Une plume à bord

© F.Latreille/Tara Expéditions

En juillet 2014, Clémence Lesacq a gagné le prix Tara à l’occasion du concours d’écriture Libé Apaj, organisé par Libération et l’Association Pour l’Aide aux Jeunes auteurs, dont le thème cette année était « Sur la route et les chemins ».

Pour découvrir son texte « L’aube du voyage » qui a reçu le prix, cliquez ici. La lauréate sera à bord entre Marseille et Naples et nous enverra régulièrement ses chroniques depuis la goélette pendant cette traversée d’une douzaine de jours. Sensations alors que le grand voyage s’approche.

En attendant «Tara»

J’ai marché plusieurs heures dans Paris aujourd’hui. Touriste dans mon nouveau chez moi, je tenais dans la main droite une carte de la capitale, achetée quatre euros dans une boutique sans saveurs au pied de Montmartre. Grand bout de papier peu pratique, froissé à force d’être sorti, déplié, manipulé, mal replié. Forcément mal replié.

Il n’y a rien à y faire, je ne range jamais une carte convenablement. Et pourtant, je connais la partition. Bien observer les différents plis intérieurs et extérieurs. Repérer la ligne centrale, la plus profonde, la plus douce au toucher, celle par qui la déchirure vient toujours en première. Une fois celle-ci refermée, alterner les pliures. Un coup vers l’avant, un coup vers l’arrière. Comme lorsque nous étions enfants et que nos feuilles blanches à peine barbouillées finissaient en éventails plus ou moins réguliers. S’appliquer, prendre le temps… Mais non. C’est plus fort que moi, je refuse de replier une carte comme il se doit. Je la laisse toujours dans la position qui m’arrange sur l’instant, la face dont j’ai besoin vers l’extérieur. Un simple coup d’oeil et je peux alors retrouver ma position dans ces dédales de millimètres.
 
J’ai marché. De Saint-Germain à Auteuil en passant par le pont Mirabeau. Sur le papier, un petit trait diagonal traversant la rive gauche parisienne, du nord-est au sud-ouest. J’avançais à mon rythme. Sans précipitation. En étrange décalage avec l’activité qui régnait sur les boulevards en cet après-midi de septembre. Sans musique non plus, car les bruits de la ville, aussi désagréables soient-ils, font partie du moment. Seul Souchon et sa chanson Rive gauche ont tangué un moment dans mon esprit, au milieu des pensées.

J’ai marché parce que je n’avais aucune obligation et qu’il ne pleuvait pas. J’ai marché parce que j’ai besoin de mouvement, de mini voyages au quotidien. Et que Paris, cette grande cage dorée dont les barreaux sont des lignes blanches sur le bitume périphérique, n’est qu’un petit terrain de chasse en attendant de repartir plus loin.

Je marche dans Paris parce que j’attends. J’attends que, lundi 29 septembre, ma cage s’entrouvre à nouveau. Que je puisse m’envoler deux semaines. M’envoler sur un bateau. Relier Marseille à Naples, et revivre. Retrouver la seule vraie nourriture, celle des sensations nouvelles et des découvertes. Redevenir cette éponge qui absorbe. Éponge sur le pont d’un bateau, sur le pont de Tara, la goélette d’expédition.

J’ai traversé le pont Mirabeau et, au milieu, j’ai juste regardé couler l’eau. Comme moi, elle aspirait à retrouver la mer.

Clémence Lesacq

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