli par des danses et des chants traditionnels. © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

Les festivités se poursuivirent ensuite sous le kiosque de la place Vai’ete pour une série de discours. Serge Planes et Romain Troublé d’une part, pour présenter les objectifs de Tara Pacific et remercier les partenaires locaux, puis les représentants locaux d’autre part, avec notamment, Patrick Howell, le ministre de la Santé et de la Recherche du gouvernement polynésien. Celui-ci salua longuement le travail de Tara, évoquant les grands explorateurs venus eux-aussi à Tahiti, Bougainville, Cook ou La Pérouse. « Vous en êtes les dignes descendants ! » conclut-il ainsi son discours de bienvenue. Et en effet, pour l’équipage de Tara découvrant l’accueil polynésien, les sentiments furent sûrement bien proches de ceux des grands explorateurs quelques siècles plus tôt. Dans son livre « Voyage autour du monde » publié en 1771, Bougainville écrivait à propos de Tahiti : « Je me croyais transporté dans le jardin d’Eden […] partout nous voyions régner l’hospitalité, le repos, une joie douce & toutes les apparences du bonheur ». Nous n’aurions pas dit mieux.

Yann Chavance

Première escale en Polynésie française

Tara a quitté en début de semaine l’archipel des Gambier, le plus à l’Est de la Polynésie. En plus de mener à bien les protocoles d’échantillonnage, les quelques jours passés autour de ces petites îles montagneuses ont permis à l’équipage d’avoir un premier aperçu de la beauté de la Polynésie française et de la gentillesse de leurs habitants.

Comme pour chaque île du Pacifique sur le passage de la goélette, trois sites ont été étudiés dans l’archipel des Gambier, avec à chaque fois des plongées pour collecter des échantillons de corail, de poissons et de plancton. Pour être au plus près des sites de collecte, la goélette a dû parcourir de long en large le grand lagon entourant l’archipel. Après un premier site de mouillage dans une petite anse de Taravai, la deuxième plus grande île de l’archipel, Tara a jeté l’ancre près du rivage d’Akamaru, une île abritant un unique petit village composé d’une dizaine de familles réunies autour d’une église. Enfin, la goélette a terminé sa route à quai au village de Rikitea, le plus important des Gambier.

 

credits-yann-chavance-panorama-gambier-1-1Depuis le Mont Duff, qui domine le village de Rikitea, vue imprenable sur les récifs coralliens de la côte et ses fermes de perliculture © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

Cette route sinueuse entre les différentes îles de l’archipel, motivée par les impératifs scientifiques, aura également permis à l’équipage de profiter d’une vue d’ensemble des Gambier. Loin du reste de la Polynésie française (Tahiti est à 1 700 kilomètres de là), desservi par un unique vol hebdomadaire, l’étonnante beauté de l’archipel reste inaccessible pour la plupart des touristes. Peu de monde ici, donc, pour admirer les incroyables contrastes de ces petites îles, où les plages de sable blanc et les cocotiers se transforment, à flanc de montagne, en des forêts de résineux. Pour parfaire le tableau, de petites églises (et même une cathédrale !) parsèment ces paysages hors-du-commun.

 

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L’équipe corail s’apprête à plonger pour réaliser les échantillonnages © François Aurat / Fondation Tara Expéditions

 

Une fois les échantillonnages terminés, Tara et son équipage ont passé deux jours à Rikitea, à la rencontre des habitants. Environ 120 enfants ont découvert le voilier, écoutant avec attention les scientifiques sur le pont arrière et les marins dans le grand carré. Le soir venu, l’équipage a présenté lors d’une conférence à la mairie les études menées par la goélette dans le Pacifique ainsi que les précédentes missions, notamment Tara Oceans. En effet, Tara avait déjà mouillé en 2011 dans les eaux des Gambier pour y étudier les récifs coralliens. Il était donc normal que l’équipe scientifique présente les résultats de ce premier passage, à savoir la découverte de deux nouvelles espèces de coraux, encore inconnus jusqu’ici. L’une avait été baptisée Echinophyllia tarae en référence à la goélette.

 

credits-yann-chavance-visites-gambier-1-1Tara étant à quai à Rikitea, des dizaines de visiteurs et d’écoliers ont pu visiter la goélette © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

En dehors de cette conférence, les échanges entre l’équipage et les habitants des Gambier se sont poursuivis de manière plus informelle, au hasard des rencontres. Il suffit de marcher dans la rue pour apprécier l’hospitalité et la simplicité des échanges avec les polynésiens. Croiser quelqu’un signifie souvent s’arrêter quelques minutes pour discuter, parler de la vie à bord de Tara ou des préoccupations des insulaires. Des échanges chaleureux qui ont parfois mené à une invitation à visiter une ferme de perliculture ou à un cadeau de quelques fruits frais. Les cinq scientifiques prenant ici leur vol retour, comme les 11 Taranautes restant à bord pour atteindre Tahiti dans quelques jours, n’auraient pas pu rêver meilleur accueil pour leurs premiers pas en Polynésie française.

Yann Chavance

La route de l’Ouest

Île après île, Tara continue de tracer sa route dans le Pacifique en faisant cette semaine escale aux Gambier, en Polynésie française. La route de la goélette dessine maintenant franchement une ligne allant de l’Amérique du Sud jusqu’au Japon : une traversée d’Est en Ouest particulièrement intéressante pour les scientifiques.

Après le canal du Panama, porte d’entrée dans le Pacifique, et la parenthèse colombienne Malpelo, la route de l’Ouest a véritablement commencé à Rapa Nui, l’île de Pâques, avant de se poursuivre vers Ducie Island, puis cette semaine aux Gambier. Par la suite, la goélette continuera sur cette lancée avec Tahiti, les Samoa, Wallis et Futuna, les Mariannes et d’autres, jusqu’à atteindre le Japon en février 2017. Conséquence de cette fuite occidentale, Tara ne cesse de traverser les fuseaux horaires : depuis notre départ de l’île de Pâques, nous avons déjà changé quatre fois d’heure, enchaînant les journées de 25 heures. Et cela n’est pas prêt de s’arrêter : en arrivant au Japon, Tara aura traversé une quinzaine de fuseaux horaires depuis Lorient.

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La goélette se dirige vers son site de mouillage à l’abri de Taravai, la deuxième plus grande île des Gambier © Yann Chavance / Tara Expeditions Foundation

Mais outre cette course face au soleil couchant, la route vers l’Ouest présente un réel intérêt scientifique. « Les récifs coralliens du Pacifique présentent un gradient de biodiversité très marqué d’Est en Ouest » explique ainsi Emilie Boissin, l’une des coordinatrices scientifiques de l’expédition. « Autrement dit, plus nous irons vers l’Ouest, plus les récifs seront riches en matière de diversité d’espèce. » Une affirmation déjà vérifiée par les premières observations des plongeurs : à Rapa Nui, les fonds ne présentaient que majoritairement deux espèces de coraux. A Ducie, la quantité d’espèces avait déjà augmenté, et ici, aux Gambier, la première plongée semble confirmer une richesse encore plus importante.

Cette relative pauvreté des premières îles traversées a forcé les scientifiques à revoir leurs ambitions à la baisse : sur les trois espèces de coraux étudiés lors de l’expédition, seules deux ont été observés à Rapa Nui et Ducie Island. Idem pour les deux poissons recherchés : aucun à Rapa Nui, un seul à Ducie. Mais selon les scientifiques à bord, tout devrait changer maintenant : si tout se passe bien, cette étape aux Gambier marquera enfin l’apparition de tous les sujets d’étude. Mais même en l’absence de certaines espèces, cette traversée d’Est en Ouest reste très intéressante. « Nous étudions notamment le microbiome des coraux, l’ensemble des micro-organismes vivant avec eux » décrit Emilie Boissin (CRIOBE) . « L’une des questions importantes est de savoir si ce microbiome suit également ce même gradient de biodiversité d’Est en Ouest ». Une partie de la réponse se trouve déjà sûrement dans les frigos et les milliers d’échantillons de Tara.

Yann Chavance

Naufragé volontaire sur Ducie Island

Une île déserte, surtout quand elle est loin de tout comme Ducie Island, exerce toujours une fascination. Apercevoir ses rivages après plusieurs jours de mer, y jeter l’ancre, sentir le parfum de la terre… Mais pour apprécier pleinement le caractère d’une île, rien de tel que d’y poser le pied, le temps d’une nuit.

Après 3 jours passés au large de Ducie Island, le programme scientifique de prélèvements touchait à sa fin. Bientôt, nous laisserions derrière nous cette minuscule parcelle de terre sans, vraisemblablement, ne jamais y remettre les pieds. L’archipel est tellement isolé, loin de toute autre terre, que l’on ne vient jamais ici par hasard. Jusqu’ici, il a fallu se contenter d’observer l’île depuis le pont de Tara, aux jumelles, ou via les images enregistrées par notre drone. Ducie, c’est une mince bande de terre en arc de cercle, longue de deux kilomètres environ pour une centaine de mètres de large. Un immense platier de corail et quelques ilots permettent de boucler ce cercle. Selon les rares – et peu précises – cartes de l’île, il existe une passe pour entrer dans l’atoll contenu dans ce cercle. Mais sans connaître les horaires de marées et vu les énormes vagues s’écrasant sur le récif entourant l’île, l’option de se faire déposer à terre depuis une annexe de Tara avait rapidement été écartée.

 

credits-yann-chavance-rivage-ducie-1Le rivage accidenté de Ducie Island, avec un jeune fou attendant sur la plage. © Yann Chavance / Tara Expeditions Foundation

 

Pour n’avoir aucun regret, je décide de tenter une dernière possibilité. Après le repas du midi, je récupère une touk, un gros bidon étanche en plastique. J’y tasse du mieux que je peux un hamac, des vêtements chauds, un appareil photo – premier compagnon du correspondant de bord – , un pain d’épice et quelques outils indispensables – ficelle, pierre à feu et couteau. Une fois la touk pleine, je complète mon équipement en remplissant un sac de tout ce qui ne craint pas l’humidité, notamment des bidons d’eau douce et une bâche plastique. Equipé d’une combinaison de plongée (l’eau n’est ici qu’à une vingtaine de degrés), je monte alors dans une annexe pneumatique. Monch, le chef plongée, me conduit de l’autre côté de l’île, là où les vagues semblent les moins fortes, disparaissant presque sur quelques mètres : c’est ma porte d’entrée.

L’annexe stoppe à une cinquantaine de mètres du rivage sans pouvoir aller plus loin, face au récif. Je saute alors à l’eau et nage jusqu’au rivage en poussant difficilement ma touk devant moi. En jetant régulièrement un œil sous la surface, je vois le fond se rapprocher peu à peu. Ici comme partout autour de Ducie, tout est couvert de coraux. Pas de roche, pas de sable, juste du corail à perte de vue. Impressionnant. Enfin, je pose le pied sur la plage, qui consiste en réalité en un immense amoncellement de débris de coraux. Un dernier signe à Monch et l’annexe s’éloigne. Ça y est, enfin, je suis seul sur cette île déserte. Après avoir déposé la plupart de mes affaires à l’ombre et retiré ma combinaison de plongée, j’entame l’exploration de l’île en longeant le rivage.

 

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La plage de Ducie Island est couverte de déchets en tous genres, plus ou moins anciens. © Yann Chavance / Tara Expeditions Foundation

 

Nous avons beau être à des centaines de kilomètres de toute terre habitée, la plage est jonchée de déchets amenés par les courants : bouteilles, caisses plastiques, bouées, bouts d’amarrage… Malgré ça, l’endroit grouille de vie. En plus des Bernard-l’Ermite et des crabes, les oiseaux sont omniprésents, dans les airs comme sur terre : immenses frégates, fous masqués, pétrels, sublimes petites gygis blanches… A l’ombre des frêles arbustes, presque sur chaque mètre carré se trouve un oisillon, grosse boule duveteuse. Ce sont des pétrels de Murphy : 90 % de la population mondiale de cette espèce nicherait sur Ducie.

Je prends le maximum de photos, et notamment des plantes : le Conseil des îles Pitcairn, qui réunit six des 50 habitants de l’archipel, nous a demandé expressément de photographier la flore de Ducie si nous pouvions aller à terre. Mission accomplie. Même pour eux, les richesses naturelles de cette île restent largement méconnues. Autre demande, de la part de l’équipe de plongeurs de Tara cette fois, filmer sous la surface du lagon. Tout le monde souhaite savoir à quoi ressemblent ces fonds. Je finis donc par faire demi-tour pour récupérer mes affaires de plongée et me prépare à traverser la mince bande forestière pour rejoindre le lagon, de l’autre côté.

 

credits-elsa-guillaume-requins-ducie-1Des requins gris de récif (Carcharhinus amblyrhynchos), rencontrés en grand nombre dans le lagon de Ducie Island © Elsa Guillaume / Tara Expeditions Foundation

La tâche s’avère finalement plus compliquée que prévue, avec un enchevêtrement de branchages à franchir, le tout en faisant attention à ne pas marcher sur un œuf ou un oisillon piaillant d’être ainsi dérangé. Il me faut un bon quart d’heure pour traverser, avec l’aide d’une boussole, la centaine de mètres de végétation avant d’arriver au lagon. Sur une plage grise de coraux pétrifiés par le soleil, j’enfile mes palmes, un masque et un tuba. Avant même de mettre la tête sous l’eau, je vois une dizaine de requins m’entourer.

Les squales ont beau ne pas dépasser les deux mètres, leur grand nombre et leur curiosité à la limite de l’agressivité ne sont pas particulièrement rassurants. Je choisis de ne pas m’aventurer trop loin dans le lagon, entrapercevant des requins bien plus imposants au large. Ceux-ci n’ont sûrement jamais vu d’être humain de leur vie et je n’ai aucune idée de leur réaction. Au bout d’un quart d’heure, je préfère faire demi-tour, les requins toujours aussi nombreux et s’approchant de plus en plus près dès que j’ai le dos tourné.

La lumière du jour commençant à faiblir, je me dépêche de traverser à nouveau la végétation pour retrouver mes affaires près de la plage. Je trouve un espace dégagé entre les arbustes, avec suffisamment de branches solides pour installer mon hamac et une bâche plastique afin de me protéger de la pluie. Je termine mon campement à la nuit tombée, sous une fine pluie et à la lumière de ma frontale. Enfin, je peux me poser quelques minutes pour manger un morceau sous une magnifique pleine lune et les cris des milliers d’oiseaux autour de moi.

 

credits-yann-chavance-gygis-blanche-1Une gygis blanche, oiseau ayant la particularité de déposer son unique oeuf en équilibre sur une branche. © Yann Chavance / Tara Expeditions Foundation

La nuit fut courte, et surtout très fraiche. Je me réveille presque toutes les heures : une fois à cause de volatiles venus se battre juste sous mon hamac, une autre pour vérifier que mon installation tient le coup, la bâche claquant sous les rafales de vent. Lorsque la lumière du jour arrive enfin, je m’apprête à fermer les yeux encore quelques minutes, quand toute l’avifaune de l’île décide de fêter en piaillant l’arrivée du soleil. Je me lève alors et allume un feu sur la plage pour me réchauffer. Devant une dizaine de fous masqués me regardant l’air étonné, grignotant du pain d’épice devant les flammes et admirant le lever de soleil, je savoure la chance que j’ai eue : l’espace d’une nuit, j’ai été l’unique habitant de Ducie Island.

Yann Chavance

Pitcairn, l’histoire d’une légende

Alors que Tara a jeté l’ancre pour une petite semaine près du rivage de Ducie Island, dans l’archipel de Pitcairn, chacun à bord savoure la chance unique qui lui est offerte d’être ici : à l’autre bout du monde, dans un archipel de légende, l’un des plus isolés de la planète.

L’archipel de Pitcairn n’avait vraiment rien pour devenir célèbre. Quatre petites îles peu engageantes, bien loin des autres terres – l’archipel le plus à l’est de la Polynésie, les îles Gambier, sont à quelques 500 kilomètres de là –n’offrent que peu de ressources naturelles pour s’installer. Henderson, la plus grande des quatre îles avec ses 36 km2, ne dispose pas de source d’eau douce. Si on trouve de l’eau sur l’île Pitcairn, celle-ci est plus petite et très escarpée, limitant les plantations agricoles. Enfin, les îles Oeno et Ducie ne sont que de petits atolls coralliens émergeant de l’océan, impropres à une installation humaine durable.

 

carte-pitcairn© tara.nullschool.net

 

Malgré ces caractéristiques peu accueillantes, quelques dizaines de polynésiens ont vécu – ou plus vraisemblablement, survécu – sur Henderson et Pitcairn durant plusieurs siècles, grâce à des échanges commerciaux avec les îles Gambier. Lorsque ces derniers traversèrent une grave crise aux alentours du 15ème siècle, la fin des échanges entraîna la chute des petites populations de Pitcairn : ces îles inhospitalières redevinrent désertes. L’histoire aurait pu s’arrêter là et Pitcairn retomber dans l’oubli, mais l’Histoire, avec un H majuscule, en décida autrement.

Tout commença à 2 000 kilomètres de là, en 1788. Après un voyage éreintant – une année entière de navigation depuis l’Angleterre, à 46 marins sur un voilier de 28 mètres de long – la HMS Bounty jette l’ancre à Tahiti. L’équipage y passera cinq mois de détente à profiter des charmes de la Polynésie… et des Polynésiennes. Ainsi, lorsqu’ils furent obligés de retourner à la vie en mer sous les ordres d’un capitaine devenu tyrannique, multipliant les châtiments corporels, plus de la moitié de l’équipage s’éleva et fit éclater une mutinerie.

 

L’équipage se prépare à un apéritif sur le pont pour fêter les premières plongées à Ducie Island sur fond de coucher de soleil.L’équipage se prépare à un apéritif sur le pont pour fêter les premières plongées à Ducie Island sur fond de coucher de soleil. © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

Le capitaine et la vingtaine de marins lui restant fidèles furent jetés dans une chaloupe avec cinq jours de nourriture – ce qui leur permis de rejoindre une terre, tous vivants – et le reste de l’équipage prit le contrôle du navire Bounty. Les mutins, après notamment avoir enlevé une quinzaine de polynésiennes à Tahiti, finirent par se cacher sur l’île Pitcairn : une fois le Bounty incendié pour qu’il ne soit jamais découvert, les marins se retrouvèrent pris au piège sur leur île. Dix ans plus tard, ils s’étaient tant entretués qu’il ne restait plus qu’un homme adulte, 8 femmes et 19 enfants. Aujourd’hui, deux siècles ont passé, et les descendants de ce petit groupe vivent encore sur l’île Pitcairn. Une cinquantaine de personnes seulement, qui composent pourtant l’intégralité des habitants de cet archipel passé à la postérité, un peu malgré lui.

  Yann Chavance

D’une île à l’autre

Tara a quitté mercredi dernier Rapa Nui – l’île de Pâques – pour prendre le large plein Ouest en direction de l’archipel des Pitcairn (Grande Bretagne) et plus précisément de la petite île déserte Ducie. Une navigation de seulement quelques jours pour l’équipage grandement renouvelé, débutée sous la fureur des vents.

L’escale d’une semaine à Rapa Nui (Chili) n’aura clairement pas été de tout repos. Le programme déjà chargé a dû être modulé heure après heure en fonction des conditions météorologiques. Le seul port de l’île étant insuffisamment grand pour accueillir Tara, la goélette n’a cessé de changer de zone de mouillage en fonction des vents et de la houle. Malgré ces conditions rendant l’embarquement sur Tara difficile, tous les nouveaux arrivants ont bien pris leurs quartiers avant le grand départ, mercredi soir. C’est ainsi au grand complet – 16 personnes – que la goélette a laissé derrière elle les Moaï et leurs mystères pour reprendre le large.

 

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Le nouvel équipage au complet, réuni dans le grand carré pour un briefing sécurité © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

Parmi les nouveaux venus, l’australien Pete West, grand spécialiste de plans macroscopiques de coraux, est venu remplacer David Hannan pour les prises de vue sous-marines. L’ingénieur océanographe Calixte Berger seconde quant à lui Guillaume Bourdin sur le pont arrière pour les prélèvements journaliers de plancton. Enfin, les cinq autres nouveaux arrivants constituent l’équipe corail : Emilie Boissin, l’une des coordinatrices scientifiques de l’expédition, plongera avec Becky Vergathurber, de l’Université de l’Oregon, Christian Voolstra, biologiste au KAUST (Arabie Saoudite) et Pascal Conan, biogéochimiste à Banyuls-sur-mer. Guillaume Iwankow (CNRS) sera quant à lui en charge des prélèvements de poissons. Enfin, l’artiste plasticienne Elsa Guillaume vient compléter cette nouvelle liste de l’équipage.

 

 

Pour cette équipe fraichement embarquée, la goélette ne fut pas tendre avec les estomacs les plus fragiles : des creux de plus de six mètres, des rafales de vent dépassant les 40 nœuds… Les deux premiers jours de navigation depuis Rapa Nui ont secoué vivement tous les occupants de la goélette, avant que le temps ne se calme pour offrir un grand soleil et une mer d’un bleu profond.

 

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David « Monch » Monmarché, chef plongée, profite du beau temps revenu sur le pont de Tara © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

De quoi réjouir les 16 Taranautes avant d’arriver à Ducie Island, une île déserte faisant partie de l’archipel Pitcairn. Tara y restera une petite semaine pour des plongées qui s’annoncent riches en émotions : selon les – très – rares plongeurs à s’être aventurés jusqu’ici, la petite île perdue au beau milieu du Pacifique regorge de coraux… mais aussi de requins.

Yann Chavance

Tara de retour à Rapa Nui

La goélette et tout son équipage sont finalement arrivés ce mercredi à l’île de Pâques, appelée ici Rapa Nui. Les quelques heures d’avance grappillées ces derniers jours au fil des vents ne seront pas de trop pour venir à bout du programme chargé qui nous attend durant cette semaine.

En réalité, Tara était dans le sillage de l’île de Pâques depuis un petit moment déjà. Dès mardi soir, la petite île s’affichait sur le radar du bateau, mais l’attente fut prolongée par une succession de stations de prélèvements à différentes distances de la terre. Pour l’équipe scientifique, l’objectif était d’étudier l’influence de l’île sur la composition du plancton : un protocole dédié à cet « effet d’île » qui sera reproduit à chaque nouvelle terre croisée durant notre périple dans le Pacifique. Lors de la dernière station de prélèvement ce mercredi matin à l’aube, les scientifiques affairés sur le pont ont eu le plaisir de découvrir, entre deux mises à l’eau de filets, les premiers rayons du soleil éclairer peu à peu Rapa Nui.

 

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Ce mercredi 31 août 2016, Tara est arrivée en vue de l’île de Pâques, dans le Pacifique Sud © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

Ce n’est finalement que dans l’après-midi, une fois les protocoles scientifiques terminés, que Tara a jeté l’ancre ce mercredi en face d’Hanga Roa, l’unique ville de l’île chilienne. Après une fin de journée dédiée uniquement aux démarches administratives et douanières, ce n’est que le lendemain que les premiers membres d’équipage purent mettre enfin un pied à terre et découvrir leurs premiers Moaï, les fameuses statues, colosses granitiques de l’île. Quelques heures de répit pour découvrir la beauté de cette île isolée (l’une des terres habitées les plus isolées au monde) et ses trésors archéologiques. Un peu de temps libre qui se fera sûrement bien plus rare ces prochains jours : le programme de cette semaine à Rapa Nui s’annonce plus que chargé.

 

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© François Aurat / Fondation Tara Expéditions

 

Tout d’abord, l’escale est l’occasion d’accueillir du sang neuf à bord : pas moins de sept nouveaux arrivants sont attendus durant cette semaine, avec notamment l’équipe de plongeurs. Ceux-ci devront se remettre rapidement de leurs quelques trente heures de vol pour attaquer dès ce week-end plusieurs journées de travail sous la surface à étudier les coraux de Rapa Nui. En parallèle de ces plongées de travail, l’escale sera également mise à profit pour accueillir des visites d’enfants à bord : Rapa Nui Ocean, une ONG locale, permettra à un groupe d’élèves travaillant sur la conservation de l’océan et des ressources de l’île de visiter la goélette si les conditions météo permettent d’aborder.

Dans cette même optique de partage des connaissances avec les populations rencontrées sur notre chemin, une conférence publique se tiendra mardi prochain à terre. L’objectif sera bien entendu d’exposer les buts scientifiques de notre venue à Rapa Nui, mais aussi de présenter les premiers résultats issus de l’expédition Tara Oceans : en 2011, Tara avait en effet déjà trempé sa coque dans ces eaux au cours de son tour du monde de deux ans et demi à étudier le plancton. A l’occasion de cette conférence « Passé et présent », l’équipage sera secondé par le biologiste Eric Karsenti (EMBL- CNRS), le « père » scientifique de Tara Oceans, et André Abreu, Responsable Climat et Environnement, venus spécialement pour l’occasion. Enfin, une fois ce programme dense terminé, Tara pourra reprendre sa route mercredi soir prochain, direction plein Ouest.

Yann Chavance

Vers l’île de Pâques, porté par les vents

L’arrivée initialement prévue le 1er septembre à l’île de Pâques pourrait bien s’avancer de quelques heures, grâce à des vents particulièrement favorables. Après un départ de Colombie dans le vacarme des moteurs, Eole nous a fait finalement le cadeau d’une fin de traversée à la voile.

Le voyage n’avait pourtant pas commencé sous les meilleurs auspices météorologiques. « La première semaine, nous avons eu des vents contraires tout du long » décrit Samuel Audrain, le capitaine de Tara. « Il a fallu attendre d’avoir passé les Galápagos pour attraper les alizés, avec des vents de sud-est de 20 à 25 nœuds ». Un changement météo bienvenue : à ce moment, les moteurs avaient englouti la quasi-totalité du carburant estimé nécessaire à la traversée Colombie-Île de Pâques. Il était donc temps de pouvoir hisser les voiles…

 

Tara sous voiles, vue du haut des 27 mètres de mât.Tara sous voiles, vue du haut des 27 mètres de mât. – © Yann Chavance – Fondation Tara Expéditions

 

Depuis l’arrivée de ces vents de travers, Tara a donc pu retrouver sa tranquillité : moteurs coupés, toutes voiles dehors, il n’est plus nécessaire d’élever la voix pour se faire entendre dans la timonerie ou sur le pont arrière. A table, les discussions ne sont troublées que par les craquements du navire surfant sur les vagues. Pour ne rien gâcher, les températures sont elles aussi plus clémentes : depuis que nous avons passé l’équateur, plus besoin de dormir la tête collée aux bruyants ventilateurs des cabines. Le soir, pantalons et sweatshirts sont même de nouveau de sortie. « Depuis quelques jours, les conditions sont juste idéales » résume le capitaine. « Il fait beau, le bateau est stable et surtout nous avançons vite : on ne pouvait pas espérer mieux ! »

 

Les voiles de Tara portent leurs ombres sur le spi gonflé à l’avant.Les voiles de Tara portent leurs ombres sur le spi gonflé à l’avant. – Yann Chavance /  Fondation Tara Expéditions

 

Alors que les temps estimés de navigation sont basés sur une vitesse de 7 nœuds, nous obligeant à pousser les moteurs lorsque le vent tombe, depuis plusieurs jours Tara file à une moyenne de 8 à 9 nœuds. Pendant les quarts de veille, les marins se livrent avec plaisir à une bataille de chiffre, à celui qui notera la plus forte pointe de vitesse – le record étant pour l’instant de 13 nœuds. Au final, si Eole continue de nous gâter ainsi, nous pourrions bien arriver en avance en vue de l’île de Pâques, le 31 au matin dans le meilleur des cas. Une perspective qui réjouit tout l’équipage après deux semaines de mer, impatient de faire face aux colosses mythiques de l’île.

Yann Chavance

ITW : David Monmarché, Chef plongée

Durant ces deux ans d’expédition dans le Pacifique, des centaines de plongées se succéderont depuis le pont de Tara. Les questions de logistique et de sécurité, forcément capitales, sont assurées depuis le début de l’expédition par David Monmarché, chef plongée, celui que tout le monde à bord surnomme « Monch », « Mon deuxième prénom ! », plaisante-t-il.

 

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“Monch” en plein échantillonnage d’eau de mer entre les branches d’un corail © David Hannan / OceanArkAlliance

 

Quel est votre parcours et comment êtes-vous arrivé sur Tara ?

C’est une histoire de rencontre à Lorient ! Mais d’abord, j’ai un brevet d’état de plongée depuis 14 ans maintenant. J’ai été moniteur de plongée en Corse dans une école de plongée, puis j’ai été moniteur de plongée sous glace, à Tignes en Savoie. Pendant des années, j’ai donc fait des saisons. L’hiver à Tignes, puis l’été en Corse et surtout en Bretagne. A l’hiver 2015, quand j’ai décidé d’arrêter les saisons d’hiver, j’ai suivi une formation de marin, le brevet de Capitaine 200, pour compléter la plongée. A Lorient, où j’avais des modules d’enseignement, j’ai rencontré l’équipe de Tara qui m’a présenté la future expédition Tara Pacific. De fil en aiguille, j’ai proposé ma candidature. Tara était à sec, en chantier. J’ai d’abord travaillé au chantier, de janvier à avril, pour la préparation et la rénovation du bateau, puis j’ai embarqué au Panama pour les premières plongées, pour une durée de trois mois. Je serai à bord jusque début novembre 2016 à Papeete et réembarquerai en juillet 2017.

 

En quoi consiste votre travail à bord ?

Je m’occupe de l’entretien du matériel, je fournis aux plongeurs ce dont ils ont besoin en matériel et en équipement avant les plongées. Après chaque plongée, je regonfle les bouteilles pour qu’elles soient prêtes pour les plongées suivantes. Durant la plongée, tous les plongeurs, scientifiques ou cameraman, sont autonomes sous la surface. Mon rôle est donc de veiller à la sécurité depuis le bateau semi-rigide qui permet d’acheminer les plongeurs sur les sites de prélèvements, de veiller à ce que le temps de plongée que l’on a défini soit respecté. Je suis également amené à faire des plongées pour les prélèvements de plancton, pour la Station Biologique de Roscoff. Enfin, lorsque nous sommes en navigation, je m’occupe de l’entretien et de l’inventaire du matériel, et bien sûr je participe aux manœuvres et à la vie du bateau, comme tous les marins.

 

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Le caisson de recompression permet de prévenir les accidents de plongée en cas de remontée trop rapide

 

Quelles sont les spécificités d’une telle expédition ?

Ici, les membres de l’équipage plongent pour leur travail, ils ont de l’expérience et sont autonomes. Il y a donc moins d’encadrement à faire, même si nous faisons parfois des plongées dites récréatives, avec les artistes en résidence ou les correspondants de bord. Sur une telle expédition, les plongées s’enchaînent – deux groupes le matin, deux l’après-midi, l’un pour le corail et l’autre pour le plancton – il faut donc être particulièrement vigilant. Les plongées sont limitées à deux par jour et par personne, et lorsqu’il y a des plongées profondes et potentiellement à risque, nous déployons un caisson de recompression sur le pont pour qu’il soit prêt en cas de problème. Une fois les scientifiques dans l’eau, entre les consignes que je leur donne, le choix du site, les conditions extérieures comme les courants et la houle, j’ai une responsabilité directe.

Propos recueillis par Yann Chavance

Tara passe la ligne de l’Equateur

Ce jeudi 18 août 2016, à 14:00 UTC, Tara a traversé pour la 9ème fois de son existence la frontière mythique de l’équateur. Un passage dans l’autre hémisphère qui fut, comme le veut la tradition chez les marins, l’occasion de baptiser en grande pompe les néophytes.

Depuis notre départ de Buenaventura quelques jours plus tôt, le sujet revenait de plus en plus fréquemment dans les discussions. L’équateur. “La ligne”, comme on l’appelle en mer. Et surtout, plus que de savoir quand nous franchirions cette frontière, le point central était de recenser les néophytes, ceux qui n’avaient jamais passé la ligne. Evidemment, traverser l’équateur en avion ne compte pas. « Trop facile » entend-on ici. Au final, il y aura six « bizus » – comprendre, ceux qui subiront le baptême de ligne – sur les dix occupants de Tara lors de cette traversée.

Ce rituel de la ligne reste fortement ancré chez les marins, sûrement depuis des siècles. A une époque où passer dans l’autre hémisphère revenait à plonger dans l’inconnu et les dangers de l’océan, baptiser les matelots inexpérimentés permettait de désamorcer les peurs tout en soudant l’équipe. En changeant d’hémisphère, les apprentis rentraient dans le cercle des marins d’expérience, comme on rentre dans une confrérie.

 

Credits Yann Chavance - passage ligne-1Ce jeudi 18 août 2016, tout le monde était réuni en timonerie pour voir le GPS passer à 0°00.000 N, signe du passage de l’équateur. – © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

Au fil des siècles, la cérémonie du passage de ligne a évolué, prenant différentes formes selon les bateaux et les corps de métier, tout en gardant certains rites incontournables : la présence de Neptune, le dieu de la mer et des océans, et de sa femme Amphitrite, mais aussi une étape de purification par l’eau de mer. Sur certains navires, la cérémonie dure plusieurs jours, revêtant l’aspect d’un joyeux carnaval pour les anciens et d’une série d’épreuves sapant le corps et l’esprit pour les néophytes. Mais à bord de Tara ce jeudi 18 août, les six baptêmes se seront bien sûr déroulés dans une ambiance bien plus bon enfant.

 

Les six néophytes ont eu le droit, après un rituel soigné, d’obtenir un diplôme attestant de leur premier passage de l’équateur.Les six néophytes ont eu le droit, après un rituel soigné, d’obtenir un diplôme attestant de leur premier passage de l’équateur. -  © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

Une fois les « bizus » parqués sur le pont arrière, fermé d’une rubalise symbolisant la ligne à franchir, un Neptune ventru secondé d’une Amphitrite improvisée et d’un bourreau masqué ont mené la cérémonie. Comme pour l’entrée dans une société secrète, le déroulement du baptême de l’équateur se doit de rester confidentiel, hermétique au monde extérieur. Disons simplement que le rite de passage comprendra cette fois, entre autres, du poisson cru, une mixture malodorante à ingérer comme le préconise la tradition et beaucoup d’eau de mer…

 

Fabien Lombard, l’un des six taranautes à passer l’équateur pour la première fois, récupère son diplôme tout en haut du mât.Fabien Lombard, l’un des six taranautes à passer l’équateur pour la première fois, récupère son diplôme tout en haut du mât. – © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

Une fois les nombreuses épreuves passées, les six ex-néophytes n’ont plus eu qu’à récupérer leur diplôme attestant, foi de Neptune, que l’apprenti est devenu loup de mer. Diplôme attendant d’être décroché du haut du mât, 27 mètres au-dessus du pont, afin de clôturer dignement ce rite de passage. Durant les deux ans de cette expédition Tara Pacific, la goélette franchira en tout quatre fois la frontière invisible de l’équateur : le pont de Tara n’a donc pas fini d’accueillir ce joyeux rituel.

Yann Chavance

Des géants des mers aux géants de pierre

Après Malpelo et ses discrets requins-baleines, Tara poursuit sa route dans le Pacifique en quittant ce lundi le port de Buenaventura, direction l’île de Pâques et ses colosses énigmatiques. La parenthèse Malpelo s’est finalement achevée sur une semi-déception : aucun requin baleine n’a été aperçu par l’équipe de plongeurs, mais cette absence constitue en soi un résultat qui permettra de mieux connaître les habitudes des grands squales autour de la petite île colombienne. Sandra Bessudo, la directrice de la Fondation Malpelo, compte quoi qu’il en soit retourner sur place dès le mois de novembre pour marquer enfin les animaux nous ayant faussé compagnie cette semaine. Ces quelques jours à Malpelo auront de toute façon laissé à tous un souvenir fort, avec ces plongées grandioses au milieu des requins marteaux.

 

L’équipage profite des quelques jours à Buenaventura, Colombie, pour remplir les cuves de carburant avant deux semaines de mer.L’équipage profite des quelques jours à Buenaventura, Colombie, pour remplir les cuves de carburant avant deux semaines de mer © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

De retour à Buenaventura pour quatre jours, l’équipage s’est peu à peu réduit avec le départ de l’équipe colombienne et de tous les autres plongeurs. Cette escale en petit comité fut notamment l’occasion d’accueillir à bord quelques 240 écoliers de Buenaventura, ainsi que plusieurs invités de marque, notamment le Ministre de l’environnement colombien, Mr Luis Gilberto Murillo, ou encore le commandant de la Marine nationale.

 

Tara a accueilli les enfants des écoles de Buenaventura, Colombie, avant de reprendre le large le 15 août. Tara a accueilli les enfants des écoles de Buenaventura, Colombie, avant de reprendre le large le 15 août © Yann Chavance / Fondation TaraExpéditions

 

Ces quelques jours furent également mis à profit pour faire le plein à bord, à la fois de carburant et de denrées fraiches, mais aussi pour accueillir Guillaume Bourdin (ingénieur de pont) et Fabien Lombard (maître de conférence, Laboratoire Océanologique de Villefranche-sur-mer), qui effectueront les prélèvements de plancton à bord entre les récifs coralliens, ainsi que le biologiste James Herlan (Universidad Católica del Norte, Chile). Même avec ces nouveaux arrivants, nous ne serons que dix à faire la traversée jusqu’à notre prochaine destination : l’île de Pâques.

 

Samuel Audrain, capitaine de Tara, sort du chenal menant à Buenaventura pour emmener la goélette vers le large et l’île de Pâques.Samuel Audrain, capitaine de Tara, sort du chenal menant à Buenaventura pour emmener la goélette vers le large et l’île de Pâques © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

Partis ce lundi dans la matinée du port colombien, nous mettrons deux semaines pour passer l’équateur et finalement atteindre la petite île chilienne et ses moaïs, ces célèbres statues dressées le long de la côte. Avec la présence à bord de James Herlan qui travaille depuis des années sur l’île de Pâques et ses fonds marins, tout l’équipage profitera de la traversée pour en apprendre plus sur cette nouvelle étape de notre périple dans le Pacifique.

Yann Chavance

Vidéo : Les géants de Malpelo

Arrivée sur l’île de Malpelo, Tara a rejoint le sanctuaire marin après quelque 20h de navigation vers l’ouest au large de la Colombie. En parallèle des prélèvements de coraux débutés depuis le Golfe de Panama, l’équipe de Tara avait à cœur de porter main forte à la Fondation Malpelo qui se consacre à l’étude et la préservation des requins et de l’écosystème de la zone. Une étape un peu particulière pour l’équipage qui va tenter de poser des balises GPS sur les requins baleines. Les requins-baleines, géants des mers, aux côtés des requins-marteaux et requins-soyeux, restent pour le moment assez mal connus. Migrations, mode de vie, reproduction. Seront-ils au rendez-vous ? Rencontre avec Romain Troublé, directeur général de Tara et Sandra Bessudo, Fondatrice de la Fondation Malpelo.

 

 

© Yann Chavance – Fondation Tara Expéditions

Requins baleines : la quête continue

A mi-parcours de cette semaine un peu spéciale autour de l’île de Malpelo, à tenter de localiser puis marquer des requins baleines, la motivation de l’équipe ne faiblit pas : si les géants de l’île restent pour l’heure inaperçus, tout le monde veut encore y croire.

Depuis l’arrivée de Tara dans le Sanctuaire de faune et flore de Malpelo, une certaine effervescence ne quitte plus le bord. Chaque matin, dès sept heures, le petit déjeuner est vite englouti, pour rejoindre au plus vite le pont arrière de Tara, la plateforme des opérations. Les deux équipes – trois plongeurs pour le corail, trois pour les requins – se croisent continuellement pour ici charger une bouteille de plongée, là vérifier une caméra sous-marine. Les deux annexes pneumatiques se remplissent de passagers avant de filer vers des spots de plongée aux noms évocateurs, comme l’Acuario, un des sites les plus grouillants de vie, entre requins marteaux et poissons multicolores.

 

 Plongeurs MalpeloL’équipe en charge du marquage des requins baleines s’apprête à plonger – © Fondation Tara Expéditions

 

L’équipe chargée du marquage des requins baleines, emmenée par la fondatrice de la Fondation Malpelo Sandra Bessudo, plonge munie de perches permettant de récupérer un petit morceau de peau pour les analyses génétiques, ainsi que d’un fusil sous-marins spécialement adaptés pour planter à distance le petit boitier GPS juste sous la nageoire dorsale des grands squales. Durant toute la plongée, les deux marins chargés de la sécurité depuis l’annexe en surface scrutent les flots afin de suivre les bulles signalant la présence des plongeurs. En cas de problème, il faut réagir vite. Surtout quand s’enchaînent, avec la rotation des équipes, jusqu’à quatre plongées par jour.

 

PAT Tag-1Tane Sinclair Taylor (biologiste marin, Kaust) installe le boitier GPS sur un harpon modifié – © Yann Chavance/Fondation Tara Expéditions

 

« Plus on passe du temps sous l’eau, plus on a de possibilités de voir les requins baleines » rappelle Sandra Bessudo. « Ce ne sont pas des animaux statiques, ils bougent tout le temps, donc il faut être sous l’eau et simplement attendre pour avoir la chance de voir l’animal passer ». Pour la directrice de la Fondation Malpelo, qui a déjà marqué ces derniers mois 12 requins baleines, il ne faut pas cesser d’y croire. « C’est la bonne période, à Malpelo les requins baleines commencent à arriver au mois de mai et repartent vers octobre ou novembre, donc ils sont là, c’est certain. Maintenant, c’est une question de chance, on ne peut jamais être sûr de réussir, mais il faut continuer ». Un enthousiasme que tout le monde, ici, espère bientôt récompensé.

Yann Chavance

Tara sous les falaises de Malpelo

Ce mardi matin à l’aube, Tara est arrivée après 36 heures de mer en vue de l’île colombienne de Malpelo pour débuter une semaine de plongées quotidiennes, avec comme cible pour la nouvelle équipe le plus gros poisson au monde : le requin baleine.

Après deux jours de navigation paisible entre le Panama et la Colombie, de surcroit avec un équipage réduit – dix personnes à bord seulement –, tout s’est accéléré dès l’ancre plongée dans les eaux colombiennes. Seulement quelques heures de mouillage au large de Buenaventura, le principal port du pays, pour faire monter à bord denrées fraiches, matériel de plongée… et nouveaux membres d’équipage. Avec comme impératif de limiter au maximum le temps passé à terre : au vu de la réputation sulfureuse de la ville, considérée comme la plus dangereuse du pays, l’équipe préféré ne pas s’attarder pour y faire du tourisme.

 

CREDITS YANN CHAVANCE - Samuel Audrain - Buenaventura-1
Samuel Audrain, capitaine, prépare la route que suivra Tara jusqu’à l’île de Malpelo © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

C’est donc dès le lendemain de notre arrivée que Tara a remis les moteurs en marche, avec à son bord de nouvelles têtes, et d’autres bien connues, comme celle de Romain Troublé, directeur général de la Fondation Tara. Parmi les nouveaux-venus, Tane Sinclair-Taylor, biologiste marin (KAUST, Arabie Saoudite) qui s’occupera du marquage des requins baleine, une des raisons de notre présence à Malpelo. Equipé d’un fusil sous-marin, il fixera à la base de l’aileron des grands squales de petites balises GPS qui fourniront de précieuses informations sur le mode de vie et les déplacements des requins.

Sous l’eau, à ses côtés se trouveront Erika Lopez, plongeuse colombienne, et bien entendu Sandra Bessudo. La franco-colombienne est l’âme de Malpelo, à l’origine de sa protection. Depuis une trentaine d’année, elle consacre sa vie à la préservation de l’archipel, fondant en 1999 la fondation Malpelo. Enfin, pour ne pas manquer l’occasion d’étudier les récifs de ce sanctuaire sous-marin, Laetitia Hedouin (chargée de recherche CNRS, Criobe) et Luis Chasqui (biologiste marin colombien à l’Invemar) seconderont Emilie Boissin (coordinatrice scientifique Tara Pacific, Criobe) dans l’inventaire des coraux de Malpelo.

 

CREDITS YANN CHAVANCE - Départ Plongée - Malpelo-1
L’une des deux annexes quitte Tara pour la première plongée de la semaine à Malpelo © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

C’est ainsi ce mardi matin que tout ce petit monde est arrivé face aux immenses falaises de l’île colombienne, sous les cris des milliers d’oiseaux de mer nichant à même la roche. A peine le temps de mettre les deux annexes à l’eau et d’amarrer Tara juste sous la falaise que l’équipe était déjà en combinaison, prête à tester le matériel et les conditions de plongée autour de l’île. En attendant de savoir si les requins baleines seront bien au rendez-vous… Réponse dans quelques jours.

Yann Chavance

Vidéo : Premiers prélèvements de corail au Panama

Après le passage du Canal de Panama le 14 juillet, une courte escale à Panama City a permis d’embarquer les scientifiques spécialisés en récifs coralliens : les premiers échantillonnages de l’expédition Tara Pacific peuvent commencer. Entre les plongées, les relevés photographiques, les prélèvements de coraux, des eaux environnantes et le traitement des échantillons, découvrez les premiers instants de l’expédition dans l’océan Pacifique.

© Maéva Bardy – Fondation Tara Expéditions

Tara Pacific : les premiers échantillonnages de corail

Après avoir traversé l’Atlantique puis être passée par le canal de Panama, Tara est arrivée au contact des premiers coraux du Pacifique, au large du Panama. Stéphane Pesant, scientifique en charge de la gestion des données, nous raconte la première journée de prélèvement.

 

La côte Panaméenne au coucher du soleil
La côte Panaméenne au coucher du soleil © Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

« La nuit tombe sur Tara, au mouillage dans la marina Balboa YC, à Panama City, et les scientifiques fraichement arrivés à bord préparent les tous premiers échantillonnages de l’expédition Tara Pacific. Ils seront les derniers à aller se coucher ce soir là… L’équipage quant à lui se repose, en vue d’un départ en pleine nuit, à 2h du matin.

Nous nous réveillons le lendemain dans l’archipel des Perles, après une nuit de navigation au cours de laquelle des dauphins sont venus nager auprès de Tara sous le clair de lune. A peine debout, les scientifiques révisent les protocoles d’échantillonnage, pendant que David Monmarche (chef de plongée) termine les préparatifs techniques pour assurer des plongées en totale sécurité.

 

David Monmarche, chef opérateur hyperbare, prépare les valises de sécurité pour la plongée
David Monmarche, chef de plongée, prépare les valises de sécurité pour la plongée © Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

La journée commence doucement, il faut apprendre à travailler avec les nouveaux protocoles, le nouveau matériel, … et la nouvelle équipe ! Cette première journée permet de se roder : tout ne peut être fait, ni fonctionner du premier coup, mais un grand travail a été abattu. Plus de 100 échantillons ont été collectés sur 20 colonies de corail différentes, et le scooter sous marin a permis de prélever de précieux échantillons de plancton à partir de la filtration de l’eau de mer environnant les récifs coralliens étudiés.

 

Plongeur tracté par un scooter équipé de filets Bongo permettant de prélever l’eau de mer autour des récifs coralliens
Plongeur tracté par un scooter équipé de filets Bongo permettant de prélever l’eau de mer autour des récifs coralliens © Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

Une première journée de prélèvement réussie, célébrée sur le pont par tout l’équipage. Des arômes de thon grillé (pêché pendant la nuit), mariné dans une sauce soja, ail, gingembre et coriandre s’échappent du carré : bravo à Marion Lauters (marin cuisinière), François Aurat (chef de pont), et Lissette Lasso (scientifique vétérinaire). Autour de la table, on peut entendre des accents français, allemands, australiens, panaméens, canadiens : 17 personnes sont à bord !

Les combinaisons de plongées dansent au gré du vent, séchant sur le pont de Tara. On peut entendre les rires, et lire la satisfaction sur tous les visages. Mais c’est bientôt l’heure pour une bonne nuit de repos : demain un second site sera échantillonné… »

Stéphane Pesant

Vidéo : Traversée du Canal de Panama à bord de Tara

Tara a emprunté le mythique Canal de Panama pour rejoindre l’Océan Pacifique où débuteront les premiers échantillonnages de coraux de l’expédition. Le capitaine Samuel Audrain suit les instructions d’un pilote embarqué à bord de la goélette le temps de la traversée du canal. Sur le pont, tout l’équipage est mobilisé pour accompagner le franchissement d’une série d’écluses qui permettent d’atteindre le point culminant du canal, à une vingtaine de mètres au dessus du niveau marin. Pendant les heures que dure cette traversée, nous croisons d’immenses cargos qui franchissent avec une lenteur solennelle les écluses, tractés par des locomotives.

La construction du canal achevée il y a un peu plus d’un siècle, s’est avérée être un exploit pour l’époque. Il a ouvert une nouvelle route au commerce maritime qui depuis ne cesse de prendre de l’ampleur. Les récents travaux d’élargissement permettent aujourd’hui à des cargos encore plus imposants, de traverser l’isthme de Panama.

 


© Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

La plongée au coeur de Tara Pacific

La plongée sous-marine sera l’approche principale pour étudier les récifs coralliens pendant les deux ans et demi d’expédition dans le Pacifique. Cette activité a nécessité la mise en place d’un cadre rigoureux afin de garantir un niveau élevé de sécurité.

Au cours de l’expédition, la goélette Tara fera étape dans une quarantaine d’îles situées dans le Pacifique. Les récifs coralliens environnant chaque île, seront l’objet de prélèvements et d’observations (coraux, herbiers, sédiments, planctons et poissons). Un travail qui nécessite le recours à la plongée sous-marine. La collecte de ces données scientifiques demandera quatre à cinq jours de travail pour chaque île, à raison de quatre plongées par jour qui mobiliseront, au total, jusqu’à huit personnes, chacune ne plongeant que deux fois par jour.

 

Les bouteilles de plongée, neuves et prêtes à l’emploi
Les bouteilles de plongée, neuves et prêtes à l’emploi © Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

Devant la fréquence des plongées, la priorité est portée à la sécurité autour de cette activité. Un protocole rigoureux a été mis en place qui détermine les rotations des équipes de plongeurs, liste les contacts des centres hyperbares les plus proches, les procédures d’évacuation, de ré-immersion, etc. La plupart des plongées se feront à une profondeur n’excédant pas 10 mètres, afin de limiter la saturation en azote et les paliers de décompression. Dans le cas où des plongées à plus de 40 mètres de profondeur seraient envisagées, un médecin hyperbare sera embarqué sur Tara. Si besoin, il sera en mesure de déployer le caisson de recompression hyperbare gonflable installé à bord de Tara à Lorient avec le soutien du Service de Santé des Armées.

Les plongées sont sous la responsabilité du chef opérateur hyperbare et du capitaine. Durant toute l’expédition, deux plongeurs professionnels et moniteurs de plongée, David Monmarche et Jonathan Lancelot, se relayeront à ce poste de Chef de Plongée. Ils mettront ainsi en place une routine autour de ces journées de plongée, de la sécurité et de l’entretien du matériel de plongée (entièrement renouvelé pour l’occasion). Ils feront également le lien entre les différentes équipes scientifiques, afin d’assurer une continuité des routines et des protocoles de prélèvements. Ainsi, que ce soit au Panama ou Aux Samoa, les échantillons seront toujours collectés de la même manière.

 

David Monmarche (chef opérateur hyperbare) prépare les valises de sécurité pour la plongée
David Monmarche (chef de plongée) prépare les valises de sécurité pour la plongée © Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

Scaphandrier Classe II Mention B de formation, le chef de plongée encadrera les plongées dédiées à la science s’effectuant dans un cadre professionnel. Elles concernent les scientifiques et les marins ayant un certificat d’aptitude au travail en milieu hyperbare valide, français ou équivalent. Ces plongées sont soumises au code du travail et respecteront les tables MT92 (Ministère du Travail) qui déterminent le nombre et la profondeur de paliers à effectuer en fonction de la profondeur et de la durée de la plongée.

Le chef plongée, aussi moniteur de plongée (Brevet d’Etat d’Educateur Sportif 1er degré – BEES1), encadrera les plongées dites récréatives qui concerneront toutes les personnes à bord dépourvues d’un brevet professionnel. Les artistes, les journalistes embarqués, ou les scientifiques locaux, par exemple, auront besoin pour leur travail de s’immerger. Ces plongées seront menées dans un cadre de « plongée sportive », sous la responsabilité du moniteur de plongée du bord, dans les mêmes conditions qu’un club de plongée français.

Maéva Bardy

Escale à Panama City

Après la traversée du Canal de Panama, Tara a fait escale 48 heures à Panama city. Une courte halte, qui a permis à la fois de régler quelques aspects techniques et d’accueillir à bord les nouveaux membres de l’équipe, dont les scientifiques venus étudier les premiers récifs coralliens de l’expédition.

Tara a levé l’ancre cette nuit pour se diriger vers l’archipel Las Perlas, et plus exactement aux abords de Saboga, une île panaméenne à quelques heures de navigation de Panama City. Cet archipel sera la première station de prélèvements de coraux de l’expédition. La courte escale à Panama City marque ainsi le début de Tara Pacific et a nécessité une bonne coordination afin de préparer au mieux ce premier leg.

 

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Sarah Roman (coordinatrice échantillons) prépare la matériel pour les premiers échantillons de l’île Saboga, au Panama © Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

Un bateau taxi appelé « lancha », fait la navette entre le quai et les bateaux au mouillage. Il accoste Tara pour déposer la nouvelle équipe. Parmi eux, les scientifiques en charge des premiers échantillonnages de récifs coralliens de Tara Pacific. Après quelques instants consacrés à la présentation de l’équipage, du bateau et de la vie à bord, ils installent et préparent leur matériel pour les premiers prélèvements sous-marins, prévus dès le lendemain matin.

David Hannan cameraman sous-marin, et David Monmarche en charge des opérations hyperbares font partie de ces nouveaux arrivants. Pour David Monmarche, pas de temps à perdre, les premières plongées commencent le lendemain. Il s’active à la préparation des équipements de plongée sur la plage arrière de Tara. Il met en route le compresseur, vérifie l’équipement de sécurité lumineux et sonore, prépare les bouteilles de plongée, etc. Quant à François Aurat, il prend la relève de Julie Lhérault, au poste de chef de pont.

 

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David Monmarche (chef de plongée) prépare les valises de sécurité pour la plongée © Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

Pendant ce temps, les autres membres de l’équipage s’affairent à réparer le matériel endommagé par la foudre. La « lancha », accoste Tara une nouvelle fois pour livrer tout un chargement. Il s’agit de la livraison d’azote liquide dédié à la conservation des échantillons, et de l’avitaillement en produits frais pour nourrir les 17 membres de l’équipe jusqu’au retour du bateau à Panama City, dans dix jours.

 

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Stéphane Pesant (scientifique en charge de la gestion des données) se charge de l’avitaillement en azote liquide © Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

Cet approvisionnement a été anticipé en amont afin d’être livré à temps. La commande d’azote liquide a été coordonnée par Smithonian Tropical Research Institute, situé au Panama. Cette structure d’accueil a collaboré avec les scientifiques de Tara, pour faciliter l’accès aux ressources et gérer les autorisations de prélèvements dans les eaux Panaméennes. La commande de produits frais a elle aussi, été exécutée en amont par Marion Lauters, marin-cuisinière, avant l’arrivée de Tara à Panama City.

Toute l’équipe est parée, Tara Pacific peut commencer !

Maéva Bardy

Canal de Panama : de l’Atlantique au Pacifique

Dans quelques jours, Tara traversera le canal de Panama, un passage mythique pour la navigation mondiale. De récents travaux d’élargissement assurent à cette construction sa suprématie, en multipliant par trois ses capacités de transit entre l’Asie et l’Est des Etats Unis.

Pour la quatrième fois de son existence, la goélette franchira le canal de Panama. Ce sera le second passage sous le nom de Tara après l’expédition Tara Océans. Ce canal relie les océans Atlantique et Pacifique et facilite le transit maritime à des milliers de bateaux, allant d’embarcations privées jusqu’aux gros navires de commerce, appelés « Panamax » (terme désignant les bateaux ayant la plus grande taille admissible dans le canal).

 

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Tara dans le Canal de Panama, en 2011 © C. Blanchard / Fondation Tara Expéditions

 

« Panama, un vrai rendez-vous »

Pour Tara, le passage se prépare depuis un certain temps. Les formalités portuaires sont nombreuses. « Taille du bateau, équipage à bord, puissance des moteurs, tout est déclaré pour permettre le meilleur transit possible » explique Clémentine Moulin, responsable logistique à terre, qui a préparé le passage avec le Capitaine. « Passer d’un océan à un autre, par l’un des canaux les plus fréquentés au monde, c’est un vrai rendez-vous ! Et tout s’organise avec un agent portuaire, intermédiaire indispensable ».

Le passage devrait durer entre 24 et 36h à une vitesse moyenne de 8 nœuds entre chaque écluse, transit pendant lequel Tara embarquera un pilote. Les manœuvres de Tara seront assez aisées contrairement à de gros cargos pour ne pas devoir être remorqué par les locomotives électriques. A quai, les « lamaneurs », chargés des opérations d’amarrage, veilleront à amarrer Tara avec l’équipage lors du passage de chaque écluse.

Le coût du passage dépend du volume du navire (de sa jauge), et se compte en quelques milliers de dollars pour Tara, et en quelques centaines de milliers de dollars pour les gros cargos. Une belle somme pour monter jusqu’au lac Gatún puis redescendre vers le Pacifique, mais finalement peu comparé au détour par le Cap Horn…

 

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© Thomas Römer/OpenStreetMap data CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

 

Une voie maritime cruciale pour les échanges mondiaux

Cette construction a eu un impact considérable sur le commerce maritime. Depuis son ouverture en 1914, les navires n’ont plus à faire de détour par le cap Horn ou le détroit de Magellan, situés à la pointe Sud du Chili, une région bien connue pour ses mers capricieuses et ses vents violents. Ainsi, chaque année, plus de 14 000 navires transitent par cette voie, ce qui représente 5% du commerce mondial.

Des travaux titanesques ont été nécessaires pour aménager cette bande de terre de 77 km séparant les deux océans. Une série d’écluses, dont les dimensions déterminent le « Panamax », permettent d’atteindre un lac artificiel situé à 26 mètres au-dessus du niveau des océans. Ce lac est essentiel pour le transit des navires et sert aussi de réservoir d’eau pour le bon fonctionnement des écluses durant la saison sèche.

Récemment, avec l’essor du commerce maritime, la position privilégiée du Canal du Panama s’est trouvée menacée par le canal de Suez et par un projet de construction d’un nouveau canal au Nicaragua d’ici 2020. La taille de ses écluses devenait limitante. En 2011, 37 % des porte-conteneurs étaient estimés trop gros (post-panamax) pour emprunter cette route et près de 50 % des navires transitant par le canal utilisaient déjà la largeur maximale des écluses.

Des travaux d’élargissement se sont achevés le 26 juin dernier. Ils permettent le passage de navires plus longs et plus volumineux pouvant transporter jusqu’à 12 000 conteneurs, soit plus du double de la charge autorisée par le canal d’origine. Plus de 100 ans après son ouverture, le Panama garde ainsi sa suprématie sur la route maritime reliant l’Asie à la côte Est des Etats-Unis.

 

Miraflores Lock - 10 Nov 1912
Construction de l’écluse de Miraflores, 1912

 

Le Canal de Panama en chiffres

Extension du canal :
- 9 ans de travaux (sept 2007 à Juin 2016)
- 5,2 milliards de dollars : coût final de l’élargissement
- 24 000 ouvriers ont travaillé sur le chantier
- 49 navires transitent chaque jour par le canal
- 510 millions à 600 millions de tonnes de marchandises par an en 2025
- Dimensions des bateaux : largeur 49m – longueur 366m
- Bassins géants d’écluse : largeur 55m – longueur 420m – plus de 18m de profondeur

Premier canal :
- 32 ans de travaux (de 1882 à 1914)
- 20 000 ouvriers auraient péri pendant le chantier principalement à cause de la malaria et de la fièvre jaune
- 39 navires transitent chaque jour par le canal
- 203 millions de tonnes de marchandises transportées par an
- Capacité Panamax : largeur 32,3 m – longueur 294,1 m
- Bassins géants d’écluse : largeur 33,53 m – longueur 304,8 m – profondeur minimale 12,55 m

Maéva Bardy

Tara en route pour le canal de Panama

Voici trois jours que Tara a quitté Miami. A bord, la vie a repris son rythme de navigation en mer. Chacun de son côté est occupé à accomplir son travail quotidien, mais tout l’équipage se réunit autour de la vie du bord, c’est-à-dire, les repas, les tâches ménagères et les quarts en timonerie pour surveiller la navigation, le trafic maritime, la route…

 

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Samuel Audrain (capitaine) vérifie le câblage de la timonerie depuis le carré © Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

A bord, nous voici neuf membres d’équipage : six marins, deux scientifiques et une correspondante de bord. Moins nombreux qu’au cours de la transatlantique, chacun est davantage sollicité pour effectuer les quarts, c’est-à-dire se relayer pour veiller à la bonne marche du bateau.

 

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Julie Lhérault sur la bôme aide à l’affalage de Grand Voile © Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

La goélette vient de passer Cuba par l’ouest la nuit dernière. L´équipage maintient une vitesse de 6,7 nœuds, pour arriver en temps et en heure à l’embouchure du Canal de Panama. Tara passera le Canal entre le 14 et le 15 juillet, un passage mythique dans l’histoire de la navigation, avant d’embarquer à son bord à Panama city, la nouvelle équipe de scientifique qui réalisera les premiers prélèvements de corail dans le Golfe de Panama à partir du 16 juillet.

 

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Stéphane Pesant (scientifique en charge de la gestion des données) prépare les tubes dans lesquels seront conservés les filtres aérosols © Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

Prélèvements au cours de la transatlantique

Sur la route de Tara Pacific, la traversée de l’Atlantique est une opportunité à ne pas manquer pour les scientifiques du Laboratoire Océanographique de Villefranche-sur-Mer (France) et du Weizmann Institute of Science (Israël). Ces premiers temps de navigation sont donc mis à profit pour prélever le maximum d’informations qui compléteront la base de données planctonique déjà colossale établie lors de l’expédition Tara Océans. Ces échantillons vont permettre de poursuivre l’analyse du vivant et de l’incroyable biodiversité planctonique.

Mais la présence de plastique en mer se confirme également. Les fragments prélevés seront analysés et notamment les bactéries, virus, et autres microorganismes qui colonisent les microplastiques.

 
A découvrir, une série d’instruments de prélèvements :
- une pompe péristaltique, conçue pour ne pas détériorer les organismes prélevés
- un filet “haute vitesse”, pour prélever l’eau de surface sans devoir réduire l’allure de la goélette
- un flacon pour prélever le fer (nutriment essentiel au plancton), effectué à l’étrave du bateau afin de ne pas être contaminé par la coque en aluminium.

Ces manipulations sont complétées par différents échantillonnages automatisés et continus, comme le prélèvement de particules atmosphériques ou les relevés effectués par le spectromètre de masse dans le laboratoire sec.

 

Crédits Maeva Bardy – Foundation Tara Expéditions

 

Transatlantique : navigation et autonomie

Partie le 28 mai dernier de Lorient, cela prendra trente jours de mer à Tara pour rejoindre Miami sur la côté est des Etats-Unis (Floride). Une route tout en souplesse entre les aléas de la météo et les impératifs de la recherche scientifique.

 

Centrale de navigation reliée au GPS, au sondeur et à l’AIS (Automatique Identification System).
Centrale de navigation reliée au GPS, au sondeur et à l’AIS (Automatique Identification System) © Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

Vendredi 10 juin, notre position actuelle est de 33°35′ N – 37°31′ W, un point au milieu de l’Océan Atlantique. La « route fond » qui indique la progression réelle sur la carte par rapport au fond marin est de 195° (cap Sud-Sud-Ouest) et nous avançons à une vitesse de 6 nœuds, soit environ 11 km/h. Les trois voiles, Misaine, Trinquette et Grand Voile s’étirent dans le ciel. Mais, avec seulement 16 nœuds de vent, la voilure ne suffit pas toujours pour déplacer les 140 tonnes de Tara : l’un des moteurs vient parfois en aide. Encore 2270 %milles nautiques% à parcourir (4200 km) le long d’une route qui s’affine chaque jour afin de trouver le meilleur compromis pour répondre aux impératifs de temps inhérents à l’expédition. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, l’enjeu majeur de cette traversée n’est ni la nourriture, ni l’eau, mais bien le carburant. En effet, le dessalinisateur est capable de fournir jusqu’à 270L par heure et lors de l’avitaillement pour la dérive Arctique, 8 tonnes de nourriture avaient pu être stockées à bord, une capacité largement suffisante pour les deux tonnes de nourriture actuelles.

 

Daniel Cron, chef mécanicien, effectue la première vidange des nouveaux moteurs.
Daniel Cron, chef mécanicien, effectue la première vidange des nouveaux moteurs © Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

Au départ de Lorient, les cuves ont été remplies à moitié, soit 20 000L de gazole, suffisamment pour naviguer 25 jours avec les deux moteurs en régime de croisière. Ceci correspond en théorie à une consommation maximale de 800L par jour si Tara se trouvait sans vent. « Cela peut paraître énorme, mais c’est très peu comparé aux bateaux classiques. La force de Tara, c’est un faible coût d’exploitation et un impact environnemental très réduit » rappelle Samuel Audrain, le capitaine. Cette estimation prend en compte la production d’électricité stockée par les batteries, et utilisée par les instruments de navigation et le matériel scientifique : réfrigérateurs et congélateur pour conserver les échantillons, appareils de mesures fonctionnant 24H/24… Par exemple, le prélèvement de particules atmosphériques nécessite une pompe qui consomme, à elle seule, 25 Ampères/h sur les 240 Ampères/h fournis par les batteries. Une autonomie limitée à deux heures environ, lorsque le bateau avance à la voile, mais qui tend à augmenter puisque la perspective est de mettre en place plus d’énergies renouvelables.

 

Nicolas Bin, second, monte au mat avant pour remettre en place les écoutes de la voile (misaine).
Nicolas Bin, second, monte au mât pour effectuer une réparation dans les voiles (misaine) © Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

Idéalement, les alizés, ces vents soufflant de manière continue d’Est en Ouest, au Nord de l’Equateur, pourraient nous pousser jusqu’aux côtes américaines, mais cela implique de plonger au Sud et de rallonger la route avec le risque de ne pas trouver des vents assez puissants. En effet, en cette saison, les vents ne sont pas des plus favorables. Il faut donc trouver le meilleur compromis pour respecter le calendrier d’une expédition de 2 ans et demi. Le choix du cap est établi en fonction des prévisions météorologiques téléchargées quotidiennement par satellite. Ces relevés renseignent sur l’évolution des systèmes anticycloniques et dépressionnaires et donc sur la force et l’orientation du vent. Un outil indispensable au capitaine, pour exploiter au maximum le vent tout en optimisant la distance parcourue. Reste à espérer qu’Eole souffle un peu plus fort !

Maéva BARDY, correspondante de bord

Julie Lhérault, femme, marin et chef de pont

Premier embarquement à bord de Tara pour Julie Lhérault, marin et chef de pont. Un rêve qui se réalise à 27 ans… Elle nous dévoile avec plaisir ses passions et son parcours.

Quelques jours avant le départ de l’expédition Tara Pacific, Julie Lhérault embarque pour la première fois sur Tara, en tant que chef de pont. A bord règne une ambiance de fourmilière pour terminer à temps le chantier. Julie s’active sur le pont pour étanchéifier les hublots et entretenir les certaines pièces du pont, en cale avant pour ranger l’accastillage, en tête de mât pour contrôler les cordages (épissures) et les poulies… « Il faut avoir les yeux partout, vérifier que tout est bien propre et au clair au cas où il faille manœuvrer rapidement ». Le travail est parfois physique, mais la chef de pont a toujours le sourire et plein d’énergie à revendre : « De toute façon, je ne sais pas m’arrêter, il faut que je m’occupe ».

 

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Julie Lhérault, chef de pont, vérifie l’accastillage sur le pont de Tara © Maéva Bardy

 

La voile, une passion transmise depuis son plus jeune âge par son père. A 13 ans, Julie sait déjà qu’elle veut en faire son métier. Elle arrête les études à 18 ans pour devenir bénévole à l’école des Glénans où elle obtient son diplôme de monitrice de voile, option croisière. A 21 ans, elle part faire du charter entre les 40ème rugissants et les 50ème hurlants, une des régions les plus dangereuses pour la navigation. Pourtant, malgré le froid, les engelures aux doigts, la mer redoutable, le brouillard, les icebergs… elle garde en mémoire cinq années de souvenirs inoubliables sur le plan humain, « on était comme dans un cocon ». Et puis, les paysages somptueux font oublier tout le reste. L’hiver dernier, lorsqu’elle retourne dans cette région avec une eau à 5°C, c’était la première fois qu’elle voyait la pluie depuis des années. Amener des touristes pour découvrir cet environnement particulièrement menacé ne lui suffisait pas : « Je ne pouvais pas rester planter-là, à regarder ».

 

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Julie Lhérault, chef de pont, à l’étrave du bateau pour réparer la poulie du point d’écoute du yankee © Maéva Bardy

 

La première fois que Tara a croisé sa route, c’était en 2010, à Ushuaïa. Elle a réveillonné le soir de Noël à bord de la goélette avec une partie de l’équipage resté à l’occasion des fêtes de fin d’année. Une ambiance chaleureuse régnait à bord. Dans le carré, des lampes frontales clignotaient en guise de guirlandes lumineuses. Elle s’est sentie tout de suite faire partie d’une famille. Ce n’est pas toujours le cas dans le milieu de la voile où en tant que femme « il faut souvent en faire deux fois plus que les hommes, et on n’a pas le droit à l’erreur » se confie-t-elle. A partir de ce ce moment-là, elle mettra tout en œuvre pour faire partie de l’équipage. Ses diplômes de Capitaine 200 et de Yacht Master en poche, elle tente une fois, deux fois… Sa détermination aura finalement gain de cause. Aujourd’hui, à bord de Tara jusqu’à la sortie du Canal de Panama, elle a le sentiment d’avoir réussi à réunir ses valeurs, ses passions et sa sensibilité environnementale.

Maéva BARDY, correspondante de bord

Premiers instants de Tara Pacific

Tara a quitté Lorient samedi soir, sous les acclamations du public venu assister au départ. Parmi les supporters, les familles et les amis qui se sont parfois déplacés de loin pour un dernier au-revoir. Après ce bain de foule, marins et scientifiques se retrouvent, à bord de la goélette, pour les premiers instants de l’aventure. Tandis que les marins veillent au bon fonctionnement du bateau qui fait route pour Miami, les premiers prélèvements d’eau de mer sont en cours. L’expédition a déjà commencé.

 

28 Mai 2016, départ du Tara du port de Lorient.
28 mai, départ de Tara du port de Lorient © Fanch Galivel

Après la bénédiction du diacre et les derniers adieux au cortège de bateaux ayant accompagné Tara devant l’île de Groix, ne restent à bord que les douze membres de l’équipage : six marins, quatre scientifiques, une membre de la base Tara à Paris et une correspondante de bord. L’ambiance du bord s’en trouve d’un seul coup changée. Tous les membres de l’équipage profitent de ces premiers instants magiques et réalisent que l’expédition a commencé. Le temps est clément et offre un magnifique coucher de soleil qui chasse l’impatience et l’excitation liées aux intenses préparatifs de ces dernières semaines. Les sourires sont sur toutes les lèvres.

Michel Flores et Yajuan Lin assis au dessus de l’igloo, profitent du premier coucher de soleil au départ de Lorient.
Michel Flores et Yajuan Lin assis au dessus de l’igloo, profitent du premier coucher de soleil au départ de Lorient © Maeva Bardy

Chacun prend très vite ses fonctions. Marion Lauters, marin-cuisinière à bord de Tara, est déjà en train de préparer le repas du soir. Samuel Audrain, capitaine, définit les équipes de quart pour la première nuit. Les marins se relayeront ainsi à la barre toutes les quatre heures. De leur côté, les scientifiques s’attèlent à préparer le matériel pour effectuer dès que possible les premiers prélèvements en haute mer. Encore des manipulations à caler, des protocoles à affiner… Il n’y a pas de temps à perdre « parce qu’en mer tout prend deux à trois fois plus de temps qu’à Terre » commente Michel Flores, scientifique en charge des prélèvements de particules atmosphériques.

Le travail en mer est en effet bien différent. Le roulis du bateau est un frein aux gestes et aux déplacements. Les consignes de sécurité sont annoncées en anglais par Nicolas Bin, second, afin que tout le monde comprenne. A bord, quatre nationalités cohabitent : un mexicain, un américain, une chinoise et une majorité de français. Chacun d’horizon différent, avec des expériences en mer bien distinctes. Cette expédition s’annonce comme un beau challenge humain, celui d’apprendre à vivre et à travailler ensemble en huis-clos pendant plusieurs mois, voire pendant un an pour Guillaume Bourdin, ingénieur océanographe, qui jusque-là n’avait totalisé qu’une semaine en mer sur un bateau.

 

L’équipe Tara Pacific au départ de Lorient
L’équipe Tara Pacific au départ de Lorient © Maeva Bardy

Présentation de l’équipage (sur la photo de gauche à droite de haut en bas) :
- Samuel Audrain (capitaine)
- Nicolas Bin (second)
- Daniel Cron (chef mécanicien)
- Marion Lauters (marin-cuisinière)
- Julie Lhérault (chef de pont)
- Louis Wilmotte (marin-électricien dit aussi fusible)
- Léa Godiveau (bénévole)
- Maéva Bardy (correspondante de bord)

Les scientifiques :
- Thomas Leeuw (ingénieur optique)
- Michel Flores (développeur du système de prélèvements atmosphériques)
- Yajuan Lin (en charge de l’installation du spectromètre de masse)
- Guillaume Bourdin (ingénieur océanographe – en charge des prélèvements d’eau de mer à haute vitesse)

 

L’équipe Tara Pacific au départ de Lorient
L’équipe Tara Pacific au départ de Lorient © Maeva Bardy

Maéva BARDY, correspondante de bord

A 3 jours du départ de Tara Pacific

A trois jours du départ de l’expédition Tara Pacific, la Goélette est une véritable fourmilière où chaque membre de l’équipage met toute son énergie et sa bonne humeur pour les derniers préparatifs.

 

© Fondation Tara Expéditions – Maeva Bardy

Ascension finale pour Thérèse

Sur l’aire technique du port de Keroman à Lorient, la goélette Tara dresse ses mâts vers un ciel humide qu’elle ne peut pas atteindre. Après sa mise à sec pour le long chantier qui l’attend en vue de l’expédition Tara PACIFIC 2016-2018 qui partira le 28 mai, la grosse baleine grise trône à une dizaine de mètres de hauteur, les nageoires pendantes.

Trois paliers d’un escalier en tubulaire sont nécessaires pour accéder au pont arrière. A bord, les six membres d’équipage ont désossé une partie de la bulle qui protège la partie centrale et habitable, autrement appelée le carré.  A l’intérieur, la grande table où tout le monde a l’habitude de se retrouver chaudement a disparu. La cuisine est réduite à une simple tranchée, le couloir est éventré et laisse apparaître un enchevêtrement de gros tubes noirs tels les intestins d’une créature. Les banquettes ont également été démontées, tout comme le plancher.

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Mercredi 17 février, c’est le jour J pour l’extraction des moteurs. Martin Hertau, capitaine, supervise les quatre ouvriers casqués cachés au fond du trou béant où se trouve Thérèse, le moteur tribord d’origine de Tara. Palans et poulies, tournent dans un bruit de chaînes assourdissant. On s’applique pour hisser délicatement ce gros moteur bleu hors du carré. Le grutier, télécommande à la main, écoute attentivement les ordres. Thérèse passe au centimètre près par l’ouverture, s’élève dans les airs, se balance légèrement dans le vide et descend se poser sur une palette située 10 mètres plus bas. Le trou laissé est énorme. “Il y a de quoi y aménager une belle cabine non ?” plaisante Martin. Jean Collet, le directeur technique du chantier et premier capitaine d’Antarctica, premier nom du bateau à sa construction en 1989, filme toute la scène. Reste à extraire le collecteur. “Il doit peser au moins 900 kg, précise Jean. Il n’y a que des pignons en métal là-dedans!” La manoeuvre s’annonce plus délicate puisqu’il faut d’une part faire glisser l’énorme bloc compact à la hauteur du trou et ensuite le hisser hors de sa cachette. Loïc Caudan, chef mécanicien, s’est glissé dans le goulet d’accès où il est passé des centaines de fois. Il observe la scène. “Allez ! Une petite larme ! Ca fait drôle de voir partir ces machines sur lesquelles on a tellement travaillé !” dit-il. Le collecteur sort sans encombre de sa niche et va rejoindre Thérèse sur une palette voisine.

La pluie a commencé à tomber. L’ouverture du grand carré est bâchée en un clin d’oeil. Tout le monde s’est réfugié à l’intérieur car le froid est aussi tombé sur Lorient. Mais il pleut trop pour s’attaquer comme prévu à Brigitte, le moteur bâbord. “Il va falloir attendre une meilleure météo », se résigne Jean Collet. “Oui, au mois de juillet !” plaisante un des ouvriers sous la météo bretonne. L’opération de nettoyage de la cale moteur va pouvoir commencer, en attendant que le ciel lorientais s’éclaircisse à nouveau.

Dino Di Meo, à Lorient

Bain de jouvence pour Tara

Cette fois c’est irrémédiable. Les destins de Brigitte et Thérèse sont scellés. Les deux moteurs d’origine – Bâbord et Tribord – de Tara prennent ces jours-ci leur retraite anticipée après 25 ans de service, avant d’aller servir d’autres bateaux.

La goélette Tara, de retour de la Capitale où elle a fièrement mené sa campagne « Océan et Climat » lors de la COP21, a été mise à sec pour une rénovation d’envergure en vue de sa prochaine expédition dans le Pacifique prévue en 2016-2018. Cette optimisation était programmée de longue date par Etienne Bourgois, Président et Romain Troublé, Secrétaire général de Tara Expéditions.

AV0O3109Après la longue opération de remâtage, Tara avait enfin quitté le port du Havre le 9 janvier, direction Lorient. Le 22 janvier, le bateau était hissé sur le quai du port de pêche de Keroman à Lorient pour son grand chantier de rénovation. Délogé quelques temps de sa cabine comme le reste de son équipage pour intégrer provisoirement une maison de Larmor Plage, Martin Hertau, le capitaine, dresse un inventaire des nombreuses tâches à accomplir d’ici le mois de mai prochain. “Nous allons profiter de l’extraction des deux moteurs d’origine pour effectuer la réfection complète de la salle des machines, dit-il. On va vider les moteurs, réviser les réducteurs et les remplacer par deux nouveaux moteurs de nouvelle génération pour être aux normes rejet-pollution, etc. et être encore plus en accord avec nos engagements environnementaux et les missions scientifiques. On navigue souvent à la voile mais lors des stations de prélèvement, c’est au moteur qu’on s’approche des sites ».

Dirigé et assisté par Jean Collet, le maître d’œuvre, premier capitaine d’Antarctica à sa mise à l’eau avec Jean-Louis Etienne, le changement des moteurs a été confié à Meunier, une grande société susceptible de mettre assez de personnel sur le chantier dans le cas d’un éventuel retard. “Les moteurs choisis sont des Cummins, dit Jean Collet. Ce sont des moteurs nouvelle génération. Ils ont besoin de plus de réfrigération ainsi que d’une meilleure filtration du gasoil. Il y a donc une transformation à faire à ce niveau-là ». Jean Collet est surtout chargé du rapport entre les différents prestataires et l’évolution du chantier, le tout en accord avec la Base Tara à Paris.

Les moteurs vont garder la même puissance pour une cylindrée qui va passer de 14 litres chacun à 10 litres. Tara pourra donc bénéficier des progrès faits depuis 1989, date de sa mise à l’eau. Ses moteurs seront moins polluants et plus performants grâce à des hélices plus adaptées. “Nous allons également les changer, continue Jean Collet. Nous travaillons avec un expert pour améliorer leur performance et la consommation en général. Il y aura un meilleur rendement. On va vers le mieux : moins de gasoil et plus de vitesse ». Ce nouveau type de moteur nécessite néanmoins un système de refroidissement plus important, donc quelques modifications structurelles qui n’étaient pas prévues au départ. L’équipe va profiter de l’occasion pour refaire toute l’isolation machine (également d’origine), améliorer la ventilation, changer toutes les durites. “Depuis longtemps, la salle machine n’a jamais été vide. C’est donc l’occasion de l’optimiser », précise le capitaine de Tara.

AV0O3153Sur le port de Keroman, l’équipe de bord a commencé à démonter le bateau, préparer, cacher, protéger, masquer pour pouvoir faire la peinture. Elle va aussi préparer les panneaux qui vont être démontés sur le pont pour pouvoir sortir les moteurs. Pour l’instant, la pluie de ces jours derniers freine cette opération délicate. Les lignes d’arbre d’hélice ont également été déposées et envoyées chez le motoriste. Dans un hangar aménagé en atelier, tout a été entreposé, répertorié pour pouvoir être analysé, nettoyé puis plus tard remonté.

Ce « grand coup de propre » se conjugue avec le deuxième gros dossier de ce chantier hors norme: celui de l’aménagement du bateau en vue de l’expédition Tara Pacific, dédiée à l’étude des récifs coralliens et qui va durer deux ans. Il s’agit notamment de la fabrication d’une paillasse pour la manipulation des échantillons de coraux. “Cela passe par l’aménagement du pont, continue Martin Hertau. Mais il y aura aussi une paillasse pour pouvoir travailler à l’intérieur du bateau. Une cabine a déjà été refaite l’été dernier et un labo sec se trouve maintenant dans le petit carré. Il y en aura un autre situé en cale arrière pour le corail. »

Le programme scientifique est actuellement en cours d’élaboration, il faudra donc adapter la goélette aux besoins des scientifiques au fur et à mesure. Ce qui est certain c’est qu’il y aura beaucoup de plongée sous-marine. Pour assurer la sécurité des plongeurs, Tara sera équipée d’un caisson hyperbare* gonflable et d’un compresseur destiné à remplir les bouteilles de plongée. “Il n’y avait pas la place pour placer un caisson hyperbare sur le pont, commente Jean Collet. Celui-ci est gonflable et peut accueillir deux personnes en cas de pépin. Il sera monté sur le pont lors des plongées sous-marines puis plié et rangé en cale le reste du temps ».

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Construit pour les glaces polaires, Tara s’apprête à présent à mettre le cap sur les mers chaudes. C’est en Méditerranée et dans l’océan Indien que Tara a effectué son galop d’essai. L’équipage sait déjà quelles améliorations porter au bateau pour le rendre supportable par de fortes températures. Reste les procédures qu’exige toute nouvelle expédition, avec le renouvellement des documents et du matériel lié à la sécurité.

Cet important chantier de remotorisation est entièrement financé par agnès b. fondatrice et mécène principale de Tara et soutenu également par d’autres fidèles partenaires. Le travail d’extraction est prévu jusqu’à mi-mars. Les réfrigérants seront montés fin mars les nouveaux moteurs début avril. La remise à l’eau elle est annoncée pour le 20 avril. Un chantier qui devrait redonner un vrai bain de jouvence à Tara !

Dino Di Meo

* Le caisson de recompression – ou chambre hyperbare – est une installation médicotechnique étanche permettant d’exposer les plongeurs à une pression supérieure à celle de la surface. La recompression, définie par la profondeur de leur dernière plongée, permet de rétablir un cycle normal de décompression s’il a été interrompu.

 

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De retour à Lorient

Après avoir quitté Paris à la fin de la COP21 et descendu la Seine, Tara arrivait au Havre le soir du 29 décembre. Dès le lendemain, les mâts délicatement déposés sur le quai ont été révisés, nettoyés, repeints et inspectés par l’équipage pendant une semaine afin de redonner fière allure à Tara.

 

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S’en sont suivis 2 jours de travail dans le gréement pour tendre les haubans et reconnecter les instruments de navigation. Le chantier est réalisé sous l’œil attentif de Samuel Audrain, Capitaine. Mais à la spectaculaire manipulation de remâtage vient se mêler le vent, rendant complexe l’opération de grutage. « On se croirait en expédition » sourit Daniel Cron, chef-mécanicien.

Au matin, le vent est tombé et c’est au tour des voiles d’être regréées. La journée de travail est intense mais s’effectue dans la bonne humeur. L’équipage étant impatient de reprendre la mer, l’ambiance est au beau fixe. En soirée, tout le monde se retrouve autour du carré pour faire le point sur la sécurité et les derniers préparatifs avant l’appareillage.

 

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Samedi 9 janvier, au petit matin, il est 6 heures quand Tara quitte son quai au Havre. L’équipage est heureux de rejoindre le large malgré une pointe d’appréhension à l’idée de rencontrer une météo particulièrement défavorable et une mer houleuse. Le convoyage commence sous un soleil éclatant et un vent soutenu. On hisse l’une des voiles. Le vent et la mer annoncés ne tardent pas : mer forte à très forte et rafales à 8-9 Beaufort. La navigation devient très difficile puis impossible au large du Cap de La Hague en raison du courant contraire lié à la marée montante. L’équipage est contraint dans ses virements de bord par le rail des cargos au nord vers le courant contraire et le vent déporte Tara. La décision de faire demi-tour pour s’abriter à Cherbourg s’impose.

Après quelques réparations nécessaires sur les voiles et quelques heures de sommeil, il est temps de repartir avec la marée. Le passage du Raz Blanchard, l’un des plus puissants courants d’Europe, sous ces conditions météo « vent contre courant » n’est pas une promenade.

 

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Bientôt, l’île de Ouessant se dessine au loin, annonçant une navigation plus sereine. Tara pourra enfin voguer au vent arrière et se diriger droit sur Lorient. Ouessant est dépassé dans la nuit de lundi et le cap est mis au large de l’ile de Sein. L’allure est bonne et l’équipage se réjouit de l’arrêt des moteurs vers 9 heures le mardi. Tara file sur une mer toujours bien formée, attirant au passage une dizaine de dauphins. Moment suspendu entre deux horizons, partage éphémère de l’océan avec ces figures de la mer, la magie des profondeurs murmurés par leur souffle joyeux. Les visages s’illuminent sur le pont. La vie en mer, sous quelle que latitude que ce soit, apporte cet infini émerveillement toujours partagé, une authentique complicité par-delà les longues ou courtes expériences en mer des uns et des autres.

 

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Le soleil est fidèle lorsque l’île de Groix est en vue. Le parfum de l’arrivée et du retour est bien là et l’équipage s’affaire pour préparer l’entrée en rade de Lorient. L’accueil y est toujours aussi chaleureux. Tara est de retour ! La goélette et son équipage rejoignent donc la terre pour quelques mois, le temps de se préparer pour la prochaine expédition scientifique qui se déroulera en Asie-Pacifique durant 2 ans (2016-2018) pour étudier les récifs coralliens. En attendant, Tara s’apprête pour ce grand chantier technique. Sa mise à sec durera 3 mois. Bon courage à tous !

Léa Godiveau

Tara fait route pour porter la voix de l’océan à Paris Climat

APRES QUATRE MOIS D’UNE ROUTE QUI LA MÈNE VERS LA CONFÉRENCE PARIS CLIMAT 2015, LA GOÉLETTE TARA A QUITTÉ CE VENDREDI L’ÎLE DE NANTES, SA DERNIÈRE ESCALE. RICHE DE SON EXPÉDITION AU GROENLAND ET DE SES ESCALES EUROPÉENNES, TARA ARRIVERA A PARIS LES CALES CHARGEES DE RECOMMANDATIONS POUR MIEUX PRENDRE EN COMPTE LE ROLE MAJEUR QUE JOUE L’OCEAN DANS LA MACHINE CLIMATIQUE.

 

Tara

 

16h vendredi 23 octobre. C’est sous un ciel gris mais des températures douces que Tara et son équipage ont quitté la ville de Nantes et repris la Loire, direction l’océan Atlantique. Depuis les hauteurs du quai, une foule s’est massée pour dire au revoir à la goélette et des représentants de Nantes-Métropole ont souhaité bon vent à Tara et son équipage en leur offrant un panier garni à joindre à l’avitaillement. Pour sa première escale nantaise, Tara aura attiré plus de public encore que ce qui était imaginé. Entre 5 et 6000 visiteurs, enfants et adultes plus ou moins sensibilisés à l’environnement, ont pu fouler le pont de Tara et échanger avec les marins et les bénévoles Tara sur la goélette, ses expéditions, ses résultats scientifiques, la COP21… Et jusqu’à 10 000 visiteurs ont profité de l’exposition Tara “Voyage au cœur de la machine climatique”.

Au milieu de l’effervescence habituelle qui règne à chaque levée d’ancre, il y avait vendredi soir comme un petit souffle de bilan dans l’air. C’était la dernière escale de Tara avant sa remontée de la Seine jusqu’à la capitale. Presque 4 mois jour pour jour après le départ de Lorient, le 21 juin dernier, la route vers Paris Climat 2015 touche à sa fin. C’est le temps des questions qui affluent : la goélette a-t-elle atteint ses objectifs lors de son parcours ? A-t-elle su toucher le public et les décideurs lors de ses escales à Rouen, en Islande, à Stockholm ou encore à Londres ?

 

Après un an passé loin de la haute mer, Tara reprend la route des expéditions scientifiques.

 

Dans le carré, chacun y va de son commentaire, de son souvenir. Pour Daniel Cron, second à bord, c’est l’ “engouement” du public qui l’a le plus touché. Présent lors des étapes à Stockholm et à Nantes, le marin revient avec plaisir sur ses échanges. ” Il y avait un réel enthousiasme pour Tara et son travail (…). Et lorsqu’on évoque le sujet des océans, la réaction est immédiate : les gens sont choqués de découvrir que ceux-ci ne sont pas encore pris en compte dans les négociations climatiques alors qu’ils produisent la moitié de notre oxygène, que les pollutions les touchent particulièrement…”

A ses côtés, Loïc Caudan acquiesce d’un hochement de tête. Ce réel intérêt pour Tara Expéditions, de la part du public mais aussi “de la presse et des partenaires institutionnels”, le marin mécanicien a lui aussi pu le mesurer. “Mais tout de même, on sent qu’on a encore beaucoup à faire en terme de sensibilisation : les gens sont surpris quand on leur parle des océans, de leur intérêt vital et de leur faible prise en compte dans les débats… Et dès qu’on leur en parle, ils veulent signer l’Appel de l’Océan pour le Climat !” Pour Loïc Caudan, l’événement marquant de cette Route vers Paris restera la route difficile, début septembre, pour rejoindre le Groenland. “On a dû s’y prendre à deux fois. On aurait dû passer plus facilement puisque c’était l’été, mais les conditions étaient très difficiles. Une grosse année à glace, cela signifie une grosse fonte de glace mais aussi beaucoup de vêlages d’iceberg… ”

 

La partie émergée d'un iceberg ne représente qu'environ un cinquième de sa hauteur totale

 

La route vers Paris Climat 2015 a aussi permis de nouer davantage de liens avec le monde scientifique et de partager les résultats des expéditions Tara Oceans ou encore Tara Méditerranée. Enfin, et l’on peut “s’en réjouir” rappelle Daniel Cron, elle a permis de partager aussi ces enjeux avec notre nouveau partenaire : BillerudKorsnäs, premier fournisseur suédois de matériaux et d’emballages renouvelables très engagé dans le développement durable de l’océan.

Si la Route se termine bientôt, l’arrivée et le séjour à Paris seront un nouveau moment décisif pour les équipes de Tara Expéditions qui partent à la rencontre du public, des experts du climat et des décideurs de la COP21 pour faire entendre la voix de l’océan et mieux comprendre les enjeux océan et climat.

ITW Mathieu Voluer: Marin sur Tara pour relier science et voile

Parmi les marins de Tara, le petit dernier de la bande est un grand blond aux traits anguleux. A 34 ans, Mathieu Voluer, Officier de Pont, a intégré l’équipage au mois de juin pour participer à la mission Tara Ecopolaris 2015. En se tournant vers Tara Expéditions, ce marin réunit enfin ses passions : voile, science et éducation. Portrait d’un nouvel équipier.

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© N.Pansiot/Tara Expeditions

Mathieu a choisi la mer. Dans sa vie professionnelle comme dans sa vie personnelle, l’océan fait partie intégrante de son quotidien. Sa passion, ce sportif la cultive depuis l’enfance : « J’ai grandi au bord de l’eau, à Antibes, avec des proches amoureux de la voile, de l’apnée… Je suis pratiquement né à bord d’un bateau construit par mes parents. »

A 19 ans, il quitte la France pour suivre un cursus en océanographie à l’Université d’Hawaï. A l’issue de son année de maîtrise en biogéochimie, il reste sur place pour collaborer avec l’un de ses professeurs et mener des recherches sur l’acidification des océans. Il se décide finalement à rentrer au pays pour intégrer un master en gestion de l’environnement : « Je me suis rendu compte que j’avais vraiment besoin d’être au contact de la mer. J’ai choisi de faire cette formation à Corte, en Corse. J’ai ensuite travaillé au sein de la réserve des Bouches de Bonifacio pour réaliser une étude sur les interactions entre la pêche et les dauphins dans la réserve. »

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© N.Pansiot/Tara Expeditions

A la fin de ses études, Mathieu a mis de côté la science pour devenir professionnel de la voile, mais son intérêt pour la recherche n’en est pas amoindri. Capitaine diplômé en Angleterre, il réalise des convoyages à travers le monde sur de grands voiliers. Le marin sillonne volontiers la zone Pacifique qu’il affectionne particulièrement. Et lorsqu’il ne navigue pas pour le travail, cette tête blonde ne reste jamais loin de l’élément liquide. Il part à la rencontre des autres, des peuples de la mer, comme à Madagascar, un lieu dont il s’est imprégné pendant 6 mois au contact des pêcheurs locaux. En Polynésie, où il retourne régulièrement, il a découvert une culture tournée vers la mer nourricière. L’océan n’est plus qu’un sujet d’étude ou un terrain de jeu. Ses amis Polynésiens l’ont initié à leur culture et Mathieu a pu apprendre de manière empirique à leurs côtés. Le mot « transmission » revient souvent dans ses échanges. Le trentenaire semble animé par la volonté de partager ses expériences aux plus jeunes, à ses futurs enfants.

A bord, Mathieu n’hésite pas non plus à donner un coup de main aux fourneaux. Et s’il cuisine c’est aussi parce qu’il apprécie les bons produits. Véritable épicurien, il répète volontiers ne pas aimer “se priver” et vouloir “profiter de la vie”. Mathieu suit les aventures de Tara depuis quelques années, mais la rencontre avec la goélette n’a vraiment pu se produire que récemment pour des raisons professionnelles. Cet été, à la croisée des chemins, il n’a pas hésité : « cela fait un peu plus de 3 ans que je cherche à relier science et voile. Naviguer à bord de Tara est une suite logique… »

Propos recueillis par Noëlie Pansiot

 

Confidences en cuisine

À bord de Tara, la cuisinière joue un rôle primordial. C’est un fait établi, reconnu par tous, bref de notoriété publique. Garante du moral des troupes, « Dominique Limbour, dite « Do », veille sur ce que certains appellent « notre deuxième cerveau » : notre ventre. Pour cette infirmière de profession, prendre soin des autres est une seconde nature.

N.Pansiot/Tara Expéditions

N.Pansiot/Tara Expéditions

« Do » est aussi un marin à part entière, elle n’hésite pas à saisir sa veste de quart pour aller prêter main-forte durant les manœuvres. Sa relation à la mer est une évidence. Élément vital pour ce poisson (son signe astrologique), elle a besoin de la voir, de s’y baigner dès qu’elle le peut – même sous les latitudes les plus nordiques – ou de se laisser porter par son mouvement à bord d’un bateau.

Lorsqu’elle ne revêt pas son tablier sur Tara, elle officie à l’infirmerie de la Brittany Ferries. « Do , c’est l’infirmière du cœur », confie Mathieu Oriot, marin plongeur habitué des embarquements en sa présence. « Elle soigne avec la nourriture, la piqûre ou la psychologie. » Sur la goélette, il lui arrive de gérer bobos et blessures en cas de besoin, mais la responsabilité des soins revient au Capitaine. Ici, elle délaisse la pharmacopée pour de bons produits consommables. Des mets qu’elle sélectionne avec soin sur les marchés, en nombre suffisant pour toute la durée des expéditions.

Ses plats font souvent l’unanimité, qu’ils sortent d’un livre de cuisine ou de son imagination. Elle connaît les préférences culinaires de chacun. Daniel Cron, chef mécanicien, le sait : «  elle pensera à moi au moment où il faudra finir une casserole de chocolat chaud… » Mais la cuisinière ne veille pas simplement à la satisfaction de nos estomacs, elle doit gérer les stocks pour que les délices du palais perdurent dans le temps. Comme ici, en région polaire, où les produits frais se font rares.

Douce et calme, jusque dans son timbre de voix, la dame sait prêter l’oreille et sert volontiers de confidente aux Taranautes. Avec Martin, le capitaine, les échanges sont matinaux. Ils discutent souvent devant les fourneaux, à l’heure de préparer thé et café, dans la petite cuisine toute en longueur située en contrebas du grand carré. Alors que tout le monde dort encore, ces deux-là sont déjà complices.

De temps à autre, un marin lui propose de l’aide en cuisine. Do, qui n’aime pas l’intrusion, accepte le coup de main du commis improvisé. Dans le tintement des casseroles et des bruits d’ustensiles, les voix se font basses, les échanges plus personnels. Les protagonistes de la discussion s’isolent naturellement par leurs postures : se tenant face au plan de travail, dos tournés aux équipiers. Le moment se révèle idéal pour évoquer les questions familiales, les maux d’amour, les voyages au long cours…

La dame de cœur de l’équipage tisse des liens de différente nature avec chacun, à son rythme, au gré des conversations et des moments. Louis Wilmotte, benjamin de l’équipage, ne rate jamais une occasion pour la taquiner. Il n’est pas rare  qu’il s’adresse à elle en commençant sa phrase par « maman ». La réaction de Dominique est souvent la même : elle répond en grognant ou en rechignant, pour le principe, mais toujours avec le sourire de celle qui ne résiste pas à l’humour. Pour Louis qui échange quotidiennement dans la légèreté avec ses camarades marins, “lorsqu’une question de fond se présente, c’est vers Dominique que je me tourne”.

Noëlie Pansiot

TARA passe à table

TARA passe à table

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Après plus de sept mois à Lorient, il était temps pour TARA de reprendre la direction du large. Ce dimanche, le bateau appareillera pour une navigation de quelques 6 000 milles à travers l’Islande, le Groenland, la Suède et l’Angleterre. Neuf semaines de navigation qui réclament une préparation minutieuse durant ces dernières heures encore à quai et l’opportunité rêvée pour découvrir ce que le navire a réellement dans le ventre.

Hier, TARA en a profité pour remplir ses réservoirs de quelques 20 000 litres de gasoil, de quoi le rendre autonome jusqu’au prochain chantier prévu l’année prochaine. Outre l’outillage, l’équipement, l’accastillage, il est un autre poste du bord particulièrement concerné par l’approvisionnement, celui de la nourriture. La cuisine est avec la salle des machines le second cœur battant de TARA et, pour cette campagne estivale, le royaume de Dominique. Trois ans que cette ancienne infirmière libérale a laissé à terre sa blouse blanche pour le tablier du bord.  « Ça correspondait à une période de ma vie où je pouvais changer de métier, avoir un temps pour moi donc quand j’ai eu la chance d’embarquer, j’ai saisi l’occasion ». Depuis les premiers repas préparés en Irlande, celle que tout le monde à bord a baptisé « Do » a pris goût aux voyages, de la Norvège à la Méditerranée jusqu’au mythique passage du Nord Ouest. Et malgré les impératifs de la cuisine, pas question pour Do d’y rester cantonnée. « Dès que j’entends que ça manœuvre, j’arrête tout et je monte sur le pont. Même si les marins n’ont pas besoin de moi, j’arrive toujours à participer d’une façon ou d’une autre. Je n’ai pas du tout envie d’être seulement cuisinière, j’ai besoin de m’impliquer dans les manœuvres ». Au four et aux moulins à café, ces manivelles du pont servant à reprendre durant les manœuvres, Do doit pouvoir contenter les estomacs de seize équipiers à bord, jusqu’à trente convives lors de certaines escales à quai.

Pour la prochaine navigation vers le Groenland, les quantités embarquées ont de quoi donner le vertige : 150kg de farine, 40kg de sucre, 65kg de pâtes et 100 tablettes de chocolat. « Je dois calculer les quantités nécessaires pour trois mois et demi, sachant qu’au Groenland on ne pourra pas s’approvisionner. Quand on part, généralement on est autonome sur toute la durée de l’expédition, sauf parfois quelques produits frais en escale. »

Avant le départ, Do vérifie soigneusement les quantités

Avant le départ, Do vérifie soigneusement les quantités

Pour mesurer l’ampleur de la tâche, il faut suivre Do lors d’une de ses sorties à Lorient, entre poissonnerie, marché bio et grandes surfaces. Avec sa singulière liste de course, son t-shirt TARA et son sourire, Do a de quoi attirer la sympathie des commerçants et des producteurs. « Les gens sont souvent curieux de ce que l’on fait sur TARA et m’aident. Ils comprennent bien mes besoins, on me réserve des légumes pas trop mûrs pour pouvoir les conserver plus longtemps. Par exemple, l’agriculteur à qui j’ai passé commande ce matin, je suis certaine qu’il n’y aura pas un seul légume d’abimé dans la commande qu’il va nous livrer ». Rencontrer la cuisinière de TARA, c’est un peu l’aventure qui s’invite parmi les étales des marchés. On discute, on questionne, avec le plaisir pour les commerçants de voir leurs produits prendre la mer vers des terres lointaines.  Un pot de confiture, une botte de radis ou quelques poissons, autant de petits cadeaux qui viennent s’ajouter au stock du bord. Des réserves réparties dans les moindres recoins de TARA car les deux grandes étagères en cale avant, le congélateur et les trois réfrigérateurs du navire ne suffisent pas au rangement de cette précieuse cargaison. L’alimentaire s’est alors glissé partout, sous les bannettes des cabines et sous les banquettes du carré. Des garde-manger qui font sourire à coup sûr les visiteurs de TARA. L’imagination culinaire, voilà sans doute le meilleur allié d’une cuisinière de bord. « Quand je n’ai plus beaucoup de produits frais, j’essaie de trouver des recettes qui donneront l’impression de frais. Parfois avec une courgette pour quinze personnes, ajoutée dans des tagliatelles, on a quand même l’impression de manger du vert (rires) ».

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Epices et condiments d’Orient dans les tiroirs de la cuisine

Mais le véritable bonheur pour ces chefs des mers tient en un mot : l’escale. Dans les marchés des ports et les médinas au cours de l’expédition TARA Méditerranées, la cuisine s’est parée de parfums exotiques et de saveurs épicées. Ces trésors collectés, Do veille à leur sauvegarde dans l’un des tiroirs de la cuisine, sorte de petit musée des condiments. Épices d’Algérie, cannelle du Liban et poivre blanc d’Égypte, autant de cartes postales gustatives dont les odeurs envahissent parfois le carré et rappellent que sur TARA, le voyage commence souvent dans l’assiette.

Pierre de Parscau

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Paroles de correspondant

Paroles de correspondant

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Dans le ventre d’aluminium du TARA, le bureau du correspondant de bord tient tout autant du laboratoire que du refuge. Niché en contrebas du carré, cet espace partagé avec le bureau du capitaine a vu se relayer depuis plus de dix ans des raconteurs du bord qui y ont tenu leur quart de plume. Chacun aura laissé son empreinte dans les pages du journal de bord pour mettre des mots et des images sur les aventures du TARA et permettre aux lecteurs de prendre part à ces expéditions hors normes. Des récits qui pour leurs auteurs se sont changés en souvenirs et un flambeau qui continue de se transmettre au fil des embarquements.

Une fois n’est pas coutume, nous étions deux correspondants cette semaine à bord du TARA à Lorient. Deux générations de journalistes, et la longue expérience de Vincent Hilaire face à ma récente découverte du TARA. L’occasion pour moi de placer Vincent de l’autre côté du micro et de l’objectif et de revenir avec lui sur son histoire d’amour avec la goélette. Une romance journalistique qui a débuté en 2007 à l’occasion de l’expédition TARA Arctic, quelque part sur la banquise.

« J’avais atterri sur la banquise à un kilomètre du bateau qui était pris dans les glaces et les équipiers du bord étaient venus nous chercher, se souvient-il à la proue du TARA. On est arrivé sur TARA dans ce paysage incroyable, je suis monté sur le pont, on nous avait préparé un repas d’accueil et là dans le carré j’ai été pris par les odeurs de kérosène, d’humains, de nourriture… c’était pas très appétissant (rires.). C’était tout de même incroyable de se retrouver là sur la banquise pour un temps indéterminé. » Une première impression et un émerveillement du paysage que Vincent n’a cessé de traduire au travers de ces nombreux clichés, alternant couleur et noir et blanc. Pas facile aujourd’hui de choisir celle qui resterait s’il ne devait en garder qu’une seule. « Il y eut tellement de belles choses, confie-t-il dans un sourire. Je garderai sans doute la photo qui est encore aujourd’hui dans le carré du bateau. Cette photo du TARA de face, quelques 80 mètres devant la proue et ce bateau fantôme pris dans les glaces et la nuit polaire. C’était un moment très émouvant et la photo a toujours ce caractère de preuve, la preuve que j’y étais vraiment. Ce sera certainement l’une des images de ma vie. »

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Ce fils de journaliste sportif passé par la rédaction de France 3 et vingt ans de presse écrite quotidienne a pu expérimenter durant un an et demi de présence cumulée à bord du TARA les spécificités du poste de correspondant de bord. « C’est un nouveau métier que je n’avais encore jamais fait, tu es membre d’un équipage et tu filmes en plus l’intimité des gens, ce qui n’est déjà pas simple sur un bateau et l’est encore moins lors d’une expédition polaire par exemple. On est journaliste et on aime avoir des réponses, mais il faut absolument intégrer le fait que tu vis une expérience particulière. Il faut amener beaucoup de psychologie, c’est une position passionnante mais qui demande de s’adapter. C’est un métier différent de celui de journaliste à terre et l’on a ce plaisir de vivre et d’être l’ambassadeur de cette grande aventure. On apprend aussi cette polyvalence entre photo, écriture, vidéo et participation aux manœuvres. » L’implication du correspondant dans la vie quotidienne du bord ne doit pourtant pas l’empêcher de préserver l’essentiel : son point de vue. « Il faut transmettre aussi le travail que tous ces gens font à bord avec beaucoup de modestie, de compétence et de passion. S’intéresser à eux tout en gardant cette petite distance qui permet de rester l’observateur.»

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Écrire jour après jour le récit des aventures de TARA n’est pas une tâche de tout repos et malgré la richesse de ces aventures en équipe, l’homme est parfois mis à mal.  « C’est un enrichissement fabuleux, on doit parfois relayer des choses pas toujours faciles d’un point de vue scientifique, d’autres très fortes d’un point de vue humain et qui touchent le public. On est un peu dépositaire de la beauté de ces équipes et il faudra toujours du sang neuf pour prendre le relais parce qu’un embarquement sur TARA c’est un gros investissement en solo et l’on est parfois content de rentrer à terre. »  Le retour à terre, toujours un moment de répit pour Vincent, jusqu’à ce que l’appel de l’aventure se fasse sentir de nouveau. « J’aime la mer, le voyage, la rencontre, j’y puise un bonheur permanent. Ça donne du sens à ma vie et à mon travail. Chaque fois qu’on rejoint TARA que ce soit ici à Lorient ou à l’autre bout du monde et qu’on voit apparaître les deux mâts orange à l’horizon, c’est toujours très émouvant. »

Actuellement en bouclage de son projet documentaire Greenlandia consacré aux Inuits, Vincent devrait suivre de près le voyage de TARA prévu le Pacifique l’an prochain pour son expédition consacrée au corail.

Taranaute un jour, taranaute toujours.

Propos recueillis par Pierre de Parscau

TARA, les compteurs à zéro.

TARA,  les compteurs à zéro.

Jean Collet dans l’atelier du TARA

Jean Collet dans l’atelier du TARA

Après sept mois d’expédition en Méditerranée, TARA avait pris un repos bien mérité à l’abri des embruns dans le chantier naval de Keroman. Un carénage afin de préparer l’avenir, entre Groenland et Pacifique, et l’occasion pour la goélette d’une révision en profondeur. Dépose des deux lignes d’arbres des moteurs, réfection complète de Thérèse (le moteur tribord) et déplacement du laboratoire sec au profit de l’aménagement d’une nouvelle cabine, autant de volets au programme de ces quatre mois de chantier. Parmi les priorités du bord, les aménagements électriques comptaient parmi les plus urgentes. L’occasion de faire appel à Jean Collet, l’une des mémoires de TARA et directeur technique.

Avec sa chevelure argentée et ses larges épaules, Jean compte parmi ces silhouettes qui ont accompagné le sillage de TARA depuis sa construction. Une naissance à laquelle il a lui-même contribué au côté de Jean-Louis Etienne en 1989 et qui l’a lié à jamais au destin de la goélette.

« Quand Etienne Bourgois a eu l’idée de racheter Seamaster de Sir Peter Blake je suis parti à Newport  pour expertiser le bateau, se souvient-il dans l’atelier du bord. Je l’avais alors trouvé suffisamment en bon état pour le ramener en France et depuis ce moment là Etienne m’a demandé de m’en occuper techniquement et de superviser la remise en état du bateau. »

Les nouvelles ampoules LED installées cet hiver à bord

Les nouvelles ampoules LED installées cet hiver à bord

Une mission qu’il honore depuis 2003 au sein de l’équipe TARA et qui l’a conduit à diriger le chantier électrique mené l’hiver dernier. Sous la lueur des nouvelles LEDs installées au dessus des établis de l’atelier, Jean revient sur ce chantier attendu depuis plusieurs années. « Depuis que TARA est revenu de sa grande expédition Tara Oceans, le bateau a été très fatigué et nous avions conservé à bord des organes électriques qui dataient de 1989. Ce matériel n’avait pas toujours été transformé dans les règles pour subvenir aux besoins de l’expédition et il nous a donc fallu remettre le bateau à jour. On avait commencé à envisager il y trois ans la réfection des tableaux électriques, analysé la problématique des citernes, des fuites, des moteurs… Un bateau qui travaille autant que TARA réclame un entretien constant.» Le plaisir de travailler sur la mythique goélette s’accompagne pour le superviseur d’une réflexion plus globale autour de la pérennité du matériel. « L’un des enjeux est de savoir jusqu’où on peut aller avec le matériel de bord, explique-t-il. On a par exemple des moteurs qui datent de 1989, la technologie a beaucoup évolué depuis et l’on se demande si l’on peut continuer à les entretenir ou s’il ne vaudrait pas mieux les changer complètement et profiter d’une technologie nouvelle. L’autre point particulier du TARA est sa coque en aluminium. Quand elle est confrontée à des fuites électriques, si le courant passe dans la coque, on peut avoir des corsions qu’on ne voit pas forcement et qui peuvent la fragiliser, d’où l’importance d’une bonne isolation.»

Pour mener à bien ce chantier, TARA a fait appel à des entreprises locales comme Barillec dont l’atelier se niche dans la zone portuaire de Lorient. En franchissant les portes, le large sourire de Romain Evenot tient lieu d’accueil. Ce jeune ingénieur de bureau d’étude a troqué sans regrets le monde de l’industrie pour celui de la marine et a supervisé l’installation du nouveau transformateur du TARA.

Romain Evenot, ingénieur chez Barillec

Romain Evenot, ingénieur chez Barillec

« C’est un tableau que nous avions nous même installé il y a près de vingt ans avec des modifications qui n’étaient plus adaptées aux besoins de l’équipage, explique-t-il au milieu des tourets de câbles de l’atelier. L’objectif était de remettre le tout au clair et en fonction des demandes du bord. » Une amélioration de la distribution électrique qui a parfois pris des allures de défi durant les quatre semaines de chantier. « Sur TARA tout est compact. Le bateau est relativement petit et c’était un challenge pour nous de réussir à tout faire passer dans l’espace dont on dispose. »

Schéma du nouveau transformateur installé sur TARA

Schéma du nouveau transformateur installé sur TARA

Retour à bord. Jean me conduit sur le pont arrière du TARA et embrasse le bateau du regard.
« C’est vraiment comme ça que j’imagine les bateaux d’expéditions comme à l’époque des Lumières et du voyage de Bougainville. Un bateau c’est un outil et ce qui est intéressant dans le cas de Tara c’est de voir comment cet outil est utilisé. L’être humain est par nature curieux et sa manière de progresser c’est de s’intéresser à son environnement et la science pour ça est très importante. On rencontre ici des marins, des scientifiques, des artistes, qui partagent le même regard sur l’humanité, cette même curiosité et c’est ça qui me passionne.»

Une passion qui conduira Jean à s’embarquer sur TARA le mois prochain pour affronter les glaces du Groenland.

Louis Wilmotte et le nouveau tableau du bord

Louis Wilmotte et le nouveau tableau du bord

Pierre de Parscau

Une rose blanche pour Florence Arthaud

Une rose blanche
En ton hommage Florence,
Est lancée de la main
De tes camarades marins.

Bien des mers traversées
Pour la petite fiancée,
Avec ton courage insolent
Face aux tumultes de l’océan.

Un souffle d’air t’a transporté
Au-delà des cimes, des plaines…
Ce courant sans fin te sème
Jusqu’aux mers du monde entier.

Depuis le pont de Tara
Des fleurs sont jetées.
Dans nos cœurs tu continueras
De voguer à nos côtés.

A ta mémoire.

Toute l’équipe de Tara Expéditions

CREDITS MAEVA BARDY-TARA-Florence Arthaud

Embarquée à bord de Tara

Bien que fraîchement embarquée sur le Tara en tant que correspondante de bord, voilà que je me sens déjà un peu chez moi. Cette impression est probablement due au confort qui règne dans toutes les pièces à vivre.

Le carré est la pièce la plus spacieuse et lumineuse grâce aux grandes baies et à son plafond en forme de bulle transparente qui laisse passer beaucoup de lumière. Les larges coursives permettent de circuler aisément entre le carré et l’avant du bateau, les cabines sont agréables grâce aux panneaux de pont qui laissent passer la lumière naturelle en grande quantité. D’autres petits détails ont également attiré mon attention comme une bibliothèque plutôt bien fournie, les douches sont à l’eau chaude et des radiateurs dans chaque pièces à vivre préviennent du froid pour les missions polaires.  Quant à la cuisine équipée, elle nous ferait presque oublier que nous sommes sur un bateau. 

A la fois, cette impression n’a rien d’étonnant pour un navire qui part en mission au « bout du monde » pendant parfois plusieurs années. Même si l’équipe à tous les postes (marins, scientifiques, cuisinier et correspondant de bord) se relaie régulièrement à bord, il faut pouvoir se sentir à l’aise rapidement.

En fait, j’ai surtout été impressionnée par l’ambiance de travail. Tout est soigneusement organisé. Des posts-it collés sur un tableau permettent à chacun de connaître les tâches en cours et celles qui restent à faire. La journée commence à 8h et tous les matins, au cours de la réunion de travail, chaque membre de l’équipe est invité à s’exprimer à son tour sur ce qu’il s’est fixé comme tâches à accomplir dans la journée, le temps nécessaire estimé et les difficultés qu’il rencontre. Même après plusieurs mois de chantier, il reste encore beaucoup de petites choses à terminer : une moquette à changer dans le carré, une recherche ardue de défaut d’isolement dans la console moteur du poste de pilotage, la création d’étagères de rangement dans la cale arrière et la mise en place de 120 leds afin de remplacer l’ancien système d’éclairage.

Bref, pas le temps de chômer, tout doit être en ordre pour notre arrivée à Penerf aujourd’hui où l’heure est à la communication et à la sensibilisation auprès du grand public. Les visiteurs nous attendent samedi et ne doivent surtout pas se douter de l’ambiance de chantier qui régnait à bord la veille.

Maéva Bardy

 

Portrait d’un apprenti aventurier

Louis Willmote est apprenti électricien et légionnaire de l’humour. Les Taranautes ne tarissent pas d’éloges sur ce jeune aventurier et les compliments fusent à chaque fois qu’on évoque son nom. Avec son petit côté loufoque et attachant, il est vrai que le jeune Louis anime l’ambiance du bateau. Portrait d’un apprenti aventurier.

25 ans, un faux air de Gad Elmaleh, l’apprenti de Tara embarquait la première fois il y a maintenant 3 ans, de Bretagne à destination de l’Irlande. Et c’est grâce à sa persévérance qu’il a pu intégrer l’équipe : « J’avais vu le bateau rentrer de son expédition Tara Arctic en 2008, à Lorient. J’avais 17 ans et je venais à peine de commencer mes  études techniques. J’ai envoyé mon CV à maintes reprises avant d’être pris en stage à bord. Finalement, lorsque la goélette est revenue de Tara Oceans, en 2012, on m’a contacté pour travailler sur le chantier. » Aujourd’hui, Louis partage son temps entre ses cours à l’IUT de Nice et son investissement à bord. Et le jeune homme bouillonne d’idées concernant les énergies renouvelables à mettre en place sur le voilier.
Lorsqu’il ne suit pas le fil rouge du circuit électrique de Tara, il part à l’aventure. Inspiré par Kim Hafez, Sylvain Tesson ou Alexandre Poussin, il met tout en œuvre pour ne pas être un lecteur passif. « J’ai lu beaucoup de récits d’aventuriers, confie-t-il, des gens qui ont réalisé des choses extraordinaires. Et puis un jour la lecture ne suffit plus et il faut se dire pourquoi pas moi ! » Voilà comment Louis et son ami Douglas ont imaginé le projet « Mare Nostrum », un périple d’un an et quatre mois en Méditerranée pour relier Gibraltar à Istanbul en kayak.

En mai 2013, le jeune électricien embarque à bord de Tara Oceans et effectue une traversée jusqu’à Tromsø, en Norvège. Trois semaines plus tard, il se rend à Gibraltar pour Mare Nostrum. Un projet qui a d’abord pris forme sur une banale feuille de papier avant de se concrétiser sur l’eau un an et demi de préparation plus tard. Et les 12 mois de traversée se sont transformés en 15 mois d’aventure, grâce à l’appui financier de la Sorbonne et de la DCNS.
10 000 km ont été parcourus à la force des bras, en toutes saisons : « un engagement physique intéressant. » Louis n’en était pas à son coup d’essai, il avait traversé la France en kayak en 2009 de Brest à Collioure.
Inspirés par Tara, les deux rameurs ont effectué des prélèvements pour l’Université de Toulon et l’Observatoire de Villefranche-sur-Mer ; ils ont communiqué avec des écoliers. « Au début tu pars de rien : ce sont deux étudiants qui ont un projet, puis tu rencontres des gens intéressés. Finalement, tu décroches ton premier partenariat grâce à certains rêveurs qui te tendent la main. »

Pour Louis, une aventure en chasse une autre. Entre son arrivée à Istanbul en kayak et son dernier embarquement à bord de Tara en octobre dernier, seulement trois petites semaines se sont écoulées. Malgré le confort relatif à bord, après 15 mois de camping Louis était heureux d’être au chaud, d’enfiler des chaussettes propres chaque matin et de se faire chouchouter par Dominique, sa cuisinière de cœur. L’apprenti se réjouissait de lâcher les rames pour réaliser des choses concrètes à l’aide de ses mains et de retourner aux études pour apprendre. Lucide, Louis sait que d’autres épopées l’attendent : « Lorsque j’aurai bien profité de la chaleur humaine, que j’aurai à nouveau bien mangé et que j’en aurai assez de l’école,  il sera temps pour moi de retourner à des choses plus folles. » Pour le Taranaute, l’aventure est un virus qui démange…

Noëlie Pansiot

Visiter le site du projet Mare Nostrum

Articles associés :

- Lire le dernier journal de bord “Les p’tits mots du bateau”

- Lire l’interview de Corentin de Chatelperron, Nomade des Mers

 

Les p’tits mots du bateau

Après 3 mois de chantier, le bateau a été remonté pièce par pièce par l’équipe en place, et il est de nouveau à flot. Les derniers boulons devront être resserrés avant le 25 avril, date des premières visites à Pencadenic, dans le Morbihan.

Comme à chaque chantier, les marins se sont aventurés dans des recoins inattendus, ont soulevé des trappes inexplorées, découvert des renfoncements oubliés, et se sont même engouffrés dans les cuves à gasoil qui ont été dégazées pour inspection. Derrière une plaque en bois, une pièce en métal ou un objet, ils ont parfois découvert des p’tits mots griffonnés par leurs prédécesseurs. Des messages qui, lorsqu’ils ne les ont pas fait rire, les ont intrigué. Ces dédicaces ont alimenté les discussions, ont fait travailler l’imagination des équipiers devenus les joueurs d’une sorte de Cluedo grandeur nature : « c’était Danou, avec un marqueur noir, derrière le frigo ! »

Daniel Cron, dit Danou, chef mécanicien s’est déjà prêté au jeu, en temps qu’auteur mais aussi comme lecteur : « Cela a débuté il y a plusieurs années. Nous en découvrons dans certains endroits que nous ne démontons que très rarement, dans des lieux vraiment improbables. A présent c’est à notre tour d’écrire des messages à l’attention des personnes qui tomberont dessus dans le futur… » Seul l’écrit perdure.

Sur une planchette en bois située quelque part sous le grand carré, non loin de la cloison étanche qui sert d’entrée, quelqu’un avertit « si tu en es là, c’est que tu vas en baver. » Autrement dit, la tâche que tu t’apprêtes à accomplir n’est pas une mince affaire… alors bon courage ! Sur le couvercle du ballaste, les marins ont pu lire « serré en 2011 », avec un point GPS situé dans l’Océan Indien. Derrière le réfrigérateur, Danou et Dominique, la cuisinière, ont eux aussi apposé une marque indélébile. Quel message ont-ils inscrit ? Ceux qui auront la tâche de déplacer le lourd frigo le découvriront, probablement à l’occasion d’un prochain chantier. Et à leur tour, ils pourront laisser une trace de leur passage à bord.

Noëlie Pansiot

Aux portes du printemps

A trois jours de sa mise à l’eau à Lorient et à la veille du printemps et de « la marée du siècle », Tara profite du lever de soleil avant qu’il ne s’éclipse.

A bord, on peaufine les derniers « détails » pour le jour j, Daniel Cron et Loïc Caudan aux machines, derniers coups de visseuse pour Christophe, remontage des moulins à café et préparation du pont pour Nicolas Bin et Matthieu Oriot, Jean Collet à l’intendance du grutage et de l’emplacement à quai, le tout géré dans un calme et une bonne humeur quotidiens sous le regard bienveillant de Samuel Audrain, le Capitaine.

Durant ces trois mois de chantier, un vrai groupe de copains s’est créé, certains se connaissaient des expéditions précédentes mais la mayonnaise a bien pris avec les petits nouveaux aussi. Tout le monde travaille dans le même sens et tout se passe avec légèreté. Ce matin, drôle de hasard, en écoutant France Inter on reconnait agnès b., notre marraine, qui raconte son  printemps. Avec elle le printemps ne vieillit jamais… Elle raconte le fait de fredonner partout, tout le temps. Et bien à bord ça se passe un peu comme ça.

Tara s’est offert une nouvelle jeunesse, et chacun a le sentiment d’avoir fait du bien au bateau.

Loïc et Daniel ont réalisé un sacré travail sur le démontage et remontage du moteur tribord, sur papier ça ne prend qu’une phrase mais il faut imaginer la patience et l’application dont ils ont fait preuve, succès assuré !

Christophe le magicien ou sorcier, c’est selon, a retransformé l’ancien labo sec en cabine et, sous les plans de Samuel Audrain, a recréé un labo sec sur mesure à la place du petit carré. Sacré boulot ! A côté de cela il s’est occupé de refaire l’isolation des trappes d’accès aux moteurs par le carré, même Jean a enfilé son bleu pour l’aider, c’est dire l’émulsion de ce groupe !!

Matthieu et Nicolas ont remonté les cages d’hélices et, en prévision de la visite de sécurité annuelle, se sont plongés dans l’inventaire complet de l’armement de sécurité, la pharmacie, les cartes et documents techniques obligatoires, un sacré morceau aussi.

De son côté Louis Wilmotte a piloté les interventions sur l’électricité, changement d’inverters, de tableaux électriques et, attendus de tous, a entamé l’installation des leds ! Que la lumière soit !

Samuel, quant à lui, joue les contorsionnistes et chef d’orchestre entre téléphone, mails et coups de main aux uns et aux autres dès qu’il le peut, guider les intervenants extérieurs, épaulé par Jean, le directeur technique du chantier qui, soit dit en passant, nous apporte régulièrement un excellent café « torréfié maison ».

Tout va bien à bord donc, vivement qu’on se remette à flotter !!

Nicolas Bin

Un point avec le capitaine

Les travaux vont bon train sur la zone technique de Keroman, à Lorient. Mis au sec depuis un mois, Tara fait peau neuve. La baleine passe entre les mains expertes d’une petite équipe de réparateurs, parmi eux : Samuel Audrain, Capitaine, qui travaille à bord depuis 9 ans. Le trentenaire a bien voulu interrompre ses activités pour faire un point sur l’avancement du chantier.

Quels sont les travaux majeurs à réaliser sur ce chantier ?

Nous avions établi une liste de choses à faire au retour pour le chantier lors de l’expédition en Méditerranée, nous avançons au fur à mesure, mais une chose en ajoutant une autre, notre liste se rallonge. Actuellement, nous sommes cinq à bord, des marins navigants qui connaissent le bateau, d’autres qui le découvrent, et nous faisons aussi intervenir une équipe de soudeurs à plein temps et un menuisier. Le bateau est en aluminium et nous avons beaucoup de travaux à effectuer de ce côté là. Les gros travaux que nous avons entrepris concernent les moteurs. Nous avons pris un petit peu de retard et « Thérèse », le moteur tribord, est toujours déshabillée en attendant des pièces. L’autre tâche importante concerne les réservoirs de gasoil. Tara possède une capacité de 40 000 litres répartis dans 5 cuves. Après 25 années de navigation, la goélette connaît quelques problèmes d’électrolyse typique des bateaux en aluminium : des chancres se sont formés, autrement dit certaines taules ont été rongées par endroits ce qui laisse échapper des odeurs de gasoil dans certaines cabines. Nous avons donc purgé et nettoyé tous les réservoirs avant de les mettre en pression pour déceler les fuites. Ce n’est pas une mince affaire car tous les aménagements du bateau ont été construits au-dessus de ces cuves, mais nous arrivons au bout.

Nous vérifions également le circuit d’assèchement et d’incendie, nous modifions des portions de tuyaux en alu etc. Sur le pont nous procédons à un examen des systèmes de transmission de winch. En fait, dès qu’on soulève une planche à un endroit, qu’on s’attaque à une zone, nous faisons un petit check up ou nous repositionnons les choses pour faire évoluer les systèmes. Donc forcément tout prend du temps et nous le prenons avec la contrainte que Tara devra être remis à l’eau fin mars ou début avril. Nous aurons aussi l’occasion de “tester” le bateau en nous rendant à la Trinité sur mer car Tara donnera le départ du Tour de Belle Ile le 9 mai prochain.

Le travail sur le chantier est complémentaire de celui qui est effectué au quotidien en navigation…

J’ai déjà participé à plusieurs chantiers. En tant que personnel navigant, être présent au moment d’un chantier c’est très intéressant parce qu’on découvre d’autres facettes du bateau, on découvre des choses auxquelles on n’a pas accès en mer. C’est aussi très enrichissant pour Loïc et Nicolas qui travaillent ici pour la première fois. Loïc désosse « Thérèse » avec Daniel et il apprend énormément.

D’un point de vue personnel, en terme de rythme, nos habitudes sont bousculées. Je découvre une vie de « terrien » avec un petit appartement, une vie sociale, des week-ends et du temps pour faire du sport… Tout ça est très différent de ce que nous vivons en mer.

Après les réparations, il y aura la préparation du bateau?

En ce moment, nous soignons la goélette de ses maux de vieille dame. Le prochain chantier sera dédié à la préparation de la Mission Corail 2016. Nous avons déjà démonté le laboratoire sec pour le transformer en cabine. Le petit carré accueillera le prochain labo. Nous réfléchissons à modifier le portique arrière et les systèmes de levage pour accueillir un zodiac semi-rigide conséquent nécessaire au programme plongée.

Comme tu peux le voir, nous avons également réalisé deux grosses trappes de visite au-dessus des moteurs, parce que finalement à chaque fois qu’il fallait les changer nous devions découper le carré. A présent, tout est amovible et nous y aurons accès rapidement. C’est une petite évolution !

Propos recueillis par Noëlie Pansiot

 

Réunion de chantier

A l’occasion d’un rapide passage en Bretagne, Noëlie Pansiot, correspondante à bord pendant l’expédition Tara Méditerranée, a rendu visite aux marins navigants transformés, le temps d’un chantier, en réparateurs polyvalents hors pair. 

C’est la première fois que je reviens à bord de Tara depuis la fin de ma mission en novembre dernier. Je suis impatiente de revoir mes camarades, de découvrir la baleine hors de l’eau, « mise à sec », de voir ce qu’elle a dans le ventre. J’ai aperçu quelques photos du chantier, le bateau semble à vif, il dévoile ses entrailles…

Il est 7h55, lorsque Daniel, Mathieu et moi-même arrivons au pied de Tara. Nous sommes ponctuels, le briefing de l’équipe démarre dans 5 mn. Le jour perce à peine, tout est gris sur la zone technique de Keroman, mais les formes voluptueuses de la goélette se distinguent des autres navires qui siègent à ses côtés. J’avance au pied des géants qui se dressent tout autour de moi, en équilibre sur de gros bers.

Nous  accédons au pont de Tara par un escalier d’échafaudage un peu raide. Les garçons ouvrent la voie, ils connaissent le chemin par cœur. Je fais bonne figure en escaladant les hautes marches, et dans mon fort intérieur je prie pour que les larges cales en bois qui soutiennent le bateau soient solides.

A bord, Samuel Audrain dit Sam, le Capitaine, est déjà en compagnie de deux petits nouveaux : Loïc Caudan et Nicolas Bin. Je suis accueillie gaiement par la troupe qui réclame la bise : « On ne te voit pas souvent ! » Les salutations faites, la réunion peut commencer. Il est 8h, la bouilloire vient d’être placée sur le feu par Nicolas.

Sam prend la parole pour évoquer les travaux du jour. Les termes techniques s’enchaînent et mon cerveau est encore trop embué pour comprendre l’intégralité des échanges. Je compte sur mon dictaphone pour ne rien manquer de ce qui est dit. Derrière Sam, « Thérèse », le moteur tribord gît au centre de ce qui fût le grand carré. Nous nous tenons autour d’une des « rescapées » du chantier : la petite table située tout de suite à droite de l’entrée. Tout le reste a été démantelé pour la fabrication de trappes d’accès au moteur.  Il ne manque qu’un champ stérile autour de Thérèse pour que j’ai l’impression d’assister à une opération à cœur ouvert. A bien y regarder, seule la cuisine n’a pas bougée. Les grands couteaux affutés trônent encore au-dessus du plan de travail, aimantés sur le mur du fond, et la carte postale indiquant « le sens de la vie » tient bon.

Autour de cette irréductible petite table, les marins se relaient pour prendre la parole. Mon regard est attiré par les couleurs acidulées d’une myriade de petits « post it » collés sur le tableau d’affichage en liège. Il s’agit du nouvel outil de management du Capitaine. Le principe est simple et efficace : les différentes tâches sont notées sur des post-it et reparties sous trois colonnes distinctes « à faire », « en cours », « fait ». Les post it sont déplacés d’une colonne à l’autre en fonction de l’avancement du chantier.

Sur la gazinière la bouilloire commence à siffler. Il est 8h20, Jean Collet, Responsable technique à terre, entre dans la pièce et nous gratifie d’un « bonjour ». Chacun sait à présent ce qu’il doit faire. Les travaux peuvent reprendre. Mathieu s’éclipse quelques minutes pour revêtir un bleu de travail et un vieux sweatshirt gris. Son éternel carnet Moleskine à la main, il reporte déjà consciencieusement ses notes. Daniel Cron dit Danou, a disparu dans la trappe qui mène sous Thérèse, en salle des machines. Seuls ses fredonnements trahissent sa présence. Je distingue les notes de « Comme d’habitude », de Cloco et me moque gentiment du Chef mécanicien qui travaille dans la bonne humeur.

Il est déjà temps de dire au revoir à l’équipe, je dois filer sur une aire de covoiturage où j’ai rendez-vous. Danou me lance dans un large sourire : « J’ai été en chantier de te rencontrer. »

Il est 9h20 et dans la voiture qui me conduit à Bordeaux, deux passagers sont déjà installés aux côtés de la jeune conductrice. Les échanges me mettent la puce à l’oreille : mes compagnons de route sont des marins. Raphaël travaille comme bosco sur un nouveau navire d’expédition appelé le Yersin. Christophe, bosco lui aussi, a officié sur Antarctica (ancien nom de Tara) dans les années 80. Hasard de la vie qui me fait sourire… J’envoie un texto à mes camarades restés sur le chantier, je suis sûre qu’ils souriront à leur tour.

 Noëlie Pansiot

 

 

Un lundi en chantier à bord de Tara

8h. Le soleil émerge à peine, le pont du bateau est encore gelé et glissant. Chauffage allumé, le briefing matinal démarre. Samuel, notre capitaine coordonne. Nicolas va s’occuper des engrenages de manivelles de winches sur le pont. Loïc va démonter le moteur tribord pour un nouveau levage (à cause d’un défaut de pression d’huile aux derniers essais). Pour ma part, c’est dans la coursive pour du nettoyage, rangement et changement de câbles et flexibles qui circulent sous le plancher.

8h20. L’équipe des soudeurs arrive. David et Benoît, et ils attaquent aussitôt. Mise en pression des tanks et recherche de fuites. Jean Collet le directeur technique arrive aussi.

Sam s’attaque à une panne électrique due à nos fréquents passages sous les planchers. Pas facile pour un lundi matin. Les soudeurs passent dans le carré et se servent en carambars.

11h. Sam a résolu la panne électrique. Ouf. David après un passage dans le tank central se reprend un carambar pour la route… Nicolas a sorti une grosse poignée de concrétions salées d’un des engrenages et Loïc remplit ses caisses jaunes de morceaux de moteur : turbo soufflante, courroies.

12h pause midi. L’équipe quitte le bord le temps du repas, les soudeurs aussi.

13h30. Reprise, Nicolas continue sa lancée et enchaîne les engrenages, Loïc continue le démontage du moteur, Sam jongle entre coups de fils, paperasses et sollicitations des soudeurs. De mon côté je nettoie la caisse à eaux grises et remonte la VMC de la douche avant. Les carambars diminuent (mais la productivité est là !). On soupçonne un lien entre la consommation de bonbons et la bonne humeur des soudeurs qui mettent du cœur à l’ouvrage. On laisse la boite à disposition !

16h30. Pause  des soudeurs de 5min après un passage difficile de David dans un des tanks. Il se prend une crêpe. C’est la chandeleur aujourd’hui ! Notre mécène en crêpes nous en a livré 60 vendredi dernier (merci !).

Le chantier d’un bateau ; c’est une autre facette de sa vie. Les équipes à bord sont les médecins qui opèrent sans anesthésie. Et il faut bien le soigner ce bateau pour qu’il continue à vivre longtemps.

Chaque fois que l’on vient à bord c’est une nouvelle découverte, un nouvel apprentissage et c’est cela qui rend ce bateau si intéressant !

Matthieu Oriot

 

Nouvelle année, nouvelle équipe à bord !

Une équipe de renfort est arrivée à bord de Tara en ce début d’année 2015 pour renforcer et relayer Louis Wilmotte et Nicolas De La Brosse qui ont passé tous les deux les fêtes de fin d’année amarrés au quai de la Base des Sous Marins à Lorient.

Nous venons de mettre la goélette au sec, c’est à dire que nous l’avons sorti de l’eau sur la zone technique du chantier de Keroman pour poursuivre ce chantier qui a débuté il y a maintenant déjà 2 mois après le retour de l’expédition Tara Méditerranée.

En effet « Thérèse » notre moteur Tribord a subi de grosses interventions et s’est vu équipé de nouvelles chemises, pistons et culasses. Pour « Brigitte », qui avait subi un échange standard nous nous sommes limité à ses 8 culasses.

Avec leurs 30 000 heures nos moteurs de propulsion demandent que l’on prenne soin d’eux.

Nous sommes actuellement 5 marins à bord et nous avons troqué les vestes de quarts pour le bleu de travail et les chaussures de sécurité.

Samuel Audrain, Capitaine de Tara