“Des cimes aux abysses” : partie 2

© J.Girardot, L. Gutierrez Heredia/Tara Expéditions

« Si un plancton disparaît, plusieurs espèces disparaissent aussi. » : dans la deuxième partie de leur interview, les scientifiques Pierre Mollo et Pierre-Michel Forget, respectivement spécialistes du plancton et des forêts, nous livrent leur vision de l’avenir notamment sur les conséquences des disparitions d’espèces…

En forêt comme en mer, la biodiversité disparaît tous les jours. Existe-t-il des estimations sur cette perte de biodiversité ?

Pierre Mollo : La riche variété végétale et animale marine, des grands fonds jusqu’aux oiseaux, découle de la diversité du plancton. Sans lui, la baleine ne peut vivre, et vouloir la protéger sans se soucier du plancton serait comme essayer de sauvegarder l’orang-outan sans sa forêt. Le plancton, forêt invisible, est à la fois un poumon pour notre planète et un vivier pour l’alimentation humaine. Observer le plancton, comme on observe les oiseaux, permet de s’émerveiller de ses formes extraordinaires, mais aussi de surveiller sa santé et de comprendre sa fragilité face aux agressions multiples qui menacent les équilibres sensibles des écosystèmes marins et planctoniques en particulier. L’enjeu se situe à l’articulation entre la terre et la mer, réceptacle des résidus des activités terrestres et lieu où la qualité de l’eau est déterminante, cette qualité ne signifiant pas seulement l’absence de pollution, mais surtout la présence de la diversité du phytoplancton et du zooplancton. Aujourd’hui, il est urgent de porter notre regard sur l’invisible pour voir l’océan d’un nouvel œil et comprendre l’abondance et la vulnérabilité de sa vie microscopique.

Pierre-Michel Forget : On parle désormais aujourd’hui de 6ème extinction. Nous faisons face à une disparition de masse de la diversité des écosystèmes tropicaux qui accueillent l’essentiel de la biodiversité sur terre. Lorsqu’on parle de 95% de disparition d’une forêt tropicale, c’est aussi 95% des espèces qu’elle abrite qui disparaissent. Une proportion non négligeable de cette biodiversité va persister dans de petits fragments de forêts, mais la question est la suivante : ces fragments seront-ils de taille suffisante pour permettre aux espèces de se maintenir ? Offriront-ils suffisamment de ressources aux animaux ? Seront-ils suffisants à la dispersion des graines des espèces végétales ? Ce qui est certain c’est qu’il n’y aura aucune adaptation possible, faute de temps. Entre 1970 et 2010, c’est 50% de la biodiversité globale qui a disparu ou est en déclin, pour l’essentiel dans les forêts tropicales. Lorsque je traverse la Malaisie sur des centaines de kilomètres et que je vois que la forêt a tout simplement été rayée de la carte et remplacée par des palmiers à huile, j’ai du mal à croire que cette diversité va pouvoir survivre, ou alors uniquement dans les zones protégées qui restent cependant toujours soumises à de fortes pressions anthropiques.

A quoi renonce-t-on avec la disparition de ces espèces ? Quelles sont les conséquences de ces disparitions ?

Pierre Mollo : Gérer les ressources vivantes de la bande côtière, c’est aussi prendre en compte les ressources halieutiques hauturières, autrement dit la biomasse qui se trouve au large. La terre nourrit la mer, notamment grâce à la rivière qui est un véritable trait d’union. Les êtres vivants des océans ont besoin des nourriceries des marais littoraux et des estuaires pour se développer, comme la terre a besoin des forêts pour nourrir son sol. De la même façon, dans la vase des estuaires, les micro-organismes du sol vont digérer les matières végétales en décomposition, à leur tour ces micro-organismes, par leurs déjections, vont alimenter les bactéries qui se transformeront ensuite en sels nutritifs indispensables au bon développement des plantes et des algues.

Le transfert des nutriments de ces espaces continentaux jusque dans la mer concourt à faire des zones humides littorales des sites privilégiés, des interfaces entre terre et mer. Du mélange subtil des eaux riches en éléments minéraux et des eaux océaniques naîtra une production diversifiée de phytoplancton qui, à son tour, alimentera toute la chaîne trophique du plancton.

La grande diversité végétale et animale marine dépend de la préservation de ces équilibres naturels. Nous vivrons du vivier de la mer si, demain, nous savons protéger le vivant de la terre.

Ainsi, à la rencontre des eaux estuariennes et des profondeurs abyssales se développe toute la biodiversité halieutique de nos mers. La brièveté de la vie du plancton en fait un excellent indicateur de la qualité des milieux aquatiques. Il est la synthèse en aval des actions effectuées en amont, il est le résultat du comportement des actions humaines (physique, chimique, biologique ; les barrages ; les pesticides ; les déjections…). Les modifications et les perturbations du plancton participent à la raréfaction de certaines espèces et peuvent déséquilibrer les réseaux trophiques et la pyramide de la vie marine. Si un plancton disparaît, plusieurs espèces disparaissent aussi.

Pierre-Michel Forget : Prenons l’exemple des forêts tropicales. Si les grandes espèces d’animaux qui consomment les fruits et dispersent les graines comme les éléphants, les tapirs, les primates, les chauves-souris, les calaos ou toucans, pour ne citer que les plus emblématiques, ou les grands carnivores qui régulent ces populations de frugivores et d’herbivores venaient à disparaître, ce sont des pans entiers d’animaux régulateurs de la chaîne alimentaire qui viendraient à s’éteindre. Et d’autres espèces animales et végétales commenceraient à dominer, engendrant des effets en cascade. Imaginons la disparition de ces animaux consommateurs primaires ayant un rôle clé dans la dissémination des graines. Celles-ci ne seraient plus transportées, s’accumuleraient au pied des arbres et ne serviraient plus à la régénération de la forêt. Si vous affectez les prédateurs de fin de chaine alimentaire (‘top-predator’) ou les grands frugivores, vous nuisez au cycle de la vie qui favorise une forêt diversifiée et stratifiée : vous diminuez la fréquence des espèces à grosses graines, en règle générale, les arbres les plus gros, donc l’épaisseur de la canopée et ses possibilités de stockage de carbone. Le carbone non stocké s’évapore en CO2 et réchauffe la planète. La diminution de l’épaisseur du feuillage de la forêt engendre une diminution des substances nutritives (insectes, feuilles, fleurs, fruits, graines, etc…) pour les animaux, le sol s’appauvrit, la matière organique est moins bien recyclée… Les sols sont donc plus épais mais non dégradés et, au moment du lessivage, pendant la saison des pluies, toutes ces feuilles et la matière organique non recyclée seront entrainées dans les rivières. Elles vont alors augmenter la densité de l’eau, moins viable pour le phytoplancton, qui stockera in fine moins de carbone et produira moins d’oxygène. C’est ensuite toute la chaine alimentaire sous-marine qui sera affectée : le zooplancton, les invertébrés et autres mollusques, les poissons et les mammifères marins, et en bout de chaine, nous-mêmes.

Quel est votre message pour les générations futures ?

Pierre Mollo : Couvrant 70 % de sa surface, l’océan, avec son extraordinaire puissance, domine notre planète. Outre son influence directe sur le climat, il est le berceau de la vie. Ses courants, gigantesques ou locaux, gardent les eaux en perpétuel mouvement et gèrent la répartition de la nourriture et donc de la vie marine. En remontant les éléments nutritifs des profondeurs jusqu’à la surface, ils alimentent le phytoplancton, premier maillon de la chaîne alimentaire sans lequel le monde animal aquatique n’existerait pas.

La population mondiale a sa part de responsabilité sur la santé de cet écosystème immense et fragile, les activités humaines représentant la principale menace pour les habitants de l’océan. A l’image du jeu de dominos où la chute d’une pièce peut entraîner toutes les autres, lorsque l’homme déséquilibre un pion, provoquant l’érosion de la biodiversité marine, les conséquences atteignent en cascade le jeu entier, jusqu’au joueur. L’influence de l’homme sur l’océan est égale à celle de l’océan sur sa vie et son devenir. La solution étant le respect de l’équilibre à commencer par celui du plancton.

Pierre-Michel Forget : Au sein de la communauté scientifique, on accepte dorénavant de considérer cette période géologique comme celle de l’espèce humaine ou l’Anthropocène. Depuis qu’il a évolué en espèce humaine, le primate intelligent que nous sommes a considérablement modifié son habitat de vie et la quasi-totalité de la surface de la planète au point de laisser une signature géologique, son empreinte, aujourd’hui indélébile dans les sols pour les prochains millénaires, millions d’années. Il y a débat sur le début de cette ère, mais il est certain qu’au cours des dernières centaines de milliers d’années, soit au cours de l’évolution de notre espèce, jamais le taux de CO2 dans l’atmosphère n’aura été aussi élevé. Cette année restera à jamais gravée dans la mémoire des hommes comme l’année du dépassement du seuil de 400 ppm* en février, dans la suite logique de l’année 2014 comme la plus chaude jamais  enregistrée depuis 1880. Mais, la nature ne connaît pas de calendrier. Les évènements climatiques vont se poursuivre, inexorablement, se répéter de saison sèche après saison des pluies, et vice-versa, s’amplifier, à moins que… Tout est dit, et je répète aujourd’hui à l’envi : « Les jeux sont faits. Rien ne va plus ». Il faut le reconnaître, nous avons atteint les limites de notre développement extensif, pas encore celui de bien-être de tous les peuples du monde malheureusement. Il faut donc agir vite, décélérer, lever le pied sur l’accélérateur, et ne plus foncer tête baissée dans le mur qui s’élève devant nous, chaque année un peu plus difficile à éviter. Aussi, je m’impose de ne pas être pessimiste, et ce n’est pas facile tous les jours lorsqu’on étudie les forêts tropicales. Ce sera donc aux générations futures de réparer les fautes et erreurs des générations passées et de faire en sorte que cette nouvelle ère ne soit pas aussi la plus courte de toute l’histoire de la vie sur terre. Il n’y aura pas de planète bis pour nos enfants et petits-enfants, et leurs descendances.

Propos recueillis par Noëlie Pansiot

ppm* : une partie par million

Pour en savoir plus :

« Ecologie tropicale. De l’ombre à la lumière » ouvrage collectif sous la direction de Pierre-Michel Forget, Martine Hossaert-McKey et Odile Poncy,  édité par le CNRS-INEE et le Cherche Midi.

« L’enjeu plancton » de Maëlle Thomas-Bourgneuf et Pierre Mollo, éditions Charles Léopold Mayer 2009.

« Le manuel du plancton » de Anne Noury et Pierre Mollo, éditions Charles Léopold Mayer 2013.

« Mondes marins,  Voyage insolite au cœur des océans » ouvrage collectif sous la direction de Bruno David, Catherine Ozouf-Costaz et Marc Troussellier, édité par le CNRS-INEE et le Cherche Midi.

 

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