Tara Arctic : « S’il n’y avait pas eu de gens assez fous pour partir… » – ITW Etienne Bourgois

© Francis Latreille / Fondation Tara Expéditions

Dix ans après la dérive polaire de la goélette, Etienne Bourgois, fondateur du projet Tara rappelle combien cette expédition majeure dans la vie de Tara est une histoire humaine exceptionnelle. Partie pour se faire prisonnière de la banquise et étudier les glaces, la dérive aura duré 507 jours et marqué les esprits à jamais. Sentinelle avancée de l’Arctique, malgré les nombreuses difficultés, les obstacles insurmontables, cette mission de Tara va inaugurer et crédibiliser un véritable savoir-faire et toute une équipe.

Pourquoi une dérive polaire en 2006-2008 ?

Tout d’abord, Tara est un bateau polaire. Conçu pour Jean-Louis Etienne par les Architectes Michel Franco et Olivier Petit. En 2004, en vue de l’année polaire internationale de 2006, Jean-Claude Gascard qui était à la tête du projet de recherche européen Damocles est venu me voir, me disant qu’il aurait besoin du bateau. Pratiquement, Tara, seul bateau capable d’être pris dans les glaces allait être engagé dans un projet de recherche européen.

 

Une préparation accélérée

On a tout préparé en un an et beaucoup de moyens ont été mis en place au dernier moment pour y arriver. Au moment de partir, les travaux n’étaient pas finis. Le bateau était très chargé. On posait le matériel sur le pont sans savoir exactement où tout allait être rangé ! Jusqu’à un échafaudage de 800 kg destiné à être monté sur la banquise de façon à pouvoir filmer le bateau sous un autre angle. Je voulais des éoliennes. Elles pesaient 180 kg chacune sans compter leur mât de 10 mètres… On en a testé une à Lorient. Elle est tombée sur un bateau de course amarré près de Tara… ! Et puis, il y a les anecdotes plus curieuses comme notre expert polaire russe, Gamet Agamerzaiev, qui voulait absolument emmener du bois pour pouvoir faire un banya (sauna) à bord. Il stockait ici et là de petites quantités de bois. Nous ne savions pas non plus encore comment stocker les huit tonnes de nourriture, le gasoil…

 

Un départ poussif

Le bateau quitte Lorient pour Camaret mais les moteurs désamorçaient tout le temps à cause d’une prise d’air quelque part. On essaie de réparer. Tara rejoint Tromsö en Norvège mais il fallait encore intervenir sur les moteurs. Notre mécano de Camaret se décide à quitter la Bretagne. Il était à la retraite et n’était jamais sorti de la presqu’île de Crozon. Et le voilà dans le TGV, puis dans l’avion… Il arrive en Norvège avec sa caisse à outils. Il y découvre aussi les bars, les filles… C’était pratiquement du jamais vu pour lui (rires).
12 Francois BernardDes Hommes face à un environnement hostile © François Bernard / Fondation Tara Expéditions

 

Le recrutement de l’équipage

S’il n’y avait pas eu de gens assez fous pour partir, nous n’y serions jamais allés. C’était très compliqué car très peu de monde voulait partir. Aujourd’hui, nous avons des techniciens spécialisés dans les conditions extrêmes mais à l’époque, en 2006, il s’agissait encore d’aventuriers. Peu croyaient en ce projet et l’équipage n’avait pas été simple à constituer. On ne savait pas combien de temps allait durer l’hivernage. Nous ne trouvions pas de médecin. Il nous fallait des gars résistants et en forme. Les gens étaient très différents. Mathieu avait 22 ans, Gamet 65 ans. Cela parlait déjà toutes langues à bord. Bruno Vienne, le caméraman, s’est décidé 15 jours avant. Denis Bourget, le médecin, a été convaincu au dernier moment. Hervé, le capitaine, était patron de pêche à l’Ile d’Yeu… Puis Nicolas Quentin, le mécano, est tombé amoureux une semaine avant de partir. Seul Grant, le chef d’expédition, voulait absolument embarquer sur Tara. Il avait participé à l’expédition en Antarctique. Finalement, il a passé tous les diplômes pour pouvoir être à bord. J’avais aussi décidé de partager les responsabilités entre le capitaine, le médecin et le chef d’expédition pour que cela ne repose pas sur une seule personne.

La logistique

Bernard Buigues s’occupait de toute la logistique russe en compagnie de Romain Troublé avec qui il avait chassé les mammouths en Sibérie. Il connaissait beaucoup de monde et avait préparé le terrain, les autorisations. Sauf que les Russes se méfiaient et ne croyaient pas du tout à une expédition scientifique. Ils avaient très peur que Bernard ne fasse une station polaire touristique concurrente à la leur. Du coup, cela n’a pas été facile. Le bateau est resté bloqué un moment à Mourmansk. Lorsque le bateau arrive à Tiksi en Russie, il a encore fallu attendre les autorisations. On prenait du retard et surtout on bloquait le brise-glace russe. Nous avions trouvé du kérosène mais il s’est avéré que c’était du kérosène de contrebande subtilisé à l’armée et qu’il fallait payer cash…

 

La pression russe

Malgré l’année polaire internationale, les Russes n’avaient pas de plateforme polaire. Ils ont donc demandé qu’on embarque un Russe avec nous. Je me suis retrouvé à Moscou devant la Douma pour négocier. Ils voulaient que le Russe embarqué soit le numéro deux du bord. J’ai refusé. Finalement il a embarqué en tant que radio et faisait ses rapports tous les jours. En fait c’était un gars génial, un vrai spécialiste des zones polaires. C’est lui qui choisissait la bonne glace pour faire de l’eau. Nous avons obtenu enfin les autorisations. Nous avions des chiens norvégiens mais il a fallu prendre des chiens russes ! Le programme était très serré. Jean-Claude Gascard se trouvait à bord du brise-glace et le temps passait. Nous avons mis deux jours à rejoindre le brise-glace en lisière de la banquise.
D.Bourget/Tara Expeditions. Tara Arctic.Tara prise dans la glace pendant l’expédition Tara Arctic © Denis Bourget / Foundation Tara Expeditions

 

La mise en glace

Le bateau pèse 120 tonnes à vide. Là on était à 180 tonnes ! Gascard m’appelle pour me dire qu’il faut que j’aille signer une décharge où je reconnaissais être responsable de vie et de mort de l’équipage mais aussi de ceux embarqués sur le brise-glace pour assister le bateau ! J’ai signé !

Pour rejoindre la banquise, Tara avait du mal à suivre le brise-glace. Les filtres à refroidissement moteur se bloquaient à cause des paillettes de glace. On ne pouvait plus avancer. On a décidé alors de prendre l’eau douce du bord pour refroidir les moteurs. On n’a pas pu aller loin et on s’est positionné là où on a pu. Le camp a été installé, les vaches à kérosène ont été débarquées…

 

Avis de tempête

On apprend qu’une météo très mauvaise est prévue. On appelle les deux hélicos pour nous évacuer sinon on serait restés bloqués des jours. Les adieux se font avec pas mal d’émotion. Le 3 septembre 2006 Tara est pris dans les glaces. Quelques jours plus tard, de retour à Paris, on apprend que la tempête a tout détruit, la glace s’est brisée en plusieurs plaques. Plus de safrans, les tentes, tout le matériel se trouve éparpillé sur une banquise disloquée. Il faut tout récupérer en identifiant les zones où se trouvait le matériel. En fin de compte beaucoup de choses sont remontées à bord, ça a soudé l’équipe car tout le monde eu la trouille.

 

Le début de la science

Le matériel est déployé sauf les éoliennes qui n’ont jamais pu être installées. A chaque fois qu’on en montait une, la glace cédait et elle tombait. Il y a eu un gros travail sous l’eau pour élaborer le puits situé à l’arrière du bateau pour envoyer la sonde. Par moins 40 degrés, Hervé n’avait plus de gants, tous détruits par le froid. Une fois les instruments sur la banquise, la science a pu commencer. On se rend compte que la glace se forme à certains moments, à la limite eau salée/eau douce. Cela n’avait jamais été prouvé jusque-là. En fait la banquise d’épaissit par le dessous. Les scientifiques notent aussi que la température dans l’atmosphère est très variable. Elle peut passer à +10 degrés à 1000 m d’altitude !

 

 

22 Francis LatreilleTara est libérée des glaces © Francis Latreille / Fondation Tara Expéditions.

 

Une dérive plus rapide que prévu

La prise de risque était maximale et l’aventure humaine très forte. A Noël 2006, Tara est la sentinelle avancée de l’Arctique avec l’équipage le plus au nord de la planète. Nous savons que Tara allait être éjectée de la banquise en pleine nuit polaire. Il faut cependant préparer le bateau. Une quille de glace de 11 mètres de profondeur s’est formée sous le bateau. En fait, un bateau pris en glace ce n’est plus un bateau. Après de longs moments de préparation, tout d’un coup, sous une belle météo, la glace se libère tout autour d’un bateau qui flotte. C’est maintenant! Les moteurs sont remis en route. Tara sort des glaces le 22 janvier.

Retrouvailles émues

Cap sur Longyearbyen au Spitzberg, Tara arrive les fusées de détresses allumées. Tiksi, le chien embarqué tout bébé, n’avait jamais vu d’autres humains à part l’équipage. Il hurlait à la mort. Après 507 jours à bord, une mission très forte, Tara allait rentrer à Lorient. In fine le programme scientifique, Damocles a comptabilisé 22 publications directement liées à Tara Arctic et l’équipe de Tara possède aujourd’hui une expertise indéniable en la matière, capable de renouveler l’expérience et faire avancer la recherche sur cette zone polaire d’une extrême fragilité, et dont nous ne savons quasiment rien sur l’évolution actuelle de la biodiversité marine…

Propos recueillis par Dino Di Meo

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