Sirius, patrouilleur du grand nord

Tobias Kolhorn, 24 ans, fait partie de l’unité d’élite de la marine danoise : la patrouille Sirius.

Voilà 2 ans qu’il sillonne le Parc national du Groenland pour la marine danoise, 24 mois qu’il n’est pas rentré chez lui, qu’il n’a pas vu ses proches. Pas de réseau téléphonique, pas même de connexion Internet, les Sirius sont coupés du monde extérieur avec qui ils ne communiquent pas.Tobias n’a quitté le cercle polaire qu’une seule fois : pour honorer un contrôle dentaire obligatoire à Reykjavik, en Islande. Lors d’un mouillage effectué en face de la base militaire d’Ella, les Taranautes ont pu découvrir le quotidien du jeune sergent.

Base militaire danoise d'Ella, côte est du Groenland.

Base militaire danoise d’Ella, côte est du Groenland.

Tobias fait partie de l’unité d’élite de la marine danoise : la patrouille Sirius. Un groupe de jeunes hommes trié sur le volet, qui doit répondre à des exigences physiques et psychologiques très élevées. Ils étaient entre 50 et 100 candidats : seulement 7 ont été retenus pour intégrer un programme d’entrainement poussé au Groenland. Sorte de programme « Survivor » sans caméras. Pendant 7 mois, Tobias et ses collègues se sont initiés aux techniques de survie en Arctique et au maniement du traîneau à chiens. Désormais, ils savent comment se comporter face à une meute, ils sont aptes à soigner les animaux en cas de blessure. Et bien sûr, ils maîtrisent le maniement des armes, pour faire face à un ours ou à une autre menace. La mission des Sirius est bien définie : ils doivent effectuer des patrouilles de reconnaissance en traîneau sur de longues distances et veiller à appliquer la souveraineté danoise sur les immensités arctiques.

 

Tobias Kolhorn a été sélectionné pour intégrer l'unité d'élite de la marine : la patrouille Sirius. Coupé du monde extérieur, il sillonne le Groenland en traineau à chiens depuis 24 mois.

Tobias Kolhorn a été sélectionné pour intégrer l’unité d’élite de la marine : la patrouille Sirius. Coupé du monde extérieur, il sillonne le Groenland en traineau à chiens depuis 24 mois.

Cette unité a vu le jour en été 1941, lors de la Seconde Guerre mondiale pour empêcher les Allemands de débarquer le long de la côte nord-est du Groenland. À cette époque, l’ennemi cherchait à établir des bases météorologiques secrètes dans la zone, pour obtenir des informations nécessaires à l’assistance des %UBoot% et prédire l’évolution de la situation climatique en Europe. Aujourd’hui, l’unité opère toujours dans la région, depuis la côte ouest de Hall Land jusqu’à Kap Biot, au nord du Fjord Fleming. Une distance de 2 100 kilomètres à vol d’oiseau qui s’étire en réalité sur 16 000 kilomètres de côtes déchiquetées.

Le jeune sergent effectue une visite guidée de la base militaire d'Ella avec les Taranautes. De gauche à droite : Dominique Limbour, Toboas Kolhorn et Sylvie Duboué.

Le jeune sergent effectue une visite guidée de la base militaire d’Ella avec les Taranautes. De gauche à droite : Dominique Limbour, Toboas Kolhorn et Sylvie Duboué.

Tobias termine un contrat de 2 ans, il s’apprête à rentrer au Danemark où il travaillait comme menuisier avant de rejoindre l’unité. Lorsqu’on lui demande ce qui l’a poussé à s’engager, il répond : «Je voulais vivre cette expérience, découvrir la nature groenlandaise et tester ma résistance dans un environnement inhospitalier. » Ici, le jeune Sirius a découvert une vie simple, rythmée par les patrouilles hivernales, la vie avec les chiens et la discipline militaire. Il a appris sur lui-même, a pu tester ses limites : « Si tu reçois le bon entrainement, que tu es prêt physiquement et mentalement, tu peux tout affronter. Désormais, je sais me contrôler, gérer mon stress et prendre les décisions adéquates au bon moment. »

En été, les Sirius naviguent à travers les fjords pour avitailler les bases et les huttes qu’ils rejoindront pendant l’hiver. Lorsque le soleil ne se lève plus, pendant les longs mois de glace, ils sillonnent le nord du territoire : « Nous patrouillons du 1er novembre au 20 décembre, puis nous passons les fêtes de Noël à la base de Daneborg. Nous repartons entre le 20 janvier et le 20 février. Nous travaillons à 2 avec 13 chiens, nous campons sous tente, parfois dans des huttes. La température peut chuter jusqu’à -35°C. »

Territoire sillonné en traîneau à chiens par les patrouilleurs Sirius.

Territoire sillonné en traîneau à chiens par les patrouilleurs Sirius.

Lorsqu’ils sont en mission de surveillance, les journées débutent à 8h par un appel à la station de Daneborg. Il faut ensuite harnacher les chiens et repartir pendant 6 heures. Le rituel est toujours le même, conduire les traîneaux dans le froid, monter la tente, nourrir les chiens, veiller à ce que chacun ait sa ration et ainsi de suite.

Les patrouilleurs Sirius sillonnent le nord Groenland, une petite partie d'un territoire grand comme l'Europe.

Les patrouilleurs Sirius sillonnent le nord Groenland, une petite partie d’un territoire grand comme l’Europe.

En arrivant au Groenland, Tobias a été frappé par l’immensité des paysages : « Au début, c’était difficile de déterminer les distances à parcourir : 5km ou 25km, impossible à dire. Il n’y a rien pour casser la vue, pour rompre l’horizon. » Ce territoire, il a appris à le connaître et en été, il le parcourt en courant plus qu’en marchant. Ce qui lui manque le plus du Danemark ? Les grands arbres, l’odeur du printemps, ses amis et jouer au football. Les petits riens du quotidien dont il est privé ici.

Durant l'hiver, le Sergent veille sur une meute de 13 chiens groenlandais.

Durant l’hiver, le Sergent veille sur une meute de 13 chiens groenlandais.

Ce qui lui manquera du Groenland à son retour ? Une vie simple, dénuée du superflu et les chiens, auxquels il semble attaché. À son retour Tobias, ne sait pas encore ce qu’il va faire, probablement voyager pendant un temps, puis s’établir et pourquoi pas entrer dans la police. Il souhaite travailler avec les gens et pense pouvoir faire la différence en s’engageant comme gardien de la paix.

Noëlie Pansiot

Quelle logistique pour Tara-Ecopolaris 2015 ?

Membre du GREA, logisticienne de la mission Tara-Ecopolaris 2015, et assistante scientifique, Brigitte Sabard s’implique aussi dans le volet éducation de Tara Expéditions avec l’association “Les Amis de Tara”. C’est d’ailleurs la première fois qu’une mission lui permet de réunir ses trois « casquettes ». Brigitte revient sur son lien avec Tara et sur l’organisation de la mission qui prend fin.

Quel est ton rôle au sein de l’équipe à terre chez Tara Expéditions ?

Depuis Tara Arctique, par amitié pour cette famille polaire et pour Etienne Bourgois, je m’implique dans le volet éducation développé, en lien avec les partenaires éducatifs institutionnels et associatifs. Il se trouve que cela relève de mes compétences professionnelles (consultante en éducation à l’environnement, communication scientifique et de gestion de projet à l’Université). Je me suis donc engagée auprès de Tara et depuis  plus de 8 ans je coordonne ce dispositif, je crée des concepts, ou encore je cherche des financements avec Xavier Bougeard qui s’occupe de la mise en œuvre des actions, de l’animation auprès des enseignants et du lien avec les chercheurs.

Sur quels critères repose la réussite logistique d’une expédition ?

Deux paramètres sont primordiaux : tenir le budget et optimiser le rapport logistique / science, ce qui signifie essayer d’avoir le plus possible de personnes à bord de l’avion qui nous conduit vers notre zone d’étude au Groenland et, à l’inverse, de minimiser le poids du matériel. Il faut que ce ratio soit bon. Et puis il faut savoir quoi emmener et pour combien de personnes, ce qui se conserve ou pas. Cette année, nous avons réparti les denrées dans des fûts par quinzaine de jours.

Ecopolaris est soutenu par des sponsors qui nous font confiance. Et l’argent que nous ne mettons pas dans l’achat de produits ou d’équipements peut être investi autrement, dans le matériel scientifique très coûteux, par exemple. L’institut Polaire Paul Émile Victor finance 50% des expéditions, car nous sommes reliés à l’Université de Bourgogne. Cette année, nous avons des sponsors qui nous ont donné un vrai coup de main pour l’approvisionnement en nourriture, comme Moulin des Moines ou Intermarché qui nous ont offert des produits secs pour les 3 ans à venir, ainsi que pour la mission de cet été avec Tara. Il y en a d’autres : Vitagermine  pour les jus de fruits et les compotes, les Jardins de Gaïa pour le thé, la charcuterie Salaison Sabatier et Les Roches Blanches, Knorr pour les légumes secs ou encore Pomona pour les légumes frais, Columbia pour nos vêtements personnels….

Et je n’oublie pas également tous les partenaires de Tara qui ont aussi permis qu’une telle mission soit possible. Merci !

Quel a été le rôle de Tara durant cette expédition ?

Par delà le riche volet scientifique, 11 ans après la première mission avec Tara, bien sûr, Tara a été d’une grande aide logistique, dans la lignée de sa mission de soutien aux recherches scientifiques. Et puis ils savent que chaque année nous devons acheminer beaucoup d’équipement, que tout ça a un coût et que le GREA est une association de bénévoles qui fonctionne sur fonds propres. Tara s’est donc révélé être un moyen économique et écologique d’acheminer notre matériel. Quand on prend par exemple un kilo de pâte acheminé par avion jusqu’à notre zone d’étude à Hochstetter par 76° Nord, son coût de revient s’élève environ à 15 euros le kilogramme sur place. Nous avons chargé en France pratiquement une tonne d’équipement à bord de Tara, dont l’essence pour les réchauds et les bateaux, des batteries pour les capteurs solaires. Grâce à cet appui logistique, nous avons pu monter trois ans d’approvisionnement sec. Et le long du parcours, nous avons également réalisé deux dépôts pour une future expédition en zodiac et pour une autre expédition annuelle du GREA, le « Karupelv Valley project ». C’est très important pour nous, car cela nous permettra de partir plus léger en zodiac l’année prochaine, d’utiliser moins d’essence et de réaliser un grand parcours de la base scientifique de Zackenberg  au Nord jusqu’à Mesters Vig au Sud où nous pourrons compléter les données que nous avons commencé à collecter avec Tara cet été.

Nous avions aussi prévu de récupérer Eric Buchel et Vadim Heuacker du GREA, qui ont travaillé cet été à Hochstetter et qui finalement nous ont rejoints à Mestersvig pour rentrer avec nous en Islande à bord du bateau.

En fait, l’aide apportée par Tara a trois impacts : écologique, économique et scientifique. Lorsque nous affrétons un avion d’Islande pour nous rendre sur notre zone d’étude, nous sommes donc limités par le poids maximum autorisé dans l’avion, qui s’élève à une tonne. Moins nous avons d’équipement à embarquer dans celui-ci, plus nous pouvons embarquer de scientifiques à bord. En règle générale, une personne compte pour 100kg à bord d’un petit avion. Grâce au dépôt que nous venons de réaliser avec l’appui logistique de Tara, nous pourrons faire venir plus d’hommes sur place pour collecter plus de données.

Les conditions de glace que nous avons rencontrées cet été sont particulières : les plaques de banquise pluriannuelles venant de l’Arctique se sont révélées très denses, tardives et ne nous ont pas permis de monter jusqu’à Hochstetter. Mais nous avons pu déposer notre tonne de matériel à la base militaire de Mesters Vig, ce qui est déjà une belle réussite ! L’an prochain, nous devrons trouver un moyen pour transporter nos fûts plus au nord, peut-être grâce à l’appui logistique de la base militaire danoise de Mesters Vig.

Propos recueillis par Noëlie Pansiot

Liens Internet :

Site éducatif de Tara Expéditions

Site du GREA (Groupe de Recherche en Ecologie Arctique)

Confidences en cuisine

À bord de Tara, la cuisinière joue un rôle primordial. C’est un fait établi, reconnu par tous, bref de notoriété publique. Garante du moral des troupes, « Dominique Limbour, dite « Do », veille sur ce que certains appellent « notre deuxième cerveau » : notre ventre. Pour cette infirmière de profession, prendre soin des autres est une seconde nature.

N.Pansiot/Tara Expéditions

N.Pansiot/Tara Expéditions

« Do » est aussi un marin à part entière, elle n’hésite pas à saisir sa veste de quart pour aller prêter main-forte durant les manœuvres. Sa relation à la mer est une évidence. Élément vital pour ce poisson (son signe astrologique), elle a besoin de la voir, de s’y baigner dès qu’elle le peut – même sous les latitudes les plus nordiques – ou de se laisser porter par son mouvement à bord d’un bateau.

Lorsqu’elle ne revêt pas son tablier sur Tara, elle officie à l’infirmerie de la Brittany Ferries. « Do , c’est l’infirmière du cœur », confie Mathieu Oriot, marin plongeur habitué des embarquements en sa présence. « Elle soigne avec la nourriture, la piqûre ou la psychologie. » Sur la goélette, il lui arrive de gérer bobos et blessures en cas de besoin, mais la responsabilité des soins revient au Capitaine. Ici, elle délaisse la pharmacopée pour de bons produits consommables. Des mets qu’elle sélectionne avec soin sur les marchés, en nombre suffisant pour toute la durée des expéditions.

Ses plats font souvent l’unanimité, qu’ils sortent d’un livre de cuisine ou de son imagination. Elle connaît les préférences culinaires de chacun. Daniel Cron, chef mécanicien, le sait : «  elle pensera à moi au moment où il faudra finir une casserole de chocolat chaud… » Mais la cuisinière ne veille pas simplement à la satisfaction de nos estomacs, elle doit gérer les stocks pour que les délices du palais perdurent dans le temps. Comme ici, en région polaire, où les produits frais se font rares.

Douce et calme, jusque dans son timbre de voix, la dame sait prêter l’oreille et sert volontiers de confidente aux Taranautes. Avec Martin, le capitaine, les échanges sont matinaux. Ils discutent souvent devant les fourneaux, à l’heure de préparer thé et café, dans la petite cuisine toute en longueur située en contrebas du grand carré. Alors que tout le monde dort encore, ces deux-là sont déjà complices.

De temps à autre, un marin lui propose de l’aide en cuisine. Do, qui n’aime pas l’intrusion, accepte le coup de main du commis improvisé. Dans le tintement des casseroles et des bruits d’ustensiles, les voix se font basses, les échanges plus personnels. Les protagonistes de la discussion s’isolent naturellement par leurs postures : se tenant face au plan de travail, dos tournés aux équipiers. Le moment se révèle idéal pour évoquer les questions familiales, les maux d’amour, les voyages au long cours…

La dame de cœur de l’équipage tisse des liens de différente nature avec chacun, à son rythme, au gré des conversations et des moments. Louis Wilmotte, benjamin de l’équipage, ne rate jamais une occasion pour la taquiner. Il n’est pas rare  qu’il s’adresse à elle en commençant sa phrase par « maman ». La réaction de Dominique est souvent la même : elle répond en grognant ou en rechignant, pour le principe, mais toujours avec le sourire de celle qui ne résiste pas à l’humour. Pour Louis qui échange quotidiennement dans la légèreté avec ses camarades marins, “lorsqu’une question de fond se présente, c’est vers Dominique que je me tourne”.

Noëlie Pansiot

Tara, en attendant le vent du nord

Alors que Tara navigue vers Kong Oscar Fjord (Groenland), la mission Tara-Ecopolaris s’achève. Il va falloir se frayer un chemin, lentement, entre les glaces. Descendu de la timonerie, le capitaine Martin Hertau fait part de la situation : « Nous sommes entourés par des plaques de glace assez denses. Nous allons passer la nuit sur place ! ».

La progression doit être lente et prudente. Les marins effectueront des quarts pour veiller à ce que le bateau ne se fasse pas prendre par les glaces, il faut donc être prêt à partir. Après 14 heures de repos, les moteurs vrombissent à nouveau, Tara rejoint son dernier mouillage, la base militaire danoise de Mesters Vig avant de choisir une autre voie.

N.Pansiot/Tara Expéditions

N.Pansiot/Tara Expéditions

Ce matin, le Capitaine délivre les dernières infos : « Nous sommes restés en stand-by à attendre un petit coup de vent qui devait nous aider à sortir d’ici » Depuis hier soir, Tara profite de navires à proximité pour établir des communications régulières avec le capitaine d’un cargo militaire d’avitaillement faisant route en direction de Tara. « En soirée, le commandant du navire comptait faire 35 miles. Ce matin, à 7h, il avait seulement avancé du tiers. » Martin poursuit : « Contrairement à nous, ce bateau peut briser une glace de 80 cm à 1 m d’épaisseur, mais il est avant tout conçu pour pousser des blocs. Il pèse 400 tonnes et peut progresser dans une glace relativement dense ». Les plaques pluriannuelles qui s’étirent entre Tara et sa route maritime, se révèlent donc épaisses et denses.

Un coup de vent nord, nord-ouest, de 7 à 8 sur une échelle de 12, devrait souffler dans les 48h. Les marins espèrent qu’il balaiera la côte, dégagera une voie rapide vers le nord de l’Islande. Les prochaines cartes devraient parvenir à bord dans une heure, mais la couverture nuageuse actuelle ne permettra probablement pas d’obtenir des informations satellites précises. Plus qu’une chose à faire pour l’équipage : patienter !

Noëlie Pansiot

Dernières heures au Groenland

Mesters Vig, lundi 6 août.

8h – La mission Tara-Ecopolaris s’achève. Branle-bas de combat sur le pont. Pas le temps de traîner, il faut vider les cales du bateau et charger une demi-tonne de matériel dans les deux zodiacs. Nourriture, bidons d’essence, batteries… Toute cette logistique nécessaire aux missions ornithologiques sera précieusement stockée ici pour les 3 prochaines années d’expéditions du Groupe de Recherche en Ecologie Arctique (GREA). Les marins s’affairent, les bidons qui ornaient le pont depuis le départ de la goélette à Lorient sont débarqués.

©N.Pansiot/Tara Expéditions

©N.Pansiot/Tara Expéditions

9h30 – Quatre équipiers sont déjà à terre et attendent l’arrivée d’un avion de rotation – entre le Groenland et l’Islande – sur la piste d’atterrissage poussiéreuse de la base militaire danoise. Le petit avion effectuera d’abord un stop à Constable Pynt avant de déposer une partie des Taranautes à Reykjavík. Parmi eux, Christophe Cousin et Fitzgérald Jégo, l’équipe de tournage de Thalassa qui a suivi la mission depuis maintenant 15 jours et dont nous regrettons déjà l’humour. Gabriel Gorsky, dit « Gaby » scientifique et Romain Troublé, Secrétaire général, quittent également le bord. Comme à chaque fois, « Gaby » Directeur de l’Observatoire de Villefranche-sur-Mer nous disait avoir le cœur lourd et ne pas vouloir débarquer.

©N.Pansiot/Tara Expéditions

©N.Pansiot/Tara Expéditions

15h – à terre, Olivier Gilg et Brigitte Sabard bénéficient d’un coup de main de la part de Kim Hansen, le Commandant  militaire de la base. Ce dernier leur a gentiment mis un 4X4 à disposition pour transférer leur matériel du port jusqu’à une hutte qui doit servir d’entrepôt. Il faut à présent tout ranger et ne rien laisser au hasard avant le départ. À bord, le grand carré s’est transformé en refuge, les rayons du soleil chauffent la bulle protectrice et une délicieuse odeur de chocolat émane de la cuisine. Dominique « Do », notre fée cuisinière, officie pour préparer le dîner. Au menu ce soir : bagel au saumon, salade de choux pamplemousse et gâteau – d’anniversaire – au chocolat. Le gâteau a bien pris au frigo, « Do » procède aux finitions…

©N.Pansiot/Tara Expéditions

©N.Pansiot/Tara Expéditions

16h – En cale arrière, Daniel Cron, le chef mécanicien a entrepris ce qu’on appelle ici « un chantier » : il doit changer la pompe de réfrigération du réducteur avant le départ de demain. Le trentenaire se montre patient et obstiné, il travaille sur cette pièce depuis plusieurs heures. Le son de sa voix arrive jusqu’à nous dans le carré : « c’est qui le patron ? » Intrigué par tant d’agitation, en se risquant à passer la tête dans l’encadrement de la porte qui mène jusqu’à l’atelier en contrebas, on entend Daniel lancer avec un grand sourire « Ce qui me plaît dans ce métier c’est d’y aller tout en finesse ! »

©N.Pansiot/Tara Expéditions

©N.Pansiot/Tara Expéditions

19h – L’équipe est au complet, l’heure de la détente a sonné… Demain, les membres du GREA procèderont à la dernière journée d’échantillonnage de cette campagne 2015. Il est déjà temps de quitter le Groenland. Une nouvelle traversée en direction de l’Islande attend les Taranautes  et les cartes laissent entrevoir un difficile passage à travers les plaques de glace…

©N.Pansiot/Tara Expéditions

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Noëlie Pansiot

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« Le climat, les hommes et la mer »

LE PROCHAIN FILM RÉALISÉ EN COPRODUCTION AVEC TARA EXPÉDITIONS ET VIA DÉCOUVERTES, DÉDIÉ À L’ÉMISSION THALASSA, RETRACE NOTAMMENT L’EXPÉDITION TARA-ECOPOLARIS. AUTEUR, RÉALISATEUR DE DOCUMENTAIRES, CHRISTOPHE COUSIN EST AVANT TOUT UN CONTEUR D’HISTOIRES. CAMÉRA AU POING, IL A REJOINT TARA AU GROENLAND À L’ÉTÉ 2015. INTERVIEW

Christophe a longtemps incarné l’un des Nouveaux Explorateurs de Canal +, nous faisant découvrir la vie des nomades à travers le monde. « C’est le voyage qui m’a amené à l’image, confie-t-il,  à un moment où j’ai voulu tourner le dos à une société qui ne me convenait plus, qui m’encourageait à partir en tour du monde à vélo. Et c’est à l’issue de cette expérience que j’ai eu envie de prolonger la rencontre. » 

©N.Pansiot/Tara Expéditions

Que savais-tu de Tara avant d’embarquer ?

La vision de Tara que j’avais ? Un bateau d’expéditions scientifiques qui a pour vocation de mettre en lumière l’avenir des océans, de leurs écosystèmes marins. Je n’avais aucune notion de la dimension humaine et c’est un peu ce que je suis venu chercher à bord. Essayer de mettre en perspective les connexions qu’il peut y avoir entre les scientifiques, qui cherchent du plancton et les navigants, ceux qui sont en permanence à bord du bateau et qui le font avancer.

Voilà deux semaines que tu filmes les Taranautes, quel sera l’objet de ton prochain documentaire ?

L’année dernière, alors que je terminais un film, Via Découvertes, la société de production avec laquelle je collabore, m’a proposé un projet qui allait dans la continuité du précédent film. Les producteurs cherchaient à faire un documentaire qui montrait le rôle des océans dans la machine climatique.

Je dois avouer qu’au départ, cette thématique ne m’était pas familière. Mais en creusant le sujet, j’ai senti qu’il y avait là un enjeu manifeste. Je fais partie de cette génération à qui on a longtemps dit que le poumon de la planète était l’Amazonie, ce qui n’est pas forcément faux, mais il n’y a pas que ça. Et la prise de conscience qui a été la mienne au moment où, il y a à peine 6 mois, j’ai appris que les océans jouaient un rôle là-dedans, m’a donné envie de m’investir dans ce projet. Je ne suis pas scientifique et je suis le premier à être étonné par le sujet, mais j’ai envie de relever le défi et d’essayer de vulgariser ces aspects-là, de faire en sorte qu’un téléspectateur puisse tomber amoureux des océans et donc de la vie. Ça mérite une histoire !

Tout est parti d’une rencontre, avec Romain Troublé, Secrétaire général de Tara Expéditions et la société de production : on s’est retrouvé pour réfléchir à la manière dont on pourrait faire état des relations qui unissent « Le climat, les hommes et la mer ».

Peux-tu nous dire quelques mots sur « Il était une fois l’Arctique », ton précédent documentaire ?

C’était un film que j’avais en tête depuis plusieurs années. J’avais envie de faire le tour de la zone arctique, de dessiner ses enjeux au travers de problématiques géopolitiques, mais sans aller rencontrer les politiques ou les économistes, juste en m’adressant à ceux qui y vivent ou qui sillonnent la zone. Le film intègre quatre histoires qui se répondent les unes aux autres : 150 millionnaires Chinois se rendent au Pôle Nord sur le plus grand brise-glace nucléaire du monde ; des Inuits chassent sur la banquise pour leur survie ; des militaires Canadiens procèdent à des démonstrations de force dans les zones les plus septentrionales du pays et enfin, des Nenets en Russie voient leur transhumance évoluer au rythme des pipelines et des gazoducs. Le film interroge, interpelle sans juger. Raconter l’interdépendance des océans et du climat arrive finalement comme une suite logique, dans cette dynamique de vouloir faire des films qui ont un impact ou qui ont du sens.

N.Pansiot/Tara Expéditions

N.Pansiot/Tara Expéditions

J’ai conscience que ça va être compliqué de toucher un large public parce que l’écologie semble parfois éloignée des problèmes du quotidien. En même temps, l’opportunité était trop belle pour ne pas s’en emparer. La manière dont je vois faire évoluer le film pour qu’il se distingue des autres c’est justement de s’accrocher à la dimension humaine. La science c’est une chose, mais il ne faut pas oublier qu’au milieu de tout ça il y a l’homme, avec son impact, mais aussi sa présence sur terre. Il fait partie d’un tout et on a tendance à l’en exclure. Je rentre d’un tournage en Malaisie avec les Badjaus Laut où on parle beaucoup des aires marines protégées comme un potentiel avenir pour recréer une dynamique de biodiversité, sauf qu’on exclut l’homme dans tout ça. Les Badjaus Laut qui vivent de la mer, ne peuvent plus se rendre sur ces zones traditionnelles de pêche. Et là, on ne parle pas de pêche intensive, on parle de quelques familles qui ont besoin de se nourrir.

Que cherches-tu à travers ces rencontres ?

Dans chaque voyage, à chaque rencontre, pour chaque peuple rencontré, à chaque problématique soulevée, il y a une part de notre histoire à tous. Essayer de comprendre pourquoi on est là, ce qu’on fait là, où on va… Finalement ce qui m’intéresse dans cette multitude et dans leurs différences, c’est l’universalité des émotions…

Comment vois-tu ton travail à la veille de la prochaine conférence sur le climat en décembre prochain ?

Cette conférence climatique, c’est une histoire qui appartient aux grands de cette planète, mais je pense qu’on devrait tous être concernés au quotidien par la notion de climat. Se soucier de ce qu’on fait de la planète aujourd’hui et pas juste lors d’un rendez-vous. Si le fait que les grands de cette planète se rassemblent et arrivent à faire bouger les lignes tant mieux, mais je pense que la solution, s’il devait y en avoir une un jour, passera par la masse et par le nombre plutôt que par l’élite.

C’est la raison pour laquelle je trouve que c’est important de communiquer sur le climat, ou en tout cas de parler du climat par le biais d’histoires humaines. Parce que c’est grâce à ces histoires qu’on se sent concerné et qu’on finira par agir.

Propos recueillis par Noëlie Pansiot

Rester en alerte

Deux mots ont suffi pour faire rappliquer les Taranautes sur le pont. Alors que tous se préparaient pour un débarquement, Sylvie Duboué, Présidente des Amis de Tara, donnait le signal : « ours blanc en vue !» Tous ont accouru pour observer le fameux prédateur, jumelles vissées aux yeux. Voilà une semaine que nous espérions l’apercevoir sur une plaque de glace et c’est finalement la zone que nous souhaitions explorer à pied que l’ours sillonnait paisiblement. Après plusieurs regards interrogateurs lancés en direction du bateau, l’animal a fini par décamper, ou disons plutôt par disparaître de notre champ de vision, laissant planer le doute sur sa présence…  L’ours était malheureusement bien trop loin pour nos objectifs, véritable tête d’épingle perdue au milieu de la toundra. Aucun des essais photographiques ne s’est montré concluant.

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Tara, perdue dans le décor. ©N.Pansiot/Tara Expéditions

Après quelques réflexions, le zodiac a finalement été mis à l’eau pour procéder au débarquement sur la plage de galets de l’île d’Ymers. Carabine en bandoulière et fusées de détresse pour assurer la sécurité de l’équipage, nous avons dû faire preuve de vigilance et renoncer à explorer un canyon aux couleurs rougeoyantes. Les consignes dictées par le capitaine étaient claires : rester groupés, scruter l’horizon avec les jumelles et bien choisir le chemin à emprunter pour éviter de se trouver nez à truffe avec l’animal tapis derrière un vallon.

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Dominique Limbour (cuisinière) et Mathieu Voluer (marin polyvalent) scrutent attentivement l’horizon pour éviter la rencontre avec un ours blanc. ©N.Pansiot/Tara Expéditions

De leur côté, Olivier Gilg et Brigitte Sabard du %GREA% ont emprunté un chemin bien plus escarpé pour regagner le pied d’une falaise en quête d’un nid de faucons gerfaut. Ces habitués des lieux arpentent le territoire depuis près de 25 ans en compagnie de leur fils Vladimir. Il leur est même arrivé de déplier la tente sur place pendant quelques jours. Brigitte se souvient : « Lorsque Vladimir avait 13 mois, je le portais sur mon dos et à 4 ans il montait déjà tout seul. » Pour Vladimir, désormais âgé de 12 ans, cette mission arctique est la 13ème. Le benjamin des Taranautes fait preuve d’une grande maturité, et d’un sens analytique qui en a déjà surpris plus d’un : « Ces animaux sont vraiment beaux à voir, majestueux et ils inspirent le respect. Nous avons observé 3 jeunes faucons puis les adultes sont venus les nourrir. »

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Faucon gerfaut. ©N.Pansiot/Tara Expéditions

Jour après jour, les membres du GREA poursuivent leurs observations, retournent sur des lieux stratégiques pour photographier, compter les oiseaux, ou effectuer des prélèvements qui leur serviront à faire un état des lieux des espèces, 11 ans après leur première expédition avec Tara. La goélette vient de reprendre la mer, 17h de navigation sont prévues pour atteindre la baie de Myggbukta, plus au nord. Brigitte et Olivier pointent les lieux sur la carte : «  nous allons encore passer devant de très beaux paysages, il faudra rester en alerte. »

Noëlie Pansiot

Crédit photos : Brigitte Sabard et Noëlie Pansiot

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Voilà 4 jours que Tara a quitté l’Islande. L’épais brouillard qui enveloppait la goélette s’est finalement dissipé alors que nous naviguons à bonne allure vers le nord, en direction du plus grand fjord du monde : le Scoresby Sund.

Les Taranautes se sont tous donnés rendez-vous sur le pont pour profiter de paysages à couper le souffle. Difficile alors pour la correspondante de bord de s’enfermer dans le PC Com pour rédiger ce log. Sur le pont, ordinateur posé sur les genoux, un œil sur le clavier l’autre sur les icebergs, les fenêtres de ce bureau provisoire donnent sur de splendides montagnes de roches noires marbrées de blanc. L’ensemble se reflète à la perfection sur l’eau…

Un peu plus tôt, à l’heure du déjeuner, Tara effectuait un stop devant les falaises basaltiques du Cap Brewster, objet de convoitise pour les deux écologues embarqués. Munis de longues focales vissées sur leurs boitiers photo, Brigitte Sabard et Olivier Gilg, chercheurs du Groupe de Recherche en Ecologie Arctique (GREA) ont « shooté » avec frénésie l’une des plus grandes colonies d’oiseaux de la côte est.  Ces clichés seront ensuite assemblés et permettront de compter un à un les guillemots de Brünnich et les mouettes tridactyles. Olivier, le sourire en coin, ironise sur le travail qui l’attend au retour de cette mission : « les soirées d’hiver seront longues en Bourgogne… »

Face au mur de glace

Face au mur de glace. ©N.Pansiot/TaraExpeditions.org

Il semble que les interminables journées de travail n’effraient pas ces chercheurs qui l’ont prouvé hier en sillonnant l’îlot pelé de Dunholm pendant 13h en quête de palmipèdes. Sac rempli de provisions sur une épaule, perche à filin sur l’autre, ils avaient pour mission de capturer une dizaine d’eiders à duvet, une espèce de canard marin, afin de réaliser une série de mesures et de prélèvements. Tapis sur leurs nids, les femelles eiders sont parfaitement camouflées. Seul un œil exercé parvient à distinguer les volatiles dont le plumage se fond dans le décor rocheux. Une fois repéré, il faut capturer le volatile à l’aide du filin et la tâche ne se révèle pas aisée.

Olivier s’explique : « c’est un nouveau volet de notre programme scientifique. En 2004, nous nous étions contentés de collecter du duvet pour étudier les polluants. Nous avons réitéré l’opération ce qui va nous permettre de déterminer les niveaux de contaminants, notamment le mercure, mais nous avons aussi effectué des prises de sang sur une dizaine d’oiseaux. Il s’agit d’une première, et nous nous sommes vite rendus compte de la difficulté de la tâche.  Ces nouveaux échantillons vont nous permettre de mesurer les taux de mercures autrement, mais aussi d’hydrocarbures, des polluants qui risquent d’augmenter avec le développement du trafic maritime dans la région. Ces contaminants sont d’origine anthropique : la pollution est amenée par les vents ou par les courants marins depuis nos régions. Ici, il n’y a pas ou peu de source  de pollution. En échantillonnant localement, nous pouvons donc mesurer la circulation des polluants sur la planète. »

Mathieu Voluer, officier de pont et Dominique Limbour, cuisinière, observent une colonie de guillemots de Brünnich au Cap Brewster

Mathieu Voluer, officier de pont et Dominique Limbour, cuisinière, observent une colonie de guillemots de Brünnich au Cap Brewster. ©N.Pansiot/TaraExpeditions.org

Il est désormais 16h, certains Taranautes ont rejoint le grand carré, d’autres s’octroient une sieste réparatrice avant le prochain quart nocturne. La goélette s’est éloignée des côtes et navigue à plus de 7 nœuds pour aller se mettre à l’abri. Le capitaine étudie les cartes : « Nous mettons le cap au nord et c’est un petit coup de poker. Un coup de vent est attendu dans la nuit du 29 au 30 juillet, ce qui nous laisse 35h pour monter et faire 200 miles. »

Noëlie Pansiot

 

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« Les portes du Groenland semblent s’ouvrir »

Tara réitère sa tentative et met une seconde fois le cap au nord en direction du Groenland. La goélette quittait le port d’Akureyri hier pour trouver une mer calme à la sortie des fjords islandais.

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Le voilier navigue paisiblement au moteur, les estomacs des équipiers fraichement embarqués n’ont donc rien à craindre de la houle. Tous prennent leurs marques et s’attèlent à leurs tâches respectives. Parmi eux, Gabriel Gorsky, directeur de l’Observatoire Océanologique de Villefranche-sur-Mer, qui s’affaire sur le pont en compagnie de Christophe Cousin, réalisateur de documentaires. Il faut équiper Gaby d’un micro-cravate pour les besoins d’un tournage qui débute.

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9h40, le premier filet manta vient d’être mis à l’eau devant les caméras, avec l’aide des marins. Le protocole scientifique est bien rodé, la succession de gestes tant de fois reproduite au cours des précédentes missions s’effectue avec aisance. Sous la bulle protectrice qui chapeaute Tara, la fée cuisinière prépare déjà le repas pour les 15 Taranautes. Les effluves des petits légumes qui mijotent parviennent jusque dans le PC Com où Martin Hertau, le capitaine consulte ses emails. Le Malouin ouvre la précieuse carte satellite de la NASA et s’adresse à Olivier Gilg, chercheur au %GREA% en empruntant un ton optimiste : « Viens voir, ça va te plaire ! Ça se confirme, le mouvement de banquise que nous espérions semble s’amorcer. Les portes vont peut-être s’ouvrir dans les jours à venir. Il n’y a plus qu’à croiser les doigts ! » Pour Martin, il est déjà temps de remonter sur le pont pour aider à relever le premier manta, les 30 minutes de prélèvement se sont écoulées.

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Resté devant l’ordinateur, Olivier poursuit son analyse minutieuse des cartes : « Nous sommes à mi-chemin entre l’Islande et le Groenland. Nous allons donc essayer de rentrer par le sud du Scoresby Sund où il y a toujours un peu moins de glace.  À cet endroit,  il y a des courants importants qui empêchent la glace de se former tout l’hiver. La glace peut donc y être refoulée, et c’est ce que nous souhaitons, ou à l’inverse en fonction des vents, se trouver emprisonnée et poussée vers le fiord. C’est ce qui s’est passé au cours des 10 derniers jours, obligeant Tara à rebrousser chemin. Cette fois-ci, il semble que nous ayons des vents assez favorables. Donc d’ici 3 ou 4 jours le passage se sera peut-être complètement ouvert. Nous allons essayer de viser le Cap Brewster qui abrite une grosse colonie d’oiseaux que nous aimerions compter. »

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Sur le pont, Christophe Cousin et Fitzgerald Jego, chef opérateur du documentaire de 110 minutes destiné à France 3, s’affairent caméra au poing. Il faut saisir les images du filet avant d’arriver dans les glaces en soirée où il ne sera plus possible de l’utiliser.

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Sur le grand plan de travail extérieur, un petit drone blanc équipé d’une caméra siège aux côtés des précieux échantillons qui grouillent de micro-organismes. L’engin va bientôt décoller pour effectuer sa première ronde au-dessus de la baleine. Avant cela, il faut hisser les voiles et mettre en avant les plus beaux attributs de la goélette. Les marins équilibristes entrent en scène : Mathieu Voluer, Officier de pont, avance sur la baume pour libérer la voile. Tout le monde est à son poste. Silence, moteur, ça tourne !

GREA* : Groupe de recherche en écologie arctique.

Noëlie Pansiot

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Les fjords à vol d’oiseau

En route pour la côte Est du Groenland, l’équipage de Tara doit faire preuve de patience et de prudence. Brigitte Sabard et Olivier Gilg, les deux spécialistes du Groenland patientent pour mener à bien leurs observations sur cette côte méconnue du grand continent blanc.

Les glaces qui réduisent considérablement l’accès au fjord Scoresbysund depuis plus de quinze jours n’ont pas encore permis à la mission Tara-Ecopolaris – en collaboration avec Groupe de Recherche en Ecologie Arctique (GREA) – de débuter. Penché sur une carte du Groenland, l’ornithologue Oliver Gilg explique comment il compte orienter ses recherches.

« Depuis que Tara est passé là il y a onze ans, personne n’est retourné voir comment la situation globale de cet endroit, situé loin de toute civilisation, a évolué. C’est l’intérêt de cette mission. Nous allons essayer d’atteindre la côte sud et la longer jusqu’au Cap Brewster situé à l’entrée sud du fjord. A priori, il devrait y avoir moins de glace puisqu’il est un peu protégé du vent de Nord-Est et que les glaces ont tendance à descendre tout droit. »

« C’est là que se trouvent les plus grosses colonies d’eider à duvet avec plus de 500 nids sur certaines îles. Initialement, nous devions capturer des oiseaux pour effectuer des prises de sang. En revanche, nous allons déjà pouvoir récupérer des duvets dans leurs nids vides pour le premier volet scientifique du programme Tara-Ecopolaris, c’est-à-dire travailler sur les polluants et notamment le mercure. Nous allons essayer de ramasser du duvet sur une dizaine de nids par colonies, sur cinq ou six colonies différentes. Nous l’avions déjà fait en 2004 et la comparaison sera intéressante. »

« Il y a une grosse colonie sur le Cap Brewster avec notamment des mouettes tridactyles et des guillemots de Brünnich. Le fjord Scoresbysund est habituellement libre de glace assez tôt et le comptage de cette colonie est fait depuis presque un siècle. Nous pourrons donc voir l’évolution des tendances. Le guillemot de Brünnich est plutôt en diminution, tant sur la côte est que sur la côte ouest. C’est sans doute dû à la chasse car c’est un oiseau très prisé par les Inuits. La mouette tridactyle, elle, est en nette augmentation au Groenland. Plus les glaces se libèrent et plus sa population augmente. Nous avions aussi observé à l’époque des macareux moine, une espèce très rare dans cette région. Nous ne sommes pas certains qu’elle niche sur la côte est du Groenland. Il serait intéressant de pouvoir trouver des nids ou des terriers. »

« Ensuite nous voudrions remonter  le fjord Scoresbysund, où nous avions décelé la présence de goélands marins et de goélands bruns, des espèces qui, il y a onze ans, venaient juste d’arriver au Groenland. Le but est de savoir si leur arrivée est confirmée et si ces populations augmentent. Tout cela dépendra vraiment du temps car il faut compter une journée de navigation pour aller jusqu’à l’extrémité du fjord » (le Scoresbysund est l’un des plus longs fjords au monde avec près de 300 km, ndlr).

« Nous espérons aussi pouvoir aller plus au nord et longer la côte pour compter les deux autres colonies de mouettes tridactyles et guillemots de Brünnich. Dans les autres fjords, il y a beaucoup d’espèces différentes. Il y a plusieurs centaines de nids de sternes arctiques sur les petits îlots, ainsi que des dizaines de goélands bourgmestres, les deux espèces les plus courantes dans les fjords. Comme il n’y a aucune perturbation, ni chasse, ni pêche, les tendances d’évolution de ces populations seront intéressantes. Elles pourront être comparées avec les données du GREA collectées depuis plus de 30 ans. Mais il reste beaucoup de points d’interrogation. L’avantage d’y aller avec Tara, c’est qu’on peut vraiment s’approcher des côtes, se faufiler ou s’y rendre en Zodiac. Ce serait impossible autrement. Tout dépendra de la situation des glaces. »

Propos recueillis par Dino Di Meo à bord de Tara

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Les glaces du Groenland contraignent Tara à patienter

En cette saison, sous les hautes latitudes arctiques, le grand continent blanc n’a pas encore libéré l’accès à ses côtes. Patience et prudence valant règle d’or en navigation, la progression de Tara vers le Groenland prendra un peu plus de temps que prévu.

La goélette engagée dans la mission Tara Ecopolaris avec les membres du Groupe de recherche en écologie arctique (GREA) doit permettre l’étude des oiseaux vivant dans cette région polaire très isolée.

D.Dimeo/Tara Expéditions

D.Dimeo/Tara Expéditions

Comme il y a onze ans, Etienne Bourgois et Jean Collet, premier capitaine du bateau de Jean Louis Etienne en 1989, se sont donné rendez-vous sur Tara en Islande. En 2004, la goélette grise tout juste devenue propriété d’Etienne Bourgois et agnès b., avait inauguré sa série d’expéditions par une mission sur la côte Est du Groenland en compagnie de Olivier Gilg et Brigitte Sabard, deux spécialistes français des écosystèmes arctiques.

Cette fois, les deux ornithologues après avoir déposé leurs affaires à bord du bateau à quai à Akureyri (Islande) s’étaient envolés mercredi dernier pour Constable Pynt, un des seuls endroits qui compte une petite piste d’atterrissage sur la reculée côte Est. Le lendemain, Tara avait quitté le port de la deuxième ville d’Islande et avait fait route vers le Nord pour aller rejoindre les deux scientifiques du groupe de recherche en écologie arctique (GREA). Mais le fjord de Scoresbysund, qui selon les cartes satellite fournies par la NASA semblait alors encore accessible, s’est refermé. Les forts vents de Nord ont repoussé les glaces vers la terre pour en bloquer l’entrée.

Après une traversée agitée, Tara a dû slalomer entre les premiers bouts de banquise qui se trouvaient déjà à 80 milles des côtes. Une deuxième barrière de glace a également été franchie par le bateau polaire mais la troisième s’est révélée plus dense. Et la bataille avec les blocs géants a tourné à l’avantage des éléments. Des vents de 35 à 40 noeuds de nord-est étaient annoncés.

Pour des raisons évidentes de sécurité, décision à été prise de repartir vers l’Islande. Vendredi 10 juillet vers 19 heures, après des heures de zig-zag dans un froid glacial à travers les nombreux blocs de glace, Tara a regagné une zone de sécurité, un peu plus au large, en retrouvant la haute mer.

C’est donc jumelles à la main et vigie en haut du mât que la goélette a repris le chemin vers le sud. « On aurait pu attendre une éventuelle bascule mais les fichiers météo ne l’annoncent pas avant trois ou quatre jours », a affirmé le capitaine Martin Hertau. Rien de dramatique dans la situation polaire de cette année. La dominance de vents du Nord depuis des semaines a poussé les glaces bien au Sud et même la côte ouest du continent est encore sous l’emprise des glaces.

Dimanche 12 juillet vers 22 heures, après une traversée au portant, Tara est arrivée à Akureyri. Amarrée cette fois au petit port de pêche, Tara n’a plus qu’à attendre le feu vert des cartes des glaces pour refaire la traversée dans l’autre sens.

Dino Di Meo, Correspondant à bord de Tara

Le temps des découvertes

Le temps des découvertes

Tara Arctic
(2006-2008) et Tara Oceans (2009-2012) font figure d’expéditions majeures saluées par la communauté scientifique.

En sciences, la collecte des données n’est que la partie immergée de l’iceberg, qui précède une longue période d’analyse, de confrontation avec d’autres études, de recherches complémentaires, avant d’aboutir à la rédaction d’un article scientifique. Au final, cette publication ne pourra « officialiser » une éventuelle découverte que bien longtemps après le début des recherches. « Lorsque la phase de collecte des données est restreinte, cela prend quelques années, explique Éric Karsenti, directeur de recherche au CNRS et à l’EMBL et directeur scientifique de Tara Oceans, mais pour des projets d’une telle ampleur, tout se déroule à une autre échelle. »

Tara Oceans, le plancton livre peu à peu ses secrets.

En 2013, quatre ans après le début de cette dernière expédition (avec notamment le CNRS, le CEA et l’EMBL), huit publications scientifiques ont déjà vu le jour. Celles-ci permettent déjà d’entrevoir la multitude d’enseignements que nous pourrons tirer de Tara Oceans. Un de ces articles révèle ainsi les relations entre certains virus et d’autres organismes planctoniques. « C’est la première publication qui montre comment utiliser les données de Tara pour découvrir des interactions entre ces différents organismes, se félicite Éric Karsenti. C’était l’un des points qui nous tenaient à cœur : comprendre qui vit et avec qui dans les océans ». Pour saisir l’ampleur des découvertes à venir, il faut savoir que cette étude portait sur 17 échantillons récoltés durant l’expédition… Tara Oceans en a rapporté près de 28 000. Des premiers résultats prometteurs qui ne concernent qu’un des multiples domaines de recherche liés à Tara Oceans. Telle publication détaille par exemple une nouvelle méthode d’analyse de la diversité bactérienne des échantillons récoltés, quand telle autre décrit une nouvelle espèce de corail découverte aux îles Gambier. Si ces articles parus ces derniers mois se limitent à des sujets bien précis, c’est que le travail d’analyse des données est loin d’être fini. Rien que le séquençage de tous les échantillons récoltés devrait prendre deux à trois ans. « Nous travaillons actuellement sur une publication traitant de la diversité globale et locale des eucaryotes*, comment elle diffère selon les régions, confie Éric Karsenti. Une autre étude à paraître proposera un catalogue mondial des gènes bactériens. »

En attendant, il faudra se « contenter » aujourd’hui des résultats préliminaires : il existerait plus d’un million d’espèces de protistes**, alors que les estimations, avant Tara Oceans, tournaient autour de 100 000. Au niveau du séquençage effectué sur 28 des 153 stations de prélèvements, les échantillons de protistes révèlent 85 % de séquences d’ADN inconnues. En marge de ces études menées par les équipes du projet Tara Oceans, une multitude de nouvelles recherches pourraient bien s’entamer dans les années à venir.

Le projet Oceanomics*** lui a déjà commencé. Ce projet s’appuie sur les milliers d’échantillons et données récoltés lors de l’expédition Tara Oceans. Données qui seront structurées puis utilisées pour comprendre la nature et le fonctionnement de la biodiversité planctonique planétaire, et extraire à terme certains composés bioactifs planctoniques prometteurs dans les domaines d’application des biocarburants ou de la pharmaceutique par exemple.

D’ici la fin de l’année, les premières données seront mises en ligne à disposition de la communauté scientifique. « C’est sûrement l’achèvement le plus important d’une telle expédition, reprend Éric Karsenti. C’est un peu comme une bibliothèque, les chercheurs du monde entier pourront travailler sur les échantillons de Tara Oceans, sans que nul ne sache ce qu’il en sortira. »

Tara Arctic, comprendre pour mieux prévoir

La dérive arctique de Tara, réalisée de 2006 à 2008, a déjà donné naissance à plus d’une vingtaine de publications scientifiques. « La quantité d’informations qui a été analysée est déjà considérable, estime Jean-Claude Gascard, directeur de recherche au CNRS qui a coordonné le programme scientifique de Tara Arctic et le programme de recherche DAMOCLES. Les éléments récoltés durant l’expédition vont servir de référence sur un système arctique en profonde transformation, et je ne serai pas étonné que dans dix ans, on publie encore sur ces données ». Le premier résultat majeur de Tara Arctic, qui a donné lieu à plusieurs publications, a été le déroulement même de l’expédition. La dérive, prévue au départ sur 1 000 jours comme le Fram plus d’un siècle auparavant, a été bouclée en seulement 500 jours, révélant ainsi l’accélération de la dérive des glaces arctiques. Suite à ce premier constat majeur, de nombreuses publications se sont intéressées aux trois milieux constituant le système arctique : l’océan, l’atmosphère et la glace. « Tara a permis de mettre en évidence la formation de particules de glace, appelées glace de Frasil, qui remontent vers la surface, explique Jean-Claude Gascard. Le phénomène était bien connu en Antarctique, mais nous avons montré qu’il s’agissait d’un phénomène majeur pour la formation de glace en Arctique ». Du côté de l’atmosphère, les recherches menées à bord ont permis de mieux caractériser les basses couches de cette atmosphère en contact avec la glace, primordiales pour les échanges entre les deux milieux. « Nous n’avions que peu d’informations sur ces basses couches, que l’on étudie mal avec les satellites et les stations automatisées, reprend le chercheur. L’intérêt de Tara Arctic, c’était justement d’avoir des gens à bord pour manipuler les appareils que l’on ne sait pas encore automatiser ». Enfin, plusieurs publications se sont penchées sur les mouvements des plaques de glace, en y appliquant des techniques de sismologie.

Toutes les découvertes qui découlent des données récoltées lors de la dérive de Tara permettent de mieux comprendre le complexe système arctique et ainsi d’améliorer les modèles de prévision. Ces systèmes informatiques qui simulent le comportement de l’atmosphère, des océans et des glaces, proposent des prévisions à courtes échéances, cartes des glaces ou prévisions météo, mais aussi des simulations à plus long terme de l’évolution de notre climat, capitales pour les recherches sur le changement climatique. D’ici quelques années, les différents modèles numériques intégreront ainsi les enseignements tirés de Tara Arctic aux côtés d’autres travaux pour améliorer leurs prévisions. Les premières applications concrètes des recherches menées sur Tara sont donc déjà sur les rails !

Yann Chavance

Retrouver cet article dans le journal Tara 10 ans

* : Organisme uni ou pluricellulaires qui se caractérise par la présence d’un noyau
** : Organismes unicellulaires à noyaux ancêtres de toutes les plantes et animaux.
Certains, comme les diatomées, sont photosynthétiques.
*** : Le projet oceanomics- wOrld oCEAN biOressources,
biotechnologies, and Earth-systeM servICeS – est un projet lauréat du programme

gouvernemental des « Investissements d’Avenir. »

Les ours polaires pendant l’expédition Tara Oceans Polar Circle

Observations des ours polaires pendant l’expédition Tara Oceans Polar Circle

Lors de la dernière expédition de sept mois autour de l’Océan Arctique Tara Oceans Polar Circle de mai à décembre 2013,  les marins et scientifiques de Tara ont pu observer à plusieurs reprises des ours polaires, soit au total quatorze individus. Ces observations ont été consignées sur des fiches spécialement conçues par l’association Pôles Actions qui récupère ces données pour étudier les populations d’ours polaire sur l’ensemble de leur aire de répartition, c’est-à-dire l’ensemble du bassin arctique. C’est à la demande de cette organisation que nous avons réalisé cette modeste mission d’observation qui s’ajoutait ainsi à notre objectif principal d’étude des écosystèmes planctoniques.

Cette technique de science participative, qui consiste à organiser la collecte de données scientifiques par des bénévoles, est actuellement en plein essor. Les fiches sont faciles à remplir. Elles permettent de multiplier des observations et apportent des données aux scientifiques qui ne peuvent être partout et élargissent ainsi leur champ d’étude. Le bénévole a, lui, le plaisir d’apporter sa petite pierre à la connaissance de notre planète.

Au cours de cette expédition, douze fiches, correspondant à douze observations différentes (un ours a été reporté sur deux fiches différentes) et à quatorze ours au total, ont été renseignées par nos cuisinières, Céline Blanchard et Dominique Limbour qui se sont prêtées au jeu.

Pour deux observations, les marins ont pu observer une femelle avec des petits. Dans le premier cas, le 17 août 2013,  il y avait deux oursons nés dans l’année. L’observation a eu lieu dans des conditions exceptionnelles puisque les animaux ont pu être observés 40 minutes. Les grands plantigrades étaient au repos sur un morceau de banquise à la dérive. Les petits ont tété, joué et nagé, un spectacle inoubliable ! Dans le deuxième cas, le 20 août, la femelle avait un seul petit. L’observation, plus lointaine, n’a pas permis de noter de comportements particuliers.

Sur ces douze observations, cinq ont été faites dans l’archipel russe François-Joseph par 80° Nord. Cet endroit est difficile d’accès tant pour des questions climatiques que géographiques et politiques. Tara a eu la chance d’y naviguer pendant quelques jours. Ces données ont donc une valeur particulière. Certaines îles abritent de très grandes colonies d’oiseaux marins, on y trouve aussi des morses et des phoques. La vie marine y est donc très riche et fournit au prédateur qu’est l’ours polaire quantité de proies variées.

Cinq observations concernent des ours sur la banquise ou sur des morceaux de glace flottants. Durant l’été arctique, les ours parcourent de grandes distances en mer et sur la banquise pour chasser, le phoque, sa proie favorite, étant difficile à capturer à cette saison. Lors des autres observations, les ours évoluaient sur la terre ferme, en bordure de mer. Rappelons que le nom latin de l’ours polaire est Ursus maritimus qui signifie ours marin. En effet, celui-ci est un remarquable et très endurant nageur. De plus dans ces régions glacées la très grande majorité de la chaîne alimentaire est d’origine marine, et il tire donc sa subsistance essentiellement de ce milieu.

La multiplication de ces observations permettra aussi de juger de l’état des populations d’ours dans cette période de changement climatique que nous vivons actuellement. Elle est particulièrement sensible en Arctique. Le milieu de vie de l’ours polaire est en train de subir des transformations très profondes et rapides (diminution des surfaces de banquise l’été, diminution globale du volume de la banquise, réchauffement des eaux). Cette espèce emblématique, taillée pour ce milieu extrême, sera-t-elle capable de s’y adapter ? Nous l’ignorons encore et toutes les informations qui pourront être collectées permettront d’en savoir plus.

Xavier Bougeard
Chargé des actions éducatives

Pour en savoir plus, vous pouvez venir au colloque « Quel avenir pour l’ours polaire ? » organisé par l’association Pôles Actions les 28 et 29 mars prochains à Paris. Les conférences auront lieu à la Cité des Sciences et de l’Industrie. À la Géode se tiendront une après-midi jeunesse et les Nuits boréales avec projection de films inédits lors des deux soirées. Romain Troublé, secrétaire général de Tara Expéditions, présentera à cette occasion l’expédition Tara Oceans Polar Circle  le vendredi 28 mars à partir de 20 heures.

Programme du colloque et inscription aux conférences : En savoir plus

Réservations pour les Nuits boréales à la géode : En savoir plus

Les meilleurs focus de Tara Oceans Polar Circle

Pendant que Tara est au chantier à Lorient et en attendant son prochain départ en mai en Méditerranée, nous vous invitons à revivre l‘expédition Tara Oceans Polar Circle avec ce best of des focus, de mai à décembre 2013. Bon voyage…

21 mai 2013
LES ENJEUX ECOLOGIQUES ET GEOPOLITIQUES EN ARCTIQUE
Après trois siècles de développement basés sur l’utilisation des énergies fossiles, l’humanité rentre incontestablement dans une phase de transition. Aujourd’hui même les plus sceptiques ont du mal à nier que le changement climatique est bel et bien une réalité et qu’il faudra le comprendre pour s’adapter. Le réchauffement de l’atmosphère, le dérèglement du climat global et la montée du niveau de la mer ont un impact global mais tout particulièrement élevé sur l’écosystème Arctique. Nous voyons presque devant nos yeux l’accélération de la fonte de la banquise polaire, phénomène qui impacte à son tour le climat global, les océans, le littoral et toute la biodiversité de la région. L’observation de ce qui se passe dans cet écosystème fragile et unique est donc importante non seulement pour aider à le préserver mais aussi pour comprendre les causes et effets du changement climatique à un niveau global. Certains enjeux importants du climat aujourd’hui sont particulièrement liés à l’environnement Arctique.

26 juin 2013
TARA LIVE ARCTIQUE, UNE OPERATION UNIQUE
Une bouffée d’air pur quotidienne ! Suivez l’expédition Tara Oceans Polar Circle en direct vidéo sur internet. Lors de cette aventure scientifique et humaine de 25 000 kilomètres autour de l’océan Arctique, vous pourrez découvrir tous les jours des vidéos et des photos envoyées par l’équipe à bord, des images brutes provenant de 4 caméras placées dans divers endroits du voilier.

05 juillet 2013
ETIENNE BOURGOIS  : «LES CHOSES SERIEUSES VONT COMMENCER A PARTIR DE MAINTENANT DANS LE GRAND NORD»
C’est la première interview, d’Etienne Bourgois, président de Tara Expéditions, depuis le début de l’expédition Tara Oceans Polar Circle.

07 août 2013
ENTRE DOUDINKA ET PEVEK:
Entretien avec le nouveau chef scientifique du bord
Embarqué à Doudinka en Russie, Pascal Hingamp a pris la relève de Lee Karp Boss, en tant que chef scientifique. Dans deux jours, débutera la première station de prélèvements journalière du leg (étape) entre Doudinka et Pevek. Avant que les manipulations ne démarrent sur le pont, Pascal nous accorde un instant pour nous expliquer le programme scientifique du mois à venir.

La ville de Pevek en Russie

A.Deniaud/Tara Expéditions

29 septembre 2013
INTERVIEW: JEAN CLAUDE GASCARD
« Les passages du Nord-Est et du Nord-Ouest auront tendance dans les années à venir à s’ouvrir plus tôt et se fermer plus tard, sauf anomalie saisonnière liée à la variabilité naturelle, comme cette année »
Depuis Tuktoyaktuk (Canada), Jean-Claude Gascard, Océanographe physicien et directeur de recherche émérite du CNRS au laboratoire LOCEAN à l‘Université Pierre et Marie Curie à Paris, nous a rejoint à bord de Tara. Il est l’un des concepteurs de cette expédition enchainant les deux passages, Nord-Est et Nord-Ouest en sept mois. Il nous explique scientifiquement pourquoi ce type d’expédition est aujourd’hui possible en si peu de temps. Un tour de l’Arctique pendant l’été était encore exceptionnel il n’y a qu’une vingtaine d’années.

12 octobre 2013
RETOUR SUR LES DEUX PASSAGES CLES
Dans le cadre de l’expédition Tara Oceans Polar Circle, Tara vient d’enchainer en trois mois les passages du Nord-Est (côté russe) et du Nord-Ouest (côté canadien). C’était l’un des défis majeurs de cette expédition autour de l’Océan Arctique, avec un échantillonnage le plus complet des microorganismes marins en lisière de la banquise.
Retour sur les deux points critiques de cette aventure avec Loïc Vallette, capitaine et Romain Troublé, secrétaire général de Tara Expéditions embarqué à Pond Inlet (Nunavut, Canada).

14 novembre 2013
TARA: DIX ANS D’ENGAGEMENTS ET RETOUR D’EXPEDITION ARCTIQUE A LORIENT PUIS PARIS
Le voilier polaire Tara, parti pendant sept mois autour du pôle nord pour l’expédition scientifique Tara Oceans Polar Circle, reviendra en France le 7 décembre prochain. Ce retour sera fêté samedi 7 décembre à Lorient, son port d’attache, et dimanche 8 décembre à Paris, au Salon Nautique. L’occasion aussi de revenir sur les engagements de Tara Expéditions qui célèbre ses dix ans cet automne.

25 novembre 2013
POURQUOI TARA A FAIT ESCALE A ST PIERRE ET MIQUELON
Ce territoire d’outre-mer est souvent oublié lorsque l’on énumère la liste de nos “anciens” DOM-TOM et pourtant il est de toute importance à plus d’un titre.

Saint Pierre et Miquelon

Y.Chavance/Tara Expéditions

09 décembre 2013
SOUVENIRS D’EXPEDITION
Alors que ce tour de l’Arctique s’est achevé samedi là où il avait débuté, dans le port de Lorient, l’équipage retrouve la terre ferme avec des souvenirs plein la tête de cette épopée glacée hors du commun. Morceaux choisis.

 

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J-1 à Lorient

Les voiliers du port de Lorient ont revêtu leurs parures lumineuses. Aux quatre coins de la ville, des affiches annoncent le retour de l’expédition Tara Oceans Polar Circle. Comme pour coïncider avec l’évènement, un froid polaire a envahit les lieux, mais malgré cela le retour de Tara et de son équipage s’annonce chaleureux. 

Depuis plus d’un mois toute l’équipe de Tara Expéditions y travaille avec Lorient Agglomération. Pour Myriam Thomas, la responsable des évènements, chaque retour en Bretagne est un moment privilégié entre Tara et son public : «  En tant que Taranautes, à terre comme en mer, nous vivons une aventure très forte pendant tous les mois d’expédition, d’autant plus quand la mission a lieu en milieu polaire. Pour nous avec Lorient, l’objectif d’un retour est de retransmettre cette émotion vécue avec le public, de garder ce lien entre Tara et toutes ces personnes qui suivent les aventures scientifiques de la goélette.»
Comme il n’y a pas de fête sans lumière, ni musique, des illuminations, appropriées en cette fin d’année, scintilleront samedi soir à partir de 17h30 et la pétarade de Brest retentira sur le quai pour fêter aussi les 10 ans de Tara. Avec un verre de vin chaud, les Lorientais trinqueront en l’honneur de ce retour du pôle Nord, avant de rejoindre l’espace Courbet pour revivre le temps d’une projection les grandes expéditions de Tara…

N’hésitez pas à vous inscrire si vous souhaitez participer aux projections, il reste encore quelques places ! Cliquez ici

Anna Deniaud

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Rejoignez l’événement Facebook du retour de Tara à Lorient le 7 décembre puis à Paris le 8 décembre (salon Nautic)

Océans et carbone

Alors que notre tour de l’Arctique se termine, avec dans les congélateurs de Tara plusieurs milliers d’échantillons de plancton récoltés, une question revient sans cesse, de la part des journalistes et du grand public venus visiter le bateau à chaque escale : qu’en est-il du changement climatique ? Si nous ne l’étudions pas directement, nous nous penchons en revanche sur des organismes qui se trouvent au cœur de la machine climatique. Pour mieux comprendre, il faut tout d’abord disséquer les liens entre océans et carbone.

Le soleil fait une trouée dans le ciel de l’Atlantique

On le sait, le réchauffement global que connaît notre Terre depuis un siècle est en grande partie dû au relargage de carbone dans l’atmosphère. Mais encore faut-il savoir de quel carbone parlons-nous. Car le carbone est en réalité un atome (noté C) qui peut être présent dans diverses molécules ayant chacune des propriétés très différentes. Sous la forme de dioxyde de carbone (CO2, soit un atome de carbone lié à deux atomes d’oxygène) par exemple, un puissant gaz à effet de serre qui piège les rayons infrarouges dans l’atmosphère, faisant ainsi grimper le thermomètre. C’est le même dioxyde de carbone qui sort de nos poumons à chaque fois que nous expirons, comme pour tous les animaux de notre planète. En respirant, notre corps transforme ainsi l’oxygène (en réalité, il s’agit de dioxygène, noté O2) en CO2. Dans le même temps sur notre planète, une multitude d’organismes font exactement l’opération inverse : avec de l’eau et de la lumière, la photosynthèse permet de fournir de l’oxygène en consommant du CO2. C’est le cas des plantes sur la terre ferme, mais aussi du phytoplancton dans l’océan, sans compter les nombreuses bactéries photosynthétiques. Mais dans cet échange chimique, l’atome de carbone ne disparaît pas, il est incorporé dans de longues molécules de glucose, qui fournira de l’énergie à l’organisme. Le plancton étant à la base des chaînes alimentaires, les atomes de carbone issus de la photosynthèse se retrouveront peu à peu dans tous les organismes des alentours. Car il faut bien comprendre que la Terre est en quelque sorte un circuit fermé. Pour reprendre la formule de Lavoisier : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». La quantité de carbone présent sur notre planète importe donc peu, la question est de savoir sous quelle forme il se trouve, et où. Un équilibre fragile bouleversé par les activités humaines : le carbone emmagasiné depuis des millions d’années sous la forme d’énergies fossiles tels le pétrole est extirpé en quelques décennies des couches profondes de la Terre pour être relâché dans l’atmosphère sous la forme de dioxyde de carbone. De même pour les problèmes de déforestation, où le carbone contenu dans les arbres est relargué dans l’air une fois ceux-ci coupés et brûlés. Ainsi, ces fameux « puits de carbone », nous sommes justement en train de les vider.

Les océans au cœur du climat

Alors que l’on appelait volontiers la forêt amazonienne « le poumon vert », les scientifiques se rendent maintenant compte que les océans jouent un rôle tout aussi important en tant que puits de carbone et fournisseur d’oxygène. On parle ainsi de pompe à carbone. Tout d’abord, d’un point de vue purement mécanique, le dioxyde de carbone se dissout naturellement dans les océans. Le phytoplancton, on l’a vu, transforme quant à lui le CO2 en O2 via la photosynthèse. Enfin, de nombreux organismes planctoniques sont capables eux aussi de transformer le CO2, non pas sous forme de glucose, mais en carbonates (plus simplement, de la craie). Certains protistes, ces petits unicellulaires qui peuplent les océans, produisent ainsi une carapace calcaire qui coulera au fond des mers une fois l’organisme mort. De même pour tous les organismes marins, puits de carbone miniatures, les carcasses et les déchets se déposant sur le fond océanique forment à la longue des sédiments concentrant le carbone loin de l’atmosphère. Les coraux eux aussi, constituant également des sécrétions carbonées, sont autant de réservoir à carbone. Ainsi, les océans et leurs habitants, non contents d’absorber une grande majorité de la chaleur due au réchauffement climatique et de fournir de l’oxygène à notre atmosphère, auraient déjà absorbé le tiers des émissions de CO2 liées aux activités humaines, sous forme de carbone dissous ou minéral.

Un fragile équilibre

Seulement voilà, ce gigantesque puits de carbone pourrait bien se retourner contre nous si l’équilibre de ce système venait à se rompre. C’est bien ce que craignent bon nombre de scientifiques. Le réchauffement climatique commence à montrer les limites de la pompe à carbone océanique : l’augmentation des températures diminue en effet la dissolution du CO2 dans l’eau, et la capacité de stockage des océans (qui est loin d’être infinie et pourrait arriver à saturation) pourrait alors dramatiquement diminuer. Pire encore, le puits se transformerait en source de carbone, devenant alors une véritable bombe à retardement. Autre conséquence de la montée du thermomètre, certaines espèces planctoniques commencent déjà à migrer pour rejoindre des zones plus froides, rompant un fin équilibre en place depuis des millions d’années. Enfin, dernière découverte inquiétante en date : l’acidification des océans. À cause de l’augmentation de la concentration en dioxyde de carbone, les océans deviennent ainsi de plus en plus acides, avec des impacts encore mal connus sur le plancton ou les coraux, mais qui nuiront sûrement au bon développement d’un grand nombre d’espèces. Avec le risque toujours présent de rompre le fin équilibre de cette pompe à carbone océanique. Pour étudier de tels impacts et pourquoi pas y trouver des solutions, il faut donc avant tout mieux comprendre les fins mécanismes de cette pompe à carbone : quels organismes y sont impliqués, dans quelle mesure y participent-ils, quelles peuvent être les conséquences d’une augmentation des températures, de l’acidité ou de la concentration en CO2, etc. Il est fort possible qu’une partie des réponses se trouve aujourd’hui dans les congélateurs de Tara…

Yann Chavance

Réponses aux questions des internautes

La semaine dernière, nous vous avions proposé de nous poser vos questions : celles-ci trônent désormais dans le grand carré, au milieu des nombreux messages de sympathie que vous nous avez transmis. Merci à tous ! L’heure est maintenant venue d’y répondre…

Mare Nostrum Project - Comment se passe le retour ? Les conditions météos sont elles bonnes ?

Alors que nous nous attendions à une traversée difficile, aussi au Nord et à cette période, soumise aux fortes dépressions, nous vivons une transatlantique plutôt inhabituelle. Nous aurons fait toute la traversée entre Saint-Pierre-et-Miquelon et Lorient entre deux anticyclones, qui nous ont offert une mer plutôt calme et quelques beaux rayons de soleil, malgré un peu de pluie ces derniers jours. C’est donc une transat assez hors du commun que nous terminons, plutôt confortable !

Christophe Michaud - Faites-vous des mesures avec des compteurs Geiger à certains niveaux de profondeur, lors de vos périples et étapes ?

Même si la mesure de la radioactivité aurait pu nous apporter quelques surprises, ce n’était pas le but de notre mission. Sans compter que notre rosette est déjà surchargée de capteurs en tous genres ! Cependant, nous avons tout de même fait régulièrement des relevés qui ne sont pas liés directement au plancton, par exemple la présence de mercure dans l’atmosphère ou de plastique dans l’eau.

Pascale Piron - Peut-on rester positifs face aux changements climatiques, la pollution, la surpêche… Que faire quand on est Mr ou Mme tout le monde pour essayer d’inverser cette “tendance” ?

Bien que la réponse soit forcément subjective, nous pouvons au moins dire que ces bouleversements sont désormais inévitables. A nous d’en prendre conscience pour réduire au maximum les impacts sur notre planète : c’est la première étape d’un changement de nos modes de vie. Nous ne pouvons plus continuer à consommer comme si nous n’étions toujours que trois milliards sur Terre, alors que ce chiffre a déjà doublé. Sur Tara, nous faisons déjà ces petits efforts qui devraient devenir la norme : acheter responsable, trier les déchets, réduire la consommation d’eau et d’électricité, etc. Une goutte d’eau dans l’océan, peut-être…

Guy Loi - Quel est votre premier sentiment en revenant au port : fiers du travail accompli ou joie de retrouver les siens après tant de temps ?

A coup sûr, un parfait mélange des deux ! Une fois les amarres jetées à Lorient samedi prochain, nous pourrons au moins tous être soulagés que ce pari risqué ait été réussi, dans les temps et sans incidents majeurs, avec de surcroit un trésor inestimable de prélèvements à bord. D’un point de vue plus personnel, il évident que chacun est heureux de revoir ses proches sur le quai, après plusieurs mois d’absence pour certains. L’arrivée à terre, de surcroit après deux semaines de transatlantique, est toujours un moment fort… Et l’occasion de retrouver un sol qui ne se dérobe plus sous nos pieds !

Yann Chavance… Avec la participation de tout l’équipage de Tara !

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Chronique d’un quart

Il est bientôt quatre heures du matin. Alors que je dors profondément, bercé par les mouvements de Tara, une main me tape sur l’épaule. Jérôme a fini son quart et vient réveiller la relève. Me voici péniblement debout, prêt pour deux heures de veille.

Il est maintenant quatre heures. Le roulis qui me berçait il y a quelques minutes tente à présent de me mettre à terre. Me tenant aux murs dans la coursive, je lutte pour atteindre la timonerie (poste de pilotage). J’y retrouve Baptiste, lui aussi réveillé il y a peu. Les mots échangés ainsi au sortir d’une courte nuit sont brefs, économes. Je m’abstiens de me plaindre de ce réveil malvenu : à six heures, ma tâche s’achèvera. Baptiste, comme tous les marins, devra lui tenir son poste quatre heures durant.

Dix minutes viennent de filer. En jetant un coup d’œil endormi à travers un hublot, je suis plongé dans un autre univers : la nuit est noire, tellement noire que la mer et le ciel ne sont qu’un. Tara semble plongée dans un espace hors du temps, sans dimension, flottant dans l’obscurité. Dans la timonerie où nous nous trouvons, mon écran d’ordinateur projette une lueur blafarde au milieu d’une armée de boutons, radars, écrans et autres leviers faiblement éclairés de rouge et de vert.

Il est quatre heures trente, Tara dort toujours. La fourmilière qui l’habite le jour s’est vidée, remplissant juste le silence de quelques cliquetis sur le pont et d’un bout claquant au rythme du vent. L’atmosphère paisible est propice à l’écriture. Quelques mails à la famille, aux amis, pour tenter de partager un peu de notre quotidien à la fois hors du commun et pourtant si routinier.

A cinq heures, alors qu’un croissant de lune se dessine indistinctement à l’horizon, Baptiste part faire sa ronde. Pendant qu’il passe les entrailles de la baleine au peigne fin, vérifiant que moteurs et machines fonctionnent normalement, je reste seul en passerelle. Tandis que la lune entame son ascension, éclairant timidement le sommet des vagues, je jette régulièrement un coup d’œil au radar et à l’horizon. Rien. Nous sommes bel et bien seuls au milieu de l’océan.

Cinq heures et quart, Baptiste est de retour. Nous échangeons les rôles, c’est à mon tour d’enfiler une lampe frontale pour ma ronde. Pas de salle des machines pour moi, mais un laboratoire sec qui ne sommeille jamais, avec sa flopée d’écrans projetant en permanence courbes et statistiques en tous genres. Sous la lumière vacillante de ma lampe, je suis pas à pas le protocole qui détaille les éléments à vérifier. Il n’y a pas à réfléchir. Le bouton s’allume bien en vert, la courbe s’affiche correctement, les lignes de calculs apparaissent sur l’écran avec régularité. Tout est normal. Je remonte en passerelle.

Une dernière demi-heure à tuer. Rien à l’horizon, Tara surfe sur les vagues, les voiles gonflées. La conversation s’engage avec mon compagnon de quart. Nous le savons tous deux, c’est un moment privilégié pour discuter, partager nos expériences, nos précédents embarquements ou notre ” autre vie ” à terre. Le moment du quart et son atmosphère si particulière ont ainsi vu se donner des cours de musique, des initiations aux langues étrangères ou encore des discussions passionnées pour refaire le monde. Cette fois, nous serons interrompus par Nadège, qui vient me libérer de mes obligations.

Six heures sonnent ainsi la fin de mon quart. Les premières lueurs de l’aube effacent la course de la lune, préludes d’un lever de soleil qui s’annonce grandiose. Je pourrais rester quelques dizaines de minutes supplémentaires pour assister aux premiers rayons illuminant l’océan, face aux vagues sur le nez de Tara, mais je résiste à l’appel de Neptune pour lui préférer les bras de Morphée. Quelques heures de sommeil en plus, avant que la baleine ne s’éveille totalement. La journée qui s’annonce sera longue. La nuit prochaine aussi, avec ses deux heures de veille partagées avec un autre marin, pour une autre histoire de quart.

Yann Chavance

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Dernière semaine d’expédition

Encore quelques jours… Samedi prochain en début de soirée, nous ferons notre entrée dans le port de Lorient, le même port que Tara avait quitté le 19 mai dernier. En attendant de parcourir les 1 000 miles qui nous séparent encore de notre destination, le parfum du retour à la maison se fait déjà sentir.

Dans la nuit de samedi à dimanche, nous étions littéralement au beau milieu de l’océan atlantique, exactement à mi-parcours. Sur la carte de navigation, un petit drapeau virtuel avait été planté là, au point exact où nous serions pour la première fois plus proche de Lorient que de Saint-Pierre-et-Miquelon. Difficile pourtant de concevoir que nous sommes bien ici, un point minuscule au milieu de l’immensité bleue figurant sur la carte.

Sur le pont, c’est bien un désert d’eau qui s’étend à perte de vue. Une monotonie à peine troublée par un bataillon de mouettes et quelques cargos s’affichant sur notre radar. Pourtant, ce petit drapeau dépassé sur la carte nous permet de prendre pleinement conscience que le port d’attache de Tara se rapproche à grands pas. L’occasion pour les marins, après avoir passé déjà plusieurs mois à bord pour ce tour scientifique de l’Arctique, de tirer un premier bilan, à chaud.

« Même si nous ne sommes pas encore arrivés, on peut déjà dire que l’expédition est un succès, estime Martin, le capitaine pendant cette dernière partie d’expédition. Jusqu’ici, nous avons été assez chanceux, sans aucun incident majeur. Malgré des conditions parfois difficiles, nous avons pu faire quasiment toutes les stations de prélèvements prévues ». Pour le capitaine, ce succès s’explique aussi par l’expérience de l’équipage : « Marins et scientifiques étaient tous rôdés, grâce à l’expérience accumulée durant Tara Oceans (2009-2012) ».

Pour Daniel, le chef mécanicien, le point final arrive au bon moment. « La fatigue commence à se faire sentir. Et puis, depuis Ilulissat (Groenland), nous sommes vraiment sortis de l’Arctique : fini les ours, les aurores boréales, la glace… Même si on a eu deux très belles escales depuis, notamment l’accueil fabuleux à Saint-Pierre, on est revenu à quelque chose de plus classique, donc on a d’autant plus hâte d’arriver. Et puis, il y a bien sûr l’impatience de retrouver enfin ses proches ! »

Si Baptiste connaissait déjà l’Antarctique, le second capitaine a pu découvrir grâce à cette expédition le grand Nord. « Je n’avais jamais navigué plus haut que Cherbourg ! plaisante le marin. Je suis juste heureux d’avoir pu vivre ça ». Nico, qui a cumulé plus de quatre mois à bord durant ce tour polaire, a encore du mal à réaliser que l’arrivée approche. « C’est vraiment étrange de se dire que dans quelques jours la boucle sera bouclée. Mais je suis content d’arriver, de revoir du monde. En plus, on sait que le bateau va repartir, c’est bien que Tara connaisse d’autres projets ». Et le chef de pont de conclure : « Mais avant ça, il nous reste encore un demi océan à traverser ! »

 Yann Chavance

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La science en continu

Depuis la station de prélèvements numéro 211, effectuée en mer du Labrador, la rosette et les filets sont restés bien rangés sur le pont arrière. N’y aurait-il donc plus de sciences sur Tara pour la dernière ligne droite avant le retour à Lorient ? La réponse ci-dessous.

La raison de l’arrêt des stations de prélèvement est simple : il y a un an et demi, la précédente expédition Tara Oceans s’achevait par une transatlantique similaire à celle-ci, à peine plus au sud. Il n’y avait donc que peu d’intérêt à multiplier les prélèvements sur une zone déjà échantillonnée. Mais l’arrêt des stations ne signifie pas pour autant une absence de science à bord, comme l’explique Fabien, qui occupe le poste d’ingénieur océanographe embarqué. « Nous faisons toujours le continu de surface : tout un panel de capteurs tournent en permanence à bord ».

Concrètement, une pompe située sous la coque de Tara collecte de l’eau de mer qui sera ensuite analysée par une multitude de capteurs : taux de CO2, quantité de matière en suspension, pH, température, salinité… Chaque jour, l’ingénieur du CNRS envoie une partie de ces données à terre pour le programme international Coriolis. Ce dernier collecte toutes les données physico-chimiques des masses d’eau envoyées par les navires de recherche du monde entier.

Les données collectées par le continu de surface sont également automatiquement sauvegardées à bord sur plusieurs disques durs, pour être sûr de ne rien perdre de ces précieuses informations. «Toutes les heures, je fais le tour des ordinateurs et des instruments pour vérifier que tout fonctionne » reprend Fabien. La nuit, ce sont les hommes de quart qui font cette ronde, l’occasion de vérifier également les frigos où est stocké l’intégralité des prélèvements de plancton depuis notre départ, le « trésor de guerre » de cette expédition.

Enfin, Fabien effectue chaque jour trois prélèvements à partir de l’eau pompée sous la coque : un millilitre d’eau qui ira directement dans l’azote liquide, deux litres qui seront filtrés pour récupérer plancton et autres particules, et enfin 100 millilitres pour « nourrir » le FlowCam. Cet appareil photographie en continu l’eau qui passe dans ses entrailles pour compter l’ensemble des particules en suspension. Le FlowCam peut alors classer celles-ci par taille et en sortir un ensemble de statistiques. Ainsi, même sans stations de prélèvement, Tara continue d’alimenter en permanence l’immense base de données accumulée durant ces bientôt sept mois d’expédition.

Yann Chavance

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Deux coordinateurs scientifiques à bord

A Québec, Tara a eu la chance de voir embarquer deux coordinateurs scientifiques des expéditions Tara Oceans et Tara Oceans Polar Circle. Christian Sardet, directeur de recherche au CNRS, auteur des « Chroniques du plancton » s’intéresse plus particulièrement à l’imagerie et est en charge de la médiation scientifique de l’expédition. Patrick Wincker est responsable de la plateforme de séquençage du Génoscope-CEA, coordonnant la partie génomique.

En quoi consiste le travail de coordinateur scientifique ?

Patrick Wincker Chaque coordinateur est en charge d’un domaine, mais il y a des chevauchements. Un coordinateur peut s’occuper d’un aspect scientifique ou d’un aspect purement opérationnel, il peut alors coordonner les analyses scientifiques à partir d’un certain point de vue, par exemple les bactéries dans leur ensemble.

Christian Sardet C’était dans la volonté d’Eric Karsenti de ne pas cloisonner les choses. Il y avait certains recouvrements, donc au bout de quelques temps, chacun a trouvé petit à petit sa place dans son domaine de coordination.

D’où est venue l’idée de cette nouvelle expédition ?

CS À l’origine, nous devions déjà échantillonner en arctique lors de Tara Oceans, mais le trajet a du être raccourci. C’était aussi une bonne opportunité de réunir les deux dernières expéditions (Tara Arctic 200§-2008 et Tara Oceans 2009-2012), c’est à dire ce qui avait été fait au niveau atmosphérique ou au niveau de l’épaisseur de la glace durant la dérive arctique, et puis l’échantillonnage durant Tara Oceans. C’était une bonne opération, beaucoup plus complète que si ça avait été fait dans le cadre de Tara Oceans, parce que il y avait plus de temps pour réfléchir, plus d’instrumentation à bord.

PW Il y a aussi le fait que la question qui sous-tend Tara Oceans, c’est le changement climatique. C’était donc presque obligatoire de passer aussi en Arctique, où les changements climatiques sont les plus visibles, où les phénomènes sont les plus importants. Et puis, nous étions rodés : dans Tara Oceans, les protocoles nécessitaient un peu de temps pour la mise en place, et ça c’est amélioré au fil du temps. Là, pour Tara Oceans Polar Circle, tout tournait déjà. Et puis, d’un point de vue personnel, cela m’a permis de monter enfin sur le bateau !

Une des particularités des expéditions Tara est de réunir un grand nombre de disciplines. En quoi est-ce intéressant ?

CS C’était très important d’être multidisciplinaire, et très ambitieux également. Avant de commencer, on s’est enfermé pendant plusieurs jours dans les mêmes lieux, chacun exposait aux autres sa façon de faire. C’est rarissime qu’un généticien se retrouve ainsi à discuter avec un océanographe. C’est une opportunité extraordinaire de se familiariser avec des langages différents.

PW Je pense que c’est une expédition qui a posé les bonnes questions, à propos des limites de chacun, de chaque méthode, de chaque spécialité, de ce que chacun pouvait apporter à l’autre pour essayer d’appréhender un phénomène aussi complexe. On verra jusqu’où on peut aller, mais je crois qu’il y a en tout cas une méthode de travail qui se dégage.

Cette nouvelle façon de faire la science peut-elle inspirer d’autres projets ?

PW C’est une tendance aujourd’hui, il y a d’autres projets qui commencent à ressembler à ce type d’approche, mélanger des écologistes, des climatologistes, avec en plus de la génétique. On sent que c’est vraiment émergent.

CS C’est le contrepoids de l’hyperspécialisation des chercheurs. On gagne des choses à être hyperspécialisé, mais on en perd également beaucoup. C’est une façon de compenser ces limites de l’hyperspécialisation.

Quels sont les premiers enseignements de ces deux dernières expéditions ?

CS Le bilan que l’on peut déjà faire, c’est la collection extraordinaire que l’on a amassée. Evidemment, on essaiera de tirer des enseignements scientifiques, mais c’est toute la communauté scientifique qui va s’en emparer.

PW Au niveau des sciences exploratoires, ce ne sont pas forcément ceux qui ont produit les données au début qui vont en tirer les choses les plus intéressantes, et il faut l’accepter. Mais je pense que nous sommes un consortium assez multidisciplinaire pour tirer un certain nombre de points de vue originaux sur ce qui va en sortir.

Propos recueillis par Yann Chavance

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Dernière ligne droite

Sept heures et demi ce lundi matin dans le petit port de Saint-Pierre, Tara largue les amarres une toute dernière fois avant d’achever son périple de 25 000 kilomètres autour du pôle Nord. Avant de boucler la boucle, nous n’avons rien de moins qu’un océan à traverser. La transatlantique peut commencer.

Après avoir failli ne pas atteindre Saint-Pierre-et-Miquelon à temps pour cause de tempête jeudi dernier, les ennuis ont continué au moment du départ. En cause, un bagage contenant notamment un anémomètre pour le bateau s’est retrouvé perdu dans les méandres des aéroports. Alors que nous devions quitter l’archipel dimanche midi, le bagage tant attendu n’arriva à bord que le soir même, nous obligeant à reporter le départ au lundi matin. C’est donc en pleine nuit et plongés dans une tempête de neige que les marins durent grimper en haut des 27 mètres du mât pour fixer le précieux instrument.
Un retard qui tombe mal, alors que le temps nous est compté avant de rejoindre Lorient, à 2 200 miles de nous, de l’autre coté de l’océan : nous avons 13 jours pour effectuer cette transatlantique. Pour tous à bord, cette grande traversée n’a rien d’anodin. Peut-être encore plus pour Jérôme, embarqué à Saint-Pierre après le départ de Patrick Wincker, Christian et Noé Sardet. « J’ai des origines bretonnes, et mes arrières grands-parents venaient de Terre-neuve, à une époque où venir chercher du poisson de l’autre coté de l’océan était une véritable aventure ».

Si l’aventure s’efface peu à peu au fil des progrès techniques, son parfum, lui, est toujours présent pour ceux qui s’apprêtent à vivre leur première transat. « C’est une traversée légendaire, c’est juste formidable de pouvoir vivre ça de l’intérieur » se réjouit Marc. Un enthousiasme partagé par Dino : « Une transat, ça reste toujours un défi. Cela fait des années que je parle avec des marins, ce sera une expérience que je pourrai désormais partager ».

Du coté des marins, cette « traversée du fleuve » comme ils l’appellent ne sera pas leur première. Baptiste entame ainsi sa quatrième transat. «C’est toujours la première qui marque le plus. Tous les voileux rêvent d’en faire au moins une, une fois dans leur vie». « C’est très symbolique pour un marin, reprend Daniel, c’est comme passer les trois caps ou l’équateur ». Une vision partagée par Martin, le capitaine, avec sept transats au compteur : « C’est encore plus important pour nous, européens. Pendant longtemps, on ne savait pas ce qu’il y avait après l’océan. Une transat, c’est tout de même passer d’un continent à un autre ! ».

Pour Nadège, cette transat revêt des allures de challenge : « C’est rare de faire la traversée aussi au Nord, dans une région très agitée par les tempêtes, surtout aussi tard dans la saison. Peu de bateaux le font ». Un challenge que nous sommes tous prêts à relever, tant le but est proche, comme le résume Nico : « On sent vraiment que l’on approche de la ligne d’arrivée. C’est une belle manière de boucler l’expédition ». Nos prochaines amarres seront ainsi jetées sur les quais de Lorient, dans un port que nous aurons quitté… Sept mois auparavant.

Yann Chavance

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Un petit bout de France au grand cœur

Alors que quelques jours auparavant Saint-Pierre-et-Miquelon n’évoquait pour nous qu’un minuscule territoire français perdu au large de Terre-Neuve, le pont de Tara résonne maintenant des petites et grandes histoires de l’archipel, contées avec chaleur par des habitants ravis de faire partager leur vie d’insulaire.

Si nous ne savions pas grand-chose des Saint-Pierrais à notre arrivée, eux, nous connaissaient déjà bien. Dès nos premiers contacts avec les habitants, nous fûmes ainsi salués par un chaleureux : « Mais c’est les Mailloux de Tara ! » (comprenez métropolitains). Depuis une dizaine de jours, tout l’archipel était déjà au courant de notre escale via les journaux, chaines de télévision et de radio locaux. Les visites sur l’archipel étant plutôt rares, notre arrivée était ainsi attendue avec beaucoup de curiosité. Un intérêt pour Tara d’ailleurs confirmé lors des visites à bord. Après le passage des écoliers, du CP aux terminales, l’ouverture du bateau au public connut un tel succès que nous fûmes obligés de programmer une demi-journée supplémentaire de visites.

Entre chaque présentation de la goélette venaient s’ajouter les visites « privées », pour certains Saint-Pierrais rencontrés par hasard au cours de la semaine, nous ayant prouvé la véracité de l’hospitalité légendaire de l’archipel. Un premier contact toujours immédiat, en toute simplicité et sincérité, pour rapidement engager la conversation : sur notre expédition, puis sur la vie à Saint-Pierre, son histoire, l’origine de ses habitants. Entre descendants de basques, bretons ou normands, nous avions tous l’agréable sensation d’être déjà de retour à la maison, un peu avant l’heure.

Des échanges chaleureux souvent loin de s’arrêter à la simple conversation. Ici, un ornithologue nous convie à arpenter l’île à la découverte de la faune locale ; là, un photographe nous emmène sur les routes pour nous raconter avec passion l’histoire si riche de l’archipel. A bord de Tara, ce sont les cadeaux qui s’accumulent dans le grand carré : des livres de photographies, des CD d’artistes locaux, du poisson offert par un pêcheur, de la viande de cerf par un chasseur – à déguster cru à l’apéritif…

Devant tant d’attentions, difficile parfois pour nous de montrer en retour notre reconnaissance. Mis à part tous nos remerciements, une chose est sure : de retour en métropole, tout l’équipage louera pendant longtemps la chaleur humaine de cette terre si froide.

Yann Chavance

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Au travers des tempêtes

Seulement cinq jours de navigation pour relier Québec à Saint-Pierre, quelques 700 miles à parcourir. Cela aurait pu avoir l’air d’une traversée tranquille, et pourtant… Depuis que nous avons quitté l’estuaire du fleuve Saint-Laurent, les éléments semblent s’acharner sur la goélette et son équipage. 

Samedi matin, nous quittions le port de Québec pour descendre le fleuve Saint-Laurent. Une eau lisse comme un miroir nous porta durant deux jours dans un calme plat, nous permettant de profiter de superbes couchers de soleil le long de cet estuaire, le plus grand au monde. Mais déjà, les premières mauvaises nouvelles commençaient à tomber : un gros grain en approche, de force 8 sur l’échelle de Beaufort, qui va de 1 à 12. Pour protéger le bateau et ses équipements, le capitaine prit la décision de s’arrêter une douzaine d’heures au mouillage.

Dans la nuit de dimanche à lundi, Tara jeta donc l’ancre à quelques encablures de la côte. Au petit matin, l’équipage se réveilla ainsi face à un minuscule village de Gaspésie. Si l’atmosphère avait tout de paisible en cette matinée, au large, la tempête faisait rage. Ce n’est qu’en début d’après-midi que nous levâmes l’ancre pour réellement s’enfoncer dans le Golfe du Saint-Laurent. Si le vent était retombé à 25 nœuds (environ 45 km/h), ce fut suffisant pour secouer durement la goélette.

Toute la nuit, Tara n’eut de cesse de rouler de bâbord à tribord, tout en s’élevant au-dessus des vagues avant de s’y écraser, rythmant la nuit d’un martellement incessant. Le contraste avec les premiers jours dans le calme du fleuve avait fragilisé la plupart des organismes, et les mines déconfites au petit matin attestaient de la dure réalité de la navigation dans cette partie du monde, célèbre pour ses violentes dépressions qui y sévissent de novembre à mars.

A peine remis de l’épidémie de mal de mer qui avait touché l’équipage, nous apprenions qu’une autre tempête se préparait sur notre route, encore plus violente que la première. De force 9, avec des vents de 45 nœuds pouvant atteindre les 60 nœuds en rafales – plus de 110 km/h -, l’équipage attendait heure après heure les dernières cartes météo. Des scénarios de toutes sortes commençaient à être échafaudés : se mettre au mouillage près de la côte en attendant que le grain passe, avant de pouvoir rentrer au port le lendemain.

Mercredi, le jour tant redouté, les dernières nouvelles laissaient entrevoir un espoir : la tempête n’arriverait sur Saint-Pierre que cinq heures plus tard, nous laissant la chance d’arriver au port juste à temps. Après une journée de course contre la montre, les doutes restaient nombreux : allions-nous réussir à arriver dans les temps ? La tempête allait-elle nous rattraper ? Le pilote de Saint-Pierre accepterait-il de nous guider en pleine nuit et par ce temps à bon port ? A bord, tout le monde voulait y croire.

Alors que le grand ciel bleu de cet après-midi laissait la place à quelques nuages de mauvais augure, la nuit tomba sur le pont, plongeant Tara dans le noir le plus total, à peine voilé par les quelques lumières de l’archipel approchant. Après le repas, la timonerie se remplit de marins tendus, échangeant les dernières nouvelles.

Vers dix heures du soir, une armée de vestes de quart et de lampes frontales se déversa sur le pont pour affaler les dernières voiles, avant d’apercevoir le bateau du pilote. Une fois ce dernier à bord au prix d’une acrobatie lors du passage d’une embarcation à l’autre, le pilote guida la goélette dans le chenal menant au port. Ce n’est qu’à 23 heures, heure locale, que Tara put enfin couper ses moteurs, amarrée le long du quai devant quelques dizaines de personnes venues braver le froid pour assister à notre arrivée. Nous voici à Saint-Pierre-et-Miquelon. Enfin.

Yann Chavance

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Nouveau départ, nouvelle équipe

Après une petite semaine passée dans le port de Québec, Tara reprend sa route en direction de Saint-Pierre-et-Miquelon. Quatre jours de navigation à venir, dont deux à descendre l’immense fleuve Saint-Laurent : de quoi permettre au nouvel équipage de faire connaissance.

La parenthèse québécoise s’est donc achevée ce samedi matin, avec un départ à l’aube pour profiter au mieux de la puissante marée du Saint-Laurent. Après six jours d’escale à Québec, le bateau a brusquement retrouvé sa tranquillité. Il faut dire qu’entre les nombreuses visites de journalistes, écoliers ou scientifiques, le ventre de Tara était plongé dans un tumulte quasi permanent, les nouveaux venus à bord étant parfois un peu perdus dans ce tourbillon. Heureusement, dès l’heure du départ, chacun put découvrir plus tranquillement le bateau et ses compagnons de voyage.

En réalité, seuls Martin – le capitaine -, Daniel – le chef mécanicien – et Baptiste – le second capitaine – étaient déjà présents lors de l’arrivée dans les eaux québécoises. Pour les onze autres passagers venus du Groenland, Québec sonna l’heure de la relève. Ce samedi matin, Tara comptait ainsi parmi ses hôtes de nombreuses nouvelles têtes. Un premier embarquement notamment pour Patrick – l’un des coordinateurs de l’expédition – et Marc, deux chercheurs du Génoscope-CEA ; ainsi que pour Fabien, ingénieur océanographe breton.

Toujours dans les sciences, Christian Sardet retrouve une nouvelle fois Tara. Un nom qui ne devrait pas être inconnu pour les fidèles qui ont suivi les aventures de la goélette ces dernières années. Christian, également coordinateur de l’expédition, est l’auteur de la série documentaire « Les chroniques du plancton ». Une série co-réalisée par son fils Noé, embarqué lui aussi à Québec ; pour sa part en tant qu’artiste, entre aquarelles planctoniques et vidéos en tous genres.

Du coté des artistes justement, Rui An et Alex du collectif 89plus retranscriront leur expérience de Tara au travers de photos et vidéos, entre autres. Autant dire que dès les amarres larguées, le pont était déjà submergé d’appareils photo et de caméras… Sans compter les objectifs de Dino Di Meo, un autre nom bien connu sur Tara, étant co-auteur du livre « Tara Oceans, chroniques d’une expédition scientifique ». Si le journaliste connaît donc Tara sur le bout des doigts, c’est pourtant la première fois qu’il y embarque.

Du coté des marins, Nico, lui, est un habitué de la goélette depuis près de dix ans, embarquant jusqu’à Lorient en tant que chef de pont. Enfin, Dominique a laissé le tablier de la cuisinière à Nadège, parée à remplir les ventres de tout ce petit monde. Si le nouvel équipage n’a encore eu que peu de temps pour apprendre à se connaître, gageons que les quatre prochains jours de traversée jusqu’à notre prochaine étape, Saint-Pierre-et-Miquelon, permettront de rapidement tisser des liens entre habitués du bateau et nouveaux venus à bord.

Yann Chavance

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Correspondant de bord, la relève

Sous les tropiques ou sous les flocons, comme aujourd’hui dans le port de Québec, c’est toujours le même plaisir d’apercevoir les mâts oranges de Tara. Retrouver quelques visages bien connus, rencontrer ceux avec qui nous partagerons ces prochaines semaines… Mais le temps des retrouvailles laisse bien vite la place au traditionnel passage de relais entre correspondants de bord.

Vincent Hilaire, après avoir passé plus de deux mois à vous faire partager les petits et grands moments de cette expédition arctique, me laisse donc la main pour la dernière ligne droite jusqu’à notre arrivée à Lorient, le mois prochain. A Québec, nous n’aurons que deux jours pour mener à bien cette transition.

Deux jours pour faire le tour du nouveau matériel vidéo (une caméra mobile sur le mât, une autre dans la timonerie, une dernière sur le pont arrière) et se familiariser avec  les différents protocoles d’envoi des fichiers par satellite. Deux jours pour que Vincent me fasse un point sur l’état du matériel, malmené par les conditions difficiles de cette expédition, les problèmes régulièrement rencontrés et leurs solutions, parfois de fortune.

Pour compliquer les choses, le programme de l’escale est, comme souvent, particulièrement dense, comme l’atteste le planning chargé qui trône dans le grand carré. Le passage de relais se fera donc entre les visites d’officielles, les conférences, la venue de journalistes à bord, la présentation du bateau au public et aux écoles. C’est dans cette fourmilière qu’il faudra sélectionner les sujets les plus intéressants, jongler entre l’appareil photo et les caméras tout en écrivant les journaux de bord, en fonction de l’actualité du moment.

Si les sujets sont nombreux en escale, une fois en pleine mer, la routine s’installe rapidement. Quand tous les jours commencent à se ressembler, il faut souvent faire preuve d’inventivité pour proposer quotidiennement des sujets originaux, sans jamais gêner le travail des marins et des scientifiques. Une fois les textes écrits, les photos prises et les vidéos tournées et montées, c’est via satellite que le tout sera envoyé aux équipes à terre, qui se chargeront de mettre le tout en ligne.

Car évidemment, il n’y a pas d’accès internet à bord… C’est d’ailleurs l’une des particularité du travail de journaliste embarqué sur Tara. Un doute sur une date, un souci sur un logiciel, nous n’avons comme outil que les mails à notre disposition pour répondre à nos questions, avec le problème du délai lié aux communications satellites et au décalage horaire.

Bien avant d’embarquer, il faut donc réunir le maximum d’informations sur les pays traversés, les instruments à bord, les phénomènes océanographiques… Au final, chaque correspondant de bord embarque ainsi des centaines de pages de documentation pour palier à l’isolement du bateau.

Mais c’est un bien mince effort, au vu de la chance de travailler dans un cadre si magique que nous offre Tara en retour. Une récompense qui n’a pas de prix !

Yann Chavance

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Québec devant l’étrave

Après 24 heures d’escale à Tadoussac, nous levons l’ancre ce samedi en milieu d’après midi. Pendant cette journée au mouillage, les quatorze Taranautes en ont profité pour marcher, visiter, en un mot « sortir » du bateau. Québec, la capitale de la province de Québec, n’est plus qu’à 200 kilomètres de nous. Nous y serons demain en début de matinée.

Tadoussac, 800 habitants en hiver et plus de 3 000 en été, c’est une station balnéaire hors-saison que nous avons découvert vendredi dernier en arrivant de nuit dans cette anse. Le lendemain matin à la faveur d’une belle météo, nous avons profité de cet ultime « stop » avant Québec pour nous dégourdir les jambes, faire quelques emplettes, prendre quelques photos, manger à terre.
Nous avons marché par petits groupes dans une petite cité calme et endormie, où les habitants coulent des journées tranquilles, loin du tumulte des grandes villes pourtant proches. Des rues propres, un grand hôtel fermé au charme un peu désuet, quelques pick up passants au ralenti.

Ce samedi, plusieurs habitants du village rencontrés lors de ces sorties sont venus visiter Tara, nous préparant ainsi à la très proche escale de Québec et toutes ces rencontres qui nous attendent.

Ce soir, Tara avance dans la nuit sur une eau « comme un lac ». Dans le carré les uns et les autres profitent de ces derniers instants pour parler ou se reposer dans leurs cabines avant les quarts. Dernière nuit en mer pour certains, derniers miles de cette aventure commencée avec cet équipage à Ilulissat, au Groenland.
Dans la timonerie, nous n’avions plus vu autant de lumières sur la côte depuis Pevek (Fédération de Russie), il y a deux mois lors de mon embarquement. Cette remontée du Saint Laurent avec de chaque côté, sur chaque rive, ces milliers de lumières orangées a quelque chose de féérique.

C’est aussi le synonyme pour nous d’un retour à la civilisation après un voyage dans des contrées où seuls quelques ours essaient de subsister sur des « glaçons » à la dérive.
Ce sera un choc demain c’est sûr, lorsque nous serons amarrés dans le port de commerce au Bassin Louise à Québec au milieu de 512.000 autres êtres humains. Mais l’atterrissage a commencé en douceur à Tadoussac !

Vincent Hilaire

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Aux portes du Saint Laurent

Après avoir quitté notre dernier mouillage de Sainte Barbe sur l’île de Terre Neuve, nous faisons route vers l’entrée du fleuve Saint Laurent. Les conditions sont bonnes, les vents de nord ou d’ouest ne dépassent plus les 50 kilomètres heures. Le soleil nous a accompagné jusque là, même si une couche de nuages le couvre actuellement. Québec n’est plus qu’à 400 miles nautiques devant l’étrave.

Après Sainte Barbe, l’équipage a rapidement hissé les voiles et nous avons progressé à vive allure pendant vingt quatre heures avec des vents de Nord de travers.
Mais comme le prévoyaient les fichiers météo, ce vent a molli pour basculer à l’Ouest et il a fallu alors remettre en route les deux moteurs pour avancer dans ce vent de face.

Alors que nous embouquons en ce moment le Détroit de Jacques Cartier, entre l’ile Anticosti et la province du Québec, nous continuons à ce régime.
Tout le long des côtes que nous longeons, des noms bien français : le Havre Saint Pierre, la Pointe Paradis, la Rivière Saint Jean et les Sept îles, encore un clin d’œil à la Bretagne.

Ce n’est que lorsque nous aurons passé l’île Anticosti en la laissant sur bâbord que nous ferons véritablement notre entrée dans le grand fleuve.
Progresser ainsi sur les traces de Jacques Cartier qui donna le premier ce nom au grand fleuve croyant être à l’embouchure d’un golfe lors de son deuxième voyage, a quelque chose de grisant. Un plongeon dans notre passé.
Mais pour rendre à César ce qui est à César, c’est Samuel de Champlain, le fondateur de la ville de Québec en 1604 qui opte finalement, après « Rivière de Canadas » puis « Grande rivière de Saint Laurent » pour le fleuve Saint Laurent. Sa topographie était désormais précisément connue.

Lorsque nous serons à l’entrée du fleuve, qui conduit jusqu’à la région des grands lacs, nous nous retrouverons dans un système de marées parmi les plus actives du monde avec la Baie de Fundy, plus au Sud. Le marnage peur dépasser six mètres, les courants sont forts et multidirectionnels et les hauts fonds nombreux. Dans l’hiver, les glaces se mêlent en plus à ce cocktail.
Cette navigation n’est donc pas une simple ballade côtière, Martin Hertau, notre capitaine, recevra d’ailleurs l’appui obligatoire d’un pilote à partir de samedi prochain pour rallier Québec.

Dans les heures qui viennent nous nous arrêterons peut-être pour un nouveau mouillage dans l’anse Saint Pancrace, dernier arrêt avant notre destination. Sur le chemin nous longerons encore d’autres pans de notre histoire comme Tadoussac. C’est Jacques Cartier qui y jette le premier l’ancre en 1535, suivi encore par Champlain en 1603 qui songe un instant à établir la première colonie de la « Nouvelle France » avant d’opter finalement pour Québec. Tadoussac est connu comme le plus ancien village de la province du Québec, il a célébré son 400ème anniversaire en 2001.

Vincent Hilaire

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Au mouillage à Sainte Barbe (île de Terre Neuve*)

Depuis quarante huit heures, nous sommes au mouillage devant Sainte Barbe, un petit hameau tranquille de l’île de Terre Neuve. Un abri providentiel pour Tara et ses quatorze occupants, vue la tempête qui souffle en ce moment dans le Golfe du Saint Laurent. Depuis ce samedi, nous encaissons au mouillage des rafales de vent d’Ouest à cinquante nœuds. Terre Neuve est fidèle à sa réputation. 

Mais comment firent donc les Vikings, Jacques Cartier et tous les grands marins d’autrefois qui s’aventurèrent les premiers dans les parages du fleuve Saint Laurent ? Ils ne disposaient pas de cartes marines, c’est à eux qu’on les doit. Ils se déplaçaient à la voile et sans moteurs, et n’avaient donc pas le droit à l’erreur. Leur voilure ne leur permettait souvent que d’évoluer au portant, mais avec toutes ces tempêtes d’Ouest qui naissent ici, ils avaient souvent le vent de face. Enfin, en dehors d’un sens marin nécessairement très développé garant de leur survie, ils devaient aussi savoir réagir et manœuvrer à tout instant et sans prévisions météo. Sinon la fortune de mer** les guettait rapidement au coin de ces bois de résineux canadiens.

C’est exactement l’expérience que nous avons fait hier à nos dépends en début de soirée. Comme prévu par les bulletins météo, cette tempête rentrait petit à petit dans notre anse. Les marins et le capitaine, Martin Hertau, étaient sur leur garde et suivaient l’arrivée progressive de cette dépression d’Ouest assez creuse. On avait perdu 31 millibars en 24 heures. Le ciel allait donc être un peu en colère.

Soudain vers 23 heures en quelques minutes, le mouillage a décroché*** et Tara a commencé à glisser rapidement vers la côte la plus proche au sud. Il a fallu toute la réactivité de l’équipage pour éviter de s’échouer. Martin Hertau maintenait au mieux au moteur le bateau dans ce vent qui montait alors de plus en plus vite. Daniel Cron (Dan), le chef mécanicien, remettait en service sur le tableau électrique le guindeau **** dont les fusibles sautaient régulièrement vue la tension sur l’ancre. Mais finalement grâce à tout le professionnalisme de Dan ultra réactif devant les fusibles du circuit électrique, le guindeau arrachait finalement des eaux l’ancre.

Grâce à cela, la bagarre pour ne pas finir l’expédition échoués sur un tas de cailloux allait basculer heureusement en notre faveur. Et ce n’est qu’en marche arrière, après de longues minutes, que Martin a réussi à ramener Tara dans des eaux saines pour un nouveau mouillage.

Après une nuit où seuls les marins se sont relayés au quart, au cas où Eole lancerait une nouvelle offensive, l’anémomètre affiche régulièrement ce matin des rafales à 50 nœuds. Tout le monde reste sur ces gardes et les moteurs démarrés en stand-by au cas où.
Nous quitterons demain matin Sainte Barbe et Terre Neuve pour faire notre entrée dans le Golfe du St Laurent, avant de remonter le grand fleuve. Il y aura encore du vent, mais la partie pimentée de cette dépression sera passée.

Vincent Hilaire

* New Foundland : Terre Neuve
** Fortune de mer : Accident dû à l’état de la mer
*** L’ancre s’est décrochée
**** Guindeau : Appareil à l’aide duquel on remonte l’ancre

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40 noeuds de vent… et une énorme déferlante

A 300 milles du détroit de Belle-Ile, l’entrée Nord du fleuve Saint Laurent, nous encaissons 40 noeuds de vent bien établi. Le bateau encaisse, à l’intérieur de Tara, le repas fut enjoué et on a qu’une vague idée de la force du vent.

Bien sûr de temps en temps une vague vient se fracasser sur les vitres bombées de la goélette, bien sûr une embardée fait que l’on retient son verre, mais globalement tout est relativement paisible dans le bateau. Dès que l’on monte dans la passerelle par contre on découvre une mer en furie, blanchie par un vent de 40 noeuds.
La mer est bien ordonnée ce qui facilite le passage du bateau qui tangue très peu, glisse entre les vagues et n’est bousculé que par quelques grosses déferlantes facétieuses. Tout semble facile pour ce bateau de l’extrême, il parait indestructible, et file à plus de dix noeuds avec très peu de gite sur bâbord. Le bateau est sous deux grands voiles avec un ris et la trinquette… on est limite à prendre le deuxième ris, le vent monte par moment à 45 noeuds.

Si on veut aller sur le pont, toute la force des éléments rend la balade acrobatique.
Malgré tout, l’ingénieur Marc Picheral décide de changer la soie de la CPR, le continious plancton recorder qui traine derrière le bateau depuis le départ de Nuuk (Groenland). Dehors c’est la guerre, les marins hurlent pour se faire entendre, les embruns volent, la mer fume dans le sillage.

L’enjeu d’abord est de rentrer dans le Saint Laurent avant un coup de vent de sud-ouest prévu pour le 1er novembre. Alors tous les miles gagnés vers le sud sont bons à prendre et à cette vitesse on va y arriver.

Certains pensent qu’en mer il n’y a rien à faire, pourtant les journées filent à toute vitesse. L’esprit est tout le temps aux aguets, cherchant à identifier les bruits, les mouvements du bateau. On regarde la mer on essaie de sentir si cela va mollir ou forcir, si les voiles sont bien réglées, si la vitesse correspond à l’allure. Bien sûr on est aidé par des tas d’appareils électroniques, par des fichiers météo qui donnent force et direction du vent toutes les 3 heures. Martin Hertau, le capitaine, est à l’écoute du bateau et de son équipage. Il n’arrête pas d’aller, de venir, tous les sens tendus….

Soudain, bien après le repas du soir, quand tout le monde dort, sauf ceux de quart et Martin, un énorme fracas fait trembler tout le bateau et nous bouscule dans notre sommeil. Tout le monde arrive à la passerelle. François Aurat, Vincent Hilaire et Baptiste Régnier vont vérifier le pont tandis que Martin l’éclaire. On abat en grand pour que les mouvement du bateau se calment, et que les hommes ne risquent rien. Le choc à été très violent sur bâbord, j’ai cru que l’on heurtait quelque chose, ou que la trinquette avait explosé… Tout le monde est un peu sonné par ce coup de semonce.

Une énorme déferlante a balayé le pont, tordant au passage la plaque qui couvre le guindeau, explosant le berre du pneumatique bâbord, tordant les batayolles, déssoudant un support de jerrican et déroulant le yankee dont la chute semble avoir souffert.

C’est incroyable la force de la mer.
Comment cette vague a-t-elle put tordre cette tôle renforcée à 30 degré?
Comment a-t-elle pu détacher le bout de l’enrouleur qui était tourné sur un taquet??
Non décidément, l’expédition n’est pas finie, la mer peut nous réserver bien des surprises d’ici Lorient.

Jean Collet

Jean Collet est le premier capitaine de l’ex Antarctica, aujourd’hui Tara. Il était également en charge de la préparation du bateau pour cette expédition Tara Oceans Polar Circle. Pendant cette étape entre le Groenland et Québec, il nous livre régulièrement ses impressions.

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La descente vers Québec

Depuis la fin de la station de prélèvements N°210, dimanche soir, Tara file au moteur vers l’embouchure du fleuve St Laurent. Nous l’atteindrons dans trois jours, au mieux, en fonction du vent et de la mer. Même si la partie scientifique de l’expédition sera maintenant plus réduite avec des stations sans déploiement d’instruments, l’aventure continue pour rejoindre d’abord Québec avant St-Pierre-et-Miquelon et enfin Lorient.

L’équipe scientifique emmenée par Eric Karsenti était satisfaite de finir «le job» dimanche en début de soirée sous la neige et dans le froid.  Surface et couche mésopélagique, aux environs de 350 mètres de profondeur, ont été passées au peigne fin.

«C’est une station importante me confiait Marc Picheral, l’un des ingénieurs océanographes impliqués dans le projet depuis les prémices de Tara Oceans, car nous n’avons jamais échantillonné ici. Il ne faut pas se relâcher, même si c’est la dernière station de ce type jusqu’à l’arrivée». Chacun des six membres de ce team science n’a pas dérogé à ces principes rappelés par Marc.

Ce lundi, nous sommes donc rentrés dans une nouvelle étape de l’expédition Tara Oceans Polar Circle. Nous descendons assez rapidement vers le sud au moteur pour accrocher les vents d’une dépression qui devrait nous conduire, si elle ne mollit pas trop vite, aux abords du fleuve St Laurent. Les vingt quatre heures à venir sont très importantes vu notre réserve de gasoil. Si les bulletins météo que nous avons reçus s’avèrent juste, nous pourrons juste rejoindre le grand fleuve qui conduit à Québec, avant une renverse du flux vers le sud. Nous aurions alors le vent de face. Mais Martin Hertau, notre capitaine depuis Ilulissat, veille au grain et surveille cette affaire de près.

Car la remontée du St Laurent jusqu’à Québec est longue de 700 miles avec des courants parmi les plus forts du monde, avec en prime du trafic maritime. Les ports de Québec et celui de Montréal, affichent respectivement des tonnages annuels de 22 et 24 millions de tonnes par an. Le St Laurent est l’un des 25 plus grands fleuves du monde, il traverse l’Ontario et le Québec, et représente à lui seul 25% des réserves d’eau douce mondiale. Sur toute sa longueur, ce géant qui relie la région des grands lacs à l’océan Atlantique mesure 1 140 kilomètres.

A la hauteur de Tadoussac, la première grande ville du Québec que nous rencontrerons sur notre route, il est déjà le plus grand estuaire du monde. C’est au français et malouin Jacques Cartier qui en prend possession au nom du roi François 1er en 1534, que l’on doit ce nom choisi le jour de la fête de St Laurent de Rome.Les peuples amérindiens occupants les premiers ces terres l’appelaient, Hochelaga, ce qui veut dire le chemin qui marche.

Vincent Hilaire

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Rendez-vous entre le Groenland et le Canada

Jean Collet est le premier capitaine de l’ex Antarctica, aujourd’hui Tara. Il était également en charge de la préparation du bateau pour cette expédition Tara Oceans Polar Circle. Pendant cette étape entre le Groenland et Québec, il nous livre régulièrement ses impressions.

“Après 24 heures passées à Nuuk, capitale du Groenland, nous voici repartis vers de nouvelles aventures. Cette fois-ci, nous quittons définitivement le Groenland, ses montagnes blanches et ses glaces bleutées. Nous avons rendez-vous avec un point situé quelque part entre le Groenland et le Canada, là où les eaux de l’Atlantique, chaudes, se mélangent au courant froid qui descend de l’Arctique, le courant du Labrador. Les scientifiques aiment les mélanges. C’est là que cela se passe.

En attendant, pas de vent, alors, au moteur, on traine un appareil de mesure en allant se positionner. Un CPR pour les intimes, un Continuous-Plankton- Registered… L’eau passe sur une soie qui retient les micro-organismes et s’enroule sur un tambour. Ainsi on a une image en continu de la richesse des eaux de surface que l’on traverse.
On sera sur zone dimanche. Dimanche station longue au milieu de la mer du Labrador qui durera du lever au delà du coucher.

Ce qui me frappe le plus dans ce bateau, c’est la bonne humeur et le plaisir d’être là que tout un chacun manifeste. Le travail effectué est d’importance, tout le monde est concentré sur le sien, et tout roule. Un bateau ce n’est rien qu’un outil. Aussi extraordinaire soit-il ce sont des hommes et des femmes qui en construisent l’histoire. Celui là a été servi depuis son baptême il y a 25 ans!
Jean-Louis Etienne, Peter Blake, et maintenant Agnès Troublé et Etienne Bourgois. Que des belles personnes avec de belles ambitions.

On me demande: ” Comment tu trouves le bateau maintenant, toi qui le connais depuis sa construction? ” Globalement rien n’a changé, c’est toujours le “space ship” du début, avec son look inimitable, ses portes étanches étroites qui débouchent sur ce carré vaste, lumineux, centre de vie et de travail. A la mer, c’est pareil, on ne sent pas la surcharge pondérale due à l’âge et aux exigences des scientifiques, toujours la même vivacité à rouler. Le matériel bien que d’époque, comme le gréement, l’accastillage, les moteurs, est bien entretenu et fonctionne bien.

Globalement rien n’a changé, oui, mais que de travail effectué depuis 10 ans, depuis ce jour où nous sommes allés le voir avec Etienne Bourgois à Newport. Depuis 10 ans, le bateau a beaucoup travaillé, et la préparation de toutes ces expéditions a permis de changer, améliorer, tout ce qui pouvait l’être. Et la dernière, le tour de l’Arctique a bénéficié de tout ce travail en amont. Pour un bateau entretenu, c’est sur, le travail c’est la santé.

25 noeuds de vent dans le nez. On continue vers la station 210, la dernière de Tara Oceans Polar Circle. La mer est creuse, la vie à bord se complique avec ce tangage et ce roulis. Difficile de se concentrer pour écrire, lire, ou travailler. Mais la cuisinière nous fait malgré tout un bon repas, les marins font avancer le bateau, les scientifiques préparent la station de demain. Le vent vient de tourner, de Sud-ouest il passe brutalement Nord-Ouest. C’est bien, mais pour dimanche il faudrait qu’il se calme… pas gagné.

La nuit s’étire, le vent se calme un peu. Pour l’instant tout le monde se repose, sauf bien sur les deux hommes de quart.”

Jean Collet

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Fin de la parenthèse groenlandaise

Tara et ses quatorze membres d’équipage ont quitté ce matin Nuuk et par la même occasion le Groenland.  Vingt jours passés le long de la côte ouest de cette île blanche et gelée entre Uummannaq, Ilulissat et finalement vingt quatre heures dans sa capitale. Nous quittons les terres Inuit, une civilisation entrée dans une mutation rapide.

Des quelques heures passées à Nuuk, je garderai le souvenir d’un choc. D’abord parce que c’est la première fois que nous retrouvions la ville. Depuis mon embarquement à Pevek (Tchoukotka, Fédération de Russie) il y a presque deux mois, nous n’avions fait escale que dans des hameaux. Le Passage du Nord Ouest est un grand village où il n’y a que quelques habitants au kilomètre carré !

Chacun de ces villages avait son histoire, peu d’habitants avec des Inuit aux origines diverses et variées et un point commun :  des aérodromes, des postes et des mairies.

A Nuuk j’ai le vertige. Des tours et des centres commerciaux aux baies vitrées beaucoup plus glaciales que le vent de Borée lui-même. L’activité d’une ville avec son trafic routier, ses piétons, ses cafés et ses magasins… Nous venons de retrouver la civilisation occidentale aujourd’hui mondialisée.

Depuis, nous avons levé l’ancre de Nuuk. Tara fait route au sud-ouest vers le centre de la Mer du Labrador où aura lieu vraisemblablement la dernière station longue de Tara Oceans Polar Circle.

Ce qui a suscité chez Eric Karsenti, notre chef scientifique et inspirateur de ce projet fou commencé en septembre 2009, ce trait d’humour : « il est temps que ça se finisse ! ».

Une remarque du biologiste  faite comme toujours dans un éclat de rire !

Vincent Hilaire

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Navigation vers Nuuk (Groenland)

Jeudi nous arriverons dans la matinée à Nuuk, capitale du Groenland. Tout ce mercredi l’équipe scientifique a réalisé une station longue de prélèvements qui a duré plus de 24 heures. Une journée éprouvante pour tous qui s’est achevée en milieu de soirée sous une averse de neige et une humidité que nous avions oubliées.

Débutée dès 8H00 mercredi matin, cette station restera dans les mémoires. C’est la première accomplie à l’extérieur du cercle polaire arctique depuis plusieurs mois. Certainement l’une des plus « douce » en terme de température mais avec l’humidité, la houle et le vent, elle s’est avérée plus rude que les plus récentes dans un environnement plus froid.

Toute la journée, j’ai observé ces gladiateurs de la science emmenés par Eric Karsenti, directeur scientifique de cette expédition et actuellement chef scientifique entre le Groenland et Québec. Il faut vraiment être passionné et maîtriser son sujet pour encaisser un tel rythme. Après un déjeuner chaud, avec à peine trois petits quarts d’heure de battements, plusieurs piliers de cette équipe se sont assoupis quelques minutes sur les banquettes du carré.

Pour sonder la surface et la profondeur de 350 mètres où se nichent en dessous des eaux froides polaires les eaux atlantiques, le « team » science a du déployer huit fois la rosette, sans compter des dizaines de filets. Il y avait encore une fois profusion de vie mais plutôt en profondeur.

Cette nuit, nous faisons route au moteur vers Nuuk, la capitale du Groenland avec ces 15.000 habitants. Pour ici, c’est une grande ville. Nous l’atteindrons demain en milieu de matinée, elle se situe à peine à 130 kilomètres de nous vers le sud-est.
Nous y resterons au mouillage une journée avant de rejoindre à nouveau le Détroit de Davis et rapidement le centre de la Mer du Labrador où devrait avoir une dernière station scientifique avant Québec.

Cette traversée est surveillée de près depuis plusieurs jours par Martin Hertau, notre capitaine. Deux dépressions assez creuses balaient en ce moment tour à tour cette zone, et nous allons essayer de passer entre les gouttes tout en respectant le « timing » d’arrivée le 10 novembre.

Vincent Hilaire

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Tara est entré dans le Détroit de Davis

Depuis notre départ d’Ilulissat, nous avons fait une première station de prélèvements en Baie de Disko. Nous faisons route désormais vers le Sud. Tara franchira cette nuit le cercle polaire arctique et ses 66°33’ Nord. C’est donc une page qui se tourne après cinq mois d’expédition passés principalement au nord de cette ligne.

Une mer d’huile, un grand soleil, pas de vent et des températures légèrement positives, cette descente vers le Sud en longeant la côte Ouest du Groenland se passe dans de bonnes conditions. Notre prochain « arrêt » en mer est prévu pour mercredi avec une station scientifique longue, c’est à dire plus de 24 heures. Aujourd’hui, l’équipe scientifique a procédé à la maintenance du matériel et effectué une station «underway». Les pompes d’eau de mer qui traversent la coque de Tara permettent ainsi d’échantillonner sans forcément s’arrêter.

Dès la sortie de la Baie de Disko, nous sommes entrés dès la première nuit dans le Détroit de Davis, le sas de sortie de l’Arctique avant de retrouver la Mer du Labrador. Cette mer est le prolongement de l’Océan Atlantique entre le Labrador et le Groenland.

Des vents assez forts sont attendus pour la fin de cette semaine et Martin Hertau, notre capitaine qui a pris la relève de Loïc Vallette envisage de se « planquer » en cas de gros coup de tabac près de Nuuk, la capitale du Groenland. C’est la ville la plus peuplée de l’île avec 16.181 habitants en 2012 sur 56.749 au total. Nuuk est situé à environ 240 kilomètres du cercle arctique et son port est le plus grand de tout le territoire. Nuuk signifie « pointe » en groenlandais et ce n’est que depuis 1979 que la capitale s’appelle ainsi, avant c’était Godthab qui signifie bonne espérance en danois. En novembre 2008, ce sont les citoyens de Nuuk qui ont voté à une écrasante majorité en faveur d’une indépendance accrue vis à vis du royaume du Danemark.

Trois courants marins principaux traversent la Mer du Labrador. Un courant froid qui remonte le long de la côté du Groenland, un autre qui descend le long du Labrador et enfin un troisième d’origine atlantique plus chaud. C’est ce que la nouvelle équipe emmenée par Eric Karsenti, chef scientifique et concepteur de ces expéditions entend caractériser.

Vincent Hilaire

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Tara remet le cap sur la Mer de Baffin

Ce samedi en début d’après-midi, nous avons quitté le joli port d’Ilulissat (Groenland) après quatre jours d’escale. L’équipage est toujours composé de quatorze personnes, mais il y a eu cinq remplacements. Notre programme scientifique est de réaliser quatre stations scientifiques jusqu’à Québec en Mer de Baffin puis en Mer du Labrador.
Après quatre jours de rencontres, de marches autour du grand glacier et « l’icefjord » d’Ilulissat, de repas à terre, il était temps aujourd’hui de reprendre la mer. Chacun d’entre nous, les arrivants comme ceux qui poursuivent leur route, partaient les batteries bien rechargées et la tête pleine de souvenirs et d’images.
Ce matin avant de quitter le port d’Ilulissat, alors que nous marchions ce matin vers le glacier de la ville classé au patrimoine mondial par l’UNESCO, nous avons au la chance de croiser les pas de Nils. Pendant une bonne demi-heure, cet Inuit a préparé sous nos yeux son attelage de chiens groenlandais. Excités par les préparatifs de cette virée, ils aboyaient attendant que le musher* ne leur enfile leur harnais, impatients de courir dans la neige. Avant de s’asseoir sur le traineau, Nils a du s’interposer avec force dans un pugilat collectif. L’un des chiens attelés étaient en train d’y laisser quelques poils sur lesquels perlaient déjà du sang. J’avais l’impression de tourner les pages d’un roman de Jack London. Finalement en un éclair, Nils s’est presque envolé derrière cet attelage survolté, assis sur son traineau. L’ensemble n‘était plus en quelques secondes qu’un point noir sur la colline enneigée en face de nous. Là-haut, des touristes l’attendaient pour une ballade. La randonnée autour du glacier était aussi grandiose malgré le retrait dont il est victime depuis 1989, à cause du réchauffement climatique.
Aujourd’hui, dès notre sortie du port, baigné par un soleil dont les rayons rasaient déjà la surface des eaux, nous avions rendez vous avec un nouveau lot d’instants de rêves. Dans cette lumière d’or, entre des milliers de petits icebergs, les marins de Tara hissaient les voiles de la goélette. Nous étions à bord de l’une de nos deux annexes avec François Aurat pour immortaliser ces nouveaux moments de grâce. Portée par sa grand voile et sa voile de misaine, Tara glissait entre tous ces glaçons, tantôt bleus, tantôt gris, aux formes les plus variées. Un contre-jour de rêve pour les amoureux de la photographie que nous sommes.
Ce soir, à part les marins de quart, tout le monde est calé bien au chaud dans sa cabine. Tara est à la dérive sans voiles, une première station de prélèvements de surface est prévue dans la Baie de Disko pour demain matin avec des températures assez froides.
Vincent Hilaire
* Musher : Conducteur de traineaux à chiens

Retour d’expériences arctiques

Tara est en escale à Ilulissat au Groenland jusqu’à dimanche, après quoi l’expédition mettra le cap sur Québec. Nous quitterons alors le cercle polaire arctique. De Pond Inlet à Ilulissat, nous avons eu avec nous à bord Romain Troublé, secrétaire général de Tara Expéditions. L’occasion de revenir avec lui sur ces mois de navigation de part et d’autre de l’océan glacial arctique.

-    Vincent Hilaire : Avant de quitter dans quelques jours le cercle arctique puisque nous mettrons désormais cap au Sud, quel est votre impression « à chaud » à l’issue des cinq premiers mois de cette expédition Tara Oceans Polar Circle ?

-    Romain Troublé : « On s’est rendu compte côté glace qu’il y a une grande disparité entre les années, même si la tendance générale est à la fonte de la banquise. La variabilité climatique d’une année à l’autre peut donc être importante. Nous avons rencontré pas mal d’autres bateaux sur la route, avec beaucoup de transit local et de trafic international, mais peu de navires de pêche ».

-    V.H : Justement en terme de trafic maritime, est-ce que cet Arctique vous paraît prêt à devenir l’autoroute maritime dont la presse se fait souvent l’écho ?

-    R.T : « Cette année 2013, c’est l’année des premières en terme de trafic maritime. Un premier porte-conteneur a franchi le Détroit de Béring et s’est rendu au nord de la Russie. Un navire de commerce chinois aussi. Et côté passage du Nord-Ouest, c’est cette fois l’Arctic Orion un navire transportant du charbon des mines du Canada qui a fait route vers l’Europe.
Ce navire de très fort tonnage a donc franchi le Passage du Nord-Ouest, il est d’ailleurs passé par le Prince Regent Inlet quelques heures avant nous.
Les armateurs testent donc clairement ces deux routes arctiques, mais on est encore loin d’une autoroute balisée, sécurisée par des brises glaces. On est loin d’une route capable surtout de rivaliser avec les routes classiques via les canaux de Panama ou Suez ».

-    V.H : Sur le chemin emprunté par Tara qu’avez vous constaté cette fois du côté des populations ?

-    R.T : « Il y a une grande disparité au sein de ces populations riveraines de l’Océan Glacial Arctique. Il y a déjà une partie d’entre elles qui sont autochtones, et d’autres composées de « colons » venus de l’extérieur.
Sur le plan économique, le Groenland où nous sommes est par exemple un pôle de pêche très important, organisé, structuré, concurrentiel. Au Canada, ce sont des comptoirs maritimes soutenus à coups de subventions pas vraiment encore « occidentalisées ».
Ces hameaux comme Arctic Bay ou Pond Inlet sont encore profondément ancrés dans la culture Inuit. Ici au Groenland, on en est à un autre stade et pourtant c’est aussi une population Inuit. Les choses ne sont pas les mêmes suivant où l’on se trouve en Arctique. En Russie, c’est un peu comme au Canada avec encore d’autres différences. On voit qu’il y a de grandes infrastructures développées, mais en même temps on sent un abandon par le pouvoir central de Moscou.
C’est typiquement ce qu’on a pu ressentir au bout de la Russie à Pevek par exemple, en Tchoukotka. Mais dans nos précédentes escales à Mourmansk et Doudinka par contre on sent que ça bouge. Les mines de nickel y battent des records de production ».

-    V.H : Est-ce que vous avez l’impression que les Russes sont plus en mesure de capter ce trafic maritime naissant en Arctique ?

-    R.T : « Oui, effectivement au nord de la Russie il y a des quais pour les cargos et surtout ils disposent pour le passage du Nord Est d’une flotte de brises glaces très performants à même d’ouvrir une route pendant dix mois de l’année. Le point faible des Russes, c’est qu’il n’y a pas de fond en Mer de Sibérie orientale près de Béring pour ce trafic qui a des tirants d’eau assez importants. Cela peut être un frein pour la venue de ces tankers géants. Sur ce point là, le Canada dispose de passages avec plus de profondeur mais ses infrastructures ne sont pas aussi performantes que celles des Russes ».

-    V.H : Il y a désormais une structure pour gérer l’Arctique quelle rôle peut-elle jouer ?

-    R.T «  Le Conseil de l’Arctique a été créé en 1996 par huit états : Canada, Norvège, Russie, Etats-Unis, Finlande, Islande, Suède et Danemark pour le Groenland. Le but de cette entité est de promouvoir un développement durable en Arctique à la fois social, économique et environnemental. Les enjeux immédiats sont le développement de nouvelles pêcheries, la gestion des stocks, la gestion des ressources minières, la mise en place d’une réglementation pour le trafic maritime et l’imposition de nouveaux standards arctiques ».

-    V.H : Une canadienne Inuit est présidente du conseil de l’Arctique depuis peu, est-ce que cela peut engendrer à votre avis une évolution et dans quel sens ?

-    R.T : « En effet, c’est la première fois qu’une femme native de ces terres du Nord, une Inuit, a ces responsabilités. Je pense que cela permettra sans doute de mieux prendre en compte les droits et les impératifs des peuples « historiques » de ces régions, dans la perspective d’un développement durable ».

-       V.H : On en revient toujours à cette question fondamentale en Arctique comme ailleurs : l’environnement et le développement économique seront-ils compatibles avec toutes ces opportunités ?

-       R.T : « Oui ce sont de formidables opportunités, mais aussi un formidable défi. Cet espace est plutôt vierge pour l’instant. Aujourd’hui avec la technologie dont on dispose, on connaît notre impact assez précisément. Va t-on être capable de faire de l’Arctique ce laboratoire de développement durable ex nihilo ? Je l’espère, c’est aussi tout l’enjeu de notre travail de « pêche » du plancton qui nous permettra de comprendre le fonctionnement de ces écosystèmes planctoniques arctiques en mutation ».

Propos recueillis par Vincent Hilaire

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Aux portes d’Ilulissat

Après avoir quitté mardi matin notre mouillage de Fortune Bay, sur l’île de Disko, nous faisons désormais route vers Ilulissat (Groenland).

L’équipe scientifique s’apprête à faire une dernière station de prélèvements avant cette nouvelle escale et le renouvellement d’une partie de l’équipe.
Les conditions sont toujours optimales avec un grand soleil et des températures légèrement positives. La côte ouest du Groenland tient vraiment toutes ses promesses autant scientifiquement qu’esthétiquement.

La sortie du fjord d’Uummannaq a été un peu sportive avec un fort vent de face de 50 nœuds dans certaines rafales. La mer avec des reflets bleus et verts fumait. De chaque côté du fjord, des montagnes enneigées semblaient jouer le rôle de gardien de ce paradis en colère.

A la barre, l’homme de quart était Loïc Vallette, notre capitaine jusqu’à Ilulissat. Loïc était particulièrement concentré dans ce passage où entre le vent et les icebergs, une « avarie moteur » nous aurait très vite plongé dans une situation compliquée. Pour corser le tout, l’absence de cartes marines très détaillées dans cette zone obligeait notre capitaine à rester sur ces gardes.
Une concentration qui s’est avérée payante puisque à un moment donné, l’un des sondeurs* du bord indiquait brusquement une remontée de fond de plus de cent à une dizaine de mètres. Un haut-fonds.
Loïc a très rapidement repris la main sur le pilote automatique tout en mettant en route le second moteur de barre pour changer de cap. Un iceberg à une cinquantaine de mètres était clairement échoué là, confirmant « l’info » du sondeur. Petite pointe de stress alors que l’ensemble de l’équipage continuait à déjeuner insouciant dans le carré.
Depuis cette sortie un peu musclée du fjord d’Uummannaq nous faisons route vers Ilulissat. Nous avons passé successivement deux nuits au mouillage dans des fjords extraordinaires, pour éviter de naviguer dans les champs d’icebergs la nuit.

Ce matin, nous avons pu apprécier un peu plus la beauté de Fortune Bay avant de reprendre la mer pour Ilulissat. C’est la troisième ville du Groenland, de cette île continent gelée et couverte par l’inlandsis**.
4 621 habitants y ont été recensés l’année dernière. Destination touristique, en raison du fameux glacier, le « Sermeq Kujalleq » qui se jette directement dans la mer, il vêle à un rythme de 20 à 35 mètres par jour, et génère annuellement 20 milliards de tonnes de glace, soit la quantité d’eau douce consommée annuellement en France. Ce fjord est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2004.

Vincent Hilaire

· * Sondeur : Appareil mesurant à l’aide d’un écho la profondeur sous le navire

· ** Inlandsis : Calotte glaciaire qui recouvre le Groenland à 95%

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Dans le fjord d’Uummannaq

Depuis vendredi en fin d’après-midi, après une traversée de la Mer de Baffin sans encombre, les Taranautes savourent les mille merveilles qui font la beauté de ce fjord d’Uummannaq (Groenland).

Un fjord ouvert sur la côte ouest de cette île géante et glacée, dans lequel l’équipe scientifique effectue ce samedi une station longue avec un échantillonnage en surface et à une profondeur de 400 mètres.

Au centre de ce paysage ceinturé de hautes montagnes enneigées, se situe l’île d’Uummannaq. D’une superficie de 12km2 elle est surplombée par un piton rocheux culminant à 1 175 mètres et doit son nom à sa forme. Uummannaq signifie cœur en groenlandais.

C’est encore un de ces lieux qui vous font aimer la vie et mesurer la chance « d’être là ». Ce que l’on souhaite aux personnes qu’on aime et qui, pour une raison où une autre, ne peuvent pas voyager par exemple. Un cadeau de la nature qui en dehors du plaisir purement visuel, nourrit votre âme.

C’est ce que les quatorze du bord ont ressenti dès les premiers miles parcourus dans cet écrin. Des couleurs, des icebergs sculpturaux, des chaines avec des sommets enneigés aux falaises souvent abruptes, rosissants au crépuscule.

Ce samedi matin après une bonne nuit passée à la dérive au milieu des icebergs, l’équipe scientifique s’est remise à la tâche, sous un soleil splendide. Ce fjord recèle de petits trésors de diversité que Lars Stemmann, chef scientifique, entend bien caractériser. A commencer par ces mystérieux « brines * », ces eaux de surface très froides issus de l’hiver précédent qui coulent jusqu’à atteindre une eau de même densité.

Les multiples immersions de la rosette auront permis de les localiser entre 100 et 120 mètres à des températures de 0,8°C. L’intérêt scientifique est bien sûr de connaître les micro-organismes vivants dans ces « brines ». Ces saumures constituent-elles un habitat particulier pour le plancton ? C’est l’une des quêtes principales de cette station n°206.

Nous allons encore rester en station scientifique dans ce fjord jusqu’à demain dans l’après-midi, à quelques miles d’Uummannaq. Plusieurs centaines de maisons en bois de toutes couleurs sont là miraculeusement accrochées à ce rocher. 1 400 Kalaallit** y vivent avec quelques immigrés danois. C’est un paradis pour le traineau à chiens, on dit d’ailleurs que les meilleurs conducteurs du Groenland habitent ici en baie d’Uummannaq.

Au fond de cette baie majestueuse règne aussi en maître le Qarajaq, l’un des glaciers les plus rapides du monde. Il produit la plupart des icebergs que nous admirons depuis vingt quatre heures.

Vincent Hilaire

* Brines : Ce sont des saumures
** Kalaallit : Habitants Inuit du Groenland (Kalaallit Nunaat)

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Cap sur le Groenland

Depuis mercredi matin, Tara fait route sous voiles vers le Groenland. Avec ce vent de Nord-Ouest bien établi de 60 kilomètres heure, nous filons nos huit nœuds et arriveront dans un peu plus de vingt quatre heures près des côtes de cette île géante recouverte à 95% par la glace.

Après la station science d’hier mardi le long des côtes de la Terre de Baffin, les marins ont hissé les voiles ce matin. La trinquette à l’avant, la voile de misaine et la grand voile réduite compte tenu du vent. Une manœuvre qui a duré comme d’habitude environ trois quarts d’heure, et qui, avec le vent et le froid, était autant vivifiante que délicate. Le pont était recouvert d’une couche de neige un peu fondue qui rendait plus difficile tout déplacement. « Il faut avoir le pied marin et le pied du patineur ce matin », nous lançait jovial Loïc Vallette, notre capitaine, en début de manœuvre.

Hier, l’équipe scientifique a fait une pêche extraordinaire. De la quasi totalité des filets remontait une vie riche et variée. Des copépodes en pagaille, des soupes de diatomées, du krill mais aussi clou du spectacle, des cténophores d’une taille rarement observée depuis le début de Tara Oceans. La pompe à carbone doit marcher ici à plein régime avec une telle quantité de micro organismes. Cette station longue avait pour objectif d’échantillonner à plusieurs profondeurs les eaux froides de l’Arctique et celles, plus chaudes, de l’Atlantique qui se chevauchent à cet endroit.

Aujourd’hui, nous vivons une journée de transition alors que ce « convoyage » vers le Groenland bénéficie de très belles lumières et de temps à autre d’un bel iceberg que nous repérons d’abord sur le radar avant de l’admirer en vrai. Mais à ce rythme la traversée de cette Mer sera rapide.

La Mer ou Baie de Baffin est un vaste golfe ouvert sur l’Atlantique par la Mer du Labrador et enchâssée entre le Groenland à l’Est et la Terre de Baffin à l’Ouest. La Mer de Baffin nommée ainsi en l’honneur de l’explorateur britannique William Baffin, est longue de 1 500 sur 550 kilomètres de large. Elle est recouverte de glace une grande partie de l’année, et nous la franchissons donc avant que cette couche ne se reconstitue.

De l’autre côté, chacun des quatorze embarqués pourra découvrir la côte ouest de ce pays blanc aux glaciers parmi les plus imposants du monde. Ce qui explique d’ailleurs qu’il n’y ait que 56.370 habitants au Kalaallit Nunaat *. La rudesse du climat et l’importance de l’inlandsis en font le pays le moins densément peuplé du monde.

Vincent Hilaire

* Kalaallit Nunaat : C’est ainsi que les Groenlandais appellent leur terre

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Dernière escale dans le Grand Nord canadien

Tara est au mouillage à Pond Inlet (Nunavut, Canada) depuis dimanche en début d’après-midi. Ce bourg d’environ 3 000 âmes est le plus grand des quatre hameaux canadiens situés au nord du 72ème parallèle. Composé à majorité d’Inuit, il est l’un des rares qui gagne en population ces dernières années. Situé dans l’Eclipse Sound, il offre une vue imprenable sur ce fjord majestueux.

Toute l’approche par la mer de Pond Inlet fut un émerveillement. Des glaciers se jetant dans le Navy board Inlet, des montagnes enneigées aux formes de sommets variées, des icebergs sculpturaux et au milieu de tout ça des grandes zones ocres et marrons de toundra arctique. Quel beau pays que le Canada et cette région du Nunavut que nous arpentons à bord de Tara depuis une dizaine de jours !

A peine débarqués de l’annexe de Tara, qui nous conduisait sur les rivages de «Pond», nous assistions à une scène d’un autre temps pour nous. Sur une butte qui surplombait la plage de notre débarquement, un Inuit tranchait de la viande de narval congelée pour ses chiens qui n’aboyaient plus mais hurlaient d’excitation. C’était l’heure de la pitance. Les trois enfants de cet homme jouaient un peu plus loin, observant aussi cette scène pour eux coutumière.

Le dimanche à Pond Inlet, on tranche la viande de narval pour ses chiens pendant que les enfants jouent. La réalité, à Pond, c’est qu’il faut encore se débrouiller par soi-même pour survivre. Pour combien de temps encore ? Les supermarchés se répandent régulièrement même dans ces régions reculées où les bananes ne poussent que dans les rayons !

Ce qui était frappant aussi c’est le calme régnant dans ce hameau. Oui, c’est dimanche mais comme ce bourg est plus étendu et peuplé comparativement à Tuk et Arctic Bay, nos deux dernières escales canadiennes. Il n’y a qu’une rue principale et les rencontres sont un peu limitées. Mais quand elles ont lieu, elles sont spontanées et chaleureuses, malgré un froid à ne pas mettre un caribou dehors !

Un aéroport, un grand supermarché, une coopérative, un centre culturel, un hôtel, Pond Inlet est déjà une destination touristique à part entière en plein développement. C’est la loi du genre pour survivre ici on abandonnera petit à petit la chasse et la pêche de subsistance pour pouvoir se payer des télévisions et des aliments congelés, et le steak de narval local sera pour les fêtes ! La pêche au narval sera alors une activité réservée aux touristes…
A la suite de décennies de survie, la plupart des Inuit souhaitent aussi avoir un peu de confort, de facilité et sortir le steak du congélateur après l’avoir «pêché» au supermarché.

Après Pond Inlet, où nous ne sommes plus qu’à 2 500 kilomètres de Montréal, nous emprunterons justement le fjord éponyme pour rejoindre d’abord la Mer de Baffin et une fois traversée, le Groenland.

Tara retrouve peu à peu des latitudes plus « Sud », la partie la plus Nord de l’expédition Tara Oceans Polar Circle est désormais derrière nous.

Vincent Hilaire

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En vue de Pond Inlet (Canada)

Après avoir quitté Arctic bay et l’Admiralty Inlet, Tara et les treize du bord font route vers Pond Inlet. Pour sortir de la baie Admiralty, après une première station scientifique consacrée aux larves de morue arctique dans un fjord proche, il a fallu traverser un bouchon de glace la nuit suivant notre départ. Tara s’est alors retrouvé dans le détroit de Lancaster (Lancaster Sound). Ce dimanche, nous sommes à quelques miles de Pond Inlet que nous atteindrons après une dernière station dans Eclipse Sound.

Eclipse Sound : Un nom qui colle comme un gant à cet endroit tant sa beauté éclipse une grande partie des merveilles que nous avions déjà vues avant. Depuis Arctic Bay, nous bénéficions toujours d’un anticyclone stable bien installé. Le soleil est tous les jours au rendez vous avec bien sûr, c’est le revers de la médaille, des températures assez froides. Le thermomètre a dégringolé ces derniers jours jusqu’à -7°C sans compter l’influence du vent, « le ressenti ».

C’est à cause de ces paramètres météorologiques que dans la première nuit qui a suivi notre départ d’Arctic Bay, nous avons du franchir deux bouchons de glace. Un vent de Nord-Ouest assez fort s’était levé ce qui a eu pour conséquence de ramener dans cet inlet* une glace jeune déjà assez dense, principalement des gros pancakes**, qui peu à peu se serraient les uns contre les autres. Un pancake géant et nous étions au milieu, tout en voyant l’eau libre à une centaine de mètres sur la gauche.

Marche avant, marche arrière il a fallu faire ronfler « Brigitte » et « Thérèse », les deux moteurs de Tara et leurs 700 chevaux pour se sortir de ce piège blanc, rendu invisible par la nuit noire. Le vent forcissait en plus et nous rentrions au fur et à mesure contre notre gré dans ce pack vers la côte, l’étau blanc semblait bien vouloir nous garder avec lui…gloups !

Mais Tara a tenu bon encore une fois, rassurant ainsi la plupart de l’équipe réveillée par le vacarme des moteurs, « on aurait dit un avion en bout de piste prêt à décoller » me confiait l’un d’entre nous !

Le lendemain, dans le Lancaster Sound, nous avons vu de nombreux icebergs échoués aux formes très sculpturales avant de rentrer dans le Navy Board Inlet, après une nuit passée au mouillage. Cette partie de notre voyage me rappelait la Patagonie et ses canaux, avec ces glaciers qui se jettent dans la mer, des mélanges de couleur bleue, marron, blanche et noire mais là pas de vert, celui de la végétation. La toundra arctique s’étend ici entre deux monts à perte de vue.

Sur notre route aussi, cet incroyable iceberg tabulaire avec cette proue ressemblant à celle d’un Titanic bleu, gelé entouré d’un ciel orangé et anthracite par endroit, du « Cinemascope » qui aurait pu être capturé par les caméras du même James Cameron.

Ce dimanche matin, Pond Inlet est là devant la proue. Le temps toujours aussi radieux et froid. La Mer de Baffin n’est plus qu’à quelques milles, et « en face », une fois que nous l’aurons traversée, le Groenland.

Ce sera pour moi encore une grande première…

Vincent Hilaire

* chenal

** pancakes de glace : Des petites plaques de glaces de quelques mètres à peine en forme de galette arrondie

Escale à Arctic Bay (Nunavut)

Depuis mardi en fin d’après-midi, Tara est au mouillage dans la baie au fond de laquelle a été construit ce hameau Inuit. L’ambiance est complètement différente de celle de notre précédente escale à Tuktoyaktuk (Territoires du Nord ouest, Canada). Les 800 habitants de « la poche » nom de ce bourg en Inuit sont beaucoup plus distants et réservés que leurs frères du Nord-Ouest, proches du Détroit de Bering.

Après un jour et demi d’escale, nous repartons jeudi matin avec comme objectif de réaliser trois stations scientifiques d’ici Pond Inlet toujours dans le Nunavut canadien, lieu de notre prochain arrêt à 200 miles nautiques environ.

Après avoir observé une superbe aurore boréale mardi soir peu de temps après notre arrivée, il n’y en avait pas eu de cette ampleur depuis 14 ans selon les habitants*, nous avons pu visiter aujourd’hui Arctic Bay. Un petit village de maisons en bois bien alignées et bien protégées par un magnifique cirque de montagnes, au fond d’une large baie.

Dès les premiers pas dans la rue principale, l’accueil était chaleureux avec régulièrement des petits signes de la main, mais l’ambiance qui se dégageait n’avait rien à voir avec celle de Tuktoyaktuk.

Nous avions l’impression d’être là dans un endroit encore plus hors du temps, plus isolé. Sans que ce soit une affaire d’ego, nous ne suscitions pas la même curiosité. Les rares Inuit qui nous abordaient en Quad ou à pied, le faisaient plutôt pour nous vendre quelque chose, du poisson ou de l’ivoire de morse, entre autres.

Un peu partout la même timidité, nos objectifs et nos questions semblaient perturber assez vite nos interlocuteurs. Puis peu à peu, après la visite du «Hamlet office»**, les Inuit d’Arctic Bay ont compris que nous n’étions pas là pour le tourisme ou la chasse à l’ours qui est pratiquée ici.

En dehors des ballades pour se dégourdir les jambes, la visite à l’école d’Arctic Bay avec la présentation scientifique de l’expédition Tara Oceans Polar Circle fut certainement le point d’orgue de cette escale. Devant un auditoire d’adolescents du hameau et sous l’œil de leurs professeurs, Emmanuel Boss actuellement ingénieur optique à bord de Tara a brossé une demi-heure durant le but de notre expédition et le raison de la présence de Tara à Arctic Bay.

Dans le quotidien tranquille de cette baie Inuit, ou l’on chasse toujours le phoque et l’ours, certains découvraient ainsi l’existence de ce plancton à l’origine de nos vies.

Vincent Hilaire

* Les aurores boréales sont provoquées par l’interaction entre les particules chargées du vent solaire et la haute atmosphère. L’activité solaire ce mardi soir était extrêmement importante.
** Hamlet office: Mairie du hameau

 

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Sur la route d’Arctic Bay

Après la station scientifique qui s’est achevée hier en début de soirée dans le Lancaster Sound, Tara a repris sa route dans la nuit de lundi à mardi pour Arctic Bay, un hameau inuit canadien. Avant cette nouvelle escale, l’équipe scientifique procèdera aujourd’hui à de nouvelles mises à l’eau dans le fjord qui conduit à ce bourg de 700 habitants. L’anticyclone bien établi sur cette zone nous permet de bénéficier de conditions climatiques très agréables pour ce début du mois d’octobre, mais aussi de nuits froides. La vigilance reste donc de mise pour éviter de se faire piéger par la glace dans les jours qui viennent avec ces fjords que nous allons traverser.

Malgré un soleil généreux, la station de prélèvements dans le somptueux Lancaster Sound avait mal commencé. D’abord, certaines pompes avaient gelé dans la nuit et donc les biologistes Céline Dimier-Hugueney et Julie Poulain qui procèdent au pompage puis à la filtration de l’eau de mer les ont passées à l’eau chaude.

Ensuite, c’est lors de la remontée du Régent*, que la série noire s’est vraiment confirmée. Dans un coup de roulis, le marin qui était au treuil a glissé et n’a pu arrêter le filet dans sa course ascendante. Dans un bruit sourd et lourd, le câble au bout duquel était le Régent s’est rompu. Bilan de cet incident : la perte du filet et du scanmar**.

Sur le pont arrière, les visages accusaient le coup. Mais comme toujours à bord de Tara, le positif et l’action reprenaient le dessus. C’est là où l’on voit les belles équipes. Dans ce moment peu agréable, où heureusement il n’y avait que des pertes matérielles, le marin qui était au treuil a été soutenu moralement.

Aujourd’hui au réveil tout cela était déjà très loin, après une nuit assez mouvementée à cause d’un passage venteux, le spectacle était d’entrée au rendez-vous avec un iceberg tabulaire taillé à la serpe. Les quinze membres d’équipage étaient sur le pont et les marins à la manœuvre pour approcher sans risque Tara de ce géant d’eau douce.

Après le Lancaster Sound, c’est la baie Admiralty Inlet qui nous enchante de ses paysages avec ces chaines de montagnes enneigées qui se terminent en forme de tables. Elles défilent de chaque côté de la timonerie (poste de pilotage de Tara) comme dans un film.

Ce soir, nous serons à Arctic Bay, dont le nom originel est « la poche » en inuktitut, la langue des Inuits. Le nom d’Arctic n’est venu qu’après en 1872 quand le baleinier éponyme a accosté un jour ici. Bien après les premiers Inuits qui avaient fait un jour le chemin pour venir ici d’Asie en passant par le détroit de Bering que l’on franchissait alors à pied…

Vincent Hilaire

* Régent: Grand filet pour capturer du plancton

** Scanmar:  Appareil océanographique permettant de connaître la profondeur à laquelle se trouve l’instrument immergé

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Tara a franchi le passage du Nord-Ouest

Un peu plus d’un mois après avoir franchi le passage du Nord-Est (Russie), Tara a franchi samedi 28 septembre le passage du Nord-Ouest (Canada). L’expédition Tara Oceans Polar Circle poursuit ainsi son but de mieux connaître l’écosystème arctique, en partant à la découverte des espèces planctoniques particulièrement peu connues au pôle.

Samedi, un anticyclone extrêmement stable s’était installé sur la région nord canadienne du Nunavut, permettant à Tara de naviguer dans de parfaites conditions météo. À l’aube, Tara s’est donc engagé dans le Bras du Prince Regent dans un pack de jeune glace assez clairsemée caractéristique du début de la reformation des glaces à cette époque de l’année.

Dans la matinée, le capitaine de Tara, Loïc Vallette recevait un message radio du brise-glace Canadian Coast Guard Louis Saint Laurent l’invitant à le suivre. Ce poisson-pilote a ainsi aidé Tara à passer une barrière de 100 kilomètres en une demi-journée, recouverte à 95% de 15 centimètres de glace. Sans l’aide des canadiens, la goélette aurait mis beaucoup plus de temps, avec à la clé une nuit à slalomer dans le noir, entre les floes* de jeunes et de vieilles glaces.

Ce gain de temps fut mis à profit dès hier dimanche. Le propos de cette expédition n’étant pas de réaliser un exploit mais bien de ramener un maximum d’échantillons de bonne qualité. L’équipe scientifique se remettait au travail et profitait des conditions météo exceptionnelles pour réaliser une station scientifique de 48 heures dans le Lancaster Sound.

Les prochaines escales de l’expédition sont prévues à Arctic Bay et Pond Inlet dans le Nunavut canadien les 4 et 6 octobre prochain. Puis ce sera Ilulissat au Groenland, Québec, Saint Pierre et Miquelon et enfin un retour à Lorient début décembre.

Malgré la présence de glace plus importante que les 4 dernières années, les passages du Nord-Est et du Nord-Ouest auront bien été enchainés dans le temps imparti et en réalisant les prélèvements prévus, écartant ainsi toute hypothèse d’hivernage. Selon Jean-Claude Gascard, directeur de Recherche émérite du CNRS au laboratoire Locean à l‘Université Pierre et Marie Curie, « de manière générale, les passages du Nord-Est et du Nord-Ouest auront tendance à s’ouvrir plus tôt et se fermer plus tard, sauf anomalie saisonnière liée à la variabilité naturelle, comme cette année ».

* floes : plaques de banquise

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Le passage du Nord Ouest est derrière nous

Depuis 15h (heure locale) ce samedi, Tara glisse à nouveau sur des eaux libres de glace. Au petit matin, alors que les conditions météorologiques étaient bonnes comme prévu grâce à un anticyclone stable, nous nous sommes engagés le long de la presqu’île Brodeur dans un pack de glace assez clairsemé.

Deux heures plus tard, nous recevions un message radio du Canadian Cost Guard Louis Saint Laurent nous invitant à le suivre. Ce poisson pilote nous a aidé à passer cette barrière de 60 miles en une demi-journée, là où nous aurions mis peut être plus d’une journée avec à la clé une nuit à slalomer entre les floes* de jeunes et de vieilles glaces.

Debout sur le pont à 5h30 du matin j’ai profité avec Baptiste Régnier, le marin de quart, d’une de ces aubes qui vous rappelle combien la nature et la vie sont belles parfois sur cette terre. Minutes après minutes, le ciel d’abord bleu est devenu rose, puis orange et enfin jaune d’or des teintes que seule la palette d’un maître pourrait restituer. Tara n’évoluait pas encore dans le pack, mais entre des « pancakes de glace »**.  La glace se teintait peu à peu des mêmes couleurs.

Daniel Cron, chef mécanicien à la bonne humeur légendaire et communicative, Céline Dimier-Hugueney, biologiste, Lars Stemmann, chef scientifique de cette mission et moi même étions comme des enfants, émerveillés par tant de beauté. Lars me confiait ému qu’il n’avait plus vu cela depuis dix huit ans. L’époque à laquelle il avait participé à une mission au Spitzberg à bord d’Antarctica, premier nom de Tara.

C’est dans cette ambiance, où nous flottions entre magie et émerveillement, que le Canadian Coast Guard Louis Saint Laurent nous a contacté par radio. Un échange court et formel en anglais où nous apprenions que ce brise glace avait reçu l’ordre de nous escorter. Notre capitaine Loïc Vallette acquiesçait verbalement engageant Tara dans le sillage du géant à la coque rouge avec une fleur d’érable frappée sur sa cheminée blanche.
A une distance de sécurité de huit cents mètres nous progressions derrière notre éclaireur. Pendant cinquante miles, avec à tribord cette presqu’ile de Brodeur et ses montagnes enneigées. Nous avons progressé dans ce chenal d’eau libre ouvert par le Coast guard. Miles après miles, nous mesurions que nous étions en train de franchir facilement le passage du Nord Ouest derrière ce poisson pilote protecteur. Sans cette aide, il nous aurait fallu beaucoup d’énergie, de fatigue et peut-être plus pour nous frayer un chemin entre ces plaques peu épaisses mais formant quand même une belle ligne blanche à l’horizon.

A peine notre éclaireur avait il pris congé, poursuivant sa mission de sécurisation de cette zone pour le trafic maritime, que nous étions déjà passés à autre chose. En cette fin d’après-midi dans le carré de Tara, l’équipe scientifique préparait une station longue pour les deux prochains jours dans le Lancaster Sound.

Tara poursuit désormais sa route sous yankee et un moteur, et plus aucun obstacle de glace de cette taille ne devrait se dresser devant son étrave.

Le passage du Nord Est et du Nord Ouest auront bien été enchainés dans le temps imparti pour cette expédition autour de l’océan glacial arctique, écartant ainsi toute hypothèse d’hivernage ou de retour sur nos pas.

Vincent Hilaire

·      * floes : plaques de banquise
·      **  pancakes de glace : Des petites plaques de glaces de quelques mètres à peine en forme de galette arrondie

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La traversée du Nunavut

Notre sprint vers le détroit de Bellot continue. Tara file toujours à huit nœuds pour arriver dans les plus brefs délais à ce premier point clé du Passage du Nord Ouest. Sur le front de la glace, la situation est plutôt stable ce mercredi, et nous encourage à poursuivre cette option de rallier au plus vite ce détroit, avant de longer par son flanc ouest la presqu’ile Brodeur.

Les journées et les nuits s’enchaînent au moteur, sans arrêt pour échantillonner le plancton. Cela n’empêche pas l’équipe scientifique emmenée par Lars Stemmann, le chef actuel, d’effectuer des mini stations dans le laboratoire sec (à l’intérieur du bateau) où arrive de l’eau de mer pompée en permanence sous la coque de Tara. Cela complète toutes les données biologiques, physico-chimiques, océanographiques et d’imagerie qui sont enregistrées tout au long de cette course par les instruments embarqués.

Ce matin, Loïc Vallette, notre capitaine nous a livré dans le carré les dernières infos dont il disposait, notamment en matière de météorologie pour les jours à venir. Les nouvelles sont bonnes et laissent beaucoup plus de place à l’espoir qu’il y a quelques jours.

Les températures restent assez clémentes pour l’instant, ralentissant la formation de jeune glace supplémentaire. D’autre part, il n’y aurait pas de coup de vent dans les jours à venir, même plutôt des conditions assez calmes, l’anticyclone semble bien installé dans cette zone. Ce qui signifie que le mince couloir de dégagement le long de la presqu’ile Brodeur, offrirait une navigation sans houle au milieu des glaçons, facilitant aussi la veille au radar.

Tout cela reste bien sûr la théorie du moment, en Arctique les changements peuvent être rapides et quelquefois violents. Donc prudence et patience surtout, l’une des vertus majeures que nous rappelle l’Arctique à chaque voyage dans ces contrées isolées et sauvages.

Cette nuit pendant notre quart, nous avons croisé avec le marin François Aurat, un autre navire faisant route en sens inverse vers « Tuk » (Canada). Un échange cordial teinté d’accent canadien avec l’homme de quart de ce cargo chargé d’approvisionner plusieurs des rares petits hameaux canadiens du passage du Nord-Ouest. Après quelques infos pratiques sur l’état des glaces, la conversation s’est achevée par un « attention à vous autres ! ».

Après les territoires du Nord Ouest, nous avons fait notre entrée dans une autre région canadienne, celle du Nunavut. Nunavut qui veut dire « notre terre » en Inuktitut, la langue Inuit parlée ici en dehors du français, de l’anglais et du « franglais ».  La population de cette région dont la capitale est Iqaluit était de 31.556 habitants en 2009, soit 0,02 habitants au kilomètre carré.

Nous traversons donc un désert immense, et les rares paysages souvent de toundra que nous apercevons de temps à autre, nous confirment qu’il n’y a pas grand monde dans le quartier !

Vincent Hilaire

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L’Express pour Bellot

Depuis notre départ de Tuktoyaktuk (Canada), alors que nous sommes en train de quitter le Golfe d’Amundsen, Tara file à huit nœuds au moteur en direction du Détroit de Bellot, point stratégique du passage du Nord-Ouest. L’aspect scientifique de l’expédition Tara Oceans Polar Circle ne s’arrête pas pour autant, la coque de la goélette est truffée de capteurs qui enregistrent en permanence une foule de données physico-chimiques, climatiques, océanographiques et biologiques.

A cette vitesse là et sans rencontrer sur notre route des glaçons, Tara devait atteindre le détroit de Bellot vendredi prochain dans la soirée. Depuis notre départ de « Tuk », c’est une course contre la montre qui s’est engagée avant la fermeture potentielle de ce bras de mer naturel. Il représente notre seule chance de pouvoir rejoindre le Lancaster Sound puis la Mer de Baffin et donc le Groenland.

A bord en l’absence d’arrêt en mer pour faire des stations d’échantillonnage chacun fourbit ses armes, répare, entretient, en un mot se prépare. Il ne faudra pas rater les rares fenêtres de tir que nous pourrons avoir pour accomplir notre mission scientifique : ajouter cette partie ouest de l’Océan Arctique à l’inventaire des espèces planctoniques réalisé pendant Tara Oceans.

Les dernières cartes de glaces confirment l’abondance de floes* cette année, beaucoup plus prolifique que l’année dernière. Il ne s’agit que d’une glace jeune d’une quinzaine de centimètres d’épaisseur, mais qui recouvrirait déjà par endroit 9/10ème de la surface de l’eau. Autre facteur aggravant dans la zone du détroit de Bellot, les températures seraient déjà négatives donc la glace tient et s’épaissit forcément puisque l’eau de mer gèle à partir de -1,8°C.

Difficile de dire ce qui va se passer dans cinq jours maintenant, les quinze du bord y croient dur comme fer, mais c’est la nature qui décidera. Un suspens qui est bien vécu à bord puisque chacun a conscience des limites de notre capacité à changer le cours des choses. Personne ne peut dire en tout cas quelle sera notre prochaine escale ? Arctic Bay ou rebrousser chemin vers Tuktoyaktuk ou encore un autre lieu. C’est le passage qui fait sa loi et a notre route entre ses mains.

Ce soir, nous aurons quitté définitivement le Golfe d’Amundsen dont nous n’aurons pas vu le moindre bout de côte. Après un généreux soleil le lendemain de notre départ, nous naviguons désormais souvent dans un brouillard à couper au couteau et sous la neige. La mer est belle pour l’instant alors que le golfe du Couronnement s’ouvre devant nous.

Avec lui peut-être la possibilité enfin d’admirer un peu de ce mythique passage du Nord-Ouest puisque nous passerons ce soir à quatre miles de sa côte sud.

Vincent Hilaire

* Floe : Une plaque de banquise

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L’heure de vérité pour le Passage du Nord Ouest

Alors que nous venons de quitter ce charmant petit village de « Tuk » (Tuktoyaktuk au Canada) et ses chaleureux habitants pour la plupart Inuit, la réalité nous replonge brutalement ce matin dans le pari que représente l’expédition Tara Oceans Polar Circle. Les nouvelles cartes de glaces reçues ce samedi ne sont pas très bonnes pour nous. Les mines de Loïc Vallette et de Lars Stemmann, capitaine et chef scientifique de cette nouvelle étape qui doit nous conduire de Tuk à Arctic Bay (Canada), accusaient un peu le coup ce matin. Mais comme toujours à bord de Tara, on en a vu d’autres, l’optimisme reste de mise.

Un beau soleil matinal et presque 5° C, ce samedi commençait bien. Tout le monde s’était bien reposé et ceux qui étaient de quart la nuit passée faisait surface en douceur. Le réveil était sûrement plus dur pour ceux qui accusaient encore un petit « jet lag », suite à ces quarante heures d’avion pour rejoindre « Tuk ».

Cette nuit après avoir quitté son mouillage, Tara a fait route vers le Nord puis l’Est et se trouve actuellement quasiment à l’entrée du Golfe d’Amundsen. A l’entrée du mythique Passage du Nord Ouest que l’aventurier norvégien fut le premier à traverser par la mer entre 1903 et 1906. Tara et son équipage n’ont que sept petits mois pour accomplir le tour de tout l’Arctique.

C’est un moment clé aussi, puisque nous entrons dans le second passage de cette circumnavigation arctique, un pari qui se révèle de plus en plus complexe puisque cette année la fonte des glaces ne battra pas de nouveaux records c’est désormais certain.

Mais qui ne tente rien n’a rien. Les passionnés de l’Arctique ont appris dans chacune de leurs aventures cette humilité, quelquefois à leurs dépends.

Pour résumé, nous sommes actuellement dans le « wait and see » qui est le propre de toute expédition polaire et nous ne savons pas à quelle sauce l’Arctique va nous manger dans deux ou trois jours. Ce qui est clair et a été simplement dit par Loïc au briefing de ce matin dans le carré, « c’est que nous faisons route au plus vite vers le Bellot Strait sans station science pour l’instant », c’est notre seule chance de rejoindre le Groenland. « Tout en gardant la possibilité de rebrousser chemin » complétait après Lars.

Ce détroit naturel de Bellot est une curiosité à lui tout seul. Il offre par 71°59’ Nord un passage entre la péninsule de Boothia et l’île Sommerset dans l’archipel arctique canadien, qui forme une grande partie du passage du Nord Ouest. Il est long d’environ 35 kilomètres, avec sur sa partie ouest une largeur d’à peine 1 ou 2 kilomètres par endroit. Les rives de ce détroit, qui tire son nom du lieutenant de vaisseau français Joseph-René Bellot, sont abruptes et s’élèvent jusqu’à 450 mètres au nord et 750 mètres au sud.

Bellot Strait, en anglais, est donc un grand canal de Corinthe naturel, mais il y a un seul problème. Cette année contrairement à l’année dernière, il est déjà englacé en partie avec des plaques de glaces jeunes et, avec des courants à huit nœuds en fonction des marnages, il constitue à ce jour notre seul couloir de sortie du dédale du Nord Ouest. En plus, à partir de la mi-septembre, la tendance est plutôt au retour du froid.

Après le cap Tchelyouskine en Russie, le Détroit de Bellot est le second passage à niveau de cette expédition.

Vincent Hilaire

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Welcome à Tuktoyaktuk !

Depuis mercredi soir Tara est au mouillage devant ce village Inuit des Territoires du Nord-Ouest, au Canada. Le Canada deuxième plus grand pays du monde par sa superficie tire d’ailleurs son nom du mot huron « Kanata » qui signifie village. Les 870 habitants de ce paisible hameau, cet endroit du bout du monde, sont tous plus gentils les uns que les autres. Cette entrée en terre Inuit est pleine de promesses.

L’arrivée de nuit à «Tuk », comme on dit ici, était pleine de poésie et a enthousiasmée tout l’équipage. Non seulement parce qu’après dix jours de mer toute escale est la bienvenue, mais aussi parce que certains parents du bord avaient très envie de revoir leurs enfants.

Petit à petit, le village de maisons de bois s’est dessiné devant nous dans une nuit déjà bien tombée. Je ne sais si c’était psychologique ou réel, mais nous sentions des parfums de cuisine très agréables qui ne sortaient pas de la nôtre. Même la couleur sodium des lampadaires était aussi jolie et pas agressive. Quelques coques étaient échouées sur la grève, des bateaux en métal pour la pêche. Une impression générale de douceur et de calme était palpable.

Le jour s’est levé sur cette même sensation. Au milieu de maisons multicolores, les habitants du village qui marchaient ou passaient au volant de leur « pick-up » étaient disponibles, souriants, gentils. Ils nous envoyaient souvent un petit signe amical de la main quand ils n’avaient pas le temps de s’arrêter.

Que ce soit pour les formalités d’entrée sur le sol canadien, les courses au supermarché pour l’avitaillement du bord, ou des échanges simples sur la vie ici au quotidien, tout était facile. La plupart des Inuits croisés étaient tous très curieux et intrigués par Tara. La plupart de ces 800 habitants sont des Inuit et les quelques canadiens en poste le sont dans la gendarmerie royale, les commerces ou l’enseignement entre autres.

Tuktoyaktuk qui signifierait en inuit « l’endroit du caribou » est un havre de paix dont nous profitons dans des conditions assez douces avec des températures positives de + 4° C pour cette fin d’été.

Le seul moyen de se rendre à Tuk pendant cette saison est l’avion ou le bateau, comme à Pevek, sa voisine russe de l’autre côté du détroit de Bering et de la Mer des Tchouktches. Il n’y a qu’en hiver ou on peut se rendre à Tuk, qui s’appelait autrefois « Port Brabant » en voiture, lorsque le fleuve Mackenzie est gelé.
C’est par avion qu’est arrivée la relève des marins et des scientifiques avec quelquefois deux jours de vol suivant la provenance.

Nous quittons Tuk ce vendredi soir, pour nous qui avons encore six heures de retard par rapport à l’heure de Paris.

Devant nous se dresse le passage du Nord Ouest et son dédale de canaux et cette grande interrogation : Est ce que la porte de sortie de ce second passage de l’expédition vers la mer de Baffin et le Groenland restera ouverte suffisamment longtemps pour nous ?
Les glaces  ne nous laissent que peu de temps et de place, il ne faudra pas rater cette fenêtre.

Vincent Hilaire

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Ni eldorado ni sanctuaire : vers une gestion durable de l’Arctique

PLAIDOYER DE TARA EXPEDITIONS POUR L’ARCTIQUE

Tara réalise actuellement une circumnavigation de l’Océan Arctique dans un but scientifique. Le bateau a passé le passage du Nord-Est fin août, il est maintenant sur le point de franchir le passage du Nord-Ouest. Cette année, la carte des glaces en Arctique indique que la fonte de la banquise n’est pas aussi importante que le record observé lors de l’été 2012 ce qui, cependant, ne remet en aucun cas en cause la tendance au réchauffement observée ces dernières années. En effet, les sept plus importants minima de glace en Arctique ont eu lieu ces sept dernières années. Après trois mois passés dans les hautes latitudes c’est l’occasion pour Tara Expéditions de prononcer un plaidoyer pour l’Arctique.

Pourquoi l’expédition Tara Oceans Polar Circle ?

D’abord, parce que Tara est une goélette « polaire » et que Tara Expéditions possède un savoir-faire rare dans ce domaine. Mais au-delà de la passion de l’aventure et de l’Arctique, Tara Oceans Polar Circle est une expédition scientifique qui vient compléter la collecte d’échantillons des écosystèmes marins réalisés entre 2009 et 2012 lors de l’expédition Tara Oceans. Ce travail de recherche en Arctique qu’il est important de réaliser maintenant permettra aussi de comprendre l’adaptation spécifique de cet écosystème, essentiel dans une région en plein changement. Tara navigue donc en ce moment en quête de connaissance et de science, mais aussi grâce la passion de personnes engagées pour que l’Arctique soit considéré autrement qu’un paradis touristique « exotique », un passage obligé de cargos ou encore un nouvel eldorado pétrolier.

Plus ça fond, plus on fonce…

L’Arctique est un des derniers grands espaces naturels préservés de la planète, un écosystème fragile et unique abritant une biodiversité aussi riche qu’inconnue. Avec le développement industriel, la croissance économique et la pression des activités humaines, les changements climatiques modifient la région à une rapidité vertigineuse. Parmi ces changements, il y a la fonte brutale de la glace d’été, l’acidification de l’Océan Arctique, le dégel du pergélisol en Sibérie et les menaces sur les espèces endémiques comme l’ours blanc de Sibérie. Ces phénomènes ont des conséquences sur la vie des 5 millions de personnes vivants dans le cercle arctique mais aussi dans le monde entier, et demandent une réponse globale et urgente. Nous pouvons avancer en conciliant préservation, innovation et développement.

Malgré les progrès de la science et de la navigation polaire, les coûts logistiques de la recherche dans le Grand Nord restent très élevés. L’effort de recherche est par conséquent bien faible face à l’appétit des acteurs engagés pour exploiter les réserves de gaz et de pétrole de la région…

Des richesses biologiques encore très peu étudiées

Il est important de rappeler l’importance de la biodiversité arctique dans la pompe à carbone globale, et le grand besoin de recherche pour apporter le maximum d’éléments aux prises de décisions futures. Au-delà du mirage d’un nouvel eldorado pétrolier, l’Arctique est un écosystème méconnu, qui peut contenir des nouvelles ressources biologiques pour répondre aux défis d’un monde en profonde mutation. La biodiversité du plancton polaire pourrait aider à produire de l’énergie, à trouver des applications pour la médecine et pour l’industrie. Les diatomées (plancton), par exemple, produisent leur squelette de verre dans ces eaux très froides, alors que nous en sommes incapables sans des fours énergivores à haute température…

L’expédition Tara Oceans Polar Circle s’inscrit dans l’effort de recherche international pour mieux connaître la région et utiliser ses richesses de façon durable. Le projet rassemble des acteurs civils et scientifiques de plusieurs pays, qui croient à une gestion partagée et raisonnée de ces richesses. Au cours de son périple, Tara Oceans Polar Circle aura traversé 12 des 13 zones de haute importance écologique et biologique arctique définies selon les critères établis par l’ONU. Les données sur le plancton permettront de compléter les études menées actuellement pour définir les zones de riche biodiversité, en prenant en compte le plancton comme indicateur de santé globale des océans.

Les coûts invisibles de l’Arctique

L’analyse des coûts cachés du changement climatique en Arctique montre qu’aucun investissement ne sera durable s’il ne prend en compte les facteurs écologiques. Le dégel du pergélisol en Sibérie, par exemple, peut dégager tellement de méthane que le « coût » de ce phénomène est estimé à 60 000 milliards de dollars.[1] Cet immense « puits » de méthane peut en effet avoir des conséquences imprévisibles pour le climat global. Ce gaz ayant une contribution à l’effet de serre 22 fois plus puissante que le C02.

Les recherches menées par des institutions françaises en pointe sur la question de l’acidification de l’océan[2] montrent que l’Arctique, où les eaux froides absorbent d’avantage le gaz carbonique que les régions tropicales et tempérées, est particulièrement touché par le phénomène.

Cette année, la carte des glaces en Arctique indique que la fonte de la banquise ne sera pas aussi importante que le record observé lors de l’été 2012. C’est certes une « bonne » nouvelle, mais qui en aucun cas ne remet en cause la tendance au réchauffement observée depuis 1981. De nouvelles prévisions scientifiques sont attendues à partir de fin septembre, quand le GIEC[3] publiera la première partie de son nouveau rapport.

L’instauration de politiques de gestion durable des richesses minérales et biologiques en Arctique est un défi pour préserver la région. Différemment de l’Antarctique, l’Arctique n’a pas de statut international géré au sein de l’ONU. Créé dans l’objectif de protéger ses propres intérêts dans la région, le Conseil Arctique[4] – formé par ses huit états riverains – avance au pas sur les enjeux de gestion durable et de préservation, et s’oppose aux demandes de sanctuarisation totale portées par les organisations écologiques. D’où le besoin d’une entente vers une gestion raisonnée des ressources, via des accords négociés, et la création de zones protégées (Aires Marines Protégés) pour sauvegarder à minima les zones sensibles d’un point de vue biologique et écologique.

Tara Expéditions appelle les décideurs avec la société civile à ce que des actions soient enclenchées pour l’Arctique, comme le respect des règles de protection de l’environnement dans le cadre de l’exploitation des ressources naturelles ; Un accès facilité pour les programmes de recherche en Arctique ; La mise en place de nouvelles normes internationales pour le transport maritime en Arctique ; La mise en place d’une réglementation de la pêche dans l’Arctique, actuellement en pleine expansion ; Une réglementation plus stricte du tourisme en Arctique ; L’établissement d’un réseau d’aires marines protégés pour les zones d’importance écologique ; L’élargissement du Conseil Arctique.

Combien de temps faudra-t-il attendre pour voir ces mesures sur la table de négociations ? La seule certitude est que, face à la rapidité des changements en cours, l’urgence écologique doit aller de pair avec l’urgence économique.

[1] Nature – Gail Whiteman, Erasmus University, Netherlands; and Chris Hope and Peter Wadhams ,University of Cambridge
[2] Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (LSCE/IPSL: CEA – CNRS)
Laboratoire d’océanographie et du climat : expérimentations et analyses numériques (LOCEAN/IPSL : CNRS – IRD – MNHN – Université Paris 6)
[3] Groupe Intergouvernemental d’experts sur le Climat
[4] Le Conseil Arctique a été créé en 1996 et est formé par huit membres permanents : Etats-Unis, Canada, Russie, Danemark, Norvège, Islande, Finlande et Suède.

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Rencontre avec le seigneur de l’Arctique

Aujourd’hui, alors que se déroulait une station de prélèvements dans les glaces, entre Pevek (Russie) et Tutkoyaktuk (Canada), nous l’avons croisé à nouveau. Un ours blanc solitaire nous a rejoint sur une plaque de banquise proche de notre lieu de station d’échantillonnage du jour, en Mer de Beaufort par 71° Nord.

La rosette venait d’être immergée pour une plongée à mille mètres. Soudain François Aurat, l’un des marins du bord passionné par la photographie, s’est exclamé après avoir vérifié plusieurs fois avec des jumelles, « un ours vient vers nous en nageant ».

Ceux qui n’étaient pas pris par l’immersion de l’instrument ont pu admirer la progression aquatique du plus grand prédateur terrestre de notre planète. Réputé pour sa rapidité de déplacement sur la glace, l’ours n’en est pas moins un très bon nageur, c’est ce que pouvait constater de visu un grand nombre d’entre nous.

« Il nage peut-être depuis plusieurs miles… » faisait remarquer notre second capitaine Martin Hertau, fort de son expérience arctique acquise pendant plusieurs saisons au Spitzberg (Norvège). « L’ours peut se déplacer ainsi en pleine eau pendant deux cent miles quelquefois » complétait Martin.

A voir les difficultés que ce mâle solitaire rencontrait pour s’extraire de l’eau glacée, il semblait effectivement avoir nagé longtemps. Au prix d’un dernier effort intense, l’ours arrachait ses centaines de kilos et sa fourrure gorgée d’eau à la Mer de Beaufort. Une plaque de glace lui offrait un refuge semble t-il salutaire, tant il semblait fourbu. Une fois sur ses quatre pattes, jetant de temps en temps un regard vers Tara, il se secouait pendant plusieurs secondes puis s’aventurait sur son nouveau domaine, un havre de repos autant qu’un nouveau terrain de chasse potentiel, en effet un phoque tournait autour des plaques de glace.

Mais finalement, la fatigue paraissant plus forte que tout, après avoir encore reniflé dans notre direction et baillé plusieurs fois aux corneilles, il s’allongeait sur le ventre puis sur le dos, les quatre fers en l’air.

Difficile de voir dans ces moments chez ce mammifère, autre chose qu’un attendrissant nounours dans sa belle fourrure d’un blanc un peu jaune. Il est pourtant ici comme le lion dans les savanes africaines, le prédateur parfait.

Puis presque abrité de nos regards, l’ours s’est assoupi, contrôlant de temps à autre notre positon. Vue la maigreur de ce jeune mâle, tout porte à croire qu’il ne s’était pas nourri depuis plusieurs jours.

Je n’avais pas revu d’ours blanc depuis ma participation à l’expédition Tara Arctic en 2007-2008. A deux jours de mer de notre arrivée à Tuktoyaktuk (Canada), la Mer de Beaufort nous a offert un cadeau unique, juste avant de pénétrer dans les eaux canadiennes.

Vincent Hilaire

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Calme plat en Mer de Beaufort

Tara et les quinze membres de l’équipage actuel de l’expédition Tara Oceans Polar Circle viennent de faire leur entrée en Mer de Beaufort sur une mer d’huile avec une très légère houle. Nous avons quitté par la même occasion les eaux internationales pour pénétrer dans la zone économique exclusive maritime américaine.

Lorsque Emmanuel Boss, le chef scientifique de cette mission entre Pevek (Russie) et Tuktoyaktuk (Canada) a surgi dans le carré de Tara avec un sourire aux lèvres, encore plus rayonnant que d’habitude, nous savions qu’il avait reçu par courriel une bonne nouvelle. « Nous pouvons pêcher dans les eaux américaines, car notre activité ne génère aucun bénéfice économique ! ». Depuis quelques jours, il attendait avec impatience cette réponse de Washington pour savoir si nous pourrions échantillonner dans cette zone située entre 12 et 200 miles nautiques* des côtes de l’Alaska.

Tara continue sa route à l’Est. Après la station longue d’hier dans les glaces, la quatrième de ce type depuis le début de l’expédition. Hier donc les six membres de la « team » scientifique ont travaillé au milieu des glaces et sous le regard lointain de quelques morses lascifs. Bénéficiant une bonne partie de la journée d’un généreux soleil qui dégivrait petit à petit le pont, ils ont exploré une dernière fois pour cette expédition les eaux de cette mer des Tchouktches. Deux profondeurs d’échantillonnage étaient au programme, la surface et la zone des 40 mètres, à la DCM **, le tout en lisière de la banquise.
Les premiers échantillons révélaient une vie planctonique riche, avec beaucoup d’algues. Des Nichtia, ces diatomées très longues et très fines remontaient en quantité dans les collecteurs, mais aussi ces créations du vivant qui portent si bien leurs noms, les Anges de mer. Des anges qui planent avec grâce dans le ciel liquide de cet océan glacial arctique.

Notre prochain objectif scientifique est de sonder les eaux de le Mer de Beaufort et pourquoi pas celles du Barrow Canyon, au large de la célèbre Pointe Barrow. Les couches profondes de cette « petite » mer de 450.000 km2 proviennent de l’Atlantique nord et intéressent donc particulièrement nos scientifiques à terre. Cette nouvelle station d’une journée devrait avoir lieu dans 48h.

Avec cette entrée dans la Mer de Beaufort, nous faisons un pas de plus vers le Passage du Nord-Ouest puisqu’elle donne à l’Est sur le golfe d’Amundsen, la porte d’entrée Ouest de ce labyrinthe.

Vincent Hilaire

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• •    De 22 à 370 kilomètres environ
• •    **DCM (Deep chlorophyl maximum) : Profondeur à laquelle le taux de chlorophylle est au maximum

La « date line » au large de Wrangel

L’expédition Tara Oceans Polar Circle a passé hier la fameuse « date line » comme disent nos amis anglophones. La ligne imaginaire, conventionnelle et indispensable qui nous permet de vivre les uns et les autres sur cette planète avec la même unité de mesure du temps, où que nous nous trouvions. Chacun sait que les journées font vingt-quatre heures, ainsi lorsque l’on passe cette ligne un jour on recommence le jour d’avant, magique !

Aujourd’hui c’est aussi hier et hier nous nous disions que demain serait aujourd’hui ! On dirait le début d’un sketch du regretté Raymond Devos. Jusqu’à présent, je connaissais le mot compte double au scrabble, mais pas le jour compte double…

Lundi à minuit précise, heure de Tara, nous avons changé de fuseau horaire. Alors que nous étions à TU* + 12, soit dix heures en avance sur l’heure de Paris, nous sommes passés à TU – 11 soit onze heures après Paris. Ce miracle, cette ligne à remonter le temps nous l’avons franchie bien sûr en un instant. Lorsque le GPS est arrivé à 180° Est, il a brusquement recommencé à re-décompter les minutes dans l’autres sens, 179°59’ Ouest… 179°58’ Ouest…

En une micro-seconde, nous étions à l’ouest et recommencions un nouveau lundi. Passer à l’ouest de cette manière, beaucoup en ont certainement rêvé un jour, pour le lundi ça reste à voir.
C’est d’ailleurs comme cela que Phileas Fogg, le célèbre héros de Jules Verne réussissait à boucler son fameux livre Tour du monde en 80 jours, en repassant cette « ligne du jour » recapitalisant ainsi cette précieuse unité qui scellait son succès, la réussite de ce pari fou.

Ce miracle temporel fruit du génie des hommes, s’est déroulé à quelques miles à peine de l’île de Wrangel ** qui sépare la Mer de Sibérie orientale et la Mer des Tchouktches. Plongée dans un brouillard épais, nous n’avons jamais aperçu ce joyau de la biodiversité classé au patrimoine mondial par l’UNESCO depuis 2004. L’île de Wrangel est le lieu où auraient survécu les derniers mammouths laineux, et jouit du plus haut niveau de biodiversité dans le haut arctique. Cent mille morses du Pacifique s’y rassemblent également.

Car nous sommes à seulement 600 kilomètres de cet océan géant, le plus grand de tous et donc aussi à quelques miles du détroit de Béring. A l’époque de la dernière ère glaciaire il y a environ 20.000 ans,  les premiers hommes venus d’Asie sont passés ici aussi d’Est en Ouest mais à pieds, le niveau de la mer était alors suffisamment bas. C’est là où Tara navigue aujourd’hui.

Dimanche dernier, la nouvelle équipe scientifique a échantillonné pour une dernière fois les eaux russes, mais personne ne sait quand et où aura lieu la prochaine station de cette étape de l’expédition qui s’achèvera à Tuktoyaktuk, au Canada.
La glace est très présente en cette fin d’été dans cette région de l’Arctique, et nous ne devons pas perdre de vue le passage du Nord-Ouest, sous peine de rester bloquer dans son piège blanc.

Vincent Hilaire

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·      *TU : Temps Universel
·      **Livre sur Wrangel : Ada Blackjack de Jennifer Niven édité chez Paulsen.

Départ de Pevek avec deux invités surprise

Comme prévu dans le planning de l’expédition Tara Oceans Polar Circle, nous avons quitté samedi matin, après les formalités administratives de sortie du territoire russe, le port de Pevek.
L’équipe scientifique a été en grande partie renouvelée, seuls la plupart des marins de l’étape précédente entamée à Doudinka sont encore à bord.
Au lieu de partir à treize, nous avons reçu deux renforts imprévus avec l’arrivée de Sébastien Roubinet et Vincent Berthet. Ces deux aventuriers partis pour traverser l’Océan Arctique sur leur catamaran en carbone, 
capable de glisser aussi sur la glace, ont du renoncer à leur incroyable défi.

Sébastien Roubinet et Vincent Berthet étaient partis il y a deux mois de Barrow en Alaska pour tenter de rallier à bord de Babouchka, ce petit esquif de six mètres, les îles Spitzberg en Norvège, autrement dit l’Océan Arctique en diagonale. Mais un vent et une dérive de face quasi permanents et un retour du gel en avance pour la saison, les ont conduit à renoncer à ce pari. Il y a quelques jours ils déclenchaient leur balise de détresse et ont été recueillis ensuite en plein pack de glace à environ 800 miles de Pevek par l’Admiral Makarov, le plus puissant des brises glaces russes non nucléaires.

N’ayant pas prévu cette escale forcée en Tchoukotka (Russie) et sans autorisation d’entrée sur le sol russe, il a été décidé que Tara servirait de refuge à ces deux aventuriers. Sébastien et Vincent, qui ont du laisser à regrets leur Babouchka à Pevek, font désormais partie de l’équipage depuis hier. Sébastien Roubinet avait d’ailleurs déjà embarqué à bord de Tara en 2004 direction le Groenland quelques mois après le rachat du bateau par Étienne Bourgois et agnès b.

Comme toujours ce départ était très émouvant entre les équipiers sortants sur le quai en attente de leur vol de retour et ceux du bord. L’équipage après la relève contenant encore des membres de la précédente étape vécue entre Doudinka et Pevek avec ce délicat passage du Nord-Est, forcément certains cœurs étaient un peu gros.
Le ciel apportait lui un peu de clémence avec encore un généreux soleil et des températures douces pour cet endroit du monde.
Lentement, Tara a quitté le grand quai de déchargement du port de Pevek, en pleine danse des grandes grues multicolores employées à décharger un cargo russe. Loïc Vallette, notre capitaine, ne cachait pas sa joie de repartir et faisait retentir plusieurs fois la corne de brume pour saluer ceux laissés sur ces quais. Et avant de prendre un peu plus le large, nous avons longé le flanc tribord de l’Admiral Makarov qui avait pris en charge après leur abandon nos deux invités surprises.

Tara fait maintenant route depuis hier dans le corridor maritime de 200 miles de long et 40 miles de large qui nous est imposé jusqu’à la sortie des eaux russes. Une première station de prélèvements pourrait avoir lieu dimanche après-midi puisque nous en avons la possibilité jusqu’au 9 septembre, minuit.
A condition que les océanographes à terre confirment bien à Emmanuel Boss, notre chef scientifique à bord, qu’il s’agit bien des eaux du Pacifique qui rentrent par Béring. Car les eaux côtières russes ont déjà été échantillonnées juste avant l’arrivée à Pevek.

Vincent Hilaire

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Retrouvailles du bout du monde

Au milieu d’un paysage vallonné et enneigé se dressent des bâtiments colorés et une usine crachant une fumée grise qui semble avoir inondé le ciel. Pas de doute, nous arrivons bien à Pevek. Sur le quai, des têtes familières en attestent. La relève est là ! Le sourire aux lèvres. Il est huit heures du matin, le soleil tente de percer la nappe nuageuse qui caresse la pointe des grues du port de Pevek, libérant au passage quelques flocons de neige. On se croirait presque dans une boule souvenir, la neige saupoudre la ville de Pevek et brutalement s’arrête. Sur Tara et sur le quai, chacun gesticule pour se saluer, tous impatients de vivre, enfin, ces retrouvailles du bout du monde…

Il faut l’avouer, après une semaine d’attente à l’entrée du détroit de Vilkitsky, la perspective de ne jamais voir Pevek nous avait traversé l’esprit. Alors à la vue de ces collines rougeoyantes, de ces blocs soviétiques, voire même, comble de l’ironie, du portrait de Lénine sur une des façades du port, je me sens rassurée. La route maritime du Nord-Est est presque achevée. Une première victoire ! La seconde étape aura lieu en territoire canadien, il faudra franchir le passage du Nord-Ouest, éviter les glaces, affronter le froid, faire face à la nuit noire… Mais n’y pensons pas encore, l’Arctique nous a appris à savourer le moment présent. Alors que nos collègues, nos amis sont là sur le quai, prêts à réceptionner les amarres de Tara, le Lady Dana 44, ce voilier polonais qui a franchi à nos côtés le Cap Tchelyouskine, fait des ronds dans l’eau comme pour célébrer cette arrivée dans l’extrême Nord-Est de la Sibérie. A cet instant précis, je prends conscience du chemin parcouru, des difficultés surmontées pour arriver jusqu’ici. La relève nous accueille presque en héros. Les marins le méritent, ils le sont à mes yeux, tout comme ces hommes, ces sept Polonais, sur ce voilier de quatorze mètres de long qui se sont lancés en tête dans le détroit de Vilkitsky. L’émotion submerge le pont de Tara. Les amarres sont lancées. S’entame alors une longue valse d’embrassades. Et la télévision russe est là, immortalisant ces retrouvailles du bout du monde.

En un clin d’œil, le carré de Tara est noyé dans un brouhaha. Instant de détente, avant que les choses sérieuses ne démarrent. Cette dernière escale sur le territoire russe est courte. Deux journées seulement. Quarante-huit heures pour passer le relais. Les protocoles, les pannes, les conseils, les astuces. Nous retrouvons au plus profond de nous-mêmes de l’énergie pour transmettre nos connaissances. Nos coéquipiers doivent repartir dans les meilleures conditions possibles. Nous savons que ce qui les attend ne sera pas facile. Samuel Audrain, ancien capitaine à bord, m’avait dit un jour face à un imprévu : « Ce n’est pas une croisière en Méditerranée que nous faisons, c’est un tour de l’Arctique ! ». Il avait raison, il savait lui, fort de son expérience de cette région polaire. Nous aussi, un peu, juste un peu plus, aujourd’hui…

Demain matin, Tara reprendra sa route, cap sur l’Alaska. Comme par habitude, je viendrai regarder la silhouette gracieuse de la goélette disparaître à l’horizon. Comme lors de mon débarquement aux îles Galápagos, je ne laisserai pas mes anciens équipiers reprendre la mer sans leur souhaiter le meilleur. Vincent Hilaire prendra le relais derrière la caméra, prendra chaque jour des photos pour vous faire découvrir les merveilles de l’Arctique et écrira ou plutôt retranscrira avec ses mots, la suite de l’expédition Tara Oceans Polar Circle.

Anna Deniaud Garcia

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Bientôt Pevek

Jeudi matin, Tara devrait atteindre la ville de Pevek, dernière escale russe de l’expédition Tara Oceans Polar Circle. Pour la moitié de l’équipage, l’aventure en Arctique à bord de la goélette prendra fin dans cette ville, située à l’extrême nord-est de la Sibérie. En attendant de poser le pied à terre, de débarquer les baluchons pour laisser la place à la relève, l’équipe scientifique profite des derniers instants en mer de Sibérie orientale pour prélever encore et toujours des micro-organismes.

Ces derniers jours, le vent a été favorable à la goélette, laissant un libre espace aux activités scientifiques. A deux jours de l’arrivée à Pevek, l’équipage a donc effectué la troisième et dernière station longue de l’étape Doudinka-Pevek. Au-dessus du plateau continental, par des fonds peu profonds, environ vingt mètres, les scientifiques ont prélevé des échantillons d’eau marron verte, de l’eau saumâtre remplie de sédiments. Cette partie de la mer de Sibérie Orientale se trouve sous l’influence de nombreuses masses d’eau douce provenant des grandes rivières de Sibérie. « J’ai défendu la position de cette dernière station. Même si l’échantillonnage d’eau si chargée en sédiments est clairement problématique, c’est un très bon terrain de chasse aux virus géants, dont l’étude est la spécialité de mon laboratoire. Les virus géants ont été découverts en 2004 et font presque la taille des bactéries. J’ai hâte de voir les résultats des séquençages pour vérifier si mes prévisions étaient bonnes ! », s’enthousiasme Pascal Hingamp, chef scientifique de cette étape et chercheur au laboratoire IGS.

En dehors des stations scientifiques, la vie à bord suit son cours, rythmée par les repas, les tâches ménagères, les quarts de nuit… Depuis quelques jours, la nuit noire a ressurgie en Arctique, satisfaisant quelques heures les dormeurs, compliquant la tâche aux marins. Il faut être vigilant. Parfois quelques glaçons apparaissent à l’horizon, vestiges d’un monde de glace ancré à jamais dans nos mémoires. Les photos, les souvenirs, voilà ce qui nous reste de cette aventure dans cette région polaire. « Je me souviendrais toujours de cette rencontre avec l’ourse et ses deux petits. Il était cinq heures du matin, j’étais de quart de nuit avec Yohann et il a vu les trois têtes, là-bas sur un glaçon, pas loin de Tara. L’instant était simplement magique.» se rappelle Simon Morisset, ingénieur océanographique. Pour Céline Blanchard, la cuisinière, c’est le réveil au pied de la falaise aux oiseaux de Tikhaya qui restera gravé dans sa mémoire. « C’était grandiose. C’est tellement exceptionnel de voir des oiseaux par milliers dans un endroit totalement préservé. ». Dans nos esprits, la fresque scientifique, maritime et humaine défilent de nouveau. «  D’un point de vue scientifique, mon meilleur souvenir est la première station en bordure de glace. L’eau était à moins de zéro degré et malgré cela la vie foisonnait. Il y avait une énorme quantité de phytoplancton, un véritable bloom planctonique.», avoue Thomas Leeuw, responsable de l’imagerie à bord. Pour Serguey Pisarev, le retour sur sa base scientifique de Nagurskaya, plus de vingt ans après marquera son esprit. « Ca fait un peu radio nostalgie, mais j’ai été touché de retourner sur ma base, de revoir mon matériel et aussi de voir que le nettoyage de ce territoire est en bonne voie. »

L’Arctique s’est offert à nous, capricieux et sublime. L’Arctique nous a montré ses joyaux, l’Arctique nous a montré nos faiblesses. Il a fallu être patient, il a fallu cohabiter dans cet espace confiné sans savoir quand nous allions débarquer. La véritable personnalité de chacun s’est alors révélée, les liens d’amitié se sont renforcés. « Pour moi cette aventure autour du cercle polaire, c’est avant tout un mois durant lequel j’ai partagé la cabine avec Margaux. Une très belle rencontre…», confie Diana Ruiz Pino, océanographe. Avec une semaine de retard, nous débarquerons à Pevek, ce bout du monde situé plus à l’est encore que le Japon ! Là-bas, la relève nous attend pleine d’énergie et de motivation, sans doute impatiente de vivre, comme nous l’avons vécu, une inoubliable aventure.

Anna Deniaud Garcia

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Coupés du monde

Il est cinq heures du matin lorsqu’une étrange sonnerie retentit dans la timonerie (poste de pilotage). C’est la BLU, cette radio à bande latérale unique qui émet un message à tous les navires. Pas d’alerte, le message est intitulé « no urgent ». Cet appel est néanmoins un bon prétexte pour se plonger dans le guide « système mondial de détresse et de communication en mer » et pour découvrir que Tara navigue actuellement en zone A4, la zone la plus reculée du monde en terme de communication.

Tout comme l’Antarctique, l’Arctique est la région du monde dans laquelle l’information maritime circule le moins bien. A bord de Tara, comme sur chaque navire, nous disposons de deux systèmes de communication : l’un se propage grâce aux ondes et l’autre passe par les satellites. L’appel de ce matin le prouve, la communication par radio BLU fonctionne bien. Mais en feuilletant la bible du système de communication en mer, elle se révèle être le seul instrument de réception et de transmission officiel accessible en Arctique ! Sur d’autres océans, les navires utilisent, outre la BLU, le Navtex, l’Inmarsat et la VHF. Comme la BLU, la VHF est une radio mais sa portée est limitée à 50 milles nautiques. Le Navtex permet de recevoir la météo, des informations sur la navigation… Ces données sont émises par des stations à terre, mais en zone A4 aucune station terrestre ne peut assurer cette fonction. Ces annonces nous auraient pourtant été d’une grande utilité lors du passage du détroit de Vilkitsky. Il reste ensuite l’Inmarsat, ce système de communication relayé par quatre satellites géostationnaires au-dessus de l’équateur. Cependant l’émission de ces satellites ne dépasse pas les 75° Nord et Sud, ne couvrant donc pas l’Arctique et l’Antarctique.

Etant donnée la position actuelle de Tara, il ne reste donc plus que la BLU.

Cette radio à moyennes et hautes fréquences, permet d’envoyer des messages de détresse à travers le monde, aux autres navires et aux centres de coordination et de sauvetage maritime, les MRCC. Actuellement en mer de Sibérie Orientale, nous sommes rattachés au centre de coordination russe de Petropavlovsk-Kamchatskiy, situé sur la côte Pacifique. Toute personne de veille dans un MRCC doit savoir parler l’anglais. Mais comment un Russe et un Français qui peuvent respectivement avoir des accents à couper au couteau parviennent-ils à se comprendre par radio, de surcroit si la communication est mauvaise et si la situation est urgente ? «  A l’école de la marine marchande, tu apprends des phrases standards pour la communication en mer. Dernièrement, j’essayais de me souvenir des phrases types que j’avais apprises à l’école et qui permettent de communiquer avec un brise-glace. Dans toutes les écoles de marine marchande du monde, nous apprenons les mêmes formulations, ce qui permet d’éviter les incompréhensions dans des situations d’urgence. » m’explique Loïc Vallette, le capitaine de Tara. A chaque communication à la BLU, la position du navire qui a émis l’appel est indiquée. Il existe aussi un programme qui permet au bateau en détresse d’indiquer rapidement la situation dans laquelle il se trouve : un homme à la mer, un incendie, une voie d’eau… Ici s’achève la maigre liste des systèmes de communication officiels, c’est à dire qui font référence à la convention internationale signée en 1999, accessibles à Tara en Arctique. Mais heureusement à bord, nous possédons aussi un dénommé Iridium.

C’est grâce à l’Iridium que nous pouvons envoyer et recevoir dans cette zone reculée du monde des mails. En cas de réelle nécessité, nous pouvons aussi passer des appels téléphoniques, mais le coût reste prohibitif. L’Iridium est un système de communication passant par des satellites qui convergent aux pôles, nous bénéficions donc ici de la meilleure connexion possible ! « J’ai enregistré dans le téléphone portable Iridium du bord, les numéros vitaux comme ceux du MRCC (Maritime Rescue Coordination Centres) français, du centre de coordination de l’aide médicale en mer… En cas de besoin, nous sommes au moins sûrs que la connexion passe, quelque soit l’endroit… », confie le capitaine. Sans être superstitieux, touchons du bois pour que l’Iridium demeure simplement un beau système de communication pour envoyer de l’Arctique des nouvelles aux gens que l’on aime…

Anna Deniaud Garcia

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Une station éprouvante en mer de Laptev

Les conditions météorologiques ont sonné l’arrêt de jeu de la dernière station de prélèvements à bord de Tara. En quelques heures, le vent et la houle ont transformé la mer de Laptev (Russie) en un vaste champ de bataille, miné par les glaçons à la dérive. Heureusement, les scientifiques ont eu le temps de récolter tous les échantillons souhaités, et pour cela chacun a su donner de sa personne.

« Pour moi, c’était une lutte à chaque échantillon et une victoire gagnée aussi ! » se remémore Margaux Carmichael, responsable de l’échantillonnage des protistes et victime du mal de mer. «Ce fut très éprouvant, tout particulièrement le deuxième jour, la mer était très agitée. Je me souviendrais de mes voyages en cale-avant pour aller mettre au congélateur et au réfrigérateur mes échantillons. Néanmoins, je suis très content d’avoir réalisé cette station, c’était l’une des zones qui nous intéressait le plus sur cette étape», conclut Pascal Hingamp, chef scientifique entre Doudinka et Pevek (Russie).

Le bassin de Nansen, dans lequel les scientifiques de Tara ont réalisé cette station de prélèvements, est une région particulièrement profonde d’Arctique et accessible en été par voie maritime. Les fonds marins atteignent plus de 1 200 mètres en dessous du niveau de la mer. La rosette CTD fut donc plongée le premier jour jusqu’à 1 000 mètres de profondeur. La seconde journée, l’équipe scientifique concentra ses efforts pour échantillonner dans la couche mésopélagique, située à 300 mètres de profondeur. Dans le bassin de Nansen, à cette profondeur, se rencontrent des masses d’eaux originaires de la mer de Barents et d’Atlantique.

Mais au terme de cette seconde matinée, il fallut renoncer à mettre à l’eau plus d’instruments. « J’ai fini les pieds dans l’eau à cause des vagues et malgré l’ancre flottante nous dérivions à plus de deux nœuds. C’était risqué de poursuivre pour nous et pour le matériel. » explique Claudie Marec, ingénieur océanographique du bord.

Et la suite des évènements donna raison aux scientifiques. En début d’après-midi, les rafales de vent dépassèrent les 35 nœuds et les vagues offrirent des creux de plus de cinq mètres. Bousculés par les vagues, évitant les glaçons dansant sur les flots, nous faisions cap vers l’est, plus précisément vers Pevek à l’extrême Nord Est de la Russie, prochaine escale de l’expédition Tara Oceans Polar Circle. Epuisés par la station, pourchassés jusque dans leur bannette par le mal de mer, certains équipiers de Tara semblaient rescapés du « radeau de la méduse ». Et malheureusement, la nuit ne nous accorda aucun répit. Les instruments de la cuisine, les outils de l’atelier, les cadres dans la coursive, tous s’étaient accordés pour accompagner dans son chant lugubre les grincements du voilier. Comme embarqués contre notre gré dans un grand huit infernal, nous espérions tous du fond de nos bannettes, que les mouvements du navire cessent. Mais notre requête ne fut pas entendue. Sans doute fut elle noyée par les bruits des moteurs. C’est donc dans une mer de Laptev toujours en colère que nous avons pris ce matin notre petit-déjeuner. Les mines reposées et souriantes étaient absentes à l’appel. Demain sera un autre jour… Espérons que la mer de Laptev se montre un peu plus clémente avec nous.

Anna Deniaud Garcia

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Le passage du Cap Tchelyouskine, comme si vous étiez

5h40 du matin, heure russe, lundi 26 août. A travers la brume épaisse se dessine une base. Ce n’est pas n’importe quelle base, c’est la base du Cap Tchelyouskine ! En dépit de l’heure matinale, nous ne rêvons pas. Le GPS l’atteste. Tara vient de franchir la section délicate du passage du Nord-Est. Nous avons tant espéré, tant fantasmé cet instant… Nous ne pouvions qu’être déçus. Le brouillard gâche la fête. Malgré tout, pour annoncer le triomphe aux compagnons qui dorment encore, Yohann Mucherie fait retentir la corne de brume. Le détroit de Vilkitsky ne sera bientôt qu’un lointain souvenir. Le souvenir de la première leçon d’humilité que nous a donnée  l’Arctique.

L’épisode du passage du détroit de Viltkitsky débuta, il y a plus d’une semaine. Après avoir tenté, en vain, de franchir les blocs de glace qui séparaient la mer de Kara de la mer de Laptev, nous avons entamé une longue, très longue attente. Au mouillage, chaque jour se ressemblait, bâti le matin par de grands espoirs, anéanti le soir par de grandes déceptions. Comme dans un soap opéra, l’histoire semblait sans fin, s’enlisant même parfois un peu plus chaque jour. Le brise-glace Yamal se désintéressait de nous, convoitant des navires plus imposants. Seul le décor était paradisiaque : de la glace, des îles, des ours polaires, des oiseaux… Nous avions beau nous dire qu’il fallait se résigner, que seule la nature était maître, l’attente était interminable, le désespoir nous gagnait. Et puis dans la nuit de vendredi à samedi, surgit comme le messie cette nouvelle carte des glaces. Elle indiquait que les eaux libres avaient gagné du terrain. Samedi matin, l’ancre était levée.

Nous quittions notre mouillage pour faire route vers l’aventure. Nous étions de nouveau optimistes. L’échec de la semaine précédente n’avait pas totalement anéanti notre ardeur. Mais la vue des premiers blocs de glace, nous refroidit un peu. Une seule chose était certaine, la navigation dans le détroit de Viltkitsky serait loin d’être un jeu d’enfant. Paradoxalement, serions-nous parvenus où nous sommes aujourd’hui si nos marins n’avaient pas conservé un peu leur âme d’enfant ? Pendant des heures, un talkie walkie à la main, ils ont veillé à l’étrave du voilier, parfois même dans le nid de pie, pour annoncer au pilote les positions de l’ennemi. « Attention, bloc de glace à bâbord ! ». Malgré le froid, la pluie, la brume, ils persévéraient dans le jeu, animés surement par cette soif de gagner. Un gamin ne se résigne jamais à perdre. Et puis un autre voilier entra dans la course, un bateau polonais de quatorze mètres de long. Rusés, nous suivions la trace de ce concurrent qui se fatiguait à trouver un chemin sur ce parcours d’obstacles. Il avait cependant un avantage sur nous, sa taille lui permettait de mieux se faufiler. Il resta en tête. A une vitesse moyenne de six nœuds, Tara progressait vers l’est. Nous avons navigué ainsi pendant plus de deux jours, longeant le continent jusqu’au fameux Cap Tchelyouskine. Lassée par la glace oppressante, la goélette se plaignit parfois. Certes nous savions que sa coque en aluminium était solide, mais ses gémissements nous fendaient le cœur et nous réveillaient la nuit en sursaut.

D’ici quelques heures, Tara voguera de nouveau en paix. Le Cap Tchelyouskine a disparu de notre sillage. Il reste encore quelques plaques de glace à l’horizon mais le plus dur, jusqu’à Pevek, semble derrière nous. En tout cas, c’est ce que nous espérons…

Anna Deniaud Garcia

Point sur la situation de Tara, le 23 août

Depuis huit jours maintenant, Tara attend de pouvoir franchir le détroit de Vilkitskiy (Russie) bloqué par les glaces et de passer le Cap Tchéliouskine, point septentrional de l’Asie et point stratégique du passage du Nord-Est.

La glace particulièrement dense sur une bande de 400 kilomètres de long dans le détroit jusqu’à ces derniers jours, se desserre de façon significative sur les analyses satellites russe et allemande reçues dans la journée.

De plus, aucun convoi de brise glace n’est prévu dans les 48 heures pour ouvrir la voie aux bateaux qui attendent dans la zone.

Au lieu d’attendre encore deux jours de plus, le capitaine de Tara, Loic Vallette, en accord avec Romain Troublé, secrétaire général de Tara Expéditions, a donc pris la décision de tenter de se frayer un chemin dans le détroit à partir de demain matin à la première heure, et se faire une idée précise des conditions. L’objectif est d’arriver à passer bien sûr mais il sera toujours possible de rebrousser chemin si la banquise reste infranchissable.

Les conditions météorologiques sont bonnes, un anticyclone s’est installé durablement sur la région. Le jour permanent facilite également la progression à travers cette banquise morcelée.

Si la glace le permet, la traversée de cette zone de 400 kilomètres prendrait environ 3 jours.

L’expédition Tara Oceans Polar Circle a pris pour le moment huit jours de retard. La prochaine escale prévue est Pevek à l’extrême Nord-Est de la Russie.

Quand l’heure est venue d’attendre…

Depuis dimanche, Tara a jeté l’ancre à l’entrée du détroit de Vilkitsky.  Nous attendons celui qui nous permettra de franchir la frontière blanche, nous espérons la venue du puissant Yamal, ce brise-glace nucléaire russe. Depuis trois jours, l’activité du bord tourne au ralenti. Les plus actifs commencent même à tourner en rond. Comme les paroles d’un vieux disque rayé, les mots brise-glace et détroit de Vilkitsky reviennent à longueur de journée dans les conversations. Patience est le mot d’ordre, alors nous patientons en espérant quitter prochainement notre mouillage, pour poursuivre notre mission scientifique en mer de Laptev.

« Il faut prendre son mal en patience, ça fait partie de l’aventure et surtout nous devons rester humbles face à la nature. » telle est la philosophie de Vincent le Pennec, second capitaine. Alors pour faire passer le temps, chacun s’affaire aux maigres tâches qu’il lui reste à effectuer.

Claudie Marec et Simon Morisset, les deux ingénieurs océanographes, se sont lancés dans un inventaire complet des mesures réalisées jusqu’ici à bord. Pascal Hingamp et Margaux Carmichael ont briqué « comme jamais » le matériel scientifique de Tara. Une activité manuelle pour oublier que la science est, ces derniers temps, quelque peu mise au second plan.

De leur côté, les marins veillent à entretenir le navire. Nous devons être prêts, prêts à repartir, prêts à tout instant ! En passerelle, il faut aussi se relayer pour surveiller les morceaux de glace qui menacent. La chasse aux glaçons fait partie des activités distrayantes du bord et elle se révèle beaucoup plus fructueuse que la pêche ! « Il y a très peu de poissons dans la région, et avec ces températures on ne reste pas des heures dehors, juste pour le plaisir de pêcher ! » lance François Aurat, le sourire aux lèvres.

Sergey Pisarev, scientifique russe du bord, persiste néanmoins, chaque jour, à partir à la pêche, enfin une pêche particulière, la pêche aux informations. Dès huit heures du matin, il remue ciel et terre pour obtenir des nouvelles fraiches du « front ». Grâce à ses confrères scientifiques qui sillonnent la région, il se renseigne sur l’état de la glace, sur les mouvements maritimes dans le détroit de Vilkitsky et tente de trouver des solutions. « J’ai appris ce matin que deux navires scientifiques circulaient aux alentours du détroit, je vais les appeler pour leur demander des conseils.»

Autour de la table du carré, il a aussi Diana Ruiz Pino, océanographe, qui prépare son exposé pour le prochain « café science », un concept pour nous cultiver et pour diversifier nos soirées.

En dépit de ces occupations, de longues heures demeurent. Certains dévorent des livres, d’autres des tartines de pain et beurre. Certains pratiquent le sport, d’autres se vengent sur la sieste. Nous devons ruser pour que ces jours permanents ne semblent pas interminables. Nous devons trouver des astuces pour que ce huis clos reste supportable. Hier après-midi, nous avons regardé « en famille » une émission de Thalassa sur Doudinka. Dans l’un des reportages, l’équipage d’un navire scientifique russe vivait son cinquième mois d’emprisonnement dans les glaces. Nous nous sentions presque honteux d’éprouver de l’ennui après seulement trois jours…

Anna Deniaud Garcia

Tara et le passage du Nord-Est

Le 15 août dernier, Tara devait emprunter le détroit de Vilkinsky (Russie) et passer le fameux Cap Tchéliouskine (point A sur la carte), point septentrional de l’Asie et point stratégique du passage du Nord-Est.

Ce détroit est stratégique car il est encombré de glace de façon aléatoire année après année. Cette année, la glace présente sur une bande de 400 kilomètres de long est particulièrement dense à cet endroit au point que les capacités de Tara ne lui permette pas de le franchir par ses propres moyens. Voilà 5 jours que Tara s’est positionné devant ce “bouchon” de glace en attendant de voir l’évolution de la situation.

L’hypothèse de la fonte totale de la banquise dans le détroit de Vilkinsky semblant désormais peu probable, la goélette ne passera pas sans le soutien d’un brise-glace russe et l’expérience de son équipage. Le Yamal qui est sur zone pourrait éventuellement lui ouvrir le chemin ce qui serait le cas également pour d’autres navires de taille équivalente qui attendent dans la même zone.

L’expédition Tara Oceans Polar Circle prend donc quelques jours de retard, à ce stade sans conséquence pour la suite. Une partie du programme scientifique sera probablement écourté pour atteindre Pevek, notre prochaine escale, et continuer la mission vers la Canada. Affaire à suivre.

La patience est la qualité première des explorateurs polaires…

 

Dans un labyrinthe de glace

Téméraire, la goélette scientifique a pris, seule, la route du détroit de Vilkinsky. Sur les conseils des administrateurs de la flotte de brise-glaces russe, le navire polaire a tenté de s’approcher un peu plus du fameux Cap Tchélyouskine, point stratégique du passage du Nord-Est. Les cartes de glaces encourageaient l’initiative, mais rapidement le voilier et son équipage se sont retrouvés dans un véritable labyrinthe de glace.

La journée avait pourtant démarré sous les meilleurs auspices. Dans un décor pastel, une ourse polaire et ses deux petits étaient apparus sur un iceberg. Après avoir humé l’air avec circonspection, détectant cette inhabituelle présence humaine, la mère laissa finalement ses rejetons jouer à leur guise sur le morceau de glace. De loin, nous observions le merveilleux spectacle que nous offrait une fois de plus l’Arctique. Sous nos regards attendris, la femelle allaita un à un ses oursons. Sans doute fatiguée de veiller seule sur sa progéniture, les mâles délaissant la portée et devenant parfois de véritables prédateurs pour leur propre descendance, la bête tenta de se reposer un peu, en vain. Plein d’énergie et d’espièglerie, les deux oursons vinrent sans cesse la taquiner. Puis, les trois boules de poil blanches se mirent à rouler sur la glace, comme pour nous divertir. Une demi-heure plus tard, l’heure du bain avait sonné. L’ourse polaire montra le chemin pour rejoindre les eaux glacées, pour descendre de ce monticule de glace. Au terme d’un long moment d’hésitation, encouragés par les attentions de leur mère, les deux oursons se lancèrent sur la pente glissante. En file indienne, les trois ours polaires partirent sillonner la mer de Kara, nous laissant en présent l’un des plus beaux souvenirs de cette aventure en Arctique.

Pour Tara, il était temps de poursuivre sa route, quitter cette mer de Kara pour explorer celle de Laptev. Au moteur, nous naviguions vers le détroit de Vilkitsky, ce passage maritime qui sépare la région continentale du Taïmyr de l’archipel des Terres du Nord. Nous avions fraichement reçu de nouvelles cartes de glace. Les eaux semblaient encore libres sur plusieurs miles marins. Les administrateurs de la flotte des brise-glaces russe nous invitaient à prendre un peu d’avance sur une éventuelle prochaine caravane. Nous étions confiants. Nous étions excités à l’idée de poursuivre notre aventure vers l’est. Mais rapidement la ligne d’horizon blanchit, nous foncions droit vers la banquise. A l’incertitude se mêla la joie de retrouver ce monde paisible et sublime. Du nid de pie de Tara, l’œuvre de la nature était d’autant plus saisissante. Une trace de pas, une tête de mort, un cœur turquoise, des hauteurs du mat, la glace affichait sa créativité. Mais à mesure que nous progressions vers l’est, le bleu de la mer se raréfiait cédant sa place à une blancheur immaculée. Aux commandes de Tara, les marins se relayaient. Il fallait redoubler d’ingéniosité pour se frayer un chemin. Il fallait faire preuve de beaucoup de patience. Mais après de longues heures dans ce labyrinthe de glace, progressant à une allure d’un nœud en moyenne, il fallut se rendre à l’évidence : nous étions bloqués. Ce jeu géant n’avait pas d’issu. L’unique option qui s’offrait à nous, était de rebrousser chemin, revenir sur nos pas pour retrouver les eaux libres et accepter la défaite. Enfin, nous avions perdu une bataille, mais pas la guerre ! Le retour ne fut pas si simple. En l’espace de quelques heures, les plaques de glace s’étaient déplacées. Il fallut de nouveau redoubler d’ingéniosité. Il fallut de nouveau faire preuve de patience. Une fois de plus l’Arctique donnait aux hommes une bonne leçon d’humilité.

Depuis deux jours nous dérivons en eaux libres, attendant le soutien d’un brise-glace russe. A une vitesse de dix-sept nœuds, le Yamal est parti hier libérer un cargo bloqué par les glaces, près du Cap Tchélyouskine. La patience est la qualité première des explorateurs polaires, j’ai hâte de l’acquérir !

Anna Deniaud Garcia

Une station dans la glace vue par l’océanographe Diana Ruiz Pino

Comment s’est déroulée pour toi cette première station longue, située dans les glaces ?

La journée fut très dense, car durant les stations longues je dois prélever de l’eau de mer pour l’analyse d’onze paramètres différents. Il y a le carbone organique dissous, le CO2, le mercure, les nutriments, les pigments… Chaque échantillon demande des précautions spécifiques afin de ne pas être contaminé. Par exemple, la matière organique peut être polluée par notre présence, le contact de notre peau, c’est pourquoi nous devons porter de gants, utiliser des pinces. Pour le gaz, c’est l’air le pire ennemi. L’autre complexité dans mon travail provient de l’utilisation d’acide. Il faut être très prudent et précis. Avec les mouvements du bateau, ce n’est pas toujours simple. Cette station longue dans les glaces, ce fut donc pour moi de longues heures de vigilance, car la moindre faute condamne l’échantillon.

En vue des profils et des prélèvements effectués, quelles premières informations peux-tu nous livrer sur la zone échantillonnée ?

Nous avons observé dans ces eaux les caractéristiques propres à l’Arctique. Tout d’abord, l’inversion du profil de température, c’est à dire que les eaux en surface sont plus froides que les eaux profondes, contrairement aux autres océans. Il y avait -1,7°C en surface et -1,4°C en profondeur. Cela est du au refroidissement des eaux de surface par la glace et par la température de l’air.

Deuxièmement, la salinité est plus faible en surface et augmente nettement dans les profondeurs, en raison de la fonte des glaces de mer. De 32 en surface, la salinité passe à 34, et cela en moins de cinq mètres ! Cette zone appelée l’halocline freine, l’été, les échanges des masses d’eau entre la couche éclairée de surface et le réservoir profond. En revanche, lors de la formation de la banquise d’hiver, le sel est expulsé de l’eau de mer, pour former la glace. Ce phénomène entraine des mélanges verticaux de masses d’eau, favorisant la remontée des nutriments à la surface. Pendant l’hiver,  faute de lumière pour la photosynthèse, les nutriments seront très peu consommés. L’été, quand la banquise fond, le phytoplancton retrouve une mer riche et inondée de lumière, deux conditions essentielles à sa croissance : c’est le bloom océanique !

Cette explosion de vie nous l’avons observée lors de cette station en mer de Kara. Les échantillons étaient très denses et colorés, une véritable soupe de phytoplancton ! C’était notre objectif de prélever dans une zone que l’on appelle en anglais « ice-edge ». L’ice-edge,  c’est une zone très productive où se mêlent la banquise, la glace fondue et l’eau de mer. A l’œil nu, la zone est repérable : une mer d’huile, une glace jeune et pilée, couvrant 50% de la surface. Voilà pourquoi la pêche fut miraculeuse !

Au-delà des recherches sur le plancton menées lors de Tara Oceans, quels sont les nouveaux paramètres étudiés au cours de cette expédition en Arctique ?

Au projet biologique de Tara Oceans, sur la taxonomie, la morphologie et la génétique du plancton, s’ajoutent des objectifs spécifiques à l’Arctique qui sont évidemment l’impact de la glace et de sa fonte accélérée sur le plancton, et le devenir du dioxyde de carbone (CO2) dû à l’activité humaine. L’Arctique est connu comme étant un important puits à CO2 atmosphérique. Nous cherchons donc à savoir si cette pompe diminue ou augmente depuis l’industrialisation, et pour quelles raisons. Pour cela, je prélève des échantillons afin de déterminer les isotopes de l’oxygène et du carbone. Ces données nous permettront ensuite de définir leurs origines. Il y a deux hypothèses majeures sur la provenance du carbone. Premièrement, la glace de mer fond suite au réchauffement climatique et laisse pénétrer le CO2 de l’atmosphère. L’autre source importante de carbone provient de la fonte des glaciers continentaux. Ces masses d’eau douce transportent avec elles, via les rivières, le carbone du permafrost. Les dernières découvertes révèlent une augmentation de ce carbone dans l’océan Arctique. Pour compléter ces recherches sur le CO2, nous avons à bord de Tara deux appareils : le CO2Pro et le Seafet. Ils mesurent respectivement en continu la quantité de CO2 et le pH de la mer. Le pH est l’indicateur de l’acidification de ces eaux froides, un mécanisme chimique provoqué par la pénétration du CO2 industriel dans la mer. Je travaille sur ce programme avec deux laboratoires, celui de Vigo en Espagne et celui de Villefranche-sur-mer.

La glace persiste cette année au niveau du Cap Tchélyouskine, bloquant pour le moment le passage de Tara, pouvons-nous nous réjouir de cette nouvelle ? Est-ce un signe de ralentissement de la fonte?

Si la glace reste compacte dans le détroit de Vilkinsky, cela ne veut pas dire que la fonte a été moins importante sur l’ensemble de l’Arctique. Il y a des variabilités locales, régionales et naturelles qu’il ne faut pas négliger. Et il faut savoir que si l’atmosphère déclenche la fonte des glaces, à cause du vent et de la hausse des températures, l’océan joue aussi un rôle : il maintiendrait et accélérait le processus de fonte. Mais le mécanisme de cette grande machine thermique qu’est l’océan et son influence sur la fonte, conserve encore de grandes zones d’ombres. J’espère en tout cas que les mesures effectuées sur Tara, viendront enrichir nos bases de données et permettront de confirmer ou infirmer les modèles de prévision du GIEC. Le GIEC annonce la disparition totale de la glace de mer d’été, dans la décennie à venir. En 2012, nous avons atteint le record de fonte, mais quel sera l’état de la glace en cette fin d’été 2013 ?

Diana Ruiz Pino en plein travail. Anna Deniaud/Tara Expéditions

Diana Ruiz Pino dans le petit carré. Anna Deniaud/Tara Expéditions

Propos recueillis par Anna Deniaud Garcia

GIEC : Groupe international des experts pour le climat.

Face à un mur de glace

Le détroit de Vilkitsky est bloqué. Depuis quatre jours, la phrase résonne comme un leitmotiv sur la goélette. Et les cartes de glace ne démentent pas les rumeurs. Tara ne pourra pas franchir le passage du Nord-Est dans les jours à venir. Il faut s’armer de patience, savoir apprécier le vent qui offre de belles navigations à la voile, faire preuve de flexibilité et revoir sans cesse le programme de la science. Face à ce mur de glace, nous voguons donc vers l’inconnu.

« Le brise-glace a demandé au cargo qu’il devait accompagner, d’attendre encore une semaine ». Selon les sources de Serguey Pisarev, scientifique russe du bord, même les plus gros navires ne passent pas. Dans le détroit de Vilkitsky, ce passage entre la mer de Kara et la mer de Laptev, les blocs de glace atteignent encore des épaisseurs de trois mètres. Seul un brise-glace russe, monstre nucléaire des mers, pourrait se frayer un passage dans de telles conditions. Mais la glace reste encore si dense, que derrière le passage du forcené, le chemin risquerait de se refermer, paralysant tout autre navire qui aurait eu la prétention de le talonner. « L’homme croit pouvoir tout contrôler, mais en Arctique la nature nous prouve encore que c’est elle qui commande » constate Diana Ruiz Pino, scientifique à bord, habituée des campagnes océanographiques polaires. En effet, après le passage en 2011 du pétrolier Vladimir Tikhonov, plus grand bateau de l’histoire à relier l’Atlantique et le Pacifique par le nord, et des vingt-six autres navires qui l’avaient succédé la même année, la route maritime du nord semblait un itinéraire acquis pour les prochaines années. Rassurés par les données sur le réchauffement climatique, les armateurs se voyaient déjà économiser leurs deniers. Rotterdam – Tokyo : 23 300 km par le canal de Panama, 21 100 par le canal de Suez et seulement 14 100 km par le passage du Nord-Est ! Le bilan est simple : moins de fuel consommé, moins de taxes à payer et le risque de tomber entre les pirates du Golf d’Aden envolé.

Mais il semblerait que l’Arctique n’ait pas dit son dernier mot. Le Cap Tchelyouskine est encore encerclé par les glaces, alors nous devons nous y résoudre, nous résoudre à attendre, voire même nous en réjouir. Les ours polaires que nous avons croisés ont peut-être gagné quelques années de tranquillité. Le mythique passage du Nord-Est, rêve de nombreux navigateurs, ne s’est pas encore transformé en autoroute maritime… Adolf Erik Nordenskjöld peut être rassuré. Adolf Erik Nordenskjöld, baron suédois, fut le premier navigateur à relier l’Atlantique au Pacifique par les côtes Sibérienne en juillet 1879. Embarqués sur la Vega en juillet 1878, l’homme et son équipage avaient du hiverner dix mois chez les Tchoukotes avant de réaliser leur exploit. Il faudra ensuite attendre quarante années pour que Roald Amundsen, le pionnier du passage du Nord-Ouest, effectue un second passage. Et en 1935, l’expédition soviétique menée par le professeur Otto Schmidt franchira pour la première fois le passage du Nord-Est, sans hiverner. Au regard du passé, et face à un mur de glace, on prend alors conscience que faire le tour du cercle polaire en voilier, le temps d’un été, dépasse l’épopée… Cela relève de l’exploit !

Anna Deniaud Garcia

Les oiseaux de Tikhaya

A bâbord de Tara, des baraques en bois délabrées parsèment le rivage. A tribord se dresse une falaise. De loin, ce n’est qu’une simple falaise marron grise recouverte de lichen vert et orangé, très belle certes, mais commune dans la région. Cependant, à mesure que la goélette s’approche de la roche, des piaillements s’élèvent dans les airs. Munis de paires de jumelles, nous démasquons les auteurs de cette cacophonie. Des milliers d’oiseaux sont nichés sur d’étroites corniches rocheuses. Chaque printemps, à Tikhaya, pingouins et mouettes rejoignent leur colonie de reproduction. Ils y demeureront tout l’été, jusqu’à ce que leur progéniture vole de ses propres ailes.

« J’ai repéré six espèces !», lance Vincent Le Pennec, second capitaine et passionné d’ornithologie. Sur la falaise qui nous fait face, se côtoient des Fulmars, ces pétrels polaires, des guillemots à miroir et des guillemots de Brünnich, 2 espèces d’alcidés parmi les 22 existantes, des goélands, des mouettes tridactyles et des mouettes ivoires, et enfin des mergules nains, un oiseau marin appartenant lui aussi à la famille des Alcidés, comme les guillemots. Et c’est d’ailleurs pour mieux connaître ce mergule nain, son mode de vie et ses migrations, que Jérôme Fort, écologue marin, et David Gremillet, biologiste marin, sont venus passer le mois d’août à la base de Tikhaya.

Tikhaya fut la première station météorologique polaire, fondée par les soviétiques en 1929. Pendant 20 ans, les scientifiques se sont relayés sur ce rivage de l’île Guker, avant de l’abandonner ensuite. Aujourd’hui, il reste encore les vestiges de ces années passées : deux carcasses d’avions, un berceau d’enfant, des vieilles pellicules de film… Et puis, il y a ces baraques de bois, certaines délabrées, d’autres restaurées. C’est donc dans l’une des maisons rénovées que nos deux scientifiques français ont élu domicile pour passer les fraîches nuits d’été.

La journée, les deux hommes mènent sur le terrain, à une vingtaine de minutes de marche de la base, leur étude sur le mergule nain. Leur mission a obtenue le soutien de l’IPEV*, l’Institut polaire français. Sous la surveillance d’un garde armé, des ours rôdant dans les parages, Jérôme et David mesurent les poussins, étudient l’alimentation donnée et prise par les parents, prélèvent du sang, des plumes. Ils posent aussi sur les oiseaux marins des géolocateurs, dans l’optique de connaître leur migration hivernale, et des enregistreurs de pression, qui permettront de déterminer leur comportement.

Petit oiseau noir et blanc, mesurant entre  21 et 26 centimètres, le mergule nain compte parmi les espèces d’oiseau marin les plus abondantes au monde. Sa population mondiale s’élèverait entre 40 à 80 millions d’individus. Le volatile s’avère aussi être un excellent plongeur. « Ici les mergules nains peuvent plonger six cents fois par jour, jusqu’à plus de vingt mètres de profondeur. Et au Groenland, nos confrères ont observé des plongées jusqu’à 50 mètres.» confie Jérôme. Cette étude sur le mergule nain ne se cantonne en effet pas seulement à la région de l’archipel de François-Joseph. Au Groenland et au Spitzberg, des scientifiques russes et norvégiens effectuent les mêmes protocoles que les deux Français.

Et quand ces scientifiques ne travaillent pas, ils partagent le quotidien des hommes de la station. Malheureusement, le bania* de Tikhaya ne fonctionne plus. Parfois, ils reçoivent la visite de touristes étrangers. « Un matin, j’ai ouvert l’œil parce que j’avais entendu du bruit. Notre porte avait été ouverte et dans l’entrebâillure, j’ai vu un groupe de touristes chinois qui nous prenait en photo dans nos sacs de couchage », raconte David. Même sur ce bout de terre si isolé du reste du monde, les hommes ne peuvent pas dormir en paix ! Au grand dam des ornithologues, les hommes ne sont pas les seules victimes des flashs des appareils photos, les oiseaux aussi souffrent de cette intrusion. « Sur une vidéo, nous avons vu un brise-glace approcher à moins de trois mètres de la falaise, simplement pour que les touristes à bord puissent prendre des photos. » dénonce David. Chaque été, entre trois et huit brise-glaces viennent déposer sur l’île de Guker une vague humaine de plus de cent cinquante touristes. Jusqu’à aujourd’hui, la zone reste seulement accessible aux très fortunés, mais les gardes de Tikhaya aménagent déjà des chemins en prévision du développement touristique dans l’archipel de François-Joseph.

Anna Deniaud Garcia

*IPEV : Institut Paul Emile Victor

* Bania : Sauna russe

Bibliographie :

Les animaux des pôles de Fabrice Genevois
Guide des oiseaux de mer de Gerald Tuck et Hermann Heinzel

Le joyau de l’Arctique

Nous n’avions rien vu, ou presque. Comme par pudeur, l’archipel russe de François-Joseph avait masqué sa beauté sous un voile de brouillard, lors de notre première rencontre.
La base de Nagurskaya sur l’île d’Alexandra, siège du parc naturel, n’était en réalité que le poinçon attestant de la valeur du bijou. Il fallait peut-être, comme nous l’avons fait, sympathiser avec les gardiens des lieux, ces gardes de la réserve naturelle, pour que les portes d’un monde époustouflant s’ouvrent à nous. Par enchantement, le soleil est apparu et le joyau de l’Arctique, avec ses glaciers vertigineux, ses ours polaires majestueux, ses ciels sublimes, a brillé devant nous.

L'équipage de Tara sur le sealeg. Anna Deniaud/tara Expéditions

L’équipage de Tara sur le sealeg. Anna Deniaud/Tara Expéditions

Tout a commencé à bord d’un engin diabolique, mi-4×4, mi-Zodiac. Un des gardes du parc naturel de la base de Nagurskaya nous propose de poursuivre la visite de l’île d’Alexandra par la mer. Celle par la terre n’a pas assouvi notre soif de découvertes, alors nous grimpons sans hésiter dans le semi-rigide à roues. Après avoir emprunté le chemin de terre cahoteux, l’engin se jette dans la mer. Nous contournons un premier, puis un second iceberg. Puis nos regards se focalisent sur un point lumineux à l’horizon. Un rayon de soleil transperce l’épaisse couche de nuage et inonde généreusement la falaise d’un glacier. Faute de pouvoir communiquer, nous pointons du doigt notre cible lointaine. A peine avons nous le temps de ranger les appareils photos, de réajuster nos gants et nos bonnets, que le pilote russe lance à pleine vitesse son engin sur les flots. La vélocité mêlée au froid nous fait presque regretter notre caprice, nous sommes transis. Mais peu à peu le point lumineux prend forme et une immense falaise de glace abrupte, suintant sous les rayons du soleil, se présente à nous. Le glacier qui nous fait face doit bien atteindre les cent mètres de hauteur. Nous sommes ridiculement petits au pied de cette œuvre de la nature monumentale. Combien d’années a-t-il bien fallu pour créer ce géant de glace ? Les glaciers naissent de l’accumulation des cristaux de neige. Puis, suite au contact de l’eau de mer, à l’ensoleillement et aux tensions mécaniques des masses de glace, des crevasses se forment, libérant ensuite sur les flots de gigantesques blocs de glace : les icebergs. Le spectacle est grandiose, d’une beauté presque indescriptible.

Ce n’était que les prémices d’une aventure inoubliable. Au petit matin, Tara quitte l’île d’Alexandra pour flirter avec les îles voisines. Une fois de plus en Arctique, le soleil peine à percer. En longeant les glaciers, nous apercevons un ours polaire en promenade sur un sommet. L’animal, pourtant de taille imposante, n’est qu’un minuscule point jaunâtre au milieu d’une immensité blanche. (Si le pelage de l’ours a cette teinte jaunâtre, c’est parce que des algues microscopiques emprisonnées dans des petites bulles d’air, sont accrochées à ses poils.)

En milieu de journée, le soleil finit enfin par apparaître, donnant des allures de diamants aux morceaux de glaces qui flottent sur la mer. Tara poursuit sa route, jouant à cache-cache derrière les icebergs qu’elle croise. Ses sculptures éphémères aux formes si variées. Art cubiste ou style baroque, les genres et les époques se croisent dans cette exposition maritime. Comme jaloux de ces merveilles de glace, le ciel et la terre tentent de rivaliser. Le ciel a déployé des lenticulaires, ces nuages blancs ovales qui tachètent la toile bleue. La terre exhibe ses orgues basaltiques, ces prismes verticaux et réguliers qui ont été formés lors du refroidissement d’une coulée de lave. Mais derrière les roches, un ours apparaît. Paisible, le maitre de l’Arctique rejoint le rivage. Si l’ours blanc a pour habitude de vivre sur la banquise, et cela de plus en plus au nord en raison du réchauffement climatique, il n’est pas rare de le trouver sur la terre ferme dans cette région, parce que les iles de François-Joseph font partie des zones de reproduction et d’hivernage de l’ours polaire. Après un long moment les pattes dans l’eau, l’animal se lance dans la mer, sans doute en quête d’un nouveau territoire de chasse, plus prometteur. De notre côté, nous reprenons notre route, en quête d’un nouveau territoire à explorer, tout aussi enchanteur…

Anna Deniaud Garcia

Bibliographie :

Les animaux des pôles de Fabrice Genevois
Les pôles en question de Rémy Marion

Les terres de l’archipel François-Joseph

Terre à l’horizon. L’archipel a tenu ses promesses. Le décor est majestueux. Sous un soleil frileux, d’imposants glaciers se jettent sans hésiter dans une mer glacée. Les températures ont basculé dans les négatives et un vent cinglant se charge de les propager. Tara doit de nouveau slalomer entre les sculptures de glace, mais l’Arctique ici a été plus ambitieuse dans ses œuvres. D’imposants icebergs, atteignant parfois les cinq mètres de hauteur, flottent paisiblement sur la grande bleue. Sans frémir mais prudente, la goélette poursuit sa route à travers l’archipel. A chaque mile marin, la perle de l’Arctique dévoile ses merveilles.

Tara s’arrête quelques instants pour observer…

Après avoir longé les vertigineuses falaises de glace de Nortbruk Island, Tara a pris la direction du mythique Cap Flora. Cap Flora est la base de départ pour les expéditions au pôle Nord, dernière demeure d’un grand nombre d’explorateurs polaires. Il est près de minuit lorsqu’une colline verte, voilée au sommet par la brume, surgit à l’horizon. En scrutant le rivage rocheux, nous apercevons des hommes. Equipés de théodolites*, ils semblent parcourir l’île dans la perspective d’établir de nouvelles cartes. Nous apercevons au loin leur campement, mais la maison de Jackson a bel et bien disparu du paysage. Jackson était un explorateur anglais qui, à la fin du 19ème siècle, avait passé plusieurs hivers au Cap Flora. Il y avait même accueilli, en complet élégant et hautes bottes de caoutchouc, Nansen et Johannsen après leur tentative échouée d’expédition au pôle Nord. Nous tentons de communiquer avec les hommes sur la terre. Grands gestes et appels radio seront vains. Ah, si Jackson avait été là pour nous accueillir… Après s’être attardés à observer des guillemots* juchés sur un iceberg, nous avons repris notre route en direction de l’île d’Alexandra. Là-bas, des hommes, des militaires et des gardiens du parc naturel, nous attendent.

Une pluie fine et un brouillard épais recouvrent la terre et les glaciers qui nous entourent. Seule une rangée de cuves rouillées se dessine sur la côte sombre. Dans cette anse, Tara jettera l’ancre pour quarante-huit heures. Un appel radio, et les autorités à terre sont informées de notre arrivée. Vingt minutes plus tard, un camion militaire nous attend sur le rivage, les phares allumés pour signaler sa présence. On se croirait presque dans un film de guerre. Notre petit bateau pneumatique fonce droit sur les hommes armés. Etrange sensation. Mais ces militaires ne seront autres que nos hôtes le temps d’une journée. Une fois les présentations faites, nous embarquons dans l’imposant camion militaire, qui se transforme alors, en véritable car touristique. Serguey Pisarev, scientifique russe du bord, se charge de nous traduire les informations données par notre guide ou plutôt le responsable du parc naturel.
Première halte à la base de Nagurskaya. Dans ces bâtiments en tôle bleue se cache un jardin artificiel : faux gazon, arbres en plastique, fontaine illuminée et aquarium de poissons exotiques. Il y aussi un billard, un baby-foot, un écran géant et des jeux pour enfants. Autant de divertissements pour faire passer le temps en hiver, pour oublier le froid, pour combler le manque de soleil. Nous repartons en camion sur une piste boueuse pour découvrir le reste de l’île. Malgré les gros efforts de nettoyage réalisés depuis la création du parc, les carcasses de vieux engins militaires et les antennes rouillées s’imposent encore dans ce décor lunaire. Des traces de pas d’ours, nous témoignent que la nature, ici, n’a jamais cédé totalement les lieux à l’homme. Selon les gardiens, il y aurait deux ourses et leurs petits, qui roderaient dans les parages. Alors dès que l’un d’entre nous joue le touriste indiscipliné en sortant du groupe, un homme armé le suit de prés, pour assurer sa sécurité. Au cas où l’ours apparaitrait… comme nous en rêvons. Nous poursuivons notre chemin jusqu’à l’ancienne base scientifique de Serguey. Une maison au milieu de nulle part, avec vue sur un lac et la mer. Plus de vingt ans après sa dernière mission, le chercheur retrouve ses vieux instruments, souvent laissés à l’abandon en plein air. « Avec une petite réparation, ce treuil pourrait fonctionner de nouveau !», lance l’homme à la fois enthousiaste et nostalgique. Mais il faut déjà repartir, se faire balloter de nouveau sur ce terrain irrégulier pour retrouver Tara. Le soleil a enfin daigné percer les nuages, inondant les glaciers et arrosant au passage les mats de la goélette. La visite fut brève, mais en réalité l’aventure ne fait que commencer !

Anna Deniaud Garcia

*Théodolite : Instrument de topographie servant à mesurer les angles horizontaux et verticaux.
*Guillemots : Oiseaux des mers

Cap sur l’archipel de François-Joseph

En quittant le fleuve Ienissei, Tara a mis le cap sur l’archipel de François-Joseph, ces îles d’Arctique situées à seulement neuf cents kilomètres du pôle Nord. Toutes voiles dehors, sur une mer d’huile libre de glace, la goélette vogue vers le rêve de tout un équipage, vers le joyau de l’Arctique. Mercredi, la terre ou plutôt les glaciers devraient surgir à l’horizon, nous devrions accoster sur cet archipel que certains surnomment « Mini Antarctique ».

« L’archipel de François-Joseph, c’est le joyau de l’Arctique ». C’est en ces termes que Christian de Marliave, explorateur polaire français, avait décrit les lieux à Vincent Le Pennec, second capitaine, avant le départ de l’expédition Tara Oceans Polar Circle. Cent quatre-vingt-onze îles, recouvertes majoritairement de glaciers, un vaste territoire difficile d’accès où la nature prédomine encore.
Là-bas, nous espérons croiser des ours blancs, des renards polaires, des morses, des phoques du Groenland, barbu ou marbré, et bien sur une multitude d’oiseaux, plus de quarante espèces peuplent les lieux. Si la faune et la flore règnent encore en maitres, c’est peut-être parce que dès les années trente, l’Union Soviétique s’appropria le territoire et l’interdit d’accès à toute autre nation. Au fil des années, trois stations météorologiques et deux bases militaires y furent installées. Dans les années quatre-vingt, plus d’une cinquantaine de personnes hivernaient sur l’archipel. L’été, scientifiques et explorateurs russes affluaient. C’était encore la belle époque pour la recherche. Pour Serguey Pisarev, scientifique du bord, François-Joseph n’était autre que la base de départ pour ses dérives arctiques. Pendant dix ans, le chercheur en océanographie physique a donc sillonné les lieux, traversant à motoneige le passage Cambridge, situé entre l’île d’Alexandra et l’île Georges, qu’empruntera bientôt Tara.
Serguey se souvient aussi d’avoir survolé un champ jonché d’étonnantes pierres. « De l’hélicoptère, j’ai vu des pierres en forme de boule, mais elles étaient en partie recouvertes par la neige. Quelques années plus tard, j’ai regardé une photo de Victor Boyarsky*, il était à côté de l’une de ces boules en pierre aux formes très régulières. Elle devait mesurer au moins trois mètres de haut. ». L’origine de ces pierres naturelles laisse encore perplexes les géologues. Un mystère qui attise un peu plus notre curiosité et notre soif de découvrir l’archipel !

Mais la réelle découverte de ce territoire polaire date de 1873, par l’expédition austro-hongroise Tegetthoff dirigée par Julius Payer et Carl Weyprecht. Les années qui suivirent, l’archipel devint un vaste terrain de chasse estivale. Il fut aussi un lieu d’exploration et un refuge pour de nombreux aventuriers. Nansen, célèbre scientifique norvégien qui mena une dérive en Arctique à bord du Fram, hiverna sur François-Joseph après sa tentative échouée de conquête du pôle Nord. De nos jours, l’archipel reste encore un lieu de passage pour ceux qui souhaitent s’aventurer au pôle Nord. Deux ou trois brise-glace nucléaires y déposent chaque année plus de trois cents visiteurs. Mais loin d’être des aventuriers, ce sont des touristes privilégiés, prêts à débourser plus de 25 000 dollars pour une dizaine de jours en Arctique, qui font escale sur l’archipel, avant d’être conduits en hélicoptère jusqu’au pôle.
Parallèlement au développement mesuré du tourisme dans l’archipel, les Russes ont créé en 1994 un parc naturel de 42 000 km2 englobant les îles et les eaux alentours. A présent, il ne reste plus qu’à effacer toutes les traces des activités militaires du passé et à sensibiliser les nouveaux aventuriers sur la fragilité de cet écosystème polaire. Le joyau de l’Arctique ne doit cesser de briller. Pour notre part, nous veillerons à le respecter.

Anna Deniaud Garcia

Cliquez ici pour voir toutes les photos de l’expédition

*Victor Boyarsky : Directeur du musée de l’Arctique à Saint-Pétersbourg, et compagnon de voyage de Jean-Louis Etienne lors de la traversée de l’Antarctique.
Bibliographie :

Franz Josef Land de Susan Barr
Le grand défi des pôles de Bertrand Imbert et Claude Lorius
Practical dictionary of Siberia and the North

Avant de reprendre le large

Il ne fut pas simple pour les hommes et les bagages de rejoindre Doudinka, en Russie. Retard, halte imprévue à Moscou, autant d’aléas qui donnent du charme au voyage, mais qui compliquent le passage de relais entre deux équipages. Quoi qu’il en soit, jeudi, la goélette scientifique reprendra le large, direction l’Archipel de François-Joseph. Alors à bord, la nouvelle équipe s’agite pour effectuer les derniers préparatifs avant le départ.

Les uns partent, les autres embarquent. C’est un peu la routine des escales de Tara. Malgré cela, on ne s’y fait pas. Avec un pincement au cœur, nous regardons nos sept compagnons de voyage quitter le navire, à 5h30 du matin. Si cette nuit là, les températures ont chuté à Doudinka, les au revoir ne sont pas moins chaleureux sur le quai. Les plus chanceux évoquent leurs prochaines retrouvailles à bord, les autres promettent de s’écrire. Soudain, le voilier paraît bien calme, désert même. Nous en profitons pour nous reposer un peu. Quand tout à coup, des rires retentissent dans le carré, des rires familiers. Il n’y a pas de doute « capitaine Vallette »* est de retour à bord ! Après des péripéties de transport, la relève a fini par arriver. Le répit fut de courte durée.

L’agitation reprend joyeusement ses quartiers. Pendant que les uns s’installent dans leurs cabines et prennent leurs marques à bord, les autres assurent le ravitaillement en eau, en gazole et en nourriture pour les mois d’expédition à venir. Il est cocasse d’observer nos marins tenter de se faire comprendre par leurs interlocuteurs russes. Avec le conducteur du camion d’eau douce, Yohann Mucherie, le chef mécanicien, a opté pour les dessins. Il lui faut deux camions d’eau pour le 31 juillet. Par raillerie, nous évoquons la venue de trente et un camions d’eau, le 2 ! De son côté, Céline, la cuisinière, a sollicité l’aide de Serguey, le scientifique russe du bord, pour passer commande dans un supermarché du coin. Doudinka est approvisionnée en nourriture par voie fluviale. Les navires partent de Krasnojarsk les cales pleines, et vendent leur marchandise le long du fleuve Ienissei. Mais aucun bateau n’arrivera avant notre départ, il n’y aura donc pas d’œufs frais. Soit, nous ferons sans. Nous avons été si gâtés en fruits et légumes qu’il serait déplacé de se plaindre. Une chose est sûre, le scorbut* ne nous aura pas !

En cale avant, au milieu des cargaisons de produits frais, Claudie Marec et Simon Morisset, les deux ingénieurs océanographiques du bord, tentent de remettre sur pied le Flowcytobot (flow cytometer). Cet appareil, qui permet de photographier le petit zooplancton, fait des siennes. Après avoir usé les nerfs de Marc Picheral, la nuit précédant son départ, l’engin continue de jouer avec la patience des deux ingénieurs. Dans le carré, l’ambiance est studieuse. Les scientifiques étudient les protocoles et les rapports des stations de prélèvements précédentes. Il faut être prêts, car dans trois jours, sous la direction de Pascal Hingamp, le nouveau chef scientifique, les filets et la rosette seront de nouveau de sortie.

Anna Deniaud Garcia

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* Loic Vallette, capitaine de Tara, vient prendre la relève de Samuel Audrain.

* Scorbut : Maladie due à une carence en vitamine C, qui peut entrainer la mort. De nombreux explorateurs polaires furent victimes de cette maladie.

Sous la tchoum des Dolgans

Entre deux blocs d’immeubles de Doudinka, une tchoum a été dressée. La tchoum, c’est une tente fabriquée à partir de peaux de rennes et de morceaux de bois, une sorte de tipi du Grand Nord sibérien. En dépit de la chaleur, Vaciliy a revêtu l’habit traditionnel dolgan. Devant cette scène surréaliste, composée en notre honneur, des sourires se dessinent sur nos lèvres. Nous sommes à la fois touchés et intrigués. Quelle animation folklorique les membres du centre culturel de Doudinka peuvent-ils bien nous réserver ? Mais il suffisait de franchir le seuil de la tchoum, pour oublier le béton et basculer dans un autre monde… Le monde des Dolgans, peuple sibérien.

Un à un, nous nous glissons sous la tchoum. Des bancs, disposés en arc de cercle, nous invitent à nous asseoir. Malgré l’étroitesse du lieu, nous sommes près d’une vingtaine réunis sous cette tente de peaux de bêtes, entrouverte au sommet pour laisser pénétrer les rayons du soleil. De nombreux mets ont été disposés sur les tables : du poisson, du pain, des biscuits… Avec sa robe fleurie et colorée, Olga commence par nous servir le thé. Kseniya, elle, remue avec une grande louche la soupe de poisson, qu’elle nous a concoctée. En guise de bienvenue, Evgeniya entonne un chant dolgan, accompagnée à la guimbarde par Vaciliy. Les premiers sons suffisent à nous transporter de Doudinka à la toundra, de la ville aux plaines enneigées. Il suffit de fermer les yeux pour voir apparaître les hordes de rennes sauvages, les bœufs musqués, et toutes ces images du Grand Nord sibérien qui nous font tant rêver.

Le peuple dolgan compte parmi « les petits peuples du nord », une appellation qui regroupe vingt-six ethnies du nord de l’ex-URSS. Autrefois, ces autochtones du Grand Nord sibérien se déplaçaient sans cesse au milieu de la toundra pour suivre les migrations des troupeaux de rennes, pour chasser, pour pêcher. Un nomadisme dans des conditions extrêmes, les températures descendant en hiver jusqu’à moins soixante degrés. Mais de nos jours, et suite à la politique de sédentarisation mise en place dès les années 1930, « les derniers nomades des glaces »* se font rares. Moins de dix pourcent de la population autochtone de Russie a résisté à l’appel de la ville. Il faut dire que comme Vaciliy, les enfants sont souvent contraints de rejoindre les villes, pour y suivre une scolarité, pour y apprendre le russe. « J’ai réalisé en entrant à l’école que je ne pouvais pas communiquer avec les autres, car je ne parlais pas le Russe. Au début, c’était difficile, et puis petit à petit, j’ai appris la langue. », confie Vaciliy. Depuis 1982, les dialectes sont aussi enseignés à l’école. Pendant près de neuf mois, à l’exception des fêtes de fin d’année, les enfants de nomades sont donc coupés de leurs familles. Ils ne retrouveront leurs proches et la toundra que lors des grandes vacances scolaires. Alors l’été, les écoliers dolgans pourront quand même participer à la cueillette des baies, à la « pêche » au bois flottant dans les fleuves, et au ramassage des champignons.

Les chants se poursuivent sous la tchoum. Les paroles évoquent la culture dolganne, mais aussi des histoires d’amour, ou plutôt des chagrins d’amour. Puis, c’est à notre tour de chanter, de partager un peu de notre culture. Samuel, le capitaine, sort l’accordéon et la mélodie « Mon amant de Saint-Jean » résonne dans les airs. Nos vies paraissent tout à coup beaucoup moins éloignées qu’elles en ont l’air ! Après nous avoir conté des légendes de la péninsule de Taïmyr, après nous avoir montré les manuels d’apprentissage du Dolgan, nos hôtes nous ont initiés aux « jeux de société de la toundra ». Des bâtons de bois qu’il faut lancer puis rattraper, des cailloux aussi, des chiffres qu’il faut réciter sans respirer… Malgré la barrière de la langue, nous parvenons à nous comprendre, à l’aide de gestes, de mimiques, de sourires… Et puis tout comme l’amour, le rire est universel !

Anna Deniaud Garcia

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Bibliographie
« Dolgans – Les derniers nomades de glaces » de Francis Latreille
Peuples autochtones – questions sibériennes

Paisible Doudinka

Après deux jours de remontée du fleuve Ienissei, les amarres de Tara ont été jetées sur le quai de Doudinka en Russie. En dépit de l’heure matinale de notre arrivée, environ deux heures du matin, les autorités russes étaient là pour nous accueillir. Uniformes et képis étaient aussi de sortie. Les démarches furent rapides, alors depuis mercredi matin, nous arpentons à notre guise les paisibles avenues de la capitale du Taimyr, cette région du nord de la Russie.

Dès les premiers instants à Doudinka, nous avons ressenti la chaleur et l’hospitalité des « gens du nord ». Sans doute la meilleur arme pour affronter les longs et rigoureux hivers. A peine la goélette était-elle amarrée à quai, que le capitaine du bateau pilote qui nous avait accompagnés les derniers miles marins, nous invitait à bord de son embarcation. Un verre de vodka et un morceau de poisson cru nous y attendaient. Les « Niet spassiba*» furent vains, il fallait honorer la coutume russe. Le verre d’alcool local m’encouragea à croquer dans le poisson encore saignant. Lee suivit sans grand enthousiasme. Notre sourire poli, après la dégustation du met, provoqua les éclats de rire de nos convives, dévoilant au passage les quelques dents en or du capitaine. L’expérience était à vivre. Nous sommes heureuses de l’avoir vécue ! Puis, ce fut une jeune fille qui se présenta aux abords de Tara pour offrir un présent à l’équipage, une tête de loup en perles encerclée de fourrure. Le loup monta à bord. On lui attribua une place d’honneur dans le carré.

Quelques heures de repos, et nous partîmes à la découverte de Doudinka. Après avoir admiré l’église de Svyato-Vvedenskaya, puis contourné l’incontournable Lénine de pierre, nous nous sommes engagés dans les grandes avenues de la ville, toutes surplombées de tuyaux en acier renfermant les conduits de chauffage. Comme des boursouflures sur un visage, le système enlaidit la ville. Mais le pergélisol* ne semble pas vraiment laisser le choix. Alors comme pour compenser cette disgrâce, les urbanistes ou les peintres ont misé sur les couleurs des façades. Rose fushia, jaune citron, vert olive, les couleurs rivalisent d’éclat, abandonnant néanmoins la compétition après quelques années. Et pour égayer la ville, les urbanistes sont allés jusqu’à faire pousser des arbres en plastique lumineux au milieu des trottoirs. Avec un manteau neigeux, Doudinka doit avoir, durant tout l’hiver, des allures de fêtes. La palette de couleurs avec les tee-shirts et autres vêtements fluo que revêtent les jeunes femmes. Mais ceci est une autre histoire, ou plutôt simplement la preuve que la mode ne s’arrête pas aux portes de la Sibérie.

Nous nous sommes aventurés entre les blocs d’immeubles, découvrant à chaque recoin un marchand de légumes, un parc pour enfants ou encore une vieille voiture à l’abandon qui ravirait les collectionneurs. Mais ce ne sont que les apparences, Doudinka est cachottière. Ici, il faut oser ouvrir les portes pour découvrir un autre monde. Qui aurait pensé trouver un bania* dans une zone désaffectée ? Comment deviner l’existence d’un cyber-café au premier étage d’une barre d’immeubles résidentiels ? Pour franchir les autres portes, il nous faudrait connaître la langue, et c’est bien là l’unique frein à notre immersion sibérienne. Qui sait même si le russe serait suffisant… car Doudinka, c’est aussi un carrefour des cultures et des communautés.

Anna Deniaud Garcia

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* Niet Passiba : Non merci en russe
* Pergélisol : Couche du sol en permanence gelée
* Bania : Sauna russe

Entretien avec l’artiste du bord

Embarquée en tant qu’artiste à Mourmansk, Stéphanie Januskiewicz achève son séjour à bord de Tara, les carnets remplis de croquis et le disque dur plein de photographies. Retour sur cette rencontre avec Tara et cette inoubliable aventure en Arctique.- Comment as-tu embarqué sur Tara ?J’ai découvert le voilier scientifique lors de son passage à Paris, l’hiver dernier, et j’ai suivi de près tous les évènements relatifs au projet. Suite à une traversée de l’Atlantique que j’ai effectuée l’année dernière, j’ai eu l’envie de mettre mon savoir-faire au service de l’environnement, alors cette rencontre avec Tara a été une véritable révélation. Je veux faire connaître la mission de Tara Expéditions par le biais de mes illustrations et de mes photographies, et c’est pour cela que j’ai proposé au bureau de Tara de concevoir un livre pour les enfants.

- Quel était donc l’objectif de ton embarquement ?

L’objectif pour moi est de réunir assez de matière photographique et de croquis pour pouvoir partager ensuite ce que j’ai appris sur les manipulations scientifiques, et ce que j’ai vécu sur Tara, en participant à la vie du bord. Je souhaite vraiment communiquer avec simplicité et émotion sur ce beau projet et je crois que ce mois à bord était utile pour y parvenir.

- Peux-tu nous présenter ce projet de livre?

L’idée est de raconter les expéditions Tara Oceans et Tara Oceans Polar Circle par le biais d’une fiction qui mettrait en scène à la fois l’équipage, mais aussi deux micro-organismes qui nous feraient découvrir les mondes planctoniques. C’est un projet commun avec Anna Deniaud Garcia, la correspondante du bord. Nous avons eu parallèlement l’envie de faire un livre pour les enfants, alors nous avons choisi de collaborer. Nous avons déjà réalisé une vidéo intitulée « Station scientifique pour les enfants » qui est un aperçu de l’univers dans lequel nous souhaitons plonger les enfants, un mélange de dessins imaginaires et d’images réelles.

- Peux-tu nous parler de ton expérience dans le domaine de l’illustration, de l’image ?

Je dessine depuis toujours… J’ai beaucoup voyagé à l’étranger et j’avais toujours un carnet avec moi pour croquer ce que je découvrais. Mais au-delà de l’illustration, j’ai aussi et surtout quinze ans d’expérience dans la publicité et l’édition, en tant que directrice artistique et photographe. L’idée pour ce livre, c’est donc de combiner mes différents savoir-faire, pour proposer une forme innovante et actuelle aux enfants.

- Comment s’est déroulée ton aventure à bord de Tara ?

Dès le départ, le voilier et son équipage me sont apparus familiers. Et ensuite, il y a eu tellement de moments magiques, comme les premières glaces, la rencontre avec l’ours polaire… C’est vraiment une expérience inoubliable. Chaque jour, je prenais des photos et parallèlement je sollicitais les scientifiques et les marins pour qu’ils m’expliquent leur travail, les manipulations… En ce qui concerne les dessins, j’avoue que je profitais souvent de la tranquillité des quarts de nuit pour les réaliser, pendant le jour permanent arctique. C’est aussi des moments où la lumière est sublime. Voilà cette aventure incroyable touche à sa fin, mais pour moi ce n’est que le début ! J’ai le devoir ensuite de la partager avec le plus grand nombre.

Propos recueillis par Anna Deniaud Garcia

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Près de la station météorologique de Sopochnaya Karga

Sur les flots, les glaçons à la dérive ont cédé leur place à des rondins de bois. L’odeur de la terre se mêle à l’air marin. Tara remonte le fleuve Ienissei, large à son embouchure de plus de cent cinquante kilomètres. Puis, la côte se dessine à l’horizon, des falaises rocheuses recouvertes partiellement d’un manteau neigeux. Il va falloir patienter ici quelques jours, attendre l’arrivée des pilotes russes qui nous accompagneront jusqu’à Doudinka. L’ancre est jetée. Au loin, les antennes de la station météorologique de Sopochnaya Karga transpercent le ciel bleu, attisant notre curiosité…

Il est presque difficile de croire que nous sommes en Arctique. Le soleil ne nous quitte plus. Jour et nuit, il traverse les hublots de Tara pour réchauffer sans cesse l’intérieur du navire. Les shorts et les tee-shirts sont à présent de rigueur. Malheureux sont ceux qui n’avaient pas prévu de se dévêtir autant sous ces hautes latitudes. La région est en train de connaître une vague de chaleur exceptionnelle. Hier, après une journée de labeur, le pont de Tara a pris des allures de station balnéaire. Nous avons enfilé les maillots de bain et nous nous sommes jetés, sans trop tergiverser, dans une eau jaunâtre à dix-huit degrés. Il est si appréciable de se rafraîchir un peu, et d’avoir le sentiment de profiter de l’été.

L’ancre s’est posée au fond du fleuve. L’arrivée des pilotes russes est prévue dans deux jours, nous resterons donc au mouillage près de la station météorologique de Sopochnaya Karga. Après un premier contact radio, Sergey Pisarev obtient l’autorisation de poser le pied à terre. A bord, c’est la ruée vers les zodiacs* ! Nous rêvons tous de nous dégourdir les jambes. Lee Karp Boss et Joannie Ferland ont même enfilé leurs vêtements de joggeuses. Mais notre enthousiasme et notre soif d’aventure vont rapidement s’assombrir sous les nuées de moustiques. Malgré des attirails rivalisant de créativité, qui nous donnent l’air d’explorateurs en herbe, nul n’échappe à ces insectes avides de sang neuf. Rares sont les visiteurs par ici…

La station météorologique de Sopochnaya Karga fut construite en 1939. Depuis soixante-quatorze ans, des hommes et des femmes se relayent sur cette crique, été comme hiver, pour relever des données sur la salinité et la température de l’eau, la force et la direction du vent, les vagues, etc. Toutes les trois heures, il faut prendre des mesures. Jour et nuit, sans répit. Alors pour assurer la veille météorologique, quatre personnes vivent en permanence sur la station. L’été, quelques saisonniers viennent apporter un coup de main aux météorologues, mais leur aide se concentre surtout autour de l’entretien des lieux. Il faut dire que les années et les conditions climatiques, jusqu’à moins cinquante degrés en hiver, n’ont pas épargné la station. Sopochnaya Karga tombe en ruine. Faute de moyens aussi.

Des bidons rouillés et des pièces de ferraille jonchent le sol fleuri. Il y a même une vieille machine à écrire, délaissée sans doute depuis l’avènement de l’ordinateur. Confortablement entourés par du coton d’Arctique, trois véhicules militaires semblent avoir trouvé ici leur havre de paix. Près de la plage, deux cabanes en bois ont perdu l’équilibre. Le pergélisol**, sur lequel elles étaient bâties, a fondu, les fondations se sont affaissées. Alors Alexei, un jeune météorologue qui s’est installé ici depuis trois ans avec sa femme et son fils, espère que la situation va changer bientôt, très bientôt. Restauration ou délocalisation, la question reste en suspend. En attendant, il poursuit assidument son travail. Entre deux relevés, il part parfois à la pêche ou à la chasse aux rennes sauvages. Le camp est ravitaillé en nourriture seulement une fois par an. Heureusement, Alexei connaît certains capitaines de cargo, qui fréquentent le fleuve et qui lui cèdent au passage quelques produits frais. Mais les véritables visiteurs se font rares. Pour vivre ici, il faut indéniablement aimer la solitude…

La station de Sopochnaya Karga n’est plus qu’un point à l’horizon. Nous avons fait nos adieux à Alexei, Yulia et Oleg. Les deux pilotes ont embarqué avant l’heure, alors nous avons repris notre route. Dans deux cents quarante miles marins, nous retrouverons la civilisation, la ville russe Doudinka.

Anna Deniaud Garcia

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*Bateaux pneumatiques qui permettent de descendre à terre.
**Le pergélisol : couche du sol en permanence gelée.

Après un mois d’aventure scientifique en Russie

Jeudi, sous un soleil radieux, les scientifiques de Tara effectuaient la dernière station longue du leg (étape) Mourmansk-Doudinka. A présent, tous les instruments de mesure sont éteints, car Tara vient d’entrer dans l’embouchure du fleuve lenissei. Lee Karp-Boss, chef scientifique de ce leg, revient sur ce mois d’aventure et d’échantillonnage, qui s’achève pour elle et son équipe.

- Lee, comment s’est déroulée la dernière station scientifique longue et quelles étaient ses caractéristiques ?

La dernière station longue de prélèvements fut relativement courte, étant donné la faible profondeur du site, seulement trente-six mètres. Ce qui nous intéressait, c’était d’échantillonner dans cette zone où la Mer de Kara est sous influence de masses d’eau provenant du fleuve Ienissei. La salinité était donc très basse, à 12 alors qu’en Mer de Barents elle était à 34,8. De mémoire, nous avons récolté dans les filets une grande quantité de larves de poisson. Nous avons aussi observé une forte concentration de matière organique dissoute, que l’on appelle communément le CDOM (couleur de la matière organique dissoute), et qui donnait cette couleur verte foncée à l’eau. Mais rien d’étonnant en zone côtière, puisque le CDOM provient généralement de la terre.

- Plus globalement, quel est le bilan de ce leg ?

De mon point de vue, ce leg fut très productif. Nous avons eu des conditions climatiques exceptionnelles, qui nous ont facilité le travail et qui nous ont permis d’effectuer toutes les stations prévues. Sans parler de l’expérience de l’équipage, des scientifiques comme des marins, qui fut un véritable plus pour le bon déroulement des stations de prélèvements. Au final, nous avons réalisé quinze stations, dont cinq longues. Ce qui est intéressant, c’est que nous avons échantillonné dans des environnements variés et avec des conditions diverses. Au fil de ces stations, nous avons observé des changements au sein de la communauté planctonique. Par exemple, la taille et la quantité du phytoplancton étaient plus importantes dans la glace qu’en mer de Barents libre de glace. Mais c’est une simple observation, les études génétiques et taxonomiques nous révèleront s’il y avait réellement une grande diversité. Nous avons aussi eu l’opportunité de travailler deux fois dans la gorge de Santa Anna, à des positions différentes. Les relevés sur les propriétés physiques de l’eau vont permettre à des chercheurs de poursuivre leurs études sur la circulation des courants, particulièrement intéressante dans cette zone. Et rappelons que grâce à l’étude de la circulation des courants, nous pouvons mieux comprendre les impacts du changement climatique.

- En dehors des échantillons de plancton envoyés dans de nombreux laboratoires, à quoi servent les données prises lors de l’expédition Tara Oceans Polar Circle ?

Nous avons, entre autres, un partenariat avec la NASA, l’agence américaine de l’aéronautique et de l’espace, et l’ESA, l’agence européenne de l’espace. A la fin de l’expédition, après vérification de nos chiffres, nous leur enverrons des données physiques sur l’absorption et la déviation de la lumière dans l’eau, ainsi que des données biologiques sur le genre des particules présentes dans la zone étudiée et leur concentration. Ces informations aident ensuite à réajuster les algorithmes, qui permettent de faire un lien entre les cartes satellites de couleurs des océans et la concentration de chlorophylle dans l’Arctique.

- Quelle est la suite de l’aventure ?

Je débarque à Doudinka et c’est Pascal Hingamp qui prendra la relève, en tant que chef scientifique. Au cours de ce second leg en Russie, le voilier devrait repasser dans une zone que nous avons déjà étudiée entre Mourmansk et Doudinka. Le comité scientifique est donc en pleine réflexion sur l’intérêt d’échantillonner de nouveau dans la zone, un mois après, pour voir les changements. En tout cas après la mer de Kara, l’équipe fera des prélèvements dans un autre environnement, la mer de Laptev.

Propos recueillis par Anna Deniaud Garcia

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Tara se fraie un chemin à travers la glace

Terre en vue ! Entre le bleu du ciel et de la mer, en début de semaine se dessine une bande de terre tachetée de blanc, ce n’est autre que la Nouvelle-Zemble qui se dresse timidement à l’horizon. En gardant les distances de rigueur, douze milles marins, Tara a longé la pointe Nord-Est de l’archipel. A bord, certains se sont mis à rêver d’accoster sur l’île, de poser le pied à terre, simplement pour se reposer un instant des mouvements incessants du voilier. Mais nous devons poursuivre notre route vers l’Est, franchir de nouveaux méridiens, qui nous éloignent sans cesse un peu plus du fuseau horaire de la France…

Une journée seulement nous sépare de la dernière station longue de prélèvements, mais celle-ci nous semble déjà loin. Certes nous nous rappelons encore de ses caractéristiques : l’absence de DCM (profondeur de chlorophylle maximum), le phytoplancton se trouvant réparti de manière égale sur toute la colonne d’eau, la présence importante de copépodes*, mais aussi d’appendiculaires** et enfin celle d’amas de micro-organismes morts qui coulaient vers le fond…

Mais l’effort, lui, appartient déjà au passé. Il faut dire que la nuit qui succéda à cette quatrième station, fut longue. Tara fut bousculée par une mer de Kara rendue capricieuse par des rafales de vent à 40 nœuds. Le sommeil de ses passagers en fut aussi perturbé. Puis le calme surgit, le calme après la tempête, une journée de soleil après une nuit dans les embruns. Il est une heure du matin et le soleil inonde encore le carré dans lequel quelques insomniaques continuent de travailler.

Le même fuseau horaire que l’Inde

Nous semblons nous égarer chaque jour un peu plus de toute notion du temps. De surcroît, celui-ci semble se jouer de nous. Il faut sans cesse décaler les montres, pour conserver un lien imaginaire avec le continent. Dans deux jours, en un clin d’œil, nous passerons de 14h à 16h, du café au gouter ! Par curiosité, nous nous sommes interrogés sur les pays qui vivent au même rythme que nous, ou plutôt dont les montres sont réglés à l’identique de celles des habitants de Doudinka. En suivant le méridien, nous avons traversé le Tibet et nous sommes arrivés en Inde, près de la frontière Thaïlandaise. Nous sommes donc rendus si loin…

Tant qu’à explorer des contrées lointaines, attardons-nous un peu sur celles-ci. Les cartes nous enseignent que la Nouvelle-Zemble, cette langue de terre à l’apparence uniforme est en réalité séparée par le détroit de Matotchkine. Au Nord se trouve l’île Severny et au Sud Ioujny. La première est recouverte de glaciers, l’autre de toundra, cette végétation discontinue formée de mousses, de graminées et de lichens. D’après la tradition orale des Nenets, un des peuples autochtones de Russie, les Sikhirtya ou Sirtiya auraient occupé à la Préhistoire ce territoire, chassant au harpon le morse et la baleine. Mais les archéologues russes divergent sur la question d’un établissement sédentaire ou d’activités saisonnières.

Une chose est sûre, à notre époque la Nouvelle-Zemble n’est habitée que de manière saisonnière, par un nombre inconnu de militaires, une poignée de météorologues et quelques Nenets qui s’y rendent pour la pêche et la chasse. En 1955, l’Archipel fut officiellement consacré à des expérimentations nucléaires soviétiques et au fil des années, ses rivages se transformèrent en cimetière de déchets nucléaires. Sergey a beau nous affirmer que la zone est contrôlée tous les deux ans et que jusqu’à présent aucune fuite de radioactive n’a été détectée, ces informations nous donnent froid dans le dos. En plus, nous venons de perdre trois degrés en une après-midi. Il fait zéro.

4 heures du matin des bruits sourds sur la coque

Quoi qu’il en soit la Nouvelle-Zemble se trouve à présent derrière nous. Nous avons fait cap à l’Est pour éviter la glace. Car non seulement le temps mais aussi la glace se joue de nous ! A mesure que les cartes arrivent, d’Allemagne ou de Russie, nous changeons de trajectoire. Alors que les uns annoncent une zone libre de glace, les autres nous invitent à la contourner. Qui croire ?

Il est quatre heures du matin, des bruits sourds de chocs de glace sur la coque, nous sortent du sommeil. Tara tente de se frayer un chemin au milieu d’une glace compacte. A cinq heures, la banquise devient éparse. Trois heures plus tard, les moteurs vrombissent de nouveau, luttant contre la nature. Les éléments nous réservent encore bien des surprises !

Anna Deniaud Garcia

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* Copépode : crustacés à l’allure de crevettes microscopiques. Les adultes des espèces les plus petites mesurent environ 0,2 mm et les plus grandes environ 10 mm.
* * Appendiculaire : zooplancton. Cet organisme filtreur de matière en suspension, permet, entre autres, d’accélérer le transfert de matière carbonée vers le fond des océans.

Bibliographie : « Peuples du Grand Nord II ». Patrick Plumet.

L’homme qui écoutait les crissements de la glace

Sergey Pisarev est souvent présenté comme le représentant officiel de la Russie mais à bord, il est surtout un scientifique, spécialiste de l’Arctique ! Donc parlons de Sergey l’émérite chercheur en océanographie physique, ou encore Sergey l’aventurier de l’Arctique, sans oublier l’homme qui aime écouter les crissements de la banquise…

S’il fallait brosser succinctement le portrait de Sergey, il suffirait d’annoncer que le chercheur compte à son actif plus d’une vingtaine de dérives en Arctique et une trentaine d’expéditions à travers le monde. De cette information découleraient les qualificatifs suivants : voyageur, intrépide, passionné… Mais nous avons le temps, alors remontons les années. 1958. Sergey Pisarev voit le jour dans la ville de Kharkov en URSS, aujourd’hui en Ukraine. A peine a-t-il eu le temps de poser son regard sur sa région natale qu’il part pour l’Est de l’URSS, puis la Chine, puis la Lettonie. Son père est officier dans l’armée. Construire, partir, construire de nouveau et repartir…

Quelque part, c’est ce que fait toujours Sergey, chaque printemps, sur la banquise. Mais à l’époque, pour un enfant, ce n’est pas si simple. « C’est dur de changer sans arrêt d’école, mais ça t’apprend à être fort, indépendant et communicatif ». Rajoutons donc ces adjectifs au portrait de l’homme. Bon écolier, il rêve de devenir navigateur. Mais quelques années plus tard, les films de Cousteau viendront bousculer ses ambitions. A dix-sept ans, le jeune homme s’inscrit en géographie à l’illustre « Université d’Etat de Moscou »..

Une année en géographie, puis quatre en océanographie, et le voilà diplômé. A la sortie de l’université, Sergey intègre « l’Institut d’Acoustique de Moscou » et part pour une première expédition polaire en Mer de Barents. « J’ai étudié pendant un mois la dynamique du front polaire, en passant exactement à la même position qu’avec Tara !». L’année suivante, en 1982, il effectue sa première dérive au-dessus de la gorge de Santa Anna, là même où nous étions il y a quelques jours… Tara Oceans Polar Circle ressemble étonnamment à un pèlerinage pour notre explorateur polaire ! Les dix années qui suivirent, malgré sa paternité, le passionné de physique se rend chaque printemps au large de l’Archipel russe de François-Joseph en Arctique pour réaliser des dérives de trois mois sur la banquise. « J’ai construit à l’époque mon propre capteur de température. C’était un câble de quinze mètres que je mettais dans l’eau sous la glace pour étudier les grands mouvements verticaux de l’eau, les ondes internes. ». A 27 ans, le jeune Russe est promu chef de campement, il se voit en charge de la sécurité de toute l”équipe et du matériel. Dans cette région très dynamique, les mouvements de la glace sont fréquents, alors il faut sans cesse déplacer les tentes et les instruments. Pendant dix ans, les données scientifiques coulent à flot, et l’argent aussi. En trois ou quatre mois, Sergey empoche le salaire annuel d’un ingénieur. Mais tout d’un coup, comme un morceau de glace, le bloc soviétique s’effondre, entrainant dans sa chute l’économie du pays. Il n’y a plus d’argent pour la science, alors Sergey enchaîne les petits boulots. « De génération en génération, on a toujours du s’adapter dans mon pays, alors moi aussi j’ai du réagir, plutôt que de me morfondre. Et puis une crise, c’est mieux qu’une guerre ! ».

Heureusement à partir de 1994, les affaires reprennent. Sergey participe même à une étude transarctique sur la propagation du son sous la mer, qui sera saluée comme la meilleure collaboration scientifique de l’année, entre les Etats-Unis et la Russie. Pour le chercheur russe, les projets internationaux affluent. En 2006, il embarque pour la première fois sur Tara, dans le cadre du projet scientifique DAMOCLES. Il poursuit les études sur les conséquences économiques et sociales du réchauffement climatique en Arctique, en participant au programme européen ACCESS.  Parallèlement, le spécialiste livre ses conseils à une compagnie qui souhaite extraire du gaz en Mer de Barents. Quand on l’interroge sur les dangers d’une telle activité, le scientifique répond. « Toute activité industrielle est dangereuse pour la nature,  j’espère que nous pourrons organiser celle-là le mieux possible !»  Alors espérons que Sergey et ses confrères réussiront à protéger cette magnifique partie du globe, pour que d’autres, après eux, puissent jouir du plaisir immense de fouler un territoire vierge pour y écouter les chants aigus de la glace…

Anna Deniaud Garcia

Vent d’Arctique

Un vent glacé souffle dans la voilure, 30 nœuds en rafales. Les derniers prélèvements de la station longue de Santa Anna ont été précieusement ramassés, Tara peut reprendre sa route vers le nord de la Nouvelle Zemble. Dans quatre jours, nous devrions atteindre la position 77°11 Nord et 73°37 Est, à laquelle se déroulera la quatrième station scientifique de ce trajet Mourmansk-Doudinka (Russie). D’ici là, l’aventure scientifique et maritime se poursuit en Arctique.

Difficile dans ce froid cinglant de quitter la gorge sous-marine de Santa Anna, sans avoir une pensée pour l’infortuné navire russe qui lui laissa son nom. Après avoir quitté Saint-Pétersbourg le 28 juillet 1912, le Santa Anna fit escale  à Alexandrovsk, près de Mourmansk, avant de s’engager sur la route maritime du Nord. Sous le commandement du chef d’expédition, Broussilov, accompagné de l’officier de navigation Albanov, l’équipage partait explorer les côtes sibériennes, dans l’intention de découvrir de nouveaux terrains de chasse à la baleine, à l’ours blanc, aux phoques, aux morses… Mais en octobre 1912, au large de la Péninsule de Yamal, le navire et son équipage furent pris par les glaces.

Pendant plus de deux ans, ils dérivèrent en direction du pôle Nord, prisonniers de la banquise, dépassant même la longitude de l’Archipel de François-Joseph sans apercevoir un bout de terre. En avril 1914, les vivres s’amenuisant, Albanov et treize volontaires quittèrent le trois mâts pour tenter d’échapper au sort.  Equipés de traîneaux et de kayaks, ils effectuèrent un long périple jusqu’au Cap Flora au sud de l’Archipel de François Joseph, dans des conditions les plus extrêmes : froid, privation de nourriture… De ce voyage « Au pays de la mort blanche* », seuls Albanov et son compagnon Konrad survivront. Aucune trace du Santa Anna et de ses hommes d’équipage, ne fut jamais trouvée.

Au milieu d’une mer dégagée de glace, Tara navigue toutes voiles dehors. De temps en temps seulement, un malheureux glaçon se dessine à l’horizon. Pourtant, à quelques centaines de milles nautiques de là, une muraille blanche de banquise limite toujours l’accès à Doudinka. « L’état de la glace a déjà beaucoup évolué ces derniers jours, d’ici une semaine, la zone devrait être accessible », livre confiant Samuel Audrain, le capitaine. Notre arrivée à l’embouchure du Yenisei, ce fleuve qui remonte jusqu’à Doudinka, est prévue pour le 22 juillet. D’ici là, il faudra poursuivre la mission, récolter des données scientifiques sur les masses d’eaux que nous traversons. Et pour s’assurer d’un enregistrement continu des mesures sur la mer, salinité, température, etc., les scientifiques du bord ont mis en place une « ronde science ». Après que le marin de quart ait effectué un tour dans les machines, son binôme part investiguer dans le laboratoire sec, afin de vérifier que tous les appareils fonctionnent bien. Au total, il faut contrôler une vingtaine d’éléments, allant de l’alimentation des machines, à la température des congélateurs, en passant par le bon fonctionnement des logiciels. En cas de doute ou de panne, Marc Picheral, ingénieur océanographique, gagne le droit de se faire réveiller. C’est aussi ça l’aventure scientifique !

Anna Deniaud Garcia

*Au Pays de la mort blanche. Editions Guérin Chamonix. Journal de bord de Valerian Albanov.

L’actualité de l’expédition Tara Oceans Polar Circle

Tara entreprend actuellement une circumnavigation de 25 000 kilomètres en sept mois par les passages du Nord-Est et du Nord Ouest dans un but scientifique et pédagogique. Le voilier et son équipage sont rentrés au cœur de l’Arctique cette semaine. La science bat son plein désormais en lisière de banquise, le jour est permanent, les températures sont négatives et les animaux polaires ont fait leur apparition. 
79°29,0′ N / 66°10,8′ E

Depuis le départ de Lorient le 19 mai, la première partie d’expédition s’est très bien déroulée avec une remise en place sans encombre de tous les systèmes de prélèvements ainsi qu’une mise en route des appareils qui ont été rajoutés depuis la dernière expédition Tara Oceans.

Après avoir quitté la Bretagne, Tara a zigzagué volontairement dans l’Océan Atlantique et a fait de courtes escales à Tromso (Norvège) et Mourmansk (Russie). Ces deux derniers mois la météo a été incroyablement clémente (l’équipe a même eu 30°C à Mourmansk). Ces conditions ont donc permis de réaliser une vingtaine de stations de prélèvements, courtes ou longues de très bonne qualité.

Depuis sa dernière escale à Mourmansk, à la fin du mois de juin, Tara est monté tout droit vers le Nord-Est. L’équipe de 14 marins et scientifiques présentement à bord est passé en 24 heures, d’une navigation dans les eaux atlantiques à une navigation dans les eaux polaires et donc de l’été à l’hiver !
En début de semaine la première station scientifique en lisière de banquise a ainsi pu être réalisée pendant plus de 24 heures. L’équipage a échantillonné du plancton visiblement extrêmement abondant dans un véritable champ de glace. A cette occasion un ours polaire et un phoque ont même fait leur apparition ! Le contenu de l’écosystème marin est très différent d’une station scientifique à une autre, ce qui rend les travaux particulièrement intéressants.
Mais aux pôles, jamais rien n’est écrit. La suite des prélèvements va dépendre de la météo et de la fonte de la glace… « Les choses sérieuses ont commencé ! », précise Etienne Bourgois, président de Tara Expéditions. La prochaine grande étape de l’expédition devrait avoir lieu quand Tara passera le cap Tcheliouskine (Russie). Il s’agit du lieu le plus au Nord du continent eurasiatique et le plus souvent bloqué par la glace dans ce passage du Nord-Est.

« Quoi qu’il en soit ce que nous faisons et ferons en sciences dans cette partie du monde est réellement novateur et contribuera à la connaissance de cet océan, à un moment crucial ! L’Arctique est le témoin direct des changements climatiques sur notre planète. » selon Etienne Bourgois.

La situation du bateau et de la glace au jour le jour à suivre sur Google Earth

L’expédition
Principal objectif de Tara Oceans Polar Circle : mieux connaître l’écosystème arctique, en partant à la découverte des espèces planctoniques méconnues et en tentant de décrypter leurs interactions avec le milieu.

Pour suivre l’expédition :

Le site de Tara : www.taraexpeditions.org
Le dispositif éducatif : www.tarajunior.org
facebook/taraexpeditions
twitter/taraexpeditions #taraexpeditions
La photo du jour sur instagram/taraexpeditions

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Le site Tara Live Arctique avec France TV Nouvelles Ecritures, chaque jour 4 vidéos de l’expédition sont envoyées par Anna Deniaud, la correspondante du bord : www.francetv.fr/tara

En vidéo : Lors de la station, les scientifiques ont pêché…

Station scientifique en bordure de banquise

Tandis que les glaces chahutent la coque de Tara, les scientifiques disposent avec sérieux, sur le pont, leur collection habituelle de flacons, pipettes et autres accessoires nécessaires aux stations de prélèvements. Durant plus de douze heures, l’équipage va devoir échantillonner dans ce champ de glace. Heureusement, en cette journée d’été, les températures sont clémentes, le thermomètre s’est stabilisé aux alentours de -3°C. La station scientifique s’annonce longue, mais l’Arctique saura se montrer généreux envers les courageux.

En toute franchise, le démarrage fut chaotique ou plutôt le préchauffage prit du temps. Etait-ce le froid ou la  nouvelle programmation pour une descente à 50 mètres, les fonds marins étant peu profonds à cette latitude, quoi qu’il en soit la rosette réalisa deux plongées vaines. Elle s’était éteinte à mi-parcours. La troisième tentative fut la bonne et rapidement la richesse en biomasse de la zone se profila, révélant une importante quantité de phytoplancton en profondeur, entre trente-cinq et cinquante mètres. Il fallut réajuster le nombre de mise à l’eau des filets. En vue de la concentration planctonique, les filtrations s’annonçaient lentes, très lentes. Dans les échantillons se bousculaient des chaines de diatomées, ces micro-algues unicellulaires qui produisent une importante quantité d’oxygène, mais aussi une grande diversité de copépodes, ces petits crustacés marins, et des bryozoaires, des invertébrés marins qui vivent en colonie dans des loges individuelles. Alors que les uns faisaient preuve de patience pour faire entrer tout ce petit monde dans des flacons à code barre, les autres enchaînaient les mises à l’eau au milieu des glaçons.

Seul le Manta, ce filet qui permet, entre autre, d’échantillonner en surface les particules de plastique, échappa au bain glacé. Par crainte d’abimer ses mailles avec un amas de glaçons, Marc Picheral, ingénieur océanographique du bord, pris la décision de ne pas le mettre à l’eau. Si la glace apportait tout l’intérêt de cette station dans ces eaux polaires arctiques, il n’en demeurait pas moins que sa présence ajoutait une certaine complexité à l’opération. Il fallait sans cesse trouver des espaces libres de glace, qui permettraient de dériver paisiblement avec les instruments.

Ce fut au cours d’une de ces dérives que nous avons fait la rencontre du maître des lieux.

En début d’après-midi, alors que la brume sévissait, un ours polaire se dessina au milieu d’une architecture de glace. C’est Sergey, le scientifique russe qui le repéra. L’ours blanc humecta l’air, il avait de toute évidence senti notre présence, bien que lointaine, et cherchait à en savoir plus sur ce visiteur inattendu. Il nous laissa l’observer, réalisant même pour nous impressionner un saut athlétique entre deux blocs de glace. Puis, en bon nageur, il se jeta à l’eau pour retrouver sa profonde solitude.

Chacun reprit ses activités, satisfait tout de même de cette rencontre inopinée. Quelques heures plus tard, ce fut trois anges de mer qui attisèrent la curiosité de l’équipage. Ils avaient atterri dans le filet 180 microns, et furent rapidement placés dans l’aquarium du bord afin d’être observés et photographiés. Ces êtres transparents et rouges, dotés de petites ailes, n’ont pas volé leur nom. Leur manière d’évoluer avec délicatesse dans l’eau salée, évoque incontestablement celle des anges au paradis. Pour clore le défilé, un phoque apparut au loin. Mais contrairement aux anges de mer, le mammifère marin ne fit pas le moindre effort pour nous offrir du spectacle. Indolent, il était affalé sur la banquise et daignait à peine lever sa tête pour nous regarder. Mais peu importe, nous étions comblé.

Alors Tara reprit sa route au milieu de toute cette blancheur scintillante.

Anna Deniaud Garcia

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En vidéo : un ours blanc est apparu aux alentours de Tara…

Au royaume des glaces

L’horizon a changé de couleur. Un liseré blanc recouvre la grande bleue. Serait-ce une fois de plus l’effet Novaya Zemlya qui nous joue des tours ? « Glace en vue ! », lance le marin de quart. L’euphorie se propage au sein de l’équipage. Depuis notre départ de Mourmansk, nous ne rêvions plus que de la blancheur enivrante de la banquise. Ni le froid saisissant, ni le jour permanent ne parvenaient à nous convaincre que nous voguions en Arctique. A présent, nous y voilà ! Sans crainte, Tara se dirige à vive allure vers la muraille blanche qui se dresse à l’horizon. La goélette semble avoir hâte de retrouver cette vieille amie, qui l’avait accueillie plusieurs mois lors de la dérive Arctique.

Depuis trois jours les températures avaient réellement chuté, sombrant dans les négatives. Des flocons de neige s’étaient même invités aux dernières stations de prélèvements, contraignant les hommes et les instruments à s’équiper contre le froid. Sur décision des scientifiques, nous poussions plus à l’Est, au-dessus de l’île de Nouvelle Zemble, dans l’espoir d’échantillonner en lisière de banquise. Tels des enfants, nous étions impatients de flirter avec la glace. Mais la première alerte fut soldée d’une grande déception. Deux malheureux glaçons se battaient en duel à l’horizon. Ils étaient ridicules. Le réchauffement climatique ne pouvait être cruel à ce point ! Malgré les cartes de glace que nous recevions chaque jour et qui attestaient de sa présence à quelques milles nautiques de notre position, nous avions presque perdu espoir de pénétrer un jour dans le royaume blanc. Et puis, samedi soir, alors que nos esprits étaient distraits par l’anniversaire de Claudie, un nouveau monde s’est offert à nous.

Il est plus de onze heures du soir, mais nous n’avons pas sommeil. Sur le pont de la goélette, nous admirons encore et toujours, le panorama qui défile sous nos yeux. Dans un silence religieux, des blocs de glace enchevêtrés flottent sur une mer d’huile. On se croirait dans un décor post apocalyptique. Une découverte pour les uns, des retrouvailles pour les autres. Quoiqu’il en soit nous restons tous subjugués par la beauté du paysage. « Ca fait plaisir de retrouver la glace !» lance Samuel, le capitaine, un large sourire aux lèvres. « C’est beau…» chuchote Joannie avec émotion. Il faut dire que la beauté froide sait jouer de ses couleurs et de ses formes pour nous séduire. Dans le bleu intense de la mer de Kara, des tâches de blanc immaculé viennent contraster avec le bleu turquoise de la partie immergée des glaçons. Aux formes géométriques de certaines plaques se mêlent les rondeurs des morceaux de glace usés, subtilement habillées par des rangées de stalactites transparentes. En douceur, Tara zigzague entre ces sculptures naturelles. A la barre, il faut être vigilant.

Après une nuit passée à écouter les craquements de la glace venue se briser sous la coque de Tara, nous retrouvons le royaume blanc. Ce n’était donc pas un rêve, ni même un mirage ! Alors la réalité reprend le dessus. Il va falloir échantillonner ici, plonger les filets dans cette eau glacée, endurer le froid des heures et des heures durant. Demain, une station longue débutera en lisière de banquise. La vie dans les profondeurs marines serait-elle plus animée qu’en surface ? Quels sont les micro-organismes assez fous pour élire domicile dans cette région polaire ? Grâce aux prélèvements scientifiques, le royaume des glaces devrait se dévoiler peu à peu.

Anna Deniaud Garcia

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Tara vogue en Mer de Barents

Les stations scientifiques se poursuivent en Mer de Barents, pour explorer les profondeurs de cette mer située entre les côtes norvégiennes et russes, le Svalbard, et les archipels de François Joseph et de Nouvelle–Zemble. Dans cette région océanique peu profonde, le plateau continental étant situé en moyenne à 230 mètres en dessous de la surface, les scientifiques enchaînent les prélèvements afin de mieux comprendre la vie biologique dans cette zone, où se mêlent les masses d’eau atlantique et arctique. Une investigation approfondie, dans cette mer prisée par les explorateurs et les investisseurs.

« La mer de Barents est l’une des mers les plus étudiées du monde ! Entre 1801 et 2001, la Russie, la Norvège et d’autres pays ont effectué au total plus de 220 000 stations scientifiques dans cette zone.», explique Sergey Pisarev, le scientifique russe du bord. Dès les années 1870, des navires militaires russes et des bateaux de pêche norvégiens, effectuent des observations régulières en Mer de Barents. Puis, en 1899, le gouvernement russe lance un programme de recherche à bord du brise-glace Yermak. Entre temps, dans le cadre de la première « Année Polaire Internationale », des stations météorologiques sont implantées aux alentours de la Mer de Barents, dont celle de Malie Karmakuli, sur l’île de Nouvelle-Zemble. Plus d’un siècle après, ces données serviront de base pour étudier les changements climatiques en Arctique. « Il ne faut pas oublier que 130 ans, ce n’est pas une si longue période à l’échelle des variations naturelles du climat. », rappelle Sergey au cours de sa présentation face à l’équipage de Tara.

Mais pour comprendre l’histoire de la Mer de Barents, il faut remonter encore trois siècles plus tôt. En 1594, le navigateur et explorateur néerlandais Willem Barentsz part d’Amsterdam avec deux navires, à la recherche d’un passage par le nord pour rejoindre l’extrême Asie. Il fera finalement demi-tour au large de la pointe Nord de la Nouvelle-Zemble, cette île longitudinale qui appartient aujourd’hui à la Russie. Willem Barentsz tentera par deux fois les années qui suivirent, de franchir le passage du Nord-Est, en vain. Il décèdera au cours de sa troisième mission, en laissant son nom à cette mer du cercle polaire Arctique.

Si la mer de Barents attire tant de convoitises, outre sa position sur la route maritime du Nord, et son accès libre des glaces au Sud tout au long de l’année, c’est aussi parce qu’elle regorge de ressources naturelles. La zone est depuis longtemps connue pour être une grande réserve de poisson, mais aussi depuis les années 1970, pour être une région riche en gaz et en hydrocarbures. Si les chercheurs de Tara viennent puiser dans ces eaux des données physiques, chimiques et planctoniques qui viendront compléter leur base scientifique sur les océans, d’autres missions d’exploration menées en Mer de Barents n’ont en réalité que pour finalité de définir des zones de pêche ou de repérer des sites potentiels pour l’extraction du gaz ou du pétrole. Et c’est en raison de ces intérêts économiques, que la Mer de Barents fut dernièrement la cause de différends politiques entre la Norvège et la Russie. Chaque pays désirait s’approprier la plus grande part du « gâteau », c’est-à-dire obtenir l’exclusivité économique en zone grise, ces espaces maritimes dont la propriété n’était pas clairement définie. Au final, l’accord signé entre les deux camps fut un partage équitable du territoire, 50 % pour la Norvège, 50 % pour la Russie.

Quoi qu’il en soit l’avenir de la Mer de Barents s’annonce quelque peu agité, entre la soif de connaissance des uns, notamment pour mieux comprendre le réchauffement climatique en Arctique, le devoir de nettoyage des déchets nucléaires pour les autres, et tous ces rêves d’exploitation de ressources naturelles.

Anna Deniaud Garcia

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« Les choses sérieuses vont commencer à partir de maintenant dans le Grand Nord »

C’est la première interview, d’Etienne Bourgois, président de Tara Expéditions, depuis le début de l’expédition Tara Oceans Polar Circle.

- Bien sûr, nous ne sommes pas encore à l’heure des bilans mais comment s’est passé ce premier mois et demi d’expédition?

Toute l’équipe est très contente de cette première partie d’expédition, l’expérience de Tara Oceans 2009-2012 a payé car tout s’est remis en place comme prévu sans compter les protocoles que nous avons rajoutés. Le matériel scientifique fonctionne bien ainsi que les instruments de prélèvements automatiques et en continu, et ce grâce à l’implication de l’ingénieur CNRS Marc Picheral.

Le choix des stations de prélèvements entre Tara et les laboratoires à terre (il y a eu neuf stations au total jusqu’à maintenant) s’est réalisé de manière optimum car les conditions météorologiques ont été favorables. Le temps a été très calme ces dernières semaines. Nous avons ainsi pu choisir de faire une station importante, au cœur d’un bloom* planctonique.

Mais ne nous méprenons pas, les choses sérieuses vont commencer à partir de maintenant, dans le Grand Nord.

- Justement quelles sont vos appréhensions pour les prochains mois ?

Le planning est serré. Pour être allé plusieurs fois en Arctique, je sais qu’en milieu polaire, jamais rien n’est écrit. Tout va dépendre de la météo, de la situation de la glace… Ce qui compte pour moi avant tout c’est la sécurité des hommes et des femmes qui sont à bord de Tara ainsi que la sécurité du bateau. Mais nous avons des experts à bord. Notamment le scientifique russe Sergey Pisarev qui a participé à la précédente expédition de Tara en Arctique et qui va apporter son énorme savoir-faire. Le capitaine actuel Samuel Audrain avait lui passé 9 mois à bord de Tara alors que le bateau était enserré dans les glaces en 2007 et 2008. Samuel est un bon marin qui a réalisé aussi d’autres expéditions polaires. C’est très motivant pour l’équipe de l’avoir comme capitaine alors qu’il est passé par tous les postes sur Tara avant d’en prendre les commandes.

- Et quelles sont les indications sur la glace en Arctique pour le moment ?

C’est passionnant de pouvoir suivre en direct sur le site, l’évolution de la glace au jour le jour. Même si ce qu’il y a sur les cartes n’est pas forcément la réalité sur le terrain, et qu’il n’est pas toujours évident de calibrer entre la situation in-situ et les cartes reçues à bord.

Durant l’escale de Tara à Mourmansk (Russie) la semaine dernière, ils ont eu des températures record de 30°C. Mais pendant ce temps, la fonte de la banquise arctique a une semaine de retard par rapport à l’an passé. Tout cela peut et va changer très vite. On peut faire des paris mais il est encore trop tôt.

Ce qui est intéressant aussi cette année c’est la publication par le GIEC de la première partie de son nouveau rapport au moment où nous serons en train de passer le passage du Nord-Ouest. Ce rapport va actualiser les prévisions de fonte de la banquise alors que nous serons en direct pour l’observer sur place.

- Quelles sont vos aspirations pour cette expédition ?

Quoi qu’il en soit ce que nous faisons et ferons en sciences dans cette partie du monde est réellement novateur et contribuera à la connaissance de cet océan, à un moment crucial ! L’Arctique est le témoin direct des changements climatiques sur notre planète. On y constate des changements bien plus rapides qu’ailleurs, nous sommes tous concernés, les peuples riverains de l’Arctique comme la population mondiale dans sa globalité.

- Vous avez signé un partenariat avec l’UNESCO la semaine dernière, quel est le sens de ce partenariat ?

C’est le résultat de notre travail avec l’ONU depuis la conférence Rio+20 et des collaborations informelles que nous menons depuis quelques temps avec la Commission Océanographique Intergouvernementale de l’UNESCO. Nous sommes fiers que Tara porte haut les couleurs de l’UNESCO.

Education, Sciences et Culture sont au cœur de nos deux institutions, c’est pour moi un partenariat qui a un véritable sens.

- Tara Expéditions a lancé le 11 avril dernier, l’Appel de Paris pour la Haute Mer. Pouvez-vous nous en dire un mot ?

En tant que passionné de voile, je chéris la liberté bien sur. Mais elle ne doit pas conduire à tous les excès en Haute Mer. Nous avons besoin de défendre un statut pour la Haute Mer d’où cet Appel de Paris. Le grand public, les citoyens peuvent porter des messages auprès de nos dirigeants et faire basculer des choix politiques. Signer cet Appel, c’est un geste simple et facile pour tenter de sauver l’Océan. Tout le monde est concerné par la mer, puisque la Terre est un seul et même écosystème.

Il ne faudrait pas que ces questions qui doivent être discutées à l’ONU d’ici fin 2014 soit reportées aux calendes grecques. Nous nous mobilisons désormais pour réunir des Etats porteur de ce même message à l’ONU.

www.lahautemer.org

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* zone de floraison massive de micro-organismes planctoniques.

La science de Mourmansk à Doudinka (Russie)

72°32 Nord et 44°06 Est, telle est la position à laquelle les scientifiques de Tara Oceans Polar Circle ont décidé de couper les moteurs pour entamer la première station longue de prélèvements de l’étape Mourmansk-Doudinka. Ici, des masses d’eau venues de l’Atlantique entrent en mer de Barents par le Sud et viennent y rencontrer  des masses d’eau polaires. Dans cette zone définie comme un front polaire, scientifiques et marins prévoient d’effectuer vingt-deux mises à l’eau en deux jours consécutifs. Un marathon pour la science, qui se répètera trois autres fois durant ce mois de navigation entre les deux ports russes.

Il est 7h30 lundi matin sur le pont de Tara, l’équipage est déjà prêt pour entamer la première station longue depuis Mourmansk. Le soleil est au rendez-vous pour encourager les troupes et un passager clandestin, un Guillemot, un cousin du petit pingouin d’Arctique, est venu assister aux opérations. Comme de coutume, la rosette équipée de sa CTD, est la première à se jeter à l’eau. Ses dix bouteilles Niskin plongent dans une eau à 7,5°C pour rapporter les premiers échantillons qui permettront de définir le profil de la colonne d’eau.

« Nous avons trouvé une DCM, Deep Chlorophyll Max en anglais, c’est à dire la profondeur où il y a le plus de chlorophylle, donc de phytoplancton, à environ quarante mètres sous la surface. On s’attendait à avoir une DCM plus profonde et moins prononcée en raison des masses d’eau d’Atlantique et de la saison estivale déjà avancée, mais je pense que nous percevons encore l’influence des eaux côtières.», livre Stéphane Pesant, co-chef scientifique sur cette étape.

Rapidement, les échantillons révèlent que l’environnement n’est pas très productif dans la zone, en tout cas à cette période. « Il n’y a pas énormément de diatomées*, par contre j’ai observé beaucoup de dinoflagellés** et ils sont beaux ! », lance Joannie, enthousiaste, en sortant du laboratoire sec. Les dinoflagellés, ce sont ces micro-organismes mixotrophes, qui peuvent survivre avec ou sans lumière. En revanche les diatomées, elles, ne peuvent vivre sans lumière, ni sans nitrate.

Sur le pont, les manipulations se poursuivent. La rosette, les filets, le manta (un autre filet pour le plastique), mais aussi la pompe à haut débit, tous se relayent pour explorer les profondeurs marines, fournissant sans cesse du travail à l’équipe scientifique. Il faut filtrer puis mettre en flacon chaque échantillon muni de son code barre, et enfin les ranger au réfrigérateur ou au congélateur.

Le marathon pour la science se poursuit. L’avantage d’échantillonner en Arctique à cette période de l’année, c’est qu’il n’est pas nécessaire de veiller la nuit ! Le soleil inonde en permanence la grande bleue, et le plancton n’effectue pas de migrations verticales quotidiennes. Il est 19h30 lundi soir, sur le pont de Tara, l’agitation bat encore son plein. A cette station longue de prélèvements succèdera des stations courtes journalières. Et c’est en comparant les différentes stations de prélèvements, que les scientifiques pourront définir à quel point la première station longue était représentative des eaux d’Atlantique.

L’objectif de cette étape entre Mourmansk et Dudinka est en effet d’échantillonner dans les différentes masses d’eau caractéristiques de la mer de Barents et de la mer de Kara. Après les masses d’eau d’Atlantique au sud du front polaire, les scientifiques effectueront une deuxième station longue dans le nord du front polaire, ils plongeront leurs instruments dans les eaux polaires arctiques libres de glace. « Cette seconde station permettra de comparer les écosystèmes planctoniques entre le sud et le nord du front polaire.», explique Stéphane Pesant. Ensuite, Tara gagnera la lisière de la banquise en espérant arriver à temps avant que la glace se retire. Dans ces hautes latitudes, les scientifiques souhaitent pouvoir étudier les écosystèmes associés aux glaces de mer. La quatrième et ultime station avant l’arrivée à Doudinka, se fera sous les influences des eaux fraiches de l’Enisej, à près de douze milles nautiques des côtes.

Un vaste programme donc en perspective, dans des conditions qui devraient être de plus en plus rudes. Pour l’instant, seule la présence du Guillemot indique aux équipiers de Tara qu’ils sont véritablement en Arctique.

Anna Deniaud Garcia & Stéphane Pesant

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*microalgues unicellulaires entourées d’une carapace unique à base de silicium
**micro-algues unicellulaires possédant 2 flagelles, une enveloppe cellulosique, et des chloroplastes qui leur permettent de réaliser la photosynthèse

Tour d’horizon des scientifiques du bord

 La grande bleue a encerclé le voilier scientifique. Mourmansk n’est plus qu’un point sur la carte. De notre première escale en Russie, il ne reste que la poussière noire sur le pont, et cela malgré un grand ménage. Tara vogue à présent en mer de Barents, et c’est dans ces eaux que les scientifiques ont immergé les instruments pour la première station courte de l’étape Mourmansk – Doudinka (Russie). Lundi, débutera une station longue, deux jours consécutifs de prélèvements. Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, de plonger dans les explications scientifiques, voici un petit tour d’horizon des scientifiques du bord.

Lee Karp Boss. 48 ans. Orono. USA.
De Mourmansk à Doudinka, Lee assure les fonctions de chef scientifique. De concert avec le comité scientifique resté à terre, elle détermine les positions des stations de prélèvements. Outre la coordination de l’équipe, elle échantillonne les virus et les bactéries dans le laboratoire humide sur le pont. Originaire d’Israël, Lee vit et travaille aujourd’hui aux Etats-Unis, où elle fait de la recherche et dispense des cours sur l’écologie du phytoplancton à l’université du Maine. Lee a déjà fait ses armes de chef scientifique pendant Tara Oceans 2009-2012 lors de la traversée Valparaiso – île de Pâques.

Stéphane Pesant. 44 ans. Brême. Allemagne.
Co-chef scientifique sur ce leg, Stéphane prête main forte à Lee pour la coordination des stations et les relevés des données. Il s’occupe aussi de l’échantillonnage de la rosette. Québécois d’origine, Stéphane travaille depuis trois ans à Brême, au sein d’une maison d’édition qui publie des données scientifiques de biologie marine. Ce trajet en Arctique est sa cinquième étape en ajoutant l’expédition Tara Oceans.

Sergey Pisarev. 55 ans. Moscou. Russie.
Chercheur en océanographie physique, spécialiste de l’Arctique. Coordinateur scientifique au temps du projet « Damocles », il avait navigué sur Tara avant qu’elle se fasse prendre dans les glaces en 2006. Sept ans plus tard, il retrouve donc la goélette, ainsi que notre capitaine Samuel Audrain, qu’il avait croisé sur Tara et sur la station russe de Barnéo. À bord, Sergey s’occupe de l’échantillonnage du zooplancton et de la rosette. Lors de son temps libre, « l’unique Russe du bord » doit répondre aux nombreuses sollicitations de ses co-équipiers, curieux d’en savoir plus sur son pays et sur ses nombreuses expéditions en Arctique.

Marc Picheral. 50 ans. Villefranche-sur-Mer. France.
Retour au poste d’ingénieur océanographique pour Marc. Après dix mois d’embarquement durant Tara Oceans, il retrouve le pont arrière de la goélette pour la mise à l’eau de tous les équipements. En dehors des manipulations durant les stations scientifiques, Marc gère le bon fonctionnement des autres appareils du bord. À Doudinka, il débarquera pour retrouver son laboratoire de Villefranche-sur-Mer et laissera Claudie, sa consœur depuis près de trente ans, seule aux commandes de l’instrumentation.

Claudie Marec. 51 ans. Québec. Canada.
Après vingt-six ans passés au CNRS à Brest, la Bretonne a traversé l’Atlantique pour travailler au sein du laboratoire Takuvik (Université Laval-CNRS) à Québec. Là-bas, elle gère l’instrumentation dédiée aux mesures en Arctique, principalement sur le bloom phytoplanctonique en marge de la banquise, en mer de Baffin. Embarquée à Mourmansk, Claudie assura le poste d’ingénieur océanographique jusqu’à la dernière escale russe, Pevek.

Céline Dimier. 35 ans. Villefranche-sur-Mer. France.
Pour les aficionados de Tara Oceans, il ne sert à rien de présenter Céline. Elle a trainé ses bottes de sécurité et ses gants en plastique sur le pont de Tara pendant près de deux ans, lors de cette expédition. Ingénieur biologiste, Céline est en charge de l’échantillonnage des protistes dans le laboratoire humide, celui situé sur le pont. À bord depuis Lorient, elle débarquera à Doudinka, puis fera un retour du côté canadien à Tuktoyaktuk.

Joannie Ferland. 30 ans. Québec. Canada.
Benjamine du groupe et novice sur Tara, Joannie travaille avec Claudie au sein du laboratoire Takuvik. Depuis huit ans, elle participe aux campagnes du réseau d’excellence « ArcticNet » dans l’Arctique canadien, à bord du brise-glace « NGCC Amundsen ». Sur Tara, Joannie s’occupe de l’imagerie et de l’optique dans le laboratoire sec.

Anna Deniaud Garcia

Le charme de Mourmansk

 Rares sont les touristes qui arpentent les rues de Mourmansk. Seuls quelques curieux russes viennent découvrir celle qui est connue comme la plus grande ville du monde située au nord du cercle polaire. Derrière son austérité apparente, la jeune Mourmansk, née en 1916, dévoile un certain charme à celui qui sait la contempler.  

De prime abord, le regard se pose sur les monticules de houille qui envahissent le port et sur les blocs de béton qui se dressent à l’horizon, imposants souvenirs de l’époque soviétique. Si une chape nuageuse recouvre ce décor, ce qui n’est pas rare en cette saison de l’année, de juin à septembre le climat est pluvieux, il faut avouer que Mourmansk n’a pas fière allure. Pourtant la ville peut être fière, fière de son titre de « Ville héros » reçu pour sa ténacité face à l’ennemi allemand durant la seconde guerre mondiale. A l’époque, la Luftwaffe s’acharna sur elle, larguant au total plus de 185 000 bombes sur ses bâtiments et sur ses habitants. Mourmansk est jeune, mais elle a déjà beaucoup souffert… Aujourd’hui l’Alexei, ce soldat de plus de trente cinq mètres de hauteur, perché sur la colline, scrute sans relâche le golfe de Kola, pour veiller sur sa protégée.

En dépit de ces passages sombres du passé, la ville russe a su retrouver des couleurs. Lorsque l’on parcourt l’horizon, au pied du grand phare rouge et blanc qui surplombe la ville, on découvre avec étonnement un grand nombre de façades et de toitures colorées. Parfois quelque peu délavées certes, mais colorées tout de même ! C’est peut-être ça le charme de Mourmansk, cette touche de coquetterie un brin désuète, au milieu de tant de sobriété. A cette palette de couleurs s’ajoute une bande verte de nature qui encercle la ville portuaire et ses 350 000 habitants. La forêt domine les environs, offrant aux marcheurs des grandes bouffées d’air pur. Et dans cette ville polaire, la nature ne s’arrête pas aux portes de la cité. « Je trouve que c’est une ville relativement aérée, on n’a pas l’impression ici d’étouffer dans un espace bétonné. Les avenues sont boisées et il y a pas mal d’espaces verts dans le centre.», souligne Vincent le Pennec, le second capitaine, qui a profité de quelques moments de répit pour s’aventurer à pied dans la ville. Alors quand le jour polaire pointe son nez, quand la neige disparaît des allées, les habitants de Mourmansk savent profiter de ces coins de verdure. Les vieux s’installent sur les bancs des parcs publics pour regarder défiler les passants. Les jeunes, eux, ressortent des caves les bicyclettes pour arpenter les grandes avenues du centre-ville.

Si les uns apprécient le charme de la nature, « ces paysages bucoliques qui contrastent avec l’austérité du port » comme le décrit Céline Blanchard, la cuisinière, d’autres ont rapidement été séduits par le faciès industriel de la ville portuaire russe. «  J’aime cette poussière noire, ces wagons rouillés et cabossés, qui se mêlent aux grues flamboyantes et aux locomotives colorées. Sous le soleil de minuit, c’est magnifique. En fait, quand je me balade dans le port de Mourmansk, j’ai l’impression d’être dans un décor de cinéma ! », confie Nicolas de la Brossse, l’officier de pont. Le contraste entre la noirceur et la couleur, entre la douceur et la dureté, mêlé à cette pointe d’anachronisme… C’est surement ce qui fait le charme de Mourmansk, pour ceux qui savent la contempler.

Anna Deniaud Garcia

Premier contact avec la Russie

Sous les instructions de Yury, notre pilote Russe, nous avons remonté le fleuve Kol’skiy Zaliv, qui mène à Mourmansk. Pendant que l’homme, rodé à l’exercice, surveillait les commandes ou fumait une énième cigarette, nous restions les yeux braqués sur les rives du fleuve pour observer le spectacle qui s’offrait à nous. Au-delà de l’excitation de se retrouver nez à nez avec ces imposants brise-glace nucléaires, dont nous avions tant entendu parler, nous étions surtout curieux de découvrir un bout de cette gigantesque Fédération de Russie. Trente et une fois plus grand que la France nous allons fréquenter ce pays pendant plus de deux mois.

Le calme et les paysages bordant le Kol’skiy Zaliv, ne sont plus qu’un lointain souvenir. Depuis lundi midi, Tara est amarré en plein port de commerce de Mourmansk, dans cette zone où les grues ne se fatiguent jamais de remplir ou de vider les ventres des immenses cargos. Il faudra donc s’habituer au ronronnement perpétuel des moteurs, aux coups de chaîne dans la carcasse des containers, et au sifflement de la petite locomotive tricolore, heureuse à chaque fois d’échapper un instant à ce champ de poussière. Encerclé par les monticules de minerai de fer et de charbon, le pont de Tara perdra peu à peu sa blancheur. Nos mains et nos chaussures ressembleront bientôt à celles des mineurs.

Sur le quai numéro 16, Tara a donc élu résidence pour cinq jours. Dès les premiers instants dans nos nouveaux quartiers, nous avons réalisé combien il serait difficile ici de communiquer. Seuls Vincent Le Pennec notre second et Céline notre cuisinière avaient fait la tentative, avant de partir en expédition, d’apprivoiser cette nouvelle langue. Mais au grand dam de tout l’équipage, les deux initiés ont déjà presque tout oublié ! Et tout espoir de se faire comprendre en anglais reste vain. L’épisode de l’amarrage fut donc quelque peu épique. Chacun tirant son bout d’amarre, les hôtes sur le quai, et nous, les invités sur le pont, la discorde a bien failli éclater. Une amarre dans chaque main, Marc Picheral s’est vu réprimander sans pouvoir ni riposter, ni même exécuter l’ordre qui lui était sèchement donné. Heureusement une fois que la goélette fut bien installée à quai, seules les tensions des amarres s’accentuèrent, les autres se dispersèrent.

Quelques heures plus tard, les autorités russes nous ont rendu visite, nous rendant au passage notre liberté. Les démarches ne furent pas si longues… Une fois les papiers tamponnés, nous pouvions enfin partir à la découverte de Mourmansk, plus grande ville de l’Arctique, qui compte plus de trois cent cinquante mille habitants. Dehors le soleil était radieux, les températures avoisinaient les 25°C. Aujourd’hui, il fait 29°C, un record depuis bien des années ! Pour quitter le port en ébullition, nous avons longé la voie ferrée, celle qu’emprunte la petite locomotive tricolore. Chacun de nos pas soulevait un nuage de poussière noire, qui retombait lourdement sur nos traces. Nous avions parcouru près d’un kilomètre quand un poste de contrôle, nous barra la route. Il fallut montrer « patte blanche ». Le contrôle ne fut pas si long… Nous étions autorisés à entrer véritablement sur le territoire russe.

Anna Deniaud Garcia

Le passage du Cap Nord

Après avoir célébré la fête de la musique sous des airs d’accordéon, nous avons franchi samedi après-midi le Cap Nord, sous un ciel ondoyant. Choyés par le Gulf Stream*, nous avons pu admirer du pont de Tara, les mythiques falaises, sous des températures clémentes avoisinant les quinze degrés. Plus que cent quatre-vingt miles nautiques et nous hisserons un nouveau pavillon de courtoisie, les couleurs de la Russie succèderont à celles de la Norvège… 

Le port de Tromsø a disparu depuis bien longtemps de notre sillage, mais il restera dans nos mémoires comme une belle escale de l’expédition Tara Oceans Polar Circle. Sous un soleil radieux, Tara s’est faufilé entre les fjords de Norvège, pour atteindre le lendemain du solstice d’été, le but ultime, voire le rêve d’un grand nombre de voyageurs : le Cap Nord. 71°09 Nord et 25°47 Est. Comme son nom l’indique, ce cap est situé le plus au nord de l’Europe. Comme le Cap Horn ou le Cap de Bonne Espérance, bien que moins périlleux, passer ce cap reste mythique pour les marins. Alors, nous avons sorti les appareils photos et inscrit sur une modeste feuille de papier la date et le lieu, pour immortaliser à jamais ce moment. Curieux, nous nous sommes aventurés à l’entrée de la baie, pour admirer de plus près ces falaises rocheuses, sur lesquelles se battent encore des névés d’un blanc immaculé et une végétation verdoyante, qui tente de reprendre ses droits après de longs mois d’hiver. La flânerie était plaisante, mais le devoir nous appelait, alors raisonnablement, nous avons repris la route de Mourmansk. Comme pour nous consoler de cette sage décision, le soleil s’est absenté un instant pour laisser place à une pluie diluvienne. Nous avons ramassé le linge qui séchait sur le pont arrière de la goélette, et nous nous sommes installés autour d’un bon repas. Satisfaits de cette belle journée, nous étions loin de nous imaginer qu’une autre surprise nous attendait quelques miles nautiques plus loin.

Alors que nous étions attablés, Nicolas de la Brosse, officier de pont sur Tara, avait entamé seul son quart de nuit dans la timonerie. Quart de nuit, l’expression certes n’a plus guère de sens au milieu de ces journées interminables, mais la tâche n’en demeure pas moins essentielle. Bref. Nicolas effectuait son quart de nuit, lorsqu’il a observé un phénomène étrange à l’horizon. « Depuis le début de mon quart, j’avais du mal à évaluer les distances, la ligne d’horizon était floue. Et tout d’un coup, j’ai vu le cargo rouge qui naviguait à trois miles nautiques de nous, tripler de volume, puis disparaître en trente secondes. ». Pour faire taire ses hallucinations, le marin nous invite à le rejoindre sur le pont. Sous nos regards attentifs et sous les objectifs des appareils photos, le phénomène se répète. Un mirage surement, l’effet Novaya Zemlya probablement ! L’effet Novaya Zemlya, le nom russe de Nouvelle-Zemble, fut observé pour la première fois en 1596 par les naufragés de l’exploration de William Barentz, célèbre navigateur et explorateur néerlandais. Il n’est autre qu’un mirage polaire atmosphérique. Dans des conditions particulières, l’atmosphère se transforme en guide d’ondes, c’est à dire qu’il guide les rayons lumineux du soleil sur une trajectoire inhabituelle. C’est en raison de ce phénomène, que Guerrit de Veer, un des équipiers de l’expédition Barentz, dont le bateau fut bloqué dans les glaces, observa durant l’hiver polaire, le soleil se lever deux semaines avant la date normale. Nul doute, cette expédition en Arctique n’a pas fini de nous surprendre !

Anna Deniaud Garcia

*Gulf Stream : Courant marin chaud de l’Atlantique, il adoucit les climats littoraux de l’Europe du Nord-Ouest.

Sam, Capitaine des eaux glacées

Adieu Tromsø (Norvège), direction Murmansk (Russie). Ce trajet au milieu des fjords, Tara et Samuel Audrain le connaissent bien. En 2006, avant d’entamer sa dérive arctique, le voilier et le marin avaient emprunté ensemble cette même route. A l’époque Samuel était matelot. Aujourd’hui, il est capitaine !

De Tromso à Doudinka, c’est en effet Samuel Audrain qui prendra les commandes du voilier scientifique. Tout comme Loïc Vallette, son prédécesseur, on peut dire que Samuel savait presque border une voile avant même de marcher ! Chez lui, la mer est considérée comme un proche parent. Dans la famille Audrain, je voudrais l’oncle : il a restauré des vieux gréements. L’arrière-grand-père : il était capitaine au long cours, à l’époque où la vapeur a commencé à faire sérieusement de l’ombre à la voile. La tante : photographe de mer. Le grand-père : il consacre son temps libre à naviguer sur « Jacaré », un Melodi de dix mètres…

Sur les flots de la Loire, à quelques kilomètres de Nantes, Samuel s’essaie dès son plus jeune âge, au Hobby cat 16 et à la planche à voile. « J’avais à peine dix ans quand mon oncle m’initiait à la planche. Je n’étais pas assez lourd pour remonter la voile, alors il me donnait un sac à dos rempli de bouteilles d’eau. » A seize ans, le « marin d’eau douce » réalise son premier convoyage, de la Grèce au sud de la France, aux côtés de son grand-père. Après une si belle aventure difficile de faire marche arrière. Samuel devient moniteur aux Glénans, puis se lance dans un brevet d’état voile, avant de décrocher un BPPV, brevet de patron plaisance voile. En Bretagne ou aux Antilles, le jeune homme passe son temps sur l’eau ou sous l’eau !

Et c’est grâce à ses connaissances en plongée, que Samuel va effleurer pour la première fois le monde de l’exploration. Il se retrouve à embarquer à Clipperton pour participer à une expédition de Jean-Louis Etienne, célèbre explorateur français, ancien propriétaire d’Antarctica, devenu Tara. L’expédition Clipperton consiste à faire un inventaire de la faune et la flore de l’atoll. Sam, lui, fait partie de l’équipe logistique plongée. « Je me suis rendu compte là-bas que je plongeais sans savoir véritablement plonger.». Pour y remédier, il s’inscrit à son retour en formation de plongeur professionnel. Avec cette double casquette, plongeur-marin, Sam se présente à Etienne Bourgois, président de Tara Expeditions. Jean-Louis Etienne lui avait laissé son contact…

Samuel a de nouveau su convaincre ! En 2005, il embarque sur le voilier polaire. Après une escale au Cap Vert, il rejoint la Géorgie du Sud pour une mission scientifique sur le recul des glaciers, l’observation des pétrels et le comptage des otaries. Une seconde mission en Géorgie du Sud, puis un chantier à Lorient, et voilà Samuel à bord de Tara pour convoyer le voilier jusqu’à la dernière escale sibérienne, avant la banquise. « On est passé par les mêmes endroits :Tromso, Mursmansk… C’est sympa de repasser ici, les gens nous reconnaissent ! ». A cette époque, le « voileux » commence sérieusement à lorgner du côté des machines. « Je me suis rapidement rendu compte que sur Tara la machine est très importante ! ». Dans l’espoir de réembarquer, Samuel retourne sur les bancs de l’école pour apprendre la mécanique.

Le diplôme de mécanicien 750KW en poche, son souhait est exaucé. Il rejoint Tara au cours de sa dérive arctique. Il restera onze mois à bord, en tant que mécanicien. Quelques jours avant son embarquement, avec sa casquette de plongeur, Samuel trouve le moyen de se frotter dangereusement à un nouvel élément : la glace.  Il en deviendra complètement fondu ! Les craquements de la banquise ne le soigneront pas. En 2010, entre deux embarquements sur Tara Oceans, Sam se lance dans l’expédition « Under the pole ».  L’objectif de la mission : filmer sous la glace arctique. Dans l’avion canadien qui va les larguer au pôle Nord, Samuel remarque l’autocollant de Tara. « C’était le même pilote qui nous avait largué lors de la dérive ! ». Décidément, le monde de l’exploration n’est pas bien grand…

Insatiable aventurier, insatiable écolier, Samuel décroche en 2011 le capitaine 500. A présent, il a les diplômes nécessaires et surtout l’expérience pour prendre les commandes de Tara. Alors quand Romain Troublé,  lui propose  d’embarquer en tant que capitaine pour une expédition autour du cercle polaire, Tara Oceans Polar Circle, vous pensez bien que le professionnel de la navigation et le passionné de glace ne peut pas dire non ! La suite de l’histoire s’écrira ces prochains jours…

Anna Deniaud Garcia

Tara en Norvège

Depuis quelques heures, le parfum de la terre se faisait déjà sentir. Un grand ménage à bord, toutes les pendules mises à l’heure norvégienne, les bateaux qui se multipliaient aux alentours, et dès hier soir, les premiers sommets enneigés qui se découpaient à l’horizon. Après plusieurs heures de navigation, Tara est arrivé ce vendredi après-midi à Tromsø, au nord de la Norvège.

Sous le soleil radieux de cette fin de matinée, Tara pénètre enfin dans les fjords norvégiens. De part et d’autre de la goélette, des collines verdoyantes plongent dans la mer, laissant surgir au loin de hauts sommets enneigés. Au fil des heures, le bras de mer se referme sur nous, nous permettant d’apercevoir les premières maisons de bois, tranchant à peine avec ce décor grandiose. Au détour d’un petit îlot, le légendaire Hurtigruten, le fameux ferry côtier norvégien, nous double. Qu’importe, nous sommes tous sur le pont pour profiter de nos premières heures norvégiennes, à notre rythme. Peu avant quatre heures, nous voici enfin à quai dans le port de Tromsø.

Après notre bref passage aux îles Féroé, deux semaines auparavant, cet arrêt norvégien fait office de première véritable grande escale pour notre expédition. Une semaine complète à quai, le temps de récupérer encore du matériel, et surtout d’effectuer la rotation de l’équipage. Durant cette semaine, ce seront 11 marins et scientifiques qui seront remplacés, soit la quasi-totalité de l’équipage. Une escale d’importance d’un point de vue logistique donc, mais aussi d’une grande portée symbolique. Tromsø, de par son statut et son histoire, était une étape obligatoire pour une telle expédition en Arctique.

La ville connut son heure de gloire à la grande époque des explorations polaires. Tromsø était alors une véritable porte d’entrée vers l’arctique, point de départ pour tous les explorateurs de légende, Amundsen et les autres, dont les exploits s’affichent dans le grand musée polaire de la ville. Aujourd’hui, Tromsø tient toujours une place centrale en Arctique, notamment d’un point de vue scientifique. L’université, l’une des plus septentrionales au monde, reçoit des milliers de chercheurs et étudiants s’intéressant aux zones polaires. Toujours dans les sciences, le siège du Norwegian Polar Institut est établi à Tromsø. Cet institut norvégien fait office d’autorité pour tout ce qui concerne les recherches scientifiques en Arctique : biodiversité des écosystèmes marins, changement climatique, océanographie, etc.

D’un point de vue politique enfin, Tromsø accueille également un bureau permanent de l’Arctic Council. Cette organisation intergouvernementale qui regroupe tous les états bordant l’océan arctique fait figure d’autorité en matière de développement, de protection des populations autochtones, de préservation de l’environnement et de gestion politique de la région. Avec une telle importance pour l’arctique, il était inévitable que cette ville de 65 000 habitants perdue à 300 kilomètres du cercle polaire devienne une étape incontournable de notre expédition.

Yann Chavance

Première escale pour Tara en Norvège

 Une dizaine de jours après son départ de Lorient, Tara a atteint ce jeudi matin sa première escale : les îles Féroé*. Une courte parenthèse au milieu des fjords, des oiseaux marins et des moutons avant de reprendre le large pour de nouvelles stations de prélèvement, toujours plus au Nord.

Depuis la première station longue en fin de semaine dernière, les choses s’étaient quelque peu précipitées. Une forte dépression avançant droit sur nous, l’équipage avait dû mettre les voiles sans traîner. Quelques heures après la fin de la station, les vents commençaient déjà à gonfler. Pendant 48 heures, entre les vagues formant des creux de quatre à cinq mètres et les rafales soufflant à 45 nœuds, il n’était plus question de faire de la science sur le pont. Cependant, ce gros grain a aussi eu un avantage : gonfler les voiles de Tara. Très rapidement, la goélette a ainsi pu sortir de la zone de dépression et surtout, prendre de l’avance au programme ! Au final, c’est donc avec un jour d’avance que nous voyons apparaître à l’horizon les îles Féroé. De quoi passer un peu plus de temps à Tórshavn, la capitale de ce petit archipel perdu entre l’Irlande et l’Islande.

Ainsi, dès six heures ce jeudi matin, l’équipage se pressait sur le pont pour admirer les hautes falaises de l’archipel. Hier soir déjà, le contour des îles se découpait péniblement à l’horizon. Alors que le beau temps nous avait inondé de soleil toute la journée, une chape de brume nous était tombée dessus en quelques minutes, comme annonçant l’approche de ces terres rudes. Bien que les brumes se soient dissipées au lever du jour, les falaises noires, l’absence d’arbre, la végétation rase recouvrant tout de sa couleur brune, tout ici rend l’image d’une terre brute, rude. Et les quelques notes de Vivaldi sortant des haut-parleurs de la timonerie ne font que renforcer cette impression. En approchant de la minuscule capitale, les falaises se font moins abruptes et les maisons colorées de rouge, jaune ou vert renvoient une image plus douce de ce territoire que nous allons pouvoir découvrir pendant presque deux jours.

Cette parenthèse féringienne sera en effet de courte durée, malgré l’avance prise au programme. A peine le temps d’entrapercevoir la culture féringienne, de faire quelques balades entre les oiseaux de mer, le temps également de dire au revoir à Lucie Bitner, qui laisse ici sa place à Agnès Rougier, journaliste à RFI, et l’heure du départ aura déjà sonné. Dès demain soir, nous larguerons les amarres pour reprendre la mission scientifique de l’expédition, avec déjà deux stations longues prévues avant notre prochaine escale, Tromsø, au nord de la Norvège. Durant ces deux semaines en mer, Tara passera un cap symbolique pour cette expédition : le cercle polaire arctique.

Yann Chavance

* Les îles Féroé sont un archipel situé entre la mer de Norvège et l’océan Atlantique, à mi-chemin entre l’Écosse et l’Islande. Elles forment un pays constitutif du royaume du Danemark, avec le Danemark et le Groenland et couvrent 1 400 km2 pour une population en 2010 de presque 50 000 habitants.

A l’écoute de Tara

Malgré sa relative petite taille, la goélette d’exploration Tara offre à ses passagers de multiples recoins aux ambiances bien différentes, qui ne se dévoilent qu’aux résidents permanents de la goélette. Si ces ambiances se vivent, se ressentent avant tout, quelques mots, un micro indiscret et un peu d’imagination permettent tout de même d’entrevoir la vie sur Tara.

Le pont arrière
Lecture son 1 – Le pont arrière
En temps normal, le pont arrière n’est rien de plus qu’un lieu de passage obligatoire pour se rendre dans le ventre de Tara. Mais en station de prélèvements, ces quelques mètres carrés deviennent le centre névralgique du bateau. Scientifiques et marins se croisent dans un ballet bien rodé, les mains chargées d’éprouvettes, de bidons ou de filets. Point culminant de cette agitation incessante, la rosette va être mise à l’eau. Les visages sont fermés, concentrés sur la tache délicate qui s’annonce. Est-ce la fatigue et le froid qui durcissent les traits, ou le poids de la responsabilité qui pèse sur l’équipe ? Personne n’oublie que ces prélèvements sont la raison d’être de l’expédition, ce pourquoi nous sommes ici. Au bout du câble d’acier, le matériel coûteux se balancent au dessus des vagues qui s’écrasent aux pieds des travailleurs. Entre le fracas des perches métalliques jetées au sol, des ordres fusent, brefs, précis. Enfin, la rosette disparaît sous la surface. Durant ces deux jours, la même scène sera inlassablement rejouée une petite dizaine de fois.

Le grand carré
Lecture son 2 – Le grand carré
Tour à tour salle à manger, salon, bureau ou salle de conférence, le grand carré est le lieu de vie commune par excellence, si bien qu’il est rare de le trouver vide. Ce soir là, l’ambiance est encore plus agitée que d’ordinaire. Une fin de station plus un anniversaire, deux bonnes occasions de relâcher la pression. Pour marquer le coup, une nappe blanche et quelques petits fours maison, de quoi graver des sourires sur tous les visages. L’atmosphère est d’autant plus enjouée que la journée fut studieuse. Entre les rires qui fusent et les verres qui s’entrechoquent, on débriefe le travail du jour, un peu. On parle de tout autre chose, surtout. Histoires de marins, récits de navigateurs, plus ou moins enjolivés selon l’avancée de la soirée. On se taquine, on se chamaille gentiment, on apprend à se connaître, à découvrir ces quatorze parcours si différents. La musique feutrée cède peu à peu la place à des rythmes plus déchainés, de quoi attirer quelques danseurs aventureux prêts à en découdre avec le roulis. Cette nuit ensoleillée sera longue.

L’atelier
Lecture son 3 – L’atelier
Pour beaucoup de Taranautes, l’atelier n’est rien d’autre que l’entrée obligatoire vers la cale arrière, une zone guère accueillante où règne le vacarme incessant des moteurs, expirant de tous leurs pistons une forte odeur de gasoil. Le passager lambda ne se risquera dans cette caverne inhospitalière que l’espace d’un instant, le plus bref possible, pour accéder à la machine à laver du bord. Il y croisera peut-être un mécanicien tout de bleu vêtu, arborant lunettes de protection et casque isolant. Car pour qui souhaite réparer une hélice, une pompe ou un moteur, l’atelier est une véritable caverne d’Ali Baba pour bricoleur. Dans un fourre-tout apparent, pinces, tournevis, perceuses, visseuses et autres outils en tous genres envahissent le sol et les murs autour du petit établi. En poussant plus loin l’exploration, une fois l’échine courbée pour se glisser dans une mince ouverture, on pénètre alors dans un autre monde, celui de la salle des machines. La chaleur étouffante, le bruit assourdissant, l’odeur permanente… Bienvenue dans les entrailles de Tara.

Le pont avant
Lecture son 4 – Le pont avant
Avec 14 Jonas engloutis volontaires de la baleine Tara, en permanence les uns sur les autres, l’envie de s’éloigner un instant de l’agitation incessante du bateau se fait parfois sentir. Régulièrement, le pont de Tara accueille ainsi un passager épris de solitude, de silence et de calme. Vêtu d’un bon blouson et d’un gilet de sauvetage, il suffit de s’avancer vers la proue de la goélette, en enjambant prudemment bouts et winchs sur son passage, pour que les bruits des moteurs commencent enfin à se faire moins pressants. Sur le nez de Tara, face à l’immensité de l’océan où que le regard porte, les oreilles commencent à capter des sons jusqu’alors inaudibles. Ici, le clapotis des vagues mourant sur la coque. Là, le vent faisant battre les voiles. Au loin, le cliquetis monotone d’un bout claquant sur un mât. Ce concert perpétuel n’est alors troublé que par le passage d’un oiseau de mer ou, par chance, de quelques dauphins. Nul doute, le temps s’écoule ici à un autre rythme qu’au cœur de Tara.

Texte : Yann Chavance
Son : Agnès Rougier

Sous le soleil de minuit

Malgré la brume qui camoufle depuis quelques jours le soleil, ce dernier ne se couche désormais plus sur le pont de Tara, se contenant de descendre timidement vers l’horizon avant de remonter aussitôt dans le ciel. Ce jour permanent, appelé jour polaire ou soleil de minuit, est dû aux mouvements complexes de la Terre autour du soleil. Explications.

Pour bien comprendre le phénomène, imaginez une ampoule fixée au sol, représentant le soleil. Prenez maintenant une toupie ronde, traversée par une tige de métal de haut (au pôle Nord) en bas (au pôle Sud). Cette toupie, la Terre, tourne autour de l’ampoule en décrivant un cercle quasi parfait. Elle mettra 365 jours à faire le tour de son soleil, en tournant sur elle-même toutes les 24 heures. A chaque instant, la moitié de la toupie reçoit donc de la lumière, tandis que l’autre moitié reste dans l’obscurité.

La durée du jour s’explique par une autre caractéristique de votre toupie. Sa tige métallique, qui correspond à son axe de rotation, n’est pas parfaitement perpendiculaire au sol. En d’autres termes, votre toupie est légèrement penchée, d’un angle d’une vingtaine de degrés. A un certain moment de la rotation autour de l’ampoule (lors du solstice d’été), la partie haute de la toupie pointera vers la lumière : c’est l’été pour l’hémisphère Nord, les jours rallongent. Six mois plus tard, lors du solstice d’hiver, c’est la partie basse de la toupie qui pointera vers son soleil : l’hiver raccourcit les jours dans l’hémisphère Nord, c’est l’été au sud de l’équateur.

Enfin, lors du solstice d’été, quand l’hémisphère Nord pointe vers la lumière, jetez un œil sur la zone autour de la tige métallique qui sort du sommet de votre toupie (le pôle Nord). A cause de son axe de rotation légèrement penché, on constate que cette zone est en permanence dans la lumière, même lorsque la toupie tourne sur elle-même : c’est le jour polaire, le pôle ne se retrouve jamais dans l’obscurité. Au même moment, la zone entourant la tige métallique sous votre toupie (le pôle Sud) est en permanence plongée dans la nuit polaire.

Aux deux pôles, le jour polaire dure six mois, tandis que la nuit s’étend les six autres mois de l’année. Plus l’on s’éloigne de ces latitudes extrêmes, moins le phénomène dure longtemps. Le cercle polaire arctique est ainsi défini comme la latitude la plus basse où le soleil ne se couche pas durant au moins 24 heures (le jour du solstice d’été) et ne se lève plus le jour du solstice d’hiver. Dans l’autre cas extrême, au niveau de l’équateur, la durée du jour est identique toute l’année. Pour Tara qui passera la majeure partie de l’expédition au-delà du cercle polaire arctique, le jour polaire chassera ainsi la nuit pendant de nombreuses semaines.

Yann Chavance

Les instruments de Tara : la rosette

Tara Oceans Polar Circle, c’est avant tout l’opportunité pour les scientifiques de parachever le travail effectué entre 2009 et 2012 lors de Tara Oceans. Pour prélever le plancton et étudier son milieu de vie, Tara embarque une nouvelle fois tout une armada d’instruments. Pour ouvrir cette série consacrée aux multiples capteurs, appareils d’imagerie ou de prélèvement, la rosette, l’une des pièces maitresse de Tara, était tout indiquée.

La rosette de Tara, c’est une cage d’aluminium de 250 kilos rassemblant dix bouteilles de prélèvement et une multitude de capteurs. Un assemblage qui a été pensé spécialement pour s’adapter aux contraintes de Tara. Contraintes techniques, de taille notamment pour permettre une mise à l’eau en toute sécurité, mais surtout contraintes scientifiques, pour répondre au mieux aux besoins d’un tel programme de recherche. Après une première mise à l’eau à l’automne 2009, peu après le lancement de Tara Oceans, la rosette avait déjà dépassé ses 600 plongées lors du départ de cette nouvelle expédition en Arctique.

Mais concrètement, quel est donc le rôle de ce curieux assemblage ? La rosette de Tara est tout d’abord un outil de prélèvement, comprenant dix bouteilles dont la fermeture se commande à une profondeur donnée. Descendue sous la surface au bout d’un câble d’acier, la rosette peut ainsi capturer des échantillons – de l’eau de mer chargée de milliers de micro-organismes – à dix profondeurs différentes au cours d’une seule plongée. Pour récupérer de plus grands volumes d’eau, les scientifiques peuvent également décider de fermer les dix bouteilles à une même profondeur, récoltant ainsi en une seule fois quelques 96 litres d’eau de mer. Une fois remontée sur le pont arrière, la rosette peut alors délivrer ses précieux échantillons : le contenu de chaque bouteille est soit conservé tel quel, soit pompé au travers d’un filtre, qui se chargera alors de micro-organismes. Cette « galette » de plancton pourra par la suite être étudiée à terre.

Mais la rosette de Tara ne se limite pas à ce rôle de prélèvement. Etudier de nouveaux organismes n’a de sens que si l’on tente de relier chaque espèce à son environnement. Est-ce que telle bactérie vit dans des milieux riches en oxygène ? Tel petit crustacé préfère-t-il les zones plus froides ? Pour répondre à ces questions et dresser une véritable « carte d’identité » de la masse d’eau échantillonnée, la rosette est équipée de nombreux capteurs relevant en permanence durant la plongée différents paramètres physiques, chimiques et optiques : salinité, température, taux d’oxygène ou encore fluorescence. Enfin, un capteur d’imagerie permet de visualiser directement les particules et organismes rencontrés en plongée, de les quantifier, voir même de les identifier. C’est donc toute l’originalité de cette rosette : combiner en un même instrument de recherche des outils de prélèvement, de mesure des paramètres du milieu et d’imagerie. Et ce, jusqu’à mille mètres de profondeur. Si la rosette de Tara est ainsi un parfait outil d’étude du plancton, bien d’autres instruments à bord de la goélette viennent compléter la multitude de données qu’elle révèle à chaque plongée.

Yann Chavance

Ingénieur au Laboratoire d’Océanologie de Villefranche-sur-mer (CNRS/UPMC), Marc Picheral a coordonné l’installation de la rosette et le suivi de son fonctionnement.

Tara passe le cercle polaire arctique

Ce dimanche 2 juin 2013, à 23h07 et 41 secondes précisément selon le GPS du bord, Tara franchit un cap symbolique pour cette expédition autour du pôle Nord : la traversée du cercle polaire arctique. Une frontière invisible dignement célébrée.

Cela faisait déjà quelques jours que les pronostics allaient bon train sur la date et l’heure de ce fameux passage. Jour après jour, l’ordinateur de route donnait des prévisions de plus en plus précises : le cercle polaire arctique, ce sera pour dimanche soir. Avec une station longue prévue tôt le lendemain matin, beaucoup rejoignent à contrecœur leur cabine, mais quelques courageux tiennent tout de même à célébrer ce moment. A 23h, heure du bateau, nous sommes huit « taranautes » à nous entasser dans la timonerie, les yeux rivés sur l’écran du GPS. Dehors, un soleil timide rechigne à se coucher. Il ne restera sous l’horizon que quelques courtes heures, pas suffisamment pour plonger le pont dans l’obscurité.

Un peu plus tôt, un débat éclate à propos de la latitude exacte du cercle polaire arctique. 66°33 ou 66°34 ? Chacun se plonge dans les livres et les cartes à bord pour argumenter. Nous décidons finalement de nous arrêter sur 66°33 Nord. Bien qu’aucune ligne de démarcation n’apparaisse par magie à l’horizon, cette latitude correspond pourtant à une frontière loin d’être arbitraire : c’est la zone à partir de laquelle le soleil ne se couche plus au moins un jour par an, lors du solstice d’été. Le nombre de jours polaires augmente ensuite progressivement en allant plus au nord.

Enfin, le GPS affiche la latitude fatidique : 66°33 Nord. Sur le pont, le petit groupe immortalise l’instant, une pancarte créée pour l’occasion dans les mains. Il faut dire que franchir cette ligne invisible, comme celle de l’équateur, est toujours un cap symbolique sur un bateau. Mais le symbole est encore plus fort pour une expédition comme la notre, autour de l’arctique. Nous ne franchirons maintenant plus cette démarcation que dans cinq mois, en quittant le Groenland pour nous rendre à Québec. Mais cette fois, le passage se fera du nord vers le sud, signant la fin de notre périple glacé.

Yann Chavance

Station et dépression

En planifiant un tour de l’Arctique en à peine plus de six mois, les équipes de Tara s’attendaient bien à rencontrer des conditions difficiles, surtout lorsqu’il s’agit de manier sur le pont une armada d’instruments de mesures et de prélèvements. Par contre, nul n’aurait pensé que les aléas météorologiques surviendraient si tôt…

La première station de prélèvement, prévue de longue date, aurait dû se dérouler aux alentours du 26 et 27 mai, à la limite des eaux islandaises. C’était sans compter une grosse dépression venue de l’ouest, dont le centre allait justement toucher cette zone précise, à ce moment précis. « Si on avait continué comme prévu, on aurait dû essuyer 40 ou 45 nœuds pendant la station » estime Loïc Vallette, le capitaine. Dans ces conditions, la sécurité des instruments, mais aussi des scientifiques sur le pont aurait été compromise. Autrement dit, il a fallu changer les plans, en l’occurrence avancer la date de la station, avant que la dépression ne nous touche.

« On n’a pas eu beaucoup de choix, explique Lionel Guidi, le chef scientifique à bord pour cette étape de l’expédition. Il a fallu jouer avec plusieurs paramètres : la présence des eaux territoriales, la profondeur de la zone, car il nous faut au moins 1 000 mètres de fond pour échantillonner, et bien sûr le temps avant l’arrivée de la dépression ». Au final, cette première station aura donc lieu beaucoup plus au sud-est que prévu, pour pouvoir lancer les prélèvements dès ce vendredi matin. « On attend encore les dernières données satellitaires pour déterminer le meilleur endroit, reprend l’océanographe. Il y a un plateau peu profond dans cette zone, qui devrait être riche en plancton. Il va falloir trouver un juste milieu entre la zone la plus productive, tout en conservant une profondeur suffisante pour nos instruments ».

Pour que cette première station débutant plus tôt que prévu se déroule au mieux, tout l’équipage a dû mettre les bouchées doubles ces derniers jours : paramétrer les instruments, vérifier les logiciels ou encore préparer tous les flacons qui accueilleront les échantillons – indiquer via un code-barres le type d’échantillon récolté, la station, la profondeur, etc. « Tout doit être prêt avant la station, après, nous n’aurons plus le temps ! » prévient Lionel. Il faut dire que le programme de cette première station sera bien rempli, occupant ce vendredi toute l’équipe scientifique de l’aube au crépuscule. Une demi-journée supplémentaire le lendemain est même prévue… Si la dépression le permet. « De toute façon, on va la sentir passer ! s’exclame Loïc. Après la station, on profitera du vent généré par la dépression pour avancer un maximum à la voile. Ensuite, avant d’arriver aux îles Féroé, on devrait avoir du temps plus clément ». En espérant surtout que la météo soit conciliante… durant la station.

 

Yann Chavance

Le tour de l’Arctique est lancé !

Plus d’un an après la fin de Tara Oceans, la précédente expédition, Tara retrouve enfin la route du large. Ce dimanche 19 mai dans l’après-midi, la goélette a largué les amarres à Lorient pour débuter près de sept mois d’expédition autour de l’Arctique. Le coup d’envoi de Tara Oceans Polar Circle est donc lancé.

Tous les marins et les scientifiques à bord attendaient ce moment depuis des semaines, des mois parfois. A 15 heures, devant une foule de curieux et d’amis venus de toute la France, Tara a quitté le port de Lorient, son port d’attache. Le bateau n’y reviendra qu’en décembre prochain. Entretemps, Tara et son équipage auront parcouru 25 000 kilomètres autour du Pôle Nord, en longeant d’abord les côtes russes puis américaines.

Mais Tara n’a pas entamé son périple seul. Autour de la goélette, des dizaines de bateaux, du plus petit zodiac aux plus gros voiliers, escortent symboliquement Tara pour cette nouvelle aventure scientifique. Sur le pont, une vingtaine de personnes nous accompagnent également : journalistes, équipe de Tara à terre, prochain équipage, etc. Au fur et à mesure que la mer grossit, les bateaux se font moins nombreux.

Arrivés à l’île de Groix, au large de Lorient, Tara se prête à la tradition, et le bateau est béni par le prêtre de l’île. C’est ensuite un second départ qui s’amorce : nos accompagnateurs se tassent les uns après les autres dans des zodiacs, jusqu’à ce que nous ne soyons plus que quatorze à bord. Quatorze embarqués qui partagerons deux semaines de vie en mer avant les îles Féroé, notre première escale.

Yann Chavance

Départ de l’expédition Tara Oceans Polar Circle le 19 mai 2013

Le dimanche 19 mai prochain, le voilier polaire Tara partira pour une nouvelle expédition : Tara Oceans Polar Circle. Lors de cette aventure scientifique de 25 000 kms autour de l’océan Arctique, Tara empruntera les passages du Nord-Est et du Nord-Ouest pour revenir à Lorient en décembre 2013. 

N’hésitez pas à nous rejoindre pour fêter ce départ à Lorient les 18 et 19 mai prochain.

Tara Oceans Polar Circle réunira biologistes et océanographes et s’intéressera à la biodiversité du plancton en Arctique. Les recherches seront menées en lisière de banquise, là où l’activité planctonique est la plus importante. En prospectant l’Océan Arctique, Tara Oceans Polar Circle parachèvera l’ambition de l’expédition Tara Oceans (2009-2012) : récolter du plancton dans tous les océans du monde. En effet, durant Tara Oceans, seul cet Océan manquait dans l’effort de collecte et d’analyse.
En complément, d’autres questions seront étudiées, comme par exemple l’évaluation des taux de mercure présents dans l’atmosphère et dans la mer ou encore la concentration de particules de plastique. Ces mesures inédites permettront de mieux évaluer leur impact sur l’écosystème arctique.

Conditions extrêmes
Tara naviguera dans un milieu où les conditions naturelles sont difficiles. Bien que la période de dégèle s’allonge chaque année, la fenêtre de passage avant que la glace ne se referme est courte et laisse peu de place à l’imprévu. Au delà du cercle polaire, les températures varient entre -10°C et +5°C en été. Le jour est permanent en Arctique et peu à peu les nuits claires s’installent 12h par jour en septembre.

Le contexte
L’Arctique subit les effets des bouleversements climatiques plus intensément que partout ailleurs, comme en témoigne la fonte accélérée de la banquise en été. Milieu unique et fragile, il est de plus en plus convoité, notamment pour ses richesses en gaz, pétrole, minerai et pêcheries ou ses voies maritimes, alors qu’il est un espace clé pour comprendre les changements de la planète.

La mission scientifique en bref
- Comparaison des données biologiques du plancton et de leur contexte physico-chimique en Arctique avec les données récoltées dans les autres océans depuis 2009 lors de l’expédition Tara Oceans.
- Etude du plastique dérivant, du mercure dissous et atmosphériques présents en Arctique.
- Etude de la “couleur” de l’océan, de sa composition et des pigments de particule en surface.
- Etude spécifique des blooms (floraisons) de phytoplancton en lisière de banquise.

Retrouvez le journal flash #5 de Tara, en cliquant ici.

Programme pour le départ de Tara à Lorient

SAMEDI 18 MAI

- 14h à 18h
Venez découvrir l’exposition, “Tara Expéditions à la découverte d’un nouveau monde : l’Océan”, sur l’Esplanade de la Cité de la Voile Eric Tabarly.
(entrée gratuite à l’occasion du départ de Tara. Exposition jusqu’au 29 septembre)

Retrouvez Tara sur le ponton A de la Base Sous-Marins et visitez le pont de la goélette en vous s’inscrivant au préalable dans l’exposition à partir de 14h.

- de 14h30 à 16h30 puis de 17h à 19h
Venez assister à l’une des deux projections du film “Tara Oceans, Voyage aux sources de la vie” de Michael Pitiot, une version 85min de la série documentaire “Tara Oceans, Le Monde Secret” dans l’auditorium de la Cité de la Voile en présence de Chris Bowler, un des directeurs scientifiques et porte parole de la nouvelle expédition; Eric Karsenti, un des directeurs scientifiques de l’expédition; Loic Vallette, capitaine de Tara et Romain Troublé, secrétaire général de Tara Expéditions.
Inscriptions sur place. (entrée gratuite – places limitées)

DIMANCHE 19 MAI

- 13h à 18h 
Venez découvrir l’exposition, “Tara Expéditions à la découverte d’un nouveau monde : l’Océan”, sur l’Esplanade de la Cité de la Voile Eric Tabarly.
(entrée gratuite à l’occasion du départ de Tara. Exposition jusqu’au 29 septembre)

- 13h45
Venez vous joindre à nous et assister aux différentes animations pour le départ officiel de Tara :
Animation sonore par Laurent Vilboux à bord de Tara, avec Etienne Bourgois, président de Tara Expéditions; Romain Troublé, secrétaire général de Tara Expéditions; Loïc Vallette, capitaine de Tara et les directeurs scientifiques, Jean Claude Gascard et Chris Bowler, puis sur les quais pour un échange avec le public.
Concert de Batucada.

- 15h
Tara largue les amarres !

- 16h
Venez assister à la projection du film “Tara Oceans, Voyage aux sources de la vie” de Michael Pitiot, une version 85min de la série documentaire “Tara Oceans, Le Monde Secret” dans l’auditorium de la Cité de la Voile.
Inscriptions sur place. (entrée gratuite – places limitées)

En savoir plus sur l’expédition, en cliquant ici.
Rejoignez l’événement facebook.

Départ réalisé en collaboration avec Lorient Agglomération

Quel matériel scientifique embarqué pour la prochaine expédition ?

Rencontre avec Marc Picheral et Céline Dimier, ingénieurs scientifiques.

Ingénieur au Laboratoire d’Océanologie de Villefranche-sur-mer, Marc Picheral coordonne l‘installation d’une partie du matériel scientifique à bord de Tara, notamment pour tout ce qui concerne le « Dry Lab » (laboratoire sec). Ingénieur à la station biologique de Roscoff, Céline Dimier, elle, gère la partie dédiée au Wet Lab (laboratoire humide). Nous leurs avons posé quelques questions sur le matériel qui va rejoindre le voilier, pour l’expédition « Tara Oceans Polar Circle ».

Le matériel sera bientôt à bord de Tara. Outre celui qui était déjà présent lors de l’expédition Tara Oceans, que va-t’on trouver de plus ?

Marc Picheral : Tout d’abord, en ce qui concerne les instruments qui seront sur le pont, nous avons travaillé sur la Rosette – un engin qui va sous l’eau pour faire des prélèvements et effectuer certaines mesures océanographiques. Nous avons donc rajouté un capteur qui nous permet d’avoir l’éclairement émis sous l’eau, élément important pour la photosynthèse. Nous avons aussi rajouté un capteur qui permet de compter dans un volume un peu plus important que les systèmes optiques, les petits objets en suspension dans l’eau, comme le plancton ou certaines particules.

Céline Dimier
 :
En ce qui me concerne, c’est-à-dire le Wet Lab (laboratoire humide, à l’extérieur), le matériel est globalement le même et consiste surtout en pompes de différentes taille et genre (pompe à air, à eau, péristaltique, etc…) et unités de filtration de toutes sortes (25 mm, 47 mm, 142 mm, Tripodes, rampe de filtration, etc…). Avec Steffi Kandels-Lewis  (ingénieur logistique) nous devons aussi calculer, en fonction du plan d’échantillonnage, la quantité de tubes, flasks, filtres, boites,… nécessaires aux 6 mois de mission. Et puis, il faut aussi calculer le volume nécessaire au stockage de ces échantillons en fonction de leur température de conservation : RT (température ambiante), 4°C (frigo), -20°C (congélo), -196°C (azote liquide). Tout ce matériel sert à échantillonner les bactéries, virus, protistes, que ce soit pour l’analyse de génomique ou la microscopie.

D’autres instruments vont s’ajouter à cette liste ?

Marc Picheral 
: De notre côté, nous allons aussi traîner de Mourmansk à St-Pierre-et-Miquelon, un continuous plancton recorder.  C’est un engin utilisé depuis des décennies, essentiellement dans l’Atlantique nord, traîné par les bateaux de commerce et qui prélève du plancton sur des rouleaux de soie, en continu. Ca, c’est vraiment nouveau sur Tara.

En plus de cela, nous avions un capteur optique qui permettait de caractériser l’éclairement solaire ponctuellement en station, et qui va être remplacé par le COPS, un capteur un peu similaire mais qui, lui, fait des profils en descendant jusqu’à 100-150 mètres dans l’eau en station. Cela nous permettra de caractériser l’éclairement descendant et remontant.

A l’intérieur du voilier, vous allez faire quelques apports dans le Dry Lab (laboratoire sec) également ?

Marc Picheral : Oui, nous allons rajouter 24h/24h plusieurs capteurs d’éclairement, qui seront connectés aux appareils dans le Dry Lab et la cale avant.

Il va y avoir deux capteurs de CDOM en continu, dont un qui permet de doser plus précisément le CDOM prélevé sur les bouteilles de la Rosette et permet ainsi de faire des prélèvements en profondeur.

Nous allons avoir de nouveaux capteurs qui, eux, seront placés en cale avant, mais pilotés depuis le Dry Lab. L’Alfa, un capteur optique, et le FlowCytoBot, un capteur d’imagerie qui permet d’identifier les micro-organismes. Et un autre capteur également, le SeaFet, un capteur de pH, utile car nous savons que le pH varie avec le changement climatique.

Pour protéger le matériel du froid, comment comptez-vous faire ?

Céline Dimier : Nous devons adapter le bateau aux conditions polaires. Cela consiste à aménager le labo avec un chauffage, à mettre à l’abri du froid les tuyaux pour éviter que l’eau ne gèle. Il faut aussi vérifier que les bidons résistent au froid (ce n’est pas toujours le cas selon le plastique utilisé). L’appareil à eau ultra pure sera muni d’une cartouche fonctionnant aussi avec de l’eau très froide (5°C). Nous devons aussi vérifier que les produits chimiques utilisés supportent des températures assez basses et qu’ils ne vont pas polymériser.

Marc Picheral : Certains capteurs supportent très bien le froid, d’autres ne supportent pas de geler. On va donc les réchauffer : on va mettre des bâches, des couvertures chauffantes, des systèmes d’eau chaude pour réchauffer sous nos capteurs, lorqu’ils seront hors de l’eau.

Après, pour tout ce qui est à l’intérieur, le problème n’est pas le froid mais la condensation. On peut avoir de l’eau en surface dans l’Arctique à -2°C et ensuite, on passe tout dans des appareils qui sont dans des locaux à 20°C et là, vous faites de la condensation et du coup, avec les instruments optiques, vous n’arrivez plus à faire vos images. On va mettre tout cela en zone avant alors qu’on aurait préféré les mettre ailleurs dans le bateau. Ca, c’est la question qu’il nous faut gérer.

Propos recueillis par Anne Recoules

A découvrir : Ellie Ga dans la galerie des artistes Tara Expéditions

INTERVIEW DE ROMAIN TROUBLE SUR TARA OCEANS, POLAR CIRCLE

INTERVIEW DE ROMAIN TROUBLE SUR LA PROCHAINE EXPEDITION DE TARA EN ARCTIQUE : TARA OCEANS, POLAR CIRCLE

Nous vous embarquerons dès mai 2013 dans le Grand Nord. Tara tentera d’effectuer le tour de l’Océan Arctique par les passages du Nord-est et du Nord-ouest si la glace le permet… La plupart des scientifiques et instituts impliqués dans Tara Oceans accompagneront le projet. L’étude de l’Arctique avec la méthodologie mise en place dans le cadre du programme Tara Oceans permettra d’observer l’Arctique comme il ne l’a jamais été.
Le but sera de comprendre comment l’écosystème polaire marin réagit aux changements climatiques, à l’action de la pollution d’origine terrestre et à d’autres activités qui représentent un impact croissant sur sa biodiversité. Nous profiterons aussi de notre présence sur place pour sensibiliser la société, les acteurs politiques et le monde économique aux enjeux écologiques les plus urgents en Arctique.

Interview de Romain Troublé, secrétaire général de Tara Expéditions.

Pourquoi l’Arctique ?


L’Océan Arctique, bien connu du bateau depuis sa dérive de 507 jours en entre 2006 et 2008, est en phase de transition depuis une vingtaine d’années. Le monde regarde toujours de plus près la fonte de l’Arctique, enjeu fondamental pour la machine climatique. L’été dernier les scientifiques ont observé une étonnante accélération du processus de fonte de la banquise et envisagent pour certains une fonte estivale totale dès 2020, alors que les estimations du GIEC parlent de la fonte totale en 2050!

L’objet de cette mission sera donc de contribuer à l’effort international de compréhension de l’écosystème arctique avant un probable changement de régime, pour que nous puissions anticiper et s’adapter aux changements qui semblent en toute évidence s’accélérer.

Pouvez-vous nous détailler le programme scientifique de cette expédition ?



Tara permet de faire cohabiter un bon nombre d’approches scientifiques. Nos objectifs et nos moyens sont précisément réfléchis en amont de la mission. Lors de la dernière expédition Tara Oceans, seul l’océan arctique a manqué dans l’effort de collecte de plancton réalisées sur tous les océans de la planète. Il y a donc un fort intérêt de pouvoir comparer la biodiversité arctique avec la biodiversité des autres provinces océaniques. Qui plus est, la formidable cohésion de l’équipe de scientifiques réunie depuis 2009, son expérience collective, son approche globale et le matériel encore à disposition sont autant de facteurs clés de réussite.

En complément de cette approche plutôt biologique, il y a de multiples questions à aborder du point de vue océanographique, chimique, climatique, pour lesquelles Tara Expéditions compte contribuer aux efforts en cours par l’intégration d’une équipe multidisciplinaire de scientifiques.

Quels sont les risques que vous identifiez lors de cette expédition?

On peut identifier plusieurs types de risques naturels, diplomatiques, ou techniques.
Les risques naturels sont bien entendu une météo difficile à prévoir et la présence importante de glace. Ce sont des risques pouvant mettre en péril l’expédition car bien que la période de dégel se renforce, la fenêtre de passage avant que la glace ferme à nouveau reste courte et ne laisse pas beaucoup de place à de longs imprévus. L’expédition ayant lieu en majeure partie dans des eaux sous souveraineté des pays riverains de l’Arctique, il est possible que la coopération ne soit pas évidente avec tous ces pays. 
Sur l’aspect technique, il y a toujours le risque d’une panne d’un des moteurs ou générateurs de Tara pouvant occasionner un retard ne nous permettant pas de boucler le tour de l’Arctique avant le regel.

Depuis quand travaillez-vous sur cette expédition ?

Depuis 2009, Tara a sillonné et échantillonné tous les océans de notre planète sauf un, l’Océan Arctique. Depuis que nous avons dû annulé, à regret, le passage arctique de Tara Oceans en mars 2011, nous entretenons cette idée avec Etienne Bourgois, Eric Karsenti et les principaux scientifiques. Nous y travaillons concrètement depuis le mois de mars 2012.

Avez-vous le financement nécessaire ?

Pas encore totalement, mais nous avons le soutien de partenaires scientifiques clés en France, en Europe et en Amérique ainsi que le soutien de notre mécène historique agnès b. et du Prince Albert II de Monaco.
Nous cherchons des partenaires et mécènes capables de s’engager aux cotés de Tara pour 3 ans et de prendre en charge au moins 30% du budget soit 500 000 €/an.

Comment choisissez-vous les expéditions que vous réalisez ? Quel est le fil directeur de Tara Expéditions dans ses choix ?

La mission de Tara est d’étudier et de comprendre le comportement des océans face à la crise écologique et au changement climatique. Nous définissons ensuite les enjeux planétaires plus importants où l’expertise de Tara peut être utile. Nous avons aussi une autre contrainte d’identifier des programmes de recherche capables d’éveiller la curiosité du public. Le plancton par exemple, à première vue un sujet difficile car invisible, a su interpeller le public par son rôle clé pour la vie sur Terre. Et ce grâce à l’investissement important de l’équipe Tara et de l’engagement exemplaire des chercheurs du CNRS, de l’EMBL et du CEA dans l’effort de partage.
C’est aussi souvent une histoire d’Hommes, de rencontres, d’idées partagées qui orientent l’étrave de Tara.

Cap au Nord en 2013 !

Tara aux Embiez

Tara sera sur l’île des Embiez du 16 au 23 septembre prochain pour témoigner de son expédition en Arctique, invité par l’Institut Océanographique Paul Ricard.

Une exposition photographique retraçant l’histoire de la dérive sera visible sur les quais du 17 au 22 septembre.
De la route vers le Nord, à la prise en glace de Tara, de l’angoissante nuit polaire, à l’importante campagne scientifique en avril 2007 jusqu’à la sortie des glaces, l’exposition est un journal de bord de l’expédition présentée en 39 photographies réalisées par Francis Latreille. En toile de fond, l’Océan Arctique, l’un des endroits les plus isolés et les plus fragiles de notre planète.

Le film de 52 minutes « Prisonniers volontaires de la banquise » sera projeté gratuitement en boucle au Musée Paul Ricard.
Deux chiens et huit hommes, au milieu de l’immensité arctique, enfermés dans la longue nuit polaire, vivent une expédition scientifique mais aussi une aventure où la moindre erreur peut être fatale.Ce documentaire rythmé par l’aventure hors du commun de Tara pris dans les glaces est basé sur les impressions des hommes sur le terrain: remises en question, doutes, apprentissage un milieu hostile. La mission scientifique, sentir et comprendre les messages de la banquise seront les préoccupations de l’équipage de Tara pendant cette première partie de dérive.

Vendredi 19 septembre, conférence ouverte au public à Six Fours-les-Plages suite à la projection du film avec des membres d’équipage de Tara. Cette séance de questions/réponses sera animée par Patricia Ricard (Présidente de l’Institut Paul Ricard) et Nardo Vicente (responsable scientifique de l’Institut Paul Ricard).

Des visites guidées de Tara auront lieu pour les scolaires les après-midi des 17, 18 et 19 septembre et pour le grand public les après-midi des 20 et 21 septembre (14h à 18h).

Pour accéder à l’île des Embiez dans le Var :
Traversée de 12mn depuis le port de pêche du Brusc – Six Fours les Plages (à 18 km de Toulon et à 70 km de Marseille).
La navette assure des rotations fréquentes l’été du matin (6h00) à la nuit tombée (1h00).

Tara fait escale à Hyères du 10 au 15 septembre

La Goélette Tara fera escale au port d’Hyères du 10 au 15 septembre prochain pour témoigner d’une aventure humaine et scientifique extraordinaire 

507 jours d’expédition sur la banquise arctique.
De retour de mission en février dernier, au terme de 16 mois de dérive, Tara est
invitée par le Pôle Régional Grande Plaisance Riviera Yachting NETWORK.
Le public pourra reproduire certaines expériences menées par l’expédition et les plus jeunes auront la chance de visiter le navire. Une grande exposition didactique sera mise en place, des conférences et des projections du film se dérouleront sur toute la période à l’espace nautique.

A l’occasion des manifestations organisées autour de l’accueil de TARA, ce sont ainsi, plus de 3 000 enfants de niveau CM2 et 6ème qui seront sensibilisés aux enjeux du réchauffement climatique.

Les évènements autour de la venue de Tara :
Mercredi 10 sept : de 14h à 16h à l’espace nautique, conférence « la pollution en Méditerranée ».
Mercredi 10 septembre : 18h, arrivée de Tara au quai d’honneur.
Du jeudi 11 au lundi 15 septembre : la visite de Tara sera ouverte aux scolaires.
Samedi 13 septembre : point de départ des concours photo et dessin.
Samedi 13 septembre : 15h à 16h30 à l’espace nautique, conférence « Les conséquences du réchauffement climatique sur les modes de vie des habitants du Groenland.
Samedi 13 septembre : 17h à 18h30 à l’espace nautique, conférence « Les premiers enseignements de l’expédition Tara ».
Dimanche 14 septembre : 15h à 16h à l’espace nautique, conférence « La vie au Groenland ».
Dimanche 14 septembre : 17h à 19h à l’espace nautique, conférence « Tara, une aventure humaine ».
Dimanche 14 septembre : 19h30 au quai d’honneur, remise des prix des concours photo et dessin.
Lundi 15 septembre : 18h, départ de Tara.

Tara à la Rochelle du 24 au 30 juin

Du 24 au 26 juin : le film Tara en vedette au Sunny Side of the Doc (Marché international du documentaire)

À cette occasion, une projection publique du documentaire de 90 minutes, « Tara, voyage au coeur de la machine climatique »* aura lieu le mardi 24 juin à 20 heures à Auditorium de l’Encan. Cette projection sera suivie d’un débat avec les membres de l’équipe.
Ce film réalisé dans des conditions extrêmes, raconte le quotidien de cette mission sans équivalent. Nous découvrons comment les membres de l’équipage, prisonniers des glaces à bord de Tara, ont livré un combat incessant contre le froid, la nuit ou le jour permanents, contre les mouvements des plaques de glace ou les tempêtes qui détruisent sans cesse les installations sous la menace des ours, poussés au cœur de l’Arctique par la disparition de la banquise. Mais au-delà de l’exploit, ce documentaire nous montre que la mission scientifique a révélé une réalité beaucoup plus alarmante que prévu pour le climat de la planète…

Du 27 au 30 juin : la goélette Tara s’ouvre à tous les charentais-maritimes

Des visites guidées de la goélette auront lieu les 27, 28 et 29 juin de 14h à 18h. Le 30 juin de 15h à 17h puis en nocturne de 19h à 22 h en même temps que la nocturne de l’Aquarium.
LES INSCRIPTIONS SE FERONT DANS LA TENTE DEVANT TARA.
Une exposition retraçant toute l’expédition Tara Arctic sera visible dans la tente. De la route vers le Nord, à la prise en glace de Tara, de l’angoissante nuit polaire, à l’importante campagne scientifique en avril 2007 jusqu’à la sortie des glaces, l’exposition est un journal de bord de l’expédition présentée en 36 photographies réalisées par Francis Latreille.

*Un documentaire d’Emmanuel Roblin et Thierry Ragobert
Coproduction : ARTE France, MC4, Tarawaka, Off The Fence, RTBF, Direction Générale Recherche/Commission européenne (France, 2008, 1h30mn)
Ce film a reçu le soutien du Conseil Général de la Charente-Maritime

A bord ce sont les retrouvailles

Retrouver Tara sur la mer et les équipages qui ont participé à cette incroyable expédition est un privilège spécial.

Je pense qu’il est rare qu’un chef d’entreprise offre à tous les acteurs de ce genre d’aventure la possibilité de se réunir et de fêter la pleine réussite de la mission. Etienne Bourgois a orchestré « Tara Arctic »,   ce pari insensé de la grande dérive arctique, avec une humanité hors du commun. C’est d’ailleurs grâce à cet ingrédient que l’expédition s’est si bien passé. Bien sûr tout n’a pas été simple : beaucoup de difficultés, de moments d’incertitudes, de coups durs, de coups au moral ont été rencontrés mais toujours enveloppés dans la bienveillante énergie d’Etienne et du QG de Paris. Tara entre dans l’histoire, non seulement de l’aventure polaire mais surtout dans celle de l’humanité au service de la planète. Cette formidable chaîne humaine qui s’est mise au service du projet « Tara Arctic » été perçu par les hivernants tout au long de la traversée comme un soutien infaillible. Les glaces ont accouché d’un nouveau Tara et chacun des participants, qu’il fasse parti de l’équipage ou de l’équipe logistique ou scientifique à terre, ressent aujourd’hui une grande émotion. A bord ce sont les retrouvailles : comme par magie les mois qui nous ont séparé semblent s’être effacés, c’était hier, c’était il y a quelques heures, quelques minutes : les visages se reconnaissent, se ressentent, revivent par un simple regard tout ce qui a été leur vie sur la glace, un clin d’œil suffit pour exprimer ou ressentir la connivence de cette expérience hors du temps dans l’immensité de la banquise.

Nous longeons les côtes bretonnes, les voiles de Tara sont gonflées à bloc, dans la soirée six membres éminents de l’expédition rejoindront le bord : Jean-Claude Gascard, coordinateur du programme scientifique Damocles, Christian de Marliave dit Criquet, Nicolas Quentin, Gamet Agamerzaiev, Victor Karasev et Alexander Petrov. Les équipages seront au complet pour des retrouvailles presque parfaites puisque Guillaume Boehler le chef mécanicien navigue en mer de Chine n’a pas pu revenir.

Bruno Vienne

(Bruno a participé à bord de Tara au premier hivernage de septembre 2006 à avril 2007.)

Le temps du partage

Cela fait deux jours que nous avons touché terre. Et en deux jours, il s’est passé tellement de choses. De choses très positives.

Nous nous sommes d’abord retrouvés toute l’équipe Tara. Les forces à terre et les forces en mer. C’était un moment simple, plein de pudeur mais d’une intensité rare. D’abord accolades chaleureuses, bises, félicitations : le plein de chaleur après les froids polaires. Plus tard dans la soirée quelques heures après notre arrivée : chants, musique, mais pas n’importe quoi un bœuf improvisé. Petit concert privé de musique « de carré ». Improvisation très rythmique de musique tzigane  avec les musiciens d’un soir du bord emmené par un vrai de vrai. Samuel Audrain, chef mécano et chef accordéoniste. Télés, radios, journalistes de presse écrite étaient là, sans vouloir paraître ni convaincre, nous étions simplement heureux de les emmener avec nous dans ce bonheur d’un rêve accompli ensemble.

Alexander Petrov, le scientifique russe du bord me disait aujourd’hui du haut de ses 52 ans, que ce genre de moments n’arrivaient pas souvent dans une vie. Je crois qu’il a raison. Mon ami Sasha Petrov, de St-Petersbourg. Je ne le connaissais pas il y a quatre mois quand nous sommes partis de Longyearbyen pour relever le deuxième équipage. Nous sommes aujourd’hui frères de glace.

Depuis deux jours, petit à petit, avec tous nous parlons, nous échangons, nous décantons, nous évoquons cette vie arctique. Neuf mois pour les uns, un an et demi  pour le chef d’expédition Grant Redvers, et quatre mois pour « notre fournée ». Le dernier des trois équipages, parmi les vingt hommes et femmes embarqués qui ont rendu cette aventure et mission scientifique possible.

Pour l’heure, nous vivons à l’heure du partage. Partage avec les habitants de Longyearbyen (Spitzberg) qui viennent visiter avec beaucoup de recueillement notre goélette, partage avec Karl et Berit un couple de restaurateurs locaux qui régulièrement nous acceuille, comme à la maison. Hier soir, ils avaient organisé pour nous une soirée exceptionnelle autour d’un feu dans une habitation traditionnelle. A côté des flammes, un plat que même dans nos rêves polaires nous n’aurions pas imaginé déguster : du faon braisé en sauce avec des pommes de terre. Je suis désolé si je heurte les végétariens, mais les trente personnes présentes dans cette hutte en bois n’ont pas laissé grand chose dans l’assiette.En un mot, nous retrouvons tous les joies de la terre, grâce à cette escale avant de retrouver l’océan.

Demain, après cette période de libations le travail reprend à bord de Tara. Nous devons vider la soute avant de plusieurs tonnes de matériels scientifiques. Tara doit reprendre la mer plus léger, en toute sécurité, afin de boucler la boucle en revenant à son port de départ Lorient. Même si nous avons fêté une étape dans la réalisation de notre mission ce n’est que là que l’expédition « Tara-Arctic » sera bel et bien terminée.

Vincent Hilaire

La liberté ça se mérite

Toute la nuit de dimanche à lundi, les équipiers de Tara se sont relayés pour faire « avancer la machine » dans la glace. Deux équipes de quart de quatre personnes. Une en 21H00-03H00, l’autre en 3H00-9H00. Après une avancée tout en douceur pendant le début de la nuit, les choses se sont corsées de 23H00 à 4H00 du matin. Par chance, la pleine lune était là dégagée pour nous guider dans la nuit. D’une glace assez fine et brisée en des milliers de petites plaques, nous sommes arrivés dans un champ de petits icebergs compacts. Dangereux. Des fois très hauts, et donc à même d’endommager des choses sur le pont. Entre la personne de quart à l’avant du bateau essayant de déchiffrer, de détecter un éventuel passage entre les amas de blocs et le barreur, c’était une concentration de tous les instants : « 2° babord, pousse les blocs avec les moteurs. Machine 0. Arrête tout on est monté sur le glaçon, j’attends de voir ce qui se passe. Bon c’est bon, fais un peu de marche arrière, on va passer autrement. OK, marche arrière, confirmait depuis la cabine de navigation le barreur ». Les yeux d’un côté, la main sur la poignée des gaz de l’autre. Par la magie de la VHF, ces deux esprits étaient comme à côté l’un de l’autre. En symbiose. Pendant des heures, sous des aurores boréales, Tara s’est obstiné à garder son cap pour retrouver l’eau libre. La lutte continue. On ne sort pas des glaces comme ça. Mais le résultat de cet acharnement est là. Tara a parcouru 30 miles depuis la mise en route des moteurs hier midi. Selon les cartes satellites les plus fraîches, il resterait encore la même distance à parcourir. Il est neuf heures les deux équipes vont se relayer la mienne va recommencer un cycle jusqu’à 13H00.

Tout le monde n’a dormi que quelques heures. La fatigue se fait sentir un peu. Mais elle n’a vraiment aucune importance, nous savons tous que nous vivons un des grands moments de l’expédition. Les dernières au milieu de la glace aussi. Toutes les bonnes choses ont une fin, dit l’adage. Il faut qu’il y en ait une, car Tara a quand même cette nuit essuyé plus d’un choc contre ces morceaux « de métal blanc » de toutes formes et de toutes tailles. Notre travail n’est rien comparé à ce qu’encaisse en ce moment la baleine. Tout son squelette d’aluminium vibre sous les derniers assauts de la glace qui pensait conserver son butin.
Quitter la glace, c’est comme quitter un monde, une jungle profonde où la lisière de la forêt ne paraît jamais loin, mais le chemin pour y arriver est interminable.

Vincent  Hilaire

Pas de « Tara Arctic » sans partenaires techniques

Comme un équipage est une somme de compétences  subtilement choisies et utilisées, Tara Expéditions est le fruit de partenariats  précis. Dénominateur commun : la résistance au froid.

Les marins, professionnels et amateurs connaissent tous cette marque : Sika. C’est un petit peu comme le « Frigidaire », alias le frigo pour conserver les aliments. Dans Tara, le sika noir est présent à peu près partout pour assurer l’étanchéité. Les hublots du carré par exemple sont totalement  isolés grâce au Sika. Des réserves  de ce produit de grande qualité permettraient  même en cas de destruction du plexiglas, de reconstituer un hublot de fortune avec du bois.
Le sika, c’est comme une pâte qui colle progressivement, sèche ensuite mais surtout ne casse pas au contact des grands froids. Le sika s’est révélé tellement bien adapté pour ces latitudes qu’il a même servi pour les connections du mât météo par exemple. Un mât avec ses anémomètres et ses capteurs de températures  qui fonctionne de jour comme de nuit sur la banquise.

Autre partenaire de cette aventure  humaine scientifique et matérielle: Primagaz. La cuisine revêt dans la vie du bateau une importance majeure. Après plusieurs heures passées à l’extérieur dans des températures de – 20°C, un bon plat chaud cuisiné au gaz réchauffe le corps et l’esprit. En plus, « la répartition sur le pont de ces vingt grandes bouteilles vertes permet de travailler  l’assiette du bateau » souligne avec humour Hervé, le capitaine de Tara. Et d’ajouter toujours sur le mode humoristique, « pour la prochaine expé il faut simplement qu’il prévoit des poignées comme pour les petites bouteilles de maison ».

Pour les dix occupants du bord l’une des activités quotidiennes majeures, c’est de couper la glace. La plupart du temps nous faisons d’abord des trous pour les expériences scientifiques. Des treuils descendent des sondes à 2 000 mètres de fonds tous les deux jours pour analyser la salinité et les couches d’eau de l’Océan Arctique. Il faut parfois aussi dégager le bateau lorsqu’il est pris entre des crêtes de glace. Pour tout ce travail, y compris pour couper du bois, les tronçonneuses Stihl se sont révélées  adaptées. Toujours en verve, Hervé a une formule très imagée pour résumé l’intérêt de ces tronçonneuses : « la Stihl, c’est le couteau de l’Arctique ».

Reste enfin les partenaires électroniques. Sécurité garantie lors des sorties lointaines sur la glace grâce à Icom et ses VHF. Enregistrement de données sur les increvables ordinateurs Toughbook de Panasonic. Des ordinateurs résistants à tous les chocs et au froid extrême. Impossible d’oublier les appareils photos Canon. Il y a deux  EOS 350 D à bord. Avec les phénomènes météo exceptionnels que nous avons la chance d’observer sur Tara, ces boîtiers et leurs objectifs nous suivent partout sur la glace et vous permettent de partager avec  nous ces merveilles.

À tous ces partenaires félicitations, car tous « leurs bébés » ont absolument trouvé  leur place à bord. Ils peuvent être fiers de leurs réalisations  et comme pour Tara,  de la passion déployée par les femmes et les hommes qui composent « leurs équipages ».

S’adapter au quotidien – un exemple

10 Juillet 2007
Position : 88°13’N 057°43’E
Vitesse : Nord Ouest pour 0.2nds
Vent : 9nds de Sud Est
Visibilité : Moyenne, temps couvert
Jour : jour permanant
Banquise : beaucoup d’ouvertures et quelques mouvements
Température de l’air : 0°C
Température de l’eau : -1.7°C

Aujourd’hui mardi. La sortie « EM31 » du mardi a été annulée puisque l’instrument de mesure est en panne. Sam responsable de cette activité et moi accompagnatrice officielle avons été un peu déstabilisés dans notre routine hebdomadaire, mais très vite nous avons trouvé une autre occupation.
Avec Charles, nous avons continué le rangement de fond en cale et aujourd’hui il s’agissait de remiser les « Kapchdva ».

Kapchdva : type de tentes russe, qui nous a servi pendant la courte saison en avril, comme lieu de stockage ou de couchage, lorsque nous étions si nombreux sur la banquise.

J’ai donc passé l’après-midi à rafistoler et à coudre des pièces sur une « kapch ». Ensuite, quelques vêtements sont apparus comme par magie à côté de la machine à coudre… en attente eux aussi d’une pièce ou d’une réparation. Mais quoi de plus naturel qu’une activité de couture à bord d’un bateau agnès b. !!

Minh-Ly

Solstice d’été au pays du jour permanent

Nous avons passé un cap important de cet été. Le solstice d’été ou la moitié de l’été, marquant le jour de l’année où le soleil se trouve à son plus haut dans le ciel. A des latitudes moins élevées, cet évènement signifie le jour le plus long. Mais ici, au pays du jour continu, le soleil ne se couche jamais.

Du coup il faudrait célébrer le jour le plus long, tous les jours pendant environ 6 mois (ce qui ne serait pas si mal). Plus sérieusement, le solstice marque surtout le début de la chute du soleil vers l’horizon et son retour vers l’hémisphère Sud.

Cette semaine, nous avons eu un temps radieux avec un ciel dégagé ce qui nous a permis de réaliser un peu de navigation astronomique en utilisant le soleil. Même si le GPS a pris une place incontesté dans l’art de la navigation, nous trouvons toujours plaisir à déterminer notre position en utilisant le bon vieux sextant.

Comme chaque année, le premier jour de l’été est marqué par l’incontournable fête de la musique. Avec un orchestre composé de 4 guitares, 2 digeridoos, un djembe, 2 accordéons, 3 harmonicas, une flute Incas, des sifflets et quelques autres instruments improvisés (cuillères, casseroles, castagnettes…) nous avons fait trembler la banquise. A part les sismomètres qui n’ont pas du trop apprécié, nous sommes heureux de ne pas avoir eu de plaintes de nos voisins…

Charles

Exercice de sécurité

Voilà maintenant deux semaines que Tara a accueilli son nouvel équipage pour la période estivale et tout se passe plutôt bien.

Samedi vers six heures du matin il y a eu un changement assez rapide de l’orientation du vent du secteur Ouest au secteur Est avec une température proche de -5°C. Ce sont des conditions très favorables aux mouvements de glace. La banquise ne s’est donc pas gênée et en a profité pour faire des siennes. La rivière, qui s’était formée fin avril et qui avait endommagé la piste d’atterrissage, s’est de nouveau ouverte de façon plus anarchique que la première fois. Des fractures se sont formées dans tous les sens, créant ainsi des îlots au milieu de l’eau presque libre. Ces mouvements de glace faisant apparaître l’eau, nous rappellent que nous sommes sur une fine pellicule de glace au dessus de 3000 mètres de fond.  

La vue de cette eau libre nous a donné à tous l’envie d’une petite baignade. Et oui, pourquoi ne pas se baigner dans l’océan Arctique ! Mais c’était avant tout une bonne opportunité d’allier plaisir et exercice de sécurité. Car, en cas d’urgence, il nous sera peut être nécessaire de traverser un lead (rivière), un entraînement est donc indispensable. La combinaison de survie est un des deux moyens utilisés par les randonneurs du pôle pour traverser les rivières qu’ils croisent sur leur route, l’autre système est de transformer la pulka (traîneau) en kayak.
Nous souhaitions aussi tester le matériel de ski. Nous avons donc regroupé ces deux activités en une petite expédition du dimanche.

Nous sommes donc partis Timo, Audun, Guillaume, Sam, Grant, Minh Ly et moi, les skis chaussés en direction du lead, sans oublier bien sûr Tiksi et Zagrey. Arrivé au Lead nous avons chacun à notre tour testé la combinaison de survie en traversant un bout rivière. Un grand moment, ce petit plongeon dans l’Arctique !

Nous avons ensuite rangé la combinaison dans la pulka et rechaussé nos skis pour continuer la balade pendant 2h.
Cette randonnée à ski nous a permis d’aller vérifier le bon fonctionnement de la station sismique qui se trouve de l’autre côté du lead et de voir l’état de la banquise autour du navire.

Le banya du dimanche soir a été bien apprécié après cette après-midi sportive.

Marion

Le banya

TARA Arctic

Le banya

Le sauna est une tradition dans tous les pays nordique en Russie on l’appelle aussi le banya. Chaque fin de semaine, les habitants des provinces les plus froides, comme en Sibérie, aiment se retrouver au banya. On y amène quelques provisions du genre amuse gueule et de la vodka. Le banya du port de Tiksi par exemple se trouvait au premier étage d’une grande bâtisse. Tout l’étage de plusieurs centaines de mètres carré était divisé en deux banya : l’un étant réservé pour les femmes et les enfants tandis que l’autre est destiné aux hommes. Après avoir payé au bureau d’entrée, on pénètre dans une immense pièce séparée en petites sections par des bancs et des casiers. Ce sont des vestiaires conviviaux où l’on partage les victuailles et la boisson, avant, pendant ou après le passage au sauna. La pièce suivante est un peu plus petite, là sont installés les douches et des sortes de lavabos pour les ablutions. L’eau chaude ou froide coule à volonté. Le banya en lui même se trouve dans la troisième pièce. Elle est plus petite et aménagée avec des gradins de bois qui servent de sièges. Il règne une température de 70° à 90° suivant l’altitude des bancs du gradin. Les habitants de Tiksi y passent des heures à transpirer mais pas seulement. Après une bonne suée, ils ont pour habitude de se fouetter avec des branchages très fournis en feuilles. Les feuilles de chêne, trempées dans l’eau chaude, sont très prisées. C’est très bon pour la circulation du sang paraît-il. Puis l’adepte du banya prend une douche froide. Quand je parle de douche je devrai plutôt dire une énorme masse d’eau froide délivrée d’un seul coup par une bassine à bascule.
Après le banya tout le monde à l’air détendu et la vodka vient compléter le réchauffement intérieur.

Gamet qui a passé une bonne partie de sa vie en Sibérie a voulu nous faire goûter à cette tradition du grand nord. Après avoir fait l’état des lieux avec Hervé du bois qu’il restait à bord, Gamet s’est attelé à un chantier colossal : construire un sauna sur le pont d’un bateau par une température ambiante entre -30° et -40°. Il lui a fallu démonter des structures métalliques, les dessouder puis les ressouder afin de faire de la place pour une cabane de 2m50 sur 2 m et d’une hauteur de 1,90 m. Puis, il lui a fallu couper et poncer les planches, trouver et installer du matériel isolant, poser un radiateur électrique etc… La construction du banya à pris un mois, parfois Hervè a aidé Gamet, mais bien souvent, il y travaillait seul et avec  acharnement.
Le banya fût inauguré juste après l’anniversaire de Nico la première semaine de décembre. Une pleine réussite de la technologie russe, des pierres ont été disposées sur le puissant radiateur électrique, lorsqu’elles sont bien chaudes, il suffit de verser de l’eau pour que la petite pièce se remplisse d’une chaleur humide et intense. Nous avons décidé après consultation du commissaire de l’énergie à bord de s’octroyer deux cessions de banya par semaine: le jeudi et le dimanche.
Au début nous avons eu un peu de mal à nous habituer à cause du passage de -30° à l’extérieur à 70° dans le banya. Désormais c’est un plaisir que personne ne manque.
Le banya nous procure une détente en profondeur et fait chanter nos cellules comme si cela leurs rappelait le soleil qui nous manque depuis déjà depuis 5 mois. Nous avons remarqué qu’après une cession de sauna nous dormons plus profondément et nous supportons mieux le froid. Pendant le banya, il nous arrive de sortir nu par -35° et de nous frotter avec de la neige pendant quelques minutes avant de revenir dans la cabane surchauffée. Nous comprenons maintenant un peu mieux l’engouement qu’ont les habitants du grand nord pour le sauna ou les huttes de sudations. Un grand merci à Gamet de nous avoir fait ce beau cadeau qui rend notre dérive un peu plus confortable.

Bruno

Manipulation de la CTD

La CTD (Conductivité, température, densité.) enregistre des données pour mesurer la température et le degré de salinité des couches d’eau qui constituent l’océan.

Tara continue sa lente remontée vers le pôle poussé par le vent du sud. À l’extérieur -35° avec un blizzard qui souffle en rafales. L’équipe de CDT se relaie à tour de rôle pour contrôler la descente et la remontée du câble à l’extrémité duquel se trouvent soit une sonde CTD (c’est à dire qui enregistre des données pour mesurer la température et le degré de salinité des couches d’eau qui constituent l’océan). Dans le carré, au cœur de la baleine,  les communications VHF fusent de la cale arrière où se trouve le treuil piloté par Nico ou Hervé.

Ces communications sont destinées à l’autre équipe à poste dehors, à l’arrière du bateau. Devant un trou dans la glace de 1m sur 2, on surveille le bon fonctionnement du treuil au bout duquel est fixé la sonde qui s’enfonce dans l’océan à la vitesse de un mètre par seconde et qui enregistre les données à l’aide de capteurs électroniques. « 1500m !  …–1500m, bien reçu ! » est répété comme un écho dans la VHF par le gardien du câble qui se refroidit sur la banquise tandis que dans la cale arrière dans le vacarme du groupe électrogène, le casque sur les oreilles, Nicolas dirige la manœuvre. La profondeur de sondage a été définie par Matthieu avant le début du sondage avec un autre sondeur de bathymétrie acoustique qui indique précisément le fond de l’océan.

Ce sondeur relié à un câble électrique est pratiquement en permanence immergé dans l’eau, attaché à un bout, sauf quand la banquise se met à bouger. Il peut indiquer le passage des bancs de poissons et le frasil qui est une zone de petites formations de glace que l’on peut rencontrer dans les couches supérieures de l’océan. « Sonde en vue ! » indique Matthieu dans la vhf, Nicolas aux commandes du treuil ralenti puis stoppe l’enroulement lorsque Matthieu lui indique qu’il a retiré la sonde de l’eau.

Une fois sortie de l’eau, la sonde est ramenée à bord pour éviter le gel et là, Matthieu la nettoie et télécharge les données récoltées dans un ordinateur.
Les données recueillies sont envoyées dans la foulée par email aux scientifiques des différents laboratoires de DAMOCLES ; Les opérations CTD ont lieu entre 3 et 4 fois par semaine dans la mesure où la banquise est stable.

Chaque semaine, on effectue également un prélèvement d’eau à différents niveaux de profondeur grâce aux bouteilles de Nansen équipées d’un système de clapets permettant de récolter des échantillons d’eau à des profondeurs établies. L’eau de ces bouteilles faites de bronze, à la conception inchangée depuis plus de 100 ans, est recueillie dans de petits flacons plastique dûment répertoriées et datées par Matthieu qui conserve ces précieux échantillons pour le laboratoire.

Une opération CTD peut durer entre 2 à 4 heures selon la profondeur et si elle est suivie d’une opération bouteilles de Nansen. Nous nous relayons pour surveiller le câble à l’extérieur et quand le vent souffle ou que le froid dépasse les –30° ; c’est parfois difficile de tenir. Dans ce cas, nous nous remplaçons plus fréquemment.
L’autre difficulté est d’entretenir les trous dans la glace qui ne cessent de se refermer. Nous devons avoir accès en permanence à l’eau de mer pour, soit récupérer les sondes (en urgence au cas où la banquise se brise), soit continuer les sondages. Il faut souvent de servir de la tronçonneuse pour ouvrir la glace quand les températures sont vraiment basses autrement, le pic à glace suffit pour briser la couche qui est alors moins épaisse.

La nuit succède à la nuit et les sondages aux sondages.

Bruno

Anniversaire de Grant

Hier nous avons fêté l’anniversaire de Grant, événement important que de souffler ses bougies sur la banquise. C’est le cinquième et le dernier pour cette équipe et nous commençons donc à être rodé.

Nous lui avons fait la surprise d’envahir le carré déguisés en maoris, simulant leur danse traditionnelle et avons entraîné  Grant à nous faire  un HAKA. Nous savions qu’il le faisait très bien puisqu’il nous en avait dansé un au début de la dérive pour inaugurer notre première base. Mais  nous l’avons obligé à le danser à l’extérieur sur la banquise ! Et hier était le jour le plus froid que nous avons rencontré, moins 40° !

Ce fut un moment chargé d’émotion que nous n’oublierons pas, les chiens non plus, surpris de notre accoutrement. La banquise a résonné  mais ne s’est pas rompu, le cœur y était pourtant. Ensuite, retour à l’intérieur, et distribution des petits cadeaux : Montre Agnès b, disques provenant de NZ de la part de sa famille, dessins et morceau de corne de mammouth  sculpté par Gamet. Puis dîner avec gigot, bien entendu et le gâteau garni de ses trente quatre bougies.

Denys

W-e de fête sur Tara

Même sur la banquise il y a des week-ends qui comptent plus que d’autres, et ces deux derniers jours ont été riches !

Cent vingt cinquième jour de dérive.
Position : Dérive par 83° 44′ N-138° 44′ E, vitesse 0.2 nœuds 180° .
Vent : 10 nœuds secteur nord ouest
Visibilité : Bonne, ciel clair,
Lune : Rousse, sur l’horizon.
Jour : Nul
Banquise : Stable.
Température de l’air : – 36˚C
Température de l’eau : -1,7˚C

Même sur la banquise il y a des week-ends qui comptent plus que d’autres, et ces deux derniers jours ont été riches !
L’anniversaire de Matthieu, qui coïncide avec l’Epiphanie nous a donné l’occasion d’un dîner amélioré commencé par une petite mise en scène : L’arrivée des rois mages, symbolisme important ici puisque nous sommes à la verticale de l’étoile du berger, personnifiés par Grant en Balthazar, Bruno en Melchior, Nicolas en Gaspar et Hervé en Jésus. Et au moment de l’apéritif, le téléphone sonne pour m’annoncer la venue de mon premier petit fils, Raphaël, fils de ma fille Lucie, né à Grasse. Ce fut donc une belle fête qui s’est finie tard dans la nuit, après un bon repas (magrets de canard) et gâteau au chocolat avec fève.
La semaine commence maintenant par un froid à moins 36°C, une très belle lune rousse sur l’horizon qui va nous quitter de nouveau pour une quinzaine de jour. Ce sera sans doute la dernière période de nuit complète puisqu’à partir de février nous devrions avoir les premières lueurs du soleil.
Bienvenue à Raphaël qui a déjà son ours blanc dans son berceau !

Denys

 

Le polaire

Gamet peut rester des heures dehors sans perdre de sa dextérité et sait déjouer tous les pièges de la banquise.

Cent-cinquième jour de dérive.
Position : Dérive par 83 83° 30′ 6193″ N-141° 00′ 2073″ E, vitesse 0.4 nœuds 340° .
Vent 25 nœuds secteur sud
Visibilité Mauvaise, ciel couvert,
Lune : Invisible
Jour : Nul
Banquise : Stable.
Température de l’air : – 30°C
Température de l’eau : -1,7°C

Gamet Agamyrzayev est né en 1962 à BAKOU en Azerbaïdjan (Etat indépendant de l’ex URSS depuis 1990), vit 4 mois de l’année à Säki, petite ville des montagnes à l’est de Bakou et le reste du temps à Khatanga. Khatanga est une ville portuaire sur un fleuve (Khatanga) débouchant en mer des Laptev, dont l’activité n’est qu’estivale en raison de la glace qui rapidement empêche tout trafic.

Gamet a découvert la vie du nord sibérien à l’occasion de son service militaire à l’issue duquel il a exercé divers métiers (Docker, chauffagiste) mais surtout a rencontré Bernard Buigues avec qui il travaille depuis 1999 pour le musée du mammouth et pour les expéditions Mammuthus.

Il est vrai que Gamet ne manque pas de qualités, en particulier dans le domaine du bricolage. Une fois les plans dans sa tête, il est capable de transformer toutes sortes de matériaux pour leur donner une deuxième vie. Qualité essentielle ici où rien ne se jette. Doté d’une résistance physique remarquable, adapté au climat polaire, il peut rester des heures au froid sans perdre de sa dextérité. Sa dernière et toute récente réalisation est le sauna (banya en terme russe) du bord, dont je n’ose pas décrire le plaisir que nous en avons tant ce luxe me parait anachronique ici.

Il a aussi une connaissance de la banquise qui le rend indispensable à nos yeux quand nous devons mener des expéditions sur la glace. Il sait en déjouer tous les pièges. Dernière qualité, Gamet connaît bien l’équipage car il a participé au chantier de préparation de Tara à Lorient.

Denys

La dépense énergétique

Nicolas, le chef mécanicien est le personnage clef de la réussite de notre mission. S’il est presque débarrassé des soucis des deux moteurs de propulsion qui sont en sommeil jusqu’à la débâcle libératrice de mi 2008, il doit gérer au mieux la dépense énergétique et le bon fonctionnement des deux groupes électrogènes.

Nico, as-tu conscience de l’importance de ta mission à bord ? :« Oui, c’est d’ailleurs ma motivation quotidienne ! »
Les consommations sont-elles raisonnables ? : « Elles sont raisonnables compte tenu de notre environnement extrême et des besoins nécessaires pour mener à bien les travaux scientifiques ».
Quelles sont la ou les pannes que tu redoutes le plus ? : « Les groupes sont les pièces maîtresses de la production d’électricité, il est certain qu’une panne simultanée, scénario improbable, sur ces deux machines nous entraînerait dans la survie ! Une gîte supérieure à 35° en est un exemple, le feu d’un groupe avec propagation vers l’armoire électrique principale en est un autre». Compromettraient-elles la poursuite de l’expédition ? : « Oui, car sans électricité, pas de chauffage et aucun appareil ne fonctionnerait… ».

Tu gères aussi le chauffage à bord. C’est un sujet très sensible et important pour tout l’équipage. Est-ce un souci de plus pour toi ? : « Oui, sujet très sensible effectivement. Nous en avons eu un aperçu il y a un mois avec des problèmes de pompe de circulation. Les conséquences sont très importantes sur le confort, sur le moral, sur le travail et sur l’énergie nécessaire à l’organisme pour combattre le froid ».
Malgré tout, Nico mange de très bon appétit et dort comme un loir !

Denys

Au-revoir le soleil

Aujourd’hui fut une journée particulière : le soleil ne passe plus au-dessus de l’horizon. Nous le reverrons maintenant que le 3 mars 2007.
Nous en avons profité pour lui faire un clin d’œil en nous rassemblant à
’heure de midi sur la banquise pour un pique nique et deux heures de distractions : petite partie de rugby et jeux de boulespour rester franco-kiwis.

Ce jour marque pour nous l’entrée dans une nouvelle période synonyme de froid, de nuit, d’un peu plus d’isolement et sans doute d’imprévus. Nos journées seront maintenant rythmées par nos activités et la notion de temps prendra une autre dimension : Un dicton africain dit « Le blanc a la montre, nous avons le temps ». Peut-être arrivera-t-il un moment où nous ne regarderons plus notre montre, ce que beaucoup pourront nous envier ! Nous espérons que Tara trouve rapidement sa place au mieux sur la banquise pour pouvoir installer du matériel scientifique autour de nous (il est actuellement déployé sur le bateau) et satisfaire la légitime impatience des laboratoires de recherche partenaires et soutien de notre expédition.

Denys

Ambiance château hanté

Position : Dérive par 81° 08′ 5137″ N – 145° 53′ 9255″ E, vitesse 0.4 noeuds
Vent : 0 – 5 noeuds
Mer : calme
Visibilité : très moyenne, ciel couvert
Jour : 6h-16h
Température de l’air : – 8°C
Température de l’eau : -1,5°C

Depuis deux jours, Tara est soumis à des compressions de glace qui s’accompagnent à l’intérieur de bruits typique de film d’épouvante, ambiance vieux château hanté : grincements de gonds, claquement de portes sous fond de tremblement de terre. En effet Tara dans le même temps prend un peu de gîte puis se redresse et ainsi de suite. Ces compressions ne sont pas très fortes car la glace autour de nous n’est pas dure, c’est ce que l’on appelle du brash constitué de nouvelle glace (slush) peu consistante et d’anciennes plaques ou floes.
Nous avons fabriquer un inclinomètre permettant de connaître la gîte, nous sommes la plupart du temps autour de 6° sur bâbord, ce qui n’entraîne pas trop de désagrément pour la vie à bord.
Aucun signe de vie animal ces dernières quarante-huit heures.

Denys