Quart de nuit en pleine mer

© S.D'Orgeval/Tara Expéditions

Chronique de Clémence Lesacq, la lauréate du concours d’écriture Libé-Apaj.

Quart de nuit en pleine mer

Mardi 7 octobre

Première fois depuis Marseille (29 septembre) que nous naviguerons de nuit et je suis de surveillance de 4 à 6 heures du matin. Loin des côtes, les quarts de nuit ne sont plus les instants solitaires du mouillage. En binôme avec un marin, il faut éviter l’abordage* et prendre régulièrement le pouls de Brigitte et Thérèse, les moteurs. Tara avançant désormais de jour comme de nuit, les deux vieilles filles dans son ventre ne dorment jamais. Leur bruit, assourdissant, rend le sommeil compliqué.
3h50: réveil douloureux. Martin, le capitaine, prend le quart avec moi. A l’entrée du cockpit, nous croisons les scientifiques qui terminent leur mission nocturne. Des cosmonautes aux yeux cernés. Entre chien et loup, dans la lumière crue des spots, la scène a quelque chose d’irréelle.

Bientôt nous ne sommes plus que deux dans la timonerie, seuls maîtres éveillés de la goélette. Il faudra veiller sur les écrans radars et sortir de temps à autre pour être sûr qu’un navire non repéré ne croise notre route. Les minutes filent. Tant de choses à faire. Observer, vérifier, échanger, questionner. Apprendre. C’est un moment hors-du-temps, privilégié.

Sur le pont, un spectacle. Les vagues sont noires sous le vent et, si loin sur l’eau, comme oubliée des lumières artificielles, la nuit découvre un ciel tapissé d’étoiles. Souvenirs des montagnes suisses en hiver et des veillées d’août dans le Sud-ouest.
Il est déjà presque 6 heures, lorsque, laissée seule dans la timonerie, j’aperçois une tâche jaune sur la gauche du radar. Je sors, jette un coup d’oeil à bâbord. Au loin, légèrement en suspens au-dessus de l’eau, un point lumineux pourrait correspondre à un objet maritime. Légère panique. Je descends chercher Martin dans la salle des machines.
Face à l’écran, calme, Martin observe la tâche. Elle est trop petite pour être menaçante mais je ne le sais pas encore. Jumelles en main, il m’emmène sur le pont observer ce point lumineux qui m’a inquiétée. Un peu au-dessus de l’horizon, il n’a pas bougé et pour cause. Grand sourire et félicitations du capitaine: pour mon quart inaugural, je viens d’éviter mon premier abordage avec une étoile.

*(J’ai notamment appris cela durant mon quart: lorsque deux bateaux se rencontrent en mer, on parle d’abordage pour évoquer une collision.)

Clémence Lescacq

 

A propos de Clémence Lesacq :

En juillet 2014, Clémence Lesacq a gagné le prix Tara à l’occasion du concours d’écriture Libe-Apaj, organisé par Libération et l’Association pour l’aide aux jeunes auteurs, dont le thème cette année était « Sur la route et les chemins ».

Pour découvrir son texte « L’aube du voyage » qui a reçu le prix, cliquez ici. La lauréate sera à bord entre Marseille et Naples et nous enverra régulièrement ses chroniques depuis la goélette pendant cette traversée d’une douzaine de jours.

 

Articles associés : 

- Précédent texte de Clémence Lesacq.

- Résidence d’artistes à bord de Tara. 

- Le texte de Clémence Lesacq sur son premier quart de nuit.