Interview d’Isabelle Autissier, navigatrice et présidente du WWF France

© Yann Arthus Bertrand Planet Ocean

En 1991, elle fut la première femme à accomplir un tour du monde à la voile. Écrivaine, Isabelle Autissier demeure surtout une navigatrice passionnée, amoureuse des océans, dont elle est l’une des expertes reconnues en France. Présidente du WWF France depuis 2009, elle rend hommage à Tara et dévoile le lien intime qui la relie à la mer. Rencontre.

Vous avez navigué pendant vingt ans sur tous les océans et continuez d’arpenter les mers jusqu’aux confins du monde. Or, la présidente du WWF que vous êtes s’alarme régulièrement de l’aggravation des menaces que vous constatez. Quelles sont-elles?

De plusieurs ordres malheureusement. Sans les classer par importance, je dirais la surpêche, qui affecte environ 80 % des espèces concernées par le commerce, plus ou moins gravement. Or, 40 % de l’humanité dépend de la mer comme source de protéines. Par ailleurs, l’éradication des espèces supérieures et des grands carnivores marins créé un abaissement général des niveaux trophiques en mer, favorisant des espèces comme les méduses, ce qui aggrave la baisse du taux de reproduction des espèces supérieures. C’est donc tout l’équilibre du vivant marin qui est touché.
Le réchauffement climatique provoque par ailleurs une modification de faunes et flores planctoniques. Les scientifiques à bord de Tara auront d’ailleurs, sûrement, des choses à nous apprendre sur ces phénomènes, le risque étant en effet un appauvrissement de la vie planctonique au détriment de toutes les espèces marines qui s’en nourrissent, mais aussi l’aggravation du réchauffement car le plancton séquestre puissamment le carbone atmosphérique.
Autres phénomènes : la pollution, les perturbateurs endocriniens, les PCB*, les métaux lourds qui affectent à la fois les zones côtières et donc de vie des jeunes espèces, mais plus largement la totalité des océans. Mêmes dans les mers antarctiques les plus reculées, les scientifiques de Tara ont constaté la dissémination des particules de plastique qui perturbent les organismes.

Les grands États et les moins grands, les peuples, les médias, les grandes organisations internationales ont-ils pris à leur juste mesure, selon vous, la mesure des risques d’une déstabilisation graduelle de la vie océanique ?

Malgré les appels des scientifiques et les rapports de nombreuses commissions, les États peinent à prendre les mesures adéquates, celles qui consistent à limiter les captures en mer, en respectant le taux de reproduction de la nature. En résumé, « pêcher les intérêts et pas le capital », limiter les sources de pollution et organiser le retraitement des
déchets. Oui, il y a un vrai risque de déstabilisation de la vie océanique qui peut se manifester d’abord localement, et ne peut que se généraliser.

Quels sont, d’après vous, les risques les plus à craindre d’ici aux cinq à dix prochaines années ? La fonte continue des glaciers ? L’acidification grandissante des océans ? La surpêche ? 

Tout à la fois ! Ce qui sera le plus rapidement sensible, à brève échéance, sera le déclin de la pêche entraînant des drames alimentaires et d’emploi. Le poisson pourrait devenir réservé aux gens riches.
La fonte des glaciers sera un problème, plus localement, pour l’alimentation en eau, la montée du niveau de la mer étant en plus grande partie causée par le gonflement de la masse des océans dû à son réchauffement. Le seuil de 1 mètre de montée des mers à la fin de ce siècle n’est plus une simple hypothèse. Or, plus de la moitié de la population mondiale habitera au bord de la mer.

Le tsunami qui a ravagé le Japon sur 450 kilomètres le 11 mars 2011 a rappelé le problème de l’urbanisation excessive des côtes, et pas seulement dans les pays en développement. Tout le monde ou presque est d’accord pour dire que l’homme doit repenser son rapport à la mer. Mais comment, d’après vous ?

Bien entendu, l’urbanisation sans réflexion du littoral est à terme un drame. On l’a vu dans ma région de Poitou-Charentes lors de la tempête Xynthia. Il faut dès à présent penser le recul des activités humaines. Certains endroits devront sans doute être défendus coûte que coûte, mais beaucoup devront céder devant la mer. Si l’on s’y prend maintenant, cela restera couteux mais évitera des drames et au final sera moins cher que d’attendre les catastrophes successives. L’homme doit repenser son rapport à la mer comme son rapport à la planète. Nous ne pouvons plus être de simples prédateurs des ressources naturelles et considérer l’environnement comme une poubelle (à carbone, aux produits chimiques). Il y a là une forme d’espoir : développer des techniques, des savoirs, créer des emplois pour être dans la sobriété et le recyclage. Retrouver une harmonie entre les activités humaines et la nature n’est pas une option, c’est notre seul futur.

Vous suivez avec beaucoup d’attention, semble-t-il, les expéditions de la goélette Tara et ses résultats. Peut-on vous demander pourquoi ?

Oui, j’ai toujours été très attachée à l’équipe de Tara et je salue les efforts de toutes les équipes à bord et des dirigeants d’agnès b. qui ont rendu cette aventure possible. Un voilier a un potentiel particulier par rapport à un navire à moteur, d’être moins intrusif, de pouvoir rester longtemps sur des zones. Que des scientifiques renouent avec la tradition centenaire en France des grands voyages de connaissance du monde, que l’on relie la science avec la technique des marins, me réjouit.

Le titre de votre roman paru en 2009, « Seule la mer s’en souviendra », définirait-il votre vision de la mer, à la fois mémoire vivante de la planète, en même temps que son avenir et son salut ?

Mon roman raconte la vie d’un marin qui veut tricher; avec lui-même. Or, la mer, surtout dans une navigation en solitaire, ne permet pas de tricher, elle vous renvoie à votre vérité. C’est peut-être, en effet, une forme de parabole sur le comportement humain.
Heureusement, à l’inverse de l’antihéros de mon roman, nombre de marins trouvent cette vérité et cette harmonie.
Lorsque l’on navigue, on peut avoir l’impression d’être dans les mêmes conditions qu’à l’aube du monde. C’est un très beau et très puissant sentiment que je trouve personnellement constructif.
Cela fait partie de mon bonheur de naviguer.

PROPOS RECUEILLIS PAR MICHEL TEMMAN

*Les polychlorobiphényles ou pyralènes sont des molécules complexes classées dans les polluants organiques persistants (comme les dioxines), utilisées de façon massive dans l’industrie à partir des années 1930.