ITW Jean-Claude Gascard : “10 000 km3 de glace en moins depuis les années 80″

© N.Pansiot/ Tara Expéditions

Coordinateur scientifique de la dérive arctique effectuée par Tara en 2007-2008, Jean-Claude Gascard nous apporte son éclairage sur les changements en cours au Pôle Nord.

Océanographe de formation, M. Gascard a vite porté son expertise sur l’étude des océans polaires et sur la glace. Il travaille actuellement à la parution d’un livre dédié au programme de recherche européen Damoclès auquel Tara Expéditions a contribué. Un ouvrage qui rassemblera tous les articles scientifiques réalisés grâce aux observations faites à bord de la goélette. Une nouvelle dérive est d’ailleurs envisagée dans les années à venir…

Quel était votre rôle lors de Tara Arctic ? 

À l’époque je travaillais à l’Université Pierre et Marie Curie à Paris, le laboratoire s’appelait LODYC (prononcer L’Odyssée) : laboratoire d’océanographie dynamique et de climatologie. Dix ans avant la dérive arctique de Tara, nous avions été en contact avec Jean-Louis Etienne, à l’époque où le bateau s’appelait encore Antarctica. En 2005, en prévision de l’année polaire internationale (2007-2008), il nous a paru naturel que la collaboration avec Tara se concrétise, sachant que nous avions l’envie réciproque de réaliser des recherches dans le Grand Nord. Nous nous sommes engagés avec l’Union Européenne au moment de l’année polaire internationale, entre 2005 et 2010, pour travailler sur le projet %DAMOCLES%. J’ai donc coordonné ce projet dédié au changement climatique en Arctique, en lien avec les retraits de glace de mer très spectaculaires observés, notamment en 2007.

Quelles mesures ont été effectuées sur place ? 

Grâce à la goélette Tara, qui est une plateforme de recherche unique, nous avons réalisé des observations simultanées dans l’atmosphère, la glace et l’océan. Nous utilisions plusieurs appareils, comme des %radiomètre%s ou des sismographes installés sur la glace. Ainsi que d’autres outils qui nous ont permis de faire des profils de l’atmosphère pour en mesurer la température, la force des vents à différentes altitudes et le degré d’humidité. Nous avons effectué des mesures entre 1000 mètres d’altitude et 1000 mètres de profondeur, ainsi que dans les 2 mètres de glace qui séparent l’océan de l’atmosphère.

Nos observations et les résultats de ces études sont difficiles à résumer en quelques mots. Ils font l’objet de nombreux articles scientifiques. Mais nous avons essentiellement travaillé au niveau des processus : ce qui se passe dans l’atmosphère, dans l’océan et dans la glace de mer, et les interactions entre les trois. Autrement dit, ce qui se met en place à travers la glace pour transférer de la chaleur soit pour isoler l’océan de l’atmosphère lorsqu’il fait très froid ou plus chaud.

Les observations que nous avons conduites nous ont permis de paramétrer les modèles pour réaliser de meilleures prévisions climatiques, en prenant en compte la physique, autrement dit les transferts de températures. Nous nous demandons comment ces transferts, ces flux thermiques évoluent, comment ils se propagent dans l’atmosphère d’une part, dans l’océan d’autre part et à travers la glace de banquise.

Nous nous sommes penchés sur ce que nous appelons le nombre de degrés gel / jour. Par exemple, s’il fait -20°C pendant 100 jours, on multiplie – 20°C par 100 jours pour obtenir -2000 degrés gel / jour. Cela correspond à une production de glace d’environ un mètre. En calculant ces degrés de gel / jour, qui varient d’une année sur l’autre, nous nous apercevons qu’il y a de moins en moins de degrés gel / jour et donc de moins en moins de formation de glace en Arctique. Depuis 30 ans, nous avons perdu environ 2000 degrés gel / jour en hiver. Soit 1 mètre de production de glace en moins en hiver. Il ne faut donc pas se préoccuper uniquement de ce qui se passe en été avec la fonte des glaces mais aussi en hiver lors de la formation de la banquise.

En terme de volume, nous avons perdu 10 000 km3 de glace entre les années 80 et aujourd’hui. Soit un mètre de glace sur 10 millions de kilomètres carrés. En comparaison, la France fait un demi-million de kilomètres carrés.

L’impact des activités humaines est-il l’une des causes de cette fonte drastique ?

Les climats s’établissent sur la base de relations physiques. En modifiant ces équilibres, en changeant les données du problème, par exemple avec le gaz carbonique relâché dans l’atmosphère, l’Homme impacte le climat. Nous essayons de mesurer le « forçage anthropique », il qualifie l’impact des activités humaines sur le climat, par rapport à la variabilité naturelle du climat. Il y a donc aujourd’hui un forçage anthropique ainsi qu’une variabilité naturelle que personne ne conteste. 10 milliards d’humains peupleront la Terre à la fin du siècle, il est tout à fait sensé de se préoccuper de cet effet de forçage d’origine humaine.

Ce que nous observons aujourd’hui en Arctique est un phénomène assez nouveau et les choses évoluent vite. Il y a effectivement une variabilité d’une année sur l’autre entre les étendues et concentrations de glace qui s’imprègne aujourd’hui du forçage anthropique en plus du forçage naturel. Pour nous, l’effet de l’activité humaine est absolument évident, car sans lui on ne pourrait pas expliquer de tels changements.

Lorsqu’on parle de réchauffement, il y a des nuances à percevoir, à faire comprendre. Par exemple, on observe de plus en plus que l’air froid descend vers les basses latitudes et que l’air chaud remonte vers l’Arctique. On se retrouve dans une situation où l’Arctique se réchauffe et nos latitudes moyennes se refroidissent. La Terre ne se réchauffe donc pas partout de la même façon. Nous travaillons actuellement sur ce schéma et les observations ont pour but de pouvoir nous aider à mieux comprendre les relations de causalité.

Vous parlez de « variabilité naturelle ». Cet été Tara a rencontré beaucoup de glace sur la côte est du Groenland…

Le système réagit en fonction des perturbations qu’il subit. Lorsqu’on dit que la glace se retire de l’Arctique, ce n’est pas uniquement de la glace qui fond, c’est aussi de la glace qui sort de l’Arctique par les courants et donc qui se déplace vers le sud, dans l’Atlantique nord. Il s’agit là d’une perte sèche pour l’Arctique…

En tant qu’océanographe, qu’attendez-vous de la prochaine Conférence Climatique de Paris ? 

De sortir du marasme actuel, de l’incompréhension du phénomène ! De quoi parle-t-on lorsqu’on parle de changement climatique ? Je crois qu’il y a un problème de compréhension, que les informations véhiculées et les discussions partent dans tous les sens. S’il y a clarification, les décisions seront plus faciles à prendre. C’est ce que Tara Expéditions s’engage à faire en tentant d’éclairer du mieux possible le choix des décideurs, sur la base de résultats scientifiques avérés.

Propos recueillis par Noëlie Pansiot

 

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