LES VIES ANTÉRIEURES DE TARA

© Blakexpeditions

Lors de son escale au Vietnam, Tara a reçu la visite de l’un de ses anciens marins. Jean Prat – alias Janot – a navigué à son bord alors qu’elle s’appelait encore Antarctica, puis Seamaster. En tout, quasiment cinq années passées sur le bateau de Jean-Louis Etienne, mais surtout de Sir Peter Blake. Petit exercice de mémoire pour se souvenir des vies antérieures de Tara.

L’air est particulièrement lourd ce jour-là, sur le port de Nha Trang, où Tara est amarrée depuis quelques jours. Une moto s’arrête sur le quai, dans un nuage de poussière. En descend Janot, boucles noires, anneau doré à l’oreille gauche. Il s’est un peu perdu, mais a vite retrouvé son chemin en suivant les deux mâts de la goélette. Il les connaît bien, ces deux mâts pour avoir vécu, dans une autre vie, de belles aventures à leur pied. Depuis plusieurs années, il en a commencé une nouvelle ici, au Vietnam, à environ quatre heures de route au sud de Nha Trang. Alors quand Samuel Audrain, le capitaine, lui a proposé de passer, il n’a pas pu résister. Ce bateau, il ne l’avait pas vu depuis 15 ans.

Les retrouvailles, forcément, sont émouvantes. « Ça a été ma maison pendant presque cinq ans, la revoir a été pour moi un choc émotionnel. Mais en quelques pas sur le pont, j’ai retrouvé tous mes repères. » Rejaillissent alors des couleurs, des odeurs, des petits riens, fragments d’un quotidien désormais lointain. Sur la banquette du carré, les Taranautes captivés écoutent le marin évoquer les vies antérieures de Tara avec intérêt. « En fait, rien n’a changé à bord. J’ai retrouvé exactement ce que j’avais quitté il y a si longtemps. Sensation formidable. Un retour en arrière de 15 ans en quelques secondes. »

 

Antarctique-1L’équipage au complet en Antarctique en 2000, avec Peter Blake (tout à droite) et Ollie Olphert, son second (2e à gauche) © Blakexpeditions

 

Samuel et lui se rencontrent en 2005, à Clipperton. Tous deux participent à l’expédition qu’y mène Jean-Louis Étienne. Ils embarquent ensemble sur Rara Avis, le vieux gréement du père Jaouen, parti de Bretagne et chargé de les conduire jusqu’à l’atoll du Pacifique. C’est comme ça que Samuel entend parler de Tara-Seamaster : « Janot avait la goélette en fond d’écran. Il me racontait ses aventures à bord pendant les quarts de nuit ».

C’est en 1999 que Janot pose pour la première fois le pied sur la goélette. « J’ai d’abord embarqué comme bénévole sur Antarctica – qui appartenait encore à Jean-Louis Etienne – et qui partait pour une période de « charter » de quelques mois dans les îles du Svalbard. Dès notre retour à Camaret – son port d’attache – nous savions que Sir Peter Blake était intéressé par la goélette. Très occupé avec l’America’s Cup en Nouvelle-Zélande, il envoie Ollie Olphert – son futur second – afin d’estimer le bateau. » Coup de foudre. « Ollie tombe immédiatement sous le charme. »

Début des « Blakexpeditions »

Peter Blake rachète donc Antarctica et, après des années de course au large, démarre avec ce nouveau bateau une toute nouvelle carrière : l’aventure. Ollie Olphert propose aux anciens marins d’intégrer le nouvel équipage. « J’ai été le seul à accepter. J’ai donc convoyé le bateau jusqu’à Auckland, en Nouvelle-Zélande. »

D’abord pressenti par Cousteau pour devenir son capitaine d’expéditions, Peter Blake rompt finalement avec l’équipe du mythique commandant. L’ancien coureur au large fonde alors les « Blakexpeditions »« pour enfin faire ce qu’il rêvait de faire, sans la lourdeur de l’organisation Cousteau comme frein à sa soif d’aventure ». Résultat : en septembre 2000, le bateau quitte la Nouvelle-Zélande avec un programme de 5 ans autour du monde et un nouveau nom : Seamaster.

 

Antarctique zodiacJanot et Alistair Moore, chef de pont, sur l’annexe à Brown Bluff, première escale sur la Péninsule Antarctique © Blakexpeditions

 

Lors de l’assassinat de Peter Blake par des pirates, le 5 décembre 2001 au Brésil, Janot n’est pas à bord. « Je faisais partie de l’équipe choisie pour faire la jonction entre le Rio Negro et l’Orénoque sur des pirogues. On pensait qu’on serait les plus exposés. Le sort en a décidé autrement. » Janot reste alors à Newport Rhodes Island avec Ollie, pour entretenir et garder Seamaster, jusqu’à ce qu’il soit racheté par Etienne Bourgois en 2003, pour devenir Tara.

Aujourd’hui Janot a construit sa maison au Vietnam, tient un petit guest-house, et vit heureux avec sa femme et ses deux filles. Il sourit. « J’ai changé d’aventure. » Il s’est rangé, Janot. Et si on lui proposait d’embarquer sur Tara ? « Où est-ce qu’on signe ? » L’aventure, on n’arrête jamais vraiment.

 

Agathe Roullin

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