L’océan et l’agenda du développement durable

© Tara Expéditions

L’océan, notre grande maison

Parmi les nombreux enjeux écologiques autour de l’océan, les plus visibles et plus mobilisateurs concernent en général des espèces menacées très symboliques et attachantes, comme la baleine, les dauphins, les tortues ou encore les récifs coralliens.  Les questions liées à la préservation de certains paradis naturels dans le Pacifique ou dans l’Arctique sont aussi peu à peu rentrés dans l’imaginaire « écolo », en partie grâce à la beauté même de ces sanctuaires marins qui réveillent en nous un attachement presque immédiat à la cause environnementale. Mais au-delà des campagnes – bien nécessaires – pour sauver telle ou telle espèce ou des lieux spécifiques – il faut bien chercher pour trouver les acteurs qui font le lien entre l’océan et les questions humaines et sociales. Même si nous savons que l’océan reste la plus grande source de protéines pour l’Homme et que son rôle dans la régulation du climat et dans le grand cycle de l’eau impacte directement les populations les plus vulnérables.

 

L’océan, poumon bleu de la planète, peut aussi tomber malade ! 

Nous savons que c’est grâce au rôle essentiel joué par l’océan dans la capture de carbone et pour la production d’oxygène que notre atmosphère est devenue respirable.  Les organismes planctoniques – grande masse de vie à la dérive à la base de la chaîne alimentaire marine – captent le CO² à travers la photosynthèse, produisent l’oxygène et stockent ce carbone au fond des océans. L’océan est donc le poumon bleu de la planète en produisant la moitié de l’oxygène que nous respirons. Mais il est important de rappeler que cette «pompe à carbone» repose non pas sur l’océan lui même en tant que masse d’eau, mais sur toute la diversité de vie que constitue la faune et la flore marine. Ce qui veut dire très concrètement qu’une rapide décroissance de la biodiversité marine pourrait menacer la capacité même de l’océan d’assurer ces services écosystémiques essentiels.

En plus de son rôle dans le cycle du carbone, l’océan est un facteur important dans la machine climatique à travers la circulation océanique, les courants sous-marins qui repartissent la chaleur et régulent le climat. Aujourd’hui, s’il s’avère que des changements accentués de température, acidité et salinité des eaux peuvent causer des modifications dans les mouvements des courants, les écosystèmes pourraient être directement affectés, impactant in fine la chaîne alimentaire marine et en conséquence les populations côtières dépendantes des ressources halieutiques pour vivre.

En pleine période de crise climatique, que peut-il arriver si la machine climatique qu’est l’océan tombe en panne? Quelles connaissances avons-nous aujourd’hui pour prévoir les effets d’une forte baisse de la population de certains organismes planctoniques importants ? Quels effets sur les écosystèmes marins auraient une chute de population des diatomées ou de certains protistes dans l’Arctique, par exemple ?  Alors que nous voyons depuis quelques décennies l’apparition de zones entières de l’océan avec zéro ou très peu d’oxygène appelés «zones mortes», la science a encore besoin de temps – et d’investissements – pour répondre à toutes ces questions.  Face au manque de décisions politiques et de crédits pour financer la recherche fondamentale aujourd’hui, on aurait envie de reprendre la célèbre formule de Nietzsche jadis appliqué aux philosophes : Biologistes, océanographes, chercheurs, tous à bord !

C. et N. Sardet : CNRS : UPMC : Ibisa Tara Oceans

C. et N. Sardet : CNRS : UPMC : Ibisa Tara Oceans

 

Le projet Tara Oceans et l’étude planétaire du plancton 

Tara Oceans – projet de recherche international qui pendant quatre ans a parcouru tous les océans du globe pour étudier le plancton – est parti de ce constat d’un besoin urgent de comprendre les relations biologiques et les interactions écosystémiques entre les différents organismes planctoniques dans l’océan.  Si l’on considère que le plancton constitue près de 95% de la masse de vie présente de l’océan, il peut sembler assez surprenant que la grande aventure scientifique et humaine que constitue Tara Oceans soit la toute première tentative d’étude planétaire du plancton. Après plusieurs années de «pêche au plancton» autour de la planète, les premiers résultats du projet Tara Oceans montrent que nous connaissons à peine 5% de l’ADN des organismes collectés. L’océan, que nous connaissons si peu, peut donc contenir les réponses et les alternatives pour l’énergie, l’alimentation et la médecine dans un monde en pleine période de transition écologique? Nous sommes convaincus que oui, mais à condition de ne pas isoler la préservation des espèces et espaces marins de l’ensemble de l’agenda du développement. C’est à dire penser l’océan comme ressource essentielle d’une société «bleue» dans son ensemble.

 

L’écologie bleue ne mange pas de pain (mais des poissons)

Et pourtant la gestion durable du «grand bleu» semble encore loin d’être une priorité pour nos gouvernements et dans les processus en cours au sein des institutions multilatérales. Après avoir longuement cru que l’océan, dans son immensité, pouvait absorber toutes les pollutions produites par l’homme, ce n’est qu’a la fin du XXème siècle que certains esprits éclairés poussent l’ONU à se doter de quelques instruments de gestion pour la mer. La Convention sur le droit de la mer, dite de « Montego Bay » sur la gestion des espaces maritimes internationaux a été approuvé en 1973, mais a pris vingt ans ensuite pour entrer en vigueur. Aujourd’hui encore,  elle gère seulement l’exploitation des fonds marins et non pas la colonne d’eau. C’est à dire que les zones de haute mer – qui représentent plus de la moitié de la planète -  ne sont dotées d’aucun instrument de gestion pour sa biodiversité ! Concernant la gestion de la pêche, ce n’est que vers le début des années 80 que nous avons pris conscience de la gravité des problèmes liés à la surpêche et aux risques de disparitions de certaines espèces comme la morue ou le thon rouge. Progressivement, des organisations régionales de gestion de pêche  (ORGPs) ont été crées – sous l’égide de la FAO (Agence de l’ONU pour l’agriculture et l’alimentation) – pour essayer de limiter les prises et assurer la maintenance des « stocks ».

Mais malgré ces avancées et le rôle aujourd’hui important que jouent la FAO et les ORGPs pour gérer la pêcherie en lien avec des principes de sécurité alimentaire, l’océan a toujours été en marge de l’agenda global du développement. En 1992, avec la Conférence de la Terre à Rio de Janeiro, pour la première fois notre société s’est donnée des moyens au plus haut niveau pour réfléchir globalement et mettre en place des politiques internationales visant à faire face aux problèmes dit «écologiques».  La création de commissions à l’ONU pour traiter des questions liées à la diversité biologique, au changement climatique et la définition des «objectifs du millénaire» sont des processus historiques qui ont contribué à la consolidation du concept de développement durable.  Mais face à des enjeux très visibles et mobilisateurs comme l’accès à l’eau potable, la préservation des forêts tropicales ou la sécurité alimentaire, devenus «objectifs du millénaire» après Rio en 1992, les questions autour de la santé des écosystèmes marins sont restés invisibles ou fragmentés, sans rapports directs ou incidences fortes dans la définition de ce nouvel agenda du développement dit «soutenable».

 

L’agenda du développement : Objectifs du développement durable et l’océan

En 2012, face aux évidences scientifiques de plus en plus incontestables sur le besoin de bâtir un nouveau modèle de développement, la conférence de l’ONU sur le développement durable – dite Rio+20 – a ouvert une nouvelle période de négociations pour la définition d’objectifs et solutions pour la période « post 2015 ». Cette fois

-ci, différemment de 1992, nous ne pouvons pas faire l’erreur d’oublier encore une fois que nous en dépendons tous de l’océan en bonne santé. La création d’un objectif de développement durable pour l’océan est donc un objectif majeur.

 

L’océan, grand absent des négociations climatiques en cours

Mais si les objectifs de développement durable sont importants – surtout comme mesure incitative et symbolique – ils ne sont pas assortis d’obligations et de mesures contraignantes envers les états. C’est pourquoi dans les processus multilatéraux en cours il y a certainement une priorité à accorder aux négociations pour un nouveau traité climatique. Les négociations, visant d’abord à réduire les émissions de gaz à effet de serre, portent aujourd’hui concrètement une partie sur l’adaptation aux changements, c’est à dire comment faire face aux événements extrêmes, à la montée du niveau de la mer, aux sécheresses et migrations, qui sont déjà une réalité. La transition vers les énergies renouvelables et le financement des mesures de réparation pour les populations plus vulnérables sont aussi au menu de la Convention cadre de l’ONU sur le changement climatique. La bataille est loin d’être gagnée, mais après une période de repli considérable après l’échec de la COP15 à Copenhague, les états essayent de relancer la dynamique pour tenter d’arriver à la Conférence de Paris en 2015 à un nouveau traité qui remplacera le protocole de Kyoto.

 

Temps de décision pour l’océan

Nous sommes rentrés dans une période de décisions importantes pour l’océan, d’abord avec les échéances du traité sur le climat et la définition des objectifs de développement durable ; mais aussi avec les négociations en cours pour la gouvernance de la haute mer et les mesures visant atteindre les objectifs d’Aichi pour les aires marines protégées. Climat, développement, adaptation, innovation et économie bleue, l’océan – source de la vie, régulateur du climat – devra être au cœur de nos préoccupations pour la société de demain.

 

André Abreu, responsable du plaidoyer chez Tara Expéditions