PHILIPPE STARCK : «JOINDRE LE NÉCESSAIRE À LA PASSION»

© Benjamin Flao

Article issu du nouveau journal Tara n°10

|Témoignage|

Le célèbre architecte et designer français, auteur-pionnier de nombreuses créations, dévoile son amour pour l’océan et sa reconnaissance à l’égard de Tara.

capture starckJOURNAL TARA EXPÉDITIONS : Que représente Tara à vos yeux ?

PHILIPPE STARCK : Toute action humaine porte naturellement sa part négative et sa part positive. Nous en avons pris l’habitude et l’acceptons comme s’il fallait toujours qu’il y ait un prix à payer. Je suis toujours à la recherche et admiratif des quelques propositions humaines qui échappent à cet équilibre maléfique. Tara en est un des rares exemples où tout est profitable pour l’humanité et ne demande aucune contrepartie négative. Une telle situation est assez rare pour que Tara déjà mérite d’exister. Son travail de découvreur, de défricheur, d’analyseur, de synthétiseur, de dénonciateur et de montreur est vital. Toute action humaine devrait être de cet ordre. Tara le fait magnifiquement avec une forme d’élégance discrète qui lui est propre et qui en confirme la force. Si toutes les propositions humaines étaient du niveau et étaient structurées comme Tara, nous serions hors de l’état d’urgence.

Vous dîtes que Tara « travaille à nous sauver ». Vous recevez des centaines de sollicitations par jour. Pourquoi avez-vous décidé de soutenir Tara ?

En effet, mon mirador personnel me permet de voir passer une grande diversité de projets, d’actions. Si j’en refuse 95%, c’est qu’elles sont principalement animées par la vénalité et l’inconscience. Ce constat consternant oblige à soutenir comme on peut, toute action du type de Tara. En plus, il est toujours agréable que les actions ne soient pas des punitions, de pouvoir joindre le nécessaire à la passion ; et étant amphibien de nature, vivant sur l’eau en permanence, étant un homme si ce n’est un couple des embruns, nous – avec ma femme Jasmine – ne pouvions qu’être attachés sentimentalement au seul support matériel de Tara, c’est-à-dire son magnifique et intelligent vaisseau. À une époque où hors la marine professionnelle, 90% de la production n’existe que pour montrer un statut social, on est content de voir que le Tara allie l’élégance à l’intégrité.

« Dans la situation actuelle de la planète,
chaque minute est comptée. »

Philippe Starck

Verriez-vous un lien, entre vos désirs de design, d’architecture, et la nécessité de sauvegarder les océans voire au-delà, la biodiversité qui en dépend ?

Il n’y a pas besoin d’être designer ou architecte ou quoi que ce soit d’autre pour, quand on en a pris connaissance, réaliser l’absolue urgence et nécessité de la sauvegarde des océans et tout ce qu’ils comportent. C’est d’ailleurs Étienne Bourgois qui un jour a prononcé la clé qui m’a ouvert la porte de cette conscience : « une de nos respirations sur deux est issue de l’océan ». Etant un peu claustrophobe, cela ne peut que parler.

Tara se rendra en Asie et dans le Pacifique en 2016. Vous connaissez bien cette partie du monde. Tara peut-il aider à faire passer des messages cruciaux ?

L’Asie est vaste et diverse. Si certains pays sont rentrés dans une phase post-émergente, et ont déjà pris conscience et acté des nécessités de la survie des océans, d’autres sont encore dans l’éblouissement et l’inconséquence de l’émergence. Evidemment, ces pays passeront à l’acte, mais dans la situation actuelle de la planète, chaque minute est comptée. Le message de Tara est assez clair pour permettre à certains d’accélérer leur prise de conscience et donc de sauver ce qui reste encore à sauver.

Les formes et les identités planctoniques nouvelles découvertes par les scientifiques de Tara vous inspirent-elles en tant que designer ?

La richesse infinie et fabuleuse de l’esthétique des planctons est en effet une leçon permanente pour un producteur, comme moi, de formes et de couleurs. Le plancton est un maître à créer. Mais au-delà de ça, j’ai réalisé grâce à Tara ma responsabilité en tant que producteur d’objets principalement en plastique, et la nocivité de ce même plastique pour la survie du plancton. J’aimerais être en position de pouvoir légiférer sur l’obligation au plastique d’être compatible et bio, peut-on rêver, devenir même une nourriture pour les planctons. De ce que je connais, rien n’est irréaliste dans cette proposition ; les bioplastiques les plus intéressants sont entre autres issus des algues ; le lien paraît évident et facile, mais seule une obligation par les États la rendrait faisable. Ceci pourrait peut-être une partie de solution. La vraie solution, la seule, l’unique est la question qui devient de plus en plus vitale : sommes-nous obligés à une décroissance et serait-elle négative ou positive ? ¬

Propos recueillis par Michel Temman

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Plancton : lever de voile sur un monde mystérieux
Diagnostic polaire : glaces à l’eau
Machine climatique : urgence en haute mer
- Plankton Planet : l’Océanographie 2.0.
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