Chronique d’une escale au coeur de New York

Voilà 3 jours que Tara est arrivée aux Etats-Unis après une escale de 24h aux Bahamas afin d’éviter l’Ouragan Florence. Après avoir fait cap au nord, la goélette a traversé la mythique baie de New York avant de s’amarrer aux quais de la North Cove Marina.

Situé à la pointe sud de Manhattan, le petit port a offert une base stratégique à Tara afin de recevoir différentes délégations venues participer aux négociations sur le droit de la Haute Mer à l’ONU. Comme à chaque escale, visiteurs et scolaires se sont aussi succédés sur le pont afin d’échanger avec l’équipage.

Visite des representants des pays participants aux negociations sur la haute-mer a l'ONU - New York © Céline Bellanger - Tara Expeditions Foundation 1 Romain Troublé présente le projet scientifique de Tara à des représentants de plusieurs pays venus participer aux négociations de l’ONU sur la Haute-mer © Céline Bellanger / Fondation Tara Expéditions

Après plusieurs jours de navigation hauturière, avec pour seul point de vue l’horizon, c’est un paysage tout en verticalité qui s’est offert aux Taranautes. Il faut dire qu’en termes de hauteur, les alentours du port de North Cove ne manquent pas d’édifices spectaculaires.

Parmi les voisines de Tara, on pouvait notamment admirer la One World Trade Center, construite à l’emplacement des tours jumelles détruites en 2001, et qui culmine à quelques 540 mètres de haut ! Visuellement spectaculaire, cette escale a aussi été une affaire de rythme ! Celle d’un retour dans l’une des plus grandes mégalopoles du monde, qui fut marquée par d’intenses moments de rencontres, d’échanges et de même de retrouvailles. Durant 4 jours, le pont et le carré de la goélette ont rarement désempli.

Scolaires, puis les visiteurs, furent accueillis par un équipage enthousiaste, heureux de partager ces derniers et précieux moments d’échange avant Boston, et avant la grande Transatlantique retour. Tara a également accueilli des rencontres plus formelles, avec ses sponsors et partenaires, pour discuter des projets scientifiques en cours et des expériences vécues ces derniers mois.

Visites scolaires a New York © Celine Bellanger - Tara Expeditions Foundation 2 Nicolas Bin, second capitaine, présente Tara aux écoles © Céline Bellanger / Fondation Tara Expéditions

Enfin, une après-midi entière a été dédiée à l’accueil d’une délégation de représentants nationaux à l’ONU venus participer aux négociations sur le droit de la Haute Mer. Tara se prête aux conciliabules pour les négociations sur la Haute Mer, négociations attendues depuis 10 ans.

Céline Bellanger

Vidéo : Retour de l’expédition Tara Pacific 2016-2018

Le 27 octobre 2018, la goélette scientifique Tara rentrera à son port d’attache – Lorient – après deux ans et demi d’une expédition dans l’Océan Pacifique dédiée à l’étude des récifs coralliens, véritables trésors de biodiversité, aujourd’hui fortement menacés par le réchauffement climatique. Marins, scientifiques, artistes et toute l’équipe de la Fondation Tara Expéditions auront le plaisir de vous accueillir au retour de la goélette pour partager cette incroyable aventure scientifique et humaine de plus de 100.000 km.

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© Fondation Tara Expeditions : F. Aurat / V. Hilaire / M. Bardy / N. Pansiot / A. Roullin
© Pete West / Bioquest Studios – Fondation Tara Expeditions

La mission s’achève, l’aventure scientifique continue

Pendant un mois, Libération embarque à bord du voilier laboratoire Tara pour suivre le travail des scientifiques de l’expédition, au chevet des récifs coralliens du Pacifique.

Une nouvelle fois, Tara a changé de visage. Après le calme de la navigation, la routine intensive des plongées, la goélette est entrée dans le rythme effréné des escales. En l’occurrence, Panama City. Pour beaucoup à bord, la fin du voyage. Tara devient alors une véritable fourmilière, où l’on accueille sur le pont les nouveaux arrivants tout en souhaitant bonne route à ceux qui s’apprêtent à retrouver une «vie normale» à terre. Le tout entrecoupé de réunions avec les autorités panaméennes pour gérer les questions administratives et de va-et-vient à terre de la cuisinière pour renouveler les stocks de produits frais. Pour assurer la continuité, chacun transmet à son successeur les informations importantes, les conseils et les pépins rencontrés jusqu’ici. Dans la salle des machines, le chef mécano n’aura que quelques heures pour effectuer ce passage de relais. Sur le pont arrière, «l’équipe plancton» ne croisera même pas ses remplaçants, devant se contenter d’un topo écrit rappelant tous les protocoles.

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À bord de Tara Pacific : coraux en péril

Pendant un mois, Libération embarque à bord du voilier laboratoire Tara pour suivre le travail des scientifiques de l’expédition, au chevet des récifs coralliens du Pacifique.

Un son de moteur couvre peu à peu le clapotis des vagues sur la coque. La petite annexe pneumatique de Tara revient avec à son bord une poignée de chercheurs-plongeurs. A peine de retour sur le pont, ceux-ci sont assaillis par une avalanche de questions posées par ceux restés sur la goélette. La première reste invariablement la même à chaque retour de plongée depuis deux ans. « Alors, c’était comment ? » On fait référence au paysage sous-marin, mais aussi cette fois à la vue depuis la surface. Il faut dire qu’ici, dans l’archipel panaméen de Coiba, chaque tour en annexe à la recherche du meilleur site de prélèvement entraîne une nouvelle claque visuelle. Une multitude d’îlots rocheux recouverts d’une forêt tropicale impénétrable s’enfoncent ici dans une eau turquoise. Un air de monde perdu, où ptérodactyles et gorille géant ne dépareilleraient pas. Après la description du paysage, au-dessus comme sous la surface, les chercheurs font face à une autre question, elle aussi posée après bon nombre de plongées. « Il y avait du blanchissement ? » A chaque nouvelle île visitée par Tara, c’est un peu la loterie. Impossible de savoir à l’avance si le site sera touché un peu, beaucoup ou dramatiquement par le problème.

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Pas de répit pour l’équipe plancton

Pendant un mois, Libération embarque à bord du voilier laboratoire Tara pour suivre le travail des scientifiques de l’expédition, au chevet des récifs coralliens du Pacifique.

Après Clipperton, la goélette Tara a repris le large pour dix jours de navigation, direction l’archipel de Coiba, au Panama. Pour les 15 personnes entassées sur ce petit voilier de 36 mètres de long, l’atmosphère a changé à bord. Finis la succession des plongées, le tri des échantillons et les escapades à terre, place à une certaine routine, un quotidien plus calme. Avec de surcroît le retour d’une connexion internet à bord, chacun renoue avec le monde extérieur… et ses centaines de mails en attente. Sur le pont arrière pourtant, deux silhouettes continuent de s’activer des heures durant, jonglant entre des filets, des tuyaux et des tubes en pagaille. Pas de répit pour «l’équipe plancton», les prélèvements continuent même en pleine mer afin d’étudier ces organismes omniprésents dans les océans, bien qu’invisibles à l’œil nu pour la plupart.

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Clipperton passé au crible

Pendant un mois, Libération embarque à bord du voilier laboratoire Tara pour suivre le travail des scientifiques de l’expédition, au chevet des récifs coralliens du Pacifique.

Sur le pont arrière de Tara, gâteaux apéritifs et canettes de bière ont remplacé les fragments de coraux et les tubes à essai. Après trois jours de travail, succession de plongées, prélèvements et tri des échantillons, l’équipe scientifique a terminé son programme classique, avec trois sites passés au crible autour de Clipperton. Dans la lumière du soleil couchant qui illumine la plage quelques centaines de mètres plus loin, chercheurs et marins décompressent le temps d’une soirée. Une nouvelle île peut être accrochée au tableau de chasse de l’expédition. La goélette restera pourtant ancrée encore quelques jours au bord de cet atoll du bout du monde. « C’est un territoire français, difficile d’accès et donc peu étudié, il était logique que l’on profite de notre passage pour quelques recherches annexes, explique Serge Planes, le directeur scientifique de l’expédition. C’est une opportunité unique d’avoir un bateau scientifique pendant deux ans et demi, ce n’est donc pas la première fois que l’on profite des moyens qu’offre Tara pour aller au-delà de la composante corail. »

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Corail, eau, poisson

Pendant un mois, Libération embarque à bord de Tara pour suivre le travail des scientifiques de l’expédition, au chevet des récifs coralliens du Pacifique.

Corail, eau, poisson

Depuis le pont de Tara, un bosquet de cocotiers vient d’apparaître au milieu de l’océan. Après quatre jours de navigation depuis le Mexique, l’équipage fait enfin face à l’île de la Passion. Clipperton, de son nom d’usage. Clippy, comme l’ont surnommée quelques marins à bord de la goélette. Qu’importe le nom, tout le monde est ravi de passer une semaine face à cette île mythique. «On y est !» entend-on au milieu des cris de joie. Très vite pourtant, il faut retourner au travail, la raison d’être de cette présence à Clipperton, et plus globalement dans le Pacifique depuis plus de deux ans maintenant. Le reste de la journée est dédié à la recherche du meilleur site pour jeter l’ancre – pas de jetée ni de port sur cette île déserte réputée difficile d’accès, ceinturée d’imposantes vagues en rouleaux – puis dès le lendemain, l’équipe scientifique se lance dans une routine désormais bien rodée. «Le protocole de collecte des échantillons a été défini en amont de l’expédition et n’a jamais bougé depuis, se félicite Emilie Boissin, coordinatrice de cette mission Tara Pacific. Par rapport à la première plongée il y a deux ans, nous sommes peut-être plus rapides, plus organisés, plus efficaces, mais nous faisons exactement les mêmes gestes.»

 

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Dernière ligne droite pour Tara Pacific : “braquage météo”

Pendant un mois, Libération embarque à bord du voilier-laboratoire Tara pour suivre le travail des scientifiques de l’expédition, au chevet des récifs coralliens du Pacifique.

Réunion au sommet dans le PC com, la minuscule salle dédiée aux télécommunications, cachée derrière la coque en aluminium de Tara. Tous les marins écoutent le débit de mitraillette du capitaine, les yeux rivés sur les dernières cartes météo. « On va faire du 8 nœuds, au lieu de 6, pour éviter cette grosse dépression. On cramera plus de carburant, mais ça nous permettra de passer juste devant. » Se faufilant entre les grains, le voilier scientifique avancera donc ces prochains jours aux moteurs afin d’arriver sans encombre jusqu’à sa prochaine destination, l’île de Clipperton. Quelques jours plus tôt, alors que Tara filait le long des côtes mexicaines, l’étape prévue sur ce petit bout de terre française perdue dans le Pacifique Nord était encore en suspens. « A cette saison, on ne devrait même pas être là, résume le capitaine Martin Hertau. C’est un braquage météo. »

 

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Conquête de l’Ouest pour Tara, de Portland à San Diego

Mardi 10 juillet 2018, après avoir accueilli à son bord, les employés de Billerudkorsnäs – un important sponsor, très engagé auprès de Tara – pour le Capitaine Yohann Mucherie, c’est l’heure des au-revoir. Après avoir effectué la traversée entre Hong-Kong et Portland, il cède sa place à Martin Hertau. Le départ de Portland se déroulera en petit comité. Paré à longer la côte jusqu’à San Diego, c’est une conquête de l’ouest d’un genre marin qui s’annonce pour l’équipage, et sous grand vent.

A bord de Tara se trouvent deux scientifiques océanographes : Aurélie Labarre et Guillaume Bourdin. L’équipe de marins quant à elle est composée de Martin Hertau, capitaine, Nicolas Bin, son second, Loic Caudan, chef de l’ingénierie, Daniel Cron, notre chef de pont, Jonathan Lancelot, responsable des plongées et Sophie Bin, marin-cuisinière. En petit comité, chacun a le droit à sa propre cabine : quel luxe !

Vers 11h00 du matin, les amarres sont larguées. La goélette quitte le quai de Portland et entame sa descente de la « Colombia River ». Le vent n’est pas suffisamment fort, il faut donc utiliser le moteur. Dix heures plus tard, à l’embouchure de l’océan Pacifique, Tara peut enfin déployer ses ailes : la misaine, la grand-voile et la trinquette sont hissées! Ca y est, Tara est prête pour reprendre sa « conquête de l’Ouest » !

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Toutes voiles dehors, Tara navigue en direction de San Diego – © Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

Ce retour aux voiles se déroule sur les chapeaux de roues, une prouesse pour Tara et ses 140 tonnes, un jour de grand prix de Formule 1. Tara vogue à une vitesse de dix nœuds et effectue même des pointes à seize nœuds. Ce rythme soutenu permet à la goélette de d’effectuer 250 miles nautiques en une journée (soit environ 460 km). Il semblerait que ce soit la vitesse à la voile la plus élevée parmi celles recensées au cours de Tara Pacific. À l’aide des filets : HSN (High Speed Net) et Dolphin, les océanographes ont prélevé leurs premiers échantillons d’eau et de plancton, au cours de la matinée du 11 juillet.

Le lendemain matin, le ciel était couvert, les marins ont effectué un empannage, tout en maintenant le bateau à une vitesse moyenne de neuf nœuds. Le cadence est désormais plus lente et Tara reprend son rythme de croisière et chacun retrouve son rythme habituel : les quarts de nuit, les repas délicieux, la sieste (tant convoitée !), les moments de convivialité passés ensemble et le travail, bien sûr !

Andréane Bellon de Chassy
Lara Ladonne Devillers

Haute mer et cap vers Hawaii

Pourquoi l’océan Pacifique porte-t-il son nom ? Il y a des jours de printemps où, sur le pont balayé par les vagues, on se le demande vraiment. Dans la passerelle de la goélette Tara, Yohann Mucherie, le capitaine, regarde les prévisions météo, pas franchement satisfait. Du vent, certes, qui forme une mer courte, mais pas bien orienté. Pour cette première nuit de la longue traversée du Pacifique de la goélette scientifique, les voiles resteront ferlées et ce sont les deux moteurs Cummins de 350 chevaux qui vont la pousser vers Hawaï.

Science en haute mer

Entre Tokyo et Hawaï, point de corail. Mais ce n’est pas pour autant que la science s’arrête à bord de Tara. Mené par le sémillant Fabien Lombard, chercheur en océanologie à l’observatoire de Villefranche-sur-Mer et grand spécialiste du plancton, une équipe scientifique franco-japonaise a embarqué à Tokyo. Pour Lorna, la Française, Rumi et Hiro, les deux Japonais de l’université de Kyoto, c’est une grande première à bord de la goélette. Tous les matins et tous les soirs, ils vont mettre en œuvre différents moyens de prélèvements d’eau de surface pour soigneusement récupérer, échantillonner, observer et conserver les espèces de plancton recueillies.

L’occasion était trop belle pour la laisser s’échapper : dans la continuité de l’expédition Tara Oceans, qui avait vu quatre ans de prélèvements de plancton dans le monde entier, la longue traversée entre le Japon et Hawaï va permettre de compléter et d’actualiser la cartographie de la présence de ces organismes, base de toute la chaîne alimentaire et donc de la vie marine. Et notamment, celle du corail dont les larves font, évidemment, partie du plancton.

Tout est prêt à bord de Tara : le wetlab sur le pont où les échantillons d’eau recueillies seront filtrés, mis en fiole, voire dans l’azote liquide pour ceux qui se feront analysés plus tard ; le drylab, à l’abri dans le bateau, où l’on peut déjà, en temps réel, procéder à des analyses sur la composition des échantillons. Mais la mer a ses propres règles et, pour ces premiers jours sur le Pacifique, elle ne semble pas vouloir faire la moindre concession à la science et aux nouveaux embarquants. Le vent forcit, la houle grossit, Tara roule bord sur bord et il n’y a pas grand monde à la table du dîner. Les échantillons devront attendre.

 
Le HSN, pour High Speed Net (Filet Haute Vitesse), se positionne juste au niveau de la surface grâce à ses deux ailes métalliques.
Le HSN (High Speed Net) est le filet à grande vitesse qui permet aux scientifiques embarqués d’effectuer les prélèvements au cours des navigations – © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions
 

Météo et incantations

A la passerelle, les quatre marins du bord sont réunis. Loïc Caudan, le chef mécanicien, Charlène Gicquel, le second capitaine et Louis Wilmotte, le chef de pont entourent le capitaine. Ils regardent les cartes météo qui n’annoncent toujours pas de bonnes nouvelles. Il y a bien du vent, mais il n’est toujours complètement favorable à la route. Les marins essaient de voir comment soulager les organismes fragilisés par ces premières heures sportives en stabilisant un peu le bateau. En attendant d’envoyer plus de toile, ils décident de hisser la trinquette, une des voiles d’avant, qui va faire contre-poids au roulis. Quelques heures plus tard, sous un crachin mordant, ils braveront à nouveau les éléments pour monter le yankee et la misaine. Le vent a tourné, il se décide à pousser Tara vers Hawaï.

Les visages reprennent des couleurs. La table de Sophie, la chef cuisinière, est à nouveau remplie. Il faut dire qu’elle ne ménage pas ses efforts dans son étroite cuisine accolée au carré. Peu importe le roulis, peu importe le tangage :  Sophie meringue, Sophie pâtisse, Sophie cisèle les herbes fines et veille à ce que les produits frais achetés au Japon puissent tenir le plus longtemps possible. « On ne va quand même pas finir par manger que des boîtes, non ? ».

Naviguer avec les éléments

Trois heures du matin. Yohann plisse les yeux devant la carte du courant Kuroshio, envoyé par Mercator, le centre français d’analyse et de prévision océanique, un des partenaires de la Fondation Tara. Le Kuroshio est le deuxième courant marin après le Gulf Stream. Il prend naissance dans les eaux chaudes des Philippines, charriant une abondante faune et flore planctonique qui permet notamment la présence, très septentrionale, de corail au Japon. Rencontrant les eaux froides du Nord du Pacifique il finit par se perdre en tourbillonnant à l’Est de l’archipel nippon. Mais là, cette nuit, le Kuroshio et ses eaux à 22 degrés sont juste devant nous. « On va y aller, non seulement ça va intéresser la science, mais ça va aussi nous faire gagner deux nœuds ». Gagnant gagnant.

 

L’un des derniers couchers de soleil sur Tara et l’archipel des Gambier.
© Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

Retour au calme

Le pont de Tara s’agite de bon matin. Il fait enfin beau, on a pu sortir toute la toile, même la grand-voile qui profite de tout nouveaux haubans, posés à Tokyo. Les marins et les scientifiques entourent le HSN, le high speed net, le filet haute vitesse. Largué à l’arrière du navire, il permet de recueillir des échantillons d’eaux à travers un filtre de 300 microns. A tribord, c’est le Dolphin qui surfe le long de la coque. Il capte l’eau de surface pompée et acheminée jusque sur le pont où elle est passe dans un filtre de 20 microns. Les quatre scientifiques s’affairent méticuleusement autour de tous ces échantillons. Et ce soir, ça recommence. La science n’a pas d’horaire et toute fenêtre météo est bonne à prendre.

Une semaine de mer et la petite communauté de Tara s’est constituée. Les marins et les scientifiques ne font pas que se côtoyer. Ils apprennent à se connaître, ils apprennent des uns des autres. Tout le monde est volontaire quand il faut aller hisser les voiles. Tout le monde est volontaire quand il faut surveiller la mise à l’eau des filets. Tout le monde apprend à reconnaître les copépodes. Tout le monde va finir par savoir faire un nœud de chaise. « L’esprit Tara », dit Charlène Gicquel, second, les yeux pétillants du plaisir d’être là.

Caroline Britz, à bord de Tara, mai 2018

Enquête sur le courant Kurushio

Ca y est, Tara a retrouvé les conditions océaniques. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’entrée en matière a été sportive. A peine sortie de la baie de Tokyo, la goélette est entrée dans un système dépressionnaire. Beaucoup de vent et une forte houle ont eu raison d’une partie des équipiers pendant les 48 premières heures de traversée. La mer agitée n’a cependant pas arrêté les marins du bord, qui ont bravé les éléments pour hisser une partie des voiles – trinquette, misaine et yankee – ce qui a eu pour effet immédiat de stabiliser le bateau et de soulager un peu les organismes.  

Dans ces conditions météo difficiles, Tara a cependant pu profiter d’un bel auxiliaire de navigation : le courant Kuroshio, le deuxième courant marin le plus puissant au monde après le Gulf Stream. En calant sa route sur celle du Kuroshio, la goélette a pu gagner jusqu’à deux nœuds sur sa vitesse de fond. Un véritable tapis roulant aquatique !  

 
sophie bin nav japon hawaii mai 2018 Les marins à bord de Tara hissent les voiles pour stabiliser le bateau © Sophie Bin / Fondation Tara Expeditions
 

En plus de ses qualités nautiques, le Kuroshio intéresse également beaucoup les scientifiques du bord. Alimenté par les eaux chaudes remontant des Tropiques et la force de Coriolis, le courant apporte des conditions favorables au développement de récifs coralliens au Japon, soit beaucoup plus au Nord que le reste du corail mondial. « En terme biologique, c’est une zone superactive, grâce au mélange et à la remontée des eaux profondes qui apporte des nutriments, de l’azote et du phosphore. Cela permet au plancton d’y prospérer », explique Fabien Lombard, le responsable scientifique embarqué. Les premiers échantillons ont été prélevés à proximité de ce grand courant et déjà les scientifiques y ont constaté une forte présence de diatomées, une espèce de phytoplancton. Des débuts prometteurs pour la grande traversée vers Hawaï.

Caroline Britz

 

Chaleureuses retrouvailles au Japon

Tara a quitté la Chine et son brouillard après plusieurs semaines de sensibilisation et d’accueil du public, pour se rendre, 750 milles et cinq jours plus tard, au Japon. Un an après son dernier passage, Tara revient au pays du Soleil Levant où l’accueil et l’enthousiasme des Japonais sont toujours aussi chaleureux et émouvants. L’équipage et les scientifiques vont pouvoir rendre compte et partager avec le public les travaux de recherche menés sur les récifs nippons l’an passé.

Tara a entamé son périple nippon en accostant au port de Nio Marina, à Mitoyo où plusieurs centaines d’habitants l’attendaient pour une cérémonie d’accueil en fanfare, au sens propre du terme. Après un discours de bienvenue, le maire et le Directeur de l’Assemblée de la ville ont remis des gourmandises locales à l’équipage. Les édiles ont ensuite laissé place aux jeunes filles de la commune qui ont effectué une superbe représentation.
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Maki Ohkojima et sa peinture ”Les poumons de la mer et de la forêt”  – © Noëlie Pansiot / Tara Expeditions Foundation

Art et Science : la mer comme source d’inspiration

Comme dans chacune des expéditions scientifiques de Tara, science, éducation et arts se mêlent. Il faut dire que la mer a toujours été une source d’inspiration pour les artistes. Ainsi, Hibino, plasticien tokyoïte, à la renommée internationale, notamment pour ses installations au Centre Pompidou à Paris et à la Biennale de Venise, a embarqué quelques jours sur Tara avec qui il a tissé des liens depuis plus de 20 ans. Ce lien remonte à l’époque où agnès b. était venue au Japon pour ouvrir sa première boutique et ayant découvert le travail de Hibino, organisa la première exposition de l’artiste à l’étranger, à Paris, dans sa “Galerie du Jour”. Depuis, Hibino s’est attaché aux activités scientifiques et éducatives de Tara et c’est lui qui a organisé l’escale à Mitoyo. Ce qui l’intéresse dit-il “c’est de penser l’environnement sur le long terme. Après le séisme de 2011 et le tragique accident de Fukushima, on sait que les conséquences s’étalent sur plusieurs générations. Je ne suis pas scientifique, je suis artiste et je questionne cette notion de temps à travers mon travail.“ Hibino a créé une résidence d’artistes sur l’île d’Awashima – une petite île qui abritait une école de marine marchande et qui a formé de nombreux marins, autres voyageurs au long cours sur tous les océans du globe.

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Hibino, ravi de vivre quelques jours à bord de Tara lors de son passage à Mitoyo, au Japon – © Noémie Olive / Tara Expeditions Foundation

La peintre Maki Ohkojima – artiste en résidence à bord de Tara en 2017 au Japon – a, elle aussi, souhaité se joindre à nouveau à l’aventure. Celle qui célèbre la mer dans ses toiles, a développé un univers marin peuplé de créatures étranges et fantastiques. “Tara a besoin de scientifiques afin d’étudier, mais aussi pour raconter aux gens la vie sous les océans” explique Maki Ohkojima, “je tiens à exprimer mon expérience à bord de Tara, à l’aide de mes 5 sens et partager mes histoires. Nous avons besoin de comprendre et de prendre conscience du monde qui nous entoure et de notre inter-connectivité. À travers l’art, les gens acquièrent cette connaissance d’une nouvelle manière“.

 

Retour sur les recherches menées au Japon

Le passage de Tara l’année dernière au Japon avait permis aux scientifiques de la goélette, accompagnés des chercheurs des universités nippones, d’étudier les effets des changements de température et les impacts de l’augmentation de l’acidité de l’eau (pH) sur les écosystèmes marins. Le Japon dispose d’une grande richesse de récifs coralliens grâce en partie au courant chaud le Kuroshio, qui favorise le transport des larves de corail vers le nord du Japon. Le Kuroshio apporte aussi de l’eau chaude et ce phénomène explique que la température y est plus élevée qu’ailleurs, à latitude égale, et que l’on peut observer des coraux jusque dans la baie de Tokyo. A terme, les chercheurs estiment qu’il pourrait y avoir un décalage de distribution des populations, avec certaines espèces de coraux qui pourraient migrer vers le Nord tandis qu’ils disparaîtraient du Sud du Japon.

Le Kuroshio prend sa source dans le Triangle du corail, il connecte donc le Japon à un “nid” de biodiversité. Cette zone du Pacifique que Tara a en partie sillonné cette année, ne représente que 1 % de la surface planétaire mais concentre 30 % des récifs coralliens du monde. Le Triangle est le berceau d’une très riche biodiversité accueillant notamment une des principales aires de reproduction des thons, des baleines bleues et des cachalots… Au sud du Triangle de Corail, le passage de Tara aux îles Salomon, en Papouasie Nouvelle Guinée a permis de compléter les prélèvements dont l’analyse a déjà commencé à livrer ses enseignements pour une meilleure connaissance des récifs coralliens, de leur état de santé et de leurs capacités d’adaptation aux changements environnementaux qui menacent la planète. Après son voyage au Japon et sa mission éducative remplie auprès des jeunes Japonais, Tara reprendra à nouveau les missions scientifiques, à Hawaï, en juin 2018.

Noémie Olive

Shanghai, étape phare pour Tara

Tout l’équipage était sur le pont pendant quinze jours pour cette escale riche en rencontres et évènements. Education, échanges avec des scientifiques, rencontres avec les partenaires : Tara était sur tous les fronts et a couvert tous les aspects de ses missions, avec en point d’orgue, une exposition à la Fondation Cartier. A Shanghai, la deuxième ville de Chine, où les tours sortent de terre à grande vitesse, les défis écologiques sont à l’ordre du jour.

Shanghai, une ville qui s’adapte aux mutations de la République de Chine

Ici, les jeunes adultes chinois ont à relever des défis aussi imposants que les tours de Pudong, le quartier d’affaires à Shanghai. Au sein de cette société méritocratique, les Chinois doivent être encore plus compétitifs qu’hier. Dans ce pays communiste, l’école et les soins sont payants, il n’y a pas de retraite, et c’est à chacun de se faire sa place. Mais les Chinois voient le verre à moitié plein et sont gonflés d’optimisme. « Quand on voit notre niveau de vie d’il y a 30 ans, on se dit que l’on est passé de la misère à tout est possible. On ne va pas se plaindre. Au contraire, c’est formidable ce qui nous arrive » dit Lunyu qui a étudié en France et qui est revenu en Chine pour être acteur et témoin de l’essor phénoménal de son pays. Ici la nostalgie est rare. Le pays bouge, se transforme et les médias scrutent le jour où la Chine deviendra la première puissance économique mondiale.

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Romain Troublé raconte les différentes missions à un auditoire très attentif. © Noémie Olive / Tara Expeditions Foundation

Le gouvernement veut relever le défi écologique

Depuis les pics de pollution de 2013, les Chinois sont sensibilisés aux questions environnementales. Expatriés et Chinois consultent quotidiennement des applis sur leur téléphone pour connaître le taux de microparticules et savoir s’ils peuvent se rendre au parc avec leurs enfants. Le gouvernement a déjà promis des séries de mesures pour réduire la pollution : plus de véhicules électriques (les scooters à essence sont déjà interdits dans les grandes villes), construire plus de tours écologiques, accompagner le Nord du pays dans sa transition pour passer de l’utilisation du charbon au gaz. La Chine veut continuer d’avancer tout en s’adaptant aux défis de notre époque, dont celui de prendre soin de notre planète.

Du continent à l’Océan avec Tara

Lors de cette escale à Shanghai, les Taranautes ont présenté aux jeunes chinois et français l’expédition Tara Pacific et ont rappelé, aux 1 400 élèves âgés de 5 ans à 16 ans qui ont visité le bateau, le rôle essentiel du corail pour la biodiversité. La plupart des classes avaient été bien préparées, grâce au travail de leur enseignant et au Journal Tara Junior. Nombreux connaissaient déjà le rôle d’agnès b., très reconnue en Asie, et l’histoire du bateau et les aspects néfastes du plastique dans les Océans.

Les après-midi, c’était au tour des chercheurs de divers instituts de visiter les installations scientifiques à bord. Et le soir, Tara accueillait les partenaires de longue date où petits fours maison et mets français étaient servis en guise de remerciements pour leur engagement aux côtés de la Fondation.

Dans le monde de l’art, Tara a aussi sa place. La Fondation Cartier a réservé un espace où sont projetés les films qui reviennent sur les trois grandes missions de la goélette, Tara Oceans, Tara Arctic et Tara Pacific. Au 5ème étage du PSA, (Power Station of Arts), une ancienne centrale électrique devenue le premier musée d’art contemporain en Chine, Tara est ainsi aux côtés des grands noms du monde de l’art contemporain comme Takeshi Kitano, Christian Boltanski, Raymond Depardon, Cai Guo-Qiang.

Noémie Olive

Vidéo : Tara et Tan Kah Kee : missions communes franco-chinoises

Le navire océanographique de l’Université de Xiamen, le Tan Kah Kee, est venu accueillir Tara lors de son arrivée à Xiamen. Et c’est côte à côte que les deux bateaux scientifiques, français et chinois, ont traversé le chenal qui mène jusqu’au port de la ville. En attendant d’organiser un jour une expédition scientifique commune, Tara et le Tan Kah Kee ont ouvert leurs portes au public chinois. Près de 4 500 visiteurs ont ainsi pu être sensibilisé aux enjeux de la protection de Océans.

© Noémie Olive – Fondation Tara Expeditions
 

Tara à Shanghai, escale majeure dans une ville mythique

Poursuivant sa tournée d’un mois en Chine, Tara a quitté Xiamen. Une traversée de cinq jours pour arriver dans une des plus grandes mégalopoles au monde, Shanghai. 

Le soleil a salué la goélette pour son départ de Xiamen en plongeant dans la mer de Chine et déployant ses rayons pour teinter de rose des petits nuages, posés comme autant de touches de couleur par un grand calligraphe. Deux dauphins blancs sont même venus parfaire le spectacle.

Tara a parcouru 550 miles (1018 kilomètres) pour se rendre Shanghai. Cinq jours de traversée, dont une au mouillage. Ce fut une drôle de journée, au large de la ville, où Tara, comme sur un parking en mer, attendait au milieu de plusieurs dizaines de cargos, porte-conteneurs, chalutiers, et bateaux de pêche avant de pouvoir remonter le fleuve Huangpu menant à Shanghai. Puis, découpant la brume, les gratte-ciels de la ville, surgissaient au fur et à mesure de la remontée.
 
1.proue_Tara_perle de-orient@Noemie_OliveTara a un emplacement de choix sur le quai, en face de la tour appelée la Perle d’Orient - © Noémie Olive / Fondation Tara Expéditions

 

Shanghai, ville mythique en plein essor

Shanghai offre un spectacle étourdissant : c’est une des villes les plus peuplées au monde, avec 24 millions d’habitants, où près de 1 000 tours d’au moins 30 étages pointent vers le ciel. La récente Shanghai Tower, la deuxième tour la plus haute au monde, domine « cette ville debout », avec ses 630 mètres.

A quai, Tara a une place de choix, il est amarré face à la « Perle d’Orient », tour à l’architecture singulière, composée de différentes boules, et qui reste pour nombre de visiteurs un symbole de Shanghai.
Nuit et jour, la goélette est bercée par les passages incessants des bateaux, le trafic maritime ne cesse jamais.

Non loin, se trouve le Bund, la promenade des Anglais à la chinoise, qui se partage entre immeubles futuristes aux couleurs acidulées, rappelant parfois le monde de Disney, et une architecture européenne.
Tara accueillera de nombreux évènements impliquant ses partenaires, et continuera sa mission éducative en recevant à bord des écoliers de Shanghai.

 

Noémie Olive

La Chine, nouveau partenaire pour Tara

C’est dans le plus grand pays du monde, la Chine, que la Fondation Tara vient de nouer de nouvelles relations, avec la future mise en place d’un projet d’un partenariat avec l’Université de Xiamen. Lors d’une conférence de presse donnée sur la goélette le 6 avril, le Directeur de la Fondation Tara, Romain Troublé, le Directeur du département de Sciences et Technologies de l’Université de Xiamen, Min Han Dai et le scientifique Chris Bowler (PSL, CNRS), ont rappelé leur vision de l’océan comme un système global et ont annoncé leur désir de collaborer. L’Université de Xiamen possède un navire océanographique, le Tan Kah Kee qui pourrait, à terme, voguer au côté de Tara pour une même mission scientifique et reproduire l’approche scientifique de Tara Oceans. 

Interview croisée entre deux hommes qui ont un même objectif : comprendre l’Océan pour mieux le protéger.

En quoi consiste ce partenariat ?

Romain : Cela faisait longtemps que la Fondation Tara souhaitait collaborer avec la Chine, et je l’avais annoncé lors de ma venue dans ce pays avec le Président de la République, en début d’année. Il s’agirait d’un partenariat scientifique et pédagogique global qui nous permettrait de travailler sur deux axes, science et éducation, autour des questions de la biodiversité et du climat. Concrètement, cela passerait par un échange d’étudiants français et chinois doctorants et post-doctorants. Pour la recherche fondamentale, les choses restent à être précisées par nos partenaires chercheurs, mais nous partagerons les protocoles déjà mis en place par le consortium scientifique de Tara Oceans pour qu’ils soient déployés dans les stations marines de l’Université de Xiamen et à bord du Tan Kah Kee. Il y a aussi un grand projet en Chine sur le microbiome, pour comprendre le monde des microbes, notamment en mer, auquel Tara pourrait participer. A plus long terme, nous pourrions imaginer, dans quelques années, que Tara et le Tan Kah Kee effectuent une expédition conjointe. Nous avons de nombreux points communs et aussi de nombreux points de complémentarité et, tout comme les chercheurs de Tara Oceans, je me réjouis de ces perspectives de collaboration susceptible de démultiplier la connaissance de l’Océan.

Min Han Dai : Tara est pour moi un bateau qui revêt de nombreux aspects intéressants et singuliers. D’abord, c’est un voilier qui étudie les Océans et qui est financé par une maison de couture française et d’autres partenaires privés. Pour la collaboration, je crois que nous sommes sur la bonne voie. Avec la venue de Tara, de Romain et de quelques-uns des scientifiques impliqués avec Tara en Chine, nous avons pu balayer tous les spectres de notre futur partenariat. Nous partageons cette vision commune et globale pour la protection des Océans et nous explorons les possibilités pour que la France et la Chine œuvrent ensemble dans cette direction.

Les_deux_partenaires_la proue_Tara@Noemie_Olive.jpgMin Han Dai et Romain Troublé sur la proue de Tara  © Noémie Olive / Tara Expeditions Foundation

Comment les deux bateaux, Tara et le Tan Kah Kee peuvent-ils être complémentaires ?

Romain : Les laboratoires de Xiamen sont très performants dans la compréhension de la bio-géochimie des Océans, dans l’analyse de la présence de traces de métaux notamment, éléments indispensables pour l’écosystème. Et puis Tara ne suffit pas et ce serait formidable que d’autres bateaux adoptent les protocoles à l’instar de nos partenaires brésiliens.

Min Hai Dai : Pour que nos données puissent être comparées, nous devons faire en sorte qu’elles soient comparables par l’utilisation du même protocole. Nous pourrions échantillonner le microbiome à la manière de Tara et Tara pourrait s’appuyer sur le Tan Kah Kee pour l’expertise de géo-traces. Ainsi les données collectées par chaque bateau seraient étudiées conjointement.

Romain, pourquoi s’associer à la Chine ? 

Sans tomber dans l’optimisme naïf, je pense que l’avenir de la planète se joue aussi en Chine avec les réponses qu’apporteront les Chinois aux questions environnementales. Pour la Fondation Tara, c’est important d’accompagner ce mouvement, d’accompagner la recherche et l’éducation. La Chine a désormais un rôle de leader, et comme dans tout marché, si le leader change, c’est le marché qui change. Le monde veut vendre à la Chine. Si elle change comme elle l’annonce un peu partout en voulant devenir le champion du développement durable, le monde changera, en mieux !

Noémie Olive

Opération sensibilisation à Taïwan

Après la science, vient le temps de la sensibilisation. Les quatre jours d’escale à Keelung ont été rythmés par des visites ouvertes aux écoles primaires le matin et au grand public l’après-midi.

 

En tout, près de 750 personnes ont pu arpenter les 36 mètres de la goélette, en passant par l’espace scientifique, visitant le carré, de la cuisine au couloir avec les cabines de l’équipage, et en grimpant l’échelle de la cale avant pour finalement ressortir sur le pont.

Taïwan est un endroit particulier pour Tara : pour la diversité des récifs coralliens qu’abrite l’île et pour l’accueil si chaleureux qui a été réservé aux membres de l’équipage. Chaque jour, des étudiants de l’Université Nationale des Océans de Taïwan (NTOU) ou les agents du port venaient sur le bateau, chargés de corbeilles de fruits, de gâteaux à l’ananas, du fameux Bubble tea, le thé froid local avec des perles de tapioca (et même de la bière taïwanaise !)

Côté officiel, Tara était convié à la cérémonie des Palmes Académiques dont cette année la Palme a été décernée à Ching-Fang Chang, Directeur de l’Université NTOU. Cette distinction, la plus ancienne décernée à titre civil, gratifie les membres issus du monde de l’éducation. Ainsi Ching-Fang Chang, qui a facilité la venue de Tara, a été récompensé pour ses trente années d’activités scientifiques et son engagement à développer et entretenir les échanges entre étudiants français et taïwanais.

 

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Un petit garçon regarde les photos des missions scientifiques de Tara, lors de l’escale de la goélette à Taïwan – © Noémie Olive / Fondation Tara Expéditions

 

L’île de Taïwan lutte contre le plastique

Dès les années 90, Taïwan s’est lancé dans le recyclage des déchets. Ming-Jay Ho, chercheur à l’Academia Sinica explique : « au niveau de l’éducation, cela commence dès le primaire. Si vous ne mettez pas le déchet dans la benne adéquate, les éboueurs ne ramassent pas vos ordures. Taïwan est une petite île, et pour conserver nos ressources, nous devons nous tourner vers une production écologique».

Paradoxalement, les emballages individuels sont très présents : chaque orange, fleur, ou gâteau est recouvert d’un plastique… Le gouvernement continue néanmoins ses actions pour lutter contre la pollution et notamment celle des océans. Dès 2019, il sera interdit aux chaînes de restauration rapide et aux magasins d’alimentation de distribuer des pailles en plastique pour aboutir à une complète interdiction en 2030, tout comme les gobelets et les assiettes en plastique.

Noémie Olive

Tara au coeur de la biodiversité de Taïwan

Tara lève l’ancre et laisse dans son sillon les petites îles autour de Taiwan, Orchid et Green Islands, où les quatre jours de science ont été un succès.

Les trois espèces cibles de Tara Pacific ont été trouvées et récoltées. Selon Emilie Boissin, la coordinatrice scientifique de la mission (CRIOBE) « ces sites à Taiwan sont intéressants car on atteint la limite d’aire de distribution pour ces espèces tropicales».

Le Porites lobata, le corail de feu (Millepora platyphylla) et le corail chou-fleur (Pocillopora meandrina ) survivent dans ces latitudes grâce au courant chaud, le Kuroshio, courant le plus fort au monde après le Gulfstream.

Le chercheur français, Vianney Denis installé à Taiwan, raconte dans le carré de Tara qu’une équipe de japonais a rallié le Japon depuis Taiwan en kayak, en suivant le courant, avec une vitesse moyenne de 1,5 nœuds (un peu moins de 3 km/h).

Pour l’heure, les échantillons contenant le plancton et les prélèvements de poissons sont stockés à bord de Tara jusqu’à la fin de sa mission et de son arrivée à Lorient, en octobre 2018, tandis que le corail, espèce protégée, devra probablement être débarqué à Taïwan. Après accomplissement des formalités douanières d’exportation, il sera expédié par avion à nos laboratoires partenaires.

 
3.Accueil_dejeuner_delicieux_Hueling@Noemie_Olive(1) Tout l’équipage a été convié à déjeuner dans un délicieux restaurant de dumplings à Hualien, Taïwan - © Noémie Olive / Tara Expeditions Fondation

 

Ce lundi 26 mars, c’était jour de grand nettoyage !

Les marins ont brossé le pont, la passerelle, les cabines et couloirs. Et les scientifiques ont désinfecté les divers flacons de collectes afin d’éviter de laisser le plancton récolté se développer à bord de     Tara ! Et surtout afin de laisser les bombonnes et tuyaux comme neufs pour la prochaine équipe de scientifiques.

La goélette a pris la mer ce lundi soir pour se rendre à Keelung où l’équipage arborera son cardigan agnès b. et se consacrera aux visites. Une cérémonie de bienvenue aura lieu dès l’arrivée de Tara et l’équipage pourra une fois de plus apprécier la gentillesse et l’hospitalité des Taïwanais lors de ces retrouvailles, un an après la première escale.

Noémie Olive

Vidéo : Hong Kong : le corail et la ville

Tara a passé près de 10 jours en escale à Hong Kong. Environnement ultra-urbanisé et très peuplé, l’archipel fait face à un défi de taille : la gestion de ses déchets. Car malheureusement, ici, plastiques, polystyrènes et eaux usées finissent trop souvent dans la mer et menacent de perturber l’écosystème marin. Les Taranautes ont donc profité de leur escale pour participer à une opération de nettoyage des plages, organisée par la communauté français, avant d’aller prendre le pouls des coraux de Hong Kong plus à l’est, à Crescent Island.

© Agathe Roullin / Fondation Tara Expéditions
© Drone : François Aurat / Fondation Tara Expéditions

Retour de la science et retrouvailles avec Taïwan

Après avoir pu prélever du corail à Hong Kong, Tara a repris la mer, direction Taïwan, avec au programme, de la science et pas mal de rotations au sein de l’équipage.

Au moment de jeter l’ancre, les sourires sont sur tous les visages. Ça y est, enfin, ils vont pouvoir plonger. Tara s’apprête à mouiller dans une baie sauvage de Crescent Island, au nord-est de Hong Kong. Depuis l’Indonésie, les scientifiques embarqués n’avaient pas pu prélever le moindre petit morceau de corail, faute d’autorisation. Mais dans l’archipel de Hong Kong, à quelques milles de la ville et de ses immeubles gigantesques, la science a enfin pu reprendre.

Après Crescent Island, Tara fait route vers un second site, lui aussi choisi par les scientifiques de l’Université de Hong Kong embarqués pour cette courte étape. L’île de Lamma, à l’ouest de la ville, est beaucoup moins verte. De grandes roches orangées habillent la falaise qui encadre la goélette. Ouverte sur la mer, la zone est bien plus agitée que la première. Après l’échantillonnage – matinal – Tara fait un dernier crochet par Hong Kong, pour déposer les scientifiques, avant de mettre le cap au nord, vers Taïwan.

 

5.Tara quitte HK pour aller echantillonner dans l archipel@Agathe_RoullinTara et l’équipage quittent Hong Kong pour aller échantillonner du corail dans l’archipel – © Agathe Roullin / Fondation Tara Expéditions

Retour à Keelung

Faces au vent pendant toute la traversée, il nous aura fallu deux jours et demi de mer pour atteindre Kaohsiung, première escale, au sud-ouest de l’île. Elle sera de courte durée. C’est ici que Tara vient débarquer les quittants et récupérer la relève : une nouvelle second, une nouvelle cuisinière, une nouvelle correspondante de bord, et cinq scientifiques. Car le programme scientifique est dense à Taïwan. Trois sites de prélèvements sont prévus le long de la côte est – Kenting, Orchid et Green Islands – avant l’arrivée à Keelung, autour du 27 mars. Des retrouvailles dont se réjouissent les Taranautes. En mai 2017, la goélette avait déjà frappé ses amarres sur le quai de Keelung, pour une semaine d’escale et de rencontre avec les Taïwanais.

Agathe Roullin

Escale au coeur du New York asiatique

Tara, qui continue de parcourir le Pacifique, est désormais à Hong Kong pour une dizaine de jours. Une escale en forme de rencontre avec les Hongkongais, qui s’achèvera par des plongées scientifiques pour étudier les coraux de l’archipel.

Après Sanya et la chinese riviera, Tara a continué sa route vers le nord, direction Hong Kong. Ancienne colonie britannique rétrocédée à la Chine en 1997, Hong Kong – qui comprend une partie continentale (Kowloon) et l’archipel qui lui fait face – est une « région administrative spéciale ». Ses 7,3 millions d’habitants bénéficient de systèmes politique, législatif, juridique, économique et financier propres, différents de ceux des Chinois, et les Taranautes ont donc dû troquer leurs yuans chinois contre des dollars hongkongais.

DCIM100MEDIADJI_0044.JPGTara au coeur de Hong Kong, amarrée devant le Musée Maritime et prête à accueillir le public pour des visites à bord – © François Aurat / Fondation Tara Expéditions

 

En plein centre-ville, entourée d’une multitude de buildings en concurrence pour atteindre le ciel, la goélette s’ouvre aux Hongkongais pour leur raconter son histoire. C’est la première fois que Tara y fait escale. Cité-région encerclée par la mer, Hong Kong est une étape incontournable de l’expédition Tara Pacific : “On ne pouvait pas passer en Asie sans s’arrêter à Hong Kong”, explique Romain Troublé, directeur général de la Fondation Tara Expéditions. “Historiquement, c’est un comptoir maritime important. Mais c’est aussi un territoire ultra-urbanisé, où le corail est très exposé aux stress de la pollution. C’est donc très intéressant pour nous de voir comment les récifs se comportent et s’adaptent à cette pollution. »

Car en plus de rencontrer le public, Tara profitera de son passage à Hong Kong pour échantillonner dans l’archipel, avec le renfort de quatre scientifiques de l’Université de Hong Kong, avant de continuer sa route vers Taïwan.

Vidéo : Entretien présidentiel aux Palaos

Lors du passage de l’expédition Tara Pacific dans la baie de Koror, les Taranautes ont reçu la visite de monsieur Tommy Remengesau, Président de la République des Palaos et ami de la Fondation Tara Expéditions. Suite à cette rencontre, le président a invité la caméra de Tara menée par Daniel Cron, Chef mécanicien, à son bureau. Découvrez le message du président et les coulisses de cet entretien en images.

© Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

Tara en Chine : contribuer aux défis scientifiques et environnementaux

Tara sera en Chine à partir de fin février pour environ deux mois d’escales. Une étape de l’expédition particulièrement importante à plusieurs titres, chargée d’enjeux scientifiques, éducatifs et politiques. Entretien avec Romain Troublé directeur général de la Fondation Tara Expéditions.

 

Pourquoi la Fondation Tara Expéditions était-elle aux côtés du président Macron lors de son 1er voyage officiel en Chine ?

C’est la première fois que la Fondation a l’opportunité de faire partie d’une délégation présidentielle. L’ambassadeur de France en Chine, avec qui nous travaillons depuis longtemps, a jugé que nous y avions notre place dans la perspective de la visite imminente de Tara.

Au delà de cet événement, cela fait longtemps maintenant que nous travaillons avec la Chine, longtemps que nous sommes en lien avec les universités chinoises. Cette visite est donc une suite logique dans la continuité de cette démarche de coopération scientifique.

L’objectif était aussi de renforcer l’image de la fondation là-bas et il est évident que notre participation à ce voyage va influer sur le succès de la présence de Tara en Chine.

L’environnement et le climat étaient également au centre des discussions, des sujets chers à la fondation. Plus particulièrement, ce voyage a été l’opportunité de visiter le centre spatial de Pékin et de voir le satellite CFOSAT (China-France Oceanography satellite) qui sera chargé de l’étude des caractéristiques physiques de la surface de l’océan à partir de 2018.

 

Romain Troublé (directeur général de la Fondation Tara Expeditions) lors de la conférence FACTO, Miami Romain Troublé, Directeur Général de la Fondation Tara Expéditions – © Maeva Bardy / Tara Expeditions Foundation

 

En quoi la Chine peut-elle être un partenaire important pour la mission de la Fondation Tara ?

La Chine est depuis deux ans le leader des questions climatiques avec la France, il est donc très intéressant et important de coopérer avec eux sur le plan scientifique, d’échanger les savoir-faire et les connaissances. Des liens étroits devraient donc être développés avec ce pays devenu un partenaire incontournable et qui monte en puissance sur le plan scientifique.

C’est également un pays qui prend conscience de ses responsabilités en termes de déchets, de pollution ou encore de gestion de la ressource. Ne soyons pas naïfs non plus, mais la Chine montre tous les signes d’un pays qui a la volonté de les relever et qui prend ses responsabilités.

A ce titre, nous souhaitons convaincre des entreprises et personnalités chinoises, ou présentes en Chine, de nous rejoindre pour mener à bien les missions de la Fondation.

 

Quelles seront les grands objectifs des deux mois de présence de Tara en Chine ?

Notre présence en Chine va s’organiser en plusieurs escales, notamment Sanya, Hong-Kong, Shanghaï et Xiamen, qui dureront chacune entre une et deux semaines. Lors de ces escales, l’accent sera mis sur l’éducation auprès du jeune public chinois qui est un enjeu majeur en Chine. De nombreuses visites d’écoles sur le bateau sont donc prévues en plus des évènements qui auront vocation à diffuser les travaux de la Fondation.

Sur le plan scientifique, plusieurs conférences seront données par les chercheurs du consortium Tara Oceans afin qu’ils présentent les axes de cette recherche d’excellence. Plus généralement, nous collaborons déjà avec des chercheurs des universités de Xiamen, Hong Kong et Guangxi, et l’ambition est d’ancrer ces collaborations sur le long terme.

Pour ce qui est de la poursuite de l’échantillonnage, les coraux autour de l’île de Haïnan font partie des coraux située le plus au Nord-Ouest du Pacifique. Comme Tara essaie d’étudier le corail dans des environnements des plus variés, il est important de s’y arrêter.

Vidéo : Etudier l’adaptation des coraux au changement climatique

Une équipe de chercheurs du Centre Scientifique de Monaco, de l’Université Nice Sophia Antipolis et de l’Université de Liège ont réalisé une mission spécifique de 10 jours à bord de Tara, dans l’Etat de Koror, aux Palaos. L’objectif : étudier l’adaptation des coraux au changement climatique, dans un pays encore préservé de l’impact humain. En choisissant les Palaos comme terrain d’étude, les scientifiques ont souhaité étudier des coraux protégés des effets anthropiques pour pouvoir observer les conséquences des changements environnementaux globaux sur les récifs coralliens. Véritable laboratoire à ciel ouvert, les petites îles de Palaos bordent des sites sous-marins naturellement acidifiés, qui correspondent aux estimations d’acidification des océans en 2100.

© Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

Philippines : en attente d’un accueil favorable du programme scientifique

Les marins et les scientifiques font route vers les Philippines mais, comme s’y consacre l’expression, ils sont sur le pont, en attente, prêts à poursuivre leurs travaux dans les eaux de l’Archipel philippin. La Fondation Tara Expéditions attend des réponses importantes pour la mission : l’autorisation du gouvernement philippin de poursuivre l’expédition. Une étude globale des récifs coralliens du Pacifique menée en coopération avec les 30 pays traversés.

 

Pour Romain Troublé, DG de la Fondation Tara, cette décision est importante en matière de science mais aussi de prise de conscience. Il explique : « C’est une étude inédite qui a pour but de faire avancer la compréhension de l’impact du changement climatique sur les récifs. Notre seule ambition est de faire avancer la recherche fondamentale pour comprendre les processus intimes du blanchissement des coraux.
Cette année 2018 a d’ailleurs été désignée l’Année Internationale des Récifs coralliens, et c’est bien en raison des lourdes menaces qui pèsent sur l’avenir de la biodiversité des récifs et des populations qui en dépendent » ajoute-t-il.

 

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© Fondation Tara Expéditions

 

La Fondation Tara a proposé au gouvernement philippin de collaborer et de bénéficier de cet élan pour inclure les récifs des Philippines, dans cette étude inédite de l’Océan Pacifique, croisant les expertises internationales des scientifiques. « Chaque fois que c’est possible, nous accueillons à bord de Tara des chercheurs du pays où nous faisons nos prélèvements ».

Patience et confiance sont de mise. « Nous savons bien que les processus d’autorisations sont complexes, et nous y travaillons depuis plusieurs mois avec l’Ambassade de France. Nous espérons vivement que les Philippines répondront favorablement à ce programme d’étude ambitieux et dépêcheront un scientifique de la Marine Science Institute de l’Université des Philippines à bord de la goélette ».

Ce que propose la Fondation Tara Expéditions, c’est bien d’inclure la communauté scientifique philippine à un programme recherche d’excellence, comme en témoignent encore les récents résultats publiés dans Nature Communications ce 25 janvier 2018, révélant 110 millions de nouveaux gènes issus du monde marin et dont la moitié ont des fonctions encore totalement inconnues.

Permis d’échantillonnage et ajustement de terrain

C’est à Malakal, dans l’Etat de Koror, à Palaos que les Taranautes ont célébré le passage à la nouvelle année, lors d’une douce soirée tropicale. Très vite, l’équipage s’est remis au travail afin d’obtenir les derniers papiers nécessaires à l’échantillonnage. Appuyés par l’équipe à terre, Ryan McMinds, chef scientifique du transect actuel et Samuel Audrain, capitaine, ont essayé de démêler un marasme administratif pour obtenir les sacro-saintes autorisations de prélèvement. Explications du capitaine.

 

Pourriez-vous nous expliquer comment se déroulent les procédures de demande d’autorisations d’échantillonnage ?

L’équipe à terre, basée à Paris, travaille très dur pour obtenir toutes les autorisations nécessaires au passage de Tara, en amont. Mais, dans de nombreuses régions du monde et plus particulièrement ici, dans les petites îles du Pacifique Sud-Est, les démarches à distance ne sont pas suffisantes. Souvent, tant que la goélette n’est pas sur place, ces démarches ont du mal à aboutir. Si on prend l’exemple de ce qui vient de se passer à Palaos au cours des derniers jours, on se rend compte qu’il est nécessaire de rencontrer les acteurs locaux pour obtenir les permis. Pourtant, la Fondation Tara nourrit d’excellents contacts à l’échelon national, notamment avec le Président Tommy Remengesau, qui devrait nous rendre visite à bord d’ici quelques jours. Mais cela n’a pas suffi…

 

Pouvez-vous nous en dire plus ?

La République de Palaos comprend 16 Etats dirigés par différents gouverneurs. Suite a un blocage administratif, nous n’avons pas encore obtenu les autorisations nécessaires pour échantillonner dans l’Etat de Koror. Nous avons donc mis en place des plans B et C et nous nous sommes adressés à l’Etat de Ngarchelong qui nous a rapidement délivré des permis. Du côté de Koror, la situation est encore bloquée, mais nous gardons espoir. L’actuel gouverneur doit quitter ses fonctions d’ici quelques jours. Le projet Tara Pacific n’est peut-être pas sa priorité du moment.

 

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Arrivée de Tara à Koror – © Guillaume Bourdin / Fondation Tara Expéditions

 

La flexibilité constitue l’une des forces du projet Tara…

Oui, en seulement quelques heures nous pouvons revoir nos plans. Ce genre de petits blocages nous complique parfois un peu la vie à bord, mais c’est aussi ce qui rend le projet intéressant. Nous sommes en expédition, ce qui signifie que les procédures que nous rencontrons ne nous sont pas familières. Nous arrivons dans des pays, comme au Japon, où le concept de ce type d’expédition n’est pas concevable. Les Japonais n’avaient encore jamais travaillé avec un bateau scientifique appartenant à une Fondation reconnue d’intérêt général. De surcroit un voilier océanographique qui réalise des recherches de haut niveau et qui accueille des journalistes, des artistes de différentes nationalités et du public. Il a donc fallu échanger, expliquer le projet… Dans chaque pays, nous devons comprendre le fonctionnement local et nous réadapter. Je repense à notre arrivée à Fidji, où nous avons obtenu les permis seulement quelques heures avant le début du transect. Ou encore en Papouasie-Nouvelle-Guinée, où nous avons dû demander les autorisations auprès de chaque communauté.

 

L’Indonésie est l’un des rares endroits où Tara n’a pas obtenu les permis nécessaires…

Lorsque la situation ne se débloque pas, j’ai le sentiment que c’est parce que le projet n’a pas été compris. Certains pays sont habitués à voir passer des bateaux de recherche ou de pêche et ils craignent que leurs ressources ne soient pillées. Peut-être parce que c’est déjà arrivé dans le passé. Expliquer notre projet et son éthique nécessite du temps et des rencontres. Et nous manquons parfois d’un peu de temps pour nous présenter et échanger.

Noëlie Pansiot

Vidéo : Noël dans le Pacifique

Les Taranautes s’étaient donnés rendez-vous sur le pont, le 25 décembre à 9h du matin. Et sous le sapin de Noël, chacune des 15 paires de tongs accueillait un présent.
Loin de leurs familles, au coeur du lagon d’Helen Reef, les équipiers ont partagé un joli moment de convivialité. Revivez l’ouverture des cadeaux en images.

© Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

Fête de Noël aux confins du Pacifique

Deux petites journées ont suffi pour rallier la République de Palau depuis Sorong, en Indonésie. La goélette a filé à bonne allure, alliant voile et moteur, en direction de son premier site d’échantillonnage : Helen Reef. Ces 48h de navigation auront permis aux nouveaux équipiers de s’ajuster à l’heure locale et d’oublier leurs longs voyages depuis les Etats-Unis, l’Arabie Saoudite, la France et la Hollande. Depuis leur arrivée à bord, toute l’équipe communique dans la langue de Shakespeare, avec des accents plus ou moins prononcés. C’est encore l’accent français qui chante le plus dans les entrailles de la baleine…

Désormais bien ancrée dans le lagon d’Helen Reef, la plus grande réserve maritime de Palau, la goélette a pu accueillir les festivités de Noël. Car oui, malgré les plongées d’échantillonnage de coraux, les pompages d’eau, les tâches quotidiennes à accomplir et les milliers de kilomètres qui séparent les Taranautes de leurs familles, tous font la part belle aux fêtes de fin d’année. La nouvelle équipe se constitue de 6 scientifiques, dont la plupart avait déjà embarqué sur Tara et d’un artiste néerlandais, Maarten Stok, qui ne cesse de faire vibrer la baleine au son de sa guitare.

 

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Nicolas Bin, Second et Maarten Stok artiste embarqué, lors d’une répétition musicale sur le pont © Eric Röttinger / Kahi Kai

 

Maarten Stok, Nicolas Bin, Second, et Samuel Audrain, Capitaine, ont d’ailleurs formé un nouveau groupe. Assidu et appliqué, le trio se retrouve chaque jour pour peaufiner les morceaux qu’il jouera le soir du réveillon. Les incontournables du répertoire musical de Tara, comme Liber Tango ou Tango pour Claude, seront complétés par de nouvelles créations de Maarten.

Dans la cuisine, Marion Lauters peaufinait le menu du 24 décembre : gougère au fromage ; mousse d’avocat et poisson cru. Sans oublier la touche sucrée qui est venue clôturer ce festin : une glace à la praline confectionnée par la fée cuisinière dans le PC Com, l’une des rares pièce encore climatisée du bateau, où Marion était sûre de pouvoir réussir une chantilly digne de ce nom. En cale arrière, le son de la scie sauteuse annonçait quant à elle la confection d’un sapin en bois, dessiné par Loïc Caudan, Chef mécanicien et créateur de décorations de Noël.

 

Sapin_Noel@NPansiotSapin de Noël confectionné par Loïc Caudan, Chef mécanicien – © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Même ici, les Taranautes attendaient le Père Noël de pied ferme. Chacun a offert un cadeau à un équipier dont il a tiré le nom au sort. Marin comme scientifique se sont creusé la tête depuis quelques jours déjà, avec cette envie partagée par tous : faire plaisir à l’autre et perpétuer la magie de Noël jusqu’ici, aux confins du Pacifique.

Noëlie Pansiot

Indonésie : l’océan suffoque sous le plastique

Les 4 jours d’escale technique réalisée à Sorong, province indonésienne située à l’ouest de la Papouasie occidentale, auront marqué les esprits des Taranautes. En mettant pied à terre, tous ont pu constater, un peu ahuris, l’ampleur d’une pollution qu’ils ne soupçonnaient pas. Sorong, ville de plus de 200 000 habitants, croule sous les déchets plastiques. Sorong n’est malheureusement pas une exception dans le plus grand archipel au monde.

 

Ballet aquatique de plastique

Les bancs de sable qui bordent la ville, çà et là, débordent de détritus : objets à usage unique ; bidons d’huile ; tongs ; briquets… Dans son ballet aquatique, le ressac brasse une soupe infâme. Les propriétaires de nombreuses petites échoppes alignées le long de la route, jettent leurs poubelles sur ces mêmes langues de sable. Il leur suffit de tendre le bras pour se délester de ce qu’ils ne veulent plus. Les canaux creusés le long des habitations pour accueillir le tout à l’égout voient défiler des centaines de bouteilles vides, flottant bouchons en l’air. Comme 80% des déchets présents en mer, toutes ces bouteilles jetées à terre, suivront le fil de l’eau et termineront leur course dans l’océan. Chaque année, entre 10 et 20 millions de tonnes de déchets sont déversés dans les océans, dont 80 % sont des plastiques.*

 

Le deuxième plus grand pollueur en terme de plastique

D’après un rapport publié dans le Journal des Sciences en 2015, l’archipel indonésien serait le deuxième plus grand pollueur en terme de plastique, juste après la Chine. Situé au cœur du fameux Triangle de corail, le territoire maritime indonésien abrite pourtant le plus haut niveau de biodiversité au monde. Mais pour combien de temps encore ?

C’est d’ailleurs au départ de Sorong que les touristes, de plus en plus nombreux, empruntent le ferry pour rejoindre Waisai, porte d’entrée de Raja Ampat, site de plongée très réputé. De là, les visiteurs empruntent de petites embarcations pour séjourner dans des gîtes bordant une eau turquoise, sur l’île de Kri ou de Gam. Mais en y regardant de plus près, les jolies plages bordées de cabanons sur pilotis se révèlent, elles aussi, jonchées d’objets que les locaux ne se donnent même plus la peine de collecter.

 

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L’équipe de scientifiques atterrée devant l’accumulation d’autant de déchets en mer – © Eric Röttinger / Kahi Kai

 

Sous l’eau, malgré le statut de Parc National de Raja Ampat, la situation n’est pas plus réjouissante : produits dérivés du pétrole et organismes marins se côtoient au quotidien dans un lieu qui était, encore récemment, un véritable paradis sous-marin.

L’Indonésie doit désormais faire face à une pollution massive et son gouvernement en a pris conscience. Lors de l’un des derniers sommets mondiaux sur l’Océan, le Ministre de la coordination des affaires maritimes d’Indonésie annonçait vouloir réduire de 70% la pollution marine dans les huit prochaines années. Pourtant, la collecte des déchets relève encore du concept dans de nombreuses îles de l’archipel.

 

Des leviers pour réguler la production ?

Mais alors qui incriminer : les consommateurs, l’Etat indonésien, l’industrie pétrolière ? Que faire pour inverser la tendance ? Dans un pays où les revenus peuvent se révéler assez bas, les ventes de produits plastiques en doses uniques connaissent un grand succès. C’est toute une population qui doit alors être sensibilisée. Parallèlement, il est temps que les pouvoirs publics jouent leur rôle en assurant un service de collecte et de recyclage efficace.

 
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Accumulation de déchet en tout genre – © Eric Röttinger / Kahi Kai

 

L’industrie pétrolière et son lobby

Lorsque cette question des responsabilités se rapporte à l’échelle planétaire, certains experts pointent du doigt l’industrie pétrolière et son lobby. C’est le cas du Centre de droit international de l’environnement (CIEL) qui, dans un rapport récent, estime que les fabricants de plastique ont pris conscience des problèmes causés par leurs produits dès les années 1970. Mais une part de l’industrie plastique continue de nier ; elle combat les réglementations et met à mal les solutions proposées. Pire, elle rejette la responsabilité sur les consommateurs. Pour les fabricants, leur implication se limite aux déchets plastiques sous forme de granulés de résine et ne prend pas en compte la fin de vie des produits fabriqués avec.

Pour un traité international

Au sein de la Fondation Tara Expéditions, à travers les actions menées depuis 2003, nous nous efforçons de mettre en avant les faits scientifiques, les questionnements, et parfois même les doutes si nécessaires à la remise en cause des idées reçues. Partager cet état d’esprit, c’est apporter des éléments concrets aux débats, aux citoyens, aux entrepreneurs et aux politiques.

Aujourd’hui, nous défendons la mise en place d’un traité international qui pourrait réduire cette crise du plastique. Il nous semble indispensable de contraindre et réguler son impact tout au long du cycle de vie des produits, de leur production jusqu’à la pollution de nos Océans.

Noëlie Pansiot

* https://www.nature.com/articles/ncomms15611

A lire également sur la thématique des plastiques en mer : Le Livre bleu de Tara pour la Méditerranée.

Changement de cap, Tara n’ira pas en Indonésie

Une fois n’est pas coutume, la goélette revoit sa route. A bord, le Capitaine télécharge de nouvelles cartes marines grâce à la connexion satellite. A terre, l’équipe logistique s’organise pour modifier les dates et le port d’entrée de la relève scientifique. La raison de ce changement de dernière minute ? Un refus de la part du gouvernement indonésien de prélever dans ses eaux territoriales. Explications.

Depuis des mois, la Fondation Tara Expéditions et son équipe déploient une énergie continue pour organiser ce grand chapitre d’exploration contemporaine à travers l’océan Pacifique. Tracer un transect scientifique cohérent pour échantillonner différentes espèces de coraux ; s’enquérir de la sécurité de l’équipage sur une route parfois soumise au piratage ; mettre en place une logistique adéquate pour accueillir un roulement de 70 scientifiques et 6 membres de l’équipage en permanence ; entrer en contact avec les représentants de 30 pays pour présenter le projet ; effectuer des demandes d’autorisation pour échantillonner… La liste n’en finit pas.

 

1 Cap_sur_Sorong@NPansiot© Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Parfois, malgré des efforts d’anticipation et d’organisation, l’équipe terre-mer doit se repositionner et revoir ses plans. C’est le cas aujourd’hui, suite à un refus de prélèvement, émanant du gouvernement indonésien. Romain Troublé, Directeur général de la Fondation Tara Expéditions réagit vivement à cette décision : « C’est regrettable d’autant que les enjeux des récifs coralliens en Indonésie sont majeurs. Regrettable aussi de constater que l’ambition de l’Indonésie, hôte de la Conférence “Our Ocean 2018″, ne soit pas suivi d’actes comme cette participation à un programme de recherche d’envergure pan-pacifique inédit comme Tara Pacific» Après 14 années d’expéditions, seulement 2% des pays sollicités ont refusé l’entrée de la goélette dans leur territoire maritime.

Tara n’ira donc pas dans l’archipel des Moluques, comme prévu. Peu importe, cette capacité d’adaptation constitue indéniablement l’une des forces majeures du projet. Le bateau effectuera malgré tout un très bref arrêt en Indonésie, pour accueillir sa nouvelle équipe scientifique à Sorong, ville portuaire de l’est de l’Indonésie. Elle quittera le pays aussitôt, pour prendre la direction de Palau, où elle est attendue. Composée de six archipels de 300 îlots et 26 îles, la République de Palau, en Micronésie, constituera un vaste terrain d’exploration pour les Taranautes et une escale accueillie par le Président des Palau, l’un des premiers à s’être associé à Tara lors de la COP21 pour faire entendre la voix de l’Océan (déclaration “Because the Ocean).

 

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Guillaume Bourdin, Ingénieur Océanographe, règle la voile - © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Le tracé réajusté du transect mènera tout d’abord l’équipage vers de petites îles reculées, encore peu étudiées : Hatohobei, Sonosol, Pulo Anna. 

Les prélèvements autour de Koror, l’île la plus peuplée de Palau, se dérouleront du 4 au 9 janvier 2018. Une autre mission spécifique menée par l’équipe de Monaco s’étirera par la suite du 11 au 20 janvier. Ce n’est qu’après avoir sillonné et échantillonné dans le fameux Triangle de corail, au cœur de ces « petites îles » (Micronésie), que la goélette réalisera une escale finale dans le port de Koror du 20 au 22 janvier 2018 avant de faire cap vers les Philippines.

Noëlie Pansiot

Tara explore une biodiversité inconnue en Papouasie-Nouvelle-Guinée

Ils sont six et constituent la nouvelle équipe scientifique pour un leg baptisé « Biodiversité et Interactions ». Tous espèrent découvrir de nouvelles espèces au gré d’explorations sous-marines répétées, sur 4 zones majeures, dans la baie de Kimbe, en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Certains comptent percer les secrets des interactions chimiques entre espèces ; d’autres aimeraient débusquer de nouvelles molécules utiles en santé humaine… Quelle que soit leur spécialité, les chercheurs s’affairent déjà sous l’eau, mais aussi à bord, devant une paillasse ou un séquenceur génétique. 

 

Chef scientifique de ce nouveau leg et biologiste marin au CRIOBE, Emilie Boissin est embarquée depuis plusieurs semaines. De l’ancienne équipe, elle est le flambeau et la mémoire vive qu’elle entend bien transmettre.  Avant que tous les membres de la relève scientifique n’aient mis un pied sur le pont, Emilie évoquait l’objectif de cette mission un peu à part : « Nous naviguons dans le Triangle de corail, extrêmement riche en biodiversité marine. Beaucoup d’espèces présentes ici sont probablement encore inconnues. Nous allons donc répertorier des groupes peu étudiés comme les hydraires, les ophiures ou les éponges. Nous essayerons d’identifier génétiquement les espèces de coraux à bord de Tara. Souvent, une simple observation morphologique in situ n’est pas suffisante. Nous espérons ainsi obtenir des confirmations génétiques en temps réel, à l’aide d’un petit appareil de séquençage ADN appelé MinION. »

 

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Jolies crinoïdes installées sur une éponge - © Jonathan Lancelot / Fondation Tara Expéditions

 

Lors de la « grande messe », la réunion qui ouvrait ce nouveau chapitre scientifique, Emilie pointait les zones d’exploration sur une carte : Kimbe Island ; Kapepa island ; Restorf Island…  Et chacun pu ensuite évoquer les raisons de sa présence sur la goélette. Julie Poulain, Ingénieure d’Etude au Génoscope - CEA - et habituée des embarquements Tara, piquait la curiosité des Taranautes en dévoilant le fameux séquenceur ADN : « plus petit qu’un smart phone ! »

 

En prenant la parole, Bernard Banaigs, chercheur à l’INSERM, a tout de suite fait poindre une note d’humour : « Vous avez la chance d’avoir deux chimistes sur Tara, Olivier et moi-même, deux barbares. Tout d’abord, nous allons nous concentrer sur l’espèce cible Millepora platyphylla en étudiant la compétition qui existe avec d’autres coraux. Parce qu’il a été observé qu’elle se protège assez bien des compétiteurs pour l’espace. Nous souhaitons comprendre quelle est l’influence de ses voisins sur les molécules de défense produites par l’espèce. En fait, dans le milieu marin, il existe une guerre chimique intense de tous les instants. Pour lutter contre les concurrents, les prédateurs ou les colonisateurs, tout un tas de molécules sont émises pour se protéger. Un bouclier chimique en quelque sorte ! Nous essayerons donc de comprendre si ces molécules de défense peuvent avoir un intérêt, pour l’Homme, en santé humain, domaine phytopharmaceutique ou anti-fouling. »

 

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Petites ascidies vertes et roses accrochées sur une éponge - © Jonathan Lancelot / Fondation Tara Expéditions

A ce jour, seulement 10% de la biodiversité marine, toutes espèces confondues, aurait été répertoriée : soit 200 000 espèces cataloguées sur un total estimé à 2 210 000*. En s’intéressant de plus près au seul groupe des cnidaires, qui regroupent les coraux, les hydraires ou encore les méduses, 9795 espèces ont été cataloguées. Mais aucune estimation globale n’a été réalisée pour ce groupe. Les océans n’ont pas fini de dévoiler leurs richesses aux explorateurs contemporains.

Pour Emilie Boissin, les Taranautes devront donc ouvrir l’œil et prêter attention à chaque forme de vie : « puisque même ce qui pourrait ressembler à une espèce connue à première vue, pourrait ne pas l’être. »

Noëlie Pansiot

 

*Brett R. Scheffers, et al. (2012), What we know and don’t know about Earth’s missing biodiversity, Trends in Ecology & Evolution.

Noëlie Pansiot, correspondante de bord à la relève

Après 39 heures de voyage pour rallier Paris à Kimbe Bay, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, l’expression populaire « ça se mérite » prend tout son sens. Samuel Audrain, Capitaine entrant, Marion Lauters, Marin-cuisinière et Daniel Cron, Chef de pont seront sans doute d’accord. A nous 4, nous formons la relève des Taranautes et nous venons de traverser le globe en avion pour relayer les équipiers sortants. Voici le récit de mon voyage.

 

Après un départ quelque peu tumultueux, un vendredi soir à 18h30, lors d’une soirée de match de foot qui peut rendre le nord de Paris aussi embouteillé qu’un carrefour du Caire en pleine journée, j’ai attrapé un premier vol Paris-Dubaï. Ce n’est qu’une fois assise dans l’avion N°1, un Airbus A380, que je prends toute la mesure du périple qui m’attend : 4 vols et près de 15 000 km à parcourir. Je songe déjà aux trois mois de mission à venir, à la découverte du fameux Triangle de corail, l’épicentre de la biodiversité marine de la planète. Certains scientifiques murmurent que c’est là-bas que tout aurait commencé. Les coraux se seraient peut-être propagés sur la planète à partir de ce lieu…

La liste des sujets potentiels à traiter par écrit ou vidéo défile dans ma tête. Le premier qui me vient à l’esprit se révèle largement inspiré par le nombre de déchets à usage unique distribués dans l’avion. Je pense aux chiffres qui figureront dans un prochain article dédié à la pollution plastique. J’ai beau tendre mon gobelet pour le faire remplir, les hôtesses me le remplacent quasi systématiquement par un autre, déjà plein. Et lorsque, mue par mon instinct écologique, je pose la question du recyclage, on me fait les gros yeux en mimant non de la tête.

 

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Noëlie Pansiot, correspondante de bord, fera de nouveau partie de l’équipage jusqu’aux Philippines - © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Paris – Dubaï – Brisbane – Port-Moresby – Kimbe Bay. Trois avions plus tard et X gobelets en plastiques au compteur, me voici à la sortie de l’aéroport international de Port Moresby, capitale de Papouasie-Nouvelle-Guinée. Une chaleur humide m’enveloppe et j’avance, sourire aux lèvres, vers l’aérogare domestique pour un dernier vol. Direction Kimbe Bay, dans la province de Nouvelle-Bretagne située sur la plus grande île de l’archipel Bismarck. Cette large baie figure parmi les sites majeurs du Triangle de corail, elle abriterait 60% des espèces présentes dans la zone Indopacifique.

L’avion N°4, opéré par l’unique compagnie locale contient seulement 36 places. Je m’installe côté hublot pensant naïvement profiter de la vue au décollage. Je scrute l’intérieur du « coucou » qui semble déjà avoir dépassé son quota d’heures de vol. La fatigue aura raison de mon inquiétude…

Une heure plus tard, une main se pose sur mon épaule et me tire doucement de mon sommeil. Ma voisine m’explique : « Nous devons changer d’avion, celui-ci à un problème technique. » L’appareil n’a pas bougé d’un centimètre.

 
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Kimbe Bay, lieu de destination de notre correspondante de bord, Noëlie, qui embarque à bord de Tara pour 3 mois - © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Je reprends mes esprits, rassemble mes affaires et me dirige vers l’avion N°4 Bis. Regina, 50 ans, s’installe à mes côtés et se confesse : « J’ai prié Dieu pour que l’on change d’avion. Il m’a exaucée ! » Je la remercie. Avoir parcouru tout ce chemin pour ne rien voir du territoire Papou aurait été désobligeant. La discussion se poursuit. La charmante institutrice m’explique que nous ne sommes plus très loin de l’aéroport d’Hoskins : « Lorsque nous survolerons une grande étendue de palmiers à huile, nous serons arrivés. »

Derrière mon hublot, les rangées de palmiers ont remplacé une épaisse forêt. Nous atterrissons sans encombre. Paris n’est plus qu’un vieux souvenir… Dans quelques heures les deux mâts de la goélette se dresseront devant moi, dans une baie du bout du monde. Et je retrouverai quasiment le même équipage que j’avais laissé il y a un peu plus de 4 mois aux îles Fidji. Mais avant le temps des retrouvailles vient celui du repos.

 

Noëlie Pansiot

 

 

Des coraux résistants à la chaleur de l’activité volcanique?

Ce mardi 14 novembre à 15h30 locale, Tara est arrivée à quelques kilomètres de Kimbe, capitale de la province de la Nouvelle-Bretagne occidentale. Longeant la côte nord de cette île de Papouasie Nouvelle-Guinée, nous avons accompli les derniers miles sans vent et à l’aide des moteurs.

Simon Rigal, capitaine de Tara depuis Whangarei (Nouvelle-Zélande) va quitter le bord en passant le relais à Samuel Audrain.

Avec 110 kilomètres de large pour 60 de long, Kimbe Bay est considérée comme le cœur du Triangle de Corail. Pour l’équipe scientifique emmenée par Rebecca Vega Thurber (Oregon State University), trois nouveaux sites d’échantillonnage y sont prévus.

 

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Les “bateaux-île” sur le chemin © Vincent Hilaire – Fondation Tara Expéditions

 

Une succession de volcans, dont certains encore en activité. Des îles-bateaux dont la coque est de la pierre de lave au-dessus de laquelle s’épanouit une végétation luxuriante, tropicale. Pendant ces dernières heures de navigation, le paysage ne cessait de nous raconter que nous nous rapprochions de l’équateur et de l’Indonésie. Ce soir, bien à l’abri au mouillage, Tara n’est plus qu’à 5° sud de cette ligne qui sépare la planète bleue en deux hémisphères.

Nous ne sommes pas là par hasard : Kimbe Bay est un site majeur de la biodiversité et comprendrait à lui seul 60% des espèces de coraux présents dans la zone Indo-pacifique. Ce cœur du Triangle de Corail serait d’ailleurs le lieu d’origine de tous les coraux. Selon Alfred Yohang Ko’ou, notre observateur scientifique papou, bientôt débarquant, « c’est ici le berceau, le nid premier de tous les coraux du Pacifique. Les courants océaniques auraient ensuite fait le reste en disséminant ces souches-mères ».

Une première plongée de repérage et d’échantillonnage a déjà eu lieu à l’entrée de Kimbe Bay. Elle a confirmé l’extraordinaire biodiversité et santé du polype dans ces eaux très chaudes, en moyenne autour de 30°C. C’est d’ailleurs un autre point qui intéresse particulièrement les chercheurs : Pourquoi le corail ne subit-il pas de blanchissement dans des eaux aussi chaudes ? Les coraux de Kimbe Bay apporteront ils de nouveaux éléments pour comprendre plus finement pourquoi ces colonies résistent à de telles températures, liées à une activité volcanique environnante intense ?

 

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La Papouasie Nouvelle-Guinée : pays des volcans et des coraux © Vincent Hilaire – Fondation Tara Expéditions

 

Car à deux pas d’ici, au milieu d’un parc de plus d’une centaine de volcans visibles depuis le bord, nous avons eu la chance de longer, en toute sécurité, les plus destructeurs de cette zone : les monts Vulcan et Tavurvur, proches de la nouvelle Rabaul. Alors que des fumerolles s’échappent encore de la caldeira du Vulcan, avec de fortes odeurs de souffre, l’histoire nous rappelle que ces géants en partie endormis ont littéralement englouti l’ancienne Rabaul en 1994. Une Pompéi papoue toujours enfouie sous une lave aujourd’hui solidifiée.

Le corail vit donc ici dans des eaux dont les températures sont, entre autre, influencées par cet environnement, où les stress thermiques se conjuguent. Ces nouvelles plongées, dans le cadre de l’expédition Tara Pacific, s’avèrent donc passionnantes.

 

Vincent Hilaire

 

Yanaba Island : l’art de la coutume en Papouasie-Nouvelle-Guinée

Après avoir quitté le site d’études sur l’acidification, les Taranautes se sont enfoncés un peu plus en territoire papou, en naviguant une nuit vers le nord-est, jusqu’à l’atoll d’Egum. Une nouvelle coutume a eu lieu à terre sur l’ile de Yanaba, au milieu de toutes ces cases traditionnelles sur pilotis qui font face au lagon. Ces coutumes, indispensables pour pourvoir continuer nos échantillonnages, nous rappellent aussi la nécessité de prendre le temps d’écouter et se parler. Celle-ci aura quand même duré quatre heures.

Nous sommes arrivés tôt ce matin dans la petite et peu profonde passe de l’atoll d’Egum. Nicolas Bin, le second, était dans le nid de pie pour signaler les récifs, pas de cartes marines dans ce coin qui n’a pas été hydrographié encore. Nous avons pris un mouillage devant le village de l’île de Yanaba.

 

Des marins chevronnés

Une pirogue bien toilée, manœuvrée avec dextérité est venue nous aborder, c’était celle du chef coutumier Andrew, homme mûr, sec, au regard pétillant. Il nous a invité à rejoindre sa communauté à l’issue de l’office religieux du dimanche pour que nous expliquions notre venue dans l’atoll.

Une délégation de taranautes composée de Loïc, Vincent, Joern, Cristoph et bien sûr Alfred Yohang Ko’ou notre scientifique observateur papou et moi-même, a débarqué sur la plage dans le ressac en tout début d’après-midi.

 

 

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Pirogue à la voile traditionnelle © Vincent Hilaire -  Tara Expeditions Foundation

 

L’attente

Nous avons passé deux heures à attendre à l’ombre de la cabane du chef tribun que la communauté se rassemble et que les principaux se joignent à nous.

Les enfants nous observaient de leurs regards espiègles, déjà les questions fusaient et la confiance s’installait.

Une fois que le chef du conseil (différent du chef de tribu), le magistrat et le directeur de l’école étaient avec nous, nous avons pu présenter l’expédition Tara Pacific et expliquer pourquoi nous avions choisi cette île. En grand orateur, calme et posé, Alfred a su présenter au mieux le travail que nous envisagions ici.

Environ cinq cents personnes vivent en autarcie sur les deux îles habitées de l’atoll. Cent vingt enfants y sont scolarisés. Aucune liaison régulière vers les “grandes” îles proches, seulement leurs canoës avec de petites voiles et cordages faits de matériaux entièrement naturels. Ces iliens sont d’excellents marins. Pour rejoindre la capitale de la province, Alotau, il leur faut deux jours de voyage.

Le conseil a délibéré et nous a autorisé à prélever des échantillons de coraux dans leurs eaux après négociation des droits.

 

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La coutume va commencer, l’équipage est au centre de l’assemblée, abrité du soleil sous cette hutte © Vincent Hilaire – Fondation Tara Expéditions

 

La visite du village 

Nous avons ensuite visité ce village très bien tenu en bord de plage puis l’école où nous avons offert quelques fournitures et magazines Tara Junior aux enseignants.

Les deux cabanes en ruine proches étaient le dispensaire médical et le bureau de poste fermés depuis presque dix ans…Où est l’Etat ???

Si proches et tellement isolés. Pas de courant, un panneau solaire et une batterie çà et là. Pas de radio émetteur, pas de communication satellite, pas d’internet.

Un moteur hors-bord de 30 CV offert par la province qui ne fonctionne qu’en marche arrière trône seul dans un cabanon cadenassé. Ici “rien ne se perd tout se transforme” encore : les matériaux en plastique (bouées, bidons…) amenés par la mer sont tous utilisés ou recyclés.

 

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Les enfants de Yanaba Island devant Tara © Vincent Hilaire -  Tara Expeditions Foundation

 

Une communauté isolée

Les derniers étrangers à leurs rendre visite étaient deux anthropologues australiens qui ont passé deux mois avec eux, il y a plus d’un an. Les bateaux de passage sont extrêmement rares.

Malgré tout, les habitants osent espérer qu’un jour des touristes leurs rendront visite et qu’ils pourront créer ainsi leur petit business….

Mon sentiment est mitigé : je ne peux m’empêcher de penser que ces gens vivent dans un petit paradis, mais les blessures vives et infectées que nous montrent ces jeunes en nous demandant des médicaments, me rappellent à la dure réalité.

Dès que l’autorisation fut donnée, Jon, Becky, Grace et les deux Guillaume sont partis sur l’une de nos deux annexes, en reconnaissance, pour trouver le lieu de nos futurs prélèvements.

Demain vers 5h30 nous lèverons l’ancre pour nous rapprocher de cette nouvelle zone d’échantillonnage.

 

Simon Rigal, capitaine de Tara

 

Rencontres rituelles en terre Papoue

Depuis notre départ d’Alotau le 1er novembre dernier en milieu de journée, nous avons fait route pendant 80 kilomètres au nord-est, avant d’atteindre l’île de Normanby. Après un mouillage effectué en début de nuit, très près de la côte ouest de cette île, nous avons vécu le lendemain matin la première coutume de ce leg, avant certainement bien d’autres.

 

À 7h30 locale, alors qu’un soleil encore rasant s’était établi depuis une bonne heure au-dessus de la forêt tropicale, nous avons mis à l’eau l’une des annexes pour aller à terre, rencontrer nos hôtes. Une demi-heure avant, des pirogues conduites par des enfants et des adolescents tournaient déjà autour de Tara, avec curiosité et sans aucune animosité, bien au contraire. Nous étions toujours au pays des sourires.

Embarquée dans l’annexe, une délégation improvisée emmenée par Simon Rigal, notre capitaine et notre observateur scientifique papou, Alfred Yohang Ko’ou a débarqué sur Soba Island. Les enfants de cette communauté étaient aux anges et les adultes, plus en retrait, dans l’attente de vivre ce premier contact. Nous avons été conduits près de deux cases, l’une à même le sol et l’autre sur pilotis, toutes deux construites principalement en feuille de palmiers tressés.

 

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Le lieu de notre première coutume autour des maisons de cette communauté © Vincent Hilaire – Fondation Tara Expéditions

 

Assis à même le sol autour d’une natte en palme sortie de la case principale et déployée pour nous, devant la famille réunie au complet, au milieu des chiens, des poules et d’un cochon, la coutume a débuté.

Alfred a commencé par expliquer en langue papoue d’où nous venions et ce que nous faisions à bord de Tara, tout en montrant sur son tee-shirt bleu notre parcours depuis la France. Kanagola, le chef de la communauté, écoutait avec attention.

Puis, notre chef scientifique actuelle, Rebecca Vega Thurber, Beckie, pris la parole pour expliquer plus précisément notre intérêt scientifique pour cette baie et ce que nous aimerions y faire.

Le chef écoutait toujours, très calme, sans que son visage n’exprime aucune réaction particulière. D’un coup, il sortit de son silence pour dire : « *Ah, the bubbles ! (traduction : Ah, les bulles !)

Beckie expliquait alors qu’une mission était déjà venue en 2013 pour réaliser un travail de recherche sur ces bulles, des bulles de CO2 qui émanent des fonds marins et intéressent tant les scientifiques. Kanagola acquiesçait. Aujourd’hui, enchaîna-t-elle, « Nous venons pour faire une nouvelle campagne sur ces bulles de gaz carbonique et leurs conséquences sur l’écosystème corallien. Nous comparerons ensuite ces futurs résultats aux plus anciens. L’océan s’acidifie en ce moment et vous avez au bout de votre plage, un laboratoire exceptionnel. »

Kanagola était rassuré : « Je vous donne l’autorisation de faire ce que vous avez à faire ici. Mais si vous allez dans la baie suivante, il faudra demander à l’autre communauté son accord ».

 

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Deux générations de la communauté sur cette photo © Vincent Hilaire – Fondation Tara Expéditions

 

Simon Rigal sortait de son sac à dos quelques revues Tara Junior en anglais et les remettait à Kanagola, en expliquant avec un trait d’humour, que « ce sont des revues pour les enfants, mais en tant qu’adulte j’y ai appris plein de choses ». Kanagola remerciait Simon d’un sourire.

La coutume touchait à sa fin. Privilège nous fut donné de pouvoir prendre quelques photos dans ce cadre de vie traditionnel, sans électricité, ni eau.

 

Vincent Hilaire

Iles Salomon : dans l’oeil du cyclone climatique ?

Depuis Honiara capitale des Iles Salomon et probablement jusqu’à Kimbe Bay (Papouasie-Nouvelle-Guinée), nous accueillons à bord de Tara un observateur salomonais : Joe Frazer Piduru.

Cet homme souriant de 43 ans né dans la province de Choiseul, l’une des grandes iles de l’archipel, est un marin professionnel. Titulaire du brevet de capitaine Classe 4 obtenu à l’école de marine marchande d’Honiara, Joe travaille pour la SIMSA (Salomon Islands Maritime Safety Administration), l’équivalent des Affaires Maritimes en France.

 

Tara est au mouillage à quelques centaines de mètres d’une forêt de palmiers qui donne presque sur la plage. De leurs cimes s’échappent, par endroits, des volutes de fumée. Une tribu vit là. Plus loin, sur l’eau, des hommes en pirogue pêchent.

Alors que la nouvelle équipe scientifique prépare sa première plongée ici à 40 miles nautiques* au nord-ouest d’Honiara, à travers ses lunettes de soleil noire rectangulaires, un nouveau venu regarde discrètement cette scène : le chargement du tender 16R, l’annexe pneumatique, l’un des rituels de l’expédition Tara Pacific orchestré par les marins à l’aide de la grue.

Ce leg Salomon-Papouasie ne fait que commencer, l’occasion de faire un peu plus ample connaissance avec Joe et lui poser quelques questions.

 

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Joe Frazer Piduru prend son premier quart  © Vincent Hilaire – Fondation Tara Expéditions

 

Plusieurs centaines d’iles composent l’archipel des Salomon, de laquelle venez vous ?

« Je suis né dans la province de Choiseul, comme mes parents. Notre tribu dispose d’une île le long de la côte de Choiseul, c’est notre territoire coutumier. Cette ile s’appelle Zenoa Island. Nous avons réussi à la faire classer en aire marine protégée depuis 2010 et nous attendons maintenant de bénéficier d’un programme de conservation. »

 

Pourquoi avoir fait ces démarches pour protéger votre île ?

« Nous voulons protéger Zenoa et toutes les espèces qui y vivent, mais aussi les récifs. Nous faisons cela pour le futur, pour qu’il y ait un futur. Depuis quelques années, nous observons la disparition de nombreuses espèces de poissons. Nous ne savons pas pourquoi. C’est peut-être le changement climatique ou la surpêche ou la surexploitation de nos ressources forestières, les trois conjugués ?

 

La surpêche, le changement climatique on en découvre un peu plus les conséquences chaque jour dans le monde. Mais la surexploitation forestière en quoi impacte-t-elle la mer, les récifs par exemple ?

La première des perturbations vient de la hausse très importante du trafic maritime.  De nombreux cargos en provenance de la Malaisie viennent charger le bois ici, très souvent près de la côte sans structure portuaire particulière. Ils veulent éviter aussi de payer les taxes portuaires alors ils sont au mouillage et détruisent les fonds avec leurs ancres. Ensuite, l’exploitation forestière génère des quantités très importantes de boues. Ces boues dévalent ensuite les pentes, emportées par les rivières, avant de se jeter dans la mer. Cela entraine une pollution massive et détruit l’écosystème. Ces boues sont chargées en huile, en hydrocarbures de toutes sortes. L’exploitation de l’or entraine d’autres nuisances avec les mines et le déversement dans nos eaux côtières de produits chimiques lourds.

Le problème c’est que toutes les iles de notre archipel ont ce type d’exploitation. Cela fait 40 ans que l’on coupe du bois ici, que l’on coupe ces arbres qui absorbent le C02 et relâchent de l’oxygène, qu’on pollue la mer ».

 

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Carcasses de bateaux victimes du cyclone PAM en 2015, près du port d’Honaria © Vincent Hilaire – Fondation Tara Expéditions

 

Que font les autorités face à cette situation ?

« Nous voulons arrêter cette horreur. Le problème du logging **, c’est la corruption. Dans les ministères ici, tout le monde est prêt à signer un papier d’autorisation d’exploitation contre des pots-de-vin. Le gouvernement a seulement réussi à classer moins de 10 essences de bois en 40 ans. Si on ne protège pas plus nos forêts nous allons la détruire mais aussi nos lagons, nos récifs et toute leur biodiversité. Je suis sûr en plus que cette déforestation a des conséquences sur notre climat ici. »

 

Quelles évolutions notez-vous ces dernières années pour votre climat ? Rappelons qu’il y a eu le cyclone PAM en 2015.

« De nos anciens nous avons hérité une connaissance de nos climats locaux, mais maintenant ça ne marche plus. Aujourd’hui il fait un grand soleil et demain il peut y avoir un cyclone. Nous sommes affectés par des changements climatiques, notre climat n’est plus stable comme avant.

Pour le cyclone PAM, il a surtout touché les Vanuatu et la partie Est de l’archipel, la province de Temotu. Ici, nous l’avons moins subi.

Mais maintenant, deux ans plus tard, avec l’envoi massif des navires d’approvisionnement après le drame, heureusement tout est rentré dans l’ordre. La seule chose qui s’est améliorée après le drame, c’est que maintenant nous avons des téléphones portables pour prévenir les populations. Nous avons des stations météorologiques dans les 9 provinces, mais elles ne marchent pas toutes.

 

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Joe Frazer Piduru, observateur de la SIMSA, l’équivalent des affaires maritimes aux Salomon © Vincent Hilaire – Fondation Tara Expéditions 

 

Une autre manifestation des conséquences du changement climatique, c’est que nous commençons à voir des îles disparaître. La première a disparu en 1999, dans l’archipel des Russel Islands, à cause de la montée des eaux et de ces violentes tempêtes tropicales.

Notre situation est très mauvaise, nous sommes piégés. Quand j’étais petit, je regardais sous l’eau, tout était ok. Je nageais au milieu des poissons, je jouais dans des eaux cristallines. Mais personne ne nous appris à protéger nos forêts, nos poissons, nos coraux. Il faut que ça change, que nous changions ».

 

Vincent Hilaire

 

 

* 70 kilomètres

** Exploitation forestière

Dans le sillage de Bougainville et de la Boudeuse

Bougainville. Ce nom d’explorateur résonne dans nos têtes à mesure que Tara avale les milles nautiques. Pendant toute l’expédition, en dehors du Détroit de Magellan, nous marchons sur les traces de la Boudeuse et de l’Étoile, grâce aux découvertes et aux cartes dressées au terme de cette aventure incroyable. Il y a plus de deux siècles, bien avant le GPS !

 

C’est en 1768, lors de son grand voyage d’exploration de l’Océan Pacifique, que l’explorateur français Louis-Antoine de Bougainville, découvrit le plus grand récif du monde. Quand on dit que les plus grandes découvertes se font quelquefois par hasard, ce récit d’aventure en est une illustration parfaite.

 

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Louis-Antoine de Bougainville

 

En décembre 1766, Bougainville appareille de Brest à bord de La Boudeuse. Accompagné par des naturalistes, un ingénieur cartographe et un astronome, notre capitaine de vaisseau doit compléter les connaissances de la France et accroitre sa présence dans cette partie du monde.

À partir de Rio de Janeiro, il reçoit le soutien d’un autre bateau français, l’Étoile. Également sous son commandement, elle fait office de navire de charge. Après un passage du Détroit de Magellan laborieux, vents et courant de Humboldt repoussant les navires vers le nord, Bougainville entre enfin dans le Pacifique.

Il lui faudra alors, ainsi qu’à ses quatre-cents hommes déjà diminués par le scorbut, plus d’une année de navigation avant d’apercevoir les premières îles, l’immense archipel des Tuamotu, en février 1768. Il le baptise « archipel dangereux » à cause des nombreux atolls coralliens qui rendent la progression des deux navires très périlleuse.

 

L’expédition atteint Tahiti le 6 avril 1768. Mais malheureusement pour Bougainville, Tahiti avait été découverte l’année précédente par l’anglais Wallis.

 

8833466-13983590La Boudeuse et l’Etoile au mouillage à Tahiti

 

Au moment où la Boudeuse et l’Étoile y jettent l’ancre, un charmant problème se pose à lui. « En dépit de toutes nos précautions », écrit-il, « une jeune fille laissa tomber négligemment un pagne qui la couvrait et parut aux yeux de tous telle que Vénus se fit voir au berger phrygien. Elle en avait la forme céleste. Matelots et soldats s’empressaient pour parvenir à l’écoutille et jamais cabestan ne fut viré avec une pareille activité. Nos soins réussirent cependant à contenir ces hommes ensorcelés ». Mais Bougainville se demande pour la suite « comment retenir au travail au milieu d’un spectacle pareil 400 Français, de jeunes marins qui depuis six mois n’avaient point vu de femmes ».

Après un séjour exquis, au milieu des « bons sauvages » selon son expression désormais consacrée, Louis-Antoine de Bougainville reprend la mer, cap à l’ouest, et découvre les Nouvelles-Hébrides (aujourd’hui devenu le Vanuatu).

De là, il poursuit, toujours cap à l’ouest, pour tenter de trouver la Terra Australis qui, sur sa carte, s’avançait en direction du nord-est vers la Nouvelle-Guinée. Les vivres viennent encore à manquer et Bougainville observe : « La viande gâtée était en plus grande quantité, mais elle s’infectait. Nous lui préférions les rats qu’on pouvait prendre ». Il n’en continue pas moins sa route.

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Au printemps 1768, les deux navires atteignent l’est de l’Australie que les récifs empêchent d’aborder. Bougainville vient de découvrir la Grande Barrière de corail : « Les vigies aperçurent du haut des mâts de nouveaux brisants », écrit-il… « … On n’en apercevait pas la fin… ». Après mûre réflexion, Bougainville met cap au nord et décide de ne pas chercher de passe au milieu de tous ces écueils.

Le premier européen à avoir exploré la grande barrière fut le capitaine britannique James Cook. Il découvrit le récif en s’y échouant le 11 juin 1770.

Bougainville visite ensuite l’ouest des îles Salomon et découvre une nouvelle île, le 30 juin 1768, sur la route pour la Papouasie. Cette île porte aujourd’hui encore son nom.

 

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Dans des contrastes de bleus, les eaux de rivière et de mer se mélangent avant Honiara, aux îles Salomon – Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

La partie la plus pénible du voyage fut le retour le long des côtes de Nouvelle-Guinée. Une navigation encore marquée par la faim et le scorbut. L’expédition rejoint ensuite les Moluques et des routes maritimes plus fréquentées, avant de passer le cap de Bonne-Espérance.

À son retour en France, Antoine de Bougainville reprit sa carrière militaire, participa à la guerre d’indépendance américaine puis fut nommé chef d’escadre en 1779. En plein siècle des lumières, le compte-rendu de ce voyage publié en 1771 alimenta les controverses philosophiques et inspira notamment Diderot.

Reconnu et entouré d’honneurs, soutenu par Napoléon, il consacra la fin de sa vie à des études et projets de recherche scientifique.

Il décède à 82 ans, en 1811, et repose depuis au Panthéon, à Paris.

Vincent Hilaire

 

Honiara, Royaume des Îles Salomon

Ce mercredi 18 octobre à 14h heure locale, Tara est arrivée à Honiara. Quatre jours d’une navigation sereine, au portant, auront suffi pour rallier cet archipel dont la capitale est Honiara. Tara restera à quai ici deux jours, avant de repartir pour explorer trois sites sur les récifs environnants. Une nouvelle équipe scientifique emmenée par la biologiste Rebecca Vega Thurber (Oregon State University, États-Unis) embarquera demain à bord pour accomplir cette tâche, jusqu’en Papouasie-Nouvelle-Guinée.

 

Des parfums de résineux, de terre humide, de fleurs fraiches comme du mimosa, un cocktail encore inconnu. Nous étions de quart de nuit avec Julie Lhérault, second capitaine, à humer sur le pont de Tara ces premiers signaux envoyés par les îles Salomon.

Le ciel était dégagé par endroit, laissant apparaître de belles constellations d’étoiles, parmi lesquelles Orion. La température de l’eau était encore de 28 °C. Impossible de fermer l’œil dans les cabines sans mettre en route les petits ventilateurs.

 

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Entre ciel et mer, Tara arrive à Honiara © Vincent Hilaire – Fondation Tara Expéditions
Dans les premières lueurs de l’aube, le sud de l’ile Guadalcanal, la principale de l’archipel, laissait découvrir une épaisse couverture forestière. Nous savions désormais d’où venaient ces parfums nocturnes. Dominant cet épais tapis vert courrait une chaine de montagnes d’origine volcanique dont certains sommets étaient entourés de petits nuages.

Pendant toute la matinée, nous avons longé une bonne partie des 160 kilomètres de cette côte, offrant toujours, peu ou prou, les mêmes paysages. À la surface de ces eaux bleues teintées de turquoise probablement par des eaux de ruissellement, de petits dauphins chassaient des bancs de thons, survolés par des oiseaux marins. Honiara se dessinait peu à peu dans un léger renfoncement.

Rapidement, sous nos yeux, la côte changeait de physionomie : des cargos étaient au mouillage en attente de chargements de bois avec des chalands remplis de grumes à couple. À terre, sur la rive, des scieries se succédaient les unes aux autres, préparant tous ces fruits d’une exploitation forestière visiblement intense.

 

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Bidonvilles près du centre ville d’Honiara © Vincent Hilaire – Fondation Tara Expéditions 

 

Au détour d’une dernière pointe, Honiara, 84.520 habitants, se dévoilait au fond d’une baie peu abritée de l’alizé de sud-est.

Le véritable choc auquel nous nous étions un peu préparés eut lieu au moment de l’accostage. Sur les quais parallèles au nôtre, des ferry-boats rouillés remplis de Salomonais vivants sur d’autres îles de l’archipel, se préparaient au départ. Un autre quai plus loin des enfants chargeaient, à dos d’homme, l’avitaillement d’un autre ferry, plus petit. Et juste à l’extérieur des quais du port de commerce, des centaines de personnes en train de marcher, d’errer, chichement vêtues au milieu de quelques pick-up.

En quittant la Nouvelle-Calédonie et en arrivant ici, nous avons bien changé de planète. Les îles Salomon sont le pays le plus pauvre de la région Pacifique, les quais d’Honiara racontent bien ce dénuement …

                                                                                                         Vincent Hilaire

En route vers le Royaume des Îles Salomon

Tara a repris la mer pour rejoindre les îles Salomon. Pour la première fois depuis Whangarei (Nouvelle-Zélande), nous naviguons plusieurs jours d’affilée sous voiles au portant. L’alizé de sud-est bien établi autour de 20 nœuds, nous permet de filer droit sur notre objectif, 738 miles nautiques* plus au nord, tout en faisant comme à chaque fois des prélèvements d’eau de surface.

L’équipage savoure cette montée en douceur vers cet archipel découpé en neuf provinces. Honiara, la capitale, notre point de chute, se situe sur l’île de Guadalcanal.

À Poum, dès le départ pour cette nouvelle navigation, les huit Taranautes présents à bord ont ressenti un grand vide. Avec la fin de la mission sur les récifs d’Entrecasteaux, le débarquement de l’équipe scientifique laissait Tara brutalement dépeuplée. Nous étions encore quinze à bord quelques heures plus tôt.

 

 

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Un dernier regard vers Poum avant le départ de Tara en direction des îles Salomon © Vincent Hilaire – Fondation Tara Expéditions 

 

Mais une fois les voiles hissées, ce sentiment s’est tout de suite atténué un peu. Tara prenait une belle allure, sous un beau soleil, glissant dans le sens des vagues sur l’eau verte. Seuls les sons du vent et de l’eau sous la coque s’invitaient au milieu de nos conversations.

Après une première nuit, portés par ce rythme paisible, la journée commençait par un grand sentiment de liberté. Nous étions seulement huit à bord, au milieu de cette Mer de Corail, avec autour de nous 360° d’eau bleue, zébrée de moutons blancs.

Mais comme sur Tara on a horreur du vide et de l’inaction, la science repartait de plus belle. Guillaume Bourdin, notre ingénieur-océanographe du laboratoire LOV** lançait avec appétit une première station, en mettant à l’eau le dauphin et le HSN – High Speed Net, ce filet à plancton spécialement conçu pour Tara Pacific afin de prélever à grande vitesse :  Lors de la navigation entre Whangarei et Sydney, vues les conditions, nous avions réussi à faire uniquement deux stations en une semaine. Avec la mer et le vent de face, par 25 nœuds***, il était presque impossible d’échantillonner sans que les filets ne s’endommagent. D’ici les Salomon, avec d’aussi bonnes conditions, je voudrais réaliser 6 stations au total avec une trentaine de manips par stations. Echantillonnages génomiques, taxonomie, imagerie, bio-géochimie, optique, aérosols, Guillaume alias Guigui s’est transformé en cabri et, avec l’aide des marins, fait feu de tout bois pour profiter de cette opportunité météorologique sur le pont de Tara.

 

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Le dauphin en nage dans les eaux bleues du Pacifique. Il permet de collecter les bactéries et virus jusqu’à une taille de 2mm © Vincent Hilaire – Fondation Tara Expéditions

 

Avec une moyenne à 7 nœuds, malgré cette activité scientifique, pour Simon Rigal, notre capitaine, notre atterrissage à Honiara est prévue mercredi 18 octobre dans la journée : On va être obligé aussi de prendre la veille de notre arrivée un traitement préventif contre le paludisme, car il y a une souche mortelle dans ces îles. On ne veut prendre aucun risque pour l’équipage.
La malaria est effectivement l’un des problèmes majeurs auxquelles sont confrontées ces îles avec la pauvreté, la corruption, l’instabilité politique et la surexploitation forestière. Le Royaume des Iles Salomon dont Elizabeth II est la reine, est le pays le plus pauvre de toute l’Océanie. Cette monarchie constitutionnelle, construite sur le même modèle que celle de Westminster, vie surtout grâce aux subsides de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, les deux superpuissances locales.

Devenu indépendant depuis 1975, l’archipel est donc fragile et cherche encore à asseoir une unité nationale qui ne ne tient que grâce au maintien d’une force d’interposition (RAMSI) pilotée par les Australiens et les kiwis, depuis les émeutes et la guerre civile qui ont éclaté au début des années 2000. Une situation à laquelle s’ajoute des catastrophes naturelles qui, régulièrement, affaiblissent cette zone : un cyclone en 1986 et deux tremblements de terre en 2007 et 2013.

 

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Julie L’Hérault, second capitaine, range les bouts sur le pont après l’envoi des voiles © Vincent Hilaire – Fondation Tara Expéditions

 

Lorsque Tara appontera à Honiara, il est clair que nous changerons de planète, déjà par les températures : 31°C avec des pluies et des orages. Nous quitterons aussi celle d’une Mélanésie du sud relativement riche, plus stable mais aussi plus développée. Avec les conséquences que cela veut signifie à chaque fois pour l’environnement et le corail aussi.
Dès le 20 octobre, avec la nouvelle équipe scientifique, c’est ce que les nouvelles plongées confirmeront ou infirmeront.

 

Vincent Hilaire

*1400 kilomètres
**Laboratoire océanographique de Villefranche-sur-Mer
*** 50 kilomètres/heure

Poum, dernier mouillage en Nouvelle-Calédonie

Après presque une journée de navigation à la voile, depuis les récifs d’Entrecasteaux, Tara est arrivée hier en fin de matinée à Poum, au nord de la Grande Terre en Province Nord.

Cette escale sera de courte durée puisque nous repartons demain pour rallier les îles Salomon. Ce leg de deux semaines avec l’IRD et l’UNC s’achève. Il marque pour nous aussi la fin de mission de Tara Pacific en Nouvelle-Calédonie.

 

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Dernier coucher de soleil sur l’île de la Surprise (Entrecasteaux) : l’équipage va bientôt se mettre en route vers Poum – © Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

Le vent s’était établi dans le secteur sud-est autour de vingt nœuds. Au moment de quitter l’île de la Surprise, notre capitaine Simon Rigal et son équipage n’ont pas hésité une seconde à hisser les voiles. La route de Tara offrait un angle intéressant par rapport au vent, presque au travers bâbord amure. De quoi engloutir efficacement les 140 miles nautiques * nous séparant de Poum, situé encore au nord de Koumac (Nouvelle-Calédonie).

Dans la tradition de partage et d’entraide qui règne à bord, la voile de misaine a été hissée à la main par les marins aidés par les scientifiques. Il restait ensuite à dérouler le foc yankee. Ce qu’au terme d’une belle débauche d’énergie, les deux binômes se faisant face sur le pont central de Tara ont réalisé à grand tour de moulinets, arc-boutés sur les manivelles des deux colonnes de winchs.

 

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Quatre marins s’activent au winch pour dérouler le foc yankee, une des voiles de la goélette © Vincent Hilaire – Fondation Tara Expéditions

 

Tara était alors lancée à huit nœuds dans une mer « pas encore bien rangée » selon Simon qui savourait le décollage de la baleine Tara.

Mais, dans la nuit, l’alizé mollissait. Le foc fut enroulé puis l’un après l’autre les deux moteurs, Brigitte et Thérèse (Brigitte pour babord et Thérèse pour tribord), reprenaient du service. En dehors du plaisir et de la liberté qu’on ressent sous voiles, bien des litres de gasoil avaient été économisés au passage.

Aux premières heures du jour, après le franchissement de la passe d’Estrées, nous retrouvions le calme du lagon avec encore un peu de vent. La côte ouest du lagon néo-calédonien sous cette latitude révélait de nouveaux paysages, avec une végétation toujours assez sèche. Au niveau des îles Belep, entre le bleu de l’eau, le rouge de la terre et le vert des pins colonnaires, la Nouvelle-Calédonie nous dévoilait encore un peu plus de ses charmes.

 

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Tara au mouillage devant Poum pour une escale de 24 heures maximum © Vincent Hilaire – Fondation Tara Expéditions

 
En fin de matinée Poum était en vue. Vous verrez, c’est un peu le far-west ici, il n’y a pas grand-chose, commentait Gregory Lasne, le jovial et sympathique biologiste de l’IRD. Le déjeuner confectionné par Do, notre chère cuisinière, avalé, je profitais d’un lift à terre pour vérifier de mes propres yeux cette présentation.

Poum est un petit village de peut-être à peine une centaine d’habitants qui fait face au lagon. La commune, forte d’environ 1500 habitants, fait partie de l’aire coutumière Hoot ma Waap. Il y a donc une mairie, une école, un poste de gendarmerie, une poste et une station-service.

 

 

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Panneau de bienvenu à l’entrée de Poum © Vincent Hilaire – Fondation Tara Expéditions

 

Effectivement, d’une certaine manière ça ressemble un peu au far-west, en tout cas à l’idée que je m’en fais. Mais ce qui m’a surtout frappé c’est la quiétude et la paix qui règnent ici. Les habitants, principalement des kanaks vous saluent avec le sourire et continuent leur chemin paisible. Des enfants se baignent le long du trait de côte en descendant directement de chez eux. Un peu plus loin, sur une petite barque, deux femmes pêchent tranquillement à la dandine.

Au fil de mes pas sur la route centrale, je repense à Puerto Eden, un autre petit village de Patagonie que nous avions connu pendant Tara Oceans. Là-bas, il n’y avait pas d’électricité et l’eau ne venait que de là-haut. Comme ici, les habitants semblaient tous pourtant si heureux.

Merci Poum d’ouvrir ainsi la boîte à bons souvenirs !

 

 

                                                                                                                     Vincent Hilaire

 

 

*250 kilomètres

Tara au mouillage à l’île Huon

Avec les récifs Guilbert et du Mérite, Huon est l’un des quatre atolls qui composent la réserve naturelle d’Entrecasteaux. Ce paradis de la biodiversité, classé au patrimoine mondial par l’UNESCO en juillet 2008, est un sanctuaire pour les oiseaux, les tortues vertes, 2300 espèces de poissons et plus de 350 coraux différents.

Nous y sommes en mission jusqu’au 13 octobre prochain avec des scientifiques du centre IRD (Institut de Recherche et Développement) de Nouméa et l’Université de Nouvelle-Calédonie (UNC). Le guano des milliers d’oiseaux présents sur ces îlots est au centre de leurs investigations.

 

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Un crabe côtier sur l’île Huon, dans les récifs d’Entrecasteaux - © Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions 

Les récifs d’Entrecasteaux sont affleurants et se situent au nord-ouest de la Nouvelle-Calédonie à environ 180 kilomètres de la Grande Terre. Inhabités, ils constituent la limite nord de l’archipel néocalédonien. Ils furent découverts le 1er juillet 1792 par Antoine Bruny d’Entrecasteaux lancé avec deux frégates armées sur ordre de Louis XVI, à la recherche de l’expédition conduite par La Pérouse.

L’expédition ne permit pas de retrouver les traces de La Pérouse et se terminera de façon chaotique à Surabaya. Les navires passent à proximité de Vanikoro où vivaient encore certainement des rescapés du naufrage de la Boussole et de l’Astrolabe mais d’Entrecasteaux, atteint de scorbut, succombe en mer au large de Java le 20 juillet 1793.

Ce voyage fut cependant un succès indéniable puisqu’il offre à la France la découverte de nombreuses terres alors inconnues, dont ces récifs.

 

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La journée se termine pour l’équipage de Tara, qui profite d’un magnifique coucher de soleil sur le Pacifique – Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

Pour l’anecdote, le nom de l’Atoll de la Surprise vient du fait qu’Entrecasteaux aurait été surpris de trouver à cet endroit une nouvelle terre émergée aussi près de la Grande Terre, alors qu’il croyait avoir contourné la Nouvelle-Calédonie.

Les trois autres noms donnés par D’Entrecasteaux à ces récifs proviennent des patronymes de membres de son expédition : le second de D’Entrecasteaux, commandant de L’Espérance, le capitaine de vaisseau Jean-Michel Huon de Kermadec ; le lieutenant de vaisseau Malo de la Motte du Portail ; l’enseigne de vaisseau du Mérite. Le récif Guilbert doit son toponyme à l’enseigne de vaisseau et hydrographe de l’expédition de Jules Dumont d’Urville en 1827. On ne sait pas trop pour les autres.

La zone est régulièrement visitée par les baleiniers au début du XIXe siècle. Mais la véritable occupation pérenne par l’homme n’a lieu que sur les trois îlots de l’atoll de la Surprise entre 1883 et 1928 pour l’exploitation du guano.

 

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Des noddis bruns en vol sur l’île Huon © Vincent Hilaire – Fondation Tara Expéditions

 

Aujourd’hui, cette exploitation a cessé, mais ce sont les scientifiques qui s’y intéressent. Depuis des années, particulièrement après le blanchissement de février 2016 qui a considérablement impacté la Grande Terre et les récifs d’Entrecasteaux, ils essaient de comprendre pourquoi ces atolls sont touchés différemment.

Un chiffre : lors de ce dernier épisode de blanchissement, 90 % des récifs du lagon d’Entrecasteaux ont été impactés entre la surface et 5 mètres. A l’extérieur de ce lagon environ la moitié a été affectée.

C’est alors que l’hypothèse d’une influence jouée par le guano a fait surface. Grâce à cette mission avec Tara et son équipage sur ces récifs, les équipes de l’IRD et de l’UNC espèrent définitivement percer les secrets de la résilience des coraux d’Entrecasteaux.

Depuis mardi, les équipes travaillent ensemble pour prélever des coraux, chasser les poissons de récifs et recueillir la précieuse fiente à terre pour essayer de confirmer maintenant ce rôle clé joué par le guano, sous l’eau, sur les communautés coralliennes.

Le résultat de ces recherches auxquelles auront collaborées Tara et ses équipes feront certainement date.

Vincent Hilaire

Vidéo : Sur la Grande Barrière de Corail

À l’issue du dernier épisode de blanchissement de 2017, il a été établi que la Grande Barrière de Corail, la plus grande structure de ce type sur Terre, avait perdu environ 50 % de ses colonies.

Pour le début de cette deuxième année de l’expédition Tara Pacific, la goélette et son équipe scientifique ont mené justement une semaine d’échantillonnage dans la partie sud de l’Océan Pacifique, afin d’y étudier la biodiversité des récifs coralliens et leur évolution face au changement climatique.

Les premières observations offrent des résultats mitigés : sur certains spots de la Grande Barrière, les colonies coralliennes sont très endommagées voire mortes, alors que quelques kilomètres plus loin à peine, elles montrent une résilience ou une bonne santé.

© Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

Nicolas de la Brosse, 5 ans d’engagement sur Tara et un nouveau départ

Après cinq ans d’engagement auprès de Tara, Nicolas de la Brosse, second capitaine, a décidé de prendre un nouveau cap. C’est à Nouméa que Nico a débarqué le 22 septembre exactement, après trois expéditions majeures à bord de la goélette. La trajectoire maritime de ce bourguignon d’origine est fulgurante et a commencé lorsqu’il a rencontré Peter Blake, à 11 ans. 

VH : Nicolas, ton histoire avec la goélette commence avant même qu’elle ne s’appelle Tara. Comment as-tu fait la connaissance de Peter Blake ?

NDLB : « C’est une longue histoire. J’ai grandi à Dijon. À 11 ans, j’avais été sélectionné avec d’autres ados pour réaliser des reportages à bord de la Fleur de Lampaul, un vieux gréement, aussi décrit comme le bateau océanographique des enfants. L’idée était, à travers notre regard, de sensibiliser le grand public aux problèmes environnementaux. Bref, j’étais déjà à fond dans la voile, l’aventure.

En novembre 1996, alors que nous revenions de cette année d’expé, nous avons présenté nos reportages au Festival International de l’Aventure, chez moi à Dijon. C’est là où j’ai rencontré Peter Blake, parrain du festival. Mon idole. Pour moi, c’était un Dieu vivant. Je regardais ses exploits sur des cassettes VHS (rires).
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Une des grandes richesses de Tara sont les rencontres humaines et la cohésion d’équipage – © Fondation Tara Expéditions

 

Je lui ai remis en main propre une lettre que j’avais écrite en anglais. Peter a pris la lettre, l’a lue et m’a dit un peu plus tard que nous allions rester en contact.

L’année suivante, en 1997, Peter m’a invité trois semaines en Méditerranée sur la goélette de la famille, Archangel. Malgré son parcours, Peter, ce colosse de deux mètres de haut, était hyper accessible, hyper simple, humble. C’est après cette croisière qu’il m’a vraiment pris sous son aile. J’étais devenu un membre de sa famille ».

 

VH : Que se passe-t-il ensuite quand on connaît la tragique fin de vie de Peter à bord de Seamaster ?

NDLB : « Une fois revenu à Dijon, j’ai repris le collège. J’étais toujours en contact avec Peter. À 15 ans, en 1999, j’ai eu l’occasion de faire un convoyage comme marin et équipier de Panama à la Polynésie. Nous en avons profité pour nous arrêter au retour en Nouvelle-Zélande.

Peter m’a accueilli chez lui, il était en pleine préparation de l’America’s Cup. Mais il parlait déjà de sa reconversion après cette compétition. À Auckland, je retrouvais Sarah Jane, James les deux enfants de Peter et Pippa, sa femme, ma deuxième maman.

Une fois que Peter a terminé et gagné cette coupe, il a acheté Antarctica à Jean-Louis Etienne. Après un chantier, la goélette, rebaptisée Seamaster, est partie pour cinq ans en expédition autour du monde.
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Nicolas de la Brosse sur la proue de Tara - ©  Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

De mon côté, je devais absolument passer mon bac et finir mon cursus scolaire. Peter m’avait dit : « aucun problème tu nous rejoins après ». Le drame est arrivé sur l’Amazone six mois avant que je rejoigne Blake Expeditions. Mon idole disparaissait brutalement. Pour moi, c’était très dur à réaliser.

Lorsqu’Etienne Bourgois a acheté le bateau en 2003, Pippa me l’a alors présenté. J’avais eu mon bac en 2002 et j’étais en 2ème année de DEUG de Biologie marine à Brest. Je ne savais pas encore que je n’étais pas fait pour la recherche mais l’envie de naviguer était, elle, toujours bien là. C’était la première fois que je mettais le pied sur le pont de Tara, à Camaret ».

 

VH : Quel a été ta première mission à bord de Tara alors ?

NDLB : « J’ai été embarqué en tant qu’équipier pour aller au Groenland en 2004, avec comme capitaine Céline Ferrier. Ça me permettait de faire une pause dans mes études, mais je n’ai pas lâché pour autant. Après, je suis parti passer ma licence de biologie en Australie et mon master en Nouvelle-Zélande, entre 2008 et 2011.

À Auckland, je vivais en colocation avec Sarah-Jane la fille de Pippa et Peter. Je travaillais aussi de temps en temps sur les chantiers des bateaux de la Coupe de l’America. Puis je suis revenu en France avec le souhait de devenir marin professionel. J’ai alors recontacté Romain Troublé, secrétaire général de Tara Expéditions, à l’époque.

 

ours polaire tara polar circle_Se retrouver face a ces animaux et avoir la chance de les observer dans leur element a ete une des experiences des plus fortes de tara polar circle
Un ours polaire pendant l’expédition Tara Oceans Polar Circle. Se retrouver face à ces animaux et avoir la chance de les observer dans leur élément a été pour moi une des expériences les plus fortes de cette expédition – © Nicolas de la Brosse / Fondation Tara Expéditions

 

VH : Ta seconde mission à bord de Tara se profilait alors vers où cette fois ?

NDLB : « En 2012, l’expédition Tara Oceans allait se poursuivre avec le volet Polar Circle. J’ai rejoint alors l’équipe à Paris en octobre 2012, où Tara était en escale. Dans la foulée, j’ai participé au chantier de préparation de l’expédition et je suis parti en Arctique. Tout a continué à s’enchainer. J’ai passé un capitaine 500 puis j’ai participé, après le tour de l’Arctique, à Tara Méditerranée en 2014 et enfin à Tara Pacific en 2016-2017. Cela représente déjà cinq ans de ma vie ! (sourire).

 

VH : Quel est le nouveau cap aujourd’hui ? Quitter Tara c’est tourner une page importante dans la vie d’un marin ?

NDLB : « Je viens de vivre une période hyper riche, très intense avec Tara. J’ai pu faire une multitude de rencontres à bord et à terre. L’aspect humain est très important dans ces expéditions. Avec Tara, nous avons accès à des choses privilégiées, ce sont des voyages exceptionnels. Par exemple, lors du Tour de l’Arctique, nous avons navigué au milieu de la glace, ce que peut-être dans quelques années on ne fera plus à cause du réchauffement. Plus récemment, je garderai aussi en mémoire les Tuvalu, les Kiribati.

 

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Grande Barrière de Corail, Australie. Tara nous permet d’avoir accès à des endroits incroyables pendant l’expédition Tara Pacific – Nicolas de la Brosse © Fondation Tara Expéditions

 

À côté de toute cette richesse, de toute cette passion, ces projets sont toujours très prenants et j’ai envie d’avoir maintenant plus de temps pour moi, pour ma vie perso. Prendre du recul et voler de mes propres ailes.

Je vais sûrement travailler comme skipper sur des voiliers de propriétaire, faire du charter. Et puis, je ne pouvais plus évoluer sur Tara. Il aurait fallu que je passe d’autres diplômes pour devenir capitaine.

Tara c’est aussi une grande famille dont je ferai toujours partie, même si je pars. Cela se construit en mer où nous partageons, au milieu de situations et de moments exceptionnels, une grande unité, une grande cohésion. Ce sont des liens indéfectibles. »

Vincent Hilaire

 

Tara entre Nouméa et ses lagons

Depuis l’archipel des Chesterfield, il aura fallu un peu plus de trois jours de navigation, toujours face à la mer et au vent, pour rejoindre Nouméa. Arrivée sur le Caillou, sous un ciel légèrement nuageux, l’escale à Port Moselle a duré une semaine, avant de prospecter quelques nouveaux spots avec la même équipe scientifique dans le lagon calédonien. Il s’agit du lagon le plus long du monde, inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Retour sur la route jusqu’à Nouméa.

 

14 photo 23_preparation amarrage Tara Noumea_Vincent Hilaire 2
Préparation de l’amarrage de Tara à Nouméa. © Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

Encore porté par l’enchantement de quelques jours actifs mais paisibles passés aux Chesterfield, les quinze taranautes ont un peu déchanté quand, une fois franchie la passe sud, la mer et la houle se sont rappelés à eux. Comme annoncée par les grib*, une navigation laborieuse commençait à l’aide uniquement des deux moteurs, sans voiles, un vent de sud-est bien établi dans le nez de Tara.

Pour l’ensemble de l’équipage, la vie en mer avait repris instantanément un cours assez monotone voir désagréable pour certains, rythmé par les repas, les quarts, les tâches respectives, les routines et corvées du bord. Sauf pour Morgane Ratin et Guillaume Bourdin qui, eux, redoublaient d’énergie sur le pont arrière pour réaliser leurs trois stations océanographiques (prélèvement de plancton) on the way** avant Nouméa.

 

5 photo 5_paysages lagon NC_Vincent HilairePaysages du lagon de Nouvelle-Calédonie, en regardant la côte de Grande Terre. © Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

Soixante-douze heures plus tard, à la tombée du jour, après avoir longé une côte très montagneuse se dessinant dans une brume épaisse, l’entrée dans le lagon calédonien était une libération. D’abord, une fois cette immense barrière passée, roulis et tangage cessaient. Une heure et demie plus tard progressant dans la nuit, Simon Rigal trouvait un premier refuge calme pour Tara, synonyme de vraie nuit pour tous. Enfin ! À ce mouillage, nous étions entourés de quelques lumières isolées. Un retour à la civilisation progressif, en douceur.

Le lendemain, nous nous rapprochions un peu plus de notre objectif avec un nouveau mouillage toujours à une quinzaine de kilomètres cette fois de Nouméa, toujours dans le lagon. Seconde nuit réparatrice.

« On dirait un peu les Canaries », faisait remarquer ce matin François Aurat, notre officier de pont encore à bord jusqu’aux Iles Salomon. Ce relief très montagneux, entrecoupé de baies, laissait apparaître depuis la mer, au milieu de quelques bois de pins colonnaires, une végétation rase comme brûlée par le soleil.

 

10 photo 20_Port de Noumea_Vincent HilaireLe port de Nouméa avant l’entrée dans la marina de Port Moselle. © Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

Et puis les premières tours ont surgi de l’horizon. Cette ville de 180.000 habitants en comptant la banlieue, anciennement Port-de-France, prenait corps devant l’étrave. À ce jour, Nouméa est la plus grande ville francophone de tout l’océan Pacifique.

Tara s’est amarrée à Port Moselle et comme à chaque escale le moment du partage est venu, avec des visites d’écoles et des visites publiques, des conférences…

 

Merci à tous pour votre accueil, vos soutiens et pour ces échanges riches. Nous reprenons la route de la science pour prendre le pouls des lagons calédoniens et reviendrons à Nouméa.

 

Vincent Hilaire

 

*cartes de prévisions météorologiques

**station en cours de navigation

Îles Chesterfield : un joyau intact de biodiversité

La mission de Tara sur les îles Chesterfield se termine. Avant de rejoindre Nouméa et le lagon calédonien d’ici le 20 septembre prochain, nous profitons encore de ces derniers instants privilégiés loin de toute civilisation pour prendre le pouls de la biodiversité exceptionnelle de cet archipel français. Trois spots ont été explorés par l’équipe de Tara Pacific et le premier bilan est extrêmement positif.

 

Que ce soit à terre ou sous la surface de ces eaux cristallines, Christian Voolstra (KAUST), notre coordinateur scientifique et toute son équipe sont formels : « Nous sommes en présence d’un sanctuaire. Ici, nous n’avons constaté aucun événement de blanchissement en cours ou passé. Cet écosystème corallien est en très bonne santé comme à son premier jour. C’est extrêmement rare aujourd’hui, c’est peut-être la première fois d’ailleurs que je vois ça. Les îles Chesterfield sont une source d’espoir pour l’avenir. Nous sommes pourtant sous la même latitude que les récifs de la Grande barrière de corail ou de la Nouvelle Calédonie qui sont, eux, meurtris. Nous avons hâte de comprendre pourquoi cet écosystème va si bien ».

 

8 photo 2_tortue Chester crepuscule_Francois AuratUne tortue verte rejoint le lagon des Chesterfield au crépuscule. © François Aurat / Fondation Tara Expéditions

 

Un programme complet réalisé

Nos biologistes-plongeurs n’ont encore pas économisé leur peine pour ramener tous les échantillons nécessaires pour caractériser cette nouvelle île de recherche, dans la sémantique scientifique de l’expédition. Toutes les plongées prévues ont été réalisées, y compris la biodiversité, le carottage qui s’est révélé très compliqué. La mèche de la foreuse est restée bloquée plusieurs heures dans le corail et, au terme de cinq plongées supplémentaires, elle a finalement été récupérée, non sans mal.

 

Une biodiversité exemplaire

Pendant toutes ces plongées de multiples espèces de coraux ont encore été aperçues avec des couleurs et des formes de toutes factures. Côté faune sous-marine, des thons, des bonites, des mérous, des balistes, des poissons perroquets, des maninis ou poissons-chirurgiens et des requins de récif pointe noire ont été aperçus et aussi, chez ces prédateurs, des espèces comme les requins Silver tip d’une envergure de trois mètres.

 

photo 16_variete oiseaux ile longue ChestefieldGrande variété d’oiseaux marins sur l’île longue aux Chesterfield. © François Aurat / Fondation Tara Expéditions

 

À terre, nous aurons pu observer des quantités d’oiseaux marins tels que les fous, les sternes, les shearwaters *, les frégates à jabot rouge. Pour toutes ces espèces, les petits venaient à peine de naître et luttaient déjà pour survivre. Sur la plage de l’île longue nous avons pu approcher des tortues vertes, en pleine période de reproduction, dont on a dénombré jusqu’à trente spécimens adultes.

 

Un joyau français

Les îles Chesterfield, réserve du parc Marin de la mer de corail, sont donc un joyau dont la France doit absolument prendre soin, car elles ont déjà valeur de sanctuaire dans cette région du Pacifique et, surtout, dans ce contexte de hausse durable des températures. Concernant la bonne santé des Chesterfield, la biologiste Claudia Pogoreutz (KAUST) avance une hypothèse : les causes sont peut-être à chercher du côté des oiseaux et de leur guano** que l’on sent bien avant de débarquer sur ces îles.

 

Les quinze taranautes du bord garderons en tout cas un souvenir inoubliable de cette courte semaine passée dans cet archipel que l’anthropocène semble avoir, à part quelques macro- déchets plastiques, encore épargné.

 

Vincent Hilaire

 

*perdrix endémiques de cette région du Pacifique

** fientes des oiseaux marins

*** Époque de l’histoire de la Terre qui a débuté lorsque les activités humaines ont eu un impact global significatif sur l’écosystème terrestre.

Au mouillage dans les eaux turquoises des îles Chesterfield

Ce lundi 11 septembre à 8h30 locales, les moteurs de Tara ont été stoppés. La traversée depuis la Grande Barrière de Corail, environ 500 milles nautiques (plus de 900 km), fut éprouvante. Dans cette route vers l’est, le vent aura toujours été face à nous. Une fois l’ancre bien crochetée dans ces fonds de sable à une dizaine de mètres de profondeur, l’équipe science déjà équipée, n’a pas perdu une seconde pour se mettre à l’eau. Trois spots sont à prospecter d’ici vendredi au plus tard, dans cet archipel français inhabité situé à 550 kilomètres au nord-ouest de la Nouvelle-Calédonie.

 

Au petit jour, la vue de l’île Reynard était un plaisir et un soulagement, l’espoir d’un peu de calme. Les quatre derniers jours aucun d’entre nous n’avait vraiment dormi une nuit complète, sans compter les quarts. « On dirait Clipperton » me disait François Aurat, notre officier de pont dont on vient de fêter l’anniversaire. Une nuée d’oiseaux, fous de bassan, frégates volaient au-dessus de cette touffe verte surgie de l’océan Pacifique. L’anémomètre indiquait toujours des vents à 20 nœuds (37 km/h).

 

4- photo 22_Arrivee l'ile Reynard_Vincent Hilaire copieDécouverte de l’Îlot Reynard, dans le lagon des Îles Chesterfield. © Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

Mouillage difficile

Une première tentative de mouillage devant cet îlot était tentée, mais, en prudent capitaine, Simon Rigal laissait les deux moteurs de la goélette au point mort. Le récif autour de l’île ne protégeait pas assez Tara qui roulait d’un bord à l’autre, hypothéquant toute manœuvre de mise à l’eau des pneumatiques.

L’ancre fut donc relevée et le cap mis, plus au sud, sur une autre partie de cet immense récif des Chesterfield. Pour donner une idée, cet archipel mesure 120 km de long pour 70 km de large et il est composé de 11 îlots entrecoupés de nombreuses barrières de corail.

 

De la mer de Corail à Chesterfield

Ce groupe d’îles doit son nom au navire d’un capitaine anglais, Matthew Boyd, qui explora la mer de Corail dans les années 1790 et faillit y faire naufrage le 2 juin 1793.

Fréquenté surtout ensuite par les baleiniers, l’archipel est devenu français le 15 juin 1878, lors de sa prise de possession par le lieutenant de vaisseau Louis Adolphe Guyon. Le but était principalement d’en exploiter le guano. Apparemment, les îles furent abandonnées jusqu’à ce que le commandant Arzur, dans le vaisseau de guerre français Dumont d’Urville, inspecte les récifs Chesterfield et y érige une plaque en 1939.

 

6- photo 6_lever de soleil Ile Reynard_Vincent Hilaire copieLever de soleil sur l’îlot Reynard. © Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

Des îles françaises bien méconnues

Les récifs de Chesterfield font maintenant partie du territoire de la Nouvelle-Calédonie et depuis 2014 du Parc Marin de la mer de Corail, la plus vaste aire marine protégée française.

Le lagon de Chesterfield couvre une superficie d’environ 3500 km2. Une barrière de corail entoure le lagon, interrompue par de larges passes, sauf sur son côté est. La majeure partie de la lagune est exposée aux alizés et à la houle océanique du sud-est. Elle est relativement profonde avec une bathymétrie* moyenne de 51 m.

 
P2250982© François Aurat / Fondation Tara Expéditions

 
Isolées, les Chesterfield sont réputées pour offrir une biodiversité sous-marine exceptionnelle. De nombreuses tortues vertes viennent y pondre toute l’année, les requins y sont nombreux d’autant qu’en dehors de la barrière, les fonds atteignent assez rapidement plusieurs centaines de mètres.

C’est dans ces eaux riches que, depuis ce matin, l’équipe science de Tara Pacific poursuit sa mission d’échantillonnage.

 

Vincent Hilaire

 

* La bathymétrie est la science de la mesure des profondeurs et du relief de l’océan pour déterminer la topographie du sol de la mer.

Tara au mouillage devant Heron Island

Ce mercredi 30 août à 7h00 locales, Tara est arrivée à Heron Island. Ce confetti vert posé sur un camaïeu de bleus, à deux heures de la côte est de l’Australie, a toutes les allures d’un paradis sur terre. Une centaine de personnes vivent en permanence sur cet îlot d’à peine 16 hectares, dont une dizaine en activité dans le Heron Island Research Station *. Pour les taranautes, Heron signifie aussi le redémarrage de l’étude des écosystèmes coralliens, avec des échantillons de coraux, de poissons, d’eau de mer et d’air. Cette expédition Tara Pacific qui vient d’entrer dans sa deuxième année, est une fantastique machinerie qui permettra de recueillir des quantités de données impressionnantes.

 

3-photo 1_arrivee Heron_ Francois AuratArrivée à Heron Island, Tara vue du ciel. © François Aurat / Fondation Tara Expéditions

 

Le jour se levait à peine que le pont de Tara s’agitait déjà. Il y avait Simon Rigal, notre capitaine et Jonathan Lancelot, l’homme de quart à cette heure. François Aurat préparait son drone mais ne savait pas encore qu’il allait saisir quelques minutes plus tard ces images extraordinaires d’une baleine à bosse et de son baleineau.

Le soleil diffusait une lumière orangée, rasante. Heron sortait tout doucement de l’horizon, une oasis au milieu de nulle part.

 

1-photo 9_sur la route d'Heron_ Vincent HilaireCoucher de soleil sur la route d’Heron Island. © Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

Attentif à la progression de la goélette dans ces derniers miles, Simon pensait déjà à son mouillage pour permettre à nos biologistes-plongeurs d’être au plus près de Tara pendant leurs travaux sous-marins.

C’est alors que François, réfugié dans le wet lab ** pour piloter son drone à l’ombre, m’appelait : « Regarde Vincent, regarde ! ». Dans l’écran de retour soutenu par une sangle autour du cou de François, une baleine et son baleineau se prélassaient dans la passe entre Heron et le récif Wistari, fouettant de temps en temps l’eau calme de leurs nageoires caudales. Un réveil tout en douceur pour ce tandem sûrement récent. Heron est connue pour être une nurserie appréciée par ces mammifères marins qui viennent ici mettre bas.

 

6-photo 6_arrivee Heron_ baleines_Francois AuratUne baleine à bosses et son baleineau dans la passe entre Heron et le récif Wistari. © François Aurat / Fondation Tara Expéditions

 

Tara au mouillage, les voiles affalées, pas de répit sur le pont. Emmenés par le chef de plongée Jonathan Lancelot, nos biologistes-plongeurs, Christian Voolstra (KAUST), Claudia Pogoreutz (KAUST), Benjamin C. C. Hume (KAUST) et Ryan McMinds (Oregon State University) préparaient leurs équipements pour des premiers repérages autour du récif.

Cet après-midi, les quatre scientifiques sont à l’eau pour réaliser des échantillonnages de biodiversité à deux profondeurs différentes, les pêcheurs de poissons chassent les espèces caractéristiques.

De son côté, un peu plus loin autour du récif, Jonathan Lancelot réalise le carottage d’un porites. Ces coraux tout en épaisseur permettent, comme les arbres, de remonter le temps et donc de comprendre les évolutions climatiques sous la surface de l’eau, dans un écosystème donné.

 

13-photo 44_experiences corail centre de recherche_Vincent HilaireLes premiers échantillons de corail de cette deuxième année d’expédition. © Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

Heron Island est un spot de biodiversité exceptionnel avec 900 espèces de poissons et près de 72% des espèces de coraux présentes dans toute la Grande Barrière. Alors que le troisième épisode de blanchissement mondial vient de s’achever mettant à mal la moitié de la barrière australienne, Heron semble, selon les chercheurs du centre, résister à cette situation puisque le corail est ici, pour l’instant, en bonne santé.

 

Vincent Hilaire

 

*Centre de recherche sur le corail de l’université du Queensland

** Laboratoire humide

Vidéo : Manly Beach : l’Océan à Sydney

L’Australie est la plus grande île peuplée du monde. Le rapport des australiens à l’océan est donc particulier, il fait partie de leur culture.

Surf, beach-volley, voile, plongée, marche etc. Beaucoup d’australiens vivent pleinement ce que leur offre la mer.

Comment évoquent-ils leur relation avec cet élément au quotidien ? Que leur apporte-t-il ? Comment voient-ils les dangers qui menacent son équilibre ?

 

© Vincent Hilaire / Fondation Tara Expeditions

Cap sur la Grande Barrière de Corail

Ce jeudi matin à 10 heures locales, Tara a repris sa route cap au nord-est après avoir parcouru en sens inverse cette magnifique Baie de Sydney. Les conditions étaient encore optimales : soleil, ciel bleu, avec en plus, dès la sortie du goulet, un vent portant de sud établi à 25 nœuds. Il nous faudra environ quatre jours pour rallier un premier spot au sud de la Grande Barrière de Corail : la magnifique île de Heron Island. Un confetti vert sur un océan de nuances de bleus.

 

Après avoir quitté le quai de l’Australian Maritime Museum en marche arrière, Simon Rigal notre capitaine, a relancé les deux moteurs de Tara vers l’avant, vers de nouvelles aventures. Les sept nouveaux arrivants, principalement des scientifiques, ont pu goûter au privilège de traverser à bord de la goélette l’une des plus belles baies naturelles au monde. Pour certains, nous quittions un peu à regrets Sydney tant cette ville est paisible et agréable.

 

1-credit clementine moulinTara manœuvre pour sortir du Darling Harbour à Sydney après une escale d’une semaine. © Clémentine Moulin / Fondation Tara Expéditions

 

Mais ce qui nous attend devant l’étrave, en dehors de la carte postale, est l’un des clous de cette deuxième année de Tara Pacific : the Great Barrier Reef *. La plus grande structure corallienne de la planète construite par ce surprenant animal, le polype. Ce qu’il a fait là, lui qui a une taille variant d’un millimètre à peine à trente centimètres au maximum, est visible depuis l’espace. Le polype, un architecte-constructeur ? Un pléonasme !

 

À la faveur de ces vents portants, ce qui contrastait avec la précédente navigation face à la mer, les marins n’ont pas tardé à hisser les voiles de Tara et dérouler le foc yankee. Quelques heures après avoir quitté Sydney nous marchons à un peu plus de sept nœuds en moyenne, très confortablement.

 

Nous devrions être en vue de Heron Island lundi prochain, six cent miles nautiques soit environ 1000 km plus au nord. D’ici là, nous ferons du cabotage en arrondissant notre route vers la gauche, vers l’ouest, jusqu’à destination : Newcastle, Port Macquarie et la Gold Coast avant de laisser à bâbord l’île Frazer. Nous ne voyons déjà plus la côte, mais elle n’est pourtant pas bien loin comme en attestent les cartes marines.

 

10-photo 15_Fanche parle aux dauphins_Vincent Hilaire© Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

Tout à l’heure, après que les voiles furent réglées, un banc de quatre grands dauphins est venu nous saluer à l’étrave, nous offrant quelques sauts et pirouettes dont ils ont le secret.

Les premiers quarts ont commencé. Nous nous installons à nouveau, en douceur cette fois, dans ce rythme si particulier que nous impose la mer.

 

Vincent Hilaire

*La Grande Barrière de corail

Vidéo : Navigation de Whangarei à Sydney

Cette deuxième année de l’expédition Tara Pacific a débuté par une navigation de presque 2500 kilomètres entre la Nouvelle-Zélande et l’Australie. Dès les premiers miles nautiques, les Taranautes ont trouvé un vent et une mer de face et cela n’a plus changé jusqu’à Sydney.

La fin de l’hiver austral offre souvent des conditions de ce type, avec des dépressions d’ouest à répétition. Tara n’aura pas échappé à la règle.

Au terme d’une navigation éprouvante, il aura fallu un peu plus d’une semaine à la goélette pour rallier le calme de Darling Harbour et le quai de l’Australian Maritime Museum.

 

© Vincent Hilaire / Fondation Tara Expeditions

Charlène ou « L’école de la ténacité »

Quelques notes d’accordéon s’échappent de sa cabine à l’avant de Tara. Ce moment, comme beaucoup d’autres, Charlène Gicquel le savoure particulièrement. Cette capitaine de marine marchande bientôt âgée de 33 ans attendait avec appétit ces premiers miles à bord de la goélette. Depuis plus de treize ans pour être exact.

 

Charlène, c’est ton premier contrat à bord de Tara en tant que chef mécanicien. Tu seras en doublure de Daniel Cron jusqu’à Sydney et après ce sera le grand saut (sourires). Dans quel état d’esprit es-tu en ce moment ?

Il y a un peu d’anxiété puisque je ne connais pas encore le bateau en exploitation, en conduite, même si j’ai participé au chantier à Whangarei. Je suis contente d’embarquer avec Simon Rigal comme capitaine puisqu’il est aussi chef mécanicien sur les « Abeilles »*. Ça me permettra d’échanger avec lui au début en cas de panne et d’éviter de faire une connerie.

Je pensais plutôt être officier de pont mais finalement j’aimerais bien m’inscrire dans la durée en machine sur Tara. Cela demande tellement d’énergie et d’investissement au départ que c’est intéressant de persévérer dans cette fonction. Le challenge est donc en cours et je veux d’abord finir au mieux ce premier contrat.

Pour venir ici, au bout de toutes ces années d’attente et d’espoir, j’ai démissionné du voilier le Ponant où j’étais second capitaine.

Vous comprenez mieux comment ce bateau m’a tapé dans l’œil un jour à Marseille (rires) ! Depuis, c’était devenu une obsession d’avoir ma place à bord.

 

1-Photo-1_Auquartdenuit_Vincent-Hilaire-Fondation-Tara-ExpeditionsCharlène Gicquel, cheffe mécanicien, surveille Tara dans son quart de nuit. © Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

Rien ne te prédestinait particulièrement à ces métiers maritimes. Il n’y avait aucun atavisme familial. Ton poste aujourd’hui, tu as été le chercher patiemment de tes premiers stages de voile à la marine marchande, en passant par des expériences alternatives ?

Oui, c’est un long parcours. À douze ans, comme beaucoup d’ados, je commence mes premiers stages de voile en Bretagne, à Cancale. Mon père a grandi à Vannes, mais sa famille ne naviguait pas.

Et puis, l’été de mes quinze ans, je découvre le catamaran avec lequel je fais le plein de sensations. À l’issu de ce stage, le moniteur m’avait dit : « Si tu veux l’année prochaine, tu peux bosser avec moi comme aide monitrice. »

Tout cela a donc cheminé logiquement jusqu’à un monitorat de voile à dix-huit ans. J’ai alors participé à mes premières croisières et l’idée a germé progressivement que « faire sa vie avec un métier en lien avec la mer, ça pourrait être bien ! ».

Je pensais alors à la construction navale ou l’océanographie. Une copine m’a parlé de la marine marchande et là il y a eu un tilt ! J’ai présenté le concours en Terminale sans me faire trop d’illusions et ça a marché. Je suis partie pour intégrer l’Hydro à Marseille, en 2003.

Un an plus tard, Tara faisait escale à Marseille, dans le Vieux-Port. C’est la première fois que je la voyais. J’ai commencé à postuler une première fois, en espérant qu’un jour j’en serai.

 

photo 5_Charlene Gicquel-resize© Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

Pendant tes années de marine marchande, tu découvres les porte-conteneurs, les pétroliers mais tu continues à postuler pour rejoindre la goélette notamment pour la dérive arctique ?

Oui, Tara c’est clairement une fixette (rires) ! J’apprenais sur les navires de commerce, mais je cherchais autre chose. Un jour Simon Rigal, que je connaissais déjà m’a parlé des bateaux du Père Jaouen, le Bel Espoir et le Rara Avis. Ces embarquements ont changé ma vie et là je me suis dit : « C’est comme ça que j’ai envie de vivre mon métier ». Ces nouvelles navigations m’ont ouvert des horizons hallucinants.

Les équipiers à bord de ces bateaux avaient des bagages très différents, on partait tous de zéro quel que soit notre parcours avant. Cela permettait à tout le monde de s’enrichir, de partager les connaissances, de progresser, c’était très stimulant.

Après cette année 2006-2007 génial, j’ai commencé à avoir des propositions pour des navigations en milieu polaire, en Norvège et au Spitzberg. C’est comme ça que j’ai postulé et me suis envolée ensuite pour un hivernage sur la base Dumont d’Urville en Antarctique en 2009 comme second mécanicien, volontaire civile à l’aide technique.

 

Là, tu fais quand même des infidélités à Tara !

Oui et j’ai continué à mon retour de l’Antarctique puisque je suis partie un peu plus tard en 2010-2011 sur le Belem pour deux saisons complètes, tout en finalisant ensuite ma cinquième année de marine marchande. En 2012, j’ai postulé alors pour l’expédition Tara Oceans, mais il n’y avait pas encore de place pour moi. Mais, j’ai compris cette fois qu’avec mes diplômes et mon expérience, ça devenait désormais possible.

J’ai embarqué ensuite une première fois sur le Ponant avant d’enchainer une année complète sur l’Hermione.

Et là il y a quelques mois au printemps 2017, Simon, encore lui, m’a rappelé pendant mes congés alors que j’étais de retour sur le Ponant pour me dire que Tara Expéditions recherchait un mécano, et me voilà, treize ans plus tard !

 

Propos recueillis par Vincent Hilaire

 

* Les Abeilles sont des navires de remorquage et de sauvetage

Tara amarrée à Sydney

Après huit jours d’une navigation intense, nous avons atterri aujourd’hui à Sydney à 9h locales. Jusqu’au bout, il aura fallu toute l’expérience du Capitaine Simon Rigal et de l’équipage pour savoir négocier correctement ces vents d’ouest oscillants de 15 à 50 nœuds, mais bien établis. Fourbus, les dix du bord savourent de toucher terre après ce bord de près de 1215 miles nautiques soit près de 2300 km. Une semaine d’escale se profile avec des rencontres avec la presse locale, des conférences scientifiques et des visites publiques.

 

DCIM100GOPROG0052920.Tara par 40 nœuds de vent. © François Aurat / Fondation Tara Expéditions

 

Vers six heures ce matin, avant le lever du soleil, les premières tours sont sorties timidement de l’horizon. Sydney se réveillait en douceur devant nos yeux, face à une mer apaisée, enfin. Lancée à plus de dix nœuds avec les deux moteurs, grand-voile et misaine arrisées, Tara se lançait dans le sprint final.

Après avoir joué au sous-marin et à saute-mouton une bonne partie du voyage depuis Whangarei (Nouvelle-Zélande) cette arrivée bien méritée était à la hauteur de l’énergie mise par chacun, suivant ses possibilités, pour faire le job.

« Nous avons un peu tout connu dans cette navigation musclée » résumait Simon. « Il est vrai qu’en cette saison, les dépressions s’enchainent entre la côte est de l’Australie et la Nouvelle-Zélande, c’est comme en Atlantique Nord ».

En arrivant en début de matinée ce 17 août, nous en évitons d’ailleurs encore une autre très formée avec en moyenne des prévisions de vent d’ouest à 40 nœuds. Ouf !

 

10-photo 6_envoi des couleurs localesNicolas de la Brosse, second, hisse les couleurs locales. © Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

Après cet épisode maritime, l’entrée de la baie de Sydney était donc un moment très attendu. Une arrivée par la mer dans l’une des plus belles baies du monde est toujours un cadeau. Avec François Aurat, nous jouions au jeu des souvenirs : « Tu te rappelles notre arrivée à Rio pendant Tara Oceans ? (sourires) et celle de New-York ? Ah oui, mais là on n’était pas ensemble ».

Après une dernière pointe laissée par tribord surmontée encore par un très joli phare blanc, le célèbre Opéra de Sydney s’est offert à nous dans un ciel azur baigné de soleil. Depuis le tender, le pneumatique sur lequel nous sommes avec Dominique Limbour, notre cuisinière et François, je shoote la traditionnelle photo d’arrivée avec une partie de l’équipage à l’avant. Ça me rappelle celle de New-York avec la statue de la liberté derrière Tara et Daniel Cron qui levait le bras comme la célèbre sculpture du français Auguste Bartholdi.

 

15-photo 27_Tara devantopera SydneyPassage de Tara devant le célèbre opéra de Sydney. © Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

Une fois passés sous le Harbour Bridge, sorte de Brooklyn Bridge local avec deux drapeaux australiens au sommet, nous avons bifurqué à main gauche pour rejoindre le quai de l’Australian National Maritime Museum, à Darling Harbour. Clémentine Moulin, responsable de la logistique de Tara Expéditions, nous y attendait pour attraper les amarres et seconder Dominique.

Depuis, les formalités de douane ont été réalisées et les marins s’emploient à dessaler le pont, l’accastillage et les voiles. C’est un Tara en croute de sel qui nous a amené ici !

Dès demain, la presse est conviée à une conférence de présentation de Tara Pacific, en présence de Serge Planes, le directeur scientifique de l’expédition.

Et comme à chaque escale, des visites publiques puis scolaires sont aussi programmées samedi, dimanche et lundi.

Le 24 août prochain, nous quitterons Sydney pour mettre le cap sur Heron Island au sud de la grande barrière de corail. Puis, nous naviguerons vers l’est pour rallier les Iles Chesterfield et la Nouvelle-Calédonie.

Nous serons désormais quinze à bord avec une équipe scientifique à nouveau au grand complet.

 

Vincent Hilaire

Nouveau départ pour Tara : direction Sydney pour le début de la seconde année de Tara Pacific

Arrivée en Nouvelle-Zélande le 18 juin dernier, Tara vient d’appareiller ce mercredi pour sa deuxième année de l’expédition Tara Pacific, consacrée au corail. Le chantier d’entretien annuel est donc achevé, et avec lui s’ouvre un nouveau chapitre de cette odyssée maritime. D’ici fin octobre, la goélette et ses scientifiques auront déjà réalisé des centaines de nouveaux échantillons de coraux dans les deux plus grandes structures construites par cet animal sur la planète, en Australie et en Nouvelle-Calédonie.

 

DCIM100MEDIADJI_0001.JPG© François Aurat / Fondation Tara Expéditions

 

Après des pluies torrentielles depuis presque une journée, deux heures avant notre départ, le soleil a lentement repris du terrain dans le ciel pour nous offrir une fin d’après-midi exceptionnelle. Les paysages qui entourent Whangarei et sa rivière ressemblent en France à ceux de la Suisse normande ou du Limousin.

Avant la fin de la traditionnelle séance de clearance*, Simon Rigal, notre capitaine, ne boudait pas son plaisir lorsqu’il demanda à Charlène Gicquel, chef mécanicien en doublure jusqu’à Sydney, de mettre en route les deux moteurs. Voyant que tout était en bonne voie avec le douanier kiwi, Simon avait hâte de quitter Whangarei et réaliser la manœuvre de départ en profitant de cette belle embellie, au sec.

Samuel Audrain, capitaine sortant et Marion Lauters, cuisinière sortante ont joué les lamaneurs sur le quai et largué progressivement les amarres reprises sur le pont. Lentement, après une légère marche avant sur la dernière garde pour décoller de la terre ferme, Simon a embrayé en marche arrière jusqu’au bout du dock.

Saluée une dernière fois par Marion et Samuel, Tara a alors mis cap à l’est et un sillage s’est formé derrière la coque grise. Devant l’étrave, il y avait alors une quinzaine de kilomètres à parcourir de nuit désormais, pour quitter cette belle ria sinueuse et rejoindre la mer.

 

photo 14_Nicolas de la Brosse prepare les voiles_Vincent Hilaire - Fondation Tara Expeditions

© Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

Moins de deux heures plus tard, les premiers signes de roulis indiquaient que nous avions quitté ce lit calme et abrité pour retrouver l’élément. Comme un dromadaire avance sur une mer de sable, face aux dunes, la goélette se lançait comme à son habitude dans un lancinant mouvement vers l’avant dont elle a le secret.

Nous naviguerons ainsi au moteur pendant presque une journée avant de rencontrer des conditions beaucoup plus musclées. Les fichiers météo annoncent des vents d’ouest à 30 nœuds ** pour les quelques jours à venir.

Cela veut dire que nous entamerons notre navigation vers Sydney face au vent et que les heures qui viennent risque d’être un peu pénible pour les dix qui sont à bord et n’auront pas d’autres choix que de s’amariner à la hâte. Pour stabiliser la goélette et réduire sa danse, les marins viennent de hisser la grand-voile et la misaine.

Nous sommes attendus à Sydney le 18 août, 1215 miles nautiques*** plus loin, accompagnés dans cette première nuit en mer par une quasi pleine-lune.

C’est la deuxième fois que la goélette se présentera à Darling Harbour. En mars 1990, Jean-Louis Étienne achevait sa Transantarctica avec six autres explorateurs, dans cette ville australienne.

 

Vincent Hilaire

 

* dédouanement

** 55 kilomètres/heure

*** 2250 kilomètres

10 ans de passion, et pas un pop up !

Après plus de deux jours de voyage toujours vers l’ouest, je suis arrivé dimanche 6 août à Auckland (Nouvelle-Zélande). Les deux heures de route pour Whangarei engloutis, comme à chaque fois dans tous les ports du monde où je l’ai retrouvée, Tara s’est manifestée en me montrant amicalement le haut de ses deux mâts orangés. Après une première bonne nuit, ma cinquième mission à bord commence. Je retrouve plein d’anciens frangins et frangines d’aventures comme on dit dans le milieu : Nicolas de la Brosse, second capitaine, François Aurat, officier de pont, Samuel Audrain, capitaine sortant, Marion Lauters, cuisinière sortante, Daniel Cron, chef mécanicien. Ma famille à la mer se reconstitue donc à nouveau pour trois mois et demi jusqu’en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Nous allons écrire ensemble une nouvelle page de ces dix ans d’expéditions et de passion que j’ai eu la chance de vivre, de l’Arctique à l’Antarctique.

 

retrouvailles - Charlene Gicquel - Fondation Tara Expeditions
Les retrouvailles avec l’équipage à Whangarei © Charlène Gicquel – Fondation Tara Expéditions

 

Tout avait bien commencé au départ de chez moi. Le chauffeur de taxi était à l’heure et nous n’avons pas tardé à rejoindre le terminal 2A de l’aéroport Roissy Charles de Gaulle. « La Nouvelle-Zélande, c’est pas la porte à côté ça ! » avait-il commenté avant que nous passions en revue quelques sujets de l’actualité française.

À huit heures et demie du matin, il y avait déjà une belle file d’attente pour l’enregistrement dans l’aérogare. Au bout d’une demi-heure, j’accédais à un comptoir. Routine classique de présentation des papiers pour ces trois vols qui allaient me conduire dans l’hémisphère sud, à l’autre bout du monde. Mon bagage allait être enregistré quand un pop-up* apparu sur l’écran devant l’hôtesse d’Air Tahiti Nui. « Je ne peux pas finir de vous enregistrer, vous n’avez pas de billet retour, l’ordinateur bloque ».

J’expliquai alors que c’était normal puisque que je rejoignais un bateau et qu’ensuite, après ma navigation, je débarquerais ailleurs. Malgré cette explication, le pop-up avait vraiment pris le dessus. Je dus donc interrompre la fin des formalités alors que mes cartes d’embarquement étaient dûment éditées. Il me fallait désormais plaider ma cause auprès d’un superviseur. Le dossier de présentation de l’expédition Tara Pacific, la lettre de mission, je dus tout produire à un premier superviseur. Mais le pop-up résistait encore, imposant toute son hégémonie.

Trois quarts d’heure après mon arrivée, je me retrouvais maintenant dans la même aérogare devant le superviseur principal. Un nouvel oral de passage où il fallait être obligatoirement bon : dossier de présentation, explication de la mission, de l’inutilité d’un billet retour etc. « On ne peut pas vous laisser partir sans billet retour, Monsieur. Je dois appeler l’immigration en Nouvelle-Zélande pour les prévenir et c’est eux qui déciderons… ». Il leur faudra une adresse sur place. Malgré l’expérience de ce type de situations, à deux heures du décollage, mon départ n’était donc plus sûr.

L’adresse récupérée, le “super-superviseur” revenait un quart d’heure plus tard en ligne avec Auckland. Dans la langue de Shakespeare, je dus expliquer à nouveau les raisons de ce non-retour. Heureusement, mon interlocutrice était de bonne volonté et à l’écoute. Après avoir détaillé un peu plus notre mission, l’avoir rassuré sur les papiers en ma possession pour la clearance** à mon arrivée en Nouvelle –Zélande, je lui expliquais que Tara était en fait l’ancien Seamaster de Peter Blake. D’un coup, je venais de neutraliser le pop-up : l’aura de Sir Peter Blake en était venue à bout. J’enregistrai donc mon bagage en soute, avant de passer le contrôle et d’embarquer dans la foulée. Paris-Los Angeles fut accompli en onze heures de vol, avant un premier transit de dix heures sur place. Mais aux Etats-Unis, j’allais découvrir que le pop-up avait un cousin !

Une heure avant de monter dans mon deuxième avion pour un Los Angeles-Papeete, une voix masculine me conviait à me présenter à un comptoir dans les haut-parleurs du terminal. « Hello Sir, why don’t you have a ticket back ? »***. Mais le pop-up ne me faisait plus peur. Mes arguments étaient bien rangés en ordre de bataille : « Monsieur, j’ai eu la même question à Paris. Mais malgré ce point la police des frontières de Nouvelle-Zélande m’a donné son accord pour une entrée sur ce territoire, sinon je n’aurai pas pu prendre l’avion en France. Et puis, je dispose déjà des papiers de clearance pour l’Australie, notre prochaine escale ». « Ok, i’ll check with my boss, Sir »****

Le cousin américain et ses complices ne sont plus jamais revenus à la charge.

Vincent Hilaire

*Pop up : fenêtre contextuelle
** Clearance : dédouanement
*** « Bonjour Monsieur, pourquoi vous n’avez pas de billet retour ? »
**** « Ok, je vais vérifier avec mon supérieur, Monsieur »

“A bord et en chantier, le garagiste c’est moi !” – Daniel Cron, chef mécanicien

Interview de  Daniel CRON à Whangarei, Nouvelle-Zélande où Tara s’est arrêtée le temps d’un chantier. Moteurs, électricité, peinture, la baleine d’aluminium se refait une santé à mi-parcours, dans l’hémisphère sud, par un temps hivernal.

Daniel, Tara est restée en chantier plusieurs mois à Lorient avant le départ de l’expédition. Pourquoi faut-il renvoyer Tara en chantier un an après le départ ?

Un bateau, c’est un peu comme une voiture, il faut l’entretenir et pour ce faire l’emmener chez un garagiste. Le garagiste ici, c’est moi : c’est le « chef mécanicien », qui doit veiller au bon fonctionnement des moteurs pour la propulsion, des groupes électrogènes pour l’électricité, du dessalinisateur pour l’eau potable et tout plein d’autres petites choses… Un « chantier » c’est un peu l’équivalent du « contrôle technique » du véhicule, à la différence près que Tara est bien plus qu’une voiture, et qu’à la partie « mécanique », il faut ajouter toute la dimension « voile » ! En expédition, on essaye toujours de faire un minimum d’un mois de chantier chaque année, mais pour préparer une nouvelle expédition certains chantiers peuvent durer de 4 à 6 mois d’affilé ! Enfin, la « baleine » – c’est le petit nom de Tara – a 28 ans à présent, ce qui est âgé pour un bateau, et nécessite de ce fait d’être traitée avec d’autant plus de soin année après année…

 

Tara_au_chantier2-credit_Noelie_Pansiot-Fondation Tara Expeditions.jpgLa remise en état pour la seconde année de l’expédition Tara Pacific se poursuit hors de l’eau. © Fondation Tara Expéditions

Qui travaille sur le chantier ? Est-on marin et mécanicien en même temps ?

« Être en chantier » pour un marin, c’est littéralement changer de mode de vie ! On met entre parenthèses l’expédition le temps des travaux, tous les scientifiques rejoignent leurs labos, on sort le bateau de l’eau, c’est toujours impressionnant! Et là commence un ballet de va-et-vient entre magasins et gens d’ateliers qui viennent nous épauler pour les travaux… Plus de « quart de nuit », ni de prélèvements scientifiques, on vit le temps du chantier comme vous, les « terriens », mais toujours à bord …Chose rare pour nous, nous prenons d’autant plus plaisir à réussir à communiquer facilement avec nos proches, à se faire un restaurant, à aller à la piscine, voire parfois même partir en vadrouille découvrir le pays… Ça fait aussi du bien de sortir un peu du bateau. On reste généralement une petite équipe de 6-7 marins où chacun met la main à la pâte et devient quelque part un peu « mécano ». Les journées sont denses, on ne compte pas les heures, un chantier c’est toujours intense !

 

DCIM100MEDIADJI_0087.JPGSortie de l’eau de Tara pour des réparations à sec. © Nicolas de la Brosse / Fondation Tara Expéditions

Quels sont les travaux effectués ?

Les travaux en chantier sont effectués généralement soit parce qu’on a manqué de temps avant pour le faire – difficile entre « science » et navigation – soit parce qu’il est impossible d’arrêter l’équipement pour le réparer en navigation, ou tout simplement parce qu’ils nécessitent des outils très spécifiques que nous n’avons pas à bord. À chaque chantier son lot de « petits travaux » récurrents, quasi obligatoires chaque année : nettoyage de coque, vérification des vannes d’eau de mer (pour éviter de couler bêtement), peinture, soudure, nettoyage, et chose importante bien sûr, tout ce qui touche à la sécurité ! Tout est à vérifier : du matériel médical (en cas d’accident), au matériel de pompier (en cas d’incendie), en passant par les divers moyens de détresse (en cas d’abandon du navire…). En plus de tout cela, s’ajoutent de « gros travaux » prévus spécifiquement pour ce chantier-ci, en Nouvelle-Zélande, comme par exemple la pose de « silencieux » sur les échappements des moteurs pour réduire le bruit, l’installation de nouvelles hélices pour aller plus vite et consommer moins de carburant, la pose d’un nouveau dessalinisateur pour produire l’eau potable, et j’en passe… On essaye en permanence d’améliorer le quotidien du bateau et de le rénover quand le besoin s’en fait sentir !

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Daniel Cron, chef mécanicien, vérifie l’état des deux moteurs. © Fondation Tara Expéditions

Comment vont les moteurs de Tara ?

Tara a beau être un voilier, nous avons pour autant à bord 2 moteurs qui nous permettent d’avancer lors des manœuvres de port ou lorsqu’il n’y a pas assez de vent. Chacun d’entre eux entraîne une hélice ! Le mécanicien ayant conscience de l’importance à leur accorder pour leur bon fonctionnement, il passe son temps à les bichonner ! Avec le temps, c’est comme si une vraie relation s’était installée entre nous trois (rires). J’ai comme un rapport particulier avec ces « machineries, au point même de les personnifier ! Aujourd’hui tout le monde à bord connaît mieux ces « dames » sous leurs noms respectifs de « Brigitte » et « Thérèse » qui se trouvent respectivement à « Bâbord » et à « Tribord »… Allez savoir si elles n’ont pas, elles-mêmes des sentiments inavoués … (rires).

Tara en chantier en Nouvelle Zélande

Depuis le 18 juin dernier, après une première année d’expédition consacrée au corail, Tara a touché terre à Whangarei, dans le nord de la Nouvelle-Zélande.

Emmenés par Samuel Audrain capitaine depuis Kobe, six marins participent au chantier d’entretien à mi-parcours. Il s’agit d’un suivi classique avec carénage, auquel s’ajoute la vérification de points plus névralgiques, comme les moteurs.

Mais à la fin de cette semaine, les marins vont interrompre pendant une semaine ce travail pour rejoindre Auckland. Invitée par le Sir Peter Blake Trust, Tara et son équipage participeront à de multiples festivités.

 

9_Arrivee_NZ_iminente_credit_Noelie_Pansiot-2230082Après 8 jours de navigation Tara arrive en Nouvelle-Zélande avec les premiers rayons du soleil. © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

À peine arrivé des Fidji, l’équipage s’est mis à la tâche. Pour Samuel, il était important de rallier la Nouvelle-Zélande à cette date et en cette saison, pour deux raisons : « Déjà, il ne fallait pas trop trainer dans l’hémisphère nord avec la saison des cyclones qui arrive et rester dans le timing pour la suite de l’expé. De plus, à Whangarei, nous disposons d’un plateau technique idéal pour ce chantier. Les prestataires sont efficaces, compétents et disponibles pour nous permettre de faire ce que nous avons prévu d’ici le prochain départ, le 9 août. »

VH : Oui, comme toujours à bord de Tara le temps est compté, comment vous êtes vous organisés avec les prestataires locaux justement ?

SA : « Depuis quelques semaines, nous avons établi deux listes pour ce chantier. La première, c’est celle que nous avons commencé à confier à ces prestataires. Nous savons que nous pouvons leur déléguer ces tâches, parmi lesquelles déjà de nombreuses soudures.

Ensuite il y a la liste pour nous avec, sans être exhaustif, la révision et la pose de silencieux sur les deux nouveaux moteurs Brigitte 2 et Thérèse 2 qui fêtent leur première année de fonctionnement. Nous voulons encore réduire le niveau sonore de l’ensemble.

Dans les micro-chantiers importants déjà réalisés cette semaine, nous avons peint aussi entièrement la caisse à eau douce.

En revenant d’Auckland, aux alentours du 19 juillet, c’est la seconde partie du chantier qui commencera. Nous allons sortir Tara de l’eau pour le carénage et en profiter aussi pour déposer les lignes d’arbre des deux moteurs.

Le système qui est censé les refroidir, les réfrigérer, ne nous donnent pas satisfaction. La température augmente encore trop et nous devons trouver une solution. Installer une nouvelle chambre de réfrigération plus performante est la bonne piste. Nous en profiterons aussi pour installer les deux nouvelles hélices.

Nous resterons à sec une dizaine de jours à priori, après quoi nous achèverons les derniers points du chantier à quai ».

 

Samuel Audrain (capitaine) vérifie le câblage de la timonerie depuis le carréSamuel Audrain (capitaine) vérifie le câblage de la timonerie depuis le carré. © Maeva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

VH : Cela fait donc plus de dix jours que vous avez commencé à ausculter Tara, comment trouvez vous la goélette après cette première année d’expédition dans des latitudes chaudes ?

SA : « Je trouve que plus le temps passe et mieux Tara se porte ! La prochaine fois que nous rentrerons à Lorient, il ne sera pas très difficile d’être à nouveau très rapidement opérationnel.

Ce chantier d’entretien annuel sera aussi l’occasion de plusieurs visites et certifications. Comme nous sommes marine marchande, nous aurons la visite annuelle du Bureau Veritas, notre organisme de certification qui nous donne le droit de naviguer.

Il y aura également une visite de contrôle officielle du système d’incendie et une visite sanitaire obligatoire qui a lieu tous les six mois. »

 

19_Arrivee_a_terre_credit_Noelie_Pansiot-2230178La goélette sera en chantier pendant quelques jours avant son escale à Auckland.. © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

VH : Tara, ex-Seamaster, revient aujourd’hui pour la première fois dans la patrie de son précédent propriétaire, feu Sir Peter Blake. Avant les grandes festivités d’Auckland qui vont durer une semaine, avec beaucoup de visites à bord, comment les locaux vous ont accueuilli dans cette localité calme de Whangarei ?

SA : « Dès que nous nous sommes engagés dans le chenal nous conduisant à notre poste d’amarrage à Whangarei, nous avons aperçu des gens qui photographiaient Tara depuis les collines environnantes. Certains nous ont dit après qu’ils avaient reconnu le bateau et qu’ils étaient très surpris de le revoir ici. Depuis des photos ont été publiées dans la presse locale, en marge d’une couverture importante de la presse nationale.

Lorsque nous avons commencé le chantier avec les prestataires locaux, ils nous ont dit : Bienvenus à la maison ! ».

Nul doute que quand Tara appontera à Auckland samedi 1er juillet prochain à 13 h locales, un grand frisson parcourra l’équipage à bord.

L’hommage devrait être immense, le souvenir du marin à la généreuse moustache blonde y est encore très présent.

D’autant que la Nouvelle-Zélande vient de remporter aux Bermudes la 35ème Coupe de l’America. La dernière fois que ce trophée avait été ramené par les kiwis dans leur île, c’était avec Peter Blake.

 

Vincent Hilaire

Retour au pays de l’America’s Cup par Romain Troublé

Fin de l’année 2000, la goélette Seamaster – qui sera rebaptisée Tara trois ans plus tard – menée par Sir Peter Blake sortait pour la dernière fois du Viaduct Harbour d’Auckland pour un long périple. A l’instar de Sir Edmund Hilary, le célèbre navigateur Peter Blake avait prouvé à ses compatriotes kiwis qu’ils étaient capables de s’imposer au reste du monde. Véritable meneur d’hommes, il remporta à peu près toutes les grandes courses et records autour du monde, comme entre deux bouées de régate lors de la Coupe de l’America en 1995 et 2000.

 

« Rencontrer Peter, faire la Coupe, vivre ici à Auckland
m’accompagnera sans aucun doute toute ma vie »

 

C’est très émouvant de revenir ici. En 2000 et 2003, il y a 17 ans aussi… j’ai eu la chance de naviguer dans l’Hauraki Gulf à bord du défi français pour la Coupe de l’America. Nous n’avons pas gagné, mais rencontrer Peter, faire la Coupe, vivre ici à Auckland m’accompagnera sans aucun doute toute ma vie, comme toutes les expériences fortes que tout un chacun peut vivre dans une vie. C’est aussi à cette période, en 2002, qu’Etienne Bourgois, fondateur du projet Tara, est venu se faire construire un bateau et fait la rencontre d’Alistair Moore, qui, quelques années plus tard lui glissera que Seamaster serait peut-être en vente. Nous connaissons la suite…

 

« L’histoire de Tara est folle depuis sa construction,
son existence d’hier et d’aujourd’hui ne tient qu’à des rêves »

 

unnamed1© Ivor Wilkins

 

Etre de retour ici, pour Etienne et pour moi, et à bord de Tara est quelque chose de très spécial, de très fort. Faire revenir Tara dans le Viaduct Harbour après toutes ces années et toutes ces aventures aux quatre coins de la planète Océan est très émouvant. Emotion intense partagée par les quelques centaines de kiwis qui viennent visiter Tara cette semaine, nous ressentons véritablement l’aura de Peter à chaque rencontre. Je dis souvent que Tara est l’un de ces rares bateaux doté d’une âme, son histoire est folle depuis sa construction, son existence d’hier et d’aujourd’hui ne tient qu’à des rêves, à la passion qui a animé J.L. Etienne, Sir Peter Blake, et la bande Tara pour les mener à bout.

 

Etre ici, c’est formidable… mais il semble que le destin nous ait joué un de ses tours. L’équipe néo-zélandaise, engagée dans la Coupe de l’America aux Bermudes le mois dernier, a non seulement eu le talent de remporter le trophée haut la main – Bravo ! – mais a eu la bonne idée de la rapporter hier à Auckland, après l’avoir perdue voilà 14 ans.

 

Hamish Hooper _ ETNZ© Hammish Hooper / ETNZ

 

« Beaucoup de regards croisés, de pouces levés, de « Good job guys ! », de « Bravo ! », de photos et autre selfies de la part des 10 000 spectateurs kiwis »

 

Historique et immense hasard, conjonction de routes, j’étais là, sous la pluie battante, avec la dream team Tara, au cœur de la parade célébrant le retour d’Emirates Team New Zealand, au beau milieu de centaines de bateaux. Beaucoup de regards croisés, de pouces levés, de « Good job guys ! », de « Bravo ! », de photos et autre selfies de la part des 10 000 spectateurs kiwis présents. Sans doute la plus belle des reconnaissances pour Agnès b., Etienne, l’équipe Tara, nos partenaires et pour moi que celle du public ici. Le sentiment que Tara est à la hauteur de l’héritage de Peter… ce n’était pas gagné, et désormais à nous tous de continuer.

 

« Une très belle de façon de boucler une boucle »

 

Revenir ici dans ces conditions, et à ce moment précis, est pour moi une très belle de façon de boucler une boucle. Mais au-delà nous avons la conviction avec Etienne que c’est le début d’un nouveau cycle. La fondation Sir Peter Blake et la ville d’Auckland ont été formidables en réservant un accueil unique et émouvant à Tara. Les équipes de la fondation Blake sont aussi passionnées que nous pour partager, engager le public et la nouvelle génération sur le chemin de la science ou du développement durable. De belles retrouvailles qui vont nous permettre d’accueillir de jeunes Blake Ambassadors à bord en expédition, d’emporter l’adhésion de kiwis, et pourquoi pas de mécènes, aux missions de la Fondation Tara Expéditions. Stand-by tack !

 

Romain Troublé,
Directeur général de la Fondation Tara Expéditions

Portrait de Second – Nicolas Bin

La liste des responsabilités qui incombent au rôle du Second est longue, très longue. S’il fallait n’en citer qu’une, la plus importante, serait sans aucun doute la sécurité. A 36 ans, Nicolas Bin appréhende cette tâche avec sérieux, rigueur, sens des responsabilités et une très bonne connaissance du bateau… voilà tout ce que le N°2 de Tara doit posséder pour ce job. Avant qu’il ne quitte le bord, et après 5 mois de mission, voilà un portrait haut en couleur du Second de Tara.

« Dis, tu pourras parler de mon short et de mes bottes dans ce portrait ? » Malgré ses responsabilités, le Second ne manque pas d’humour. Cheveu tout juste grisonnant, plutôt jovial, il apprécie les jeux de mots. Formé à l’école de voile des Glénans, Nicolas n’a pas tout de suite songé au métier de marin. Après le bac, il hésite entre poursuivre le conservatoire de musique et débuter la fac de sport. Mais le mélomane, ceinture noir de judo, choisira une troisième voie : celle de la mer.

Lorsqu’on lui demande ce qu’il aime dans la voile, Nicolas répond : « C’est l’un des derniers espaces de liberté ; ce qui me plait ce sont les voyages et les rencontres… D’un point de vue technique, j’aime les belles manœuvres, les bons réglages… Lorsque j’avance à la voile, j’imagine toujours le bateau vu de l’extérieur, j’essaie de visualiser son esthétique. » Malgré ses origines alsaciennes, le trentenaire a commencé à naviguer à l’âge de 10 ans, avec son père, du côté de Plobsheim. « Lorsque j’étais enfant, le moment de la dernière baignade des vacances était un moment spécial, c’était une séparation avec la mer et je lui faisais mes « au revoir » … »

Après 1 an et demi comme bénévole aux Glénans, le jeune homme passe un Brevet d’Etat de voile à Quiberon, puis un Brevet de Patron de Plaisance à la voile à Cherbourg. De 2005 à 2007, il travaille entre la France et les Antilles, en tant que Chef de base itinérant à l’UCPA, où il forme les moniteurs. S’ensuivent pas mal de convoyages entre l’Egypte et Marseille, mais aussi des transatlantiques… Toutefois, parmi tous ces bateaux, un seul a vraiment retenu son attention : « Etoile filante, un ancien catamaran de course de 60 pieds. Je l’aimais beaucoup parce qu’il était physique, qu’il avait une allure très profilée. Et puis, c’était mon premier grand bateau. » Le Strasbourgeois alterne ensuite des saisons en Corse et à Ushuaia, part se réchauffer du côté de la Polynésie Française, sur un bateau de charter plongée.

A bord de Tara, le Second est au cœur des échanges humains. A chaque rotation d’équipe scientifique, il se charge d’accueillir les nouveaux arrivants. Port des VFI*, fonctionnement du bateau, planning des quarts de nuit… Son briefing sécurité et vie à bord est bien rodé et aucun détail n’est oublié. Il réunit les nouveaux embarqués autour de la grande table du carré pour leur exposer les us et coutumes de la vie en collectivité et la joie des tâches ménagères partagée. Il ne manque jamais de ponctuer sa présentation ainsi : « Interdiction de se blesser à bord. Chacun doit veiller à sa sécurité et à celle des autres. Et puis je dis souvent : quand y a un doute, y a pas de doute. Si vous sentez une odeur suspecte, entendez un bruit suspect, prévenez un marin… »

 

First Mate Nico Bin getting his first look at Japan_photo credit Sarah Fretwell_0Q8A3656© Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Pour Loïc Caudan, l’un des deux Chefs mécaniciens, c’est « agréable et facile de travailler avec Nico. Je pense qu’on a un peu la même façon d’appréhender le boulot à bord. Il est toujours motivé pour filer un coup de main, quelle que soit la tâche à accomplir, même la plus ingrate. Et puis, le rôle du Second est très important pour la gestion humaine : c’est lui qui fait le lien entre l’équipage et le capitaine ou les scientifiques et l’équipage. Et Nicolas est très bon dans ce rôle, il met tout le monde à l’aise. Ah ça ! pour faire le joli cœur… ».

Charmeur, voire même crooner. Il ne résiste jamais devant un piano. « Je pense qu’il aurait pu vivre à une autre époque », explique Daniel Cron, l’autre Chef mécanicien. « Il a un petit côté jazzy retro, je l’aurais bien vu jouer dans les bars enfumés de la Nouvelle Orléans, avec les grands de l’époque : Amstrong, Parker… ».

Lorsqu’on évoque le nom de Nicolas auprès de Samuel Audrain, le Capitaine, il ne tarit pas d’éloge à son égard : « C’est un Second idéal ! C’est un mec qui sait naviguer, qui possède de l’expérience à la voile, ce qui est important à bord de Tara. Il aime les choses bien faites. Nico c’est aussi un mec sensible avec qui on peut parler. Et puis c’est vraiment agréable de pouvoir partager autre chose que le boulot. Nous nous retrouvons souvent pour jouer de la musique. »

 

P2170647© Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Après une journée de travail, les deux hommes se donnent rendez-vous pour « débrayer », Samuel à l’accordéon et Nicolas au piano. PC Com, timonerie ou atelier se transforment alors en salle de répétition. Le duo joue et rejoue les mêmes mélodies à l’infini : Libertango ; Tango pour Claude ou encore Besame Mucho… Quelques fois, à la demande des Taranautes, les musiciens s’installent dans le carré. Les équipiers se mettent alors à chanter ou à danser, plus ou moins bien, mais toujours dans une bonne humeur générale. Sourires vissés aux lèvres, Sam et Nico s’en donnent alors à cœur joie jusqu’à satiété.

 

Noëlie Pansiot

Portrait de marin : Loïc Caudan

Loïc Caudan est un peu l’homme de l’ombre à bord de Tara, il se terre dans l’antre de la baleine et veille discrètement sur ses organes vitaux. Qu’il officie en salle des machines, dans l’atelier, en cale avant ou sous les trappes de la coursive, il procède toujours avec soin, loin de l’agitation du pont, ce qui lui convient parfaitement. Lors de ses longs mois d’embarquement, il bichonne, répare, créé, entretient… Mais qui est donc ce Taranaute ? Portrait d’un « Chef Mécano » qui ne colle guère aux stéréotypes.

 

Pour Nicolas Bin, Second, Loïc est « un mec avec qui j’aime travailler et naviguer ! C’est quelqu’un qui va au bout des choses, qui ne fait pas les choses à moitié. » A bord, tout le monde s’accorde à dire de que le jeune homme est consciencieux et fiable. Mais pas seulement…

 

2-Loic_Caudan_credit_NPansiot-2170205Loïc Caudan, Chef mécanicien, à l’arrivée dans le port de Yokohama. © Noélie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

32 ans, marié, un enfant. Loïc a grandi dans le Val-d’Oise jusqu’à ses 20 ans. Il s’inscrit en Fac de géographie et décroche une licence qui lui permet d’appréhender diverses matières : « Histoire, sociologie, climatologie, géologie… ». En parallèle, il passe un monitorat « dériveur et voile habitable ». Suit une année de bénévolat à l’école de voile française. Les Glénans et un brevet d’Etat d’éducateur sportif à l’École Nationale de Voile de Quiberon. Loïc a trouvé sa voie ! « Au moins pour un temps… ». Il s’engage alors pendant trois saisons aux Glénans. Là, il n’hésite pas à se jeter par-dessus bord pour mettre ses élèves moniteurs à l’épreuve, lors d’exercices de sauvetage. « La session la plus laborieuse, 45 min dans une eau à 15°C. C’est long, même en combinaison ! », se souvient le chef mécanicien.

 

En 2010, le marin s’engage avec l’association du père Jaouen afin de se perfectionner dans l’entretien et la réparation des navires : « On m’a confié des responsabilités alors que je débutais. J’ai participé à la fabrication d’un palier de safran en bronze pour un bateau de 36m. Une expérience rare ! » C’est là qu’il acquiert les bases de ce qui deviendra son cœur de métier ici, à bord de Tara. Puis il se lance dans un grand projet personnel : achat et remise en état d’un voilier en acier et navigation le long des côtes d’Afrique, du Brésil et d’Uruguay.

 

A son retour de voyage, en 2012, il passe le brevet de mécanicien 750Kw et part se faire la main comme mécanicien bénévole sur l’expédition Under The Pole, au Groenland. « J’ai suivi le projet, du chantier à la fin du convoyage. Et c’est lors de cette première expérience polaire que j’ai géré mes premiers gros pépins sur des moteurs. De l’eau de mer s’était infiltrée dans les culasses. » Loïc se frotte par la suite à un autre milieu : celui de la pêche. Il embarque comme second mécanicien sur un chalutier de 35 mètres durant huit mois.

 

IMG_7934© Fondation Tara Expéditions

 

Le marin nourrit l’envie de travailler à bord de Tara depuis longtemps : « Je voulais continuer à être sur un bateau de travail, et faire de la voile, la façon la plus agréable de naviguer, à mon sens. » Depuis deux ans et demi, le trentenaire partage le poste de Chef Mécanicien sur la goélette scientifique. Daniel Cron, son alter ego à bord explique : « En général, c’est un peu frustrant, nous ne faisons que nous croiser sur Tara. Mais, une fois n’est pas coutume, je viens d’embarquer en tant qu’Officier de Pont. Nous avons donc l’opportunité de naviguer ensemble pendant un mois jusqu’aux îles Fidji. Et j’en suis très content ! Nous sommes les opposés au niveau caractère : lui plutôt taiseux, moi plutôt extraverti. D’ailleurs, Loïc rappelle de temps en temps que le silence ne l’oppresse pas. Au premier abord, il joue la caricature, fait un peu l’ours. Il faut un peu creuser sous le nounours en chocolat pour trouver la guimauve. C’est un faux méchant, mais un vrai grognon lorsqu’il s’agit de la consommation d’eau et d’électricité à bord. Et il a raison ! »

 

CREDITS MAEVA BARDY-ESCALE MIAMI-PASSATION LOIC CAUDAN ET DANIEL CRON-1© Maeva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

Il faut dire que Loïc est à l’origine de toute la production d’énergie sur la goélette. Il sait donc combien coûte chaque goutte d’eau, connaît chaque dépense énergétique. Moteurs, groupes électrogènes, dessalinisateur, circuits électriques, circuits d’eau pour la science et même parfois sanitaire… Loïc veille sur les organes essentiels de Tara comme sur ses équipiers. Il ne rechigne jamais à se montrer serviable.

 

A bien y réfléchir, il est probable qu’il rechigne un peu, pour le jeu. Loïc déploie un humour cynique. Il ne manque ni de répartie, ni de culture générale. Haussement d’épaule et lever de sourcil, ses spécialités, attestent qu’il participe aux taquineries du bord. Et il faut souvent tendre l’oreille pour l’entendre lancer un bon mot. Il n’aime pas être au centre de l’attention. Aussi, lorsque la correspondante de bord pointe un appareil photo ou une caméra dans sa direction, le chef mécanicien se courbe et ferme les yeux. Elle lui demande alors de les ouvrir. Ce à quoi il répond du tac au tac « t’as qu’à me prendre en photo quand je les ouvre ! Il serait peut-être temps de trouver un vrai travail. » S’ensuivent alors quelques éclats de rires…

 

Noëlie Pansiot

31 jours d’autonomie en mer

La goélette fait route vers le Pacifique Sud depuis quelques jours, direction les îles Fidji et plus précisément Lautoka, où elle est attendue le 1er juin. A son bord : 6 marins, 5 scientifiques et une journaliste. Tous vont vivre en complète autonomie pendant un mois de navigation. En haute mer, pour les Taranautes le rythme est soutenu, il suit celui des stations de prélèvements, des tâches quotidiennes et des quarts de nuit. Zoom sur la plus longue traversée de l’expédition Tara Pacific.

 

744 heures de navigation. Une expérience unique pour 13 personnes vivant en autonomie complète à bord d’un vaisseau océanographique. Mais qu’est-ce que l’autonomie en mer ? Lorsqu’on consulte le dictionnaire pour extraire la définition du mot « autonomie », voici ce qu’il en ressort : « Temps pendant lequel un appareil peut fonctionner sans intervention extérieure. » Rapportée à la goélette, on aurait trop vite fait de limiter cette explication au stock de nourriture et de gasoil.

Alors bien sûr, l’indépendance énergétique est l’une des préoccupations majeures de Samuel Audrain, Capitaine : « Le gasoil est un point important, car nous devons arriver à l’heure. Mais le gasoil a un coût et il alourdit le bateau. Il nous faut donc faire des calculs… Nous sommes partis avec 25 000 litres, un peu plus de la moitié du plein. Et dès que les conditions le permettent, nous adaptons les voiles et le cap pour pouvoir nous bénéficier au maximum du vent. Ca fait le bonheur de chacun, ça stabilise le bateau, ça économise les moteurs, et nous avançons beaucoup plus vite. Et puis notre emprunte carbone n’en est que meilleure ! ».

 

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Toutes voiles dehors, la goélette file à 7 noeuds © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Samuel poursuit : « L’autonomie en eau est aussi un point crucial. Nous avons une cuve de 6000 litres et un désalinisateur. Et en cas de problème sur cette machine, nous avons embarqué 390 litres d’eau en bouteille qui, en théorie, nous permettraient de tenir une semaine… »

Lorsqu’on embarque à bord de Tara, on doit être conscient des risques liés à l’éloignement des soins médicaux. Pour autant, en cas de pépin, les marins ne seraient pas dépourvus. Le bateau bénéficie de la « dotation A », une dotation médicale se composant de matériels et de médicaments déterminés par le type de navigation pratiquée, le nombre et la fonction des personnes à bord… La lettre « A » signifie que la goélette bénéficie d’une pharmacie très bien fournie et que les marins ont suivi des formations qui leur permettent d’établir un bilan vital, de suturer ou encore de perfuser en cas de besoin.

Mais au sujet de la sécurité, le mot d’ordre est limpide : « Interdit de se blesser à bord ! ». Nicolas Bin, Second, se charge de le répéter à chaque nouvel arrivant lors du briefing sécurité. « Chacun doit veiller à sa sécurité et celle de ses équipiers. » Il faut donc économiser le sommeil des Taranautes qui se relaient tous lors des quarts de nuit. « On essaie de faire en fonction des capacités de chacun, car il faut tenir dans le temps. Les équipiers doivent trouver leur propre rythme, entre heures de sommeil et travail. Faire attention au repos des équipiers c’est finalement un point important de la sécurité à bord », souligne le Capitaine.

 

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L’équipage a simulé un exercice d’homme à la mer © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Sommeil entrecoupé, travail soutenu et chaleur, une telle traversée est finalement assez éloignée de l’image que l’on peut s’en faire. Rappelons que Tara est un bateau polaire qui navigue actuellement en zone tropicale. Equipage et matériel sont comme les coraux, ils souffrent des températures trop élevées. Samuel Audrain précise : « Les instruments de navigation ne supporteraient pas les températures que les marins peuvent supporter de temps en temps ». La climatisation permet donc de maintenir une température raisonnable dans le PC Com ou le laboratoire sec où les instruments essentiels tournent 24h/24.

Pour Marion Lauters, marin-cuisinière, chaleur et gestion des stocks ne font pas bon ménage. Alors forcément sa « petite inquiétude, c’est le frais ». « A bord de Tara nous n’avons pas énormément de place dans les frigos. L’autre espace qui est un peu consacré à la cuisine, c’est la cale avant qui n’est pas isolée et varie en fonction des températures extérieures (plus de 30°C en ce moment). Et puis, il y a un groupe électrogène dans cette cale, j’ai donc négocié avec le Chef Mécanicien pour qu’on ne le fasse pas fonctionner. » Concernant le stock de nourriture en revanche, pas d’inquiétude ! La fée cuisinière connaît parfaitement les quantités consommées à bord : « Je multiplie ce qu’on mange par le nombre de semaines et de personnes. Le café c’est à peu près 250g par jour, comme pour le beurre. La farine, entre 800 g et 1Kg par jour… » Pour cette traversée, personnes ne manquera de quoique ce soit. Le risque serait plutôt le surpoids !

Etre autonome à bord de Tara sur une aussi longue durée nécessite donc plus que quelques régimes de bananes vertes, qu’un stock de conserves et des litres de gasoil. Une telle traversée requiert une bonne dose d’anticipation, une logistique millimétrée et une équipe compétente.

Noëlie Pansiot

Chronique d’une escale taïwanaise

Il y a plus de 8 jours, Tara arrivait sous bonne escorte dans le port de Keelung, à Taïwan. Les petits voiliers de l’Université Nationale Taïwan Ocean accueillaient les Taranautes avec beaucoup d’entrain, donnant le ton de toute l’escale. Et c’est au son de grands tambours que les marins amarraient le bateau pour une semaine, à seulement quelques pas du fameux marché aux poissons.

 

Voilier_Universite_credit_Noelie_Pansiot-2210154Les Taranautes escortés par les voiliers de l’Université Nationale Taïwan Océan © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Avec une trentaine de nœuds dans les voiles pendant 36h, la goélette n’a pas été longue à parcourir les 330 miles séparant l’île d’Okinawa, au Japon, à celle de Taïwan. Et à peine arrivée sur le quai, les Taranautes étaient conviés à une cérémonie d’accueil suivi d’un dîner. Une soirée pendant laquelle, l’équipe a pu explorer la diversité culinaire locale. Puis, jour après jour, l’escale s’est déroulée dans une bonne humeur certaine, grâce à une organisation millimétrée par l’Université Nationale Taïwan Ocean (NTOU) et les équipes de notre fidèle soutien agnès b. Taïwan : conférences scientifiques, visites publiques à bord, inauguration d’une belle exposition à Taipei…

La venue de Tara à Keelung est le résultat d’une fructueuse collaboration entre l’équipe à terre de Tara et le dynamique Président de NTOU, M. Ching-Fong Chang. Et le projet semble avoir trouvé un écho tout particulier : « Avec Tara, nous nourrissons les mêmes préoccupations. L’Océan est malade : réchauffement, pollution, surpêche… », expliquait M. Chang. « Nous sommes entourés par la mer, nous possédons 100 600 km de côte et 120 îles. L’océan est donc très important pour Taïwan, mais le gouvernement ne semble pas sensible au sujet. La venue de Tara à Keelung est une bonne chose pour l’éducation des enfants et du public. C’est un signe positif. »

 

Ceremonie_acceuil_Keelung_credit_Noelie_Pansiot-2200321Arrivée de Tara à Keelung dimanche 23 avril. © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions.

 

Comme à chaque escale, les visiteurs se sont relayés sur le pont, avec l’aide d’une efficace équipe de bénévoles traducteurs, présente tous les jours, de 9h à 18h, sous le soleil, comme sous la pluie. Visites après visites, les binômes Taranautes – Bénévoles ont raconté l’histoire du vaisseau scientifique… Chacun y est allé de son anecdote, a usé d’un trait d’humour et déployé des astuces personnelles pour maintenir l’attention de son auditoire.

Michel Flores, de l’Institut des Sciences Weizmann, misait sur la participation du public : « Savez-vous combien de personne peuvent tenir à bord du bateau ? ». Tandis que d’autres évoquaient une histoire d’amour qui finit mal entre corail et zooxanthelle, lors d’un épisode de blanchissement…  Entre chaque visite, les équipiers se sont activés pour fignoler les détails de la « grande traversée » qui les mènera de Taïwan à Fidji pendant le mois à venir. Après une réunion sur les protocoles « Océan et Aérosols », les scientifiques ont fini d’installer leurs instruments à bord. Tandis que les marins s’attelaient aux derniers préparatif du bateau. Marion Lauters, marin cuisinière, a pour sa part rempli les stocks de nourritures pendant les 3 derniers jours de l’escale, courant de magasins bio en supermarchés.

 

Nicolas_Bin_manoeuvre_credit_Noelie_Pansiot-photoshopNicolas Bin, Second, en pleine manœuvre.  © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Dimanche après-midi, après avoir largué les amarres, Nicolas Bin, faisait sonner la corne de brume, avant de jouer de sa voix. Plaçant ses deux mains cerclées autour de sa bouche, le second n’hésite jamais à faire vibrer ses cordes vocales pour reproduire le bruit du klaxon d’une vieille voiture, laissant ainsi entrevoir une certaine ressemblance avec le loup de Tex Avery. Un dernier signe de la main pour saluer les bénévoles et le public restés sur le quai. Dans un an, c’est promis, les mâts oranges de Tara seront à nouveau dans le port de Keelung. Merci à tous !

Zàijiàn ! (au revoir en mandarin)

 

Samuel_salue_voilier_Universite_credit_Noelie_Pansiot-2210160Samuel Audrain, Capitaine, salue les bénévoles. © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions.

 

Noëlie Pansiot

Vidéo : Journal d’un artiste

A chaque expédition, la goélette Tara embarque plusieurs artistes en résidence, sélectionnés par un jury présidé par le comité agnès b. Nicolas Floc’h, photographe, plasticien et enseignant à l’Ecole Européenne Supérieure d’Art de Bretagne vient de passer un mois à bord, entre le Japon et Taïwan. Il évoque ici son travail sur les habitats marins et nous fait part de son expérience à bord.

 

© Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

Vidéo : Récifs artificiels au Japon

A bord de Tara, une place est réservée aux artistes. 8 d’entre eux, – sélectionnés par un jury présidé par agnès b., se relayent sur la goélette pendant ces deux années d’expédition à travers le Pacifique.

Nicolas Floc’h est le troisième artiste en résidence. Photographe et plasticien, ce Breton d’origine a embarqué au Japon pour plonger sur les récifs coralliens, aux côtés des scientifiques. A travers son travail, il développe un projet dédié à un autre type d’habitats sous-marins : les récifs artificiels, des structures conçues et immergées par l’Homme.

 

Sayonara Nippon ! Bye Bye Japan !

A bord, nous nous accordons tous à dire que « c’était un beau départ ! ». Après avoir sillonné les côtes du Japon pendant 2 mois, la goélette a finalement quitté Chatan au son des sanshins et des applaudissements. Un mois dédié à l’éducation et la sensibilisation, le second à la science. Deux mois durant lesquels nous avons accueilli près de 4500 visiteurs. 30 jours durant lesquels 16 personnes ont partagé travail scientifique et vie à bord.

Cette dernière matinée sur l’île d’Okinawa s’est révélée à l’image des escales Tara : dense et rythmée. A 7h30, un premier groupe d’équipiers avait rendez-vous au Service de l’Immigration pour officialiser leur sortie du territoire. Un rapide coup de tampon pour sceller une expérience difficile à résumer. Pendant ce temps-là, d’autres Taranautes bouclaient leurs valises après avoir effectué un dernier tour dans les entrailles de la baleine, à la recherche d’un objet avalé par l’animal. Une brosse à dent oubliée dans une salle de bain, un tee shirt resté sur le fil à linge en cale arrière …

 

Yuko_Kitano_credit_Francois_AuratYuko Kitano, taxonomiste et Taranaute. © François Aurat / Fondation Tara Expéditions

 

A 9h, Yuko Kitano, chercheuse à l’Université de Miyazaki, guidait une dernière visite du bateau auprès de jeunes moussaillons d’à peine 4 ou 5 ans. Yuko est un peu devenue la mascotte de Tara au fil des dernières semaines. La trentaine, menue, de grands yeux expressifs, la jeune femme a déployé une énergie folle tout au long de cette mission. De retour de plongée, munie de son carnet de notes, Yuko prenait soin d’écrire les mots en français qu’elle retenait et répétait à la perfection. Un ou deux gros mots qui, pour chacun, symbolisent l’apprentissage d’une nouvelle langue. Et puis le fameux « c’est bon » qui clôturait chaque repas préparé par notre fée cuisinière, Marion Lauters.

 

Au_revoir_Sarah_Romac_Marion_Lauters_credit_Noelie_Pansiot-2200096Sarah Romac, Ingénieur à la Station Biologique de Roscoff et Marion Lauters, marin cuisinière, au moment du départ. © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

A 11h, Sarah Romac, Ingénieur, Natacha Roux, Doctorante et Maggy Nugues, Ecologue, ouvraient le bal des au revoirs et des embrassades. Pour sa quatrième mission à bord de Tara Pacific, Sarah est repartie avec un petit chapelet de bleus sur les jambes, résultat d’un travail d’échantillonnage à bord d’un bateau où il est aisé de se cogner sans s’en apercevoir. Elle s’est dite « ravie » de ce leg qui lui a encore permis d’apprendre sur des sujets qu’elle n’étudie pas à la Station Biologique de Roscoff. Pour Maggy Nugues, du CRIOBE, il s’agissait du deuxième embarquement. « D’un point de vue scientifique, ce leg était extrêmement riche. Et j’ai pris conscience de tout ce que nous avions fait en quelques semaines lorsque j’ai découvert les photographies sous-marines de l’artiste embarqué, Nicolas Floc’h. » Maggy poursuit : « Pendant ces 3 semaines et demi nous avons vécu loin des soucis de tous les jours. Nous étions proches de la nature, au contact des éléments. Ca ouvre à la méditation ! Nous sommes donc tous un peu tristes de partir… »

A 14h, heure officielle du départ, Sylvain Agostini s’est vu offrir le drapeau du Japon signé par tous les Taranautes, sur le quai, lors de la cérémonie de départ. Le coordinateur scientifique de cette mission aura été un élément central dans l’organisation de ce leg et a largement contribué au succès de cette mission, ne comptant pas ses heures de travail. Avant de quitter la goélette, son drapeau sous le bras, Sylvain a glissé un dernier mot à l’équipage pour résumer son expérience à bord de Tara : « scientifiquement intéressante et humainement exceptionnelle. »

 

15-Samuel_Audrain_et_Sylvain_Agostini_credit_Noelie_Pansiot-2200167Samuel Audrain, Capitaine offre le drapeau du Japon à Sylvain Agostini, coordinateur scientifique au Japon, © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Toute l’équipe de la Fondation Tara Expéditions, à terre comme en mer, souhaite remercier chaleureusement toutes les équipes agnès b., les équipes des universités, la NHK, notre agent maritime Yusuke Yoneyama, et bien d’autres encore pour leur formidable travail, leur soutien et leur accueil qui ont permis à Tara de passer 2 mois exceptionnels au Japon, à la rencontre du public, des scientifiques, des médias. Une nouvelle aventure en soi, et pour chacun, que nous renouvellerons en mai 2018. A l’année prochaine

 

Noëlie Pansiot

Kikaijima, entre passé et présent

Arriver par la mer c’est appréhender un lieu autrement, prendre le temps de le découvrir. D’abord son relief, puis ses couleurs et enfin sa géologie. De loin, la petite île de Kikai ne dévoile pas tous ses atouts : des falaises calcaires, une surface plate, des champs de canne à sucre et un climat indiquant l’arrivée en zone tropicale… Pendant deux jours, les Taranautes ont eu le temps de l’observer à distance, au mouillage. 48h d’attente, avant de fouler son sol, ou plutôt ses débris de coraux. Le temps nécessaire aux scientifiques pour réaliser leurs ballets sub-aquatiques, répétant les mêmes gestes sur la scène du récif corallien.

 

At_sea_credit_Nicolas_FlochTara a quitté l’île principale japonaise, et met le cap vers Kikaijima  © Nicolas Floc’h / Fondation Tara Expéditions

 

En japonais, Kikaijima signifie « l’île du plaisir ». De quoi attiser la curiosité d’une équipe de marins ! Située entre l’est de la mer de Chine et le Pacifique, entre zone tempérée et zone tropicale, Kikaijima est pour le moins atypique. Chaque année, le plateau corallien qui constitue cette petite île s’élève un peu plus. Car sous les pieds de ses 7600 habitants, la tectonique des plaques opère discrètement.

Il y a 100 000 ans, Kikaijima était un récif corallien comme les autres : une colonie d’animaux bâtissant une oasis de biodiversité sous la surface. Puis, poussé par les forces telluriques* pendant des millénaires, le récif a atteint la surface et culmine à présent à 214 m au-dessus du niveau de la mer. Pas étonnant alors, que cette île isolée de l’archipel d’Amani attire l’attention des géologues. Sa vitesse d’élévation actuelle les impressionne : 2 mm par an. L’une des plus rapides au monde, avec l’île de la Barbade, dans les Caraïbes ou la Péninsule d’Huon, en Papouasie Nouvelle-Guinée.

Aujourd’hui, la vie à Kikaijima n’a rien à voir avec la frénésie des grandes villes nippones. Et pour les insulaires vivant sur ces 53 km2 de calcaire, les préoccupations quotidiennes sont probablement plus importantes que les originalités géologiques de l’île. En débarquant sur Kikai, on en perçoit vite la douceur de vivre. Un peu de pêche, un peu d’agriculture… Un seul grand supermarché, où était épinglée une affiche annonçant la venue de Tara. Et depuis seulement deux ans, un nouveau bâtiment domine le port de pêche : The Coral Reef Institute. Un lieu imaginé par Tsuyoshi Watanabe et Atsuko Yamazaki, que les Taranautes ont rencontrés sous le joli ficus de l’Institut, lors d’une soirée organisée en leur l’honneur.

 

Comité_accueil_credit_Noelie_Pansiot-2190107Chaleureux comité d’accueil à l’arrivée de Tara devant l’île de Kikaijima © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Tsuyoshi Watanabe est maître de conférence à l’Université d’Hokkaido et spécialiste en paléoclimat et géologie : « Après avoir voyagé autour du monde, nous avons réalisé que les gens d’ici ne savaient rien au sujet du corail. En général, les scientifiques visitent un lieu, collectent quelques échantillons, les rapportent dans leurs laboratoires. Nous avons donc décidé d’établir cet Institut afin de partager nos connaissances. A présent, les enfants de l’île connaissent le corail et ça nous rend fier. »

Il faut donc fouiller dans le passé, se pencher sur la géologie de l’île ou s’intéresser à sa géographie pour en comprendre toute sa singularité. « Ce plateau corallien a connu différentes périodes climatiques… », précise Tsuyoshi. « En l’étudiant, nous pouvons remonter dans le temps, pour mieux comprendre l’écosystème corallien passé, sa paléo biodiversité… Cela pourrait nous donner de précieuses informations sur le futur de notre environnement. Kikaijima se situe à une frontière entre passé et présent. C’est une île unique ! »

 

Noëlie Pansiot

 

Tellurique* : qui concerne la Terre.

 

Vidéo : Shikine, laboratoire de l’acidification de l’Océan

Etudié depuis les années 90, le concept d’acidification des océans est assez récent. Le CO2 dégagé par les activités humaines acidifie les océans et impacte la croissance des coraux comme celle des organismes calcifiés.

Aux abords de l’île de Shikine, au Japon, les scientifiques Taranautes ont pu plonger sur un site naturellement acidifié en raison des émissions sous-marines et volcaniques de CO2. Les données collectées devraient donc les aider à mieux comprendre ce qui se joue sous la surface.

© Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expeditions

Tsukiji, le plus grand marché aux poissons du monde

La mégalopole tokyoïte abrite le plus grand marché de poissons au monde, dans le quartier de Tsukiji, depuis 1935.

Cinq jours sur sept, les professionnels de la filière se retrouvent sous de gigantesques halles pour acheter et revendre des tonnes de poissons et de fruits de mer pêchées à travers tous les océans. Le thon rouge est vendu à prix d’or à la criée matinale, où seuls quelques touristes sont les bienvenus, sans appareil photo.

Kazuki Miyaji, se rend au marché de Tsukiji toutes les semaines, pour le plaisir. Ce passionné de poisson, nous conduit à travers les étales d’un lieu fascinant, qui interpelle sur les quantités de poissons prélevés à l’échelle mondiale. Suivez le guide…

Un laboratoire naturel nippon

Le leg scientifique japonais a débuté depuis peu. La goélette longera la côte nippone vers le sud, en quête d’indices sur l’état de santé des coraux. Au sud de la Baie de Tokyo, chaque site étudié réunit les caractéristiques de l’Océan de demain. Les scientifiques vont y étudier parallèlement les effets des changements de températures et l’augmentation de l’acidité (pH) de l’eau sur les écosystèmes marins.

Sous la surface, le concept de « changement climatique » prend tout son sens. Ce grand bouleversement impacte les coraux de manière extrêmement visible. Les deux paramètres qui impactent aujourd’hui particulièrement la santé du corail sont le réchauffement et l’acidification de l’océan.

 

 

Tara_a_Shikine_credit_Francois_Aurat-0009Tara à Shikine pour étudier les effets de l’acidification sur le corail. © François Aurat / Fondation Tara Expéditions

 

Réchauffement et blanchissement
Pour comprendre ce qui se joue ici, il faut expliquer ce qu’est le corail… cet animal qui, de loin, ressemble à un caillou. Rapprochons-nous pour l’observer à la loupe. Le corail est un animal à part, une sorte de petite méduse inversée, appelé « polype », qui bâtit son squelette à l’extérieur de son organisme. Sa particularité réside aussi dans le fait qu’il ne parvient pas à se nourrir tout seul. Le corail a besoin d’une micro-algue pour puiser son énergie : la zooxanthelle. En utilisant la photosynthèse*, cette algue lui apporte les nutriments nécessaires à sa survie. Les scientifiques parlent de « symbiose » pour évoquer cette collaboration entre algue et corail.

Mais leur mariage est fragile. Une hausse de température de l’océan, de seulement 1°C, peut entraîner la mort d’un récif en quelques jours. Stressés par la chaleur, coraux et algues signent leur divorce. Les coraux perdent leurs micro-algues. A moins que ce ne soit les coraux qui chassent les algues. Les chercheurs s’interrogent encore sur ce processus. Privés d’algues et donc de nutriments, les coraux blanchissent et dépérissent. On parle alors de « blanchissement ».

 

_15A3862Shikine, -7 mètres. © Nicolas Floch / Fondation Tara Expéditions

 

CO2 et acidification
L’acidification représente l’autre menace majeure. Il s’agit d’un concept assez récent, puisque les premières recherches sur le sujet datent seulement des années 90. Le CO2 dégagé par les activités humaines acidifie les océans et impact la croissance des coraux. La santé des récifs s’avère menacée.

Sylvain Agostini, coordinateur scientifique au Japon, explique : « Il existe seulement quelques sites comme celui de Shikine au Japon, comme en Italie ou en Papouasie Nouvelle Guinée. Le site de Shikine  se situe sur une zone volcanique. Le magma qui brûle sous la croute terrestre dégage du CO2 et forme des bulles qui s’échappent des fonds marins. La zone est donc naturellement acidifiée ! En général, les scientifiques travaillent sur la question de l’acidification en aquarium sur seulement quelques espèces. A Shikine, c’est tout l’écosystème qui est baigné dans cette eau acidifiée depuis plusieurs générations. »

En plongeant dans les eaux fraîches de Shikine, les Taranautes effectueront un bond dans le temps. L’acidification du site choisi est telle, qu’elle correspond aux estimations prévues en 2100. Pour les chercheurs embarqués, cette zone à fort potentiel scientifique constitue un véritable laboratoire naturel sous-marin.

 

_15A3278Maggy Nugues effectue le transect corail-algue. © Nicolas Floch / Fondation Tara Expéditions 

Noëlie Pansiot

Photosynthèse* : processus bioénergétique qui permet aux plantes et aux algues de synthétiser de la matière organique en utilisant la lumière du soleil.

Takeshi Kitano, Ambassadeur de Tara.

Au Japon, Tara ouvre un nouveau chapitre.
Le projet rayonne aujourd’hui en dehors des frontières françaises et est reconnu d’utilité publique. Rien n’aurait été possible sans le soutien des amis et partenaires de Tara : agnès b., Fondation Véolia, Fondation Prince Albert II de Monaco et bien d’autres.

Dans l’archipel nippon, la goélette est parrainée par une personnalité incontournable : Monsieur Takeshi Kitano, cinéaste et acteur d’envergure. Très jeune, il découvre Cousteau et commence à se passionner pour l’océan. Ambassadeur de Tara au Japon depuis plus de 2 ans, il a pu enfin découvrir la goélette à l’occasion de sa première venue dans l’archipel. Visite en images.

 

Message d’un aïeul aux Taranautes

Vous avez eu l’occasion de suivre les récits de Flora Vincent, biologiste marine, lors de son embarquement entre Wallis et Fukuoka. La plume légère, la scientifique a su partager son expérience sous forme de carnet de bord. Flora est ainsi, elle aime transmettre et se révèle pédagogue. A 27 ans, elle termine sa thèse sur l’étude du plancton et assure la passation de l’association WAX Science qu’elle a co-fondée, dédiée à la promotion des sciences. A bord, tout le monde s’accorde à dire que Flora a de l’énergie à revendre ! Alors que Tara arrivait à Fukuoka, Flora confiait se sentir ‘un peu à la maison’ : « je suis franco-japonaise. Voilà 35 ans, ma mère quittait le Japon pour vivre en France. Une partie de ma famille vit ici. Mon grand-père va peut être nous rendre visite”

Quelques jours plus tard, Minoru Fujii, effectuait 3 heures de voyage depuis Osaka pour rejoindre Onomichi et Flora demandait l’aide de Maki, artiste japonaise embarquée, pour discuter avec son grand-père.

 

Salut_Minoru_credit_NPansiot-2150178Visite à bord de Minoru Fujii, grand-père de la biologiste marine Flora Vincent. © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Débutait alors un dialogue à trois, entre Flora, qui parle peu japonais, Maki, interprète improvisée et Minoru San, 91 ans. Après avoir effectué la visite complète du bateau, enfilé une veste de quart et s’être allongé dans la bannette de sa petite-fille pour juger son degré de confort, Minoru San prit place dans le carré.

Juste après le déjeuner, Minoru San s’est adressé à l’équipage :

« Je suis vraiment très heureux et très honoré d’être accueilli à bord si chaleureusement, grâce à la permission du capitaine. J’ai vraiment beaucoup de chance d’être ici. J’ai reçu le journal de Tara, par l’intermédiaire de ma petite-fille Flora et j’ai tout lu ! A présent, je connais votre projet : c’est une grande mission pour la planète. Je comprends qu’il faut vraiment essayer de préserver nos océans pour les générations futures : c’est très important parce que sans plancton nous ne pourrons pas respirer. Les coraux aussi sont en voie de disparition, tout cela ne va pas ! J’ai appris toutes ces choses grâce au projet Tara, grâce à Flora, grâce à votre journal. Vous faites vraiment un travail fantastique. Mais je ne suis qu’un ancien qui parle… »

 

Taranautes_Minoru_credit_NPansiot-215017Echange avec les Taranautes. © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

« Ici, au Japon, lorsqu’on atteint un certain âge, lorsqu’on a une chance comme la mienne aujourd’hui, d’être à vos côtés, on dit ceci : « on m’a fait un cadeau pour une prochaine vie ». Grâce à vous, je repars avec de beaux souvenirs. Je vous remercie de tout cœur pour cet accueil. »

Avant que Tara ne largue les amarres pour naviguer en direction de Kobé, Minoru San a débarqué avec un second cadeau déposé par Maki au creux de sa main…

 

Tara_henne_Minoru_credit_NPansiot-2150138Tatouage au henné réalisé par Maki à la demande de Minoru Fujii. @Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Propos recueillis par Noëlie Pansiot

Pied à terre et regard dans le sillage

 [Après avoir complété sa thèse portant sur les données TARA Océans dans le laboratoire de Chris BOWLER à l’Ecole Normale Supérieure d’Ulm, Flora Vincent poursuit ses recherches grâce à une bourse attribuée par la Fondation de la Mer. Elle a pu embarquer pour la première fois à bord de TARA à Wallis pour échantillonner le plancton durant l’expédition TARA Pacific. Elle a débarqué à Fukuoka - JAPON]

Nous voilà enfin arrivés sur l’archipel principal du Japon, où Tara fait un arrêt prolongé pour des raisons historique et scientifique: le Japon est fan d’Agnès b. depuis 30 ans, et abrite une grande diversité de récifs coralliens. Pour l’occasion ils ne font pas les choses à moitié : nous avons levé les voiles sous un soleil radieux et l’entrée dans la baie de Fukuoka a été accompagnée par un hélicoptère de la télévision NHK qui nous tournait autour ! Perchée sur le mât de Tara, je me suis extasiée devant le monde moderne, perdu de vue pendant deux mois.

 

Visite_Flora_credit_NPansiot_P2140206Flora Vincent, biologiste marine, interviewée par NHK chaîne de télévision japonaise à son arrivée à Fukuoka © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Depuis trois jours, c’est la reconnexion. Dès le lendemain de notre arrivée à Fukuoka, la télévision japonaise est à bord et un reportage est diffusé sur la chaîne principale le soir même. Une partie des scientifiques et marins a débarqué, relayée par une partie de l’équipe de Paris, venue en renfort pour les escales qui s’annoncent très denses, apportant avec eux une chose bien bizarre : un boîtier Wifi. Je l’ai longuement contemplé et, une fois les 2300 messages WhatsApp synchronisés, j’ai pris conscience du temps passé à bord car il nous rattrape. Une annonce de grossesse, une rupture, une naissance, de nombreuses soirées, bref une vie parallèle qui continue, sans nous.

A notre plus grand bonheur, nous avons été réquisitionnés avec Till, un autre scientifique, Maki l’artiste en résidence et Nicolas le second, pour faire les visites scolaires. 120 étudiant-e-s en une matinée, 4 heures à expliquer l’histoire de la goélette, la science, les missions de Tara, mes anecdotes, complétées par les premiers tableaux de Maki qui rappellent les réelles convergences créatives entre Art et Science.

Partager mon expérience toute fraîche avec les lycéen-ne-s. Voir les impératifs de la sensibilisation du grand public remplacer les impératifs de la science mais toujours contraints par ceux de la navigation. Réaliser doucement que je participe à quelque chose qui me dépasse complètement : une synthèse unique des trois pôles, qui convergent autour d’une passion commune pour le monde marin.

 

P2140490Flora Vincent, biologiste, présente Tara aux scolaires grâce aux dessins de Maki, artiste en résidence © Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

J’ai passé deux mois à parler aux 14 mêmes personnes, et en 4 heures été reconnectée grâce aux visiteurs et journalistes montés à bord ainsi que mes notifications WhatsApp – déphasage. Pendant deux mois, ma vie a été rythmée par la science, la navigation, la vie en communauté loin de toutes (pré)occupations terrestres et c’est peut-être le ressenti le plus bizarre que j’ai eu ces derniers jours: créer le pont entre ma vie de ces deux derniers mois et celle « d’avant», comme une liane qui se tisse entre la vie à terre et cet univers que j’ai découvert. J’admire les marins qui trouvent leur équilibre entre ces deux mondes, pour qui les embarquements peuvent durer 6 mois, car pour le moment mon cerveau n’a toujours pas compris ce qui est en train de se dérouler.

Aujourd’hui, ce qui me ramène à terre s’aligne avec ce qui fait la raison d’être de Tara depuis des années. L’envie de partager une aventure, et d’être témoin d’un merveilleux trésor à comprendre et préserver. Mais surtout, endosser la responsabilité que nous avons, scientifiques, marins et citoyen-ne-s de faire prendre conscience des bouleversements qui se produisent sur cette planète bleue. Me voilà devenue une Taranaute …

Flora Vincent

Visite historique à Hiroshima

A l’occasion de l’escale de la goélette à Onomichi, les Taranautes ont pu quitter le bateau quelques heures pour se rendre au Musée du Mémorial pour la paix, à Hiroshima. Cette visite historique a marqué les esprits.

Le 6 et 9 août 1945, les villes d’Hiroshima et de Nagasaki étaient les cibles de bombardements atomiques orchestrés par les Etats-Unis, lors de la Seconde Guerre mondiale. L’explosion de la première bombe atomique a rasé la ville : 75 000 personnes sont mortes sur le coup.

 

« Bye Bye Sarah ! »

Au fil des mois, l’équipage évolue. Lors de certaines escales, Tara embarque de nouveaux équipiers ou en débarque. De nouveaux visages apparaissent, d’anciens reviennent. Scientifiques et membres de l’équipage se relaient en permanence. Sarah Fretwell et moi-même venons de procéder à la fameuse « passation » au poste de journaliste-correspondant de bord.

Sarah est américaine, plus précisément californienne, et lors de notre interview elle a souhaité clarifier un point : « Je n’ai pas voté pour Donald Trump » dit-elle en riant. Journaliste multimédia de profession, Sarah est la première correspondante anglophone à embarquer à bord de Tara. Retour sur son embarquement de deux mois à bord de Tara:

 

Sunset in Kiribati_photo credit Sarah FretwellCouché de soleil à Kiribati  © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Comment s’est passée ton arrivée à bord de Tara ?

Je venais de terminer un projet en Afrique sur lequel j’ai travaillé jusqu’au jour de mon départ. Alors… je n’ai donc pas vraiment eu de temps pour me préparer psychologiquement à la transition ! J’avais commencé par faire une visite virtuelle en ligne de Tara puis j’ai rencontré l’équipe communication, découvert ce qu’on appelle le protocole du correspondant de bord, on avait beaucoup parlé de la philosophie de la goélette avec la directrice de la communication.  Je comprenais juste que j’embarquais pour une grande aventure. Je me suis juste dit : « Ok, ça va être une expérience de vie, peu importe ce qui se passe ». J’ai vraiment été heureuse lorsque j’ai appris que j’allais découvrir les îles Tuvalu et Kiribati. Au début de chaque année, je confectionne un tableau de ce que j’aimerais concrétiser. Il y a 2 ans, j’ai trouvé des photos de ces îles dans un journal de voyages et je les ai mises sur mon tableau ! J’y étais donc !

A-t-il été difficile de s’adapter à ce travail ?

J’ai vraiment découvert en quoi consistait mon poste et comment tout cela fonctionne une fois à bord. Ça a été un processus d’apprentissage exigeant, mais j’ai abordé l’expérience en me disant : « Ok, je vais être confrontée à de nouveaux défis chaque jour et je les surmonterai un par un ». Et effectivement, chaque jour, j’ai passé ma journée à résoudre des problèmes. J’ai aussi appris que c’est fréquent sur un bateau, pour tout le monde et en toutes circonstances. Daniel Cron était l’ingénieur en chef à bord et j’ai pu constater qu’il passait son temps à solutionner des problèmes et à réparer des choses. Et Martin, le capitaine, aussi avec les douanes et l’immigration…

 

sarah-credit noelie3© Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

 

Lorsqu’on évoque le travail de correspondant de bord de Tara, les gens idéalisent souvent et imaginent une situation qui ressemble bien plus à des vacances qu’à un travail. Que penses-tu de cette légende ?

Ce n’était assurément pas des vacances ! Il m’est arrivé d’être fatiguée après des projets que j’ai menés, mais je n’ai pas le souvenir d’avoir jamais été aussi épuisée. Tout le monde travaille constamment : 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Ça a été la partie la plus exigeante. Correspondant de bord est un poste difficile. Habituellement, j’ai une équipe autour de moi qui m’assiste dans mon travail de journaliste. C’était donc intéressant de tout réaliser toute seule, on est en quasi totale autonomie.

 

Quelle a été ta plus belle expérience de reportage ?

L’une de mes préférées a été Tuvalu. J’ai débarqué le Jour de l’an, et bien sûr, aucune banque n’était ouverte. Je n’avais donc pas d’argent ! Je partais interviewer le Premier ministre, mais sa secrétaire ne m’avait pas répondu. Martin m’a amenée à terre à bord de l’annexe. J’ai débarqué près du rivage avec tout mon équipement et j’ai rejoint la plage dans mes vêtements mouillés. Je suis finalement parvenue à obtenir mon interview et cela a été ma plus belle expérience.

 


© Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Ça a été un honneur et une vraie joie de rencontrer et de travailler avec tous mes coéquipiers à bord de Tara, et de partager ensemble ces expériences.  Ce que je trouve amusant, c’est que, de par mon travail, je me rends un peu partout dans le monde et à la maison, mes amis sont intéressés par mes aventures, mais sans jamais les comprendre pleinement.  C’était vraiment cool d’avoir, parmi l’équipage, 15 autres « étrangers » et maintenant amis, avec qui partager ces moments inoubliables.

 

Propos recueillis par Noëlie Pansiot.
Correspondante de bord embarquée à Fukuoka (Japon), le 19 février 2017

Première escale de Tara au Japon

Depuis son départ de Papeete (Tahiti) en octobre dernier, la goélette a déjà parcouru près 8500 miles. Dans son sillage, Tara a laissé les Tuamotu, Wallis, Guam pour prendre la direction du Japon.

Pendant plus de 3 mois, les Taranautes vont participer à une grande campagne de sensibilisation au pays du soleil levant. Le public sera accueilli à bord lors de 8 escales ; des centaines d’enfants découvriront les secrets des récifs coralliens ; les scientifiques se retrouveront lors d’un symposium à Tokyo…

Cette grande étape japonaise est une première pour Tara. En arrivant vers Fukuoka, les Taranautes étaient impatients de débuter ce nouveau chapitre de l’expédition, et l’excitation était à son comble.

 

© Noëlie Pansiot / Fondation Tara Expéditions

Ogasawara, un environnement unique à préserver

Les îles d’Ogasawara possèdent des environnements terrestres et marins uniques au monde, qui en font un véritable laboratoire pour l’étude de la biodiversité, mais également un révélateur des changements à échelle plus globale. Un endroit idéal pour la première rencontre de Tara avec le Japon, et la poursuite de l’étude de la biodiversité des récifs coralliens avec l’expédition Tara Pacific.

 

© Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

« 85000 litres pour la science. »

Voilà un mois et demi que j’ai embarqué sur Tara à Wallis, la destination la plus lointaine de Paris d’où je suis partie.

[Après avoir complété sa thèse portant sur les données TARA Océans dans le laboratoire de Chris BOWLER à l’Ecole Normale Supérieure d’Ulm, Flora Vincent poursuit ses recherches grâce à une bourse attribuée par la Fondation de la Mer. Elle a pu embarquer pour la première fois à bord de TARA à Wallis pour échantillonner le plancton durant l’expédition TARA Pacific. Elle débarquera à Fukuoka - JAPON]

 

8-Scientist Flora Vincent shaking her 1,801 sample bottle of this leg of the expedition_Photo Credit Sarah Fretwell_0Q8A5357Flora Vincent, scientifique, secoue ses 1,801 prélevés lors de ce leg de l’expédition © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Je viens de terminer mes trois années de doctorat à l’Ecole Normale Supérieure d’Ulm dans le laboratoire de Chris BOWLER, où j’ai travaillé sur les données récoltées pendant l’expédition Tara Océans. Aussi incroyable que cela puisse paraître, on peut faire une thèse entière sur les données de Tara Océans et n’avoir jamais embarqué sur la goélette. Alors tout naturellement, quand Colomban de Vargas et Sarah Romac – responsables Plancton sur Tara Pacifique – m’ont proposé de monter à bord pour récolter du plancton entre Wallis et Fukuoka, j’ai sauté sur l’occasion.

Si la majorité des scientifiques à bord de Tara s’occupent d’analyser le corail, Guillaume – l’ingénieur de pont – et moi nous intéressons à tout ce qui se passe autour du corail. Quels sont les paramètres physico-chimiques de l’eau qui l’entoure, quels sont les micro-organismes invisibles à l’œil nu qui peuplent le récif, que font-ils et à quel point sont-ils différents de ceux que l’on trouve directement sur les coraux ou plus au large ? Quelle est l’influence d’une île et de ses habitants en plein milieu du Pacifique sur l’écosystème planctonique?

Concrètement notre travail scientifique se divise en deux temps. Il y a la phase dite ‘des îles’, où deux fois par jour je pars en zodiac collecter de l’eau de mer aux abords des récifs coralliens avec l’aide de l’équipage – souvent Julie, Nico, Martin et Jon – et lance une batterie d’analyses génétique, morphologique et physico-chimique une fois de retour sur Tara. J’ai eu la chance de prélever aux Tuvalus, aux Kiribati, à Chuuk, Guam et Ogasawara ; des endroits exceptionnels que je savais à peine placer sur une carte, malheureusement menacés par le changement climatique.

 

Guillame Bourdin Flora Vinent Sarah Fretwell 0Q8A1917Les scientifiques Guillaume Bourdin et Flora Vincent discutent des résultats des prélèvements nocturnes de plancton © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions 

 

Entre deux îles, il y a la phase dite ‘Océan’. Durant ces navigations en pleine mer, Guillaume et moi récoltons tous les jours l’eau directement pendant que le bateau avance, grâce à une série de filets, de pompes, et de tuyaux, que nous mettons à l’eau à des endroits d’intérêts bien précis avec l’aide des marins, que cela soit de jour ou de nuit, sous le soleil ou sous la pluie, avant de lancer toutes les manipulations qui permettent de récolter les micro-organismes présents dans l’eau.

Ces phases de terrain sont exaltantes; je sais que pour les 85000 litres d’eau de mer que nous avons récoltés en 2 mois à peine (sur 2 ans d’expédition !), des années de recherche et de découvertes inédites suivront. Tara permet de développer des approches et de répondre à des questions que seules une telle échelle d’échantillonnage et d’interdisciplinarité peuvent permettre. Si pour moi l’aventure à bord se termine bientôt, celle de Tara Pacifique ne fait que commencer.

Flora Vincent

TARA ACCOSTE A FUKUOKA : UNE PREMIERE POUR LA GOELETTE SCIENTIQUE ET POUR LE PUBLIC JAPONAIS

Communiqué de presse

C’est après de longues journées de rudes conditions de navigation que la goélette polaire française Tara a pu accoster dans le port de Fukuoka ce dimanche 19 février à 17 heures heure locale. Partis de Ogasawara le 15 février, leur dernier site de recherche, les scientifiques et marins à bord auront dû affronter un vent de face très soutenu, dans une mer particulièrement agitée, avant de rejoindre la ville de leur première escale ouverte au public, sur l’île de Kyushu, au sud de l’archipel.

 

Arrivee a Fukuoka Sarah Fretwell Fondation Tara ExpeditionsArrivée à Fukuoka © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Cette arrivée, très symbolique pour Tara, marque la fin d’une première campagne océanographique d’Est en Ouest de l’expédition TARA PACIFIC. Pendant ces 8 derniers mois et au cours des 30 000 kilomètres parcourus, les scientifiques ont ausculté les récifs coralliens et leur écosystème pour en comprendre la biodiversité, la richesse – jusqu’à son intimité génétique – et leur comportement face aux perturbations environnementales globales.

« Accueillir Tara au Japon pour moi est très émouvant » raconte le Pr Hiroyuki OGATA, le premier biologiste japonais de l’université de Kyoto à avoir embarqué en 2010 à bord de Tara lors de l’expédition TARA OCEANS, qui avait permis de repousser les frontières de la connaissance du monde planctonique et donné lieu à 50 publications dont 8 dans les revues Science et Nature. « Aujourd’hui, les universités de Kyoto, Tokyo, Tsukuba, Kochi et Ruykyu ont embarqué dans cette nouvelle aventure scientifique et cette expédition devrait contribuer aux recherches que nous menons dans les eaux japonaises et les Ryukyu ».

 

 

C’est la première fois que le voilier atteint les côtes japonaises pour aller à la rencontre du public japonais.
Pour Etienne Bourgois, le fondateur du projet TARA EXPEDITIONS en 2003, « parmi les 30 pays étudiés durant l’expédition Tara Pacific, le Japon est le pays où la goélette reste le plus longtemps, deux mois, avec 9 escales prévues. Il était capital, pour nous, d’aller partager ce que nous faisons avec le public japonais, et en particulier avec le jeune public et les enfants. L’océan et ses enjeux ne concernent-ils pas d’abord les nouvelles générations ? ».

Les escales de Fukuoka, Onomichi, Kobe, Nagoya, Yokohama et Tokyo vont permettre au public japonais de monter à bord et visiter ce bateau construit pour les conditions extrêmes, de rencontrer les marins, mais aussi de mieux découvrir le fil des 13 années d’expéditions passées à travers une exposition itinérante, des projections de documentaires et des conférences. Une occasion de découvrir un peu plus un univers encore très méconnu qui recouvre 70% de notre planète : l’Océan.

Questions-réponses de Martin Hertau, capitaine de Tara

Après avoir embarqué sur Tara en octobre dernier à Moorea, Martin a piloté la goélette sur près de 8 500 milles nautiques reliant 16 atolls, 11 îles et 8 pays avant d’atteindre Fukuoka (Japon) après 5 mois et 1 semaine de navigation. Retour sur cette expérience extraordinaire à travers le Pacifique.

 

Martin Hertau rencontre le roi de WallisMartin Hertau, capitaine, présente Tara au roi de Wallis © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

Comment vous sentez-vous à l’idée de visiter le Japon pour la première fois ?

Je suis très heureux de découvrir le Japon ! Je me souviens, plus jeune, au lycée, j’ai participé à un festival du film où l’invité d’honneur était japonais. Je ne connaissais pas grand-chose du pays du Soleil Levant, c’est lors de ce festival j’ai rencontré des artistes japonais et j’ai vu beaucoup de films. Depuis, je reste fasciné par cette impression, ce subtil mélange de modernité et de tradition qui se dégage du Japon. J’ai toujours su que je visiterais l’archipel nippon un jour… aujourd’hui j’ai la chance de réaliser ce rêve avec Tara (sourire).

 

Où avez-vous commencé ce voyage, combien de temps avez-vous été à bord, et quels ont été les faits marquants de cette étape pour vous ?

Les scientifiques à bord ont collecté des milliers d’échantillons, nous avons réalisé des centaines de plongées, des dizaines de scientifiques et de membres d’équipage se sont relayés à bord. Souvent, cela s’est fait sous une chaleur insupportable ! C’est très éprouvant de vivre et travailler sur un bateau construit pour l’Arctique sous l’équateur.

J’ai beau naviguer depuis des années, cette première traversée du Pacifique a été une expérience vraiment très riche, remplie de toute sortes d’émotions et d’expériences incroyables. Nous avons rencontré des Rois et des Chefs coutumiers, passé la nuit dans un fale (hutte traditionnelle), assisté à un service religieux sur de toutes petites iles, ou encore mangé du porc cuit dans un four traditionnel…. C’est très fort, ce sont des lieux très reculés.

 

Chief Scientist Didier Zoccola and Captain Martain Hertau hold an early morning press conference with NOAA in Washington DC_photo credit Sarah FretwellDidier Zoccola, chef scientifique, et Martin Hertau, capitaine, en vidéo conférence avec l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique (NOAA), basée à Washington DC © Sarah Fretwell/ Fondation Tara Expéditions

 

La patience a été la clé de la navigation dans le Pacifique. Les longues heures passées dans les bureaux gouvernementaux à effectuer les démarches administratives nous ont permis de rencontrer les gens, discuter, puis échanger au sujet de leurs îles, de leur mode de vie et des mesures mises en place ou non pour protéger l’environnement.
J’ai rencontré beaucoup de gens avec des points de vue surprenants sur les impacts du changement climatique. Aux Tuvalu, pendant que nous attendions les permis, j’ai interrogé une administratrice au sujet de la hausse du niveau des mers. Elle m’a répondu : « Cela ne nous pose pas de problème. Dieu a un plan pour chacun d’entre nous, il a donc un plan nous concernant. »
J’en ai passé des heures à compléter des documents relatifs au bateau ! Pour obtenir l’autorisation d’entrer et de sortir de chaque port et essayer d’obtenir les permis CITES pour les échantillons de coraux.

J’ai vraiment été impressionné par l’environnement tropical luxuriant des Tuamotu. Ça comble les rêves de Polynésie de tout occidental (sourire). Nous avons souvent été entourés par des baleines à bosse et avons même nagé avec elles. L’atoll de Wallis nous a offert une vision magique lorsque nous sommes arrivés après 4 jours de navigation. Une lumière incroyable éclairait l’eau d’un bleu vif, qui contrastait avec le vert des arbres endémiques.

Avant Futuna, 50% des plongées que nous faisions, c’était sur des récifs blanchis et morts. Nous avons tous eu le sentiment à bord d’être les témoins de la disparition de l’écosystème corallien. Mais les plongées autour de l’île d’Alofi ont été les plus belles que nous ayons connu au cours des 4 derniers mois – colorées et pleines de vie. Je garde au fond de la rétine de magnifiques plongées de nuit avec des serpents de mer à Niue et ou sur des épaves incroyables aux îles Chuuk.

 

Captain Martain Hertau and Chief Engineer Daniel Cron upon finding the boats telegraph on Fujikawa shipwreck_photo credit Pete WestLe capitaine Martin Hertau et l’ingénieur en chef Daniel Cron après avoir découvert le transmetteur d’ordres sur l’épave du Fujikawa © Pete West/ BioQuest Studios 

Quel est le défi le plus important en tant que capitaine à bord de Tara ?

La vie à bord est intense. La mission de Tara est très ambitieuse et il n’est pas toujours facile de coordonner la science, les relations publiques, les horaires serrés et les conditions météorologiques. Il y a toujours une nouvelle destination, chaque escale est différente, et on doit faire face à chaque situation pour assurer le bon déroulement de l’expédition. C’est un défi constant ! Les semaines sont passées à une vitesse folle.

 

Que prévoyez-vous de faire après avoir débarqué ?

Ce n’est pas encore décidé. J’attends une réponse concernant le certificat de marin. J’ai 2 options qui conduiront à des chemins complètement différents. Soit je retourne sur mon bateau au Guatemala et prends un peu de repos, soit je retourne étudier l’année prochaine pour obtenir un brevet de capitaine supérieur. A suivre !

Merci Martin…

 Sarah Fretwell

Cap sur le Japon

Une légère tristesse a gagné notre équipage au départ de Guam (USA). D’un côté, il fallait dire au revoir à certains membres d’équipage, devenus de vrais amis ; de l’autre, en accueillir de nouveaux et se diriger avec enthousiasme vers le Japon.

Les scientifiques ont terminé leurs travaux de recherche à Guam, même s’ils n’ont pu échantillonner qu’une zone réduite en raison du mauvais temps. La couverture corallienne saine qu’ils ont pu observer est limitée à de petites parcelles protégées, mais l’abondance de poissons récifaux y restait étonnamment élevée.

L’équipage sur le départ compte des amis inoubliables.

 

Saying goodbyeNous disons au revoir à nos précieux membres d’équipage, Daniel Cron, chef mécanicien, Julie Lherault, officier de pont, et Nicolas De La Brosse, second, à Guam. © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions 

 

Julie Lhérault, officier de pont et seule femme à bord capable de piloter un zodiac ou de réparer une pompe de cale avec les membres les plus expérimentés de l’équipage, et ensuite de sauter dans une robe et de préparer le meilleur dîner de sashimi que vous mangerez de votre vie.

Nicolas De La Brosse, second. Il s’assure de la bonne marche de la goélette et que tout est à sa place. On peut toujours le localiser sur le bateau à ses éclats de rire tonitruants. Son amour pour le prosciutto et les céréales au chocolat est si grand qu’une rumeur circule à bord selon laquelle il aurait dormi pendant tout le dernier mois avec ces aliments sous son oreiller !

Et enfin, Daniel Cron, notre chef mécanicien. Il doit se contorsionner dans les espaces les plus étroits, les plus sombres et souvent les plus sales du bateau pour veiller à ce que TARA fonctionne parfaitement. Ses effroyables mouvements de danse et ses réprimandes pleines d’humour lorsque vous oubliez d’éteindre les lumières dans votre chambre – « Ce n’est pas Versailles ici ! » – nous manqueront beaucoup.

 

Saying goodbye to Daiel, Nico, and Julie in Guam_photo credit Sarah Fretwell_0Q8A3165-2 A Guam, nous disons au revoir à Daniel, Nicolas et Julie © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions 

 

Bien que chacun de ces membres d’équipage avait son rôle propre, ils ont tous travaillé très dur, s’attelant à n’importe quelle tâche devant être accomplie – même lorsqu’elle n’entrait pas dans leurs fonctions – afin d’assurer la réussite des scientifiques et de l’expédition. C’est une expérience incroyable de les voir travailler en équipe et un honneur pour tous à bord d’avoir collaboré avec eux.

Dans le port de Guam, nous avons retrouvé notre partenaire d’expédition, Rainer Friedrich de World Courier, et emballé sous sa direction les échantillons scientifiques collectés au cours des 3 derniers mois (de Tahiti à Guam) pour les expédier aux laboratoires partenaires dans le monde entier. Après nous être dit au revoir, nous avons eu la joie de rencontrer quatre nouveaux membres d’équipage : le second capitaine, Nicolas Bin ; l’officier de pont, Francois Aurat ; le chef mécanicien, Loïc Caudan, et notre artiste en résidence, Maki Ohkojima, de Tokyo.

 

Rainer FriedrichRainer Friedrich, de World Courier, s’assure que les échantillons de coraux, très sensibles à la température, arrivent aux laboratoires grâce à un conditionnement dans des boîtes thermiques à l’aide de glace carbonique © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Nous avons ensuite hissé les voiles pour une navigation de 5 jours et de 832 milles nautiques jusqu’au Japon, où notre première escale avant de rejoindre les îles principales sera l’île méridionale de Ogasawara.

Au Japon, Tara étudiera spécifiquement le courant marin Kuroshio et son rôle dans la dispersion des larves de poissons récifaux. Généré dans le Pacifique occidental, ce courant chaud alimente les récifs les plus septentrionaux de la planète, situés au Japon.

Nos escales au Japon sont l’un des moments forts de cette année pour TARA. Depuis 2009, la Fondation Tara Expéditions collabore avec Hiroyuki Ogata, chercheur à l’université de Kyoto et expert en biologie évolutive et en écologie des micro-organismes. Il a été le premier scientifique japonais à être monté à bord de Tara et nous sommes ravis de travailler avec lui dans son pays d’origine.

Sarah Fretwell, correspondante de bord

Vidéo: Les épaves toxiques du Pacifique

Le lagon de Chuuk, en Micronésie, est connu des plongeurs du monde entier pour ses 52 épaves de navires de la Seconde Guerre Mondiale, et l’incroyable biodiversité corallienne qui les habite. Mais ce que beaucoup ne savent pas, c’est que ces “trésors” libèrent du carburant, au fur et à mesure que le sel corrode les réservoirs. Et ils renferment également des munitions, non désarmées…

Pour la biodiversité marine et les communautés qui dépendent de l’Océan pour leur survie, ces épaves sont littéralement des bombes à retardement. Il va falloir payer des millions de dollars pour pomper les restes de carburants, avant que les réservoirs ne soient complètement corrodés et impactent gravement le lagon et ses habitants. Mais à qui envoyer la facture…?

© Sarah Fretwell / Fondation Tara Expeditions

Vidéo : Plongée sur épaves

Depuis le début de l’expédition Tara Pacific, de très nombreuses plongées ont été réalisées par l’équipage dans le but d’étudier les récifs coralliens… Mais arrive-t-il parfois que l’équipage découvre également des épaves de navires ? Telle est la question de Yasmine, élève de 5ème, pour laquelle Daniel n’a pas hésité à explorer les fonds marins…

Ces vidéos Tara Junior s’inscrivent dans le cadre de l’opération pédagogique et scolaire “Suivre Tara Pacific”, ouverte à tous sur inscription.

Pour plus de renseignements

© Daniel Cron / Fondation Tara Expeditions

Vidéo : Biologiste marin à bord de Tara

Vous êtes-vous déjà demandé à quoi ressemble le travail d’un scientifique, loin de tout, conduisant des recherches fondamentales sur l’état de santé de l’océan ?
Rencontrez la biologiste marine Océane Salles, âgé de 27 ans, qui travaille actuellement sur l’expédition Tara Pacific. Elle nous en dit plus sur sa relation avec l’océan, le travail qu’elle fait, et son expérience à bord de la goélette Tara.

© Fondation Tara Expéditions

Tristes nouvelles des îles Chuuk

A Chuuk, en Micronésie, l’équipage de Tara a observé une fois encore des récifs coralliens fortement affectés par la hausse des températures. De nombreuses colonies ont blanchi, le taux de mortalité est important. Les rapports indiquent que les conditions sont potentiellement plus graves encore à Guam.

Peu de données avaient été publiées avant 2016 sur l’état de santé des récifs aux îles Chuuk. L’équipe Tara espérait trouver ici un écosystème corallien mieux préservé que celui des Tuvalu et de Kiribati.

Till Röthig, doctorant à l’université des sciences et technologies du Roi Abdallah (KAUST) située à Thuwal en Arabie Saoudite, confie : « J’ai été très surpris de voir des coraux touchés par le blanchissement jusqu’à 30 mètres de profondeur ». Il décrit des indices qui suggèrent que le blanchissement dure depuis un certain temps : « le sommet d’une colonie de coraux massifs était partiellement morte et recouverte d’algues. Plus bas, le tissu corallien était vivant, mais blanchi. A la base, le corail semblait encore en bonne santé ».

 

Le Scientifique Till Rothig examine la proue incrustée de corail sur l'épave du Fujikawa Maru, vieille de 73 ans
Till Rothig, scientifique à bord de Tara, étudie les coraux incrustés sur l’étrave du l’épave du Fukijawa Maru, vieille de 73 ans © Pete West / BioQuest Studios

 

Les membres du gouvernement de Chuuk précisent qu’il n’y avait pas de blanchissement lié au réchauffement océanique avant 2016, ce qui est confirmé par les données du programme de surveillance des récifs coralliens de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA). Celles-ci remontent à l’année 2000 et n’indiquent pas d’anomalie majeure de la température avant septembre 2016. La température a alors augmenté pendant une période de trois mois, engendrant vraisemblablement un blanchissement généralisé des coraux, suivi d’une forte mortalité des espèces dans la région. Les observations faites par les scientifiques de Tara semblent être les conséquences de cet épisode aigu de blanchissement.

L’équipe a ensuite pu examiner le corail de Guam (USA), après une traversée de 3 jours et 580 milles nautiques. Tara a navigué sous un ciel partiellement nuageux avec des vents de force 6 sur l’échelle de Beaufort et des vagues de 3 mètres. Tout le monde à bord apprend à vivre et à travailler dans ces conditions difficiles, mais le moral reste bon !

 

bleached anemone
Une anémone (parent proche du corail), translucide car elle a perdu ses algues symbiotiques : elle souffre de blanchissement © Till Rothig

 

Situé immédiatement à la périphérie du « Triangle du corail », Guam est historiquement connu pour son écosystème corallien incroyablement diversifié. Récemment, Laurie Raymundo, écologiste corallienne à l’université de Guam, cité par le Washington Post : « Au cours des 3 dernières années (2014-2016), nous avons connu des épisodes de blanchissement d’une ampleur sans précédent dans l’histoire récente. » Elle a décrit le choc qu’elle a reçu lors de sa récente plongée, dans un post sur Facebook : « Je me considère comme une personne relativement objective et logique en matière de science, mais parfois cette approche me fait défaut. Aujourd’hui, pour la première fois en 50 ans, j’ai pleuré dans mon masque pendant une heure en constatant l’étendue du blanchissement et le taux de mortalité affectant nos magnifiques coraux de Tumon Bay ».

Sarah Fretwell

Vidéo : “Si nous sauvons les Tuvalu, nous sauvons le monde”

Ce n’est pas une fiction, c’est un fait : les Tuvalu sont en train de couler. Les impacts du changement climatique (événements climatiques extrêmes, élévation du niveau marin) mettent en péril la sécurité et la survie des Tuvaluan.
Entretien avec le Premier Ministre, sur l’avenir des Tuvalu.

© Fondation Tara Expéditions

A l’horizon des Kiribati

Conscients que les scientifiques du changement climatique ont donné à leur île une cinquantaine d’années avant qu’une grande partie de celle-ci ne devienne inhabitable, les habitants des Kiribati sont toujours à la recherche de toutes les solutions possibles pour préserver leur mode de vie et leur nation insulaire du naufrage.

 

Local children have thier run of the village and served as Tara tour guides on Abaiang Island, Kiribati_photo credit Sarah FretwellLes enfants de  l’île Abaiang dans les Kiribati © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Alors que l’annexe de Tara accostait sur la plage de sable blanc, une famille de pêcheurs locaux s’est avancée pour l’accueillir. Un jeune garçon a grimpé au sommet d’un cocotier pour récolter des noix fraîches pour l’équipage.

A mesure que les scientifiques de Tara s’imprégnaient de ce paradis perdu, certains ont senti leur gorge se serrer. Cette île, cette communauté et cette famille ne seront plus ici dans 50 ans.

Scientifique embarqué, Martin Desmalades, technicien au CRIOBE à Perpignan en France, résume ce sentiment : «Vous avez beau savoir ce qu’en dit la science et vous avez déjà entendu les différentes opinions sur où et comment les impacts du changement climatique se produiront ici. Mais, lorsque vous êtes sur place au milieu des locaux et que vous observez leur vie, vous éprouvez un sentiment d’incrédulité. Vous espérez vraiment qu’ils pourront trouver une solution.»

 

Where the green plants and palm trees meet the beach marks the backyard of most residents of Abaiang Island, Kiribati_photo credit Sarah FretwellLa rencontre entre les palmiers et la plage marque l’arrière-cour de la plupart des résidents de l’Île Abaiang dans les Kiribati © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Située entre les Fidji et les îles Marshall, la jeune nation insulaire de Kiribati (prononcée « Ki-ri-bass ») a le triste honneur d’être annoncée comme l’une des premières nations au monde à disparaitre du fait des ravages du changement climatique.

Pour comprendre la perspective locale, nous avons rencontré et sollicité l’avis de Choi Yeeting, coordonnateur national du changement climatique auprès du président des Kiribati. Yeeting nous confie un adage inculqué aux jeunes de Kiribati, «Nangoa Wagm Nte Tauraoi» – Soyez prêts à tout prix.

«Désormais, avec la fonte des calottes glaciaires, il se peut qu’il ne nous reste plus que très peu de temps pour nous adapter et développer une certaine résilience vis-à-vis de la potentielle disparition des Kiribati dans l’avenir. C’est là une grande question. Il se peut que nous n’ayons pas assez de temps pour y parvenir complètement.» dit-il.

 

Fishermen from Tabontebike village in Kiribati_photo credit Sarah FretwellLes pêcheurs du village de Tabontebike dans les Kiribati © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Les Gilbertins – habitants des Kiribati, I-Kiribati en gilbertin – ressentent déjà les pressions du changement climatique. Des tempêtes plus violentes conduisent à des litiges fonciers, car de plus en plus de personnes se déplacent vers l’intérieur des terres après les tempêtes, empiétant sur les terres d’autrui.

Pourtant, Yeeting dit que les gens gardent espoir. «Nous sommes d’une nature combattive. Il le faut pour rester dans notre pays. Vous pouvez envisager la situation du point de vue du capitaine d’un navire, c’est-à-dire, sombrer avec votre vaisseau.

Il s’agit d’une question de fierté, d’être qui nous sommes vraiment. Où irions-nous ? Serions-nous encore des I-Kiribati après cela ? Personnellement, c’est comme cela que je le vois. Je suppose que mon premier réflexe serait de couler avec mon pays.»

 

Tara crew pose with the local children in Tabontebike village Kiribati_photo credit Sarah FretwellL’équipage de Tara prend la pose avec les enfants du village de Tabontebike dans les Kiribati © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Yeeting n’est pas dans le déni de la dure réalité de devoir quitter les terres auxquelles son peuple et son patrimoine sont si étroitement liés, d’aller vivre dans un autre pays. «Qui deviendrons-nous si nous quittons notre pays ? Serons-nous toujours des I-Kiribati ? répète-t-il. Nos valeurs traditionnelles comptent-elles toujours lorsque nous immigrons dans un autre pays ? Personnellement, je voudrais demeurer I-Kiribati et toujours garder mes traditions et valeurs culturelles. En dépit de la science. Malgré le fait scientifique que nous n’avons pas 50 ans devant nous.»

Lorsque nous lui demandons à quoi son avenir ressemblera dans le meilleur des cas, il répond : «J’aurai des enfants d’ici là, je serai marié et je vivrai ici à Kiribati toute ma vie. C’est quelque chose que j’envisage pour moi. C’est le scénario idéal à ce stade. Quel est le scénario pessimiste ? Le pire scénario possible serait d’avoir à évacuer les Kiribati. Je ne vois pas un bel avenir pour notre peuple si ce jour arrive vraiment.»

 Sarah Fretwell

« Comme tous les matins »

06:15, le réveil sonne. Depuis ma cabine, j’entends sur le pont les pas de Julie et Daniel, la cheffe de pont et le chef mécanicien. Ils s’activent pour hisser le Yankee, la voile avant de Tara.

Journal de bord de Flora 1/3
[Après avoir complété sa thèse portant sur les données TARA Océans dans le laboratoire de Chris BOWLER à l’Ecole Normale Supérieure d’Ulm, Flora Vincent poursuit ses recherches grâce à une bourse attribuée par la Fondation de la Mer. Elle a pu embarquer pour la première fois à bord de TARA à Wallis pour échantillonner le plancton durant l’expédition TARA Pacific. Elle débarquera à Fukuoka - JAPON]

 

Je titube vers le carré et, comme tous les matins, jette un coup d’œil au tableau des tâches ménagères. Aujourd’hui, je suis de service pour le déjeuner avec mon groupe habituel, composé de Nico de la Brosse le second, et Pete West le cameraman sous-marin. Chaque scientifique est dans un trinôme avec un marin différent, qui nous met le pied à l’étrier et nous guide sur la vie à bord, lorsque c’est la première fois qu’on embarque sur Tara, comme moi. J’attrape deux tartines, mon café et, comme tous les matins, retrouve Dominique la cuisinière sur le pont. Nous profitons de notre petit déjeuner avec vue sur mer, en admirant le lever de soleil.

Pas le temps de rêvasser, il faut que je mette en place le laboratoire humide à l’arrière du bateau et prépare le matériel pour traiter les échantillons que nous récoltons quotidiennement.

 

11-Scientist-Flora-Vincent-in-the-wet-lab-changing-filters_photo-credit-Sarah-FretwellFlora Vincent, biologiste marine, change les filtres à plancton dans le laboratoire humide © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Comme tous les matins, chaque recoin du bateau me rappelle que Tara est optimisé pour être un labo sur l’eau. De la cale avant, à la cale arrière, de la coque sous le bateau au haut du mât, la science est partout, tout le temps, cachée dans les entrailles de la goélette.

Pomper l’air, pomper l’eau, mesurer le fer ou le CO2 dans l’eau, Tara récolte en continu une série de mesures océanographiques et atmosphériques qui serviront à comprendre le lien entre le changement climatique et l’état de santé des récifs coralliens.

Le rapport au temps et à l’espace de travail est particulier sur Tara. A la moindre coupure de courant, Guillaume, l’ingénieur de pont, se rue pour vérifier que les appareils de mesure continuent de tourner car les batteries de secours lui laissent trois minutes pour réagir ; le moindre congélateur mal fermé peut ruiner des semaines de campagne en mer, impossibles à refaire car c’est là que tous les échantillons sont stockés avant d’être envoyés ; oublier de ranger ses tubes en allant prendre sa pause café, c’est courir le risque de les voir éparpillés partout car le bateau tangue en permanence. Poser sa tasse de café pour les ramasser, c’est courir l’autre risque de la voir se briser en mille morceaux sur le pont.

 

7-Tara-scientists-Flora-Vincent-and-Guillame-Bourdin-sample-iron-in-the-water_photo-credit-Sarah-FretwellLes scientifiques Flora Vincent et Guillaume Bourdin réalisent des prélèvements de fer dans l’eau de mer © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Comme tous les matins, la cohabitation entre la science et la navigation dans un espace aussi confiné nous oblige à tout anticiper ; et comme il y a toujours un imprévu, faire au dernier moment, c’est déjà faire trop tard ! On accomplit les choses dès qu’on a le temps (ranger, réparer, préparer mais aussi dormir, faire une lessive ou répondre à ses mails!), surtout pour les marins qui sont sollicité-e-s en permanence de jour comme de nuit, pour manœuvrer le bateau mais aussi nous aider sur le terrain. Aujourd’hui nous levons les grandes voiles; une belle journée de prélèvements s’annonce, comme tous les matins.

 Flora Vincent

 

Dominique Limbour, cuisinière autour du monde

Dominique Limbour est marin et cuisinière. Entre deux repas, passez un instant avec elle dans la cambuse, où elle prépare des merveilles culinaires, secrets de cordon bleu français qui font des heureux parmi les 14 membres d’équipage.

 

Dominique Limbourm's artisan breadp_photo credit Sarah FretwellLes pains artisanaux de Dominique Limbour © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

« J’ai cuisiné à bord de nombreux bateaux, depuis l’Antarctique jusqu’à Tahiti ». Dominique a acquis beaucoup d’expérience dans l’un des métiers les plus exigeants à bord d’un bateau. Levée à 5h30, elle cuisine et planifie les prochains repas jusqu’à 21h. Lorsqu’elle retrouve sa cabine le soir, ses pensées sont encore tournées vers les prochains repas et l’avitaillement. Vous pouvez souvent la voir sourire lorsqu’elle parcourt un livre de cuisine ou couverte de farine lorsqu’elle prépare son pain.

« A bord je suis au contact des scientifiques, c’est important d’échanger et de comprendre leur travail. Avant cette expédition, je ne savais que peu de choses sur le corail et le plancton. C’est important pour moi, j’en apprends beaucoup sur la santé de l’océan et le réchauffement climatique. »

 

Tara crew members Niko De La Brosse and Dominique Limbourm greeting local children in Tabontebike village_Photo Credit Sarah FretwellLes membres de l’équipage de Tara, Nicolas De La Brosse et Dominique Limbourm saluent les enfants du village de Tabontebike © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

La contribution essentielle de Dominique à cette expédition est sa succulente cuisine française. « La nourriture est extrêmement importante parce que nous sommes sur un bateau français, et c’est un élément important de notre culture (sourire). Les repas sont des instants privilégiés de la journée pendant lesquels l’équipe cesse de travailler pour se rassembler, échanger et se rapprocher. C’est un moment pour rire et faire une pause. La nourriture définit l’atmosphère. Qualité, goût et quantité sont très importants », souligne-t-elle.

Sur les marchés, lorsqu’elle débarque, elle recherche les bons produits locaux et quelques autres exportés de France qui feront, elle le sait, le bonheur de l’équipage. Elle apprend également de nouvelles recettes auprès des locaux. Elle raconte qu’une femme à Tahiti lui a montré comment extraire le lait de la chair de noix de coco, et désormais, chaque fois que nous attrapons un poisson, elle utilise de la noix de coco et du citron vert frais pour préparer un ceviche.

 

Crew member and cook Dominique Limbour putting the hydraphone overboard_photo credit Sarah FretwellLa marin cuisinière Dominique Limbour immerge l’hydrophone à la tombée du jour  © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

En dehors de sa cuisine, elle apprécie particulièrement l’hydrophone de Tara : « J’aime installer l’hydrophone dans l’eau pendant la nuit et écouter les sons autour du récif – parfois même le chant des baleines. Et pendant quelques instants, je fais de la science. »  Après l’expédition, elle se rendra en Australie pour rendre visite à son frère et se détendre.  Avec un sourire, elle me confie : « Je ne cuisinerai pas pendant un mois entier. »

Sarah Fretwell

WALLIS EN QUETE D’EQUILIBRE

À Wallis, l’équipage de Tara a rencontré Jean-Yves Meyer qui dirige la première étude de la biodiversité réalisée sur Wallis-et-Futuna, et Atolotu Malau, responsable du service environnemental. Une rencontre passionnante pour découvrir comment, une petite nation insulaire lutte contre les effets du changement climatique et préserve sa biodiversité.

 

Directeur de recherche à la Délégation à la Recherche auprès du Gouvernement de Polynésie française, Jean-Yves Meyer s’avère être le compagnon de voyage idéal sur le vol ralliant Fidji à Wallis. Lorsqu’on lui demande quel problème est le plus pressant pour les Wallisiens : la lutte contre le changement climatique ou la préservation de la biodiversité, Jean-Yves répond : « Si nous ne mettons pas fin aux menaces directes et immédiates sur la biodiversité, il ne restera rien à protéger d’ici quelques décennies et ce, même si nous atténuons les effets du changement climatique ». Wallis et Futuna sont situées approximativement aux deux-tiers de la distance entre Hawaï et la Nouvelle-Zélande. Wallis, petite île volcanique du Pacifique aux collines basses recouvertes de végétation tropicale luxuriante et aux eaux limpides, est bordée de récifs coralliens.

 

atoloto-malau-manager-of-environmental-services-in-wallis-standing-by-a-vista-from-mont-lulu-fakahega_photo-credit-sarah-fretwellAtoloto Malau responsable du service environnemental de Wallis en haut du Mont Lulu Fakahega © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Le 27 décembre, nous avons rencontré Atoloto Malau et lui demandons quels sont les 3 défis majeurs auxquels sera confrontée Wallis dans l’avenir ? « La gestion des ressources, la gestion des déchets et le réchauffement climatique sont nos 3 grands défis. Nous nous efforçons de faire face à tout cela dès à présent », répond-il. Depuis quelques années, le nouveau défi réside dans l’augmentation des déchets de marchandises importées – plastique, aluminium, verre et matières dangereuses.

 

En novembre dernier, pour la première fois, des déchets ont été acheminés par bateau hors de l’île, une loi a été adoptée exigeant l’emploi de sacs réutilisables dans les commerces locaux et un programme de rachat du plastique, de l’aluminium et du verre a été lancé. Atoloto fait remarquer que « les plus grands défis pour l’environnement marin – pollution, blanchissement des coraux et appauvrissement du stock de poissons – sont interdépendants ».

 

nukuhifila-one-of-the-many-uninhabited-islands-just-off-of-wallice-that-has-experienced-coastal-erosion_photo-credit-sarah-fretwellNukuhifila une des nombreuses îles inhabitées aux abords de Wallis, victime d’érosion côtière © Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

 

Selon le service environnemental de Wallis, un épisode de blanchissement du corail a été annoncé ces dernières années et le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) a rapporté une augmentation régionale du niveau de la mer de 10 centimètres au cours des 20 dernières années.

 

Actuellement impliqués dans la mise en œuvre d’une stratégie globale pour le développement durable, les Wallisiens, même confrontés au changement climatique, sont confiants dans le fait que le nettoyage de leur environnement et la préservation des écosystèmes terrestres et marins sont des actions essentielles pour que cette île reste prospère pour les générations à venir.

Sarah Fretwell

Vidéo : Happy new year 2017 !

Une année bien remplie s’achève pour la Fondation Tara Expéditions, pleine de nouvelles aventures et de recherches innovantes.
Grâce à votre soutien, nous repoussons les limites de la science nous permettant d’explorer de manière inédite la biodiversité.
Bonne année 2017 !

© Sarah Fretwell / Fondation Tara Expéditions

Un inventaire inédit de la biodiversité marine à Futuna

À quelques jours de Noël, Tara vient d’achever un inventaire inédit de la biodiversité marine dans l’archipel de Wallis et Futuna. Une entreprise qui avait été partiellement réalisée en 1990 pour la dernière fois, avant les impacts du réchauffement. L’occasion également de revenir sur deux semaines de rencontres et de découvertes dans le territoire français le plus éloigné de la métropole, dans lequel toute entreprise dépend de l’accord des plus hautes autorités coutumières : les Rois.

Ils étaient une vingtaine rassemblés silencieusement sous le falé du Palais de Wallis. Un simple toit de palme sous lequel nous attendaient les chefs de villages, les ministres et au milieu d’eux Patalione Kanimoa, le roi de Wallis. L’équipage de TARA est entré comme sur la pointe des pieds sous les regards de l’assemblée, quelque peu intimidé par la solennité de l’instant. Avant de pouvoir débuter son travail dans les eaux de Wallis et Futuna, la goélette devait obtenir l’autorisation des coutumiers qui ont ici le pouvoir de bloquer toute entreprise. Le kava, la boisson traditionnelle du Pacifique tirée d’une racine d’arbuste, a circulé de mains en mains alors que Serge Planes, le directeur scientifique de l’expédition, et Martin Hertau le capitaine de Tara, exposaient au roi les raisons de notre venue dans l’archipel. Comme le veut la coutume, l’équipage était venu ce jour-là avec quelques cadeaux dont un ouvrage photo retraçant l’odyssée de la dérive Arctique de Tara : les images du navire prisonnier des glaces ont rapidement illuminé le regard du souverain.

Tara venait d’obtenir le feu vert et mettait bientôt le cap sur Futuna, l’île sœur de Wallis.

 

L'équipage de Tara est reçu par le roi de WallisL’équipage de Tara reçu par le roi de Wallis © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

 

Depuis le début des années 90, aucun inventaire de biodiversité n’avait été réalisé autour de cette île aux reliefs abruptes. Les scientifiques du bord menés par Serge Planes disposaient de seulement douze jours pour obtenir un maximum de données sur les espèces peuplant les côtes de l’île entre la surface et 20 mètres de profondeur. Une mission pluridisciplinaire à la recherche de poissons, de coraux, d’algues corallines, d’ophiures ou encore d’éponges. En cartographiant le vivant dans cette zone, les scientifiques espéraient combler le manque d’information sur un secteur situé à l’intersection entre la Mélanésie et la Polynésie. Au-delà des espèces connues, la mission de Tara allait tenter de mettre au jour des espèces rares, voire endémiques au cours de ces recherches.

 

carteLocalisation de Wallis et Futuna © Fondation Tara Expéditions 

 

Divisée en deux royaumes, Sigave et Alo, l’île de Futuna subit régulièrement la colère du Pacifique et ses puissants cyclones. En 2010, le cyclone Tomas a laissé son empreinte sur les côtes de l’île, emportant avec lui de nombreuses habitations et fragilisant les espaces côtiers. Une situation qui a mis les populations face aux menaces causées par le changement climatique mondial dont ils pourraient bien être l’une des premières victimes. C’est sous ces mêmes pluies cycloniques qu’a débuté la mission de TARA face à l’îlot d’Alofi, une terre recouverte à 80% de forêt primaire et sur laquelle ne vit qu’un seul habitant. Au pied des falaises de l’île comme dans le fond de son étroit lagon, les équipes de Tara ont découvert des récifs encore épargnés par le blanchissement et une multitude de coraux et d’éponges.

 

Tara entre dans la passe Sud de Wallis.Tara dans la passe de Wallis © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

 

Serge Planes et Jeff Williams de la Smithonian Institution de Washington ont étudié durant deux semaines les populations de poissons dans ces eaux. Grâce à des méthodes d’empoisonnement local ou de chasse à la flèche, ils sont parvenus à inventorier près de 400 espèces différentes. « On est à un tiers des espèces qui vivent ici, il y a d’autres espèces qui vivent dans des zones plus profonde » explique Serge Planes. « C’est la première fois qu’un inventaire de ce type est effectué sur Futuna et Alofi et ce sera intéressant de le comparer par rapport à ceux fait sur Wallis, au Fidji, au Vanuatu et à la Nouvelle Calédonie. » Ces découvertes serviront à l’avenir de point de référence pour de futures recherches dans ces îles isolées et permettront d’informer les populations locales sur les richesses marines qui les entoure.

Des futuniens qui après avoir convié l’équipage à rencontrer leurs rois, ont partagé avec l’équipage un tauasu traditionnel. Une cérémonie du soir au cours de laquelle se rassemblent les villageois autour d’un kava pour évoquer les problématiques quotidiennes. L’occasion pour les locaux d’interpeller les membres de TARA sur les résultats de leur enquête et de partager avec eux leurs inquiétudes sur l’avenir de leur île. Quelques notes de ukulele ont tôt fait de faire oublier la pluie battante et une piste de danse improvisée s’est ouverte sous nos yeux. De révérences en révérences, les hommes ont invité les femmes pour quelques pas de danse alors que le kava tournait dans l’assemblée.

 

imagejournalOlivier Thomas conditionne une espèce d’éponge au mucus précieux © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

 

À bord de Tara, Olivier Thomas est un homme heureux. Ce spécialiste des éponges venu d’Irlande avait embarqué pour inventorier les populations de spongiaires dans l’archipel. Il ne s’attendait alors pas aux nombreuses découvertes qui l’attendaient ici. « J’ai été assez surpris de la diversité en spongiaires autour d’Alofi et de Futuna » raconte-t-il. « Ici on s’aperçoit qu’il y a de vrais écosystèmes qui concentrent des éponges très diversifiée. Sous les récifs on trouve des zones ou les coraux ne vont pas trop et où l’on peut observer beaucoup d’espèces nouvelles. » Des espèces dont certaines produisent un mucus riche en molécules chimiques qui intéressent particulièrement l’industrie du médicament notamment pour certains traitements contre le cancer. Une valorisation de ces éponges sans doute endémiques à Futuna pourrait peut-être représenter un revenu économique important pour cette île en mal de ressources économiques. Une nouvelle aventure que suivra de près Olivier Thomas qui devra d’abord analyser ces éponges nouvelles avant d’envisager une possible synthétisation de ces molécules d’intérêt.

Pierre de Parscau

ITW Maren Ziegler: bilan des sites étudiés entre Tahiti et Wallis

Voilà cinq semaines que Maren Ziegler a embarqué comme chef scientifique depuis le port de Papeete. Arrivée à Wallis, nous en avons profité pour dresser avec elle le bilan de cette aventure durant laquelle TARA aura traversé les îles de Aitutaki, Niue, des Samoa jusqu’à rejoindre l’archipel de Wallis et Futuna.

 

p13108101Maren Ziegler devant les côtes de Moorea © Pierre de Parscau/Fondation Tara Expéditions

 

Après cinq semaines de navigation entre Tahiti et Wallis, quel est le bilan des sites que vous avez étudiés ?

La mission était très rodée, nous étions sur un parcours où il nous fallait trouver les mêmes espèces et suivre les mêmes procédures chaque jour comme c’est le cas sur toute l’expédition. Il a été parfois très difficile de travailler, les conditions climatiques n’étaient pas toujours bonnes autour des îles. Nous avons commencé à Moorea sur des sites assez connus et assez riches en coraux alors qu’en arrivant à Aitutatki dans l’archipel des îles Cook, nous avons eu une grosse déception. Quand nous sommes arrivés nous avons découvert que la plupart du récif était mort et nous avons eu beaucoup de mal à trouver des sites de prélèvement.  Niue était également assez méconnu mais cela a été une belle surprise pour nous malgré le tsunami qui avait dévasté l’île en 2009 nous avons en fait trouvé pas mal de diversité, un bon recouvrement corallien et des zones abimées qui sont en train de se reconstruire. La rencontre avec les serpents de mer lors de nos plongées restera un souvenir fort.

Notre dernière station aux Samoa nous a complètement dévastés car nous avons exploré 83 km de côtes et il a été très difficile de trouver des sites avec un bon recouvrement corallien et les espèces que nous étudions avaient pour la plupart disparues. C’est une zone très isolée qui n’est pas très étudiée et les insulaires n’ont pas beaucoup de ressources pour accéder et surveiller la situation le long des côtes. Je ne m’attendais pas à une telle situation.

 

Repérage de site sur la côte de NiueRepérage de site sur la côte de Niue © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

 

Existe-t-il des moyens pour les habitants de ces îles pour changer cette situation ?

Je crois que cela dépend des cas. Dans celui des Samoa nous avons observé certains sites où le corail semble revenir et nous préparons un rapport que nous enverrons aux autorités locales. Cela pourrait les pousser à protéger ces zones fragiles en contrôlant la pêche et l’impact humain sur ces secteurs.  Nous avons aussi remarqué que la qualité de l’eau dans ce lagon n’était pas très bonne et que l’impact de l’homme était important. Beaucoup de choses peuvent être faites localement mais à une échelle beaucoup plus large ces îles ne peuvent rien face l’augmentation des cyclones, sauf faire entendre leur voix sur le plan international.

 

À quels défis avez-vous été confrontée dans votre poste de chef scientifique à bord ?

Cela aurait pu être un vrai défi mais chacun a travaillé ensemble et dans le même sens. Le début était délicat car les scientifiques ne savaient pas trop à quoi s’attendre et n’avaient pas encore une grande préparation mais à la fin nous avons réussi à nous ajuster et ça a été un plaisir de travailler avec l’ensemble de l’équipe scientifique à bord.

 

L'équipe scientifique "corail" en plein protocole d'échantillonnage après les prélèvements de la matinée aux Samoa.Maren Ziegler entourée, de l’équipe scientifique “corail” en plein protocole d’échantillonnage après les prélèvements de la matinée aux Samoa. © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

 

Vous travaillez en ce moment en Arabie Saoudite, quelles sont les différences entre la situation du corail en Mer Rouge et dans le Pacifique ?

La Mer Rouge a longtemps été considérée comme une zone très résistante aux bouleversements climatiques. Mais l’année dernière, nous avons eu une forte augmentation de la température en surface, parfois plus de 34°C, et nous avons observé un important phénomène de blanchissement dans la partie Sud de la Mer Rouge. Les récifs ont été entièrement impactés même très loin des côtes et de l’influence de l’homme.

 

Quelle est la prochaine étape pour vous sur Tara ?

J’adorerais revenir à bord et j’espère qu’il y aura encore une place pour moi durant cette expédition (rires). Je suis très curieuse de toutes ces îles du Pacifique, l’année prochaine Tara passera par la Papouasie Nouvelle-Guinée et par l’Indonésie, tous ces endroits seront j’espère fantastiques. 

 

Propos recueillis par Pierre de Parscau

Vidéo : Le corail à remonter le temps

Alors que TARA a récemment gagné les côtes des Samoa, le protocole d’échantillonnage se poursuit à bord de la goélette. Parmi les trois espèces de coraux ciblées par les scientifiques au cours de cette expédition, le Portites Lobata intéresse particulièrement Guillaume Iwankow du CRIOBE de Perpignan. Depuis l’arrivée de TARA dans le Pacifique, c’est lui qui est en charge des prélèvements de cette espèce via un protocole singulier.

Ce matin-là, nous embarquons avec lui à bord d’une annexe à moteur pour gagner l’extérieur de la barrière de corail. Après quelques repérages, Guillaume a identifié une colonie dont la taille pourrait correspondre aux critères de prélèvement. Il a emporté avec lui un imposant compresseur relié à une curieuse machine : une carotteuse. Grâce à un carottier de 45cm, il va pouvoir creuser au cœur du Porites pour en extraire de précieuses informations. L’opération est ainsi réalisée sur chaque site d’étude tout au long de l’expédition.

© Pierre de Parscau / Fondation Tara Expeditions

Vaka, la pirogue dans le sang

Voilà plusieurs jours que TARA arpente la côte de l’île de Niue, battue par le Pacifique. Sur ces falaises faites de corail, certains habitants de cette île qu’ils surnomment « le Rocher » tentent de préserver l’héritage maritime de leurs ancêtres à travers la fabrication de pirogues traditionnelles, la vaka.

Il m’aura fallu quelques heures pour remonter la piste qui mène jusqu’à celui qu’on appelle ici « Fai » et dont on parle avec respect et fierté. Tamafai Fuhiniu m’attend à l’ombre de son atelier, assis comme un roi sur son trône sur un simple tabouret de bois. Des copeaux rouge vifs de moota jurent sur son polo sombre, ses petites filles jouent sous des pagaies alignées sur un râtelier. L’homme vit sur les hauteurs de Niue depuis qu’un ouragan a ravagé sa maison en 2004, ne lui restait alors que ses mains et sa force de caractère pour tout reconstruire.

Il est aujourd’hui le dernier héritier d’une longue lignée dont l’origine se perd quelque part en Chine avant de rejaillir sur les falaises de Niue il y a 700 ans. Alors que des communautés humaines ont déjà conquis le Pacifique 4 000 ans auparavant, le « Rocher » est l’une des dernières terres de cet océan à voir s’installer les hommes. Parmi les cinq frères qui débarquèrent les premiers sur ce rivage hostile, quelques maitres-charpentiers ont perpétué cette tradition en l’adaptant à la géographie de Niue. Pour pouvoir mettre à l’eau leurs embarcations depuis ces falaises qu’aucun lagon ne protège des caprices du Pacifique, il a fallu imaginer des navires légers qu’un homme seul pouvait porter. La première vaka de Niue était née.

 

credits_pdeparscau_vaka-traditionnelle-de-niueVaka traditionnelle de Niue / Crédits Pierre de Parscau 

 

« Ça m’amuse d’entendre les gens parler encore aujourd’hui de nos anciens rois. » raconte Tamafai en tirant sur sa cigarette. « Mes ancêtres n’étaient pas idiots, ils ont toujours refusé ce jeu tribal et politique. Dans les temps anciens nous étions cannibales, et pour les chefs et les rois si vous ne produisiez pas de la richesse vous étiez le premier à mourir et à être mangé. C’est comme ça que ma famille a survécu si longtemps. »

Autour de sa maison s’étend le territoire du maitre-charpentier, devenu le premier propriétaire terrien de Niue. Ce sont ces mêmes terres qui l’ont vu naître il y a 60 ans parmi une fratrie de neuf enfants. Son père est alors le dernier fabricant de vaka de l’île et le choisi parmi ses frères pour lui transmettre le savoir de ses ancêtres. « Mes frères n’ont peut-être pas passé suffisamment de temps à écouter les histoires qu’on se raconte avant de dormir, ces légendes que l’on transmet de génération en génération. Pour moi, très tôt dans ma vie, j’ai su que j’étais différents d’eux. Mon père n’avait pas forcément besoin de m’apprendre les choses, tout ce que j’ai appris c’est à travers l’observation, cela ne passait pas par la parole ou par un dessin. C’est pour ça que le savoir traditionnel était très riche car tu dois apprendre des choses sans qu’on te les montre explicitement ».

Tamafai m’entraine un peu à l’écart de sa maison vers un atelier à ciel ouvert que protège l’ombre de quelques arbres. C’est ici qu’il travaille les troncs de moota pour sculpter ces vaka qui affronteront un jour le large. La courbe de la coque interpelle par sa douceur, la longueur n’excède pas les 5 mètres pour une épaisseur de seulement 4 millimètres. À force de perfectionnement, Tamafai est parvenu à créer une pirogue de seulement 15kg pouvant supporter un chargement d’une demi tonne. « La méthode de fabrication a évolué du fait de la modernisation des outils. À l’époque de mes ancêtres, l’arbre était d’abord brulé. Ils choisissaient un arbre assez vert pour ne pas qu’il s’enflamme et qu’il se fracture. Il fallait ensuite évider le tronc en pleine forêt et le transporter à la main jusqu’à la côte. C’était un travail très dur, les gens en ce temps-là devaient être des géants. »

Un lien continu d’unir la terre et la mer depuis ces temps anciens. Aujourd’hui encore, le premier poisson pêché sur une nouvelle vaka revient à la famille propriétaire du terrain sur lequel l’arbre a été abattu.

 

Tamafai Fuhiniu, le dernier maître-charpentier de NiueTamafai Fuhiniu, le dernier maître-charpentier de Niue / © Pierre de Parscau

 

Des méthodes de fabrication d’une vaka traditionnelles, Tamafai ne me livrera que quelques grands principes. De ses ancêtres, le maître charpentier a hérité de la tradition du secret qui ne se transmet que de père en fils. « À cette époque ce savoir était conservé par différentes personnes qui avaient un statut très à part dans la société, ils étaient les gardien d’un savoir » m’explique Tamafai. « C’était un secret bien gardé qui était conservé dans la famille. Aujourd’hui je partage la plupart de mon savoir mais il y a des choses qui sont trop importantes et que je garde pour moi. Mon père m’a toujours dit : fais attention à la façon dont tu partages ton savoir car quand tu auras tout partager, tu finiras sans rien, tu seras nu. J’essaie de trouver un équilibre entre cette parole et le monde d’aujourd’hui car si je ne partage pas ce savoir il pourrait bien disparaître. »

Car si les insulaires ont longtemps perdu le goût pour la pêche au large à bord de ses pirogues traditionnelles, le sang de Tamafai pourrait bien lui aussi éteindre ce qui reste de cette flamme traditionnelle. Ironie du sort, après des générations d’hommes dans sa famille, le maître charpentier est le père de cinq filles.

Maika est la dernière à être resté à Niue. Elle me reçoit dans les bureaux à l’arrière de l’office du Tourisme où elle travaille, curieuse de connaître mes impressions après ma rencontre avec son père. Son débit rapide tranche avec la placidité de Tamafai mais la même fierté les anime quand on évoque la vaka. Longtemps tenues à l’écart de la mer et des pirogues, les femmes de Niue ont peu à peu prit le large sous l’impulsion de Maika et de quatre sœurs. « Même si cela pouvait aller à l’encontre de la tradition, nous avons toutes grandi dans cet univers. » se souvient-elle. « J’ai eu ma première pirogue à l’âge de 8 ans, et notre père nous fabriquait des modèles adaptés à nos tailles. Beaucoup de gens sont devenu jaloux car notre père nous laisser prendre la mer sur nos pirogues et nous avons depuis essayé d’encourager plus de femmes à se joindre à nous. »

Aujourd’hui Maika pousse les jeunes à apprendre auprès de son père cette technique ancestrale. Parmi eux pourrait peut-être se trouver l’élu qui poursuivra l’œuvre de Tamafai et conserva à son tour les secrets de toute une lignée « J’espère qu’il ne les emportera pas dans la tombe, il doit trouver quelqu’un qui a le même amour et la même passion et je ne crois pas qu’il soit près à léguer ses secrets tant qu’il n’aura pas trouver cet homme. Nous devons le trouver, pas seulement pour la famille mais pour l’ile toute entière. »

 

Tamafai, maître charpentier, aux pieds des falaises de la crique de OpaahiTamafai aux pieds des falaises de la crique de Opaahi / Crédits Pierre de Parscau

 

À marée basse, Tamafai m’a donné rendez-vous dans la crique de Opaahi pour embarquer à bord de l’une de ses « femmes » comme il aime à appeler ses pirogues. En chargeant l’une d’elles sur ses épaules il pointe du doigt la falaise face à nous. C’est ici qu’en 1774 après trois tentatives, James Cook et ses hommes parvinrent à mettre le pied sur Niue et durent affronter l’hostilité des insulaires. Une anecdote qui fait sourire le maître-charpentier, bien convaincu que ses ancêtres aient fait partie des premiers insulaires à jeter des pierres en direction de l’Endhevour.

Sous nos pied l’océan balaye le récif et la tentative de mise à l’eau s’avère délicate. D’une poussée, la vaka blanche et bleue s’arrache de la terre ferme pour glisser vers le large, aussi légère qu’une plume. « Une vaka est une chose vivante, elle a une forme très féminine. » me confie Tamafai alors que les falaises de Niue se découvrent devant nous. « C’est aussi sacré qu’une femme, si tu en prends soin elle nourrira ta famille, si tu la délaisse elle ne t’offrira aucune prospérité. On ne les baptise pas car si l’on nomme les choses elles se désacralisent. La vaka défini qui je suis et qui nous sommes en tant que peuple. Je ne crois pas que nous devrions utiliser le langage comme définition de l’identité car il a évolué au cours de l’histoire, la culture aussi, alors que la tradition est quelque chose de différent, c’est une façon de faire et de penser. »

Faire corps avec sa vaka, lui parler, l’écouter aussi. Devant moi Tamafai reproduit les gestes sûrs que des générations d’hommes avant lui ont développé sur ces mêmes côtes, mélange d’instinct et d’héritage. Dans le sillage de sa pirogue continue de s’écrire l’histoire de Niue en attendant qu’un autre poursuive ce récit. À 60 ans, Tamafai aura léguer à son île un navire en guise d’identité.

Mieux, une œuvre à admirer.

Pierre de Parscau

DANS LE SILLAGE DE ROBERT LOUIS STEVENSON

Elles sont apparues comme échappées d’un roman, à la faveur d’un lever de soleil sur le Pacifique, noires sur un ciel rouge. Deux jours après avoir pris la mer depuis Niue, TARA a atteint ce matin-là les côtes de Upolu, la principale île des Samoa. Un territoire aux reliefs tranchants au-dessus duquel plane le fantôme d’un géant de la littérature : Robert Louis Stevenson.

 

C’est cette même vision de la côte que l’auteur de L’île au trésor relate dans ses mémoires de voyages. Parti dans le Pacifique en direction d’Hawai à la recherche d’un climat plus clément pour ses poumons fragiles, Stevenson s’établit aux Samoa accompagné de sa famille en 1890. Il y passera les quatre dernières années de sa courte vie. Lorsqu’il fait construire la propriété de Vailima aux pieds du Mont Vaea, il est un auteur mondialement célèbre et un parfait inconnu pour les habitants de l’île. Né à Edimbourg en 1850, le romancier souffre depuis son enfance d’une santé fragile qui ne l’empêche pas de rompre avec l’héritage industriel de sa famille – fabricant de phare – pour se consacrer à l’écriture. Après avoir arpenté le massif des Cévennes à pied accompagné d’un âne, il connaitra le succès avec son premier roman L’île au trésor, qui assoit son statut d’écrivain populaire. Suivront L’Étrange cas du Docteur Jekyll et de Mr Hyde ou Le Maitre de Ballantrae dans lesquels l’auteur continuera d’explorer l’âme humaine en imprégnant ses romans de puissantes visions. C’est à 15 000 kilomètres de son Ecosse natale qu’il décida de finir sa vie d’écrivain voyageur en léguant aux Samoa un trésor culturel.

 

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Maison de Robert Louis Stevenson à Vailima / © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

 

À son arrivée aux Samoa, Stevenson prend très vite fait et cause pour la défense des insulaires alors pris dans des conflits coloniaux qui opposent Américains, Allemands et Anglais. Cette proximité avec la population de l’île poussera les insulaires à le surnommer « Tusitala », le conteur d’histoire. Car si Stevenson ne parle pas encore la langue samoane, les habitants ont vite observé l’imagination débordante de l’écrivain qui s’imprègne bientôt des légendes du Pacifique pour se lancer dans de nouveaux projets d’écriture dont certains resteront inachevés. Sa maison semble avoir résisté au temps et aux ouragans qui l’ont pourtant longuement ravagée. Construite en bois par un architecte australien, elle fut pendant longtemps la plus grande bâtisse de l’île et accueillit d’illustres visiteurs venu saluer cet étonnant exilé.

Moustache tombante, visage émacié, regard fiévreux : sur les photographies qui ornent les murs de sa maison transformée en musée, Stevenson semble s’être changé en un personnage de roman. Devant son bureau qui fait face à une cheminée inattendue sous de telles latitudes, Margaret Silva la conservatrice du musée remonte dans l’histoire de cet auteur qui a écrit quelques pages de l’histoire de cette île. « Robert Louis Stevenson a fait beaucoup pour notre pays et a toujours été impliqué dans la politique locale. Il a aidé nos pères fondateurs à acquérir l’indépendance et a même failli être déporté à cause de son engagement. » raconte-t-elle face aux photographies accrochées sur les lambris turquoises. « Il a été le premier européen à se rendre dans les prisons pour y livrer de la nourriture, des vêtements et des cigarettes. C’est pour cela que les samoans ont eu tant d’affection pour lui ».

 

 

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Robert Louis Stevenson pose en famille devant sa maison © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

 

Le 3 décembre 1894, Stevenson s’écroule sur le parquet du grand salon victime d’une hémorragie cérébrale. Le médecin n’eut pas le temps d’accourir depuis Apia. Contrairement à la tradition samoane qui veut que les proches soient enterrés au plus près des maisons, l’auteur demande dans ses dernières volontés à être inhumé « sous le ciel immense et étoilé », au sommet du Mont Vaea. L’abrupte sentier qui y mène encore aujourd’hui raconte à lui seul l’attachement des samoans pour Tusitala. Baptisé « le chemin des cœurs aimants », il fut tracé à même la forêt par les habitants de l’île au prix d’efforts colossaux pour permettre de transporter le cercueil de Stevenson. À la lumière des torches, ils furent 200 samoans à gravir la montagne pour accompagner l’écrivain vers sa dernière demeure. Jamais étranger n’avait été ainsi célébré dans l’île : le rituel funéraire fut celui d’un enterrement royal et le corps déposé sur un lit de corail entouré de pierres volcaniques. « Avant de mourir, Robert Louis Stevenson avait deux dernières volontés. » explique Margaret Silva. « La premier c’était d’être inhumé au sommet de la montagne, et la seconde c’était qu’on l’enterre avec ses bottes aux pieds. Quand les Samoans lui ont demandé pourquoi, il a répondu que les bottes avec lesquelles il avait arpenté cette île étaient celles qu’il voulait emporter avec lui. Cela signifiait qu’il voulait mourir avec le peuple des Samoa. »

 

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Tombe de Robert Louis Stevenson au sommet du Mont Vaea © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

Après une rude heure de marche sous un soleil de plomb, le pèlerin parvient à une simple tombe blanche qui surplombe la baie de Apia. Sur une plaque de bronze a été gravé l’épitaphe composée par Stevenson lui-même en 1884, en guise de dernières paroles.

 

Under the wide and starry sky
Dig the grave and let me lie
Glad did I live and gladly die
And I laid me down with a will
This be the verse you grave for me
Here he lies where he longed to be
Home is the sailor, home from sea
And the hunter home from the hill
Sous le ciel immense et étoilé
Creuse la tombe et laisse-moi reposer
Heureux j’ai vécu et heureux je meurs
Et je m’allonge ici avec un vœu
Voici le verset que tu graveras pour moi
Ici il repose où il désirait être
Le marin est chez lui, de retour de la mer
Et le chasseur de retour de la colline

Pierre de Parscau

Video : Le paradis vert

Au coeur de l’île de Niue se cache la réserve d’Huvalu, une forêt primaire de 5 000 hectares qui abrite des arbres centenaires. Sionetasi Pulehetoa a longtemps milité pour préserver cet écosystème unique autour duquel il a grandi et dont il connait tous les secrets. Profitant de l’escale de TARA sur son île, il nous emmène découvrir son « paradis vert » à l’occasion d’une photo sonore.

© Pierre de Parscau / Fondation Tara Expeditions

Vidéo : Transport, une course contre la montre

Après la mission de Tara dans l’archipel des Tuamotu, le retour de la goélette à Papeete a marqué le début d’une autre aventure en forme de course contre la montre : des centaines d’échantillons attendent d’être expédiés dans les laboratoires partenaires, pour débuter le long travail d’analyse.
Colombie, Ile de Paques, Dulcie Island et Gambier : les scientifiques n’ont que quelques heures pour conditionner le fruit de mois de travail dans le Pacifique depuis le quai de Tahiti.

© Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

Le jardinier du lagon

Avant que Tara ne lève l’ancre pour mettre le cap sur l’île de Niue, les scientifiques du bord ont été conviés à débarquer sur l’île d’Aitutaki pour partir à la rencontre d’un surprenant insulaire. Effrayé de voir le lagon de l’île lentement dépérir, Charley Waters a décidé d’y jardiner en plantant coraux et bénitiers géants. Rencontre.

Pris entre l’aérodrome et le lagon d’Aitutaki, le centre de recherche de biologie marine émerge parmi les épaves de canoés et les pickups rongés par la rouille. Un long hangar de tôle transformé en salle de conférence accueille aujourd’hui une vingtaine d’écoliers accompagnés de quelques acteurs de la vie locale. Les sourires se révèlent autour des larges bassins d’élevage du centre au fond desquels dorment des bénitiers géants accompagnés d’un discret poisson-pierre. Sur l’invitation de Charley, les scientifiques présents à bord de TARA se sont joint à l’assemblée pour découvrir le projet Reef Keepers. Avec une poignée de jeunes bénévoles, Charley s’est mis en tête de sauvegarder ce lagon dont il est tombé amoureux il y a maintenant 14 ans.

« Mon plan initial était d’aller à Manihiki (île voisine dans l’archipel des îles Cook – NdA) pour travailler là-bas, mais quand j’ai découvert le lagon ici je me suis dit que j’avais trouvé ce que je cherchais. Ce qui m’a convaincu c’était l’accueil des habitants de l’île et du gouvernement de l’époque. Ils se sont aperçus qu’ils ne pouvaient pas sauvegarder le lagon avec le peu de ressources dont ils disposaient. J’avais une bonne expérience en biologie marine et j’étais prêt à les aider, c’est comme ça que tout a démarré. »

 

credits_pdeparscau_bassins-eleveage-benitiers-geantsBassins d’élevage de bénitiers géants, sur l’île d’Aitutaki © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

 

Devant des enfants aux regards étonnés, Charley fait défiler les images des coraux du lagon et rappelle les menaces qui pèsent sur ces animaux souvent méconnus des plus jeunes. Ici comme dans beaucoup d’îles du Pacifique, les coraux du lagon ont subi d’importantes dégradations causées par le déversement de produits chimiques sur les sols de l’île, la surconsommation de la ressource marine ou la multiplication des déchets. Dans l’assistance, un pêcheur interpelle Charley sur la nécessité d’intégrer le savoir traditionnel à un futur programme de protection. Car sans l’implication des pêcheurs de l’île, le scientifique pourrait bien travailler seul contre tous.

« La tradition de la pêche est très profonde ici, et très souvent la tradition et la science se heurtent l’une à l’autre » explique Charley. « La difficulté c’est que certains savoirs traditionnels ne sont pas fondés sur la science mais sur des croyances. Certains insulaires par exemple pensent que si les bénitiers géants ont disparu du lagon c’est parce qu’ils sont jaloux de ceux que nous avons introduits. Cela fait des années que j’explique que les bénitiers ne sont pas jaloux mais la croyance altère toujours les faits. En revanche, sans être scientifiques certaines personnes ici ont une extraordinaire connaissance de l’écosystème marin, des cycles de reproduction et des comportements des espèces. »

 

credits_pdeparscau_plantation-de-benitiers-geants-copieUne bénévole de Reef Keepers en pleine plantation © Pierre de Parscau 

 

Entre politique locale et volonté de changement, Charley a décidé de passer par les actes et invite les jeunes à expérimenter la plantation du corail dans le lagon tout proche. En fixant des débris de coraux sur un support en ciment grâce à de l’époxy, les jardiniers d’un jour vont pouvoir replanter le corail et le voir se développer à nouveau dans quatre à cinq semaines. Une technique éprouvée aux Maldives ou en Australie et dont les résultats prometteurs pourraient permettre ici de convaincre la jeunesse de l’importance des récifs pour la santé de l’île.

« L’essentiel c’est qu’ils comprennent que c’est un cercle vertueux » lance Charley, « plus il y aura de coraux, plus il y aura de poissons et plus leur qualité de vie augmentera. Je pense que beaucoup d’écoliers ne connaissent pas assez le lagon tout simplement parce qu’ils ne peuvent pas s’offrir un masque et un tuba. »

 

credits_pdeparscau_rencontre-avec-charley-watersLes scientifiques de TARA s’apprêtent à planter du corail  © Pierre de Parscau 

 

Ce jour-là pourtant, les enfants d’Aitutaki ont pu profiter des beautés sous-marines, masque sur les yeux. Mais sous la surface, les récifs ont bel et bien été transformés au cours de ces dernières années. Un bouleversement qui pourrait à terme mettre en péril l’économie locale et la survie même de ces sociétés insulaires.

« Nous travaillons toujours contre ce que nous appelons le syndrome de la « référence glissante », c’est-à-dire que ce que nous considérons comme un corail en bonne santé aujourd’hui ne l’était pas pour les générations précédentes. Je crois que le moment est venu d’être extrêmement prudent pour les prochaines étapes de protection du lagon, j’aimerais beaucoup voir la mise en place d’un plan stratégique en réponse aux études qui ont été menées ici. Très souvent dans les îles Cook les gouvernants pensent que mener des études c’est régler le problème, en tant que scientifiques nous savons que c’est seulement une partie de l’équation. Nous avons suffisamment étudié, je crois qu’il est temps de passer aux actes. »

Une bénévole s’avance et prononce une courte prière en maori pour inviter les dieux de l’île à veiller sur ces coraux fraîchement replantés avant que les visiteurs ne se dispersent. Charley sait que le chemin sera long pour rallier à sa cause les insulaires d’Aitutaki mais qu’importe, il aura au moins apporté sa pierre au gigantesque édifice corallien.

Pierre de Parscau

Jeunesse du bout du monde

Elle nous observe depuis maintenant trois jours du haut de ces quelques reliefs, langue de verdure perdue au Nord-Ouest des îles Cook. Depuis le mouillage de TARA à l’entrée du lagon, Aitutaki a des allures de bout du monde. Pour rencontrer la vie à terre, il faut s’aventurer par-delà une rue principale déserte pour prendre une route familière : le chemin de l’école.

Une large pelouse en guise de cour de récréation, des salles de classes ouvertes sur l’extérieur, un terrain de tennis détrempé. Sur les hauteurs d’Aitutaki, l’école aurait presque des allures de campus tropical. Sous les perrons à l’abri de la pluie, l’anglais se mêle au maori au fil des conversations et des leçons. Kimi ajuste une fleur de tiaré dans ses cheveux lorsque je l’interpelle pour lui demander mon chemin. Un grand sourire plus tard, elle commence la visite de son école.

 

p1320131Kimi, 17 ans, dans la cour de son école © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

 

« Nous sommes tous liés ici, frères, cousins, neveux, vous avez l’embarras du choix ! (rires). Tout le monde se connaît ici depuis toujours. Tu ne peux pas te promener sur l’île sans que quelqu’un te crie Kaiman – viens voir par ici – et ne t’invite chez lui ». À travers les persiennes en plastiques des fenêtres des classes, les visages des enfants défilent. Cours de dessins, de cuisine, de musique, ici les travaux manuels tiennent une place importante et peuvent parfois préparer à la vie active. Kimi a elle aussi parcouru ces classes depuis ses 3 ans et grandit avec ceux de sa génération. À 17 ans, elle a atteint la fin de son cursus scolaire à Aitutaki. Comme beaucoup de jeunes de son âge confrontés au manque de perspective professionnelle, elle devra envisager de quitter son île pour poursuivre ses études et se forger un avenir.
Loin de chez elle.

Malgré son attractivité touristique, l’économie d’Aitutaki ne permet pas à ces jeunes d’envisager un futur sur place. Quelques rares enfants de pêcheurs ou d’agriculteurs reprendront le travail familial, d’autres pourront espérer trouver un emploi de fonctionnaire, gage de sécurité. À l’entrée de la classe de menuiserie nous retrouvons Leslie, 16 ans, qui vient de terminer une étagère faîte de bois recyclé retrouvé sur la côte. Ici, l’enseignante néo-zélandaise sensibilise ses élèves aux effets du changement climatique sur le lagon d’Aitutaki et sur la pollution de plus en plus présente.

 

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 © Wikipédia

 

« Le lagon est devenu plus sale, les étrangers qui viennent y jettent souvent leurs déchets, précise Leslie. Ce n’est pas leur île alors ils s’en moquent. ». Sur l’un des établis, quelques dessins évoquent la vision de l’avenir de ces enfants. Fenêtres ouvertes et coquillages tamponnés à l’encre, tous illustrent un lien avec le Pacifique. « Mon père a un petit bateau de pêche, raconte Leslie. Le week-end il m’emmène parfois avec lui au large ou pique-niquer sur les motu (îlots en bordure de récifs – ndA). Moi j’ai décidé de rester habiter à Aitutaki, près de la mer, je ne pourrais pas vivre loin d’ici. »

Les deux amies ont chacune de la famille en Nouvelle Zélande et se souviennent encore de leur première impression en découvrant Aukland il y a quelques années. « Wahou, c’était ça ma première impression » s’amuse Kimi. « Ce qui m’a surpris le plus c’était tout ce monde dans les centres commerciaux. On pouvait acheter plein de choses pour pas cher alors qu’ici on ne trouve rien pour 2$. Mon frère est parti vivre là-bas il y a plusieurs années mais il ne vient plus nous voir, c’est difficile pour ma famille. »

 

p1320146Ecoliers d’Aitutaki  © Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

 

Sur le terrain de tennis, une balle gorgée d’eau passe d’une raquette à l’autre. Dans cette région du Pacifique, le sport est aussi une opportunité pour la jeunesse. Parmi les enfants d’Aitutaki, certains sont régulièrement repérés par des entraineurs étrangers pour aller renforcer les lignes des équipes de rugby locales et internationales. Une chance en forme de déchirement pour ces familles insulaires et pour ces jeunes qui, comme Kimi, devront s’expatrier.

« J’ai très vite le mal du pays. Ici on a grandi libres et en sécurité alors qu’à l’extérieur les gens vivent dans des maisons fermées, comme des prisonniers. Quand tu pars d’ici tu laisses ta famille derrière toi et une part de ta vie. »

Parmi cette jeunesse en exil, certains reviendrons à Aitutaki pour fonder leur propre famille et investir sur le territoire. Pour les autres l’île conservera les souvenirs de l’enfance et le parfum du paradis perdu.

Pierre de Parscau

Vidéo : Tara dévoile l’état de santé des récifs polynésiens

Trois mois et demi après son entrée dans les eaux du Pacifique, Tara vient d’achever une campagne inédite dans l’archipel des Tuamotu, à l’Est de Tahiti. Les équipes scientifiques poursuivent les prélèvements de coraux et de poissons de récifs. Opérations de comptage, transects et utilisation de l’HyperDiver, un prototype de scanner sous-marin, le navire a déployé de nombreux outils sous l’œil de Serge Planes, le directeur scientifique de l’expédition et chercheur au CNRS. Après ces nombreuses plongées le constat des scientifiques est sans appel : les récifs polynésiens que l’on pensait jusqu’ici épargnés par les effets du changement climatique ont en réalité subi de profonds bouleversements.

 

© Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

Martin Hertau, capitaine de retour

Après plus de quatre mois de navigation et une transatlantique, Samuel Audrain a laissé sa casquette de capitaine à Martin Hertau. Durant toute l’expédition Tara Pacific, les deux marins se relayeront ainsi tous les cinq à six mois à ce poste capital.

Te voilà de retour à bord de Tara. En quoi consiste le poste de capitaine sur Tara ?

Le capitaine gère bien évidemment la navigation, la sécurité et la maintenance du bateau, mais il doit également s’assurer que chacun soit bien à son poste, dans les deux sens du terme : que le travail soit correctement effectué, mais aussi qu’il y ait un réel bien-être à bord. Chacun a un rôle important et le capitaine doit veiller à la cohésion de tout cela, c’est une sorte de chef d’orchestre. Enfin, sur Tara, il y a aussi tout le volet sensibilisation qui est très important. Durant les escales, que ce soit pour les visites, les réceptions ou l’accueil des scolaires, il y a un vrai rôle à jouer et c’est un domaine que je ne connaissais pas du tout, car cela n’a rien à voir avec le métier de marin mais c’est au coeur du projet Tara.

Qu’est-ce qui te plaît le plus dans ce rôle ?

Ce que j’aime vraiment, c’est la polyvalence, vraiment importante sur ce bateau. Il n’y a pas que la navigation, on participe aussi aux chantiers par exemple. Pour Tara Pacific comme pour d’autres précédentes expéditions, je suis présent dès le début du projet. Sur le chantier en début d’année, nous avons préparé entièrement le bateau pour cette mission, du point de vue maritime bien sûr, mais aussi du côté scientifique : ce bateau est évolutif, nous l’adaptons différemment selon la mission. Enfin, ce qui me plaît avec Tara, c’est l’aura qu’il dégage et que l’on ressent dans beaucoup d’escales. J’ai des souvenirs exceptionnels de l’accueil formidable que l’on nous a fait lors des expéditions précédentes, à Beyrouth, Tanger, Naples, ou encore Saint-Pierre-et-Miquelon : il y a une dimension humaine qui rend le tout encore plus passionnant.

Comment s’est déroulée la passation à Tahiti avec Samuel ?

Après le chantier en début d’année, quand j’ai quitté le bateau, il y avait beaucoup de choses qui avait été très rapidement testées, comme les nouveaux moteurs, comme le mât de charge pour hisser l’annexe. J’ai laissé le bateau avec beaucoup de nouveau matériel, donc c’était important de faire le tour de tout cela avec Samuel : voir comment le matériel s’était comporté pendant ce demi-tour du monde, ce qui avait bien fonctionné, ce qu’il y avait à améliorer… Et puis, nous avons parlé également des protocoles scientifiques, surtout que durant toute l’expédition Samuel et moi participons aussi aux plongées pour aider l’équipe en charge des prélèvements de plancton. C’est tout nouveau pour nous, et même si c’est très intéressant, cela représente aussi plus de travail et de choses à intégrer. Au final, la passation a duré deux jours entiers, et c’était plutôt dense !

 Propos recueillis par Yann Chavance

Vidéo : Les bâtisseurs du récif

Après avoir quitté Tahiti au début du mois d’octobre 2016, la goélette sillonne l’archipel des Tuamotu, en Polynésie Française. Lors de cette étape de l’expédition Tara Pacific, les scientifiques étudient un organisme essentiel à la vie du récif corallien : l’algue coralline. A bord de Tara, la biologiste Laetitia Hédouin (CRIOBE) détaille les liens étroits entre le corail et ces algues encroûtantes, aux allures de roches, qui jouent un rôle clé dans la formation des colonies et plus particulièrement pour la fixation les larves de coraux.

 

 

© Yann Chavance /  Fondation Tara Expeditions

Une semaine à Tahiti

Tara a terminé en fin de semaine dernière une escale majeure au cours de sa longue route à travers le Pacifique : une semaine de sensibilisation à Tahiti. Après une arrivée riche en sourires et colliers de fleurs, la « fourmilière Tara » s’est mise en marche : conférences, expositions, visites publiques, accueil des classes, changement d’équipage, arrivée de nouveau matériel…

Vendredi 7 octobre, Tara quittait le quai d’honneur de Papeete pour reprendre sa route pour un mois dans l’archipel des Tuamotu, toujours en Polynésie française. Le départ, plus encore ici qu’ailleurs, a fait naitre des sentiments mélangés : pincement au cœur de quitter Tahiti et l’hospitalité de ses habitants, mais plaisir de retrouver un rythme de vie moins effréné, en petite communauté, après cette escale particulièrement intense. Durant toute la semaine, le planning de l’escale a trôné dans le grand carré de Tara, détaillant heure par heure un programme chargé. Entre les visites publiques, l’accueil de responsables locaux, la venue de journalistes et la présentation de Tara aux partenaires scientifiques de l’expédition, le pont de Tara était bien souvent noir de monde.

 

credits-iban-carricano-arrivee-papeete-1L’expédition Tara Pacific est bien arrivée dans le port de Papeete à Tahiti : Un accueil chaleureux pour une étape majeure © Iban Carricano / Fondation Tara Expéditions

 

Mais surtout, la goélette a accueilli pendant toute cette escale plus de 200 enfants polynésiens. Pour réussir ce tour de force en si peu de temps, chaque classe devait suivre un parcours sur la place Vai’ete, en face de Tara, passant d’ateliers en ateliers pour finir en beauté par la visite de la goélette. Grâce à l’exposition “Tara Pacific, la biodiversité des récifs coralliens face au changement climatique” montée au cœur de la place, et grâce également aux ateliers proposés par des associations locales de protection de l’environnement, les écoliers arrivaient sur le pont de la goélette en étant déjà incollables sur le corail… Une escale importante pour le volet « Education » de Tara donc, mais également sur le plan logistique.

 

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L’association tahitienne « La pointe des pêcheurs » a patiemment expliqué aux enfants la vie des coraux, au beau milieu de l’exposition Tara Pacific. © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions.

 

Dans le même temps, l’équipage de Tara a dû en effet gérer l’arrivée d’un conteneur entier rempli de nouveau matériel – scientifique et de navigation – pour le bateau. Le pont avant surchargé de cartons à déballer, les « débarquants » et les « embarquants » ont travaillé de concert pour tout préparer à temps. Car cette escale à Papeete signait pour beaucoup la fin du voyage, et le début pour d’autres. Parmi les 16 membres d’équipage, seulement 4 continuent leur route à bord. En plus de l’équipe scientifique entièrement renouvelée, parmi les marins, Maud Veith reprend le poste de cuisinière, Nicolas de la Brosse celui de second, tandis que Martin Hertau endosse la casquette de capitaine de Tara.

 

credits-yann-chavance-martin-hertau-1Martin Hertau a repris le poste de capitaine de Tara pour les mois à venir, laissant ici l’île de Tahiti derrière la goélette. © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

Enfin, outre les changements d’équipage, le nouveau matériel et les visites publiques ou scolaires, cette semaine à Papeete a été tout aussi importante pour le volet scientifique. Des conférences publiques et privées ont ainsi été tenues, faisant le point sur les dernières connaissances scientifiques sur le corail et présentant les objectifs scientifiques de l’expédition. Mais surtout, Papeete a accueilli la première grande réunion du consortium scientifique de Tara Pacific depuis le début de l’expédition. Les partenaires majeurs du projet se sont donc retrouvés durant plusieurs jours, venant des quatre coins du monde, pour faire le point sur ces premiers mois d’échantillonnage. L’occasion aussi pour tous de faire connaissance avec la goélette, le cœur de l’expédition, avant qu’elle ne reprenne sa route vers les Tuamotu.

Yann Chavance

Un grand merci à nos partenaires sur cette escale :

Air Tahiti Nui
CRIOBE
FFEM

Présidence de la Polynésie française
• Ministère de la Santé et de la Recherche
• Ministère du tourisme et des Transports aériens internationaux, de la modernisation de l’administration et de la fonction publique
Chambre de Commerce, d’Industrie, des Services et des Métiers
Pôle d’innovation en Polynésie française Tahiti Fa’ahotu
Port autonome de Papeete
• DHL Papeete

ADEME en Polynésie française
Association Te mana o te moana
Association Tamari’i Pointe des Pêcheurs
Association Pae Pae No Te Ora
Association Mata Tohora

Accueil tahitien pour Tara

Après un court aperçu de l’hospitalité polynésienne la semaine dernière aux Gambier, l’équipage de Tara a pu profiter d’une arrivée en grande pompe à Tahiti, entre danses, musiques et colliers de fleurs. Un accueil parfait pour entamer une semaine chargée sur cette île, étape majeure de l’expédition à travers le Pacifique.

Tara continue son parcours polynésien dans les « îles du vent », l’archipel qui comprend notamment Tahiti. Mais avant d’approcher son chef-lieu, Papeete, Tara a pu passer deux jours à quelques kilomètres de là, sur l’île de Moorea, la petite sœur de Tahiti. La goélette a ainsi jeté l’ancre au fond de la baie d’Ōpūnohu dans un décor fabuleux, un lagon entouré de pitons rocheux recouverts d’une végétation luxuriante. C’est dans ce cadre hors-du-commun que sont situés les locaux du CRIOBE (Centre de Recherches Insulaires et Observatoire de l’Environnement), l’un des partenaires phare de l’expédition Tara Pacific. Menés par Serge Planes (CNRS/EPHE/UPVD), le directeur scientifique de l’expédition, les membres du CRIOBE et leurs partenaires se sont ainsi succédés à bord pour découvrir la goélette et sa mission.

 

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Tara s’apprête à s’amarrer à quai à Moorea pour accueillir visites scolaires et rendez-vous avec les responsables politiques locaux. © François Aurat / Fondation Tara Expéditions

 

Ce mardi, l’équipage a pourtant dû quitter avec regret les paysages fabuleux de Moorea pour rejoindre la grande Tahiti. Un regret heureusement vite effacé par le formidable accueil des tahitiens… A peine Tara amarrée au quai d’honneur de Papeete, en face de la célèbre place Vai’ete, les sons des tambours traditionnels s’élevaient pour nous accueillir. Sur le quai, musiciens et danseurs offraient à la fois un accueil parfait et un bel aperçu de la culture polynésienne. Une fois la passerelle installée, tout l’équipage mit enfin le pied à terre devant une haie d’honneur, chacun se retrouvant vite croulant sous les sourires, les colliers de fleurs et les noix de coco fraiches.

 

credits-yann-chavance-arrivee-papeete-1-3Sur le quai d’honneur de Papeete, l’équipage accueilli par des danses et des chants traditionnels. © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

Les festivités se poursuivirent ensuite sous le kiosque de la place Vai’ete pour une série de discours. Serge Planes et Romain Troublé d’une part, pour présenter les objectifs de Tara Pacific et remercier les partenaires locaux, puis les représentants locaux d’autre part, avec notamment, Patrick Howell, le ministre de la Santé et de la Recherche du gouvernement polynésien. Celui-ci salua longuement le travail de Tara, évoquant les grands explorateurs venus eux-aussi à Tahiti, Bougainville, Cook ou La Pérouse. « Vous en êtes les dignes descendants ! » conclut-il ainsi son discours de bienvenue. Et en effet, pour l’équipage de Tara découvrant l’accueil polynésien, les sentiments furent sûrement bien proches de ceux des grands explorateurs quelques siècles plus tôt. Dans son livre « Voyage autour du monde » publié en 1771, Bougainville écrivait à propos de Tahiti : « Je me croyais transporté dans le jardin d’Eden […] partout nous voyions régner l’hospitalité, le repos, une joie douce & toutes les apparences du bonheur ». Nous n’aurions pas dit mieux.

Yann Chavance

Vidéo : Sous la surface

A chaque étape de ce parcours de plus de deux ans dans le Pacifique, les équipes scientifiques répètent les mêmes protocoles pour étudier les récifs coralliens et pour pouvoir à terme les comparer. Depuis l’archipel des Gambier, en Polynésie française, le correspondant de bord Yann Chavance vous emmène découvrir ces protocoles sur le pont, mais également, grâce à des masques permettant de communiquer sous l’eau, sous la surface.

Première escale en Polynésie française

Tara a quitté en début de semaine l’archipel des Gambier, le plus à l’Est de la Polynésie. En plus de mener à bien les protocoles d’échantillonnage, les quelques jours passés autour de ces petites îles montagneuses ont permis à l’équipage d’avoir un premier aperçu de la beauté de la Polynésie française et de la gentillesse de leurs habitants.

Comme pour chaque île du Pacifique sur le passage de la goélette, trois sites ont été étudiés dans l’archipel des Gambier, avec à chaque fois des plongées pour collecter des échantillons de corail, de poissons et de plancton. Pour être au plus près des sites de collecte, la goélette a dû parcourir de long en large le grand lagon entourant l’archipel. Après un premier site de mouillage dans une petite anse de Taravai, la deuxième plus grande île de l’archipel, Tara a jeté l’ancre près du rivage d’Akamaru, une île abritant un unique petit village composé d’une dizaine de familles réunies autour d’une église. Enfin, la goélette a terminé sa route à quai au village de Rikitea, le plus important des Gambier.

 

credits-yann-chavance-panorama-gambier-1-1Depuis le Mont Duff, qui domine le village de Rikitea, vue imprenable sur les récifs coralliens de la côte et ses fermes de perliculture © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

Cette route sinueuse entre les différentes îles de l’archipel, motivée par les impératifs scientifiques, aura également permis à l’équipage de profiter d’une vue d’ensemble des Gambier. Loin du reste de la Polynésie française (Tahiti est à 1 700 kilomètres de là), desservi par un unique vol hebdomadaire, l’étonnante beauté de l’archipel reste inaccessible pour la plupart des touristes. Peu de monde ici, donc, pour admirer les incroyables contrastes de ces petites îles, où les plages de sable blanc et les cocotiers se transforment, à flanc de montagne, en des forêts de résineux. Pour parfaire le tableau, de petites églises (et même une cathédrale !) parsèment ces paysages hors-du-commun.

 

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L’équipe corail s’apprête à plonger pour réaliser les échantillonnages © François Aurat / Fondation Tara Expéditions

 

Une fois les échantillonnages terminés, Tara et son équipage ont passé deux jours à Rikitea, à la rencontre des habitants. Environ 120 enfants ont découvert le voilier, écoutant avec attention les scientifiques sur le pont arrière et les marins dans le grand carré. Le soir venu, l’équipage a présenté lors d’une conférence à la mairie les études menées par la goélette dans le Pacifique ainsi que les précédentes missions, notamment Tara Oceans. En effet, Tara avait déjà mouillé en 2011 dans les eaux des Gambier pour y étudier les récifs coralliens. Il était donc normal que l’équipe scientifique présente les résultats de ce premier passage, à savoir la découverte de deux nouvelles espèces de coraux, encore inconnus jusqu’ici. L’une avait été baptisée Echinophyllia tarae en référence à la goélette.

 

credits-yann-chavance-visites-gambier-1-1Tara étant à quai à Rikitea, des dizaines de visiteurs et d’écoliers ont pu visiter la goélette © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

En dehors de cette conférence, les échanges entre l’équipage et les habitants des Gambier se sont poursuivis de manière plus informelle, au hasard des rencontres. Il suffit de marcher dans la rue pour apprécier l’hospitalité et la simplicité des échanges avec les polynésiens. Croiser quelqu’un signifie souvent s’arrêter quelques minutes pour discuter, parler de la vie à bord de Tara ou des préoccupations des insulaires. Des échanges chaleureux qui ont parfois mené à une invitation à visiter une ferme de perliculture ou à un cadeau de quelques fruits frais. Les cinq scientifiques prenant ici leur vol retour, comme les 11 Taranautes restant à bord pour atteindre Tahiti dans quelques jours, n’auraient pas pu rêver meilleur accueil pour leurs premiers pas en Polynésie française.

Yann Chavance

La route de l’Ouest

Île après île, Tara continue de tracer sa route dans le Pacifique en faisant cette semaine escale aux Gambier, en Polynésie française. La route de la goélette dessine maintenant franchement une ligne allant de l’Amérique du Sud jusqu’au Japon : une traversée d’Est en Ouest particulièrement intéressante pour les scientifiques.

Après le canal du Panama, porte d’entrée dans le Pacifique, et la parenthèse colombienne Malpelo, la route de l’Ouest a véritablement commencé à Rapa Nui, l’île de Pâques, avant de se poursuivre vers Ducie Island, puis cette semaine aux Gambier. Par la suite, la goélette continuera sur cette lancée avec Tahiti, les Samoa, Wallis et Futuna, les Mariannes et d’autres, jusqu’à atteindre le Japon en février 2017. Conséquence de cette fuite occidentale, Tara ne cesse de traverser les fuseaux horaires : depuis notre départ de l’île de Pâques, nous avons déjà changé quatre fois d’heure, enchaînant les journées de 25 heures. Et cela n’est pas prêt de s’arrêter : en arrivant au Japon, Tara aura traversé une quinzaine de fuseaux horaires depuis Lorient.

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La goélette se dirige vers son site de mouillage à l’abri de Taravai, la deuxième plus grande île des Gambier © Yann Chavance / Tara Expeditions Foundation

Mais outre cette course face au soleil couchant, la route vers l’Ouest présente un réel intérêt scientifique. « Les récifs coralliens du Pacifique présentent un gradient de biodiversité très marqué d’Est en Ouest » explique ainsi Emilie Boissin, l’une des coordinatrices scientifiques de l’expédition. « Autrement dit, plus nous irons vers l’Ouest, plus les récifs seront riches en matière de diversité d’espèce. » Une affirmation déjà vérifiée par les premières observations des plongeurs : à Rapa Nui, les fonds ne présentaient que majoritairement deux espèces de coraux. A Ducie, la quantité d’espèces avait déjà augmenté, et ici, aux Gambier, la première plongée semble confirmer une richesse encore plus importante.

Cette relative pauvreté des premières îles traversées a forcé les scientifiques à revoir leurs ambitions à la baisse : sur les trois espèces de coraux étudiés lors de l’expédition, seules deux ont été observés à Rapa Nui et Ducie Island. Idem pour les deux poissons recherchés : aucun à Rapa Nui, un seul à Ducie. Mais selon les scientifiques à bord, tout devrait changer maintenant : si tout se passe bien, cette étape aux Gambier marquera enfin l’apparition de tous les sujets d’étude. Mais même en l’absence de certaines espèces, cette traversée d’Est en Ouest reste très intéressante. « Nous étudions notamment le microbiome des coraux, l’ensemble des micro-organismes vivant avec eux » décrit Emilie Boissin (CRIOBE) . « L’une des questions importantes est de savoir si ce microbiome suit également ce même gradient de biodiversité d’Est en Ouest ». Une partie de la réponse se trouve déjà sûrement dans les frigos et les milliers d’échantillons de Tara.

Yann Chavance

Tara au coeur des atolls de la Polynésie française

[Communiqué de presse]

La goélette scientifique Tara partie le 28 mai dernier de Lorient – France – a déjà parcouru plus de 22 000 km sur les 100 000 km prévus dans le cadre de l’expédition Tara Pacific. Elle entrera dans les eaux de la Polynésie française le 22 septembre pour une durée d’un mois et demi et réalisera, au coeur des atolls des Tuamotu et aux îles Gambier, une étape majeure pour explorer la biodiversité des récifs coralliens.

Après le canal de Panama, la Colombie et l’île de Pâques, la goélette Tara atteindra les premières îles de Polynésie française à Mangareva. A son bord, les équipes internationales de biologistes coralliens, océanographes et spécialistes du plancton récoltent de nombreux échantillons de coraux, de poissons de récifs, d’eau et d’algues. L’un des principaux objectifs : tenter d’établir le premier état des lieux global des récifs de corail et en dévoiler la biodiversité encore méconnue.

 

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La biodiversité des récifs coralliens face aux perturbations climatiques

La Polynésie française comprend à elle seule 118 îles sur près de 5,5 millions de km2. Mais c’est bien la biodiversité corallienne exceptionnelle de cette région du Pacifique qui a déterminé la route de la goélette. L’attention des équipes scientifiques du CNRS – en particulier celles travaillant au Criobe (CNRS/EPHE/UPVD/PSL) – du Génoscope, du Centre scientifique de Monaco et d’autres laboratoires se concentrera essentiellement sur les atolls des Tuamotu et des îles Gambier. Leur objectif : comparer la biodiversité des récifs des atolls, selon qu’ils sont ouverts ou fermés et mieux comprendre la biologie du corail.

Cette étape majeure dans l’étude du corail permettra d’ausculter la santé des récifs et de comparer leur biodiversité selon leur exposition – ou non – aux activités humaines locales. Si certaines de ces îles sont soumises à des perturbations directes, la majorité est éloignée de toute source de pollution anthropique (pollutions, urbanisation, sédimentation due à l’érosion). Les chercheurs espèrent donc recueillir les données nécessaires pour comparer les effets des perturbations locales (pollution, sédimentation…), à ceux liés aux changements globaux (réchauffement climatique, acidification de l’océan).

 

El Niño 2015, un impact marginal en Polynésie

Dans le contexte du changement climatique et du réchauffement de l’océan, les oscillations de températures liées à El Niño sont d’autant plus traumatiques pour les récifs coralliens qu’elles peuvent entrainer une forte mortalité des coraux (blanchissement). « En Polynésie, l’épisode de blanchissement a bien eu lieu cette année, mais les récifs n’ont pas été soumis trop longtemps à la hausse de température, contrairement à la Barrière de corail australienne. Globalement le phénomène El Niño 2015 a été relativement marginal en Polynésie, les impacts sont surtout centrés sur les latitudes nord de la Polynésie, aux Marquises » explique Serge Planes, directeur de recherche CNRS au CRIOBE (EPHE/CNRS/UPVD/PSL) et directeur scientifique de l’expédition.

 

 

Sensibiliser les populations

A terme, les recherches devraient permettre de renforcer les modèles d’évolution de ces écosystèmes essentiels à la vie des populations côtières. Un aspect humain important, car au fil de l’expédition Tara Pacific, marins et scientifiques profitent des escales pour sensibiliser le plus grand nombre aux enjeux écologiques mais aussi recueillir les expériences locales et donner de la voix aux populations qui peuplent les petites îles du Pacifique.

 

 voir le programme de l’escale de Tara à Papeete – Tahiti

 

Naufragé volontaire sur Ducie Island

Une île déserte, surtout quand elle est loin de tout comme Ducie Island, exerce toujours une fascination. Apercevoir ses rivages après plusieurs jours de mer, y jeter l’ancre, sentir le parfum de la terre… Mais pour apprécier pleinement le caractère d’une île, rien de tel que d’y poser le pied, le temps d’une nuit.

Après 3 jours passés au large de Ducie Island, le programme scientifique de prélèvements touchait à sa fin. Bientôt, nous laisserions derrière nous cette minuscule parcelle de terre sans, vraisemblablement, ne jamais y remettre les pieds. L’archipel est tellement isolé, loin de toute autre terre, que l’on ne vient jamais ici par hasard. Jusqu’ici, il a fallu se contenter d’observer l’île depuis le pont de Tara, aux jumelles, ou via les images enregistrées par notre drone. Ducie, c’est une mince bande de terre en arc de cercle, longue de deux kilomètres environ pour une centaine de mètres de large. Un immense platier de corail et quelques ilots permettent de boucler ce cercle. Selon les rares – et peu précises – cartes de l’île, il existe une passe pour entrer dans l’atoll contenu dans ce cercle. Mais sans connaître les horaires de marées et vu les énormes vagues s’écrasant sur le récif entourant l’île, l’option de se faire déposer à terre depuis une annexe de Tara avait rapidement été écartée.

 

credits-yann-chavance-rivage-ducie-1Le rivage accidenté de Ducie Island, avec un jeune fou attendant sur la plage. © Yann Chavance / Tara Expeditions Foundation

 

Pour n’avoir aucun regret, je décide de tenter une dernière possibilité. Après le repas du midi, je récupère une touk, un gros bidon étanche en plastique. J’y tasse du mieux que je peux un hamac, des vêtements chauds, un appareil photo – premier compagnon du correspondant de bord – , un pain d’épice et quelques outils indispensables – ficelle, pierre à feu et couteau. Une fois la touk pleine, je complète mon équipement en remplissant un sac de tout ce qui ne craint pas l’humidité, notamment des bidons d’eau douce et une bâche plastique. Equipé d’une combinaison de plongée (l’eau n’est ici qu’à une vingtaine de degrés), je monte alors dans une annexe pneumatique. Monch, le chef plongée, me conduit de l’autre côté de l’île, là où les vagues semblent les moins fortes, disparaissant presque sur quelques mètres : c’est ma porte d’entrée.

L’annexe stoppe à une cinquantaine de mètres du rivage sans pouvoir aller plus loin, face au récif. Je saute alors à l’eau et nage jusqu’au rivage en poussant difficilement ma touk devant moi. En jetant régulièrement un œil sous la surface, je vois le fond se rapprocher peu à peu. Ici comme partout autour de Ducie, tout est couvert de coraux. Pas de roche, pas de sable, juste du corail à perte de vue. Impressionnant. Enfin, je pose le pied sur la plage, qui consiste en réalité en un immense amoncellement de débris de coraux. Un dernier signe à Monch et l’annexe s’éloigne. Ça y est, enfin, je suis seul sur cette île déserte. Après avoir déposé la plupart de mes affaires à l’ombre et retiré ma combinaison de plongée, j’entame l’exploration de l’île en longeant le rivage.

 

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La plage de Ducie Island est couverte de déchets en tous genres, plus ou moins anciens. © Yann Chavance / Tara Expeditions Foundation

 

Nous avons beau être à des centaines de kilomètres de toute terre habitée, la plage est jonchée de déchets amenés par les courants : bouteilles, caisses plastiques, bouées, bouts d’amarrage… Malgré ça, l’endroit grouille de vie. En plus des Bernard-l’Ermite et des crabes, les oiseaux sont omniprésents, dans les airs comme sur terre : immenses frégates, fous masqués, pétrels, sublimes petites gygis blanches… A l’ombre des frêles arbustes, presque sur chaque mètre carré se trouve un oisillon, grosse boule duveteuse. Ce sont des pétrels de Murphy : 90 % de la population mondiale de cette espèce nicherait sur Ducie.

Je prends le maximum de photos, et notamment des plantes : le Conseil des îles Pitcairn, qui réunit six des 50 habitants de l’archipel, nous a demandé expressément de photographier la flore de Ducie si nous pouvions aller à terre. Mission accomplie. Même pour eux, les richesses naturelles de cette île restent largement méconnues. Autre demande, de la part de l’équipe de plongeurs de Tara cette fois, filmer sous la surface du lagon. Tout le monde souhaite savoir à quoi ressemblent ces fonds. Je finis donc par faire demi-tour pour récupérer mes affaires de plongée et me prépare à traverser la mince bande forestière pour rejoindre le lagon, de l’autre côté.

 

credits-elsa-guillaume-requins-ducie-1Des requins gris de récif (Carcharhinus amblyrhynchos), rencontrés en grand nombre dans le lagon de Ducie Island © Elsa Guillaume / Tara Expeditions Foundation

La tâche s’avère finalement plus compliquée que prévue, avec un enchevêtrement de branchages à franchir, le tout en faisant attention à ne pas marcher sur un œuf ou un oisillon piaillant d’être ainsi dérangé. Il me faut un bon quart d’heure pour traverser, avec l’aide d’une boussole, la centaine de mètres de végétation avant d’arriver au lagon. Sur une plage grise de coraux pétrifiés par le soleil, j’enfile mes palmes, un masque et un tuba. Avant même de mettre la tête sous l’eau, je vois une dizaine de requins m’entourer.

Les squales ont beau ne pas dépasser les deux mètres, leur grand nombre et leur curiosité à la limite de l’agressivité ne sont pas particulièrement rassurants. Je choisis de ne pas m’aventurer trop loin dans le lagon, entrapercevant des requins bien plus imposants au large. Ceux-ci n’ont sûrement jamais vu d’être humain de leur vie et je n’ai aucune idée de leur réaction. Au bout d’un quart d’heure, je préfère faire demi-tour, les requins toujours aussi nombreux et s’approchant de plus en plus près dès que j’ai le dos tourné.

La lumière du jour commençant à faiblir, je me dépêche de traverser à nouveau la végétation pour retrouver mes affaires près de la plage. Je trouve un espace dégagé entre les arbustes, avec suffisamment de branches solides pour installer mon hamac et une bâche plastique afin de me protéger de la pluie. Je termine mon campement à la nuit tombée, sous une fine pluie et à la lumière de ma frontale. Enfin, je peux me poser quelques minutes pour manger un morceau sous une magnifique pleine lune et les cris des milliers d’oiseaux autour de moi.

 

credits-yann-chavance-gygis-blanche-1Une gygis blanche, oiseau ayant la particularité de déposer son unique oeuf en équilibre sur une branche. © Yann Chavance / Tara Expeditions Foundation

La nuit fut courte, et surtout très fraiche. Je me réveille presque toutes les heures : une fois à cause de volatiles venus se battre juste sous mon hamac, une autre pour vérifier que mon installation tient le coup, la bâche claquant sous les rafales de vent. Lorsque la lumière du jour arrive enfin, je m’apprête à fermer les yeux encore quelques minutes, quand toute l’avifaune de l’île décide de fêter en piaillant l’arrivée du soleil. Je me lève alors et allume un feu sur la plage pour me réchauffer. Devant une dizaine de fous masqués me regardant l’air étonné, grignotant du pain d’épice devant les flammes et admirant le lever de soleil, je savoure la chance que j’ai eue : l’espace d’une nuit, j’ai été l’unique habitant de Ducie Island.

Yann Chavance

Pitcairn, l’histoire d’une légende

Alors que Tara a jeté l’ancre pour une petite semaine près du rivage de Ducie Island, dans l’archipel de Pitcairn, chacun à bord savoure la chance unique qui lui est offerte d’être ici : à l’autre bout du monde, dans un archipel de légende, l’un des plus isolés de la planète.

L’archipel de Pitcairn n’avait vraiment rien pour devenir célèbre. Quatre petites îles peu engageantes, bien loin des autres terres – l’archipel le plus à l’est de la Polynésie, les îles Gambier, sont à quelques 500 kilomètres de là –n’offrent que peu de ressources naturelles pour s’installer. Henderson, la plus grande des quatre îles avec ses 36 km2, ne dispose pas de source d’eau douce. Si on trouve de l’eau sur l’île Pitcairn, celle-ci est plus petite et très escarpée, limitant les plantations agricoles. Enfin, les îles Oeno et Ducie ne sont que de petits atolls coralliens émergeant de l’océan, impropres à une installation humaine durable.

 

carte-pitcairn© tara.nullschool.net

 

Malgré ces caractéristiques peu accueillantes, quelques dizaines de polynésiens ont vécu – ou plus vraisemblablement, survécu – sur Henderson et Pitcairn durant plusieurs siècles, grâce à des échanges commerciaux avec les îles Gambier. Lorsque ces derniers traversèrent une grave crise aux alentours du 15ème siècle, la fin des échanges entraîna la chute des petites populations de Pitcairn : ces îles inhospitalières redevinrent désertes. L’histoire aurait pu s’arrêter là et Pitcairn retomber dans l’oubli, mais l’Histoire, avec un H majuscule, en décida autrement.

Tout commença à 2 000 kilomètres de là, en 1788. Après un voyage éreintant – une année entière de navigation depuis l’Angleterre, à 46 marins sur un voilier de 28 mètres de long – la HMS Bounty jette l’ancre à Tahiti. L’équipage y passera cinq mois de détente à profiter des charmes de la Polynésie… et des Polynésiennes. Ainsi, lorsqu’ils furent obligés de retourner à la vie en mer sous les ordres d’un capitaine devenu tyrannique, multipliant les châtiments corporels, plus de la moitié de l’équipage s’éleva et fit éclater une mutinerie.

 

L’équipage se prépare à un apéritif sur le pont pour fêter les premières plongées à Ducie Island sur fond de coucher de soleil.L’équipage se prépare à un apéritif sur le pont pour fêter les premières plongées à Ducie Island sur fond de coucher de soleil. © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

Le capitaine et la vingtaine de marins lui restant fidèles furent jetés dans une chaloupe avec cinq jours de nourriture – ce qui leur permis de rejoindre une terre, tous vivants – et le reste de l’équipage prit le contrôle du navire Bounty. Les mutins, après notamment avoir enlevé une quinzaine de polynésiennes à Tahiti, finirent par se cacher sur l’île Pitcairn : une fois le Bounty incendié pour qu’il ne soit jamais découvert, les marins se retrouvèrent pris au piège sur leur île. Dix ans plus tard, ils s’étaient tant entretués qu’il ne restait plus qu’un homme adulte, 8 femmes et 19 enfants. Aujourd’hui, deux siècles ont passé, et les descendants de ce petit groupe vivent encore sur l’île Pitcairn. Une cinquantaine de personnes seulement, qui composent pourtant l’intégralité des habitants de cet archipel passé à la postérité, un peu malgré lui.

  Yann Chavance

D’une île à l’autre

Tara a quitté mercredi dernier Rapa Nui – l’île de Pâques – pour prendre le large plein Ouest en direction de l’archipel des Pitcairn (Grande Bretagne) et plus précisément de la petite île déserte Ducie. Une navigation de seulement quelques jours pour l’équipage grandement renouvelé, débutée sous la fureur des vents.

L’escale d’une semaine à Rapa Nui (Chili) n’aura clairement pas été de tout repos. Le programme déjà chargé a dû être modulé heure après heure en fonction des conditions météorologiques. Le seul port de l’île étant insuffisamment grand pour accueillir Tara, la goélette n’a cessé de changer de zone de mouillage en fonction des vents et de la houle. Malgré ces conditions rendant l’embarquement sur Tara difficile, tous les nouveaux arrivants ont bien pris leurs quartiers avant le grand départ, mercredi soir. C’est ainsi au grand complet – 16 personnes – que la goélette a laissé derrière elle les Moaï et leurs mystères pour reprendre le large.

 

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Le nouvel équipage au complet, réuni dans le grand carré pour un briefing sécurité © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

Parmi les nouveaux venus, l’australien Pete West, grand spécialiste de plans macroscopiques de coraux, est venu remplacer David Hannan pour les prises de vue sous-marines. L’ingénieur océanographe Calixte Berger seconde quant à lui Guillaume Bourdin sur le pont arrière pour les prélèvements journaliers de plancton. Enfin, les cinq autres nouveaux arrivants constituent l’équipe corail : Emilie Boissin, l’une des coordinatrices scientifiques de l’expédition, plongera avec Becky Vergathurber, de l’Université de l’Oregon, Christian Voolstra, biologiste au KAUST (Arabie Saoudite) et Pascal Conan, biogéochimiste à Banyuls-sur-mer. Guillaume Iwankow (CNRS) sera quant à lui en charge des prélèvements de poissons. Enfin, l’artiste plasticienne Elsa Guillaume vient compléter cette nouvelle liste de l’équipage.

 

 

Pour cette équipe fraichement embarquée, la goélette ne fut pas tendre avec les estomacs les plus fragiles : des creux de plus de six mètres, des rafales de vent dépassant les 40 nœuds… Les deux premiers jours de navigation depuis Rapa Nui ont secoué vivement tous les occupants de la goélette, avant que le temps ne se calme pour offrir un grand soleil et une mer d’un bleu profond.

 

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David « Monch » Monmarché, chef plongée, profite du beau temps revenu sur le pont de Tara © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

De quoi réjouir les 16 Taranautes avant d’arriver à Ducie Island, une île déserte faisant partie de l’archipel Pitcairn. Tara y restera une petite semaine pour des plongées qui s’annoncent riches en émotions : selon les – très – rares plongeurs à s’être aventurés jusqu’ici, la petite île perdue au beau milieu du Pacifique regorge de coraux… mais aussi de requins.

Yann Chavance

Vidéo : Île et chlorophylle

24 heures avant d’arriver à Rapa Nui, l’île de Pâques, l’équipe scientifique en charge des prélèvements de plancton débute un nouveau sujet d’étude : l’effet d’île. Autour de chaque île, les nutriments relargués par la terre – érosion des sols, rivières, activités humaines… – se répandent dans la mer, formant une oasis de vie planctonique dans le sillage de l’île. Pour mieux comprendre ce phénomène jusqu’ici peu étudié de manière globale, l’équipe scientifique préparera ainsi trois stations longues de prélèvements avant d’arriver sur Rapa Nui.

© Yann Chavance – Fondation Tara Expeditions

Tara de retour à Rapa Nui

La goélette et tout son équipage sont finalement arrivés ce mercredi à l’île de Pâques, appelée ici Rapa Nui. Les quelques heures d’avance grappillées ces derniers jours au fil des vents ne seront pas de trop pour venir à bout du programme chargé qui nous attend durant cette semaine.

En réalité, Tara était dans le sillage de l’île de Pâques depuis un petit moment déjà. Dès mardi soir, la petite île s’affichait sur le radar du bateau, mais l’attente fut prolongée par une succession de stations de prélèvements à différentes distances de la terre. Pour l’équipe scientifique, l’objectif était d’étudier l’influence de l’île sur la composition du plancton : un protocole dédié à cet « effet d’île » qui sera reproduit à chaque nouvelle terre croisée durant notre périple dans le Pacifique. Lors de la dernière station de prélèvement ce mercredi matin à l’aube, les scientifiques affairés sur le pont ont eu le plaisir de découvrir, entre deux mises à l’eau de filets, les premiers rayons du soleil éclairer peu à peu Rapa Nui.

 

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Ce mercredi 31 août 2016, Tara est arrivée en vue de l’île de Pâques, dans le Pacifique Sud © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

Ce n’est finalement que dans l’après-midi, une fois les protocoles scientifiques terminés, que Tara a jeté l’ancre ce mercredi en face d’Hanga Roa, l’unique ville de l’île chilienne. Après une fin de journée dédiée uniquement aux démarches administratives et douanières, ce n’est que le lendemain que les premiers membres d’équipage purent mettre enfin un pied à terre et découvrir leurs premiers Moaï, les fameuses statues, colosses granitiques de l’île. Quelques heures de répit pour découvrir la beauté de cette île isolée (l’une des terres habitées les plus isolées au monde) et ses trésors archéologiques. Un peu de temps libre qui se fera sûrement bien plus rare ces prochains jours : le programme de cette semaine à Rapa Nui s’annonce plus que chargé.

 

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© François Aurat / Fondation Tara Expéditions

 

Tout d’abord, l’escale est l’occasion d’accueillir du sang neuf à bord : pas moins de sept nouveaux arrivants sont attendus durant cette semaine, avec notamment l’équipe de plongeurs. Ceux-ci devront se remettre rapidement de leurs quelques trente heures de vol pour attaquer dès ce week-end plusieurs journées de travail sous la surface à étudier les coraux de Rapa Nui. En parallèle de ces plongées de travail, l’escale sera également mise à profit pour accueillir des visites d’enfants à bord : Rapa Nui Ocean, une ONG locale, permettra à un groupe d’élèves travaillant sur la conservation de l’océan et des ressources de l’île de visiter la goélette si les conditions météo permettent d’aborder.

Dans cette même optique de partage des connaissances avec les populations rencontrées sur notre chemin, une conférence publique se tiendra mardi prochain à terre. L’objectif sera bien entendu d’exposer les buts scientifiques de notre venue à Rapa Nui, mais aussi de présenter les premiers résultats issus de l’expédition Tara Oceans : en 2011, Tara avait en effet déjà trempé sa coque dans ces eaux au cours de son tour du monde de deux ans et demi à étudier le plancton. A l’occasion de cette conférence « Passé et présent », l’équipage sera secondé par le biologiste Eric Karsenti (EMBL- CNRS), le « père » scientifique de Tara Oceans, et André Abreu, Responsable Climat et Environnement, venus spécialement pour l’occasion. Enfin, une fois ce programme dense terminé, Tara pourra reprendre sa route mercredi soir prochain, direction plein Ouest.

Yann Chavance

Vers l’île de Pâques, porté par les vents

L’arrivée initialement prévue le 1er septembre à l’île de Pâques pourrait bien s’avancer de quelques heures, grâce à des vents particulièrement favorables. Après un départ de Colombie dans le vacarme des moteurs, Eole nous a fait finalement le cadeau d’une fin de traversée à la voile.

Le voyage n’avait pourtant pas commencé sous les meilleurs auspices météorologiques. « La première semaine, nous avons eu des vents contraires tout du long » décrit Samuel Audrain, le capitaine de Tara. « Il a fallu attendre d’avoir passé les Galápagos pour attraper les alizés, avec des vents de sud-est de 20 à 25 nœuds ». Un changement météo bienvenue : à ce moment, les moteurs avaient englouti la quasi-totalité du carburant estimé nécessaire à la traversée Colombie-Île de Pâques. Il était donc temps de pouvoir hisser les voiles…

 

Tara sous voiles, vue du haut des 27 mètres de mât.Tara sous voiles, vue du haut des 27 mètres de mât. – © Yann Chavance – Fondation Tara Expéditions

 

Depuis l’arrivée de ces vents de travers, Tara a donc pu retrouver sa tranquillité : moteurs coupés, toutes voiles dehors, il n’est plus nécessaire d’élever la voix pour se faire entendre dans la timonerie ou sur le pont arrière. A table, les discussions ne sont troublées que par les craquements du navire surfant sur les vagues. Pour ne rien gâcher, les températures sont elles aussi plus clémentes : depuis que nous avons passé l’équateur, plus besoin de dormir la tête collée aux bruyants ventilateurs des cabines. Le soir, pantalons et sweatshirts sont même de nouveau de sortie. « Depuis quelques jours, les conditions sont juste idéales » résume le capitaine. « Il fait beau, le bateau est stable et surtout nous avançons vite : on ne pouvait pas espérer mieux ! »

 

Les voiles de Tara portent leurs ombres sur le spi gonflé à l’avant.Les voiles de Tara portent leurs ombres sur le spi gonflé à l’avant. – Yann Chavance /  Fondation Tara Expéditions

 

Alors que les temps estimés de navigation sont basés sur une vitesse de 7 nœuds, nous obligeant à pousser les moteurs lorsque le vent tombe, depuis plusieurs jours Tara file à une moyenne de 8 à 9 nœuds. Pendant les quarts de veille, les marins se livrent avec plaisir à une bataille de chiffre, à celui qui notera la plus forte pointe de vitesse – le record étant pour l’instant de 13 nœuds. Au final, si Eole continue de nous gâter ainsi, nous pourrions bien arriver en avance en vue de l’île de Pâques, le 31 au matin dans le meilleur des cas. Une perspective qui réjouit tout l’équipage après deux semaines de mer, impatient de faire face aux colosses mythiques de l’île.

Yann Chavance

ITW : David Monmarché, Chef plongée

Durant ces deux ans d’expédition dans le Pacifique, des centaines de plongées se succéderont depuis le pont de Tara. Les questions de logistique et de sécurité, forcément capitales, sont assurées depuis le début de l’expédition par David Monmarché, chef plongée, celui que tout le monde à bord surnomme « Monch », « Mon deuxième prénom ! », plaisante-t-il.

 

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“Monch” en plein échantillonnage d’eau de mer entre les branches d’un corail © David Hannan / OceanArkAlliance

 

Quel est votre parcours et comment êtes-vous arrivé sur Tara ?

C’est une histoire de rencontre à Lorient ! Mais d’abord, j’ai un brevet d’état de plongée depuis 14 ans maintenant. J’ai été moniteur de plongée en Corse dans une école de plongée, puis j’ai été moniteur de plongée sous glace, à Tignes en Savoie. Pendant des années, j’ai donc fait des saisons. L’hiver à Tignes, puis l’été en Corse et surtout en Bretagne. A l’hiver 2015, quand j’ai décidé d’arrêter les saisons d’hiver, j’ai suivi une formation de marin, le brevet de Capitaine 200, pour compléter la plongée. A Lorient, où j’avais des modules d’enseignement, j’ai rencontré l’équipe de Tara qui m’a présenté la future expédition Tara Pacific. De fil en aiguille, j’ai proposé ma candidature. Tara était à sec, en chantier. J’ai d’abord travaillé au chantier, de janvier à avril, pour la préparation et la rénovation du bateau, puis j’ai embarqué au Panama pour les premières plongées, pour une durée de trois mois. Je serai à bord jusque début novembre 2016 à Papeete et réembarquerai en juillet 2017.

 

En quoi consiste votre travail à bord ?

Je m’occupe de l’entretien du matériel, je fournis aux plongeurs ce dont ils ont besoin en matériel et en équipement avant les plongées. Après chaque plongée, je regonfle les bouteilles pour qu’elles soient prêtes pour les plongées suivantes. Durant la plongée, tous les plongeurs, scientifiques ou cameraman, sont autonomes sous la surface. Mon rôle est donc de veiller à la sécurité depuis le bateau semi-rigide qui permet d’acheminer les plongeurs sur les sites de prélèvements, de veiller à ce que le temps de plongée que l’on a défini soit respecté. Je suis également amené à faire des plongées pour les prélèvements de plancton, pour la Station Biologique de Roscoff. Enfin, lorsque nous sommes en navigation, je m’occupe de l’entretien et de l’inventaire du matériel, et bien sûr je participe aux manœuvres et à la vie du bateau, comme tous les marins.

 

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Le caisson de recompression permet de prévenir les accidents de plongée en cas de remontée trop rapide

 

Quelles sont les spécificités d’une telle expédition ?

Ici, les membres de l’équipage plongent pour leur travail, ils ont de l’expérience et sont autonomes. Il y a donc moins d’encadrement à faire, même si nous faisons parfois des plongées dites récréatives, avec les artistes en résidence ou les correspondants de bord. Sur une telle expédition, les plongées s’enchaînent – deux groupes le matin, deux l’après-midi, l’un pour le corail et l’autre pour le plancton – il faut donc être particulièrement vigilant. Les plongées sont limitées à deux par jour et par personne, et lorsqu’il y a des plongées profondes et potentiellement à risque, nous déployons un caisson de recompression sur le pont pour qu’il soit prêt en cas de problème. Une fois les scientifiques dans l’eau, entre les consignes que je leur donne, le choix du site, les conditions extérieures comme les courants et la houle, j’ai une responsabilité directe.

Propos recueillis par Yann Chavance

Tara passe la ligne de l’Equateur

Ce jeudi 18 août 2016, à 14:00 UTC, Tara a traversé pour la 9ème fois de son existence la frontière mythique de l’équateur. Un passage dans l’autre hémisphère qui fut, comme le veut la tradition chez les marins, l’occasion de baptiser en grande pompe les néophytes.

Depuis notre départ de Buenaventura quelques jours plus tôt, le sujet revenait de plus en plus fréquemment dans les discussions. L’équateur. “La ligne”, comme on l’appelle en mer. Et surtout, plus que de savoir quand nous franchirions cette frontière, le point central était de recenser les néophytes, ceux qui n’avaient jamais passé la ligne. Evidemment, traverser l’équateur en avion ne compte pas. « Trop facile » entend-on ici. Au final, il y aura six « bizus » – comprendre, ceux qui subiront le baptême de ligne – sur les dix occupants de Tara lors de cette traversée.

Ce rituel de la ligne reste fortement ancré chez les marins, sûrement depuis des siècles. A une époque où passer dans l’autre hémisphère revenait à plonger dans l’inconnu et les dangers de l’océan, baptiser les matelots inexpérimentés permettait de désamorcer les peurs tout en soudant l’équipe. En changeant d’hémisphère, les apprentis rentraient dans le cercle des marins d’expérience, comme on rentre dans une confrérie.

 

Credits Yann Chavance - passage ligne-1Ce jeudi 18 août 2016, tout le monde était réuni en timonerie pour voir le GPS passer à 0°00.000 N, signe du passage de l’équateur. – © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

Au fil des siècles, la cérémonie du passage de ligne a évolué, prenant différentes formes selon les bateaux et les corps de métier, tout en gardant certains rites incontournables : la présence de Neptune, le dieu de la mer et des océans, et de sa femme Amphitrite, mais aussi une étape de purification par l’eau de mer. Sur certains navires, la cérémonie dure plusieurs jours, revêtant l’aspect d’un joyeux carnaval pour les anciens et d’une série d’épreuves sapant le corps et l’esprit pour les néophytes. Mais à bord de Tara ce jeudi 18 août, les six baptêmes se seront bien sûr déroulés dans une ambiance bien plus bon enfant.

 

Les six néophytes ont eu le droit, après un rituel soigné, d’obtenir un diplôme attestant de leur premier passage de l’équateur.Les six néophytes ont eu le droit, après un rituel soigné, d’obtenir un diplôme attestant de leur premier passage de l’équateur. -  © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

Une fois les « bizus » parqués sur le pont arrière, fermé d’une rubalise symbolisant la ligne à franchir, un Neptune ventru secondé d’une Amphitrite improvisée et d’un bourreau masqué ont mené la cérémonie. Comme pour l’entrée dans une société secrète, le déroulement du baptême de l’équateur se doit de rester confidentiel, hermétique au monde extérieur. Disons simplement que le rite de passage comprendra cette fois, entre autres, du poisson cru, une mixture malodorante à ingérer comme le préconise la tradition et beaucoup d’eau de mer…

 

Fabien Lombard, l’un des six taranautes à passer l’équateur pour la première fois, récupère son diplôme tout en haut du mât.Fabien Lombard, l’un des six taranautes à passer l’équateur pour la première fois, récupère son diplôme tout en haut du mât. – © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

Une fois les nombreuses épreuves passées, les six ex-néophytes n’ont plus eu qu’à récupérer leur diplôme attestant, foi de Neptune, que l’apprenti est devenu loup de mer. Diplôme attendant d’être décroché du haut du mât, 27 mètres au-dessus du pont, afin de clôturer dignement ce rite de passage. Durant les deux ans de cette expédition Tara Pacific, la goélette franchira en tout quatre fois la frontière invisible de l’équateur : le pont de Tara n’a donc pas fini d’accueillir ce joyeux rituel.

Yann Chavance

Des géants des mers aux géants de pierre

Après Malpelo et ses discrets requins-baleines, Tara poursuit sa route dans le Pacifique en quittant ce lundi le port de Buenaventura, direction l’île de Pâques et ses colosses énigmatiques. La parenthèse Malpelo s’est finalement achevée sur une semi-déception : aucun requin baleine n’a été aperçu par l’équipe de plongeurs, mais cette absence constitue en soi un résultat qui permettra de mieux connaître les habitudes des grands squales autour de la petite île colombienne. Sandra Bessudo, la directrice de la Fondation Malpelo, compte quoi qu’il en soit retourner sur place dès le mois de novembre pour marquer enfin les animaux nous ayant faussé compagnie cette semaine. Ces quelques jours à Malpelo auront de toute façon laissé à tous un souvenir fort, avec ces plongées grandioses au milieu des requins marteaux.

 

L’équipage profite des quelques jours à Buenaventura, Colombie, pour remplir les cuves de carburant avant deux semaines de mer.L’équipage profite des quelques jours à Buenaventura, Colombie, pour remplir les cuves de carburant avant deux semaines de mer © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

De retour à Buenaventura pour quatre jours, l’équipage s’est peu à peu réduit avec le départ de l’équipe colombienne et de tous les autres plongeurs. Cette escale en petit comité fut notamment l’occasion d’accueillir à bord quelques 240 écoliers de Buenaventura, ainsi que plusieurs invités de marque, notamment le Ministre de l’environnement colombien, Mr Luis Gilberto Murillo, ou encore le commandant de la Marine nationale.

 

Tara a accueilli les enfants des écoles de Buenaventura, Colombie, avant de reprendre le large le 15 août. Tara a accueilli les enfants des écoles de Buenaventura, Colombie, avant de reprendre le large le 15 août © Yann Chavance / Fondation TaraExpéditions

 

Ces quelques jours furent également mis à profit pour faire le plein à bord, à la fois de carburant et de denrées fraiches, mais aussi pour accueillir Guillaume Bourdin (ingénieur de pont) et Fabien Lombard (maître de conférence, Laboratoire Océanologique de Villefranche-sur-mer), qui effectueront les prélèvements de plancton à bord entre les récifs coralliens, ainsi que le biologiste James Herlan (Universidad Católica del Norte, Chile). Même avec ces nouveaux arrivants, nous ne serons que dix à faire la traversée jusqu’à notre prochaine destination : l’île de Pâques.

 

Samuel Audrain, capitaine de Tara, sort du chenal menant à Buenaventura pour emmener la goélette vers le large et l’île de Pâques.Samuel Audrain, capitaine de Tara, sort du chenal menant à Buenaventura pour emmener la goélette vers le large et l’île de Pâques © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

Partis ce lundi dans la matinée du port colombien, nous mettrons deux semaines pour passer l’équateur et finalement atteindre la petite île chilienne et ses moaïs, ces célèbres statues dressées le long de la côte. Avec la présence à bord de James Herlan qui travaille depuis des années sur l’île de Pâques et ses fonds marins, tout l’équipage profitera de la traversée pour en apprendre plus sur cette nouvelle étape de notre périple dans le Pacifique.

Yann Chavance

Vidéo : Les géants de Malpelo

Arrivée sur l’île de Malpelo, Tara a rejoint le sanctuaire marin après quelque 20h de navigation vers l’ouest au large de la Colombie. En parallèle des prélèvements de coraux débutés depuis le Golfe de Panama, l’équipe de Tara avait à cœur de porter main forte à la Fondation Malpelo qui se consacre à l’étude et la préservation des requins et de l’écosystème de la zone. Une étape un peu particulière pour l’équipage qui va tenter de poser des balises GPS sur les requins baleines. Les requins-baleines, géants des mers, aux côtés des requins-marteaux et requins-soyeux, restent pour le moment assez mal connus. Migrations, mode de vie, reproduction. Seront-ils au rendez-vous ? Rencontre avec Romain Troublé, directeur général de Tara et Sandra Bessudo, Fondatrice de la Fondation Malpelo.

 

 

© Yann Chavance – Fondation Tara Expéditions

Requins baleines : la quête continue

A mi-parcours de cette semaine un peu spéciale autour de l’île de Malpelo, à tenter de localiser puis marquer des requins baleines, la motivation de l’équipe ne faiblit pas : si les géants de l’île restent pour l’heure inaperçus, tout le monde veut encore y croire.

Depuis l’arrivée de Tara dans le Sanctuaire de faune et flore de Malpelo, une certaine effervescence ne quitte plus le bord. Chaque matin, dès sept heures, le petit déjeuner est vite englouti, pour rejoindre au plus vite le pont arrière de Tara, la plateforme des opérations. Les deux équipes – trois plongeurs pour le corail, trois pour les requins – se croisent continuellement pour ici charger une bouteille de plongée, là vérifier une caméra sous-marine. Les deux annexes pneumatiques se remplissent de passagers avant de filer vers des spots de plongée aux noms évocateurs, comme l’Acuario, un des sites les plus grouillants de vie, entre requins marteaux et poissons multicolores.

 

 Plongeurs MalpeloL’équipe en charge du marquage des requins baleines s’apprête à plonger – © Fondation Tara Expéditions

 

L’équipe chargée du marquage des requins baleines, emmenée par la fondatrice de la Fondation Malpelo Sandra Bessudo, plonge munie de perches permettant de récupérer un petit morceau de peau pour les analyses génétiques, ainsi que d’un fusil sous-marins spécialement adaptés pour planter à distance le petit boitier GPS juste sous la nageoire dorsale des grands squales. Durant toute la plongée, les deux marins chargés de la sécurité depuis l’annexe en surface scrutent les flots afin de suivre les bulles signalant la présence des plongeurs. En cas de problème, il faut réagir vite. Surtout quand s’enchaînent, avec la rotation des équipes, jusqu’à quatre plongées par jour.

 

PAT Tag-1Tane Sinclair Taylor (biologiste marin, Kaust) installe le boitier GPS sur un harpon modifié – © Yann Chavance/Fondation Tara Expéditions

 

« Plus on passe du temps sous l’eau, plus on a de possibilités de voir les requins baleines » rappelle Sandra Bessudo. « Ce ne sont pas des animaux statiques, ils bougent tout le temps, donc il faut être sous l’eau et simplement attendre pour avoir la chance de voir l’animal passer ». Pour la directrice de la Fondation Malpelo, qui a déjà marqué ces derniers mois 12 requins baleines, il ne faut pas cesser d’y croire. « C’est la bonne période, à Malpelo les requins baleines commencent à arriver au mois de mai et repartent vers octobre ou novembre, donc ils sont là, c’est certain. Maintenant, c’est une question de chance, on ne peut jamais être sûr de réussir, mais il faut continuer ». Un enthousiasme que tout le monde, ici, espère bientôt récompensé.

Yann Chavance

Tara sous les falaises de Malpelo

Ce mardi matin à l’aube, Tara est arrivée après 36 heures de mer en vue de l’île colombienne de Malpelo pour débuter une semaine de plongées quotidiennes, avec comme cible pour la nouvelle équipe le plus gros poisson au monde : le requin baleine.

Après deux jours de navigation paisible entre le Panama et la Colombie, de surcroit avec un équipage réduit – dix personnes à bord seulement –, tout s’est accéléré dès l’ancre plongée dans les eaux colombiennes. Seulement quelques heures de mouillage au large de Buenaventura, le principal port du pays, pour faire monter à bord denrées fraiches, matériel de plongée… et nouveaux membres d’équipage. Avec comme impératif de limiter au maximum le temps passé à terre : au vu de la réputation sulfureuse de la ville, considérée comme la plus dangereuse du pays, l’équipe préféré ne pas s’attarder pour y faire du tourisme.

 

CREDITS YANN CHAVANCE - Samuel Audrain - Buenaventura-1
Samuel Audrain, capitaine, prépare la route que suivra Tara jusqu’à l’île de Malpelo © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

C’est donc dès le lendemain de notre arrivée que Tara a remis les moteurs en marche, avec à son bord de nouvelles têtes, et d’autres bien connues, comme celle de Romain Troublé, directeur général de la Fondation Tara. Parmi les nouveaux-venus, Tane Sinclair-Taylor, biologiste marin (KAUST, Arabie Saoudite) qui s’occupera du marquage des requins baleine, une des raisons de notre présence à Malpelo. Equipé d’un fusil sous-marin, il fixera à la base de l’aileron des grands squales de petites balises GPS qui fourniront de précieuses informations sur le mode de vie et les déplacements des requins.

Sous l’eau, à ses côtés se trouveront Erika Lopez, plongeuse colombienne, et bien entendu Sandra Bessudo. La franco-colombienne est l’âme de Malpelo, à l’origine de sa protection. Depuis une trentaine d’année, elle consacre sa vie à la préservation de l’archipel, fondant en 1999 la fondation Malpelo. Enfin, pour ne pas manquer l’occasion d’étudier les récifs de ce sanctuaire sous-marin, Laetitia Hedouin (chargée de recherche CNRS, Criobe) et Luis Chasqui (biologiste marin colombien à l’Invemar) seconderont Emilie Boissin (coordinatrice scientifique Tara Pacific, Criobe) dans l’inventaire des coraux de Malpelo.

 

CREDITS YANN CHAVANCE - Départ Plongée - Malpelo-1
L’une des deux annexes quitte Tara pour la première plongée de la semaine à Malpelo © Yann Chavance / Fondation Tara Expéditions

 

C’est ainsi ce mardi matin que tout ce petit monde est arrivé face aux immenses falaises de l’île colombienne, sous les cris des milliers d’oiseaux de mer nichant à même la roche. A peine le temps de mettre les deux annexes à l’eau et d’amarrer Tara juste sous la falaise que l’équipe était déjà en combinaison, prête à tester le matériel et les conditions de plongée autour de l’île. En attendant de savoir si les requins baleines seront bien au rendez-vous… Réponse dans quelques jours.

Yann Chavance

Vidéo : Premiers prélèvements de corail au Panama

Après le passage du Canal de Panama le 14 juillet, une courte escale à Panama City a permis d’embarquer les scientifiques spécialisés en récifs coralliens : les premiers échantillonnages de l’expédition Tara Pacific peuvent commencer. Entre les plongées, les relevés photographiques, les prélèvements de coraux, des eaux environnantes et le traitement des échantillons, découvrez les premiers instants de l’expédition dans l’océan Pacifique.

© Maéva Bardy – Fondation Tara Expéditions

Tara Pacific : les premiers échantillonnages de corail

Après avoir traversé l’Atlantique puis être passée par le canal de Panama, Tara est arrivée au contact des premiers coraux du Pacifique, au large du Panama. Stéphane Pesant, scientifique en charge de la gestion des données, nous raconte la première journée de prélèvement.

 

La côte Panaméenne au coucher du soleil
La côte Panaméenne au coucher du soleil © Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

« La nuit tombe sur Tara, au mouillage dans la marina Balboa YC, à Panama City, et les scientifiques fraichement arrivés à bord préparent les tous premiers échantillonnages de l’expédition Tara Pacific. Ils seront les derniers à aller se coucher ce soir là… L’équipage quant à lui se repose, en vue d’un départ en pleine nuit, à 2h du matin.

Nous nous réveillons le lendemain dans l’archipel des Perles, après une nuit de navigation au cours de laquelle des dauphins sont venus nager auprès de Tara sous le clair de lune. A peine debout, les scientifiques révisent les protocoles d’échantillonnage, pendant que David Monmarche (chef de plongée) termine les préparatifs techniques pour assurer des plongées en totale sécurité.

 

David Monmarche, chef opérateur hyperbare, prépare les valises de sécurité pour la plongée
David Monmarche, chef de plongée, prépare les valises de sécurité pour la plongée © Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

La journée commence doucement, il faut apprendre à travailler avec les nouveaux protocoles, le nouveau matériel, … et la nouvelle équipe ! Cette première journée permet de se roder : tout ne peut être fait, ni fonctionner du premier coup, mais un grand travail a été abattu. Plus de 100 échantillons ont été collectés sur 20 colonies de corail différentes, et le scooter sous marin a permis de prélever de précieux échantillons de plancton à partir de la filtration de l’eau de mer environnant les récifs coralliens étudiés.

 

Plongeur tracté par un scooter équipé de filets Bongo permettant de prélever l’eau de mer autour des récifs coralliens
Plongeur tracté par un scooter équipé de filets Bongo permettant de prélever l’eau de mer autour des récifs coralliens © Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

Une première journée de prélèvement réussie, célébrée sur le pont par tout l’équipage. Des arômes de thon grillé (pêché pendant la nuit), mariné dans une sauce soja, ail, gingembre et coriandre s’échappent du carré : bravo à Marion Lauters (marin cuisinière), François Aurat (chef de pont), et Lissette Lasso (scientifique vétérinaire). Autour de la table, on peut entendre des accents français, allemands, australiens, panaméens, canadiens : 17 personnes sont à bord !

Les combinaisons de plongées dansent au gré du vent, séchant sur le pont de Tara. On peut entendre les rires, et lire la satisfaction sur tous les visages. Mais c’est bientôt l’heure pour une bonne nuit de repos : demain un second site sera échantillonné… »

Stéphane Pesant

Vidéo : Traversée du Canal de Panama à bord de Tara

Tara a emprunté le mythique Canal de Panama pour rejoindre l’Océan Pacifique où débuteront les premiers échantillonnages de coraux de l’expédition. Le capitaine Samuel Audrain suit les instructions d’un pilote embarqué à bord de la goélette le temps de la traversée du canal. Sur le pont, tout l’équipage est mobilisé pour accompagner le franchissement d’une série d’écluses qui permettent d’atteindre le point culminant du canal, à une vingtaine de mètres au dessus du niveau marin. Pendant les heures que dure cette traversée, nous croisons d’immenses cargos qui franchissent avec une lenteur solennelle les écluses, tractés par des locomotives.

La construction du canal achevée il y a un peu plus d’un siècle, s’est avérée être un exploit pour l’époque. Il a ouvert une nouvelle route au commerce maritime qui depuis ne cesse de prendre de l’ampleur. Les récents travaux d’élargissement permettent aujourd’hui à des cargos encore plus imposants, de traverser l’isthme de Panama.

 


© Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

La plongée au coeur de Tara Pacific

La plongée sous-marine sera l’approche principale pour étudier les récifs coralliens pendant les deux ans et demi d’expédition dans le Pacifique. Cette activité a nécessité la mise en place d’un cadre rigoureux afin de garantir un niveau élevé de sécurité.

Au cours de l’expédition, la goélette Tara fera étape dans une quarantaine d’îles situées dans le Pacifique. Les récifs coralliens environnant chaque île, seront l’objet de prélèvements et d’observations (coraux, herbiers, sédiments, planctons et poissons). Un travail qui nécessite le recours à la plongée sous-marine. La collecte de ces données scientifiques demandera quatre à cinq jours de travail pour chaque île, à raison de quatre plongées par jour qui mobiliseront, au total, jusqu’à huit personnes, chacune ne plongeant que deux fois par jour.

 

Les bouteilles de plongée, neuves et prêtes à l’emploi
Les bouteilles de plongée, neuves et prêtes à l’emploi © Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

Devant la fréquence des plongées, la priorité est portée à la sécurité autour de cette activité. Un protocole rigoureux a été mis en place qui détermine les rotations des équipes de plongeurs, liste les contacts des centres hyperbares les plus proches, les procédures d’évacuation, de ré-immersion, etc. La plupart des plongées se feront à une profondeur n’excédant pas 10 mètres, afin de limiter la saturation en azote et les paliers de décompression. Dans le cas où des plongées à plus de 40 mètres de profondeur seraient envisagées, un médecin hyperbare sera embarqué sur Tara. Si besoin, il sera en mesure de déployer le caisson de recompression hyperbare gonflable installé à bord de Tara à Lorient avec le soutien du Service de Santé des Armées.

Les plongées sont sous la responsabilité du chef opérateur hyperbare et du capitaine. Durant toute l’expédition, deux plongeurs professionnels et moniteurs de plongée, David Monmarche et Jonathan Lancelot, se relayeront à ce poste de Chef de Plongée. Ils mettront ainsi en place une routine autour de ces journées de plongée, de la sécurité et de l’entretien du matériel de plongée (entièrement renouvelé pour l’occasion). Ils feront également le lien entre les différentes équipes scientifiques, afin d’assurer une continuité des routines et des protocoles de prélèvements. Ainsi, que ce soit au Panama ou Aux Samoa, les échantillons seront toujours collectés de la même manière.

 

David Monmarche (chef opérateur hyperbare) prépare les valises de sécurité pour la plongée
David Monmarche (chef de plongée) prépare les valises de sécurité pour la plongée © Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

Scaphandrier Classe II Mention B de formation, le chef de plongée encadrera les plongées dédiées à la science s’effectuant dans un cadre professionnel. Elles concernent les scientifiques et les marins ayant un certificat d’aptitude au travail en milieu hyperbare valide, français ou équivalent. Ces plongées sont soumises au code du travail et respecteront les tables MT92 (Ministère du Travail) qui déterminent le nombre et la profondeur de paliers à effectuer en fonction de la profondeur et de la durée de la plongée.

Le chef plongée, aussi moniteur de plongée (Brevet d’Etat d’Educateur Sportif 1er degré – BEES1), encadrera les plongées dites récréatives qui concerneront toutes les personnes à bord dépourvues d’un brevet professionnel. Les artistes, les journalistes embarqués, ou les scientifiques locaux, par exemple, auront besoin pour leur travail de s’immerger. Ces plongées seront menées dans un cadre de « plongée sportive », sous la responsabilité du moniteur de plongée du bord, dans les mêmes conditions qu’un club de plongée français.

Maéva Bardy

Escale à Panama City

Après la traversée du Canal de Panama, Tara a fait escale 48 heures à Panama city. Une courte halte, qui a permis à la fois de régler quelques aspects techniques et d’accueillir à bord les nouveaux membres de l’équipe, dont les scientifiques venus étudier les premiers récifs coralliens de l’expédition.

Tara a levé l’ancre cette nuit pour se diriger vers l’archipel Las Perlas, et plus exactement aux abords de Saboga, une île panaméenne à quelques heures de navigation de Panama City. Cet archipel sera la première station de prélèvements de coraux de l’expédition. La courte escale à Panama City marque ainsi le début de Tara Pacific et a nécessité une bonne coordination afin de préparer au mieux ce premier leg.

 

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Sarah Roman (coordinatrice échantillons) prépare la matériel pour les premiers échantillons de l’île Saboga, au Panama © Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

Un bateau taxi appelé « lancha », fait la navette entre le quai et les bateaux au mouillage. Il accoste Tara pour déposer la nouvelle équipe. Parmi eux, les scientifiques en charge des premiers échantillonnages de récifs coralliens de Tara Pacific. Après quelques instants consacrés à la présentation de l’équipage, du bateau et de la vie à bord, ils installent et préparent leur matériel pour les premiers prélèvements sous-marins, prévus dès le lendemain matin.

David Hannan cameraman sous-marin, et David Monmarche en charge des opérations hyperbares font partie de ces nouveaux arrivants. Pour David Monmarche, pas de temps à perdre, les premières plongées commencent le lendemain. Il s’active à la préparation des équipements de plongée sur la plage arrière de Tara. Il met en route le compresseur, vérifie l’équipement de sécurité lumineux et sonore, prépare les bouteilles de plongée, etc. Quant à François Aurat, il prend la relève de Julie Lhérault, au poste de chef de pont.

 

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David Monmarche (chef de plongée) prépare les valises de sécurité pour la plongée © Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

Pendant ce temps, les autres membres de l’équipage s’affairent à réparer le matériel endommagé par la foudre. La « lancha », accoste Tara une nouvelle fois pour livrer tout un chargement. Il s’agit de la livraison d’azote liquide dédié à la conservation des échantillons, et de l’avitaillement en produits frais pour nourrir les 17 membres de l’équipe jusqu’au retour du bateau à Panama City, dans dix jours.

 

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Stéphane Pesant (scientifique en charge de la gestion des données) se charge de l’avitaillement en azote liquide © Maéva Bardy / Fondation Tara Expéditions

 

Cet approvisionnement a été anticipé en amont afin d’être livré à temps. La commande d’azote liquide a été coordonnée par Smithonian Tropical Research Institute, situé au Panama. Cette structure d’accueil a collaboré avec les scientifiques de Tara, pour faciliter l’accès aux ressources et gérer les autorisations de prélèvements dans les eaux Panaméennes. La commande de produits frais a elle aussi, été exécutée en amont par Marion Lauters, marin-cuisinière, avant l’arrivée de Tara à Panama City.

Toute l’équipe est parée, Tara Pacific peut commencer !

Maéva Bardy

Canal de Panama : de l’Atlantique au Pacifique

Dans quelques jours, Tara traversera le canal de Panama, un passage mythique pour la navigation mondiale. De récents travaux d’élargissement assurent à cette construction sa suprématie, en multipliant par trois ses capacités de transit entre l’Asie et l’Est des Etats Unis.

Pour la quatrième fois de son existence, la goélette franchira le canal de Panama. Ce sera le second passage sous le nom de Tara après l’expédition Tara Océans. Ce canal relie les océans Atlantique et Pacifique et facilite le transit maritime à des milliers de bateaux, allant d’embarcations privées jusqu’aux gros navires de commerce, appelés « Panamax » (terme désignant les bateaux ayant la plus grande taille admissible dans le canal).

 

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Tara dans le Canal de Panama, en 2011 © C. Blanchard / Fondation Tara Expéditions

 

« Panama, un vrai rendez-vous »

Pour Tara, le passage se prépare depuis un certain temps. Les formalités portuaires sont nombreuses. « Taille du bateau, équipage à bord, puissance des moteurs, tout est déclaré pour permettre le meilleur transit possible » explique Clémentine Moulin, responsable logistique à terre, qui a préparé le passage avec le Capitaine. « Passer d’un océan à un autre, par l’un des canaux les plus fréquentés au monde, c’est un vrai rendez-vous ! Et tout s’organise avec un agent portuaire, intermédiaire indispensable ».

Le passage devrait durer entre 24 et 36h à une vitesse moyenne de 8 nœuds entre chaque écluse, transit pendant lequel Tara embarquera un pilote. Les manœuvres de Tara seront assez aisées contrairement à de gros cargos pour ne pas devoir être remorqué par les locomotives électriques. A quai, les « lamaneurs », chargés des opérations d’amarrage, veilleront à amarrer Tara avec l’équipage lors du passage de chaque écluse.

Le coût du passage dépend du volume du navire (de sa jauge), et se compte en quelques milliers de dollars pour Tara, et en quelques centaines de milliers de dollars pour les gros cargos. Une belle somme pour monter jusqu’au lac Gatún puis redescendre vers le Pacifique, mais finalement peu comparé au détour par le Cap Horn…

 

Panama_Canal_Map_FR
© Thomas Römer/OpenStreetMap data CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

 

Une voie maritime cruciale pour les échanges mondiaux

Cette construction a eu un impact considérable sur le commerce maritime. Depuis son ouverture en 1914, les navires n’ont plus à faire de détour par le cap Horn ou le détroit de Magellan, situés à la pointe Sud du Chili, une région bien connue pour ses mers capricieuses et ses vents violents. Ainsi, chaque année, plus de 14 000 navires transitent par cette voie, ce qui représente 5% du commerce mondial.

Des travaux titanesques ont été nécessaires pour aménager cette bande de terre de 77 km séparant les deux océans. Une série d’écluses, dont les dimensions déterminent le « Panamax », permettent d’atteindre un lac artificiel situé à 26 mètres au-dessus du niveau des océans. Ce lac est essentiel pour le transit des navires et sert aussi de réservoir d’eau pour le bon fonctionnement des écluses durant la saison sèche.

Récemment, avec l’essor du commerce maritime, la position privilégiée du Canal du Panama s’est trouvée menacée par le canal de Suez et par un projet de construction d’un nouveau canal au Nicaragua d’ici 2020. La taille de ses écluses devenait limitante. En 2011, 37 % des porte-conteneurs étaient estimés trop gros (post-panamax) pour emprunter cette route et près de 50 % des navires transitant par le canal utilisaient déjà la largeur maximale des écluses.

Des travaux d’élargissement se sont achevés le 26 juin dernier. Ils permettent le passage de navires plus longs et plus volumineux pouvant transporter jusqu’à 12 000 conteneurs, soit plus du double de la charge autorisée par le canal d’origine. Plus de 100 ans après son ouverture, le Panama garde ainsi sa suprématie sur la route maritime reliant l’Asie à la côte Est des Etats-Unis.

 

Miraflores Lock - 10 Nov 1912
Construction de l’écluse de Miraflores, 1912

 

Le Canal de Panama en chiffres

Extension du canal :
- 9 ans de travaux (sept 2007 à Juin 2016)
- 5,2 milliards de dollars : coût final de l’élargissement
- 24 000 ouvriers ont travaillé sur le chantier
- 49 navires transitent chaque jour par le canal
- 510 millions à 600 millions de tonnes de marchandises par an en 2025
- Dimensions des bateaux : largeur 49m – longueur 366m
- Bassins géants d’écluse : largeur 55m – longueur 420m – plus de 18m de profondeur

Premier canal :
- 32 ans de travaux (de 1882 à 1914)
- 20 000 ouvriers auraient péri pendant le chantier principalement à cause de la malaria et de la fièvre jaune
- 39 navires transitent chaque jour par le canal
- 203 millions de tonnes de marchandises transportées par an
- Capacité Panamax : largeur 32,3 m – longueur 294,1 m
- Bassins géants d’écluse : largeur 33,53 m – longueur 304,8 m – profondeur minimale 12,55 m

Maéva Bardy

Préparation de Tara pour l’expédition Tara Pacific

Pendant plus de 3 mois, les marins ont préparé Tara sur le terre-plein de Keroman, à Lorient. Entre l’aménagement de la salle des machines pour l’installation des nouveaux moteurs, les peintures, l’installation du nouveau laboratoire ou encore le système de climatisation, la goélette Tara est prête pour une nouvelle aventure dans les eaux chaudes du Pacifique.

Elle partira le 28 Mai 2016 de Lorient (FR) pour plus de deux ans d’étude sur la biodiversité des récifs coralliens face au changement climatique.

 

© Tara Expeditions / Pierre de Parscau / Jean Collet

Choc thermique

La dernière station longue de cette étape « Panama-Savannah » vient de débuter dans une fraîcheur que n’avait plus connu Tara depuis des mois. Mais alors que sur le pont les scientifiques semblent regretter le soleil de plomb qui nous suivait depuis le Panama ; sous la coque de Tara, le courant qui nous porte est toujours placé sous le signe des tropiques.

En entrant dans le Golfe du Mexique, nous étions déjà passés d’une chaleur étouffante à un doux été des plus agréables. Mais ce week-end, en passant le cap fatidique de la Floride pour remonter cap au Nord, le choc thermique fut bien plus violent.

Sur le pont, les gilets et les chaudes vestes de quart sont de sortie et les couettes retrouvent leur place dans les cabines. En moins de 48 heures, nous avons tout simplement perdu dix degrés. Et ça ne fait que commencer…

Mais curieusement, sous nos pieds, l’eau semble être restée à l’heure tropicale, tournant toujours autour des 25 degrés, alors qu’à quelques kilomètres de nous, le long des côtes, la température de l’eau n’est que de 15 degrés. Ainsi, entre la précédente station dans le golfe du Mexique et celle-ci, entre la Floride à l’Ouest et les Bahamas à l’Est, le courant qui nous porte garde presque toute sa chaleur. Un courant que les scientifiques à bord n’ont pas cessé d’étudier entre ces deux stations.

Durant toute la semaine, comme une routine, chaque matinée était ainsi dévolue à de courtes « stations » en miniature. Avec au programme : CTD (données physico-chimiques de l’eau), Bongo (filet prélevant les espèces les plus volumineuses entre zéro et 500 mètres), parfois TSRB (pour Tethered Spectro Radiometer Buoy, capteurs utilisés pour analyser la couleur de l’océan), et enfin prélèvements d’eau de surface pour l’étude du phytoplancton, ainsi que pour fournir des sujets photographiques à Gabriella dans le labo sec.

Autant dire que ce courant qui nous aura porté tout au long de ce leg et qui deviendra bientôt le Gulf Stream aura été scruté jour après jour avec attention par l’équipe scientifique. Les marins, eux, à défaut de l’étudier, ont bel et bien ressenti ce fameux courant, Loïc en tête. « C’est flagrant : normalement, avec deux moteurs et face au vent, on avance en moyenne à cinq nœuds. En passant le canal de la Floride, on est monté jusqu’à huit nœuds et demi ! ».

De quoi nous donner une belle avance sur le programme de cette dernière semaine en mer, même si nous voilà maintenant à l’arrêt pour les deux jours et deux nuits de cette station longue. Ensuite, tout le monde compte encore un peu sur ce courant bienveillant pour nous amener dès la fin de la semaine à bon port. Celui de Savannah, en l’occurrence.

Yann Chavance

Deux stations, deux équipes

Nouvelle année, nouvel océan, nouveau leg (étape), nouvelle équipe : même objectif. Pour les sept scientifiques fraîchement embarqués sur Tara, le canal de Panama a constitué un parfait passage de relais entre les deux équipes : la première station de ce nouveau leg ressemble à s’y méprendre à la dernière du leg précédent.

Juste avant d’entrer au Panama, le chef scientifique Gabriele Procaccini et son équipe avaient pu obtenir au dernier moment les autorisations pour faire quelques prélèvements à l’entrée du canal, côté Pacifique. Une semaine plus tard, c’est l’équipe menée par Emmanuel Boss, le chef scientifique de ce nouveau leg, qui lance la seconde partie de l’expérience : une autre station de prélèvements, mais cette fois à la sortie du canal, côté Atlantique. « Nous cherchons à comparer la distribution et la diversité des organismes de chaque côté, explique Emmanuel, professeur d’océanographie à l’Université du Maine. Lorsque le détroit du Panama s’est fermé, il y a peu de temps dans l’histoire de la Terre, deux populations d’organismes similaires ont été séparées, chacune dans un océan. C’est intéressant pour nous de voir comment ces populations ont évolué depuis, tant d’un point de vue génétique qu’au niveau de la diversité ».

Mais pour le chef scientifique franco-israélien, la position stratégique de ces deux stations pourrait également apporter d’autres enseignements : le canal de Panama, à peine vieux d’un siècle, a rouvert artificiellement ce détroit. « Les bateaux relâchent de l’eau d’un côté à l’autre, sans parler des espèces qui s’attachent aux navires durant leur traversée : cela pourrait peut-être modifier la distribution des espèces de chaque côté ».

Pour avoir la réponse à cette question, il faudra comme toujours attendre les études génétiques à terre, effectuées à partir des prélèvements des stations. Pour l’heure, il s’agit donc pour la nouvelle équipe scientifique de continuer le travail de ses prédécesseurs, en entamant sans accroc cette première station.

Heureusement, parmi les nouveaux venus, certains sont des habitués de Tara. Marc, qui s’active avec Sarah autour de la rosette, totalise neuf mois à bord. Lucie, qui remplace Noan aux filtres, en est à son troisième leg. Autre habituée, Gabriella investit quant à elle le labo sec. Une grande expérience du déroulement des stations sur Tara qui profite à tous ceux qui posent pour la première fois le pied sur le pont arrière : de quoi faire une transition parfaite entre les deux équipes. Dans le labo humide, le biologiste barcelonais Francisco cède ainsi sa place à une compatriote, Beatriz. Pour compléter l’équipe, Halldor, de l’EMBL, et Olivier, du Génoscope, sont sur tous les fronts pour prêter main-forte à tout ce petit monde, sous l’œil de Vincent, seul nouvel arrivé côté marins après le départ de notre mousse favori, Baptiste. Au final, les gestes deviennent bien vite des automatismes, et cette nouvelle équipe termine cette fameuse première station en un temps record. Pari réussi.

Yann Chavance

D’un océan à l’autre

Durant le long périple de Tara depuis son départ de Lorient en septembre 2009, le voilier-laboratoire a traversé bien des lieux mythiques, des étapes qui font date lors d’une si longue expédition. La traversée du Canal de Panama fait désormais partie de cette longue liste. Partis le matin de l’océan Pacifique, nous voici maintenant de l’autre coté du continent, voguant dans les eaux de l’Atlantique. Chronique d’une traversée vers l’autre monde.

 

 

7h00 Le calme de la nuit laisse la place au vacarme si familier des moteurs mis en marche. Doucement, la lourde coque se met en mouvement, illuminée par les premiers rayons du soleil.
 
7h15 Aux abords d’une petite bouée, un rapide bateau nous accoste. À son bord, le pilote panaméen qui nous accompagnera une bonne partie de la journée. Sur le pont de Tara, il guidera Loïc Valette, notre capitaine, lors des manœuvres dans les écluses ou il lui indiquera les passages difficiles.
 
7h20 Nous arrivons aux premières bouées signalant le début du Canal. Un périple de près de 80 kilomètres vient de débuter. Nous voici prêts à traverser un continent.
 
7h45 Tara passe sous le « Pont des Amériques », qui fut pendant longtemps le seul moyen de franchir le canal d’un côté à l’autre. Ici, les deux rives semblent se rapprocher pour guider notre route : l’estuaire se transforme en canal.
 
8h20 Les premières écluses commencent à apparaître au loin. Le soleil se met à réchauffer le pont et ses occupants, de plus en plus nombreux à se presser au bastingage.
 
8h55 Nous voici dans les écluses de Miraflores. Un coup de téléphone nous apprend que nous sommes désormais sous le feu des projecteurs, la webcam du Canal braquée sur nous, diffusant l’image de ce drôle de bateau à travers le monde.
 
8h56 Les amarres sont jetées, les portes se ferment, laissant derrière nous l’océan Pacifique. Devant nous, un immense cargo rouge ferait passer Tara et ses 36 mètres pour une simple barque. Imperceptiblement, l’eau élève les deux navires de quelques mètres.
 
9h35 Nous passons dans la seconde chambre. Le ballet des portes colossales s’ouvrant sur notre passage avant de nous emprisonner reprend de plus belle, sous l’œil blasé de quelques pélicans.
 
9h50 Les dernières portes s’ouvrent devant le nez de Tara. Nous pénétrons dans le lac de Miraflores, plein gaz vers la prochaine des trois écluses du canal.
 
10h30 Nous voici repartis dans le jeu d’ascenseur aquatique des écluses, celles de Pedro Miguel cette fois. Seulement deux portes à passer, pour nous amener au niveau du lac Gatún, 26 mètres au-dessus du niveau de la mer.
 
10h50 L’équipage largue les amarres qui retenaient Tara au quai des écluses. Le béton et l’acier laissent place à la végétation luxuriante sur les berges.
 
11h05 Nous passons sous le « Pont centenaire ». Sous un soleil de plomb, la nouvelle équipe scientifique fraîchement embarquée commence à préparer leur première station, prévue dès le lendemain, vérifiant une dernière fois la rosette ou le labo humide.
 
12h00 Le lac Gatún et sa multitude de petits îlots s’ouvrent à nous. Loïc et le pilote panaméen guident les 120 tonnes de Tara à travers les bouées du chenal.
 
13h30 Après un repas sur le pont, c’est le moment du briefing d’accueil à bord, même si parmi les nouveaux venus se trouvent pas mal d’habitués de Tara. L’équipe scientifique enchaîne alors sur une petite mise au point sur le déroulement et les enjeux des stations de ce leg.

14h40 Petit imprévu, il faut changer de pilote. Tara coupe ses moteurs et jette l’ancre dans un des recoins du lac. L’attente sera longue… Nous resterons au mouillage jusqu’à la tombée de la nuit, avant de pouvoir enfin passer les dernières écluses avant l’Atlantique.
 
19h40 Après cinq heures dans le silence sous un ciel embrasé par le soleil couchant, les moteurs se remettent en route. Le nouveau pilote est à bord, la voie est libre, nous pouvons enfin entamer la dernière étape de notre périple.
 
20h10 La nuit est tombée sur le canal, nous voici aux écluses de Gatún. Cette fois, ces dernières nous feront descendre peu à peu vers le niveau de la mer. Encore quatre écluses à passer avant de pouvoir naviguer sur un autre océan, sous un ciel étoilé.
 
22h00 Lentement, la dernière porte s’ouvre. Derrière elle, c’est l’océan Atlantique qui se dévoile à nous. Enfin.
 
22h40 Nous dépassons la dernière bouée qui nous guidait jusqu’au grand large. Nous abandonnons ici le pilote, pour se retrouver tous les 15 sur le pont, fins prêts pour ce nouveau leg (étape) qui commence. Une longue traversée s’achève : ce matin, nous voguions encore sur le Pacifique, nous voici maintenant face à l’Atlantique. Tara ne le quittera plus jusqu’à Lorient.

Yann Chavance

Le monde perdu

Surtout, ne pas s’emballer. C’était un peu le mot d’ordre de ces derniers jours sur Tara. Après la semi-déception à Clipperton dix jours plus tôt, l’annonce d’un passage probable non loin d’« Isla del Coco », une autre île mythique du Pacifique Nord, risquait de faire encore des déçus. La veille, la décision de programmer une ultime station avant le Panama avait failli annuler au dernier moment le passage devant l’île. Mais ce dimanche matin, l’équipage avait droit à un beau cadeau de Noël, quelques jours avant tout le monde…

« Isla del Coco » ! C’est par ces mots que beaucoup furent réveillés à l’aube ce matin. Le soleil encore couché, tout le monde est déjà sur le pont, découvrant dans la brume une silhouette fantomatique se dressant devant nous. Avec seulement 24 km2, l’île est pourtant des plus imposantes. Un décor de cinéma : les falaises abruptes, semblant infranchissables, sont recouvertes d’une jungle épaisse, d’où jaillissent de multiples cascades qui se jettent avec fracas dans la mer. Dans ce monde perdu, chacun s’attend presque à voir sortir de la jungle un ptérodactyle oublié ou un gorille démesuré. Tandis que Tara zigzague entre les nombreux îlots rocailleux couverts d’oiseaux, dans ce paysage grandiose, Loïc tente de contacter les autorités à terre pour demander si Tara peut passer quelques heures au mouillage.

Soudain, la radio du bord se met à crépiter en espagnol. Immédiatement, Francisco est réquisitionné comme traducteur. Les autorités costaricaines veulent en savoir un peu plus sur ce bateau qui nage dans leurs eaux (bien que située à près de 500 kilomètres de ses côtes, l’île appartient au Costa Rica). Après une longue discussion, Tara stoppe ses moteurs et attend près d’une heure l’arrivée des autorités. Enfin, un petit zodiac vient accoster sur le flanc de notre voilier, et un immense barbu aux allures de révolutionnaire sud-américain monte à bord. Malgré la barrière de la langue et grâce aux talents de traducteur de Francisco, la discussion devient vite très détendue. Le responsable venu à bord repartira avec livres, journaux et autres souvenirs de Tara, et nous, avec l’autorisation de passer quelques heures sur l’île.

Il n’en fallait pas plus pour qu’en quelques minutes, le premier zodiac soit déjà rempli de visiteurs impatients ! Trois semaines. Trois semaines sans toucher terre, trois semaines sans sentir un sol immobile sous ses pieds. On comprend donc aisément la joie quand le zodiac accoste sur une petite plage, face aux quelques baraquements du Parc Naturel, seules traces de l’homme sur l’île. Au pied d’une cascade, un petit sentier appelle à l’exploration. Un petit groupe entame donc l’ascension de l’un des sommets de l’île (le plus haut monte tout de même à plus de 600 mètres d’altitude), en passant dans un paysage de forêt tropicale, au beau milieu de l’océan.

Dans ce décor hors du commun, certains revivent les aventures de pirates de leur enfance : rien d’étonnant, c’est ce lieu qui aurait inspiré Stevenson pour son livre « L’île au trésor ». Ce fut d’ailleurs le nom officieux de l’île pendant des années, ce qui a bien failli causer sa perte : nourris par les légendes de corsaires, pirates ou flibustiers enterrant leur trésor à Isla del Coco, des centaines de chercheurs de trésor ont retourné l’île pendant des années, détruisant peu à peu le fragile écosystème. La création du parc naturel en 1978 et le titre « patrimoine mondial de l’humanité », décerné par l’Unesco en 1997, ont heureusement permis de sauver l’incroyable biodiversité de l’île. Dans cette jungle isolée du continent, le taux d’endémisme est très élevé (en d’autres termes, de nombreuses espèces n’existent que sur cette île), ce qui a conduit Isla del Coco a devenir un lieu d’étude de la biodiversité unique en son genre. Sur terre, mais aussi sous l’eau. Les jardins de coraux qui entourent l’île sont aujourd’hui considérés comme l’un des plus fameux spots de plongée, notamment pour les espèces les plus imposantes : requins marteaux, raies mantas, requin baleine, voir même orques et baleines à bosse plus au large.

Pour les visiteurs dominicaux de Tara, faute de temps et de matériel, ce sera uniquement une baignade non loin de la plage, un simple masque sur la tête. Avec tout de même les deux yeux bien ouverts, l’équipe du parc nous ayant assuré que les requins pouvaient être assez nombreux dans le coin. Seul Loïc a pu en faire l’expérience, nez à nez avec un squale sur quelques mètres de fond seulement. Une courte baignade qui remonte à bloc le moral de tout l’équipage, avant de reprendre le grand large pour encore quelques jours, avant le Panama. En visitant Isla del Coco, Jacques Cousteau l’avait surnommé « la plus belle île du monde ». Ce dimanche matin sur Tara, personne ne l’aurait contredit.

Yann Chavance

Une journée à Clipperton… Ou presque.

Tout l’équipage l’attendait impatiemment, cette fameuse journée sur la petite île de Clipperton, perdue au beau milieu du Pacifique Nord. Un mélange d’excitation, mais aussi d’appréhension : allait-on pouvoir poser le pied sur l’île mythique ? La mer nous laisserait-elle cette chance ? La réponse dans le récit de cette journée pas comme les autres.

Il est 6 heures du matin, ce mercredi 7 décembre 2011. Une fois n’est pas coutume, tout le monde est déjà sur le pont, les traits tirés. Dédaignant même le petit-déjeuner, un petit groupe se forme sur le nez de Tara, face à l’océan baigné d’une douce lueur matinale. Peu à peu, la ligne monotone de l’horizon laisse apparaître une légère ombre au loin. Rien de plus, jusqu’à ce que le soleil daigne sortir de sa nuit : l’astre, d’un rouge profond, illumine tout à coup le ciel nuageux. Tel un signe, seule une trouée à l’horizon laisse enfin deviner les premières formes de Clipperton.

Un appareil photo autour du cou, chacun commence à distinguer dans son objectif la langue de sable, le rocher de l’île, voir les premiers palmiers. L’excitation se lit sur les visages, avec ce sentiment de vivre un moment privilégié, un lever de soleil hors du commun. Au rythme de la lumière qui croît, Tara s’approche de l’atoll. Les premiers fous bruns commencent à entourer le bateau pour devenir vite une véritable nuée d’oiseaux, planant parfois à portée de bras. À 7 heures, nous voilà devant Clipperton. Enfin.

Le bateau se lance dans un tour de l’île à bonne distance, histoire de repérer les passes qui nous permettraient de passer la barrière de corail. Défilent alors devant nos yeux les premières cocoteraies, quelques épaves échouées sur la plage, le fameux rocher de Clipperton ou encore la stèle où flotte le drapeau français. Une fois revenus à notre point de départ, là où une petite passe semble se révéler entre les rouleaux s’écrasant sur les récifs, nous mettons un zodiac à l’eau. François et Alain seront les premiers à faire un tour de reconnaissance. Du pont de Tara, tout l’équipage a les yeux braqués sur la petite embarcation qui, au loin, semble lutter contre les éléments. Une fois de retour, les nouvelles ne sont pas bonnes. « Ça va être risqué ».

Loïc remplace Alain pour se faire son propre avis. À peine dix minutes plus tard, le capitaine est catégorique : la houle rend la passe trop dangereuse pour débarquer 15 personnes à terre. De plus, la marée descend, rendant la manœuvre chaque minute qui passe plus périlleuse. En guise de lot de consolation, Daniel et François se relaient sur le zodiac pour emmener des petits groupes au plus près de l’île. Là, à quelques dizaines de mètres de nous, la plage semble si proche, si accessible, même si le fracas des vagues s’écrasant sur le récif nous rappelle que nous ne sommes pas à la hauteur du défi que nous lance l’île.

Tandis que le vent chasse les nuages, découvrant un grand ciel bleu, Tara plonge donc son ancre à une centaine de mètres de la plage, pour passer tout de même quelques heures face à Clipperton. Une fois au mouillage, certains sortent les cannes à pêche, tandis que d’autres leur préfèrent les masques et tubas. Car sous la coque de Tara, les poissons grouillent dans une eau translucide, laissant apparaître de gros coraux sur le fond, quinze mètres plus bas. Quelques petits requins à pointes noires, curieux, s’approchent des nageurs.

Même si ces quelques heures dans ce panorama sublime, réservé à de rares privilégiés, permettent à tous de souffler un peu, la déception reste grande. Ne pas pouvoir sentir la terre sous ses pieds, déguster une noix de coco sur la plage, se promener parmi les fous, ou même ramener un petit souvenir concret de Clipperton. La désillusion est cruelle, surtout quand Tara remet les voiles et s’éloigne de cette île tant désirée ; pour reprendre un quotidien bien rodé : deux semaines de pleine mer et de sciences jusqu’au Panama.

L’atoll de légende gardera son mystère, l’attraction qu’il aura exercée sur nous ces derniers jours restera intacte. Tandis que le rocher de Clipperton diminue à l’horizon dans le sillage du bateau, une troupe de dauphins rivalise d’acrobaties devant le nez de Tara. Un ballet sous forme d’adieu.

Yann Chavance

Les scientifiques sur le pont

Durant toute la journée, une effervescence particulière a animé le pont et les laboratoires embarqués. Moteurs coupés, Tara immobile sur l’océan, un drôle de ballet se mettait en place sous l’œil intrigué des oiseaux de mer tournant autour du bateau. Enfin, la première station de la nouvelle équipe scientifique avait commencé.

Après l’annulation d’une première station, certains commençaient à s’impatienter. En guise de préparation, Tara faisait régulièrement ces derniers jours quelques courtes haltes, le temps de plonger l’ensemble des instruments de mesure (la fameuse « rosette »). Au fil des remontées, les scientifiques avaient ainsi pu commencer à établir un profil des différentes couches de l’océan sur notre trajet.

Pour Denis et les autres scientifiques embarqués, ces données sont plus que précieuses : « Avec ces relevés, on a pu définir à quelles profondeurs on allait pouvoir faire les relevés les plus intéressants, notamment où se situe la zone minimum en oxygène ». Car c’est surtout cette épaisse couche où l’oxygène se fait rare qui a poussé les scientifiques à se pencher sur ce coin du Pacifique Nord : sous la coque de Tara ce matin, passé une centaine de mètres de profondeur, s’étalait une immense zone quasiment privée d’oxygène. « C’est forcément intéressant d’étudier ces zones si particulières, reprend Denis. On espère trouver des choses que l’on ne voit pas ailleurs, pourquoi pas même de nouvelles espèces, adaptées à ces conditions extrêmes. »

Rien d’étonnant donc qu’à huit heures ce matin, tout le monde soit déjà sur le pont, prêt à se lancer dans une journée de travail bien remplie. Après une première plongée de la rosette, emmagasinant en continu une foule de données de la surface jusqu’à 1 000 mètres de profondeur, les premiers résultats tombent : la couche recherchée est belle est bien sous nos pieds. Se penchant sur les précieux graphiques fournis par la rosette, Denis commente : « Ici, la sonde annonce zéro comme taux d’oxygène ! Il ne s’agit même pas de taux faibles, mais bien d’un milieu anoxique, c’est-à-dire quasiment dépourvu d’oxygène. On voit aussi que cette couche est très épaisse, mais aussi très haute, pointant à peine à 100 mètres sous la surface ».

Mais le travail des scientifiques à bord ne se limite pas à déterminer les caractéristiques de cette couche si particulière, le but étant également d’étudier les organismes y évoluant. Ainsi, durant toute la journée, une armada d’appareils de prélèvements sont mis en service les uns après les autres. Filets filtrants, pompes, bouteilles fixées à la rosette, les échantillons s’accumulent peu à peu sur le pont arrière. Une foule de petites mains s’affaire alors à trier, classer, ranger, conditionner les précieux prélèvements.

Peu à peu, chacun trouve ses marques, apprend de nouveaux gestes qui deviendront bientôt naturels, le tout sous un soleil de plomb. À la fin de la journée, même les plus rodés à l’exercice s’avouent fourbus par l’exercice. « Ça a été une grosse journée ! résume Noan, un habitué de Tara. Pour une première station, il faut tout remettre en route, vérifier que tout le monde fait ce qu’il faut, retrouver les automatismes. Surtout qu’il va bientôt falloir remettre ça pour la station longue qui arrive. Ce sera un vrai challenge ! ». Heureusement, le capitaine avait prévu ce soir-là une petite surprise pour l’équipe méritante, histoire de fêter dignement cette première station si rondement menée.

Yann Chavance

Tara à San Diego



Les médias et les VIP sont venus nombreux le 27 octobre pour accueillir chaleureusement Tara à San Diego. Devant le bateau, sur le quai en face du Musée Maritime, Stéphane Richard de French BioBeach* a lancé la conférence de presse en accueillant le président du Port de San Diego, Peter Scott, qui a présenté à Tara une déclaration officielle, « Port of San Diego Proclamation ».



«Nous reconnaissons l’importance de cette expédition et de sa recherche scientifique qui est cruciale pour tous les ports”, a déclaré le président Peters. «Le port de San Diego est préoccupé par la situation des océans et baies du monde. Une des missions du Port de San Diego est de servir de gardien de l’environnement de la baie de San Diego.

“

Le maire de San Diego Jerry Sanders, qui avait visité le navire avant la conférence de presse,  a accueilli le capitaine, l’équipage et les scientifiques de l’expédition, au nom de la ville de San Diego.  «L’océan est au cœur de la vie ici à San Diego», a-t-il dit. «Non seulement la plage fait partie de notre culture, mais aussi la recherche océanographique et la Scripps Institution of Oceanography font vraiment partie de notre identité. Pour les prochaines semaines, vous allez participer à cette communauté qui célèbre l’océan. San Diego se soucie profondément de la santé de l’océan et comprend mieux que la plupart des communautés le rôle qu’elle joue dans une planète saine.»



Après le maire, le consul général français David Martinon, Eric Karsenti, et Romain Troublé ont  fait des déclarations. Ensuite les VIP et la presse ont visité le navire.



Plus tard dans l’après-midi, des scientifiques de San Diego ont assisté à un colloque et un cocktail à la Scripps Institution of Oceanography, parrainé par French BioBeach.* Eric Karsenti et d’autres membres de l’expédition ont présenté les résultats et les détails de la recherche de Tara Oceans Expedition devant des  scientifiques de San Diego. Le lendemain, 28 octobre, Tara a accueilli à bord le docteur Craig Venter, célèbre dans la communauté scientifique pour son rôle de pionnier dans le séquençage du génome humain et dans la création en 2010 de la première cellule avec un génome synthétique.

Venter a fondé Celera Genomics, l’Institut de Recherche en Génomique, et aussi le J. Craig Venter Institute à La Jolla, où il travaille actuellement pour créer des organismes biologiques synthétiques, et pour documenter la diversité génétique dans les océans du monde. Venter a effectué une visite à bord le Tara, et a discuté des recherches avec l’équipe scientifique à bord.

Ce soir-là Tara a accosté près du Bali Hai, restaurant panoramique avec sa vue spectaculaire sur la baie de San Diego. L’équipage et les scientifiques ont été accueillis lors d’un dîner organisé par le «Tara Welcoming Committee» (French BioBeach, UK Sails, Joe Saad & Associates, et STPR). Il y avait plus de 50 participants, et l’invité d’honneur était Dennis Conner, quatre fois champion de la Coupe America, légende de la voile et  pilier de la communauté des passionnés de la voile ici  à San Diego.



A cette occasion, la Cortez Racing Association a offert le guidon du club à Tara, et a donné des casquettes à l’équipage, en souvenir de leur visite à San Diego.  Romain Troublé a offert à la CRA (représenté par le Commodore Joe Saad) une photo encadrée de Tara, signée par tous les membres de l’équipage.



Romain Troublé et Dennis Conner ont parlé de leurs souvenirs de l’America’s Cup, et Conner a invité Troublé et d’autres membres de l’équipage de Tara à se joindre à lui à bord du XXIV Menace pour participer le lendemain à la très populaire «Halloween Regatta» sur la baie de San Diego dans la catégorie 3.  Tous ont participé à la Fête après la course et à la remise des prix au Fiddler’s Green Restaurant.



Stephanie Thompson

*French BioBeach est une association dont la mission est de promouvoir des échanges scientifiques entre les USA & l’Europe (particulièrement la France) dans les domaines de la biotechnologie et de la médecine.   

Welcome to San Diego

Le mercredi 26 octobre, nous apercevons les côtes de la Californie, le premier signe que tout un monde existe et nous attend au-delà de l’océan qui nous paraissait infini jusqu’alors. Des baleines nous accompagnent dans la baie. Nous apercevons ensuite un groupe de voiliers blancs.

Toute l’équipe de Tara est là pour escorter le bateau jusqu’au port du musée maritime de San Diego. Le bateau prend sa place parmi la Surprise (bateau du film Master and Commander), un sous-marin soviétique de la seconde guerre mondiale et d’autres vaisseaux historiques qui y sont amarrés. 

Le lendemain, le maire de San Diego, Jerry Sanders, rend visite à la goélette et souhaite la bienvenue à Tara dans une ville qui chérit tant les océans, capitale de l’America’s Cup où se trouve le plus grand aquarium du monde, Sea World. Il se joint à Scott Peters, qui préside la commission portuaire de San Diego, pour offrir une plaque honorifique à Tara Oceans et saluer les progrès de cette expédition mondiale en présence de Romain Troublé et Eric Karsenti.

Dans l’après-midi, l’équipe de Tara se rend au SCRIPPS, un des centres de recherche océanographiques les plus importants du monde, à l’Université de San Diego (UCSD). C’est là que certaines des figures scientifiques clefs de l’expédition, dont Eric Karsenti, Chris Bowler, Mike Sieracki et Matt Sullivan, illustrent les méthodes, à la pointe de la recherche, utilisées dans l’acquisition et l’analyse des échantillons.

Après nous être immergé dans le monde des diatomées, de la génomique des virus, et autres planctons qui peuplent nos océans, nous célébrons notre arrivée sur une terrasse de ce site splendide qui domine la plage de La Jolla. Un banc de dauphins surgit parmi les surfeurs alors que nous assistons au coucher du soleil californien.

 

Andres Peyrot.

La ville de San Diego se prépare à accueillir Tara

Tara arrivera à San Diego aujourd’hui pour une escale d’un mois, elle sera accueilli par les officiels de la ville, et des membres de la communauté scientifique – the University de California, University of San Diego, and Scripps Institute of Oceanography – entre autres.

Une parade de bateaux escortera Tara à son arrivée au port. Invité par le Port de San Diego, Tara sera amarré au cœur du ‘downtown’ (quartier d’affaires) au quai du Musée Maritime,  à côté des attractions touristiques comme les bateaux historiques « Star of India » (voilier 3 mâts de 1863) et le « Berkeley » (ferryboat à vapeur de 1898).

Le 27 octobre à 11h. le maire de San Diego, Jerry Sanders, et le directeur du Port, Scott Peters, tiendront une conférence de presse afin d’accueillir Tara officiellement à San Diego. Le consul général de France à Los Angeles, David Martinon,  le directeur scientifique de Tara Oceans, Dr Eric Karsenti et Romain Troublé, directeur des opérations de Tara Oceans participeront aussi à cet évènement. 

Le directeur du Port de San Diego, Scott Peters, fait le lien entre la mission scientifique de Tara, et les efforts du port pour sauvegarder son propre environnement. « En tant que gardien de l’environnement, le Port de San Diego respecte et apprécie énormément la recherche marine effectuée par l’équipe de Tara Oceans», dit Peters. « Nous sommes responsables de 1 214 hectares de mer. A présent nous élaborons un «Plan d’Adaptation» pour faire face ici à San Diego aux impacts éventuels du changement climatique. »

Une visite officielle du bateau aura lieu à la suite de la conférence de presse.

Stephanie Thompson

Aux portes de la Californie

Le samedi 22 octobre, nous entamons la dernière station de prélèvements de notre étape Honolulu – San Diego, à 200 milles des côtes américaines. Le ciel est gris, l’eau est à 16 degrés, et sur le pont l’équipage fourmille en épaisses tenues de quart.

Marins et scientifiques travaillent dans la nostalgie d’avoir laissé le beau temps Hawaiien, et dans l’espoir que surgisse un soleil californien digne de sa réputation.  Ce que nous échantillonnons si près du but, c’est un filament d’upwelling créé par le courant californien.

Un upwelling est une eau profonde, donc plus froide, et riche en nutriments minéraux (nitrates, phosphates…) qui remonte à la surface. Cette richesse entraîne avec elle une prolifération du plancton, signée par des concentrations élevées de chlorophylle sur les images satellitaires. Cependant, les courants évoluent rapidement et l’emplacement de la zone la plus riche peut nous échapper. Quelques jours nuageux nous empêchent d’avoir la distribution précise de la température et de la chlorophylle, et les cartes fournies par l’océanographie opérationnelle ne peuvent suivre le rythme. Les images satellitaires ne donnent qu’une information fragmentaire.

Grâce aux capteurs de température, salinité et chlorophylle à bord, les ordinateurs du laboratoire sec affichent un tracé des concentrations en chlorophylle à la surface, oscillant du bleu foncé (pauvre) au rouge vif (riche), qui témoigne de la richesse relative au court de notre route. Ce tracé coloré, une fine entaille sur la carte, force l’instinct pour imaginer la forme et l’étendue du filament traversé et planifier une station sur 48 heures.

À midi, les scientifiques se rendent compte que l’échantillonnage de la matinée est relativement pauvre par rapport aux lectures maximales de chlorophylle observées pendant la nuit. En consultation avec le capitaine Hervé Bourmaud et l’équipe, notre chef scientifique Isabelle Taupier Letage prend la décision de se repositionner 40 miles en arrière et d’entamer une nouvelle station longue le lendemain. Mieux vaut revenir sur nos pas dans un secteur que nous connaissons plutôt que de prendre un pari sur des zones inconnues.

Le dimanche 23 octobre, les filets et les pompes sont chargés. Jérémie Capoulade observe une concentration importante de diatomées, éléments du phytoplancton qui amassent quantité de matières minérales pour synthétiser leur matière organique (photosynthèse). Nous avons enfin réussi à mettre la coque sur ce filament du courant californien.

Enfin, le lundi 24 octobre, le soleil californien se lève sur une mer d’huile. On peut voir le reflet du bateau dans l’eau, lisse comme une glace. Sous la surface, nous voyons des colonies de salpes et de méduses qui nagent dans une eau riche au teint vert, taillée de prismes de lumière. Vers 16h30, nous sommes prêts à rejoindre San Diego sans regret.

Quelques mots du laboratoire :
Jérémie Capoulade: « L’observation du plancton à bord de Tara n’est pas une tâche aisée. Il faut s’armer de patience pour pouvoir capturer l’image de ces petites bêtes qui bougent constamment sous l’effet du roulis incessant du bateau. On est cependant largement récompensé par la beauté et l’élégance des spécimens que l’on observe. »

Andres Peyrot

Après la pluie, le beau temps

Après avoir traversé une mer bien agitée et des rafales de vents allant jusqu’à 35 nœuds, nous arrivons finalement au cœur de la dépression.  Nous y avons laissé la grand-voile qui à son tour s’est déchirée. Les derniers instants à la voile, nous les aurons passés sur le pont, les harnais de sécurité attachés, à regarder la mer se déchaîner et nous asperger de cascades salées.
François Aurat, cette nuit là pendant son quart : « 2h30, 29 nœuds nord-est, on se croirait à l’entrée du port de Brest le 15 août! C’est la magie de Tara. Mais il manque les galettes et les saucisses !! »

Aujourd’hui, dimanche 16 octobre, le soleil brille à nouveau. Il semble que nous atteindrons notre prochaine station de prélèvements d’ici demain soir et que notre équipe scientifique est prête à reprendre le travail. Martin fait don d’une dorade tout juste pêchée pour la science. Un scalpel à la main, Céline Dimier dissèque les viscères de ce poisson dans l’idée de rechercher du plastique dans son contenu stomacal. Malheureusement, si j’ose dire, l’estomac de l’animal est absolument vide et c’est bien pour ça qu’il s’est retrouvé accroché à l’hameçon. Il reste encore à analyser la chaire du poisson de plus près, qui pourrait présenter une toxicité invisible à l’œil nu. Aussi est-il utile de préserver cette prise dans le cadre d’une étude sur les conséquences de la catastrophe nucléaire de Fukushima du 11 mars 2011.

Ce poisson n’a certes pas été en contact avec la contamination, mais il va servir de « point zéro », à partir duquel surveiller les taux de radioactivité dans les organismes lorsqu’ils seront entrés en contact avec des débris ou des eaux contaminées qui auront voyagé au travers du Pacifique. Céline Blanchard effectue un échange soigneusement négocié pour récupérer les filets de dorade bien frais en échange de morceaux de Thazard du congélateur que nous avons attrapé dans une zone bien plus significative, puisque au centre du Pacifique nord, alors que nous traversions le continent de plastique. Nous la remercions tous de ce sens des affaires qui nous aura permis une nouvelle tournée de poke mahi mahi au diner.

 
Andres Peyrot

Gros échantillons

Le vendredi 7 octobre 2011, il est 2 heures du matin, et je suis de quart avec Yohann jusqu’à 4 heures. Les lumières sont éteintes, et nous veillons sur le bateau depuis le cockpit. La lune se couche à l’horizon et plonge Tara dans une obscurité complète. Le ciel dégagé dévoile une multitude d’étoiles qui éclairent maintenant l’océan à elles seules. A l’arrière de la goélette, on aperçoit des étincelles de planctons dans le sillon des hélices.

A 9 heures, le matin suivant, Isabelle Taupier Letage, notre chef scientifique, surgit dans la cabine : « Andres, du plastique ! ». Je saute de ma couchette et je la suis sur le pont. « Des filets de pêche sont pris sous la coque. Martin et François vont plonger pour les démêler ». Toute l’équipe est penchée par dessus les barrières de protection. Martin et François plongent à tour de rôle pour arracher cette gigantesque traînée de plastique qui nous ralentit depuis une heure. Quand enfin ils parviennent à les détacher, nous tirons les filets à bord.

Isabelle et Céline Dimier tentent de démêler cet amas inextricable pour en découper des morceaux et en faire des échantillons. Isabelle tire du lot une veille brosse à dent rose qui vient s’ajouter au tas de plastique multicolore que Céline conserve dans du papier d’aluminium. Entre les maillons, on trouve une colonie de petits crabes qui ont adopté ces filets comme nouvel habitat. Des copépodes et autres planctons y sont aussi attrapés. L’étude de ces échantillons, notamment par Melissa Duhaime de l’Université d’Arizona, nous en dira d’avantage sur la vie microbienne en interaction avec ce plastique.

Le reste de la journée, nous continuons d’apercevoir quelques macro débris à la dérive. Nous observons également des fines pellicules de plastique qui dérivent sous la surface de l’eau. C’est une « soupe » de très petits fragments de sacs en plastique. Malgré cela, la concentration  de macro déchets reste relativement faible et inégale.

Andres Peyrot

Plastique irrégulier

7 octobre 2011

Le mercredi 5 octobre, nous complétons, avec succès, la deuxième station longue de cette étape entre Honolulu (Hawaï) et San Diego (Californie). Le second échantillonnage du Manta trawl (filet de surface qui sert à recueillir le plastique) est moins chargé en plastique que celui que nous avons effectué la veille.

Entre temps, dans le laboratoire sec, le scientifique Jérémie Capoulade observe, stupéfait, la présence d’une bille siliconée à l’intérieur d’un échantillon planctonique collecté en surface. Il fait appel à Benedetto Barone pour l’aider à identifier cet intrus et s’assurer qu’il ne s’agit pas d’un étrange organisme. En effet, la gouttelette d’eau que Jérémie a placé sous son microscope contient du plastique, présence improbable dans un échantillon aussi petit.

Le jeudi 6 octobre, nous changeons finalement de cap et partons vers l’est en remontant le vent. Sur le pont, les jumelles sont à portée de mains. Nous continuons d’apercevoir des macro-débris de plastique qui dérivent de façon anarchique. De manière générale, nous voyons moins de déchets que les deux premiers jours passés à l’intérieur du gyre (tourbillon marin). Cela confirme le taux irrégulier de plastique mis en évidence au travers des observations effectuées par l’Algalita Marine Research Foundation. Alors que nous nous déplaçons vers le centre du continent de plastique, nous gardons les yeux ouverts.

 

Andres Peyrot.

Aux portes du continent de plastique

Le mardi 4 octobre, alors que nous atteignons des latitudes au delà de 31° nord, nous apercevons pour la première fois quelques macro-débris de plastique à la dérive. Nous sommes dors et déjà dans le continent de plastique. C’est une première car d’après les études du taux de plastique dans le nord du pacifique, effectuées par Charles Moore de la fondation Algalita (1999 – 2008), la répartition du plastique est très aléatoire.

Une modélisation des différents points de convergence des océans a été élaborée par le Dr. Maximenko de l’Université de Hawaii en 2008, qui a introduit dans les courants marins des petits émetteurs flottants pour observer leur trajectoire. Plus récemment, Maximenko en conclut l’existence de cinq zones de convergence mondiales, dont le garbage patch (continent de plastique) du Pacifique.

En pratique, et en partie due à la variabilité des vents, il n’y a aucune progression stable dans le temps quand à la distribution du plastique à l’intérieur même de ces gyres (tourbillons). Nous n’avons donc aucune manière de prédire l’endroit exact où se trouve la plus grande quantité de plastique à un instant donné. En acceptant cette fatalité, nous avions abordé cette étape à la façon d’une partie de touché coulé, et nous voilà parmi les débris, à moins d’une semaine de notre départ d’Honolulu (Hawaii).

Nous jetons à l’eau le filet destiné aux échantillons de plastique (Manta trawl pour la surface). En le récupérant, nous avons tous les yeux rivés sur son contenu : une multitude de fragments de plastique multicolores qui entourent un gros bouchon vert sur lequel tout un écosystème d’algues s’est développé. Accroché à cet écosystème, deux petits crabes blancs se replient derrière leurs pinces comme pour protéger leur habitat arraché des eaux. Ce plastique, ils l’ont colonisé à la manière d’un récif corallien.

A en juger par ce que l’on voit en dessous de la ligne de flottaison des macro-déchets, ce plastique est là depuis bien longtemps et il s’est intégré à l’environnement marin. Il reste à déterminer les conséquences exactes que ce nouveau support inflige à la vie des océans et quelles sont les interactions qui existent au niveau microbien rattaché à ce plastique. Peut-être même pourrait-on découvrir des bactéries capables de digérer et dissocier certains polymères? Beaucoup de questions restent ouvertes, et nombreuses sont les analyses destinées aux échantillons plastiques que Tara rapportera à San Diego. Une chose est sûre, c’est que plastique il y a !

Andres Peyrot.

A la merci du vent, aux portes du septième continent

Le samedi 1er octobre 2011 à 00 h 30, nous concluons la station ALOHA en remontant le filet multinet qui rapporte avec lui les derniers échantillons. Nous voilà repartis en pleine nuit. Des vents d’Est soufflent en direction opposée du point que nous souhaitons atteindre.

Le bateau ne pouvant naviguer face au vent, Hervé (le capitaine) est contraint de rectifier notre trajectoire, cap sur le nord. Le but étant de remonter sur une latitude suffisamment avancée (approximativement 35° nord) pour pouvoir sortir des alizés et bénéficier de vents d’ouest qui nous porterons jusqu’en Californie.

Cela implique une remise en cause de la répartition de nos stations scientifiques. De plus, le bateau devra impérativement être amarré au port de San Diego le 26 octobre. Le nombre de jours prévus pour la science dépend des jours supplémentaires de navigation. Habitués aux aléas de ce type d’expédition scientifique, l’équipe de Tara relève le défi contre la montre.

Les scientifiques rallongent le temps de travail pour préserver le protocole d’échantillonnage, et l’équipage fait tout le possible pour optimiser le temps de navigation. Isabelle Taupier Letage, note chef scientifique, doit prendre de nouvelles décisions quant au planning des stations et leurs emplacements. En consultation avec le reste de l’équipe, elle décide d’entamer une deuxième station longue une fois que nous serons passé au dessus de la latitude 30° nord, car à partir de là, nous serons officiellement aux portes du continent de plastique*.

En attendant, nous avons deux jours de navigation pure devant nous. Le vent se lève, les moteurs s’éteignent, et nous atteignons les 9 nœuds dans le silence. François (officier de pont) jette à l’eau ses lignes de pêche. Quelques heures plus tard, il dépose des filets de dorade et mahi mahi frais à la cuisine.  Céline, la cuisinière en profite pour assouvir notre nostalgie d’Hawaii en préparant le fameux mahi mahi poke épicé des îles. Pour l’heure, nous écartons de notre pensée l’idée que le plastique ait intégré la chaîne alimentaire marine et puisse se cacher dans la chaire du poisson à l’intérieur de nos assiettes. Les résultats de nos recherches viendront en temps et en heure.

Andres Peyrot


* Le continent de plastique : une zone calme de l’Océan Pacifique, vers laquelle les courants marins amènent les déchets flottants qui s’accumulent en bancs. Cette mer de déchets, visible uniquement depuis le pont des bateaux, a été découverte en 1997 par Captain Charles Moore. Il mit alors près d’une semaine à la traverser, stupéfait par ce qu’il avait trouvé dans cette zone peu fréquentée du globe.

Welcome to Paradise

Après 20 heures de voyages, j’atterris finalement à Honolulu. Il est 20h30 heure locale, 12 heures de décalage avec Paris.  Une voix retentit dans la cabine de l’avion : « Welcome to Paradise ». Je monte dans un taxi palestinien qui me pose à l’entrée du port de la Aloha Tower. Je traîne alors ma valise au travers d’un centre commercial inanimé et me dirige vers deux mâts gris que je vois dépasser des structures en béton. Tara surgit alors devant moi.

A cet instant, je mets ma vie parisienne en pause et m’extrais des réalités urbaines pour commencer une nouvelle aventure qui durera pendant plus d’un mois. Une réalité partagée par certains des nouveaux arrivants qui monteront à bord de Tara pour la première fois cette semaine, alors qu’une partie de l’ancien équipage quitte le bateau pour reprendre leurs vielles habitudes. Dans une semaine, le nouvel équipage sera au complet et nous affronterons l’immensité du Pacifique en direction de San Diego.

Durant les jours qui restent avant le départ, les marins travaillent dur. Il faut réparer une voile déchirée, démonter et remplacer certaines pièces du moteur, mettre à jour le matériel scientifique et approvisionner le bateau. Le temps nous est compté pour explorer l’île de Oahu et rencontrer les scientifiques locaux. Les escales ne sont pas seulement des étapes nécessaires à la logistique de l’expédition, mais également des opportunités de partage scientifique et culturel.

Nous avons la chance d’être guidés par des scientifiques, collaborateurs de Tara Oceans, qui habitent l’île. Parmi eux, Jim Maragos, Trustee américain de Tara Oceans et spécialiste des coraux, habite Hawaii depuis plus de quarante ans. Aldine Amiel et Eric Roettinger, biologistes marins, photographient le monde de l’infiniment petit. Ils sont fondateurs de Kahikai (kahikai.org), un site de communication et partage d’images de la biodiversité et des océans. Ils sont tous deux vétérans de Tara, ex-scientifiques à bord. Enfin, Lionel Guidi, en post doctorat à l’université de Hawaii, travaille au laboratoire C-MORE (Centre d’Océanographie microbien : recherche et éducation).
C’est au cœur de ce centre que l’équipe scientifique de Tara fera une présentation le matin du 27 Septembre 2011. Les scientifiques du leg Hawaii – San Diego, présenteront le protocole mis en place pour la traversée.

En attendant de se plonger dans un univers purement scientifique, voici ce que nos hôtes ont pu partager de leur île :

Pearl Harbour, où se trouve le mémorial du bateau militaire USS Arizona, dans lequel périrent plus de 1 100 marins Américains lors de l’attaque japonaise du 7 décembre 1941, date de l’entrée des Etats-Unis dans la seconde guerre mondiale. Le mémorial, est construit par dessus l’épave du bateau resté intacte depuis bientôt 70 ans. Nous avons aperçu notre premier arc en ciel de l’escale, très courant au Aloha State.

La côte Ouest de Oahu, première opportunité notamment pour le capitaine, Hervé Bourmaud, de s’échapper de la zone urbaine de Honolulu. Alors que l’autoroute à l’américaine, large de cinq voies, se resserre en une route côtière qui borde des collines volcaniques, il confirme que « Hawaii, c’est plus qu’un port industriel avec des bâtiments et un Hooters en face d’un Starbucks ». Nous avons pu marcher pendant une heure sous le soleil Hawaiien avant d’atteindre la réserve naturelle de Kaena point, où des phoques moines, espèce en voie de disparition, sont étendues sur une plage rocheuse.

Le fameux North Shore de Oahu, lieux mythique de pèlerinage mondiale pour surfeurs. Nous arrivons juste à temps pour les premières vagues qui annoncent le swell d’hiver. Bien trop monstrueuses pour l’équipe de Tara, nous les avons admirées depuis la plage du Pipeline où se déroulent des championnats internationaux plusieurs fois par an. Les plus courageux de nos marins avaient déjà fait leurs premiers pas sur les long boards en location à la plage de Waikiki. Par contre, nous n’avons pas manqué de goûter à la glace pilée de chez Matsumoto Shave Ice où la file d’attente sort systématiquement du magasin à n’importe quelle heure de la journée.

Entre temps…

ont débarqué de Tara,

les scientifiques :

Xavier Durrieu De Madron, chef scientifique
Margaux Carmichael
Julie Poulain
Sarah Searson
Brett Grant
Christian Rouviere

et
Julien Girardot, cuisinier et photographe à bord.

ont embarqué,

les nouveaux scientifiques :
Isabelle Taupier-Letage, chef scientifique
Céline Dimier, spécialiste des protistes
Jérémie Capoulade, ingénieur optique et responsable de l’imagerie à bord
Marc Picheral, technicien et responsable de la rosette (CTD*) dont il fut à l’origine
Claudie Marec, responsable des équipements scientifiques à bord
Benedetto Barone, océanographe italien

et 2 nouveaux membres de l’équipage :
Céline Blanchard, nouvelle cuisinière et architecte naval
François Aurat, officier de pont qui arrive en renfort pour l’équipe des marins, démunis de ce poste depuis Papeete.

Andres Peyrot

* CTD : Instrument qui permet la mesure de paramètres de Conductivité, Température, Depth (profondeur), et autres capteurs pour la caractérisation physico-chimique de la masse d’eau.

Hawaï, dernière étape polynésienne

Dans la nuit étoilée, le halo de lumière trahit la présence proche de la ville d’Honolulu. Sous voilure réduite, depuis la déchirure d’une de ses voiles, Tara glisse doucement sur l’eau. Nous atteignons Hawaï après plus de trois mois à sillonner la Polynésie.

Notre route a croisé celle des premiers grands navigateurs, non pas les premiers explorateurs européens, mais les austronésiens qui à bord de pirogues, il y a plus 2 000 ans, sans compas ni boussole et encore moins de GPS ou de VHF, ont peuplé peu à peu la région. Ces marins possédaient une connaissance admirable de la mer, se fiant au soleil, décryptant la houle et les vents dominants, ou suivant les “chemins d’étoile”, repères transmis par les Anciens.

Lors de longues heures occupées à scruter les cartes, les distances considérables entre les îles nous laissaient songeurs, nous imaginions avec admiration les conditions de navigation de nos prédécesseurs, marins virtuoses, lancés à la découverte d’îles toujours plus lointaines pour s’y installer. Et ce matin, nous apercevons devant nous Hawaï, pointe septentrionale du triangle polynésien, une des ultimes conquêtes de ces peuples de la mer.

Dans la matinée, escortés par des voiliers venus nous saluer, nous rejoignons le bateau de pilotage qui nous emmène vers notre poste d’amarrage. Doucement, Tara vient s’accoster au quai n°9 dans le centre d’Honolulu, au milieu des buildings dont les surfaces vitrées renvoient les mille reflets de ce nouveau monde que nous découvrons.

Les amarres sont posées à terre et l’agent maritime en charge de notre entrée sur le territoire américain monte a bord pour régler les derniers papiers de clearance. Il nous faut attendre le passage des douanes et des officiers du sanitaire avant de pouvoir mettre pied à terre. Une heure après, les visites et le contrôle des visas, nous sommes officiellement rentrés aux Etats-Unis et nous pouvons mettre pied à terre!

Des amis nous ont rejoint, et nous offrent les traditionnels colliers de fleurs polynésiens. Embrassades, rires et sourires nous permettent de prendre conscience que nous sommes de nouveau revenus dans le monde des hommes. Pour les scientifiques, c’est la fin du voyage, pour l’équipage c’est une nouvelle course contre la montre qui commence. Il faut réorganiser la vie a terre, gérer les approvisionnement et les problèmes techniques.

Les rencontres avec les différents laboratoires et université d’Hawaï, vont nous permettre de préparer la prochaine mission vers San Diego et l’étude du continent de plastique. Dans quelques jours la nouvelle équipe scientifique sera au complet, et Andres, notre journaliste embarqué me remplacera dans la rédaction des journaux de bords.

Hervé Bourmaud, capitaine de Tara

Kiribati, des îles en sursis

En cette fin d’après-midi équatorial, Tara longe le récif sous le vent de l’île Christmas. Le ciel bas, se confond  avec la mer assombrie par d’imposants nuages noirs poussés par les alizés.

Nous distinguons, dans les brumes salines, le rivage dont la hauteur n’excède pas 3 mètres en moyenne. Cet atoll considéré comme le plus grand et le plus vieux du monde fait partie de la république des Kiribati, un état à l’avenir incertain. Cet immense territoire océanien composé d’une multitude d’îlots à fleur d’eau subira les premiers effets du réchauffement climatique.

L’île Christmas est une petit oasis de verdure, perdu au milieu de l’Océan Pacifique et à l’écart des grandes routes de navigations. Peuplée de 5 415 habitants vivant sur une superficie de 322 km2, elle représente 70% des terres des Kiribati.

Oubliée et redécouverte le jour de Noël par Cook (d’où son nom) en 1877, l’île ne fut rattachée à la lointaine colonie anglaise des îles Gilbert qu’en 1919.

Au crépuscule, nous apercevons les lumières du village de London, baptisé ainsi par le père Rougier qui loua l’atoll entre les deux guerres pour y planter des cocotiers. Il est d’ailleurs à l’origine de la surprenante toponymie de l’ile. Ainsi face à London, de l’autre coté de la “Manche”, se trouve le village désormais abandonné de “Paris”.

A quelques encablures, d’un bateau de pêche japonais, qui nous semble abandonné, nous mouillons l’ancre dans le fracas métallique du guindeau. Le sombre de la nuit nous enveloppe, l’heure tardive ne permet pas de faire l’entrée administrative dans le territoire kiribatien, nous attendrons donc demain.

La clarté de la lune découpe l’ombre d’une imposante jetée, construite par l’Agence d’exploration aérospatiale japonaise, venue mettre en place les prémices d’un projet de navette spatiale actuellement avorté.

Le lendemain, à 6h, dans la lumière rougeoyante du matin, les détails en ombres chinoises nous apparaissent de plus en plus clairement. Puis la magie du jour nous fait apparaître ce nouvel endroit à découvrir. Une longue journée nous attend. Il nous faut d’abord faire les démarches administratives qui vont nous permettre de descendre à terre. Après la visite du navire par les douanes et l’immigration, l’autorisation nous est enfin donnée de débarquer sur le sol kiribatien.

Les eaux limpides et turquoises de l’immense lagon, rendent irréelle notre arrivée en bateau pneumatique au petit embarcadère du port London. Des pirogues de pêcheurs aux couleurs vives sont amarrées où reposent sur le sable. En arrière plan, nous apercevons le village et ses baraquements écrasés sous le soleil brulant de ce début de matinée.

L’avenir de l’île

Nous rencontrons dans un premier temps notre contact local Riteta Bébé, représentante du gouvernement pour les questions d’environnement et de protections des espaces naturels. Elle nous reçoit dans son bureau où sur les murs jaunis par le temps les cartes du lagon, chevauchent des fiches signalétiques et les photos des espèces endémiques du lagon. Cette rencontre est l’occasion pour nous de pouvoir aborder les sujets environnementaux et de mieux comprendre les problématiques de cet état en sursis suspendu aux effets du réchauffement et de la montée des eaux.

Au fil de la discussion avec Xavier de Madron, notre chef scientifique, nous nous apercevons que les prémices du changement sont en route. La contamination des lentilles d’eau douce emprisonnées sous les atolls par l’eau de mer, est une des conséquences qui provoque dans la population certaines maladies associées à l’eau non potable. Dernièrement, une alerte a été donnée par le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, lors de son passage au Kiribati. Une solution alternative de récupération des eaux de pluie pourrait être mise place sur les îles avec mise à disposition de grosse citerne.

Une des autres préoccupations environnementales, bien réelles, est liée à la pollution par les déchets plastiques, qu’on trouve disséminés un peu partout dans la partie habitée de l’île. “Nous avons des problèmes pour le traitement de ceux-ci, mais avant tout, c’est un problème d’éducation de la population” nous avoue Bébé. “Un effort particulier a été fait dans l’éducation des jeunes au niveau des écoles, mais le meilleur exemple a été l’escale du Plastiki ici, à London” nous dit elle en souriant. Ce voilier construit avec des produits recyclables et qui réalise un tour du monde, a beaucoup fait réagir la population locale. “Voir que l’on pouvait faire un bateau avec des bouteilles plastique a émerveillé les enfants, mais leur a aussi donné la conscience de ce que pouvait être le recyclage”, rajoute-t-elle.

Ces dernières années ont vu aussi la création d’aires de protections naturelles dans les îles Phoenix (Phoenix Island protected area). Il s’agit d’un vaste projet gouvernemental de conservation des écosystèmes, mais par manque de moyens, elles ne sont que très peu visitées. Mais pour Bébé, l’avenir est prometteur “Le projet du parc est un bon exemple, et nous espérons la même chose pour notre atoll qui possèdent de nombreuses espèces endémiques, véritables richesse pour les générations qui peut être dans le futures pourront vivre ici”, conclue-t-elle.

La vie d’îlien au quotidien

Il est temps pour nous de quitter notre hôte et de nous rendre au poste de police où nous sommes attendus pour finaliser notre entrée. Nous parcourons les rues de London où les maisons en bois basses sont ouvertes sur la rue. Des ribambelles d’enfants, un peu timides, sont étonnés de notre présence. Nous nous arrêtons dans la seule et unique station de service, épicerie de l’île pour demander notre chemin et faire quelques emplettes. La gérante, le regard désolé nous dit “le bateau qui ravitaille l’ile est en retard de 3 semaines. Il doit arriver bientôt mais personne ne sait quand, nous n’avons plus de riz, de lait et la farine commence à manquer, mais les gens ici sont habitués”. Dans la majorité des îles du Pacifique, la vie des îliens reste suspendue au passage de ces petits cargos ravitailleurs aux horaires erratiques.

A quelques pas du cimetière, se trouve le poste de police sans porte, ni fenêtre où nous reçoit le commissaire. Cet homme de type Micronésien, à l’allure fière, est originaire de  l’île. Pour lui, le mode de vie a changé. ” Les gens du pays pêchent beaucoup, c’est leurs moyens de subsistances. L’argent ici n’a pas la même valeur qu’ailleurs, l’entraide et la tradition communautaires font partie intégrante de notre mode de vie d’îlien. Nous avons 2 médecins ici, qui gèrent les urgences, pour les accouchements les femmes restent sur l’île et préfèrent la méthode traditionnelle, ici la télévision n’est même pas diffusée” conclut-il en rigolant de nos regards étonnés. L’officier de l’immigration venu nous saluer, rajoute “moi je suis en poste depuis 4 ans ici mais je suis originaire de Tarawa, une autre île des Kiribati, je ne suis pas rentré depuis tout ce temps, c’est long pour la famille”. Pas facile d’abolir les distances de ce petit pays aux frontières démesurées.

Le temps passe vite et déjà le soir commence à tomber, il est temps pour nous de rentrer sur Tara et de mettre le cap sur Hawaï afin, de continuer la mission.

Hervé Bourmaud, capitaine de Tara

Départ des Iles de la Société

Ce matin, c’est la fin de notre escale dans le port commercial de Papeete, Tara s’apprête a quitter le quai avec une nouvelle équipe de scientifiques. Des amis, en signe d’adieu sont venus nous offrir les traditionnels colliers de coquillage des départs polynésiens.

La corne de brume sonne l’appareillage vers d’autres horizons, et avec un pincement au cœur, les amarres qui nous retiennent à la terre sont larguées. L’autorisation de prendre le chenal est donnée par la vigie. Les voiles sont hissées et déjà dans le sillage disparaissent les îles de la Société (Polynésie française).

Deux mois de vagabondages scientifiques dans l’archipel des Gambier et des Marquises, nous ont permis de mieux connaître la vie des îles du bout du monde et de ses îliens, isolés au cœur de cet immense Océan Pacifique. Une vie tournée vers la mer et ses ressources, où les problèmes environnementaux prennent une autre valeur dans ces lieux aux écologies fragiles : une vie rude au paradis.

De la culture des perles au travail du coprah*, ce monde polynésien en pleine évolution cherche son avenir au milieu des bribes du passé. Il retrouve peu à peu les racines de son passé caché au fond des mémoires depuis l’évangélisation. Juste retour des choses pour ces hommes qui ont su garder les lettres de noblesses au mot accueil. Au pays des guerrier tatoués et des marae*, l’histoire s’accroche au présent, le futur est incertain pour ce monde maritime fragile des régions d’Outre-Mer qui représente 80% de la biodiversité française.

A bord, 4 marins et 7 scientifiques dirigés par Xavier Durrieu de Madron, s’affairent déjà pour préparer la prochaine mission d’échantillonnage. Le parcours vers Hawaï va nous permettre de croiser l’Equateur et de réaliser des prélèvements dans la zone équatoriale et intertropicale afin de pouvoir étudier les courants et les contre-courants équatoriaux ainsi que leurs populations planctoniques associées.

Cette zone est sujette à des courants convergents qui jouent sur les grands systèmes climatiques à l’échelle des océans et de la planète, ainsi que sur les phénomène météo-océaniques tel que “el nino” et “el nina” qui ont une influence considérable sur les conditions climatiques et économiques des pays qui bordent le Pacifique équatorial.

C’est l’occasion pour Tara de traverser cette zone de convergence afin d’étudier la biodiversité et de percer les mystères planctoniques de l’océan. L’équipe scientifique s’attend à un travail d’enquête passionnant. Pour les marins le défi est tout aussi intense, car les zones traversées entre l’équateur et le 5°N sont considérées comme des lieux de formation des dépressions tropicales et des cyclones, peu apparent à la lecture des cartes météo. A partir du 10°N, nous retrouverons le vent des alizés réguliers de secteur E-NE, pour finir la route sur Hawaï.

Pour l’instant, toutes voiles dehors, l’écume à l’étrave, Tara va rejoindre la première station de prélèvements de cette nouvelle mission.

Hervé Bourmaud, capitaine de Tara

* Coprah : Pulpe séchée de la noix de coco qui sert à produire de l’huile.
* Marae : Lieu sacré tahitien

Tara Oceans : un véritable trésor au fond des cales

2011, l’année du Pacifique pour Tara. Après avoir longé le Chili, l’île de Pâques, croisé les Galàpagos, la goélette est pour deux mois en Polynésie française. L’exceptionnelle biodiversité marine de cette région d’Outre-Mer valait bien ça !

A Papeete, les trésors de la mission Tara Oceans seront expédiés vers les laboratoires.
Les trésors de Tara ? Des congélateurs pleins d’échantillons prélevés minutieusement, et selon un rituel immuable, lors de l’expédition. Des échantillons qui recèlent d’une vie minuscule et foisonnante dont la grande majorité est encore inconnue : le plancton. Jamais ce “melting pot’’ de virus, bactéries, protistes et petits animaux en tout genre n’avait été étudié de manière si systématique et intégrée. Jamais les écosystèmes planctoniques n’avaient été échantillonnés à cette échelle planétaire.

Grand méconnu des océans, le plancton produit pourtant 50% de l’oxygène que nous respirons et séquestre une partie du carbone que nous rejetons. Il n’est donc pas sans impact sur les climats de la Terre. Formant 98% de la biomasse marine, il est aussi à la base des chaînes alimentaires. Gaby Gorsky, l’un des coordinateurs scientifiques de l’expédition, a encore la voix vibrante d’émotion des stations réalisées près de l’équateur, là où les courants froids, chargés de sels minéraux, remontent à la surface : “ c’était magnifique, on avait là des écosystèmes qui tournent à plein régime avec tous les étages de la chaîne alimentaire, des bactéries jusqu’aux poissons et aux calamars, avec beaucoup de zooplancton, de gélatineux, de prédateurs de plancton, de filtreurs… Nos filets étaient pleins à craquer ! “.

Après la Polynésie française, Tara devait mettre le cap sur l’Asie et faire notamment escale à Tokyo. Mais un contexte économique défavorable, associé à la catastrophe nucléaire japonaise, ont contraint les deux co-directeurs de l’expédition, Etienne Bourgois (président du Fonds Tara) et Eric Karsenti (directeur de recherche au CNRS* détaché à l’EMBL*), à revoir la feuille de route de la goélette. C’est dorénavant vers Hawaï, puis vers le “continent de plastique’’ du Pacifique Nord, que Tara a mis les voiles. Après une escale à San Diego, Tara empruntera le canal de Panama puis traversera l’Atlantique avec une arrivée prévue à Lorient au printemps 2012.

Mais l’étape – le “leg’’– sans doute le plus long, a déjà commencé pour les dizaines de chercheurs impliqués dans Tara Oceans. Comme une mission spatiale, comme une expérience menée dans le grand accélérateur de particules du CERN* près de Genève, l’expédition produit une avalanche de données qu’il faudra sans doute plus de 10 ans pour analyser complètement. Les objectifs sont en effet ambitieux : comprendre le fonctionnement et la diversité de la vie marine, prévoir la réponse des écosystèmes marins aux changements climatiques.

Déjà les premières relations se dessinent. Les résultats s’annoncent plus que prometteurs. On nous annonce des publications spectaculaires. Hélas, iI est encore souvent trop tôt pour les dévoiler. Il faut vérifier les analyses, s’assurer de leur exactitude, attendre les données des prochaines stations pour les conforter et leur donner plus de poids statistique. Le travail de chercheurs est un travail méticuleux.
Pour tous ces experts, Tara Oceans est un projet au long cours. Un projet auquel “ il faut donner les moyens d’éclore et de fleurir dans les années à venir sur le plan scientifique “, comme le souligne Jean Weissenbach, directeur du Genoscope d’Evry.
Pour cela, Tara Oceans a besoin du soutien des institutions de recherche, des fondations, des privés… Un soutien essentiel pour que les échantillons ne restent pas prisonniers à -186 degrés dans l’azote liquide, pour qu’ils ne gardent pas leurs secrets sur la diversité et le fonctionnement de la vie océanique.

Gaëlle Lahoreau

Pour découvrir l’intégralité du Flash Tara Oceans, CLIQUEZ ICI.
* CERN : Centre européen de physique des particules
CNRS : Centre national de la recherche scientifique
EMBL : Laboratoire européen de biologie moléculaire situé à Heidelberg en Allemagne

Questions à Fabrice Not, chef scientifique de la mission Marquises

Nous commençons une étape bien spécifique d’une dizaine de jours autour des îles Marquises pour laquelle Fabrice Not, biologiste à la station de Roscoff, est chef scientifique. Trois autres scientifiques viennent compléter l’équipe de l’étape précédente pour cette mission spéciale : Pierre Testor, Fabrizio d’Ortenzio et Steffi Kandels-Lewis. Cette étape au large des Iles Marquises a pour but de caractériser l’écosystème planctonique présent sous le vent des îles, notamment en fonction des apports en fer.

Quel est le but de cette mission aux Iles Marquises ?

A la latitude des Iles Marquises, il y a une bande d’environ 1 000 km de large particulièrement pauvre en fer qui traverse le Pacifique, d’Est en Ouest, où la quantité de plancton est faible, malgré des eaux riches en sels nutritifs.

Plus au large des îles, nous observons un développement important du phytoplancton qui est visible sur les cartes satellite (une grande zone bleue, à l’Est des îles Marquises). Et périodiquement, nous apercevons une émergence de tourbillons verts qui signalent la présence de chlorophylle. Dans ces zones, nous relevons un apport en fer considérable qui permet au phytoplancton de proliférer (phénomène appelé bloom).

Nous voulons comprendre d’où vient cet apport en fer : est-il lié à la terre des îles portée par le vent, ou provient-il des turbulences créées par le courant en aval des îles qui provoquent une remontée d’eaux profondes plus riches en fer?

Pour résumer : Nous allons tenter de comprendre l’influence de l’apport terrigène et celle de ces turbulences. Ensuite, nous étudierons l’évolution de la communauté de phytoplancton en fonction du contexte.

Quelle est la spécificité de cette étape?

C’est mon quatrième embarquement sur Tara et le troisième en tant que chef scientifique, mais cette étape là est certainement la plus particulière : elle fait partie du projet global de Tara Oceans et est à la fois une mission très autonome.

Habituellement, Tara travaille à l’échelle des bassins océaniques, alors que cette fois, nous nous concentrons sur une zone très ciblée et sur un phénomène spécifique qu’est l’apport en fer dans l’océan. Les phénomènes étudiés sont cette fois ci beaucoup plus restreints dans le temps et l’espace.

De plus, c’est une première de combiner d’une façon aussi approfondie la biologie et la physique sur Tara. Nous disposons des instruments de mesures habituels : la CTD-rosette, pour les données océanographiques ; le pompage d’eau de mer et les filets de prélèvements pour l’échantillonnage des micro-organismes. Nous avons également mis à l’eau un « glider » (planeur sous-marin), et des bouées dérivantes, qui nous informent sur les caractéristiques physiques des masses d’eau dans lesquelles ils naviguent. Réunir un tel panel d’instruments pour un objectif commun est assez rare!

Qu’apportent ces instruments?

L’intérêt est d’être beaucoup plus précis dans le choix de la localisation de nos stations de prélèvements. Au lieu des seules données satellitaires de surface qui nous permettent d’avoir une vision globale des grands flux, le glider nous envoie des informations en profondeur bien localisées qui nous parviennent presque en temps réel. Ces données complètent celles du satellite.

Avec plus d’instruments, nos sources d’informations se multiplient, nous abordons et identifions de façon plus précise la complexité des phénomènes en surface et en profondeur.

Quel est le plan d’échantillonnage prévu?

Même si nous avons un programme prévisionnel de principe, il va être amené à évoluer sans cesse en fonction de toutes les données que nous recevrons.

Nous prévoyons une première station de référence « Gaby » au vent des îles qui correspond à la grande zone bleue sur nos cartes satellite : un lieu presque désertique. Il s’agit de la station la plus compliquée car la plus exposée au vent et à la houle.

Une deuxième station appelée « Eric » sera également effectuée sous le vent des îles, à l’endroit où prolifère soudainement le plancton (bloom), et qui correspond donc à la source de l’enrichissement en fer. Sur la carte ce sont les zones de couleur verte qui apparaissent tout près des côtes.

Mais ce phénomène de bloom est épisodique, d’où la difficulté de relever des données dans cette station. Nous devons donc scruter en permanence les cartes satellite et attendre de voir apparaître une nouvelle floraison planctonique.

Quelle est la périodicité de ces évènements ?

C’est difficilement prévisible… Mais Fabrizio d’Ortenzio, qui a étudié les données satellite sur plusieurs années, a pu déterminer qu’à cette saison il y avait des formations au moins toutes les semaines. Avec une veille satellitaire permanente et un peu de chance, nous aurons une chance d’observer un bloom au bon moment… il faut ensuite que nous n’en soyons pas trop loin pour aller sur la zone à temps! C’est une stratégie compliquée!

Pour la troisième station nommée « Romain », l’idée est de suivre la masse d’eau échantillonnée pendant « Eric » pour voir comment la structure évolue au bout de trois quatre jours.
Enfin, la quatrième station « Philippe » se ferait encore plus éloignée des îles pour continuer à suivre l’évolution de la communauté de plancton portée dans la courant.

Nous prévoyons donc 4 stations de prélèvements dans un périmètre assez restreint pour bien comprendre le phénomène. Nous observerons ainsi l’évolution dans le temps en amont puis en le suivant sur plusieurs centaines de kilomètres. Les bouées misent à l’eau resteront actives et transmettront des données pendant plusieurs mois. Nous donc à les étudier après notre départ.

Quelles sont les difficultés majeures ?

C’est un avantage d’avoir autant d’outils à disposition mais c’est aussi ce qui complexifie le travail. Nous devons prendre en compte des sources d’informations diverses, ce qui est donc plus riche mais plus difficile à traiter et les choix sont aussi parfois plus difficiles à faire (nous entrons dans toute la complexité des phénomènes). De plus, nous devons travailler avec l’incertitude liée à l’apparition soudaine de phénomènes naturels. Et le dernier paramètre crucial à ne pas oublier est la météo!

C’est un exercice de funambule que de réussir à gérer toutes ces incertitudes. Il faudra être extrêmement flexible pour être réactif, et ajuster en permanence notre stratégie d’échantillonnage. C’est la grande difficulté mais aussi ce qui est le plus excitant. Je pense que nous avons l’équipe parfaite à bord pour cela. D’autant que nous sommes nombreux à pouvoir faire des rotations.

Je pense que c’est une mission qui exploite de façon optimale les particularités d’un bateau comme Tara : Il permet cette grande flexibilité car il est plus petit et plus maniable que les habituels gros bateaux océanographiques.

Ensuite, la combinaison des différentes disciplines comme la physique et la biologie, est aussi compliquée : ce sont deux mondes très différents, le vocabulaire n’est pas le même, il faut donc trouver un langage commun. Le rapport au temps de travail en mer est très différent. Un des défis est donc de réussir à se comprendre et à travailler ensemble pour pouvoir faire converger nos objectifs. Quand on y arrive, c’est bien plus riche bien sûr!

La combinaison des expertises et la précision de la zone de travail font que cette étape est, pour moi, vraiment unique!

Sibylle d’Orgeval

Premier pas aux Marquises

Au petit matin, mercredi, nous voyons se dessiner au loin le relief tranché des Marquises, nommées ainsi par Menada, premier européen à les apercevoir, en l’honneur de son mécène le vice-roi du Pérou. 

Fatu Hiva, la première terre de l’archipel que nous longeons a le profil des « jeunes » îles volcaniques : des falaises d’une verticalité abrupte, terminées par une dentition acérée. Comme toutes les îles hautes polynésiennes, les Marquises sont les sommets émergés de volcans et se transformeront un jour en îles basses coralliennes.

Hiva Oa apparaît ensuite sur notre route. Dernière demeure de Paul Gauguin et de Jacques Brel, l’île sera pour nous un refuge le temps de laisser passer le coup de vent. Nous décidons de mouiller dans la petite baie d’Hanaiapa au Nord de l’île car le port d’Atuona au Sud est trop exposé à la houle.
Tara se met donc au repos, non loin de « la tête noire », un rocher à forme humaine qui ferme la baie.

Hanaiapa

Nous posons enfin les pieds sur la terre et l’arrêt du roulis, le temps de cette escale est salvateur pour certains. Nous commençons à marcher entre les petites maisons du village d’Hanaiapa quand «Sar », sur le pas de sa porte, nous lance : « Un café? ».

Premières discussions en terres marquisiennes : nous en profitons pour commencer à noter les premiers mots de vocabulaire de notre nouvelle langue. « Kaoha » : bonjour, « kota onu » : merci. Le marquisien est comme le mangarévien bien différent du Tahitien. Même si beaucoup comprennent le traditionnel bonjour de Tahiti « Ia Orana », il ne fait pas partie de la langue locale.
Quelques pas plus tard, c’est William qui nous hèle : « C’est vous le voilier? Venez chez moi! »
Deuxième invitation, cette fois autour de fruits. « Ma maison c’est le yacht club de Hanaiapa, je tiens le registre des visites », nous explique William en sortant un cahier. « Dites à votre capitaine de venir signer, et j’ai des fruits aussi pour lui ». 24 bateaux par an, principalement américains viennent mouiller dans la baie nous enseigne le registre.

Tania, la fille de William, installée quelques maisons plus loin peut nous emmener de l’autre côté de l’île à Atuona pour notre ravitaillement. « En arrivant sur le village vous voulez qu’on passe au cimetière? Tous les étrangers y vont. » nous dit Tania sur la route en lacet qui grimpe jusqu’au col avant de basculer sur le versant Sud.
Nous acceptons bien sûr d’aller rendre hommage à Gauguin et Brel et d’embrasser la vue qu’ils ont pour l’éternité. Ils habitent certainement un des cimetières les plus charmants du monde : au milieu des arbres fleuris les tombes en pierre blanches s’étagent sur une colline dominant la baie.
Mais la paix éternelle est soudain dérangée par plusieurs petits bus qui viennent se garer le long du cimetière. « Les touristes de l’Aranui » commente Tania… Une fois par mois l’Aranui bateau d’avitaillement fait la navette entre Papetee, les Tuamotu et les Marquises, il transporte du fret mais aussi plus de 150 touristes qui profitent du déchargement pour déferler sur la ville-étape juste le temps de l’escale. Atuona reste un petit village et est bien loin d’être envahi par une foule touristique, mais après un mois de mer solitaire jusqu’aux Gambier, et un autre mois passé au coeur du petit archipel, nous avions vite perdu l’habitude d’une « foule », ou celle de la vue d’une étendue urbaine dépassant 100 maisons.

Nous descendons au port voir l’activité qui entoure le bateau : certains viennent chercher le gasoil pour leur bateau de pêche, d’autres attendent de livrer leurs fûts pleins de noni, ce fruit local exploité à des fins médicinales. La vie d’une île est irrémédiablement liée au rythme du passage de ces cargos de fret qui emplissent les échoppes, et permettent le commerce.

Nous rebasculons vite de l’autre côté de l’île. Un dernier repos avant de reprendre la mer pour rallier l’île suivante Nuku Hiva où Pierre Testor et Fabrizio d’Ortenzo nous attendent munis des gliders qui serviront à la prochaine étape.
La mer et le vent se sont calmés et nous partons pour une nuit entre les deux îles.

Sibylle d’Orgeval

Mission corail terminée!

Le week-end se termine et avec lui la mission d’étude sur les récifs coralliens. Les derniers jours ont fait l’objet d’une « véritable stratégie d’échecs » pour Hervé Bourmaud, le capitaine, jouant avec les caprices de la météo. Mais dimanche à la sortie de la dernière plongée, les scientifiques avaient un grand sourire, le programme a été bouclé.

Les plongées à l’extérieur du lagon qui inquiétaient tout le monde à cause de l’exposition du site aux vents et à la houle ont finalement été accomplies et ont tenu toutes leurs promesses : une visibilité unique, des fonds très riches et très divers. Les yeux encore brillaient à leur évocation.

24 plongées sur 24 sites dont un hors du lagon, donc 24 heures à arpenter les fonds sous marins.

Les scientifiques, Francesca, Connie, Eric ou « Kahikai » connaissent dorénavant bien mieux les dessous des Gambier que ses sommets arborés, ils peuvent parler des forêts de coraux, du relief de ses fonds, du tombant des récifs, de l’extraordinaire transparence de ses eaux à l’extérieur de la barrière, ou des platiers foisonnant en espèces coralliennes.

Francesca Benzoni, la chef de mission a terminé d’empaqueter tous ses échantillons. Eric a emballé trois gros blocs de porites de plus de 40kg. Mais le travail est loin d’être terminé, bien au contraire, quand les échantillons arriveront aux laboratoires, des mois d’études seront nécessaires pour qu’ils livrent leurs secrets. « Tous les échantillons collectés pendant les 4 missions coraux pourraient m’occuper pendant mes vingt prochaines années! » confirme Francesca avec son sourire éclatant habituel.

« Avec des porites de 40 cm on va pouvoir retrouver des informations sur les 40 dernières années, notamment la température, la salinité, le pH. C’est le même principe que les « carottes » effectuées dans les glaces aux pôles. » explique Eric devant l’amoncellement de bagages qui commencent à envahir le pont.

« Explorer un endroit si peu étudié comme les îles Gambier était vraiment passionnant. Nous avons trouvé des espèces qui n’avaient jamais été répertoriées pour ce site, c’est aussi une grande satisfaction. Nous avons déterminé quatre grandes zones où l’état du corail est très différent, mais globalement le récif est en bonne santé. Par contre à côté de l’île Taravai, il s’est passé quelque chose il y a une quinzaine d’années qui a provoqué la mort massive des coraux. Nous avons tenté d’en savoir plus auprès de la population mais nous n’avons pas trouvé de raisons très convaincantes» continue Francesca.

« Kahikai » arrive sur le pont chargé de tous ses sacs photos. Les yeux un peu tirés mais comme tous les autres avec un grand sourire, il ajoute : « J’ai réussi à imager tous les échantillons de coraux, et j’ai aussi fait de belles images de différents petits animaux du lagon, j’adore celle des uni-branches, tu les as vue? ». « Je crois que je vais bien dormir pendant tout le trajet en avion… » ajoute-t-il.

Il va enfin pouvoir récupérer les heures de sommeil sacrifiées devant ses aquariums à photographier souvent très tard chaque nuit, poissons, méduses, ou tout bel animal dont la couleur attirait son œil lors des plongées.

Les 15 jours sont si vite passées au rythme des coraux. Le bateau-navette pour l’aéroport vient d’arriver pour emmener Francesca, « Kahikai », Eric et Claudio. Il reviendra dans l’après-midi avec la nouvelle équipe scientifique qui prend le relais pour un leg biologique jusqu’aux Marquises, et Tahiti.

Sibylle d’Orgeval

 
Nouvel équipage :
Hervé Bourmaud, capitaine.
Vincent Le Pennec second.
Mathieu Oriot marin polyvalent.
François Noël, chef mécano.
Julien Girardot, cuisinier.

Les scientifiques :
Emmanuel Reynaud est le nouveau chef scientifique.
Hervé Le Goff.
Sarah Searson.
Céline Dimier.
Noan Le Bescot.
Sophie Nicaud.

4 nouvelles espèces de coraux aux Iles Gambier

Tara a pris désormais un rythme corallien. Fini les grandes distances de l’étape précédente entre Guayaquil (Equateur) et les Iles Gambier (Polynésie Française), nous sommes désormais presque des sédentaires habitant pour 15 jours le lagon des Iles Gambier.

A partir du mouillage, les deux zodiacs emmènent chaque jour Francesca, Connie et les deux Eric sur un site de plongée le matin puis un autre l’après-midi. Les plongeurs se mettent à l’eau, équipés d’un burin et d’un filet pour récolter des échantillons de corail, d’un appareil photo pour garder des images du site de prélèvement et des coraux. Pendant une heure, ils sillonnent les fonds à des profondeurs variant entre 10 et 15 mètres.

Le petit bruit métallique du marteau résonne sous l’eau et une longue colonne de bulles s’élève de chaque plongeur. Mathieu et Julien dans les zodiacs gardent un œil sur leur progression.

Au bout d’une heure les têtes émergent de l’eau. Mathieu récupère les bouteilles : «Alors intéressant? »

« Ca ressemblait beaucoup au site de ce matin » constate Francesca, « Mais rien à voir avec ceux du premier jour, où il y avait beaucoup de corail mort et abimé. Ici il est très vivant, très beau !»

« Et on a encore eu la visite d’un petit pointe noir » sourit-elle. Les petits requins du lagon semblent curieux du travail des scientifiques et viennent les observer, mais pour le moment sans sortir les dents…

En 1974, le biologiste Jean-Pierre Chevalier a réalisé la dernière étude sur les coraux des Iles Gambier et a répertorié 54 espèces, collection conservée au Muséum de Paris. « C’est fantastique d’être ici et de poursuivre son travail! Depuis dimanche, j’ai déjà trouvé 4 nouvelles espèces! Donc nous en sommes à 58 maintenant! » : Sourire éclatant, Francesca diffuse une énergie communicative.

Eric Béraud a sorti hier de l’eau un gros bloc de porytes, un type de corail. 40 kilos sur le pont qui permettront d’étudier l’histoire du lagon. « Les porytes croissent d’1 cm par an, donc imagine ce bloc de 40 cm va nous raconter les évènements des 40 dernières années. Comme pour une carotte glaciaire ou la tranche d’un tronc d’arbre, il va nous donner les informations sur l’évolution de la santé des eaux »

Eric Roettinger dit « Kahikai » est lui à l’imagerie. Il part à la pêche aux espèces qu’il remonte ensuite sur le bateau. La « table science » du pont lui sert à installer son studio photo sur le modèle exact d’un studio de mode en miniature ; Seule différence majeure les modèles mesurent quelques dizaines de centimètres et posent dans un aquarium. Un fond uniforme, deux flashes latéraux, « Kahikai » est prêt à shooter. « Tu veux pas retourner la méduse avec la pipette? On verra mieux les tentacules ». L’élégante bestiole translucide continue ses pulsations et danse sous les flashes. Il fait déjà nuit, et frais, mais « Kahikai », au chaud sous son bonnet ne voit pas passer le temps et continue ses prises de vues en nocturne.

Hervé Bourmaud le capitaine parti à Mangareva dans l’espoir d’acheter du gasoil au bateau de ravitaillement revient les mains vides. Aléa de la vie des îles, le Nuku Hau, bateau attendu depuis 2 jours n’est toujours pas annoncé « celui qui avance en paix » prend son temps pour bien porter son nom.

Demain Tara change de mouillage, deux jours sont prévus aux alentours de Taravai, l’île Ouest du lagon. Stationné à l’abri de l’île nous serons protégés du noirot, vent prévu à 25 nœuds les jours prochains.

Sibylle d’Orgeval

Questions/Réponses avec l’équipage

Ils sont à bord depuis 1 mois ou plus de 12 semaines et ils se sont confiés à la correspondante de bord. Nigel, François, Johan et Sophie évoquent leur meilleur ou leur pire moment sur Tara, le bruit qu’ils aiment ou qu’ils détestent, ce qui leur manque, etc…

Nigel Grimsley
Chef scientifique, embarqué à Guayaquil (Equateur) le 19 mai, il a débarqué aux Iles Gambier, le 22 juin.
Le point positif : L’ambiance à bord !
Meilleur moment de la journée : Le lever du soleil. Je suis matinal, et j’aime voir le commencement du nouveau jour.
Ce qui te manque : Le silence, un bateau est un environnement très bruyant. Chez moi j’ai le privilège d’entendre tous les petits sons de la nature.
Ce que ce séjour à bord t’a apporté : Les rencontres ! On a rarement l’occasion de prendre autant le temps de discuter avec des scientifiques d’autres laboratoires comme ceux de Roscoff et Villefranche sur mer par exemple. Sur Tara, c’est une vrai plateforme d’échange, c’est très riche et créatif. Je suis biologiste d’origine, et me plonger dans le monde de l’océanographie alors que c’est un sujet habituellement marginal pour moi enrichit ma vision de la science.
Message : Préservez la biodiversité ! Il faut avoir conscience de toutes les formes de vie ! Dans les 100 ans à venir, beaucoup d’espèces vont disparaître, c’est inquiétant et triste… et l’homme en fait partie. Il faut que l’on essaye de continuer avec un maximum d’autres espèces. On en dépend.

François Noël
Chef mécanicien, embarqué à Guayaquil (Equateur) le 19 mai, il débarquera à Papeete, le 15 août.
L’odeur : Celle des crêpes et des croissants surprises dimanche dernier !
Le bruit : Celui de l’embrayage, ça chante l’embrayage.
Meilleur moment : Je ne sais pas encore, je te le dirai dans deux mois quand je débarque.
Ce qui te manque : L’actualité ! Regarder à la télé les débats de l’Assemblée Nationale. J’adore les regarder quand ils s’engueulent. Au début ce n’est pas intéressant mais après tu te prends au jeu.
Le pire moment depuis que tu as embarqué : la panne du dessalinisateur, quand le tuyau a pété, je me souviens c’était un dimanche, je venais d’embarquer. Les pannes arrivent souvent le dimanche. Les pompes de refroidissement c’était un dimanche aussi, et les pompes la deuxième fois, là c’était un jeudi férié, comme un dimanche…
Ce que l’expédition t’a apporté : Voir d’autres horizons, c’est toujours riche. Et retourner en Polynésie. Je n’y suis pas retourné depuis plus de 30 ans, depuis mon service militaire. J’ai hâte de revoir Tahiti.
Le pire moment de la journée : Assis à 4 pattes dans les machines à nettoyer le fond de cale !
Une peur : Pas vraiment de « peur » mais de l’inquiétude quand le dessalinisateur ne redémarrait pas à Guayaquil : soit on ne repartait pas, soit personne ne se lavait…

Johan Decelle
Scientifique, embarqué aux Galapagos (Equateur) le 7 mai, il a débarqué aux Iles Gambier le 22 juin.
Meilleur souvenir :
La rencontre avec les baleines venues tourner autour de Tara pendant une station de prélèvements.

Meilleur moment de la journée : Le couchant et en plus s’il y a un apéro en même temps !
Le pire moment : Le réveil pour « l’Accuri » (prélèvement d’eau à effectuer toutes les six heures. A tour de rôle Sophie, Céline ou Johan s’en chargent. A minuit et à 6h pendant la nuit).
Le meilleur moment : Mes observations sur les microscopes, travailler sur des échantillons que je viens de prélever, dans ces eaux si loin de tout, c’est unique. Je vois une quantité d’organismes que je n’ai jamais pu voir. C’est fascinant.
Et j’adore aussi les moments à bord tous ensemble, comme le dîner.
Le bruit : Celui de l’eau qui glisse sur la coque.
L’odeur : Celle des croissants et des crêpes.
Une peur : Avant d’embarquer, imaginer un mois et demi de mer presque sans toucher terre.
Ce qui te manque : Faire du sport ! Un bateau est un espace limité… et les baignades sont rares.
Ce que l’expédition t’a apporté : Du temps pour penser, c’est rare à terre de se poser et de se donner ces moments.

Sophie Marinesque
Scientifique embarquée à Guayaquil le 30 avril, elle a débarqué aux Iles Gambier le 22 juin.

Meilleur moment : Quand le bateau est arrivé à Guayaquil ! J’étais au courant par une scientifique à bord, Gabriela Gilkes que je connaissais qui m’envoyait des messages exactement du moment de leur arrivée. Quand j’ai vu Tara au loin, puis s’approcher du quai c’était un grand moment. Et j’allais embarquer…
Pire moment : Avec Nigel (le chef scientifique) en train de faire du rangement dans la cale avant, au début du leg (étape)… j’étais malade comme un chien.
Le meilleur moment de la journée : Le lever du soleil. Tout est calme, le bateau s’éveille. Les lumières sur l’océan sont magiques.
Le pire moment de la journée : Quand tu dois te lever pour faire les « Accuri »(cf réponse de Johan) à minuit et à 6h… et que François Aurat me secoue pour me réveiller.
L’odeur : Celle de la javel (quand les autres font le ménage).
Le bruit : L’eau contre la coque que j’entends de ma bannette.
Le pire bruit : Celui du pilote automatique.
Ce qui te manque : Michel.
Une peur : Quand je suis montée en haut du mât. Mais il y a eu pire, le requin qui nous a foncé dessus alors qu’on nageait devant la plage d’Henderson. Il a peut être eu aussi peur que moi…
Ce que l’expédition t’a apporté : Surtout les rencontres. Etre obligé de vivre ensemble dans cet espace et se connaitre. Le moindre détail devient une aventure. Et l’expérience du travail à bord bien sûr, les découvertes des espèces grâce au flowcam (instrument d’imagerie du laboratoire sec).
Un message : Un petit coucou pour les gens de mon labo !

Les caprices du temps…

Toujours aux prises avec la météo, nous tentons d’établir le programme des prochains jours et de la station de prélèvements à effectuer. Les Gambier semblent à portée de voile, et le temps jusqu’à destination se raccourcit… Mais établir des prévisions de station qui dépendent des prévisions d’un vent apparemment totalement imprévisible relève du défi. La fenêtre météo ne semble pas vouloir s’ouvrir sur la science…

Hier, après deux jours de prélèvements avec la « CTD-rosette » annulés, le vent était moins fort, et la mer moins formée : « On tente un déploiement? »

Rituel d’envoi de « CTD » : voile affalée, Tara en vent arrière, chacun à son poste au niveau du portique (à l’arrière de Tara, endroit d’où est plongé la CTD dans la mer). Mais sans la portance du vent, la houle semble soudain plus forte et fait rouler le bateau sérieusement. L’arrière parait prêt à s’enfoncer après chaque passage de vague sous la coque. Impossible d’envoyer dans ces conditions. Il ne faut pas risquer de laisser la rosette terminer ses jours au fond de l’océan…

Mais la vraie question subsidiaire demeure… « Quand commencer la station longue? (station de prélèvements de 48h) » La faire au plus tôt au risque de voir le temps se gâter et devoir interrompre le travail, ou continuer à avancer et attendre l’amélioration prévue? Mais parier sur ce futur est aussi risqué.

Heureusement le secteur ciblé pour la station est vaste, et une ou deux journées de navigation de plus ne changent pas l’objectif des mesures. Les scientifiques souhaitent faire des prélèvements dans la zone du gyre Pacifique, gigantesque tourbillon emprisonnant une masse d’eau chaude, sur une profondeur de 200 mètres. Les eaux de ce grand tourbillon sont très pauvres en nutriments, engrais nécessaires au plancton marin. L’eau, qui nous entoure depuis plus de 30 jours, devient bleue de Klein, parfois teintée de violet acrylique. De très rares particules arrêtent les rayons du soleil, ce qui rend la mer transparente comme une eau de source sur plusieurs dizaines de mètres.

Plus de trois semaines que nous avons aussi la sensation d’avancer dans le désert. Nous suivons notre chemin solitaire, loin des routes maritimes à la circulation intense, rassurés de trouver encore des coins de planète inoccupés. Pas de terres, pas d’autres bateaux, juste des dunes d’eaux qui moutonnent. Sauf hier, soudain, un porte-conteneur en sens inverse! « Où vont ils? D’où viennent ils, que transportent ils? Pourquoi se trouvent ils sur cet itinéraire si peu usité? » :

La proximité d’autres âmes attise l’imagination : d’autres que nous ont aussi choisi d’être là ! A bord de ce petit point à l’horizon, des gens vivent, s’activent, ils nous ont vu aussi c’est sûr et doivent parler de nous. Instinctivement, nous sommes curieux de connaître les bonnes raisons qui les ont aussi jetés sur cette route

Nous imaginons alors à notre tour leur réaction :

Soudain en plein Pacifique devant eux un bateau affale les voiles, et se laisse dériver pendant quelques heures… pourtant aucun signe de détresse… puis le bateau met les moteurs pour revenir sur le lieu du début de sa dérive, et recommence ce même manège pendant presque 48 heures… et toujours aucun appel à l’aide ! Tout semble normal à bord, même plus que normal. Les manœuvres totalement irrationnelles ont en plus l’air d’être parfaitement maîtrisées et effectuées avec ordre et précision. « Des fous… ce sont des fous ». (« Non, non des scientifiques » répondrions-nous) Le tracé que nous effectuons pendant les stations, dessiné en pointillé sur l’écran de contrôle pourrait sembler effectivement assez incohérent…

Mais pourtant à bord de Tara nous ne devenons pas fous… la dernière prévision pour la station est fixée à mardi, si la météo nous le permet. D’ici là nous aurons aperçu notre première terre depuis plus de trois semaines : Henderson Island.

Sibylle d’Orgeval et Johan Decelle

Plus d’informations sur www.tara.protist.fr

A la voile pure

Le ciel n’est maintenant orné que de quelques nuages d’altitude annonciateurs de beau temps, et le vent souffle entre 20 et 25 nœuds, alors depuis la station scientifique du week-end, les moteurs sont coupés, et les voiles sont ajustées. Yankee, trinquette, misaine et grand voile sont de sortie.

Des conditions de rêve. Loïc Valette le capitaine de Tara exulte : « on flirte avec les 10 nœuds sans forcer ! A ce rythme les Gambier seraient bientôt en vue ! ». Sentir le bateau filer sur les flots et jouer avec les vagues rend euphoriques.

Des poissons volants surgissent de l’eau et suivent la lancée du bateau ou parfois croisent sa route. François Aurat, officier de pont, fait une ronde régulière sur le pont avant pour ramasser les malchanceux qui y échouent. « La meilleure façon de pêcher! Les poissons viennent à nous… ».

Il est plus difficile de tenter de les faire mordre à l’hameçon. Derrière les proies volantes surgit soudain une dorade coryphène en chasse. Loic, François, Yohann se précipitent sur leur lignes. Mais la dorade ne se laisse pas un instant leurrer par le poisson en plastique qu’ils lui envoient pour l’appâter, elle nargue les pêcheurs du lundi en exhibant ses couleurs étonnantes dans l’étrave de Tara. Mais les frigos de Céline sont encore pleins, notre survie ne dépend heureusement pas de la récolte de la pêche.

Pendant ces journées de route entre deux stations scientifiques, le carré se transforme régulièrement en salle de réunion. Présentation du travail de chacun, rappel des consignes importantes, ou préparation des plannings. Marc Picheral, ingénieur océanographique, projette des photos du passage de Tara en Antarctique, et nous propulse pour un instant dans l’univers des glaces, nous qui naviguons à la latitude la plus éloignée des pôles, au raz de l’équateur, puis Marc passe en revue les différents instruments scientifiques qu’il manipule.

Nigel Grimsley, notre chef scientifique, organise un conciliabule pour déterminer le programme des prochaines stations. Les discussions se font après consultations des différents coordinateurs du consortium scientifique. Deux routes sont possibles mais dans les deux cas nous passerons d’une zone mésotrophique à un secteur oligotrophique. Après une nouvelle station longue, plusieurs jours de stations courtes suivraient. Un tel programme quotidien permettrait de mesurer l’évolution progressive entre les deux zones.

Hiro Ogata, scientifique à bord, espère lui pouvoir avoir du temps pour une journée d’échantillonnage dans un lagon à l’approche des Iles Gambier, pour étudier les écosystèmes les plus diversifiés, de l’ « open ocean » à la zone côtière. La précédente station lui a permis de récolter des échantillons provenant de la OMZ, zone d’oxygène minimum, rarement située à des profondeurs accessibles, et élargir le spectre des différentes conditions de vie des girus (virus géant) qu’il étudie.

Et devant la projection des travaux de Hiro, la soirée se prolonge sous le signe des mimivirus, ces virus géants dont il a la passion.

Sibylle d’Orgeval

Week-end Pacifique

Tara est parti jeudi matin de Guayaquil vers le grand large, visant un point géographique déterminé par le GPS : 2° Sud, 84°35′ Ouest, selon les consignes de Gaby Gorsky, chef scientifique à bord jusqu’à Guayaquil, pour compléter l’étude du système équatorien par une troisième station de prélèvements.

Nous avons quitté le continent depuis trois jours, autour de nous la mer pour horizon quelle que soit la direction où le regard se pose. Sur cette surface mouvante, aucun repère fixe et seuls les chiffres du GPS affirment notre position avec précision.

A 7h00 samedi, comme prévu nous sommes sur le lieu dit. Pendant deux jours les prélèvements vont s’enchaîner dans le secteur. Nous restons les pieds sur le bateau et la tête hors de l’eau mais nous offrons une vingtaine de bains de mer à nos instruments scientifiques.
 
Voiles affalées, moteurs coupés, les différents outils sont mis à l’eau suivant le planning établis par le chef scientifique, Nigel Grimsley. Marc Picheral, l’ingénieur océanographe, a embarqué fraîchement à la dernière étape mais n’a pas besoin de retrouver ses marques, il a quitté le bateau il y a moins de 2 mois et connait par cœur les instruments de mesure dont certains d’ailleurs lui doivent d’exister.

Céline Marinesque, jeune ingénieure, est sur Tara pour la première fois, son expérience acquise sur le Téthys II, bateau de mesures océanographiques en France l’ont rompu à l’utilisation de l’équipement du bord, mais sur le voilier, « les mises à l’eau sont un peu plus sportives… ».

Investi dans le projet Tara Oceans depuis le début, Hiro Ogata vit lui son « baptême de station » ce week-end, avec un sourire éclatant. « Après 15 ans de travail derrière l’ordinateur, me voilà enfin sur un bateau! » se réjouit-il, révélant ainsi fortuitement qu’il vit aussi depuis trois jours son baptême de navigation sans laisser transparaître l’once d’une perturbation.
 
Après 4 heures de déploiement des filets ou de la rosette pendant lesquels le bateau dérive, il est temps de remettre le moteur et de retourner au point d’origine. Le bateau a parcouru 8 miles vers le nord poussé par vent arrière, 1h30 sont nécessaires pour rebrousser chemin et reprendre le travail sur la même zone. Cette pause forcée permet aux scientifiques de souffler et à Céline, la cuisinière de sonner la cloche du déjeuner.

Un moment aussi pour se rappeler de contempler les eaux. La mer au cours de la journée explore une palette de couleurs intenses et semble changer de consistance sous la lumière d’un soleil versatile, caché par des nuages. Sous le ciel couvert, les vagues denses soulèvent le bateau de l’arrière vers l’avant et se propagent en onde grise et sombre sur l’étendue océanique. Puis petit à petit, en fin d’après midi quand les nuages laissent enfin les rayons dessiner les ombres sur le pont, et le soleil réchauffer le bateau, la mer épaisse et rude devient brillante et aérienne.

Avant la fin de la station un 4ème prélèvement à la plus grande profondeur possible est ajouté aux trois habituels afin de tenter la mesure de l’acidité des eaux dans ces fonds où l’érosion est très particulière.

1 900 mètres de câble sont déroulés. Mais le vent souffle, et les vagues se creusent, le câble est bien loin de descendre à la verticale, et s’étire derrière nous, à quelle profondeur parviendra réellement la rosette?

La récupération d’une part de l’eau emprisonnée dans les bouteilles remontées des abysses se fait au crépuscule, à genoux au pied de l’instrument Nigel, Sophie, Céline recueillent le précieux liquide.

Mais avant le dernier déploiement, autour du dîner, les paris vont bon train, Marc attend le verdict de son ordinateur pour connaître la profondeur qu’a finalement atteint la rosette et a lancé le concours. 1 700 mètres pour les plus optimistes, 1 100 mètres au minimum… Le chiffre tombe, la loi de la moyenne l’emporte : 1 475 mètres au compteur.

Pendant ce temps Loïc souffle 33 bougies, mais l’âge du capitaine n’influe en rien sur les calculs.

Et les dernières mesures clôturent ce week-end bien tardivement à la lueur des halogènes.

Sibylle d’Orgeval

La fin d’une étape (Galapagos/Guayaquil)

Lundi, après la longue navigation sur le rio Guayas, qui mène de la mer à la ville, nous arrivons à quai, mais contrairement au premier passage à Guayaquil où le bateau était amarré au port de plaisance le long de la promenade Malecon, il est cette fois exilé au port de commerce.

Plus de visite officielle ou de rencontre avec des écoliers, l’étape est cette fois logistique : Tous les échantillons doivent être débarqués, en échange de 2 tonnes de nouveau matériel, notamment des produits chimiques pour préserver les prélèvements ou divers outils nécessaires au laboratoire.

L’équipage s’affaire sur le pont quand soudain 6 silhouettes casquées apparaissent à l’horizon et se dirigent vers le bateau. Sous l’attirail règlementaire, casques et gilets phosphorescents obligatoires pour arpenter les quais au milieu des Fenwicks et containers, nous reconnaissons nos compatriotes Taranautes.

Rainer Friedrich de World Courrier, Steffi Kandels-Lewis de l’EMBL et Céline Dimier de la station biologique de Roscoff (CNRS) sont là pour organiser le déchargement. Hiro Ogata, Nigel Grimsley, et Céline Bachelier viennent eux prendre le relais d’une partie de l’équipe scientifique et embarquer pour le prochain « leg » (étape).

Les retrouvailles se font à 3 mètres de distance, du quai au pont du bateau car tant que les instances du port n’ont pas donné leur autorisation, les nouveaux venus n’ont pas le droit de monter à bord ou nous de poser pied à terre. Plus de 2 heures se passent, les officiels, particulièrement zélés, passent en revue tout le bateau avant de permettre à Tara d’être relié au continent par la passerelle et qu’enfin nous puissions embrasser nos co-équipiers. Gaby Gorsky et Nigel, le nouveau chef scientifique, n’ont pas perdu de temps et sont déjà lancés dans de grandes discussions planctoniques.

Le lendemain, Tara se vide puis se remplit. Les 200 litres d’échantillons sont transférés dans des frigos, et des centaines de petites éprouvettes sont chargées pour les prochaines stations.

L’expérience des précédents déchargements se fait sentir, de l’Egypte au Chili en passant par les Maldives, Rainer responsable du shipping a déjà effectué plus d’une dizaine de fois la même opération. Aidé de toute l’équipe, il fait preuve d’une redoutable efficacité.

Chaque transfert a ses particularités, des démarches de dédouanement qui semblent toujours plus fastidieuses, ou parfois quelques autres petites contrariétés.

Cette fois-ci le petit problème vient de la marée : elle est basse et Tara est à 4 mètres sous le niveau du quai, rien de très simple pour charger et décharger le navire. Mais « Alles gut ! Das ist ein kleines problem. On va y arriver!» sourit Rainer.

Entre deux chargements de cartons, Gaby et Christian Sardet continuent leurs échanges avec Nigel et les autres scientifiques.

Ils sont heureux de la dernière étape effectuée, malgré les changements de dernière minute, « un leg très  élégant » précise Gaby, comme il aime qualifier le travail pour lequel on sent son appétit scientifique comblé.

« Les eaux prélevés lors des dernières stations entre les Galapagos et Guayaquil sont très riches en plancton et particulièrement en zooplancton, nous avons rarement autant de si gros spécimens! Mais surtout faire trois fois le trajet entre Guayaquil et la zone des Galapagos nous permet de faire un ma-gni-fique transect vertical du courant équatorien. La prochaine station qu’effectuera Nigel celle du 3e passage, sera importante car au-dessus d’une zone d’érosion très particulière qui forme un cratère sur le fond océanique. Nous cherchons à apporter quelques hypothèses aux raisons de cette érosion. »

Nigel n’est pas un novice, il est pour la 3ème fois à bord de Tara, mais pour la première fois en tant que chef scientifique. « Commencer par une station longue avec une nouvelle équipe scientifique et un tel enjeu n’est pas une perspective totalement reposante. » avoue Nigel avec un sourire si serein… le fameux flegme britannique à bord.

Céline Dimier et Steffi terminent de tout ranger méticuleusement dans le bateau, « Sans protocole précis et organisations strictes, les rotations d’équipes différentes à bord serait impossibles, personne ne s’y retrouverait! » affirme Steffi.

En plus du matériel, Céline (n°1, la cuisinière) charge Tara d’un plein de victuailles pour un mois de navigation. Jusqu’au dernier moment le bateau se prépare. A 22 h, l’azote liquide arrive, à 23 h la deuxième fournée de vivres, mais il manque toujours les oignons et les quantités livrées sont très aléatoires.

Mais demain matin jeudi à 8h avec ou sans oignons nous appareillerons. Devant nous 34 jours de mer, de science et les Gambiers.

 
Sibylle d’Orgeval

 

Nouveaux à bord :

Nigel Grimsley, biologiste moléculaire, Hiroyuki Ogata, micro-biologiste, Céline Bachelier, jeune ingénieur en instrumentation océanographique, et Marc Picheral, ingénieur océanographe, remplaçant de Sarah Searson.

Côté marins, François Noël prend le poste de Daniel Cron comme chef mécanicien, Vincent Le Pennec vient le seconder et renforcer l’équipe des marins.

 

Tara, bateau de traditions

En mer, la tradition n’est pas un vain mot. Personne ne peut échapper aux coutumes ancestrales de la mer…

Depuis le départ des Galapagos, le bateau flirtait sans cesse avec la ligne de l’Equateur, le moment fatidique devait arriver. Une voix tonitruante s’élève soudain sur le bateau : « Faites les monter sur le pont ces êtres sans cervelle, ces nécrophages, ces crachats d’iguanes, ces limaces froides! ». Johann, Aurore, Christian et moi, paisiblement assis dans le carré sommes saisis par deux personnages à la tête camouflée, puis emmenés manu militari sur le pont.

A l’arrière du bateau trône un Neptune impressionnant. Gaby Gorsky, notre chef scientifique, ficelé dans un drap de lit, coiffé d’un filet à plancton, barbouillé de mousse à raser pour simuler une barbe de patriarche, trône superbement avec à sa côté la douce Amphytrite, alias Daniel Cron, chef mécano, à qui la chevelure en cordage, la mini-jupe et le maquillage de jeune fille sied parfaitement.

Les néophytes sont conduits par les bourreaux jusqu’aux divinités. Puis à tour de rôle chacun se prête au rite de passage : douche énergique d’un seau d’eau de mer purificateur auprès duquel les embruns de la nuit précédente déversés dans la cabine sont relégués au rang de faible crachin. Un baiser au poisson tatoué sur le pied d’Amphytrite, une accolade de bienvenue au Dieu de la mer, et voici les nouveaux acceptés dans le sérail, un diplôme de passage d’Equateur officialisant définitivement leur statut d’initiés.

Nous pouvons aborder Guayaquil en règle avec les dieux des océans.

Nous embarquerons de nouveaux équipiers à l’escale avant de repartir vers la Polynésie… Tara franchira de nouveau l’Equateur sur sa route. Neptune devra-t-il à nouveau officier?

Sibylle d’Orgeval

Embruns nocturnes

La fin des longues stations scientifiques se célèbre avec un apéro. La tension d’un travail ininterrompu de presque trois jours se relâche, les esprits peuvent à nouveau vagabonder et ne plus être concentrés sur la tâche à accomplir sans faillir.

Pendant les stations le temps est compté alors il ne peut être gâché. Tout est millimétré et doit parfaitement s’enchainer. La bateau a tracé sa route cap sur Guayaquil pour y arriver lundi soir.

Sarah dormirait bien 48h non stop pour récupérer autant d’énergie dépensée en un temps aussi court.

Mais cette nuit les éléments en ont décidé autrement. Le bateau trace sa route vers Guayaquil. Les hublots des cabines sont grand ouverts pour rafraichir ces antres que le soleil réchauffe pendant toute la journée. Une première vague un peu plus forte que les autres vient frapper la coque, l’écume gicle par-dessus bord, et retombe par la lucarne…. il pleut dans ma cabine, le bain de pied impromptu me réveille. Mais j’entends surtout rugir une seconde vague qui paraît bien plus puissante que la petite dernière, je rétracte automatiquement les jambes, mais la lame survole mon hublot pour s’engouffrer par celui d’à côté.

Un grand « boum » suivi d’un « shit, shit, shit » rompt le silence nocturne… et la lumière s’allume dans la cabine d’en face. Puis de dépit s’éteint. Sarah renonce j’imagine comme moi à éponger vraiment l’inondation. Une serviette suffira pour ne pas moisir avant la fin de la nuit, et nous replongeons dans notre bannette.

Nous hésitons entre fermer totalement le hublot et tenter de dormir dans un sauna, ou le laisser encore un peu ouvert et risquer l’ambiance plus humide type « hammam » avec l’assaut possible d’une prochaine vague plus tonique que les autres… Aurore dormant dans le lit sous celui de Sarah goûte aussi pleinement aux joies des embruns nocturnes. Les deux écoles se défendent.

Le lendemain, le rythme est encore soutenu, l’équipement doit être nettoyé après les stations, et l’équipe scientifique se plonge dans ses rapports. Sarah, Gaby, Christian, et Silvia bouclent le travail de ces stations mais aussi celui de leur « leg » : ils descendent à Guayaquil et doivent se préparer à passer le flambeau aux autres scientifiques.

A l’arrivée à Guayaquil, la journée de déchargement des échantillons demandera de nouveau une énergie décuplée.

Le sommeil de retard sera récupéré plus tard sur la terre ferme…
 

Sibylle d’Orgeval

La ruche Tara en pleine action

7h30 la station commence. Scientifiques et marins sont sur le pont.

Sarah est à l’avant-poste, aidée des marins, ou de toute bonne main volontaire, elle manie les outils de prélèvements, rosette ou filets qu’elle a auparavant testés, nettoyés, réparés. Tout est solidement arrimé aux bouts, et descendu par le treuil à différentes profondeurs en fonction des opérations prévues. Gestes précis, rapides, elle soulève le lest, l’accroche à l’armature, clipse le bout, manœuvre l’imposante machine, aidée aujourd’hui de Céline qui a quitté les cuisines pour s’initier à d’autres instruments.

Johan, en retrait près du laboratoire humide installé sur le pont, patiente pour récupérer le butin d’un filet aux mailles inférieures à 180 microns. Un filet remonte, il récupère le contenu du collecteur. Les deux tiers seront consacrés aux études génétiques : il filtre l’eau et la stocke dans l’azote liquide. Le dernier tiers sera dédié à l’étude microscopique. Il donne à Sophie un échantillon des prélèvements entre 20 et 180 microns, et à Silvia tous les micro-organismes inférieurs à 0,8 microns. En deçà de cette taille, plus d’eucaryotes, on ne trouve que des bactéries ou des virus, le domaine de prédilection de Silvia.

Silvia a préparé à l’avance toutes les fioles pour recueillir les échantillons, les classer avec les informations nécessaires à l’identification de la station du jour. Ils seront répartis pour différents type d’étude : ADN, ARN, FCM (Flow cytometry) dans son laboratoire de Barcelone. Mais pour l’heure, l’organisation et la rigueur sont primordiales pour récupérer et conserver au mieux les précieux organismes… et tout ceci quelque que soit le roulis du bateau. Le petit patch contre le mal de mer collé discrètement derrière son oreille rappelle que les conditions de travail sur le bateau en pleine mer demande au corps une adaptation bien particulière.

Sophie est aussi sur le pont prête à bondir pour récupérer les échantillons capturés par la rosette dans la couche d’eau DCM (Deep Chlorophyl Maximum) où le phytoplancton est le plus abondant, et ceux provenant des filets effectuant les prélèvements en surface. Elle descend au laboratoire sec et passe sa récolte dans le flowcam qui détecte les particules planctoniques, phyto ou zooplancton.

Denis, observateur équatorien, spécialiste des oiseaux, est aussi un océanographe averti. A bord de Tara pour 15 jours, il prête main forte à Sarah et à Silvia quand les manœuvres s’enchaînent.

Gaby comme tous à l’affût des filets, stocke dans le formol des échantillons de phytoplancton pour les taxonomistes et une autre partie dans l’éthanol pour des analyses génétiques. Supervisant l’ensemble des opérations, il œuvre en même temps sur tous les fronts, et prie Neptune pour que la pluie ne vienne pas perturber la station…

Christian

Pendant ce temps Christian file à l’avant du bateau muni de petits filets, pour récolter plus de macro plancton en « bon état ». Les plus rares auront droit à un traitement de faveur et passeront au studio photo. Aujourd’hui le pyrosome sera la star du shooting. Déjà redescendu dans le labo sec, Christian jette un œil au « flowcam » que Sophie manipule afin de récupérer les organismes qui l’intéressent pour sa banque d’image.

Sarah
Entre deux manipulations d’outils, Sarah plonge dans le carré pour vérifier que les données fournies par les instruments de la rosette sont traitées sur son ordinateur, et imprime les graphes de résultats.
Puis remonte en trombe préparer l’envoi d’un nouvel instrument en immersion. « Pour une station efficace, il doit toujours y avoir un outil à l’eau! » lance-t-elle dans son élan.

Gaby attrape les graphes au vol et se pose pour étudier les différentes données physiques et chimiques en fonction desquelles il adaptera la profondeur des envois.

Au milieu de cette activité de ruche, Loïc, Johann, et Daniel, les marins ne chôment pas, prêtant main forte pour toutes les manœuvres techniques, et surveillant la bonne tenue du navire! Porté par la même énergie, François s’attelle à démonter et remonter les winchs, tandis qu’Aurore, pinceau à la main, butine à tous les postes le pollen de son inspiration.

Les stations finies, nous repartirons pour 3 jours de mer, objectif Guayaquil et le débarquement des échantillons.

Sibylle d’Orgeval

De la science en intensif

Une journée aux Galapagos, c’était malheureusement bien peu pour explorer l’archipel. Certains sont partis marcher, d’autres visiter la fondation Darwin, et tenter de rencontrer des iguanes, des tortues, ou des fous aux pieds bleus. Mais tous se sont préparés aussi au départ prévu lundi matin. 

Les dernières tentatives auprès des autorités pour obtenir les autorisations de prélèvement aux Galapagos sont restées vaines.  Le programme a donc été modifié. Nous repartons vers Guayaquil où Steffi Kandels-Lewis de l’EMBL, et Rainer Friedrich de World Courrier viendront récupérer les derniers échantillons en date pour les acheminer dans les laboratoires d’étude.

8 jours de mer nous attendent ponctués de stations scientifiques qui complèteront le travail effectué sur le précédent trajet Guayaquil-Galapagos.  Gaby Gorsky notre chef scientifique, déçu de devoir quitter les îles sans aucun prélèvement se console grâce à la perspective de l’étude approfondie que permettra le retour sur la zone du courant équatorien présent entre le continent et les îles.

Nous quittons Puerto Ayora avec regret, et le sentiment d’avoir à peine effleuré l’archipel mythique. Mais le plus beau cadeau que l’homme peut faire aux Galapagos est peut-être de les laisser en paix.
 Dauphins, tortues puis otaries viennent saluer le bateau sur sa route vers le large. Nous quittons ce petit paradis animal pour retrouver les flots et ses habitants microscopiques.

A bord, les nouveaux équipiers sont vite intégrés. Le planning des quart est imprimé, ainsi que celui des tâches de bord. Les « anciens » font équipe avec les nouvelles recrues et leur transmettent les petites astuces de vie à bord. Science, navigation, mécanique ou corvées, tous les aspects de la vie à bord se succèdent et se mélangent.

Affectée au ménage avec Gaby pour la première journée, je passe l’aspirateur tandis que devant son ordinateur Christian m’énumère le noms des derniers protistes photographiés.

Loïc organise une réunion de sécurité avant le départ, puis Gaby fait un point scientifique en prévision des stations. Tout le monde est concerné car la vie de l’équipe en sera modifiée : trois courtes stations « CTD » (Conductivité-Température-Densité) sont prévues mercredi 11.La plateforme instrumentée sera immergée pour mesurer neuf différents paramètres nécessaires à la compréhension du milieu : oxygène, nitrate, salinité, turbidité, florescence du plancton et enfin quelques autres paramètres optiques utiles à la détermination du type d’eau et des courants présents.

Puis de jeudi à vendredi, une station longue permettra le prélèvement des organismes présents dans les eaux, du virus aux larves de poissons, afin d’établir le spectre du vivant de la zone. Deux jours intenses pendant laquelle l’équipe scientifique sera fortement mobilisée. Mais solidaire, le reste de l’équipage adaptera les quarts de nuit et les tâches pour soulager le travail des scientifiques. L’heure est à la science.

Sibylle d’Orgeval

Bienvenue à bord

Samedi 12h30 heure locale. Après 20h de trajet, j’atterris à destination : l’île de Baltra dans l’archipel des Galapagos. Je viens rejoindre Tara arrivé le matin même au port.

A chaque escale Tara évolue : de nouvelles têtes arrivent à bord pour remplacer ceux qui partent. Les équipiers se relaient tout au long des deux ans et demi d’expédition. La durée de séjour est en moyenne de 2 mois moins pour ceux qui ne peuvent quitter leur poste de travail terrien trop longtemps, plus pour ceux qui peuvent vivre l’expérience d’une navigation au long cours.

Puerto Aroya, sur l’île de Santa Cruz dans l’Archipel des Galapagos est l’occasion d’une de ces rotations. Stéphane Pesant, chef scientifique, Céline Dimier, ingénieur biologiste, quittent le bateau,  Christoph Gerigk et Joern Kampe deux journalistes du magazine Géo Allemagne embarqués à Guayaquil descendent aussi. Johan Decelle, biologiste et Aurore de la Morinerie, dessinatrice, montent à bord.

Et troisième nouveau matelot, je rejoins l’équipage pour remplacer Anna Deniaud qui depuis près de trois mois est l’œil et la plume du bord.

Le passage de relais doit se faire rapidement : nous ne restons que deux petits jours au mouillage avant de repartir à Guayaquil.

Préparation préalable indispensable…

Heureusement avant de partir, une semaine à Paris au bureau de Tara m’a permis de commencer l’immersion. Une semaine bien dense pour réunir de la documentation sur les zone de navigation  traversées, se former aux outils de communication du bord, relire les articles de mes prédécesseurs, travailler avec Eloïse, responsable de la communication qui sera mon interlocuteur privilégié, faire les derniers achats de matériel, et enfin rencontrer Chris Bowler un des responsables scientifiques de l’expédition afin bien comprendre le cœur du projet Tara Oceans.

Directeur d’une unité de recherche à l’ENS, impliqué dans le projet Tara depuis plus de 3 ans,  Chris a une vue générale des enjeux de l’expédition. En une heure il tente avant tout de m’insuffler un peu de l’état d’esprit scientifique de Tara, …et  me charge aussi de quelques rapports d’études afin que je puisse apprécier et retranscrire au mieux le travail des chercheurs à bord, sans me laisser effrayer par des mots tels que protistes, diatomées, coccolithophore ou autre eucaryotes.

 L’esprit Tara : un organisme vivant.

« Le défi scientifique de Tara passe par un défi humain! » m’assure Chris.

« Pendant nos études , on nous ressasse en permanence la même injonction : Soyez focalisé ! Mais les scientifiques trop spécialisés perdent alors, hélas, la vision globale nécessaire à la compréhension de tout sujet très pointu. Quand nous étudions chaque micro-organisme présent dans les océans, pour bien les comprendre il nous est indispensable de connaitre leurs conditions de vie. Ce serait sinon comme étudier les parisiens sans se soucier de savoir ce que sont Paris ou la France et leurs particularités! Je suis nostalgique de l’époque des philosophes naturalistes pour qui les connaissances n’étaient pas aussi compartimentées qu’aujourd’hui! C’est donc pour moi le grand défi de Tara : réunir à bord des scientifiques de différentes disciplines complémentaires pour que nous puissions étudier les éco-systèmes dans leur ensemble. Même si le noyau du projet est lié à la biologie, la chimie, la physique sont essentielles à la compréhension globale. C’est aussi pourquoi l’expédition dure deux ans et demi et explore un territoire aussi large. Nous vivons dans un monde d’interactions, une vision partielle est faussée. Il faut une ambition globale pour bien comprendre le particulier. »

« Et le plus difficile n’est pas forcément de réunir différents scientifiques dans un même lieu de travail, c’est surtout d’avoir la volonté de travailler ensemble et de trouver un langage commun. Parfois un même mot de vocabulaire veut dire deux choses totalement différentes en physique et en biologie » regrette-t-il.

« Le but de Tara est justement de réussir à créer un esprit de communauté et de partage des connaissances complémentaires pour aller plus loin. J’imagine parfois Tara comme un des organismes vivant que nous étudions, chaque élément de l’organisme est vital pour le bon fonctionnement de l’ensemble et dépendant de tous les autres. Et susciter cette alchimie avec un groupe humain n’est pas forcément naturel ! Voilà le grand défi ! »

Lorsque je quitte Chris pour les derniers préparatifs, j’imagine comment à chaque étape,  l’arrivée de « nouvelles particules »  dans l’organisme ne doit pas simplifier la tâche… Mais voilà déjà presque 2 ans que Tara navigue ainsi, un défi relevé à perpétuer…

Sibylle d’Orgeval

Taxonomiste, une espèce en évolution

Depuis que Christian Sardet a installé un aquarium dans le petit carré, le macroplancton ne cesse de défiler sous l’objectif de sa caméra. Beroe, ceinture de Venus… le scientifique connaît chaque acteur par son nom mais il lui arrive parfois d’avoir un doute, alors il a recours aux nombreux ouvrages du bord qui permettent d’identifier les différents planctons.

L’identification ou plutôt la classification des formes vivantes est une science en soi, qui se nomme taxonomie. Charles Darwin fit partie de ceux qui apportèrent un regard nouveau sur cette science, notamment en démontrant que les espèces évoluent, que certaines disparaissent et d’autres voient le jour. Cette science statique à l’origine est devenue dynamique à présent. Le développement de la génétique est sans aucun doute la plus récente et peut-être la plus importante révolution à toucher cette science ancienne, aujourd’hui négligée par la nouvelle génération de biologistes. Retour sur cette discipline en pleine évolution.

L’histoire de la Taxonomie

Le mot taxonomie ou taxinomie provient du grec : taxis, signifiant l’ordre et nomos, la loi. C’est le botaniste suisse Augustin-Pyrame de Candolle qui en 1813 a proposé de nommer cette science de la classification. Mais la nécessité de répertorier et de nommer les formes vivantes et notamment les plantes, remontent bien avant cette époque. Deux mille ans avant Linné, trois cents ans avant JC, le Grec Théophraste, successeur d’Aristote, avait déjà décrit différentes plantes dans son ouvrage intitulé « L’Histoire des Plantes ».

Système de classification

Les organismes vivants sont classifiés à l’aide d’un système hiérarchique bien établi, permettant de les regrouper de façon arborescente.

Nomenclature des organismes vivants

On écrit le nom taxonomique d’un organisme en combinant son genre et son espèce, tous les deux en italique. La règle veut que le premier nom débute par une majuscule et le second par une minuscule. Ces noms formés de racines latines et grecques décrivent le plus souvent la morphologie de l’organisme ou son mode de vie.
Par exemple, le nom Pélagia noctiluca décrit une méduse du genre Pélagica « qui vit en pleine mer » et de l’espèce noctiluca « qui éclaire la nuit ». La ceinture de Venus ou Cestus veneris est un cténophore qui ressemble comme son nom l’indique à une ceinture. Au-delà de leur caractère descriptif, un grand nombre de méduses porte un nom inspiré de la mythologie grecque comme les méduses du genre Cassiopeia. Il arrive parfois qu’un scientifique donne le nom d’un de ses confrères à l’espèce qu’il a découverte. De plus, le nom de l’espèce est systématiquement référencé dans les registres, avec le nom du scientifique qui a découvert l’organisme ainsi que l’année de publication de sa description.

Découverte de nouvelles espèces

Lors des escales de Tara, une question revient souvent aux oreilles des scientifiques : Avez-vous découvert une nouvelle espèce ? Il faut savoir qu’il est très compliqué et fastidieux de prouver la découverte d’une nouvelle espèce et surtout de la décrire. Il faut étudier tout le cycle de vie de l’organisme afin de s’assurer qu’il n’ait pas déjà été décrit par un autre scientifique, car parfois la morphologie peut varier en fonction du sexe et du stade juvénile. Il est également difficile de déposer une nouvelle espèce à partir d’un seul spécimen, car celui-ci peut-être endommagé ou atypique. L’idéal est de posséder un male et une femelle qui puissent se reproduire. Après avoir décrit la nouvelle espèce, le chercheur doit déposer son épreuve afin qu’elle soit examinée par un jury international, puis publiée.

La disparition des taxonomistes

Aujourd’hui la taxonomie est une discipline qui a déserté les bancs de l’école, mais quelques passionnés subsistent. Franck Prejger, taxonomiste au laboratoire de Villefranche-sur-mer, fait partie de ces personnes qui puisent leur savoir d’identification auprès d’anciens taxonomistes, aujourd’hui à la retraite. Pour pallier à la pénurie des taxonomistes, il existe aussi des programmes européens. Dans le cas du plancton et tout particulièrement des virus et des bactéries, la taxonomie a ses limites et aujourd’hui c’est la génomique qui vient compléter cette science ancestrale.

 

Stéphane Pesant et Anna Deniaud

Dans le sillage du Beagle

Un chapeau panama à la main, les membres d’équipage saluent les quelques curieux du Malécon 2000 (Guayaquil, Equateur), venus assister au départ de Tara, et tout particulièrement Gabriella et Montserrat, deux scientifiques débarquées à Guayaquil.

A chaque escale, c’est le même rituel, de nouveaux équipiers embarquent et d’autres quittent l’aventure. Mais l’habitude n’y fait rien, le pincement au cœur sévit à chaque fois.

Sous une chaleur suffocante, les voyageurs descendent le Rio Guayas pour retrouver l’Océan Pacifique. Les moustiques, eux, ne semblent pas décidés à quitter le navire !

Guidée par des frégates, ces grands palmipèdes au plumage sombre, Tara prend la route des Galápagos, cet archipel mythique situé à 960 km des côtes équatoriennes. Peu à peu les embruns dissipent la nostalgie du départ, et l’excitation gagne l’équipage : nous partons sur les traces de Charles Darwin, nous allons découvrir ce laboratoire vivant qui a inspiré le biologiste pour sa théorie sur la sélection naturelle !

En septembre 1835, après plus de quatre ans de voyage autour du monde à bord du navire le Beagle, le jeune naturaliste débarque sur les îles Galápagos. Tortues, oiseaux marins, iguanes… à peine a-t-il posé le pied à terre que Charles Darwin est frappé par la richesse de la faune.

En observant de plus près les animaux des îles, il découvre aussi leur diversité. « Je n’aurais jamais pu imaginer que des îles situées à environ 50 à 60 milles de distance, presque toutes en vue les unes des autres, formées exactement des mêmes rochers, situées sous un climat absolument semblable, s’élevant presque toutes à la même hauteur, aient eu des animaux différents… » – Extrait du livre « Voyage d’un naturaliste autour du monde » de Charles Darwin.

Pour partir sur les traces du biologiste anglais, trois coordinateurs de Tara Oceans, Gaby Gorsky, Silvia Gonzales-Acinas et Christian Sardet ont rejoint Stéphane Pesant et le reste de l’équipe scientifique. Mandaté par son pays, Denis Alexander Mosquera Munoz, observateur équatorien, accompagnera les chercheurs jusqu’aux eaux du parc national. Il s’assurera qu’aucun prélèvement ne soit effectué à moins de deux cents milles de côtes équatoriennes, car jusqu’à nouvel ordre aucune autorisation d’échantillonnage n’a été obtenue.

Toujours sur cette étape Guyaquil-Santa Cruz,  un journaliste et un photographe allemands du magazine GEO ont intégré l’équipe pour réaliser un reportage sur le travail des scientifiques.

Après deux jours de navigation, la rosette a déjà replongé dans l’Océan Pacifique pour échantillonner dans une zone naturellement acide. Attention, si ces eaux sont dites « acides », il n’en demeure pas moins que leur PH de 7,9 reste supérieur au PH neutre qui est de 7. Aux abords de l’archipel des Galápagos, l’acidité de l’eau est simplement plus élevée que dans d’autres parties du globe où les eaux de  surface ont en général un PH qui avoisine 8,1.

Si dans cette zone du Pacifique, l’acidification du milieu aquatique est un phénomène naturel, de manière plus globale les océans tendent à s’acidifier en raison de l’augmentation des rejets de  dioxyde de carbone dans l’air. Cette région se révèle donc être un véritable laboratoire marin dont les conditions environnementales actuelles pourraient être représentatives des conditions futures de l’ensemble des océans du globe.

Les scientifiques espèrent à travers cette étude, comprendre les répercutions de l’acidification des océans sur la vie des micro-organismes, et anticiper les conséquences de l’activité de l’homme sur les écosystèmes marins.

Indépendamment de tout changement climatique, l’acidification des océans pourrait perturber l’existence des organismes marins comme par exemple les mollusques, les coraux et les foraminifères (plancton unicellulaire) qui ont besoin de synthétiser le calcaire pour fabriquer leur coquille ou leur habitat. Plus l’eau est acide, plus il est difficile pour les organismes de synthétiser du calcaire.

Mais l’heure n’est pas encore à l’analyse, pour l’instant les chercheurs s’évertuent à prélever des échantillons d’eau de mer. Parallèlement à la rosette, Christian Sardet a jeté un petit filet à l’eau pour récupérer du plancton. Assisté par la jeune scientifique, Sophie Marinesque, nouvellement embarquée, Christian trie sa récolte pour ensuite photographier et filmer les divers micro-organismes. Les clichés et les prises viendront compléter son projet dédié au plancton, « Les chroniques du plancton » visibles sur internet (www.planktonchronicles.org).

Peu à peu, le soleil s’incline à l’horizon, inondant la goélette d’une lumière orangée. Ce soir les scientifiques regagneront le pont arrière pour effectuer une dernière mise à l’eau de la CTD. Demain matin, après avoir parcouru près de 52 milles marins, l’équipage franchira la ligne de l’Equateur, une grande première pour certains.

Chez les marins, la tradition veut qu’un baptême ou plutôt un « bizutage » soit donné à ceux qui traversent pour la première fois cette ligne. Le statut de journaliste du bord n’y fait rien, les initiés ne souhaitent pas divulguer l’épreuve qui attend les novices…

Anna Deniaud

Etienne Bourgois et Eric Karsenti ont décidé de modifier le parcours de la troisième année de l’expédition Tara Oceans

La goélette Tara est partie le 5 septembre 2009 de Lorient et a déjà parcouru 40 000 milles, de l’Atlantique au Pacifique en passant par la Méditerranée et l’Océan Indien.

Cette décision des deux co-directeurs de l’expédition, a été prise en raison de la crise que connaît le Japon actuellement. Durant l’année 2012, Tara devait passer quatre mois et demi en Asie, en particulier en mer du Japon et dans les secteurs alentours. Tokyo représentait même une escale capitale.

Il existe désormais un risque sur le terrain même si il est difficile à l’heure actuelle de l’évaluer précisément mais pour Tara, les demandes d’autorisations de prélever dans les eaux territoriales se faisant un an à l’avance, cette décision devait être prise rapidement.

Plus globalement, il parait très difficile d’évaluer les conséquences environnementales, humaines et économiques, de cette catastrophe sans précédent. Il est possible que la dispersion des produits radioactifs ait un impact important dans l’Océan Pacifique.

Enfin, cette décision intervient dans un contexte économique devenu peu favorable.

Par conséquent Etienne Bourgois (président du Fonds Tara) et Eric Karsenti (directeur de recherche au CNRS détaché à l’EMBL), en accord avec les coordinateurs scientifiques et les partenaires de l’expédition, ont décidé de modifier le parcours de Tara Oceans.

Durant les mois à venir, Tara va poursuivre sa route vers Papeete comme prévu en passant par les Galapagos, les îles Gambier, avec une mission autour des coraux, et les îles Marquises. Après Tahiti, le navire remontera vers Hawaï, traversera le « continent de plastique » du Pacifique nord, fera escale à San Diego. Puis Tara empruntera le canal de Panama à Noël prochain puis traversera l’Atlantique, avec une arrivée prévue à Lorient au mois de mars 2012. Soit encore 20 000 milles à parcourir (un tour du monde) pour la goélette et encore 100 stations scientifiques prévues au programme.

L’analyse à terre des 100 premières stations a commencé depuis un an. Le consortium scientifique commence à obtenir des résultats et plusieurs articles sont en cours de structuration pour les revues scientifiques. Le consortium scientifique Oceans va bien sûr continuer a traiter les données et les échantillons recueillis au fur et à mesure de leur arrivée dans les laboratoires.
Tara Oceans est donc entré dans sa seconde phase: la récolte des fruits d’un échantillonnage planétaire colossal.

Au retour de Tara à Lorient en mars 2012, des dizaines de milliers de micro-organismes et des échantillons considérables de coraux auront été prélevés et analysés avec succès dans tous les océans du globe depuis septembre 2009. Cette collecte complète, permettra de mieux connaître la structure des écosystèmes océaniques, l’évolution des organismes qui les composent et leur capacité à s’adapter à des changements environnementaux majeurs. Elle constituera un point de référence pour les générations futures.

Les prochains rendez-vous pour Tara Oceans :

Diffusion des documentaires “Tara Oceans le Monde Secret” sur Planète Thalassa les 15, 22, 29 avril et 6 mai.

En juin, les scientifiques de Tara Oceans présenteront le bilan scientifique annuel de l’expédition à la presse.

Et dans un an, Tara vous donne rendez-vous à Lorient en mars 2012 !

Interview d’Etienne Bourgois, directeur de Tara Oceans et président de Tara Expéditions

Vous venez de prendre une décision importante. Comment cette décision a été prise ?

Avant toute chose je tiens à exprimer toute ma solidarité au peuple japonais. J’aurais l’occasion de le dire de vive voix à mes collaborateurs cette semaine car je suis depuis mardi à Tokyo dans le cadre de mes fonctions de directeur général d’agnès b.

Tara a déjà fait environ 40 000 milles, les scientifiques ont réalisé une centaine de stations scientifiques d’excellente qualité et ce n’est pas fini ! Néanmoins, le Japon vient de subir une catastrophe majeure. La situation nucléaire n’est pas maîtrisée. Nous devons donc revoir notre feuille de route qui passait notamment par Tokyo l’année prochaine.

De plus, peu de gens le savent, mais les autorisations que nous demandons pour pouvoir prélever dans les eaux des pays visités, se font près d’un an à l’avance et sont très difficiles à obtenir. C’est le cas notamment pour cette zone de l’Asie.

Mais pour revenir au Japon, nous ne savons pas comment va évoluer la situation dans les mois à venir.

Nos mécènes, dont le Fonds agnès b., les fondations Veolia, EDF et Prince Albert II de Monaco, étaient très heureux de voir ce fabuleux voilier naviguer dans cette région du globe. Pour agnès b. très implantée, c’était près de 1 500 salariés qui attendaient le bateau, comme une sorte d’espoir pour le futur.
Malheureusement l’impact de cette catastrophe au Japon sur l’activité d’agnès b. est à ce jour important puisqu’une baisse conséquente du chiffre d’affaire sur place est probable.
Quand une tempête s’annonce, on adapte la toile. En bons marins, nous avons donc décidé de nous préparer à cette période difficile, mais je reste confiant.

Ce choix de modification du trajet a été fait d’un commun accord avec les scientifiques de la mission Tara Oceans et nos partenaires dont le soutien est extrêmement important. En définitive nous ne rentrerons que six mois plus tôt que prévu sur une mission de 3 ans.

Cependant, le nouveau parcours choisi par les scientifiques présente des intérêts majeurs comme le transect très peu étudié Papeete-Hawaï, ou encore l’étude du continent de plastique dans le Pacifique, des prélèvements dans le Golfe du Mexique seront aussi faits. Nous resterons également plus longtemps aux Etats-Unis.

Nous garderons bien sûr les mêmes moyens techniques et humains à bord et à terre jusqu’au retour à Lorient.

Quels sont les projets pour 2012 ?

Il faut d’abord que le bateau rentre à Lorient au mois de mars 2012 mais cette année 2012  s’annonce déjà très riche, il y aura d’un côté beaucoup de travail dans les laboratoires pour les scientifiques et nous aurons également encore notre mission de sensibilisation à remplir. Nous avons le projet d’un documentaire qui couvrira la totalité de l’expédition, des expositions, des actions avec les scolaires etc… Et nous réfléchissons d’ores et déjà à de futures expéditions pour Tara.

Mais pour revenir au présent, je tiens à remercier chaleureusement toutes les personnes impliquées dans ce projet, les laboratoires, les institutions, les partenaires, les membres d’équipage et les scientifiques qui font avancer ce bateau et ce programme d’avant-garde. Leur travail est magnifique, il va continuer pendant un an à bord et pendant de longues années ensuite après le retour au port. Cette aventure ne fait que commencer.

Bongo et compagnie

Par 29° sud de latitude et 101° ouest de longitude , l’équipe de Tara vient d’effectuer sa 96ème, station à la frontière du « gyre » du Pacifique Sud. Hausse de la température de l’eau, augmentation de la salinité et baisse de la densité des nutriments, pas de doute les premiers résultats le confirment, le désert océanique n’est plus très loin.

Ici, le plancton se fait plus rare, plus petit et plus profond. Les scientifiques ont donc du s’armer de patience, pour filtrer encore et encore… Huit cents litres d’eau ont été pompés et filtrés, sans compter les échantillons de la rosette. Certes la pêche ne fut pas miraculeuse en quantité, en revanche la variété et l’originalité des micro-organismes récoltés relèvent presque du miracle.

De huit heures du matin jusqu’à tard dans la nuit, scientifiques et marins se sont relayés sur le pont pour prélever des échantillons de cette eau d’un bleu intense. Là aussi, la couleur de l’océan traduit la nature de l’environnement. Pour vivre, le phytoplancton absorbe la lumière, en particulier le spectre bleu et un peu le rouge. En sa présence, l’eau prend donc des tons verts.

À mesure que les flacons se remplissent, Tara dérive dans le Pacifique Sud, il faut donc régulièrement revenir à la position initiale. L’espace d’un instant, la station scientifique prend des airs de station balnéaire. Quelques membres de l’équipage se prélassent au soleil, certains profitent de la vitesse pour mettre une ligne à la traîne, les filets, eux, profitent de la brise pour sécher leurs ailes, avant de reprendre leur danse dans les fonds marins. En une journée et l’ébauche d’une nuit, plus de vingt-quatre mises à l’eau ont été accomplies.

Si la rosette CTD conserve sa position d’instrument phare de la station, et plus largement de l’expédition « Tara Oceans », il n’en demeure pas moins que toute une panoplie de filets se révèlent eux aussi indispensables pour l’optimisation de cette expédition.  Voici une rapide présentation, de ces différentes « nasses à plancton » du bord.

Le Régent
Le Régent est un large filet, de près d’un mètre de diamètre, dédié à la pêche au zooplancton. De par son important diamètre, il attrape dans ses mailles les organismes les plus rapides, qui réussissent à échapper aux autres filets. Un coup de Régent à une profondeur de 500 mètres permet de filtrer plus de 350 mètres cube d’eau, et de récupérer des copépodes carnivores, des méduses et autre zooplancton.

Autrefois, ce filet était fabriqué en soie. « Les biologistes se rendaient eux-mêmes dans les moulins à farine pour s’approvisionner en soie fine. La maille qui servait à tamiser la farine était parfaite pour attraper le plancton » explique Franck Prejger, taxonomiste au laboratoire de Villefranche-sur-mer (CNRS). Aujourd’hui le nylon a remplacé la soie, et les machines à coudre ont succédé à la couture à la main.

Le WP-2 –
L’Acronyme pour « Working Party nr. 2 », le nom d’un filet développé par UNESCO en 1968.

Internationalement reconnu dans la profession, ce filet simple, qui se termine par un manchon conique en toile et un entonnoir en laiton, sert à pêcher le phytoplancton.
Le WP-2 peut avoir deux épaisseurs de maillage différent, une de 50 microns et l’autre de 200 microns. La plus petite taille sert à récolter du phytoplancton, tels que les protistes. La seconde échantillonnera le niveau supérieur dans la chaîne alimentaire, c’est-à-dire les organismes qui se nourrissent de phytoplancton, tels que les copépodes.

Les Bongos
Il existe trois types de Bongo, en fonction du maillage des filets. Le bongo 180microns, 300 et 2000.
Le « bongo 180 » navigue soit en surface, soit au niveau de la DCM (profondeur de chlorophylle maximale) et sert à prélever principalement des protistes.
Le « bongo 300 », lesté d’un poids de 50kg, est plongé en oblique à près de 500 mètres de profondeur pour pêcher du petit zooplancton. Ce filet est muni de deux collecteurs. Une partie de la pêche, après avoir été baignée dans le formol, sera dédiée à la taxonomie, c’est à dire la détermination des espèces. Les micro-organismes récupérés dans le second collecteur, seront placés dans de l’alcool et serviront à la méta-génomique, c’est-à-dire à l’étude du séquençage ADN.

Les autres filets à plancton

Le double 20
Ce filet ressemble étrangement au Bongo, en raison de ses deux filets, mais il est nommé  « double twenty », le deux fois vingt. Comme son nom l’indique, la taille de sa maille est de 20 microns. Le double 20 permet de pêcher les protistes en surface et en profondeur.

Le 5
Ce filet simple au maillage très fin, 5 microns, est utilisé lui aussi en surface ou au niveau de la DCM (profondeur de chlorophylle maximale). Le 5 microns permet de récupérer des micro-organismes particulièrement petits tels que les dinoflagellés et les diatomées.

La Manta
Ce filet un peu particulier n’a pas pour vocation première de prélever du plancton, mais plutôt de collecter des particules de plastique. Avec son allure de raie Manta, ce filet constitué d’un corps en aluminium et des deux longues manches en nylon, navigue uniquement en surface pour récupérer des micro-déchets dans le cadre du programme plastique.

Anna Deniaud

Seuls dans le Pacifique Sud

Aucun cargo à l’horizon, aucun bateau annoncé sur le radar. Cette route maritime a-t-elle été oubliée des marins ? Aucune trace non plus d’avion dans le ciel.  Les hommes semblent avoir pour de bon déserté les lieux. A chaque mile marin parcouru, Tara se rapproche de ce fameux désert océanique du Pacifique Sud. Là-bas, même le plancton se fait rare. Seuls les téméraires astres ont accepté d’accompagner l’équipage dans cette longue traversée. Chaque nuit, pour témoigner de leur soutien, les étoiles et la lune éclairent de mille feux la route du voilier.

Autour de Tara, la grande bleue s’étend à perte de vue, à l’horizontale comme à la verticale. Les abysses atteignent ici, près de 4 000 mètres. Hier, quelques membres de l’équipage se sont jetés dans ces profondeurs vertigineuses, se laissant bercer par les vagues somnolentes. S’il est agréable de se dégourdir les jambes, il est aussi prudent de s’assurer qu’aucun requin ne les convoite pour rassasier son estomac vide. Mais au regard de la pêche du bord, les poissons ne semblent pas non plus abonder dans le coin ! A tour de rôle, munis d’un masque, les baigneurs ont donc inspecté les environs, la transparence de l’eau aidant le travail du guetteur.

39 mètres, telle est la profondeur jusqu’à laquelle la lumière pénètre dans l’océan, d’après la mesure du disque de Secchi. Le disque de Secchi, est le plus ancien instrument océanographique embarqué à bord. Créé en 1865 par Pietro Angelo Secchi, jésuite et astronome italien, ce disque blanc lesté d’un plomb et attaché à un long bout, permet une fois immergé dans l’eau à la verticale, de définir la profondeur de transparence de l’eau.

Selon la couverture nuageuse, l’agitation de la mer et la vue de l’opérateur, les mesures peuvent être quelque peu altérées.

Dernièrement sur la goélette scientifique, l’archaïque instrument a connu un regain de popularité, grâce au « grand concours Secchi » initié par Lee Karp-Boss, chef scientifique du bord. A chaque station, les membres de l’équipage inscrivent sur une feuille la profondeur estimée de transparence de l’eau. Les paris sont lancés, rien ne va plus sur le pont ! Au zénith, le disque de Secchi est immergé, sous le regard attentif des scientifiques et des marins. Selon la dérive du bateau, il arrive que le disque plonge en oblique dans l’eau, faussant évidemment toute mesure. Certains crient au scandale scientifique, mais de « savants calculs » permettront de réajuster le résultat et de désigner un vainqueur. L’heureux gagnant se verra remettre un disque de Secchi miniature et aura l’honneur d’effectuer la prochaine descente de l’instrument !

« Concours Secchi » à l’appui, sur Tara la science s’est immiscée dans les moindres activités du quotidien, allant jusqu’à persécuter certains scientifiques durant leur sommeil. A elles deux, la science et la nature semblent avoir totalement assujetti l’homme, régissant ses moindres faits et gestes.

Hier matin, une bande de méduses est venue se frotter à la coque de Tara. En moins de cinq minutes, munis de leurs sceaux et de leurs filets, les scientifiques avaient gagné le pont du voilier pour tenter de faire connaissance avec ces organismes gélatineux. Plus conciliantes que leurs consœurs, deux salpes ont accepté de se mettre à nu sous les lampes des microscopes. Cœur, bandes musculaires, organe luminescent, embryon, à travers son corps transparent, l’Helicosalpa virgula a dévoilé ses secrets à Franck Prejger, taxonomiste du laboratoire de Villefranche-sur-mer.

La recherche scientifique, l’immensité du décor, il est facile sur le voilier de perdre toute notion d’espace, de temps, voire d’oublier qu’en dehors de ce cocon flottant, le monde continue de tourner, pas forcement rond. Seul le son de la cloche, annonçant l’heure du repas, rythme les journées du bord. La grille hebdomadaire des tâches ménagères indique aux voyageurs les jours de la semaine, et les mails ramènent, parfois violemment, l’équipage à la réalité.

Durant plusieurs jours, le soleil a inondé le voilier, mais aujourd’hui c’est la pluie qui tente de pénétrer par les sabords, rappelant à certains leur pays d’origine. Moteur en marche, Tara poursuit sa route, croisant au passage quelques puffins bruns. Encore une semaine et les Moais de l’île de Pâques devraient se profiler à l’horizon.

Anna Deniaud

Sur les traces de Robinson Crusoe

Terre ! Terre en vue ! A la hâte, les membres de l’équipage enfilent une brassière et foncent sur le pont. Sur Tara, cartes et instruments de navigation modernes ne semblent avoir en rien atténué l’excitation procurée par l’apparition d’une terre.

Toutes voiles dehors, la goélette vogue en direction des îles Juan Fernandez, situées à 670 km de la côte chilienne. Cet archipel volcanique composé de trois îles, Santa Clara, Alejandro Selkirk et Robinson Crusoe, doit sa renommée à cette dernière, sur laquelle se déroula la célèbre aventure solitaire de Robinson.

Pour écrire son roman, paru en 1719, Daniel Defoe s’était inspiré de l’histoire d’Alexander Selkirk, un marin écossais. En 1704, suite à une querelle avec le capitaine, l’indiscipliné Alexander avait demandé à être débarqué sur une île, à l’époque nommée Mas-a-Tierra. Rapidement le marin regretta sa décision mais il était trop tard, ses compagnons l’avaient bel et bien abandonné.

Pendant quatre ans et quatre mois, l’homme dut survivre sur cette terre hostile, avec pour seuls compagnons une bible et un journal de bord. « Moi, pauvre misérable Robinson Crusoé, après avoir fait naufrage au large durant une horrible tempête, tout l’équipage étant noyé, moi-même étant à demi-mort, j’abordai à cette île infortunée, que je nommai l’île du désespoir ». Extrait du journal de Robinson Crusoe dans le livre de Daniel Defoe.

Pour son ouvrage, l’écrivain avait quelque peu romancé l’arrivée du marin sur l’île. Sa version était néanmoins pas si extravagante, puisque le sort voulu que le « Cinque Ports », fit naufrage peu de temps après avoir débarqué Alexander Selkirk. Scrutant chaque jour l’horizon, du haut de son rocher, le marin écossais fut finalement libéré de sa prison du Pacifique par un navire anglais.

A moins d’un mile marin de la côte, Tara poursuit sa route le long des sommets abruptes de l’île de Robinson. Munie d’un carnet à dessin et de crayons de couleurs, Céline croque le paysage qui défile sous ses yeux. Arrosées épisodiquement par un rayon de soleil, les roches couleur ocre contrastent avec les forêts verdoyantes de l’île. Près de 140 variétés végétales poussent sur cette terre, parmi elles plus d’une centaine sont endémiques. L’archipel compte aussi un grand nombre d’oiseaux terrestres endémiques. Depuis 1977, l’île de Robinson Crusoe a été déclarée réserve mondiale de la biosphère.

Dans la baie Cumberland, deux voiliers ont jeté l’ancre. Autrefois, au temps où la reine d’Angleterre Elisabeth I encourageait la piraterie dans ces contrées lointaines, ils auraient surement été plus nombreux à mouiller dans la baie. Après avoir pillé les trésors d’Amérique du Sud, et tout particulièrement ceux des Incas au Pérou, les pirates et les corsaires du vieux monde venaient se réfugier ici, dans l’archipel. Ils s’y reposaient quelques jours, avant de s’engager vers le redouté Cap Horn.

Munies de paires de jumelles, Sarah et Gabriela poursuivent à distance l’exploration de l’île. Encastrées entre deux cerros, quelques maisons se profilent. Aujourd’hui près de six cents âmes vivent sur l’île de Robinson Crusoe, seule terre peuplée de l’archipel. Ici, les hommes survivent grâce au tourisme et à la pêche, notamment la pêche à la langouste.

Quel regret de ne pas pouvoir accoster sur l’île pour l’explorer un peu et déguster au passage une bonne langouste! Pas l’ombre d’une mutinerie à bord, ni même d’une querelle avec le Capitaine… Quelqu’un veut-il débarquer avec son baluchon? Nul ne semble intéressé. Il faut donc se résigner à reprendre la route, vite, très vite car le temps est compté. L’équipe de Tara doit poursuivre sa mission scientifique. Sur le pont, les marins profitent des derniers instants de navigation à la voile. Demain, Tara entrera dans une bulle anticyclonique. Pendant cinq jours, seule la force du moteur permettra à la goélette d’avancer.

Anna Deniaud

Tsunami, on te fuit !

Jeudi 10 mars 2011 22H00 : A bord de Tara, c’est l’euphorie ! Dans la nuit noire, la joie illumine les visages des membres de l’équipage. Qui aurait cru que le doux son d’un groupe électrogène fasse autant d’heureux… Après une batterie d’examens, le GE2 est officiellement réparé. Les experts chiliens partent le cœur léger malgré le mal de mer. Tara prendra le large demain, pour effectuer la 93ème station, à la frontière du plateau continental.

Vendredi 11 mars 2011 8H00 : A bord de Tara, la joie sur les visages s’est dissipée, certains paraissent même un peu contrariés. Une alerte au tsunami a été donnée au port de Valparaiso. Qui aurait cru que le jour du départ tant attendu, une vague dévastatrice menace les côtes du Chili… En venant récupérer la clearance au port, Tara se retrouve bloquée. Aucun mouvement n’est autorisé.

9H00 : Changement de directive, les responsables du port de Valparaiso donnent l’ordre à tous les navires d’évacuer les lieux au plus vite. Avec une vitesse moyenne de six nœuds, soit près de onze kilomètres heure, difficile de courir, alors mieux vaut partir à point. La baleine grise se lance toutes voiles dehors sur l’Océan Pacifique Sud. A mesure que le port mythique disparaît sous nos yeux, les souvenirs de cette escale resurgissent dans nos esprits, et l’inquiétude grandit pour tous ces portenos que nous laissons dans notre sillage. Espérons que cette terrible vague annoncée ne fasse pas trop de dégâts.

A la barre, Loïc le capitaine semble plutôt détendu. « D’ici quelques heures, on sortira du plateau continental, alors on ne risque rien, je ne suis même pas sur qu’on ressente quelque chose.» Gabriela, une scientifique anglaise, va pouvoir rassurer son père qui vient de la contacter sur le téléphone du bord. Sur le pont de Tara, certains profitent des derniers miles de réseau, pour envoyer des messages à leur famille, à leurs amis. Les autres ironisent sur la situation.

15H00 : A bord de Tara, chacun vaque à ses occupations. Céline sort du four les madeleines qu’elle vient de confectionner. Marcela est plongée dans son livre « Gracias por el fuego ». La voie suave de Chet Baker a envahi le carré. Le tsunami semble s’être retiré des esprits.

Sur le pont, Sarah et Baptiste continuent les tests du treuil en vue de la station de demain. Tout à coup, sous l’eau des formes connues se dessinent, Tara est cernée par des requins !

D’après Gabriela, spécialiste en la matière, il semblerait que ce soit des « Prionace glauca », communément appelés « requins bleus ». Ils sont entre cinq et six à tourner autour du bateau. Ce spectacle captivant durera plus d’une heure.

23H30 : Après une journée très calme, le vent s’est levé et souffle entre 15 et 20 nœuds dans la mâture. Chahutée par les vagues, Tara roule de gauche à droite, tangue d’avant en arrière. Dans leur bannette, François et Baptiste attendent de prendre leur quart. A 23H30 précise, les deux marins ressentent un mouvement anormal du bateau. Cinq minutes plus tard, une seconde vague attire leur attention. Le tsunami viendrait-il d’effleurer Tara ? Que ce soit sur Tara, ou sur les côtes Chiliennes, le tsunami a heureusement fait plus de peur que de mal. Demain matin, les scientifiques pourront démarrer sereinement la 93ème station.

Anna Deniaud

Dans le sillage du Kon-Tiki

Dans deux jours, Tara quittera le port de Valparaiso pour  prendre la direction de l’île la plus isolée du monde, la célèbre et mythique île de Pâques. Le voilier scientifique s’apprête à parcourir 2100 miles marins, au cours desquels les scientifiques opèreront trois stations longues.

A bord, la nouvelle équipe est au grand complet. Sept marins et sept scientifiques, dont Marcela, l’observatrice du gouvernement Chilien. Pendant ce leg de vingt-et-un jours, ce sera Lee Karp, qui prendra la direction d’une équipe scientifique aux allures plutôt féminines. La nouvelle chef scientifique embarque pour la première fois à bord de la goélette, mais loin d’être une novice, cette chercheuse américaine a déjà sept expéditions dans le Pacifique Nord à son actif.

Originaire d’Israël, Lee vit depuis vingt ans aux Etats-Unis. Elle travaille actuellement comme chercheur professeur à l’école des sciences marines de l’université du Maine. Son thème de recherche porte sur les relations entre la forme et la fonction du phytoplancton ainsi que leurs rôles pour l’environnement. «  Je suis ravie de participer à ce leg, il est particulièrement intéressant puisque nous allons passer d’un upwelling à un désert océanique ».

L’upwelling, situé près des côtes chiliennes et péruviennes, est une zone particulièrement riche en micro-organismes, ce qui explique la grande quantité de poissons dans la région. A l’inverse, dans les déserts océaniques, plancton et phytoplancton se font rares. « Au delà de l’intérêt scientifique, je suis aussi excitée à l’idée de naviguer dans les mêmes eaux que le Kon Tiki. L’aventure de ce radeau était mon livre préféré quand j’étais adolescente. »

Tout comme Lee, Loïc Vallette, le nouveau capitaine de Tara, a plongé enfant dans le récit de Thor Heyerdahl*. Emprunter cette même route maritime, qui de surcroit reste très peu fréquentée, devrait être un grand moment pour le jeune capitaine et son équipage. Après un mois et demi à bord en tant que mécanicien, Loïc prendra donc les commandes du voilier scientifique.

« Devenir capitaine à Valparaiso, c’est une chance, ça n’arrive pas à tout le monde ! Ce port est mythique dans le monde maritime ». Cette promotion, il ne l’a pas gagné à coups de tours de clef dans la salle des machines, Loïc possède un diplôme de capitaine de première classe de la marine marchande. Depuis maintenant quinze ans, le marin navigue à bord de bateaux de commerce. La voile, il pratique cela depuis qu’il est enfant. «  Mon père est marin, on avait un voilier. Quand j’étais gamin, dès qu’il n’y avait pas école, j’étais dessus. »

En attendant l’heure du départ, scientifiques et marins poursuivent les préparatifs du leg. Au yacht club du Chili, près duquel Tara est au mouillage, Loïc a fait la rencontre du capitaine Jaime Von Teuber… Une casquette bleue, une pipe à la bouche et la barbe grisonnante, Jaime rappelle les traditionnelles figurines de marins. Auprès de ce vieux loup de mer, Loïc a recueilli des informations utiles pour les prochaines navigations. Deux, trois coups de fil de Jaime, et nous voilà officiellement attendu à Pâques.

Anna Deniaud

* Thor Heyerdahl a mené une expédition en radeau, du Pérou jusqu’à l’île de Pâques. Ce norvégien souhaitait démontrer que les Pascuans pouvait être originaires d’Amérique du Sud. Une majorité de chercheurs adoptent plutôt la thèse de l’origine polynésienne des Pascuans.

En savoir plus sur l’expédition Kon-Tiki

Arrivée à Valparaiso

Ce matin, samedi, dès 9h, les filets ont commencé à ratisser la surface et les fonds du plateau continental chilien. Rapidement, la zone sans oxygène s’est révélée plus proche de la surface que lors de la précédente station, celle de la veille. Seulement 50 mètres cette fois, au lieu des 90 d’avant.

« Cela veut dire que toute la vie est concentrée dans cette couche, où nous avons trouvé autant du phytoplancton que du zooplancton » pour Chris Bowler, notre chef de mission. « On a même observé un bloom de diatomées à priori, c’est parce qu’il s’agit de la fin de la saison ici, de la fin de l’été, la vie est donc à son maximum ». Il y avait aussi beaucoup de gélatineux au fonds des collecteurs remontés à la surface.

Douze mises à l’eau ont été encore réalisées, « il s’agit d’une station côtière, nos prélèvements n’ont rien d’exceptionnels ici, beaucoup d’universités ont déjà travaillé dans ces eaux ». Pour Chris Bowler, « ce qui est exceptionnel, c’est qu’avec notre système de prélèvement « end to end » du virus à la larve de poisson, nous allons réaliser de la génomique et grâce à l’ADN quelque chose qui en revanche n’a jamais été fait dans ces zones ».

Cette étape se termine donc, avec comme toujours depuis le début de l’expédition Tara Oceans, un plus scientifique qui amènera son lot supplémentaire de connaissances et peut être de découvertes de cette partie de l’Océan Pacifique.

Pour une partie de l’équipage, cette arrivée à Valparaiso est aussi la fin d’une aventure. Tous ceux qui étaient encore à bord et qui ont embarqué à Buenos Aires quittent Tara ici. Le nouveau capitaine, Loïc Vallette, prend officiellement à Valparaiso son commandement après avoir passé un mois à la machine. Il succède à Hervé Bourmaud qui sera de retour aux îles Galapagos.

Le second capitaine Alain Giese, la cuisinière Hélène Santener, toute l’équipe scientifique à part Franck Prejger quitte le bord. Pour ma part, je mets fin à six mois de navigation à bord de Tara. Six mois d’une aventure incroyable qui m’a conduit de Cape Town, en Afrique du Sud à Valparaiso via l’Antarctique et les canaux de Patagonie. 13.000 miles nautiques au total, quelques 25.000 kilomètres. Un parcours à travers l’Atlantique Sud, puis l’Océan Austral avant un tronçon de Pacifique.

Une nouvelle correspondante d’expédition va reprendre le flambeau, Anna Deniaud. Bon vent et bonne plume à elle pour continuer à vous emmener avec nous dans ce voyage autour du monde au service de la science.

Ce soir, nous sommes au mouillage devant les milliers de lumières de Valparaiso qui peu à peu s’endort. Demain, dimanche, nous serons amarrés au quai n°7 du port de commerce. Tara repartira le 9 mars vers l’île de Pâques. Après de nouveaux moments de partage unique avec les enfants des écoles et des personnalités locales. Mais aussi des travaux de maintenance et de réparation notamment du générateur qui nous prive de prélèvements en profondeur.

Bon vent Tara !

Vincent Hilaire

Cap sur Valparaiso

Après quatre jours d’escale à la marina d’Oxxean de Puerto Montt nous avons repris la mer aujourd’hui pour de nouvelles aventures. A Puerto Montt, l’équipe scientifique a été renouvelée, des vivres ont été achetées, un soutage de fuel réalisé.

Lorsque nous avons quitté notre ponton de bois vers 9h00 ce dimanche matin, il faisait déjà un soleil splendide, une température déjà agréable. Seuls quelques nuages, des petits stratus venaient colorer par endroit « cette tempête de ciel bleu ». De rares bateaux circulaient sur ce bras de mer entre le continent et l’île Tenglo, qui signifie « eaux calmes » dans le langage ancestral local.

Après une marche arrière et un demi-tour, Tara a pris la direction de la sortie de ce chenal peu profond à marée basse. Les voiles de misaine et la grand voile ont été hissées ainsi que la trinquette. J’étais dans le pneumatique avec le second Capitaine Alain Giese pour immortaliser cet instant avec un appareil photo et une caméra vidéo. Les reflets des deux voiles glissaient sur une onde à peine en mouvement. « Il a vraiment quelque chose ce bateau » me disait Alain.

Nous devrions faire notre première station scientifique mardi prochain. Tout l’intérêt de ce leg est d’étudier la vie qui règne dans le courant de Humboldt qui longe dans un sens sud-nord la côte du Chili. Se développent aussi le long de cette côte au gré des vents, des phénomènes importants de remontée d’eaux profondes froides, appelées upwelling. Cette zone est donc un lieu de mélanges d’eaux froides du sud et d’eaux plus tempérées du nord. A notre sortie de Puerto Montt ce matin, la température de l’eau de mer enregistrée par les instruments du bord était de 16°C, mais Puerto Montt est au fond du golfe d’Ancud et nous étions dans une zone peu profonde.

Pendant cette escale nous avons aussi, avec les concours de techniciens locaux essayé de redémarrer l’un de nos groupes électrogènes, le seul apte à faire fonctionner notre treuil de mise à l’eau des instruments de prélèvements. Malheureusement rien n’y a fait, et après plus de deux jours d’acharnement, la panne n’est toujours pas réparée. Le point positif est que seules quelques hypothèses peuvent encore nous fournir la cause decette panne. Toutes les autres ont été vérifiées, testées, écartées. Ce leg ne bénéficiera donc pas encore de l’appui de ce treuil hydraulique et nous ne pourrons procéder qu’à des prélèvements de surface.

A bord l’ambiance est excellente. Nous avons deux scientifiques chiliennes en observation avec nous jusqu’à Valparaiso pleine d’enthousiasme. C’est Chris Bowler qui est le chef de cette mission, de l’Ecole Normale Supérieure de Paris.  Il nous conduira à notre dernière étape chilienne à travers trois stations au total. 800 miles nautiques nous séparent de Valparaiso, mais en ligne droite, ce que nous ne faisons jamais.

Avant de partir en Antarctique, nous avions fait notre « clearance » d’entrée au Chili les formalités de douane fin décembre, il y a donc presque deux mois. Deux mois passés en terre chilienne et beaucoup de souvenirs et de découverte sur ce pays parcouru par d’innombrables cordillères, montagnes, glaciers, volcans et bordés par deux océans.

Ce dimanche soir, après avoir franchi le canal de Chacao nous retrouverons l’un des deux, celui qui porte si mal son nom : le Pacifique.

Vincent Hilaire