Atterrissage sur la banquise : mode d’emploi

© Tara Expéditions

Nouveau record : nous avons passé ce mercredi le 88ème degré de latitude nord.

On se rapproche dangereusement du pôle (moins de 300 Km) et il n’est pas impossible que Tara réalise le rêve de Nansen : dériver sur la banquise, conduit par le courant transpolaire, pour atteindre, portés par les vents, le sommet géographique de la planète… Mais pour le moment il faut surtout mener à bien les missions d’observation prévues pour avril et pour ce faire, il a encore fallu amener hommes et matériels par le DC3…

Poser un avion sur la banquise n’est jamais une mince affaire, plus particulièrement quand la visibilité est réduite. Aujourd’hui sur Tara était un jour presque blanc. Bien sûr, on y voyait bien un peu. Mais toutes les perspectives, tous les reliefs étaient confondus : Ciel, horizon, sol, tout était blanc !

Pour Brian Crocker et Louis-Eric Bellanger, les pilotes du DC3, la tâche n’était pas simple. Difficile de mesurer à l’œil nu la distance au sol (quand on arrive à voir le sol), difficile d’estimer la vitesse du vent latéral, qui fait chasser l’appareil lors de l’atterrissage, difficile même d’apercevoir le bateau, enfoncé dans la neige ou de distinguer la piste, vaguement balisée de petits pavillons rouges et de fûts de kérosène vides… C’est en fait l’équipage du Twin Otter qui s’est chargé de faire atterrir le DC3, jouant le rôle d’une tour de contrôle. Jim Hattew et Mathew Colistro sont les pilotes de ce petit appareil qui effectue d’ordinaire les missions scientifiques pour l’équipe Damocles. Ils viennent par exemple d’achever le largage de 16 balises météo pour le compte de Michael Offermann de l’université de Hambourg, lesquelles balises doivent transmettre, pendant un an, pressions atmosphériques et températures sur un carré de 500 km. de côté… Depuis trois jours le Twin Otter et son équipage campent sur la base Tara.

Pour faire atterrir leurs collègues, les pilotes du « Twin » ont d’abord dû jauger la visibilité verticale c’est-à-dire le plafond… « Au moins 1000 pieds », annonce en début d’après-midi (et à l’estime) Jim Hattew, le chef pilote. Confirmation grâce au ballon atmosphérique que Timo Palo vient de lancer dans l’atmosphère polaire pour le compte de l’institut de géographie de l’Université estonienne de Tartu. Le moderne Zepellin qui fait 4,5m. de long pour 2m. de large est d’un orange vif parfaitement visible. On le distingue clairement jusqu’à au moins 400 m. de haut, ce qui nous donne un plafond. Depuis la piste, qui se trouve à 800m. de là, on le voit encore. Ce qui nous donne une bonne estimation de la visibilité au sol : 900 m. Le DC3 peut atterrir.

Ces renseignements sont communiqués à Brian Crocker, qui se trouve encore à 25 minutes de Tara. Depuis le cockpit du Twin Otter, Jim prévient son collègue que le ballon sera descendu à 30 mètres lors de l’approche, qu’une fusée de détresse sera allumée en début de piste où le Twin Otter ira lui-même se positionner.
Joignant le geste à la parole, Jim active la manette des gaz et fait pivoter son appareil sur ses skis. Qu’il s’agisse du Twin Otter ou du DC3, aucun n’est en effet pourvu de trains directifs ; pour bouger ces appareils au sol, il faut activer les moteurs et prévoir exactement le dérapage qui en résulte… Manœuvre précise, délicate, mais exécutée de main de maître par le chef pilote qui conduit ses « throttle » du bout des doigts pour faire glisser le petit avion jusqu’en début de piste et lui faire faire un tête à queue… Le Twin est maintenant en place, sans doute visible depuis le ciel compte tenu de sa couleur orange… Au sol en tout cas, on n’a pas l’impression que la visibilité dépasse les 100 mètres. Tout est toujours aussi blanc.

Devant nous, la piste se révèle, bien droite et balisée par des fûts et quelques fanions. En fait, il ne s’agit jamais que d’un damage de neige, à peine un peu plus plat que la banquise qui nous environne. Du ciel en tout cas cet absence de relief ne se distingue guère du reste… Quelques mètres derrière l’avion, Guillaume, le mécanicien de Tara s’apprête à allumer une fusée de détresse en guise de balise de signalisation.

Le DC3 est maintenant à 3 minutes de sa première approche : il doit d’abord « faire semblant » d’atterrir, voler au plus près du sol de glace pour reconnaître la piste avant de refaire un circuit et de se poser en second passage… L’atterrissage, sans être forcément dangereux, est tout de même périlleux.

C’est à ce moment là que, depuis le cockpit du Twin, Brian Hattew et Mathew Colistro son copilote remarquent deux silhouettes fluorescentes, droit devant eux sur la piste. Deux membres de l’expédition Tara (dont nous tairons les noms) qui s’aventurent à l’endroit même où le DC3 doit toucher la glace. Vraisemblablement ils sont persuadés que l’appareil atterrira dans l’autre sens et qu’ils sont là en fin de la piste… Mathew ouvre alors la porte du Twin, descend sur la neige et cavale prévenir ces inconscients de ne pas rester là… Les silhouettes se carapatent sur les côtés.

Dans un vrombissement de moteurs, la forme oblongue du DC3 passe au dessus du Twin et survole la piste quelques mètres au dessus du sol dans un nuage cotonneux… L’appareil vire sur son aile gauche, prend un peu d’altitude pour boucler son circuit et revient s’aligner sur le Twin.
Brian Crocker prévient son collègue Jim que la piste est bien visible et qu’il est « bon pour poser ». Dans un nouveau vrombissement blanc, le DC3 passe au dessus du Twin, peut-être 10 mètres au dessus, descend encore doucement… stable sur son aire, et touche… Il rebondit une fois sur la neige… et pose véritablement dans un nuage blanc. Depuis son siège de copilote dans le Twin Mathew apprécie la performance en battant des mains : « Great landing ! ».