Conférence Climat à Madrid : une COP bleue comment ?

© Samuel Bollendorff / Fondation Tara Océan

Tout a commencé à Paris… Depuis au moins cinq ans, plusieurs dizaines d’ONGs s’associent aux scientifiques pour encourager les États à prendre en compte l’Océan dans le cadre de l’action face aux changements climatiques. À la COP21 à Paris en 2015, la Fondation Tara Océan, la Plateforme Océan et Climat et les pays insulaires ont réussi une mobilisation citoyenne et politique sans précédents pour l’Océan. Cette mobilisation a contribué à ajouter enfin une mention à l’Océan dans cette feuille de route majeure qu’est l’Accord de Paris. Quatre ans plus tard, nous voilà à Madrid du 2 au 13 décembre pour la COP 25, où les gouvernements chilien et espagnol organisateurs nous promettent une « COP Bleue ». Mais, concrètement, qu’est que cela voudrait dire ?

TARA IN PARISTara à Paris à l’occasion de la COP21 en 2015 © Julien Girardot / Fondation Tara Océan 

Le Climat est historiquement « vert »

Il y a 5 ans, lors des négociations pour la mise en place de l’Accord de Paris, il n’était pas si simple de mettre l’Océan au menu. Tout d’abord parce qu’historiquement les « négociations climat » se concentrent sur l’enjeu énergétique, axe central de la transition écologique vers une économie basée sur les énergies renouvelables bas ou zéro carbone et non sur les hydrocarbures. Ensuite car les engagements pris à Paris par chaque État n’incluent que très marginalement des actions pour ou avec l’Océan. Ce dernier n’était donc pas encore dans le cadre de réflexion des experts de la Convention-cadre des Nations unies sur les Changements Climatiques (CCNUCC).

Mais progressivement ça change. Avec le récent rapport spécial sur l’Océan et la Cryosphère, publié par le GIEC (Groupe International d’Experts sur le Climat) en septembre dernier, les sciences de l’Océan s’invitent sur le terrain des climatologues. Fondé sur une étude approfondie de plus de 7 000 publications scientifiques, le rapport souligne l’urgence de donner la priorité à une action rapide, ambitieuse et coordonnée afin de faire face aux changements sans précédent de l’Océan et de sa biodiversité, et à leurs impacts sur les populations humaines.

Des impacts sur  l’ensemble de la biodiversité marine, des virus aux poissons

Les experts soulignent surtout que les effets combinés de la hausse des températures, de l’acidification et de la désoxygénation de l’Océan, ainsi que des modifications de la disponibilité des éléments nutritifs, auront un impact négatif important sur presque toutes les formes de vie dans l’océan, des virus aux poissons, en passant par les bactéries et les algues. Ces changements peuvent avoir une incidence globale sur la manière dont l’Océan contribue à l’équilibre vital de notre planète étant donné qu’il fournit des « services éco-systémiques » majeurs tels que la régulation du cycle du carbone, de la température ou une production primaire massive. Ils peuvent également avoir un impact direct sur les communautés côtières, avec l’élévation du niveau de la mer ou la perte de récifs coralliens et de mangroves. Plus tard, de tels changements généralisés, profonds et rapides nuiront à l’économie toute entière et mettrons en péril la sécurité alimentaire globale via la perte de stocks de pêche notamment.

Le moment d’agir ?

Forts de cet important rapport du GIEC fournissant une base scientifique solide, nous attendons maintenant bien plus d’ambition pour l’Océan de la part des États. Le moment semble approprié aussi d’un point de vue technique, car l’argument de la priorité aux questions de financement et de mise en place de l’Accord de Paris est presque derrière nous. Avec l’approbation du « rulebook » (cahier des règlementations) lors de la dernière COP 2018 en Pologne, il ne reste sur la table que le fameux article 6 concernant la relance du marché du carbone. Un espace d’action est donc désormais ouvert, notamment via les NDCs (Contributions nationales pour respecter l’Accord de Paris) qui devant être révisés à la hausse en 2020 lors de la prochaine COP26.

Un cahier de recommandations concret avec l’initiative « Because the Ocean »

Pour la Fondation Tara Océan et la « communauté océan », Madrid doit impérativement être une COP Bleue, car il s’agit de la dernière chance pour convaincre les Chefs d’État, Ministres et Délégations d’inclure des mesures sur l’Océan dans leur prochain « package » d’engagements. Avec l’initiative Because the Ocean – lancé par la Fondation du Prince Albert II de Monaco, la Fondation Tara Océan et l’IDDRI en 2015 – regroupant aujourd’hui 39 états signataires, nous présentons un document d’orientation avec l’objectif d’accélérer l’action. Le rapport Ocean for Climate est le fruit de trois workshops régionaux réunissant des États, il présente des pistes d’actions concrètes sur plusieurs domaines, de l’atténuation avec les énergies marines renouvelables, à l’adaptation et aux actions pour faire progresser la science.

Un cri d’alarme sur l’impact invisible sur le plancton

À Madrid, les équipes de la Fondation Tara Océan travaillent aussi plus spécifiquement à mettre en lumière une « victime invisible » des changements climatiques : le plancton premier maillon de l’écosystème marin. En novembre dernier, deux études scientifiques publiées dans le journal Cell confirment l’impact croissant des changements climatiques sur ces écosystèmes planctoniques. Ces deux papiers, émanant du Consortium Tara Oceans, confirment que les changements de température, de pH et d’oxygène dans les régions polaires va impacter davantage le plancton dans ces régions que sur les tropiques. Cette « biodiversité invisible » composé par de microorganismes est très peu connue et surtout quasi ignorée par les négociateurs du climat. Et pourtant, ces organismes et microbes composent près de 80 % de la vie de l’Océan et jouent un rôle majeur pour le Climat et les écosystèmes. À Madrid, lors de l’Ocean Day le 7 décembre, la Fondation Tara Océan présentera un Policy Brief destiné à alerter les experts et les négociateurs sur cet enjeu trop peu perçu.

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Depuis la COP à Paris, beaucoup de chemin a été parcouru, la voix de l’Océan est désormais bien plus entendue. Avec la Plateforme Ocean et Climat et Because the Ocean, beaucoup a été fait mais il reste encore beaucoup de freins à lever. Il devient vital de faire tomber les barrières entre scientifiques et décideurs, entre biologistes et climatologues, et de tracer un plan d’action « Océan et Climat » qui soit à la hauteur des enjeux. For Ocean’s sake !

André Abreu, Directeur des Politiques Internationales, Fondation Tara Océan

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