L’exploitation minière en haute mer, rencontre avec Helen Rosenbaum

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Helen Rosenbaum, fondatrice de la campagne « Deep Sea Mining » collabore avec différentes organisations de Papouasie-Nouvelle-Guinée afin de mettre un terme au projet Solwara 1, un projet d’exploitation minière sous-marine. Elle décrit le plaidoyer de ce groupe d’associations et de particuliers – inquiets du développement de l’exploitation minière en haute mer – pour empêcher la mise en oeuvre d’un projet qui menace l’écosystème marin, dans une région où les scientifiques de Tara viennent tout juste de réaliser un inventaire de biodiversité.

 

En quoi consiste le projet Solawa 1 contre lequel vous vous battez ?

Solwara 1 est la première mine au monde située sur le plancher océanique à avoir obtenu un permis d’exploitation. Si le projet venait à aboutir, cela créera un précédent mondial. La mine est située dans la mer de Bismarck en Papouasie-Nouvelle-Guinée, dans l’archipel du même nom. C’est un projet initié par la compagnie minière canadienne Nautilus Minerals. Celle-ci, conjointement avec ses principaux actionnaires a pour objectif de développer un nouveau modèle d’exploitation minière.

 

Aucune exploitation minière de ce type n’a encore été menée à ce jour ? Peut-on parler d’une « expérimentation » ?

Initialement, la société Nautilus Minerals a nié qu’il s’agissait d’un laboratoire grandeur nature. Nos collègues de Papouasie-Nouvelle-Guinée répètent depuis de nombreuses années qu’ils refusent de devenir les cobayes d’une exploitation minière expérimentale des fonds marins.

Récemment, Nautilus, elle-même, a mis en avant la nature expérimentale du projet dans ses communiqués de presse. Ce que l’entreprise gagnera en termes de richesses minérales n’est pas le point essentiel de cet exercice. C’est la raison pour laquelle elle n’a pas effectué la totalité des tests standards qu’une société minière doit normalement réaliser pour évaluer le corps de minerai. L’objectif principal est, en fait, de tester l’équipement et de voir quels seront les impacts générés par l’exploitation minière des cheminées hydrothermales.

 

photo 6_le pays des volcans_VHExemple de Volcans en Papouasie Nouvelle Guinée : les monts Vulcan et Tavurvur © Vincent Hilaire / Tara Expeditions Foundation

 

Le projet Solwara 1 se situe dans une zone volcanique…

Oui, la région de la mer de Bismarck est très active sur le plan sismique. Le célèbre volcan Rabaul entre encore en éruption de temps à autre. Au cours des siècles passés, personne n’a encore perturbé les cheminées hydrothermales du plancher océanique de cette région. Ce site particulier de Solwara 1, cache une concentration en or et en cuivre, sur le fond marin autour des évents. C’est pourquoi Nautilus veut tester son équipement et voir si celui-ci peut relever les défis existant dans ce milieu hostile. À une profondeur de 1,6 km, la pression est énorme et les températures très contrastées : une eau à 400 °C sort des évents hydrothermaux et se mélangent avec une eau de mer très froide, formant un environnement très acide.

 

Les scientifiques à bord de Tara ont été éblouis par la biodiversité marine unique, abritée dans la baie de Kimbe, en Nouvelle-Bretagne occidentale. Une biodiversité encore inconnue et inexplorée. Nous pouvons donc supposer qu’il existe d’autres écosystèmes qui demandent à être explorés sur le plancher océanique…

Exactement ! L’une de nos préoccupations concernant l’exploitation minière des cheminées hydrothermales est liée à la destruction de ces écosystèmes uniques, avant même que les scientifiques aient été en mesure de les étudier. A l’heure actuelle, nous connaissons peu de choses sur la façon dont les écosystèmes des grandes profondeurs interagissent avec ce qui les entourent, notamment avec les écosystèmes dont dépendent les populations humaines et les autres espèces marines. La pêche au thon, par exemple, est une industrie majeure en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Nous commençons à peine à comprendre le mouvement des organismes et des particules entre les eaux de surface, les couches intermédiaires et les zones pélagiques, jusqu’à l’océan profond.

 

Des analyses d’impact environnemental ont-elles été menées par la société Nautilus Minerals ?

Au cours des dernières années, nous avons demandé à obtenir des informations complémentaires au sujet de la délivrance du permis d’exploitation minière, des permis environnementaux, et autres conditions imposées à la compagnie minière. Nous avons également demandé à Nautilus Minerals de nous fournir des études de toxicité. L’absence de telles études est un manquement majeur à leur déclaration d’impact environnemental. Selon la société minière, ces études ont été réalisées, mais elles ne sont toujours pas disponibles dans le domaine public !

 

14 photo 22_ une famille d Ulisalolo_VHUne famille d’Ulisalolo. L’exploitation minière en haute mer pourrait aussi devenir, à l’avenir, une menace pour leur écosystème marin – © Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

 

Avons-nous la moindre idée de ce que seraient les impacts de l’exploitation minière en haute mer ?

Le processus minier, en lui-même, génère des panaches de sédiments en suspension dans l’eau. D’autres recherches ont montré que de tels panaches peuvent se déplacer jusqu’à 200 km, mais nous ne savons pas ce que contiendront ceux qui seront générés par Solwara 1. Y aura-t-il des métaux lourds dans ces panaches ? Quelles formes chimiques prendront ces métaux aux différentes profondeurs ? Savoir cela nous permettrait de déterminer à quelle vitesse les organismes marins peuvent les absorber. Nous parlons d’une région où les communautés côtières avoisinantes dépendent de la pêche pour subsister !

Ainsi, le projet pourrait avoir un impact sur les communautés locales ?

Le site minier Solwara 1 est à environ 60 km de Rabaul, en Nouvelle-Bretagne orientale, à seulement 25 km de la côte de la province de Nouvelle-Irlande, et à approximativement 40 km des îles du Duc-d’York. Il se trouve juste au milieu des zones de pêche traditionnelles. Ce sont des communautés insulaires et côtières pour qui la pêche est leur gagne-pain. Tout ce qui s’insinue dans la chaîne alimentaire les affectera. De plus, ces communautés échangent leurs poissons avec les gens vivant à l’intérieur des terres.
Ces communautés n’ont pas donné leur consentement à ce projet en connaissance de cause — un droit fondamental établi dans la Déclaration des Nations Unies – celles-ci devraient pouvoir donner leur consentement librement, avant que le projet ne soit mis en place.

De plus, la société minière prévoit de passer rapidement d’un site à un autre. D’ici à ce que les impacts se fassent ressentir dans la chaîne alimentaire, avec de potentiels effets toxiques sur les populations marines et humaines, qui sera considéré comme responsable ? Nautilus Minerals ne sera peut-être même plus dans cette partie de l’océan !

 

Y a-t-il d’autres projets comme celui-ci dans le monde ?

De nombreuses sociétés détiennent des permis d’exploration : une estimation prudente suggère que plus de 1,5 million de kilomètres carrés dans l’océan Pacifique sont sujets à un bail d’exploitation. Nautilus Minerals est une petite entreprise qui peine à obtenir des financements, mais si elle parvient à prouver que l’exploitation minière du plancher océanique fonctionne, alors des entreprises majeures interviendront et la rachèteront. Une importante société minière anglo-américaine prend part au projet de Nautilus Minerals, pour eux, il s’agit aussi d’expérimenter : avoir un pied dans la porte, dans l’éventualité où le projet serait un succès. Il s’agit là du nouveau visage de l’exploitation minière à l’international !

 

Pouvez-vous nous expliquer pourquoi Nautilus Minerals peine à financer son projet ?

Notre compréhension de la situation est la suivante : les financiers et les investisseurs considèrent le projet Solwara 1 comme très risqué. Les documents soumis par Nautilus Minerals auprès des Autorités canadiennes en valeurs mobilières avertissent les potentiels investisseurs du risque que représente le projet sur les plans environnemental et financier* [voir note 1 ci-dessous]. Ils n’ont pas réalisé l’intégralité des mesures et des tests standards requis des sociétés minières pour évaluer le minerai avant de commencer l’exploitation minière, ni estimé les rendements et les bénéfices. Nous pensons que les investisseurs ou les financiers responsables — comme par exemple, les grandes banques — se montrent extrêmement prudents vis-à-vis d’un tel projet.

 

3 20171117_Pecheur_petit_matin@NPansiotUn pécheur d’une communauté locale à Kimbe Bay en Papouasie-Nouvelle Guinée © Noëlie Pansiot / Tara Expeditions Foundation

 

Quelle est la position du Gouvernement de Papouasie-Nouvelle-Guinée concernant les risques environnementaux ?

La Papouasie-Nouvelle-Guinée est un investisseur du projet, mais elle s’efforce également de jouer le rôle de régulateur. Ce n’est pas une situation viable. De plus, ils n’ont pas la capacité de surveiller les impacts. À l’exception de la société minière, personne n’est en mesure de savoir ce qui se passera sur le site minier. Il n’y aura aucune autorité indépendante réglementant cette mine. Enfin, le pays n’abrite aucune structure ou organisme capable de faire face à un potentiel accident ou une catastrophe causé par cette mine. Comme nous l’avons dit, Solwara 1 se situe sur une zone sismique active, également soumise à des événements météorologiques extrêmes. Nous avons échangé avec des agents d’intervention d’urgence en cas de catastrophe et ils nous ont dit eux-mêmes qu’ils ne pouvaient rien faire en ca de déversements ou de rupture de tuyaux.

 

Propos recueillis par Noëlie Pansiot

 

[1] Voir les sections sur les facteurs de risque sur Les circulaires d’informations annuelles pour les exercices financiers de 2015 et de 2016. Par exemple :

« Nos opérations sont spéculatives en raison de la nature très risquée des activités liées à l’exploration et à l’acquisition des droits de gisements de métaux potentiellement exploitables. Ces facteurs de risque sont susceptibles d’avoir une incidence importante sur les résultats futurs de la société et faire en sorte que les événements réels diffèrent sensiblement de ceux décrits dans les déclarations prospectives relatives à notre entreprise. » (Exercice 2016, p.52)

« … Les performances, la disponibilité, la fiabilité, l’entretien, l’usure et la durée de vie de l’équipement sont inconnus. Rien ne garantit que l’ingénierie et les systèmes de récupération sous-marins puissent être développés, ou dans cette éventualité, qu’ils pourront être employés d’une manière commercialement viable. » (Exercice 2015, p.54)

« … Alors que les études menées par l’Entreprise ont indiqué une faible probabilité de risque pour l’environnement aquatique provenant des activités minières, l’impact réel de toute opération d’extraction minière de sulfures polymétalliques sur l’environnement n’a pas été déterminé à ce jour. » (Exercice 2015, p.61)

Deep Sea Mining Campaign

Reports: Includes three reports produced by the Deep Sea Mining campaign in regards to Nautilus Minerals Solwara 1 project in PNG : http://deepseaminingoutofourdepth.org/report/

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