“Vacation avec le Ministre de la Transition Ecologique et Solidaire”

© Samuel Bollendorff / Tara Expeditions Foundation

Lors du comité interministériel du 4 juillet, au cours duquel était présenté le nouveau Plan Biodiversité,  l’équipe scientifique à bord de Tara a pu échanger en direct avec le Premier Ministre, les Ministres, notamment le Ministre de la Transition Écologique et Solidaire, Mr Nicolas Hulot. Au milieu du gyre de plastique du Pacifique Nord, les scientifiques ont partagé leurs observations et témoigné de l’importante concentration de microplastiques.  

[Retrouvez la vacation de Maria Luiza Pedrotti, chercheuse au Laboratoire Océanographique de Villefranche-sur-Mer]
edouard philippe tweet

 

“Monsieur le Premier Ministre,

Monsieur le Ministre de la Transition Ecologique et Solidaire,

Mesdames, Messieurs les Ministres,

Bienvenue à bord de la goélette Tara. Nous nous trouvons actuellement dans le Pacifique Nord. Nous sommes partis d’Hawaii depuis 2 semaines et naviguons vers la côte ouest des EtatsUnis pour prélever des déchets plastiques dans la Zone du Gyre Subtropical Nord Pacifique. Au centre de ce gyre, sous l’effet de courants océaniques, s’accumulent des polluants comme les débris plastiques mais aussi du plancton et des algues provenant de sources lointaines. Nous avons pu échantillonner par mer très calme, jusque là c’est une réussite. Nos prélèvements sont à présent dans nos tubes et flacons, prêts pour de longues analyses en laboratoire lorsque nous serons de retour.

Nous sommes ici dans la plus grande zone d’accumulation des déchets du monde où la pollution est surtout composée de microplastiques, de la taille maximale de 5 mm, équivalent à des grains de riz. Les concentrations et les tailles trouvées dans le Gyre sont du même ordre de grandeur que celles trouvées en Méditerranée lors de la campagne Tara Méditerranée en 2014.

Le but de notre mission est d’étudier les relations entre les microplastiques et la diversité du vivant, car nous en savons encore trop peu sur les impacts des plastiques sur les espèces marines. Nous travaillons à décrire les concentrations, la taille des plastiques et du plancton associé. Nous aurons aussi recours à des analyses génétiques pour savoir quels sont les organismes attachés aux plastiques comme les bactéries, les cyanobactéries, les champignons mais aussi les larves d’invertébrés qui peuvent être transportées par ces particules. Ces microplastiques ont la même taille que le plancton et, à cette échelle, ils interagissent avec la biodiversité marine à tel point qu’on ne peut plus dissocier le plastique du plancton.

Les plastiques représentent un danger potentiel pour toute la chaîne alimentaire marine, jusqu’à l’homme. D’une part, il y a le risque d’ingestion par les poissons et autres espèces que nous consommons nous-mêmes. D’autre part, ces plastiques servent de véritables radeaux pour le transport d’organismes toxiques, pathogènes ou d’espèces invasives.

Notre première observation concerne l’extension du phénomène. Nous avons traversé une zone de forte densité de plastiques où les particules sont majoritairement de petite taille. Non, il n‘y a pas, ici, de continent plastique ou d’île de déchets que l’on puisse nettoyer à l’aide de bouées géantes ou de bateaux-poubelles.

Les études récentes dans cette zone ont estimé qu’en moyenne 1.8 trillions de particules flottent dans une surface de 2 à 4 fois la France. Même si en poids les macro déchets représentent 92% de la masse des plastiques, en nombre, 94% de ces plastiques sont des objets de taille inférieure à 5mm.

Nous en sommes convaincus ! On ne pourra pas nettoyer l’Océan et les véritables solutions sont à terre.

Il nous faut réduire la pollution plastique en amont, à terre. Cette pollution est sans doute réversible d’ici 20 à 30 ans, à condition que l’on ferme le robinet, que l’on stoppe les sources de rejet en mer. Pour cela, il faut continuer d’agir au niveau national, européen et international.

Les solutions à courts termes les plus urgentes sont :
– Améliorer la collecte et de la gestion des déchets solides, continuer les efforts pour bannir les plastiques à usage unique, mais aussi en éliminant progressivement les microbilles dans les cosmétiques.

- Sensibiliser les populations pour mettre en ouvre les changements des comportements des consommateurs. Nous devons d’adopter des modes de consommation plus durables. Le plastique n’est pas un ennemi, c’est l’usage que nous en faisons qui pose problème.

Les solutions plus durables visent à :

- S’orienter vers une économie plus circulaire, dans laquelle les déchets sont conçus à partir du cycle de production et d’utilisation.
– Concevoir des alternatives pour le plastique (en particulier les plastiques à usage unique)

- Transformer nos chaînes d’approvisionnement autour de l’emballage par une éco-conception des plastiques.

- Mais aussi inventer de nouveaux matériaux réellement biodégradables. Car une fois en mer les plastiques qui répondent aux normes en vigueur sur la biodégradabilité ne se dégradent pas.

Pour avancer, il faudra bien sûr soutenir la recherche car :
– c’est la démarche scientifique qui dresse l’état des lieux précis en matière de pollution, nous travaillons d’ailleurs à établir des indicateurs
– c‘est aussi la science qui peut donner des recommandations fiables permettant des prises de décisions adéquates.

Il faut un temps incompressible d’analyse scientifique en laboratoire, il ne suffit pas d’utiliser des images-chocs de fictifs continents de plastique qui pourraient être nettoyés par des solutions-miracles. Bien sûr, elles sont très utiles pour tirer la sonnette d’alarme. Mais nous nous éloignons de l’essentiel.

Au delà des bénéfices que le plastique procure à cour terme, à cause du bas couts de production ; il y a le principe de précaution qu’il faudrait appliquer car il nous reste encore beaucoup à étudier pour comprendre comment l’apparition récente des plastiques dans les océans modifie l’équilibre des écosystèmes. Vu les incertitudes, il ne faudrait pas sous estimer la toxicité de cette matière.

Le plastique est entrain de laisser une empreinte indélébile dans nos sociétés mais ce fléau est réversible,

Je vous remercie sincèrement pour votre attention”,

Maria Luiza Pedrotti à bord de la goélette scientifique TARA

 

Articles associés