[Récit] Aucune trace de vie (ou presque) sur les récifs de Samoa

© Maren Ziegler / Tara Expeditions Foundation

Publiés en avril 2018, les premiers résultats de l’expédition Tara Pacific nous conduisent sur les récifs des îles Samoa, au sud Pacifique. En novembre 2016, Tara et son équipage rejoignaient des récifs très éloignés et encore très peu documentés. Alors que la biodiversité marine promet d’y être d’une étonnante richesse, l’état de santé des récifs est plus qu’alarmant : aucune trace de vie des espèces recherchées. Les scientifiques font aujourd’hui le récit d’une funèbre découverte. Leur étude a donné lieu à un article scientifique publié dans la revue Marine Pollution Bulletin en avril 2018 (Ziegler et al. 2018).

 

DE LA POLYNESIE FRANCAISE AUX ILES SAMOA INDEPENDANTES

par Valérie Puzos-Barbe (chercheuse au CEA/Génoscope).

Nous sommes arrivés à Upolu (île principale des Samoa indépendantes) après six semaines d’expédition, après avoir déjà réalisé des échantillonnages sur les îles de Moorea (Polynésie française), Aïtutaki (îles Cook, Nouvelle Zélande) et Niue. Un respect de l’environnement était visible sur ces îles, aussi bien sur terre qu’au niveau des récifs. La situation était bien différente lorsque nous avons débarqué à Apia (capitale de l’île) et que nous avons rejoint le centre-ville, où de nombreux détritus jonchaient le sol et les plages. Une fois les autorisations obtenues, nous avons jeté l’ancre près d’un îlot non loin de là et nous nous sommes mis à l’eau pour rechercher le site d’échantillonnage du lendemain, comme nous le faisons à l’accoutumée. Notre enthousiasme s’est vite transformé en désarroi. Pas de trace de corail vivant, ou si peu… Nous avons pris le semi-rigide et nous sommes allés un peu plus loin. Même constat… Rapide réunion où chacun exprime son étonnement. Maren Ziegler (chercheuse au King Abdullah University of Science and Technology), la responsable scientifique de la mission, propose de faire un état des lieux de la catastrophe écologique que l’on pressent avec nos premières observations. Armés de nos palmes, masques et tuba, nous repartons avec le semi-rigide pour chercher âprement des sites moins impactés. C’est avec un certain entêtement que nous mettons la tête sous l’eau sur plus de 120 sites, couvrant 83 km des côtes d’Upolu. Nous notons les coraux durs, micro- et macro-algues, sédiments, rochers, ainsi que la couverture d’algues calcaires.

 

Coraux blanchis près de l'île de Gan - Maldives
Corail blanchi – © S. Bollet / Fondation Tara Expéditions

Après trois jours d’effort, le verdict tombe : nous estimons la couverture corallienne à moins de 1% pour la moitié des sites et inférieure à 10% dans presque 80% des sites. Seules deux zones restreintes, toutes deux situées dans des zones marines protégées, avaient une couverture corallienne plus élevée (40-60%), mais toujours inférieure aux derniers rapports auxquels nous avions eu accès avant notre venue. La présence de tables d’Acropora, de squelettes de coraux branchus et massifs encore intacts nous indiquait que nous assistions à une mort assez récente de ces récifs. Dans le carré de Tara ce jour-là, les discussions tournaient autour de l’ère de l’anthropocène et nous en étions les témoins.

« MON PREMIER CHOC CLIMATIQUE !»

par Jean-François Ghiglione (chercheur au CNRS, directeur adjoint de l’Observatoire Océanographique de Banyuls)

J’avais vu des images des épisodes de blanchissement majeurs de la grande barrière de corail en Australie, mais être témoin de ce type de catastrophe en direct, sans y avoir été préparé, a été très émouvant. Personnellement, après de nombreuses missions océanographiques, ces plongées à Samoa furent mon premier « choc climatique ». Car si plusieurs causes de stress sont effectivement locales, il faut aussi tenir compte du changement global pour comprendre l’origine de cette catastrophe écologique. La pollution visuelle par de larges quantités de macro-déchets plastiques qui jonchent les plages est indicatrice d’un manque de prise en compte des polluants qui se déversent directement en mer, via les bassins versants et les eaux usées qui ne sont pas traitées sur l’île. La pêche locale est à la fois intensive, non respectueuse des ressources et destructrice de l’habitat, puisque l’usage de dynamite et de divers poisons y est encore d’actualité. Malgré des efforts d’arrachages manuels, le développement important d’Acanthaster spp. a également été observé entre 2011 et au moins 2015, ce qui contribue également à la diminution de la couverture corallienne. La présence de ces étoiles de mer dévastatrices est significative d’une augmentation de nutriments qui proviennent de la côte et aussi de la disparition des prédateurs qui subissent une forte pression de la pêche locale (gros poissons et Tritons). Mais toutes ces causes de perturbation à l’échelle locale peuvent être exacerbées par des changements plus globaux, comme on l’observe à Samoa. A partir du recueil de données satellites, nous avons pu observer que, comme d’autres îles du Pacifique, Samoa a subit le El Niño 2015/2016 qui avait été déclaré « le 3ème évènement de blanchissement global », directement lié au réchauffement climatique. Effectivement, nos combinaisons de plongées étaient restées à bord ! L’eau était à 32°C, et nous n’étions pas au plus chaud de la saison. Les squelettes de coraux étaient encore présents, laissant imaginer un site de plongée jadis époustouflant… transformé aujourd’hui en cimetière. Malheureusement, des températures exceptionnelles ont été à nouveau enregistrées en 2017, après notre passage. Couplé au nombre croissant de tempêtes tropicales dans la zone, il ne restera bientôt du récif corallien que du sable…

 

Un idole des Maures, poisson étudié pendant l’expédition Tara Pacific
Un idole des Maures, poisson étudié au cours de l’expédition Tara Pacific – © Sarah Fretwell

ET QUE DEVIENDRONT LES POISSONS CORALLIENS ?

par Guillaume Iwankow (technicien CNRS au centre de recherches insulaires et observatoire de l’environnement-CRIOBE)

Des modèles réduits de poissons, dans un paysage lunaire ! Voilà ce qui me revient à l’esprit en me remémorant Upolu. Après avoir plongé dans des endroits parmi les plus extraordinaires du monde sous-marin, ici le verdict est sans appel : les phénomènes anthropiques, responsables du changement global sont visibles sur le récif et ils ont des conséquences directes sur la physiologie et le comportement d’un des constituants essentiels des récifs coralliens : les poissons. Les chirurgiens bagnards (Acanthurus triostegus) et les zancles (Zanclus cornutus) sont bien plus petits que sur les sites précédents. Curieusement, ils ne se regroupent plus en banc comme ce que nous avions pu observer jusqu’ici et cherchent sans cesse à s’abriter. Considérablement moins nombreux, leur activité est telle que nous avons du mal à procéder à l’échantillonnage, passant trois fois plus de temps à l’eau qu’à l’accoutumée pour moitié moins de prélèvements. Au coeur de deux aires marines protégées, les poissons sont un peu plus nombreux et de tailles (presque !) raisonnables. De toute évidence, les mesures de conservation, onéreuses et délicates à mettre en oeuvre, semblent efficaces mais encore trop largement insuffisantes pour pallier aux impacts du changement global et permettre la résilience de ce milieu qui nous est tellement précieux, à la fois pour nous plongeurs et nous tous humains.
Healthy_reef_Niue © Gaelle Quere _ Tara Expeditions Foundation
Un exemple de récif corallien en bonne santé – © Gaëlle Quéré / Fondation Tara Expéditions

 

EXISTE-T-IL DES SOLUTIONS ?

par Gaëlle Quéré (chercheuse à l’Observatoire Océanographique de Banyuls)

Comme pour mes collègues, la première mise à l’eau sur l’île d’Upolu a été un choc. Bien sûr que nous sommes conscients de la dégradation des récifs coralliens, mais nous ne nous attendions pas à des dégâts d’une telle ampleur. Les récifs coralliens souffrent et il est indispensable de faire un état des lieux auquel contribue l’expédition TARA-Pacific pour trouver des solutions. Car les solutions existent, particulièrement à l’échelle locale où il est possible de mettre en place des mesures de protection et de conservation: réduction des pollutions liées à l’agriculture ou aux eaux usées, amélioration du tri des déchets, réduction de la pression de pêche ou encore création d’aires marines protégées. En réalisant l’état des lieux de l’état du récif, nous avons observé la présence d’algues corallines en grande proportion sur les substrats (jusqu’à 50% de couverture dans 30% des sites). Ces algues calcaires encroûtantes participent activement au recrutement corallien en favorisant l’installation des larves de corail sur le récif. Elles jouent un rôle important dans la consolidation du récif et leur présence est un signe d’espoir pour la résilience du récif après une perturbation.

Après le passage des scientifiques de Tara Pacific, un rapport a été rédigé et remis au gouvernement des îles Samoa indépendantes, signant ainsi, nous l’espérons, le départ d’une action pour le rétablissement des coraux de l’île. Un article scientifique vient également d’être publié dans la revue Marine Pollution Bulletin (Ziegler et al. 2018). Ces rapports serviront également de point de départ pour la mise en place d’un suivi à long terme dans cette zone du Pacifique.

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