Depuis l’Asie, Tara se souvient de la dérive arctique

© François Bernard / Tara Expeditions Foundation

Le 15 février, Tara a quitté le Vietnam prêt à célébrer le Têt, la nouvelle année. Mais une fois en mer, la goélette a eu, elle aussi, un événement à fêter : les 10 ans de sa sortie des glaces, après 507 jours de dérive en Arctique. L’occasion de se souvenir de cette expédition historique avec ceux qui ont eu la chance de la vivre, Samuel Audrain devenu Capitaine et Marion Lauters, marin-cuisinière.

A son arrivée au Vietnam, l’équipage avait été prévenu : d’ici quelques jours, le pays tout entier allait bientôt s’arrêter. Bureaux fermés, rideaux baissés, Nha Trang est au ralenti, comme le reste du Vietnam, se préparait déjà pour le Têt – nouvel an vietnamien selon le calendrier luni-solaire, cette année placée sous le signe du chien. C’est la veille du début des festivités que Tara a largué les amarres, après une semaine d’escale à Nha Trang, pour faire route vers la Chine.
En mer, pas de nouvel an, mais un anniversaire : les 10 ans de la fin de la dérive arctique, expédition lors de laquelle Tara s’est laissée emprisonner par la banquise entre septembre 2006 et janvier 2008. Marion Lauters et Samuel Audrain y participaient.
Samuel, actuel capitaine de Tara, avait alors 27 ans ; Marion, marin-cuisinière, 23. Tous deux partent de Lorient le 11 juillet 2006 pour convoyer la goélette jusqu’à Tiksi, en Sibérie, dernière escale avant la dérive. Ils retrouveront ensuite Tara prise dans les glaces en avril 2007, et resteront à bord jusqu’à ce qu’elle s’en libère. 11 mois en tout.

 

Marion_en_cuisine_credit_Noelie_Pansiot-2160520 Marion Lauters qui prépare le repas pour l’équipage de l’expédition Tara Pacific © Noëlie Pansiot / Tara Expeditions Foundation.

 

Comment vous êtes-vous retrouvés dans le projet dérive ?

MARION : Après le convoyage – mon premier embarquement sur Tara – on m’a proposé de faire la cuisine et en même temps mon stage de Master. J’étais encore étudiante, en Environnement – Ecologie. Je devais faire un bilan carbone de la mission. J’ai donc rejoint Tara en avril 2007, dans le premier avion qui s’est posé sur la banquise, après le premier hiver. Etienne Bourgois devait arriver par celui-là, mais l’équipage a réclamé la cuisinière d’abord, ils n’en avaient pas jusque là !

SAMUEL : Pendant la dérive, le bateau n’était plus en navigation. J’avais déjà travaillé pour Tara comme marin, mais pour pouvoir participer à la dérive, je suis retourné à l’école passer mon diplôme de mécanicien. Puisque Tara ne naviguait pas, c’était plus cohérent. Pour moi, c’était LA mission, et ça l’est toujours aujourd’hui. C’est pour ces expéditions-là que le bateau a été conçu.

M : Moi, je n’ai pas trop réalisé que j’allais en Arctique. J’ai dû percuter en arrivant en avion, quand j’ai vu la glace, la glace, la glace, et au bout d’un moment, le bateau au milieu de la glace.

 

Qu’est-ce qui a été le plus difficile au quotidien ?

M : L’humain. On était 10, en huis clos, avec nos caractères, tous loin de nos familles… ça fait mûrir.

S : C’est aussi ça qui était intéressant. A notre époque, c’est rare de se retrouver dans une configuration où on va rester longtemps avec les mêmes personnes, complètement isolés. Ça a été une sacrée opportunité niveau expérience humaine.

Comment gériez-vous l’eau ?

M : Il fallait casser de la glace et la faire fondre. C’était une tâche à part entière. Les douches se prenaient à bord, mais les toilettes, c’était sur la banquise, à 30 mètres du bateau. Il fallait y aller avec le chien et le fusil, à cause des ours.

 

A part des ours, vous avez croisé du monde ?

M : Oui, des Russes, deux fois. La première fois, c’était un brise-glace. On était dans le carré en train de manger une tarte au citron, et on se dit « c’est marrant ce bruit, on dirait un hélico ». On sort du bateau et derrière on découvre, à moins d’un mille, un brise-glace, et de l’autre côté, un hélicoptère.

S : Ils étaient « dans le jardin », alors qu’on se croyait seuls au monde !

M : Ils avaient essayé de nous appeler à la VHF, mais on n’avait pas entendu. Du coup, ils sont venus voir si tout allait bien. Et parmi eux, il y avait un conférencier qu’on avait déjà rencontré à Clipperton, Sam et moi !

 

4 Samuel_Audrain@NPansiotSamuel Audrain qui navigue sur Tara lors de l’expedition Tara Pacific © Noëlie Pansiot / Tara Expeditions Foundation.

 

Comment se passait la partie science ? Y retourneriez-vous ?

M : Sur le bateau, il y avait très peu de scientifiques, à l’inverse d’une expédition comme Tara Pacific. C’était surtout nous, les marins, qui faisions les mesures, et qui leur transmettions ensuite pour qu’ils les analysent. Moi ça m’attire, mais je ne pense pas que je referai 11 mois là-bas… Un an sur la banquise, à 23 ans… c’est déjà pas mal ! Après l’Arctique, c’est comme un aimant. Mais c’est tellement différent que tu te demandes si tu y as vraiment été.

S : C’est un autre monde. Quand on est parti, je pense qu’on n’imaginait pas vraiment ce que c’était que de passer 11 mois là-haut. En fait, on ne savait même pas combien de temps ça allait durer. A posteriori, on s’est rendu compte que c’était une sacrée période de vie, une grosse parenthèse : tu fais quelque chose de complètement nouveau, complètement différent, tu laisses en suspens tout le reste. On mesure mieux la chose maintenant. A l’époque, on partait à l’aventure.

 

Et le retour à la vie « normale », comment ça s’est passé ?

M : En fait, 3 semaines après être rentrés, on était en Polynésie… Du coup, on en n’a pas beaucoup reparlé, contrairement à d’autres, et je pense qu’on a perdu pas mal de souvenirs. Aujourd’hui, quand j’y repense, j’ai l’impression que ça a été une très longue journée et une très longue nuit.

S : Oui, on est vite passé à autre chose. Du coup, c’est sympa d’avoir des moments comme les 10 ans de la dérive, ça nous permet d’en reparler, de se souvenir, de partager ce qu’on a vécu, ça refait exister le projet.

M : Après en avoir discuté à bord, le soir des 10 ans, j’ai réalisé qu’on n’avait pas tenu de carnet. Du coup, j’ai écrit à ma famille, à mes amis, en leur demandant s’ils avaient gardé les mails que je leur avais envoyés pendant la dérive. Une amie m’en a renvoyé un où j’écrivais : « C’est une bonne expérience, cuisinière, ça peut servir pour voyager »… Et finalement, c’est toujours ce que je fais aujourd’hui ! Tout ça va être sympa à relire et à garder dans un coin pour se souvenir.

Depuis lors, Samuel Audrain et Marion Lauters ont été de toutes les expéditions Tara.

Propos recueillis par Agathe Roullin

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