ITW Paul Abi Rached: un vent d’espoir dans la crise des déchets au Liban

© Paul Abi Rached

Lors de sa dernière expédition, Tara a sillonné la Mer Méditerranée pour étudier les pollutions plastiques, tout en se faisant l’écho des actions locales en faveur d’une gestion plus durable des ressources. Face à un contexte politique difficile au Liban à l’été 2015, Tara Expéditions a suivi la crise des déchets, une profonde crise environnementale qui a mis à mal l’équilibre du gouvernement libanais.

Aujourd’hui, la mobilisation se poursuit et se renforce, preuve éloquente que nous, citoyens et consommateurs, pouvons agir. Entretien avec Paul Abi Rached, Président de T.E.R.R.E. Liban et Président de Lebanon Eco Movement.

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Pour bien comprendre la crise des déchets au Liban, pourriez-vous nous rappeler le contexte de la crise de l’été 2015 ?

« La gestion des déchets est une vieille problématique au Liban de plus de 20 ans qui mêle laxisme et les pires pratiques possibles. Aujourd’hui, ce sont plus de 70 000 tonnes d’ordures entreposées sur les routes, dans les vallées, jusqu’aux rives du fleuve.

D’année en année, l’exaspération des habitants de la commune de Naamé et des communes voisines, n’a fait que croitre. Vivant à côté de la décharge qui servait de lieu d’entreposage de tous les déchets de Beyrouth et Mont Liban depuis 1997 (alors qu’elle ne devait récupérer que les déchets inertes), les habitants voulaient en finir avec les odeurs incommodantes, les nombreux cas d’infections et pathologies bactériologiques liés à la pollution de l’air, de leur sol et des nappes phréatiques.

La compagnie en charge ne traitait que 10 à 15% des déchets dans un but de recyclage ou de compostage. Le reste étant enfoui dans la décharge de Naamé, ou dans les décharges de Zahlé et Bsalim, toutes arrivées à saturation. Seul 50% des déchets étaient traités, le reste étant entreposé dans des décharges sauvages. Cette gestion, assurée par un groupe privé, a mis en quasi-faillite la plupart des municipalités avec ses tarifs exorbitants pour du simple enfouissement. Plus il y avait de déchets non triés, plus le gain était important.

Le 17 janvier 2015, alors que la décharge devait enfin fermer ses portes définitivement, le plan proposé par le gouvernement était de répartir en six zones la collecte et le traitement géré par des compagnies privées. Mais les appels d’offres n’ayant pas été lancés, la date de fermeture a été repoussée au 17 juillet, sachant pertinemment que la décharge était d’ores et déjà saturée et que les riverains étaient en danger ! Le 17 Juillet, 6 mois plus tard, aucune solution n’avait encore vu le jour…»

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La mobilisation citoyenne massive annonce-t-elle un changement sociétal ?

« C’est un peu tôt pour le dire mais c’est une avancée très significative car toutes les parties prenantes se sont mobilisées. Toutes les constituantes de la société civile, des communes, des politiques locales, et des 61 associations constituant Lebanon Eco Movement se sont unies pour appeler à nouveau au blocage de la décharge de Naamé, à sa fermeture définitive et à la mise en oeuvre d’un plan de gestion décentralisé, responsable et vertueux des déchets à la responsabilité des municipalités.

A travers cette large mobilisation, je vois le résultat d‘années de travail de sensibilisation et d’éveil des différentes composantes de la société civile libanaise (universitaires, présidents de municipalité, citoyens engagés, industriels, syndicats), réalisées par notre ONG T.E.R.R.E. Liban. Nous avons réussi à nous unir pour, tous ensemble, patiemment, renforcer notre message et l’efficacité de nos actions, prônant l’adoption de méthodes durables, vertueuses.

Avant et durant toute la crise, nous avons investi les médias, nous avons diffusé nos solutions, nous avons sensibilisé la population. Nous avons vu l’émergence du groupe #VousPuez qui a appuyé nos recommandations mais qui a également fait émerger une crise plus profonde face à l’ensemble de la classe politique. La crise environnementale se transformait en une contestation beaucoup plus large.»

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Un espoir de sortie de crise ?

« Oui ! Le 23 août, le Premier Ministre a montré une volonté d’apaisement en demandant l’ouverture des appels d’offres pour trouver une sortie de crise rapide. Toute la société civile s’est levée contre les propositions, tout comme le Ministre de l’Environnement qui a refusé ces offres aux tarifs encore plus exorbitants. La solution d’une deuxième décharge a aussi été esquissée. Cette proposition, coûteuse, qui n’aurait que déplacé le problème, a elle aussi, été jugée inacceptable pour les activistes environnementaux.

Suite au départ du Ministre de l’Environnement, le Ministre de l’Agriculture nous a invité à partager nos solutions et la dernière réunion du lundi 14 septembre a été positive. Nous avons réussi à convaincre d’une part, les membres de la commission à ne plus considérer les zones de services de 200 tonnes et plus (en termes de capacité de traitement) comme obligatoires. Cela signifie que de petites municipalités peuvent envisager de traiter leurs déchets elles-mêmes. D’autre part, nous avons introduit le concept du compostage pour les matières organiques qui enrichissent les sols. Nous craignions que la tendance ne soit au tri et recyclage, puis à l’incinération des déchets pour production d’énergie (“Waste to Energy”). Nous avons d’ailleurs senti une prise de position plus claire contre l’incinération. »

Mais le plus important reste de remplacer le concept de décharges en centres de tri et de compostage, doublés de décharges sanitaires. Je suis confiant et pense que toutes ces modifications seront inscrites dans un rapport qui sera rendu public par la commission, mais le timing est crucial car la saison des pluies approche ».

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Avec l’arrivée de la saison des pluies, un important impact sur la Mer Méditerranée est à craindre. Contrairement aux apparences, les déchets en mer aujourd’hui sont à 80 % d’origine terrestre, proviennent de nos villes et de nos côtes, au travers des canalisations d’eau de pluie, des égouts, des rivières et des fleuves. Sur les rives de la Mer Méditerranée, ce chiffre peut grimper à 83 % du total des déchets en mer, pour les grandes villes qui se développent sans équipement adéquat de gestion et de traitement des déchets. Tara Expéditions tient à apporter son soutien à cette mobilisation citoyenne plus que jamais indispensable.

Propos recueillis par Camille Risse-Raud

Paul Abi Rached est Président de T.E.R.R.E .Liban et Président de Lebanon Eco Movement. Depuis 20 ans, T.E.R.R.E.Liban a dispensé des programmes éducatifs à travers 1139 écoles officielles au Liban, ainsi que des formations et guides pédagogiques dans le cadre du programme l’Ecocitoyen Libanais. Des solutions pragmatiques de tri à la source avec des poubelles de tri ont été lancées, ainsi que des campagnes comme NISR, première campagne nationale de sensibilisation au tri des déchets. Aujourd’hui, près de 4 tonnes sont récoltées chaque jour avec toujours plus de demandes.

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