Interview : Corentin de Chatelperron, nomade des mers

© Nomade des mers

Des traits de jeune homme et des yeux qui pétillent, Corentin de Chatelperron ne fait pas son âge et semble tout juste sorti de l’école d’ingénieur. Pourtant, ce trentenaire travaille déjà à la construction de son troisième bateau dont la particularité est d’être responsable, durable et innovant. Tara s’est intéressé aux initiatives de cet explorateur.

En 2009, le jeune homme part en Volontariat international au Bangladesh pour prêter main forte sur le chantier naval d’Yves Marre, constructeur français. Fort de son expérience sur place, son nouvel employeur s’interroge sur la qualité des bateaux de pêche construits en bois importé. A chaque tempête, des bateaux s’abîment en mer. Ce constat motive Corentin à trouver des alternatives, il entreprend des recherches sur les matériaux composites et plus particulièrement sur la fibre de jute : une fibre naturelle issue de plantes herbacées utilisées dans l’industrie locale. Les plans de « Tara Tari* », voilier intégrant 40% de ce précieux jute voient le jour. Cet autre Tara, aux dimensions réduites, constitue le point de départ des aventures de Corentin. L’ingénieur relie le Bangladesh à la France en 2010 et prouve la résistance de son embarcation inspirée des barques traditionnelles du pays du Bengale. Avant cette traversée, Corentin n’avait jamais navigué seul : « J’avais fait un peu de la voile avec des amis mais je n’étais pas un adepte de la pratique. En revanche, j’adore le bateau aventure ! Tara a d’ailleurs été une bonne source d’inspiration et m’a longtemps fait rêver. »

A l’issue de 6 mois de navigation, l’ingénieur mûrit un nouveau projet : construire Gold of Bengal, un voilier 100% composite de jute, « la fibre d’or ». Corentin souhaite démontrer les performances mécaniques du matériau et lever l’intérêt industriel pour cette innovation. Mais ce n’est pas tout : il souhaite faire l’expérience de la vie en complète autonomie. Son équipe installe divers systèmes « low tech* » à bord et l’apprenti marin repart en mer avec la ferme intention de cultiver des pommes de terre, de désaliniser son eau ou de faire cuire son poisson dans un four solaire. Commence alors une nouvelle épopée entre le Bangladesh et l’Indonésie, avec deux poules en cages pour seules compagnes de quarts.

La suite, Corentin nous la conte…

Peux-tu nous expliquer ce que signifie « low tech » et pourquoi l’équipe de Nomade des mers, ton prochain bateau, s’y intéresse de près ?

Nous avons tous vécu plusieurs années au Bangladesh et nous nous sommes aperçus qu’il existait un fort potentiel de développement dans des technologies  appelées low tech. En fait, il s’agit souvent de techniques innovantes qui répondent à des problématiques d’accès à des besoins de base : comme l’accès à l’eau, à l’énergie ou à l’alimentation et, qui peuvent être accessibles à tous.

A travers nos projets, nous essayons de montrer qu’il s’agit bien d’innovations et pas de décroissance ! En fait, ce sont des inventions dédiées à 90% de la population.  Et d’un point de vue économique, cela peut représenter des marchés potentiels gigantesques, qui peuvent toucher des milliards de personnes.

Nous nous sommes rendus compte qu’il existe des inventions géniales à forts potentiels, imaginées par des bricoleurs de garage, souvent isolés, et qu’il suffirait de les mettre en contact avec des designer ou des spécialistes un peu plus high tech, pour développer, diffuser et booster leurs recherches.

Lors de ta seconde expédition, à bord de Gold of Bengal, tu as essayé de vivre en autonomie…

Oui, mais ça n’a pas marché comme prévu parce que tout seul je ne possédais pas toutes les compétences. Je suis ingénieur et bricoleur mais chaque low tech nécessite un spécialiste.

Quelle innovation s’est révélée la plus efficace à bord ?

C’est l’hydroponie qui m’a le plus convaincue, autrement dit la culture hors-sol. Cette technique représente bien le potentiel de développement des low tech ! L’hydroponie est surtout utilisée à l’échelle industrielle, donc comme high tech, sous serres, pour faire rapidement pousser des légumes comme les tomates. Mais ce même savoir-faire peut-être décliné en low tech et rendu accessible à tous. A bord, je faisais pousser des plantes dans de la fibre de noix de coco, avec de l’eau dans laquelle je mélangeais un engrais. L’hydroponie consomme 10 fois moins d’eau qu’une culture classique. C’est un système génial !

Peux-tu nous parler du nouveau projet de bateau pour lequel tu recherches des fonds ?

Il s’agit de « Nomade des mers », un catamaran de 59 pieds que nous allons construire en France, avec l’équipe de Roland Jourdain, qui travaille sur la fibre de lin. Nous allons associer les deux types de fibres : le jute et le lin.

Nous souhaitons développer une sorte de « Nasa » pour low tech à bord. Pendant 3 ans, nous naviguerons et ferons escales autour du monde pour partir à la découverte de ces innovations. Nous nous arrêterons dans des endroits où, d’un point de vue géographique et culturel, il existe un intérêt à étudier telle ou telle low tech. En Mauritanie par exemple, nous observerons comment traditionnellement ils répondent au challenge de l’eau.

En quoi ces low tech peuvent-elles représenter des solutions d’avenir ?

Sur toutes ces îles où je suis passé en Indonésie avec Gold of Bengal, la population ne parvient pas à faire pousser des légumes. Ils en importent de Sumatra, où ils sont produits en monoculture. Les insulaires doivent donc trouver un travail pour gagner de l’argent et acheter leurs légumes. Ils sont dépendants de Sumatra pour répondre à l’un de leurs besoins de base.  Or, je pense qu’une gestion de ces besoins au niveau local serait bénéfique et l’hydroponie pourrait constituer une piste de réflexion. En démocratisant les low tech qui répondent à ces besoins nous pourrions faire un pas vers un progrès plus durable.

Propos recueillis par Noëlie Pansiot

Tara Tari* : signifie « vite » en Bengali.

Low tech* : l’anglicisme low tech ou « basse technologie » est attribué à des techniques simples, économiques et populaires. Elles peuvent, par exemple, faire appel au recyclage.

 

Articles associés :

- Accéder à la visite virtuelle de Tara, comme si vous y étiez !

- Abonnez-vous à la newsletter de Tara pour suivre toute l’actualité du bateau !