Changement d’équipage et mission coraux pour Tara à Mayotte

L’arrivée à Mayotte c’est un plaisir pour les yeux, et c’est aussi l’occasion d’un changement d’équipe scientifique sur le bateau.

Après un mois passé à bord de Tara, Céline, Sarah, Colomban, Ian, Sacha et Camille débarquent.
Un mois à prélever le plancton et à étudier les micro-organismes de l’océan, un mois également à naviguer et à partager la vie du bord entre La Réunion et Mayotte. Les au revoir se font avec une certaine émotion.

Nous troquons océan, plancton, protistes et autres eucaryotes, contre lagon, polypes, coraux, algues et poissons de toutes sortes. Permutation d’équipe et changement de recherches, un autre territoire d’exploration.

Mayotte occupe la position la plus orientale des quatre îles principales de l’archipel des Comores, elle est « fréquentée » par les européens depuis le 16ème siècle et l’île a été annexée par la France en 1843.
A la suite d’un référendum organisé en 1974, elle choisit de rester  française tandis que les trois autres îles optent pour l’indépendance, ce choix est confirmé en 1976 par les mahorais lors d’une nouvelle consultation populaire.

D’un point de vue strictement géographique, l’île est entourée par une barrière corallienne de plus de 150 km, une situation exceptionnelle pour la faune et la flore marine.
Ici, se côtoient une grande variété d’espèces animales : tortues,  dauphins, espadons, dugongs, baleines…, plus de 22 espèces de mammifères marins et près de 600 pour les poissons. Un paradis pour les plongeurs !

Une autre particularité des eaux de Mayotte tient à son marnage, jusqu’à 4 mètres de différence de hauteur d’eau lors des grandes  marées. Le lagon, alors, se découvre laissant apparaître bancs de sable et récifs coralliens en surface.
Une barrière de corail unique car elle entoure l’ile à une grande distance et se double sur la partie sud. On compte à Mayotte plus de 200 espèces de coraux.

Son lagon est parsemé de nombreux îlots avec chacun leur histoire, comme celle des «Quatre Frères».
La légende raconte que quatre frères partis à la pêche, bravant l’interdit car c’était jour de cérémonie, furent alors changés en pierre, devenant ces quatre îlots rapprochés.

Valérian Morzadec

Tara vu du ciel

Arriver en bateau à l’île Maurice, c’est déjà un privilège… Arriver en hélico c’est carrément un honneur.

Dès 7h30 du matin, Tara nous dépose sur une île plate à quelques dizaines de milles de Maurice avec Jérôme, le cameraman de Thalassa.
Un hélicoptère de la gendarmerie se pose au beau milieu des herbes folles. Un homme en tenue kaki saute à terre et nous ordonne par gestes d’enfiler des gilets de sauvetage. Nous grimpons à bord dans un vacarme assourdissant.

Jérôme s’assoit à l’arrière, je passe à l’avant, à côté du pilote et du copilote. Ils me tendent un casque équipé d’un micro. Les insupportables décibels s’atténuent un peu, et j’entends leurs voix qui semblent résonner directement dans ma tête. « Bonjour ! Si vous voulez nous parler, il faut bien coller le micro à votre bouche ».

Ceintures-harnais bouclées, l’hélico quitte déjà le sol. On se croirait à bord d’un ascenseur de verre, la terre s’éloigne sous nos pieds, sans heurt. Notre monture volante est une alouette. Un modèle robuste construit il y a près de 40 ans, avec une verrière panoramique à la place des yeux. Pas de porte : les côtés de l’appareil sont ouverts pour nous permettre de faire des prises de vues. On dégaine les appareils photos et caméra. Il faut être réactif : le vol ne durera pas plus d’une heure.

Tara de son côté a hissé les voiles et navigue dans le soleil du matin en direction de l’île Maurice. Clic. Clic. Clic. Le bateau sous toutes les coutures, de face et de profil.

Hervé ordonne d’envoyer le spi, notre grande voile blanche d’avant sur laquelle « Tara Oceans » est fièrement proclamé.

Tara joue à cache-cache avec les îlots. La silhouette des montagnes de Maurice se dessine à l’horizon.

Jérôme, familier de ce genre d’exercice, guide le pilote. « Est-ce  que vous pourriez tourner devant l’étrave du bateau ? Un peu moins vite s’il vous plaît et le plus bas possible… ». L’appareil descend jusqu’à frôler les mâts. Moi je ne dis rien, je me concentre et je mitraille jusqu’à en avoir des crampes dans les épaules et les mains.

« Encore un tour du bateau et il faut rentrer » prévient le pilote.
Déjà ! Le temps s’est écoulé en un quart de seconde, suspendus dans notre libellule d’acier au-dessus de l’Océan Indien.

Derniers clichés des installations scientifiques à l’arrière de Tara  et nous regagnons l’île principale. A proximité des côtes, l’eau vire du bleu profond au turquoise. Vert canne à sucre dans le centre  des terres. Pointillés colorés des maisons. Les immeubles de Port-Louis, adossés aux montagnes, sont en vue. C’est un terrain de football qui nous offre une large piste d’atterrissage. Tara pointe déjà le bout de son étrave en vue de Port-Louis.
Il est seulement midi, l’île Maurice est déjà une escale inoubliable.

Sacha Bollet

Quand le plancton se fixe dans le corail

Voilà 8 mois que Tara a quitté Lorient. Lecteurs assidus, vous devriez normalement être complètement bilingues franco-plancton… nous pouvons donc passer aux subtilités d’un dialecte tropical localisé : celui du corail. 

Les dinoflagellés on ne vous les présente plus. Seule l’éventuelle présence de quelques cancres du fond de la classe me pousse à répéter que ce sont des organismes formés d’une seule cellule, tantôt capables de photosynthèse, tantôt de se nourrir de particules et tantôt des deux à la fois.
Observons l’un de ces dinoflagellés se débattre dans le courant marin grâce à ses deux flagelles. Il dérive, dérive en plein océan… jusqu’à toucher un récif corallien. De l’extérieur c’est très beau : des volutes de calcaire, des buissons solides et des patates sillonnées de labyrinthe… Quand on s’approche c’est encore plus joli. Le calcaire est une enveloppe créée par les petits animaux que sont les coraux.
Ôtez-leur cette concrétion protectrice : les coraux en eux-mêmes ressemblent à une colonie de minuscules anémones de mer.

Notre dinoflagellé se dépose sur ce support providentiel. Il se débarrasse de ses deux petites queues et se fixe à l’intérieur des coraux. De quelle manière ? C’est ce que tente de déterminer l’université de Miami, où travaille Roxanne Boonstra : « On les appelle alors des zooxanthelles, ces dinoflagellés, et ils vivent en symbiose avec le corail ». Pendant la journée, les zooxanthelles créent de la matière en synthétisant la lumière du soleil. Les coraux prennent le relais quand la nuit tombe. Ils déploient leurs minuscules tentacules pour happer ou filtrer les petites particules dans l’océan. Dans cet échange de bons procédés, chacun des deux organismes fait profiter l’autre de ses bienfaits.

La récolte a été bonne aujourd’hui pour Francesca Benzoni, la responsable du programme corail sur Tara. Elle étale sur une table les échantillons de coraux qu’elle a prélevés sous l’eau. « J’essaie d’en récolter 3 exemplaires de chaque. Les premiers resteront au Mauritius Oceanographic Institute à l’île Maurice, les deux autres seront envoyés à l’Université de Milan Bicocca pour être analysés ». L’équipe corail de Tara combine des spécialistes de la morphologie comme Francesca et des biologistes moléculaires, qui s’intéressent à l’ADN du corail. « On peut assez facilement déterminer le genre d’un corail à l’œil nu, mais pour son espèce, c’est beaucoup plus compliqué, il faut souvent regarder son ADN pour être sûr ».
Cette approche combinée n’est possible que depuis une dizaine d’années, depuis l’apparition d’outils qui permettent de plonger au cœur du génome, « … et bien souvent, ils remettent en cause tous les classements traditionnels des coraux !» complète Francesca.

Chaque échantillon est soigneusement étiqueté et identifié. Francesca et Roxanne découpent de petits morceaux qu’elles glissent dans des éprouvettes pour l’analyse ADN. Un peu de liquide fixateur et les voilà au frais dans la cale à trésor de Tara.
Les gros morceaux de coraux sont nettoyés à la javel pour ne conserver que le squelette de l’animal, et soigneusement emballés dans du papier journal pour les entreposer.

L’objectif de Francesca, c’est de répertorier les différentes espèces de coraux dans l’Océan Indien. « La zone est déjà étudiée, mais nous nous intéressons à des aires rarement échantillonnées : Djibouti, Mayotte et Saint Brandon ». David Obura, autre spécialiste de l’équipe corail, confirme : « Saint Brandon est un endroit spécial, très isolé.
Il y a peut-être moins d’espèces que dans d’autres régions de l’Océan Indien, mais pour nous c’est intéressant parce qu’il y a très peu d’impact des activités humaines ici. On peut observer comment le corail récupère après une augmentation du niveau de la température par exemple… ».
Quelques centièmes de degrés en plus, et toute l’harmonie d’un récif peut être rompue. Terminée, la belle symbiose qui unit corail et zooxanthelles. Les dinoflagellés retrouvent alors la pleine eau où ils peuvent continuer une nouvelle existence… en attente d’un nouveau corail sur lequel se fixer.

Sacha Bollet

Quand la « rosette » est sujette à la rose des vents…

La petite merveille de technologie qu’est la « rosette », surnom du CTD (pour instrument de mesure Conductivity-Temperature-Depth, ou Conductivité-Température-Profondeur) a enfin repris du service ! Mais tout ne fut pas simple.

“Les affaires reprennent !’’ Homme d’action, le capitaine Hervé Bourmaud ne cache pas sa satisfaction. Depuis la mi-janvier, la rosette n’avait plus été mise à l’eau. Un mois et demi passé à travailler sur les coraux dans la région de Djibouti et faire des étapes de liaison, mais cette fois, les choses sérieuses commencent. La mise à l’eau de cet engin sophistiqué, qui est au cœur de la mission de Tara, était prévue pour la nuit de mercredi à jeudi.

Peu après le passage du détroit d’Ormuz, après avoir quitté le golfe arabo-persique et être entré dans le Golfe d’Oman, antichambre de l’Océan indien.
Fini, les mers fermées !

Depuis son appareillage d’Abu Dhabi, avançant face au vent, la goélette naviguait à la voile et au moteur. A l’approche de l’île omanaise de Great Quoin, qui marque l’extrémité orientale de la péninsule arabique, les vents ont tourné et forci. Idéal pour couper les deux moteurs diesel, ce dont tout le monde se réjouit ! En fin de soirée, l’équipe scientifique se réunit pour établir l’agenda de cette journée qui relance le programme de prélèvements et de filtration, après un long arrêt. La mise à l’eau est alors prévue vers 2h00 du matin, requérant la présence de quasiment tout le personnel embarqué. Ceux qui le peuvent font un petit somme en prévision de cette courte nuit.

Mais le vent continue de fraîchir. A minuit, il tourne autour de 25 nœuds. Les creux sont de plus d’1,5m. Tara avance sans broncher, à la vitesse honorable de 9 à 10 nœuds. Mais entre son tribord et la côte, les plateformes pétrolières et les terminaux de livraison  d’hydrocarbure sont de plus en plus nombreux, et autour le trafic ou le nombre de navires au mouillage augmente. Des porte-conteneurs passent à moins d’un demi-mille de notre route, l’un deux semble nous croiser en partant sur notre bâbord puis change de cap au dernier  moment et nous longe finalement sur tribord.

Le vent monte encore à 35-40 nœuds, les creux dépassent les 2,5 m, la large coque de Tara  part parfois au surf. On affale le génois pour installer une trinquette, qui sollicitera moins le gréement.
Hervé décide qu’il est plus sage de ne pas faire de station dans ces parages, la manipulation de la rosette de 130 kilos pouvant en plus s’avérer délicate de nuit et pour une première prise en main par un équipage nouveau, non aguerri. Avec Stéphane Pesant, coordinateur  scientifique de l’expédition, il modifie sa route pour une nouvelle destination, éloignée de cette zone trop fréquentée mais toujours en bordure du plateau continental; il est en effet important pour les chercheurs de commencer leurs prélèvements avant les grandes  profondeurs, pour étudier le changement du milieu au fur et à mesure que les fonds ne descendent. Le rendez-vous est donc fixé à 6h du matin.

C’est par 24°54’767 N et 56°52’878, peu après le lever du soleil, et par temps calme, que le mobile chargé de ses bouteilles et différents capteurs est descendu le long de son câble, comme pour un baptême.
Le CTD entame une longue mission de scrutateur des océans du globe.
Lorsqu’il remonte, 26 minutes plus tard, l’ingénieur Marc Picheral ne cache pas sa satisfaction : ‘‘c’est très plaisant de voir que tous les capteurs fonctionnent, alors qu’ils n’avaient pas marché depuis plus d’un mois ; on appuie sur le bouton et ça sort !’’ Immédiatement, échantillonnage et archivage ont pris le relais : le travail ne fait que commencer, l’analyse va se poursuivre aux quatre coin de la planète dans les différents laboratoires !

Jérôme Bastion