Dodji Yawouvi Soviadan, zooplancton, climat et pêcherie

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Dodji Yawouvi Soviadan, océanographe togolais, a été sélectionné parmi des dizaines de scientifiques pour participer au projet « Plancton océanique, climat et développement » initié par la Fondation Tara Expéditions et financé par le Fonds Français pour l’Environnement Mondial (FFEM). Ce projet, qui a débuté en 2016, a pour objectif de renforcer les capacités des chercheurs des pays émergents et en développement en leur permettant de se former dans les laboratoires de pointe qui analysent aujourd’hui les données planctoniques collectées durant l’expédition Tara Oceans (2009-2013). Avec eux, l’aventure scientifique Tara ouvre un nouveau chapitre. 

Après s’être consacré à l’étude des tourbillons océaniques, Dodji a débuté en octobre une thèse sur le zooplancton à partir de la gigantesque base de données Tara oceans au laboratoire d’océanographie de Villefranche-sur-Mer. Ces petits organismes animaux qui dérivent dans l’océan concentrent des enjeux à la fois climatiques, liés à la séquestration du carbone, et économiques, liés notamment à la pêche.

 

Pour démarrer, peux-tu nous parler un peu de ton parcours ?

Après mon baccalauréat j’ai passé quatre ans à l’université de Lomé au Togo où j’ai obtenu ma licence en physique puis ma maîtrise en 2008. J’ai ensuite enseigné pendant sept ans au Togo et en Guinée-Conakry. En 2016, j’ai terminé mon master à Cotonou au Bénin et suis devenu océanographe physicien. En master, je me suis particulièrement intéressé aux impacts des tourbillons océaniques sur les précipitations et la salinité à la surface des océans.
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Dodji Yawouvi Soviadan 

 

Et en langage profane ?

Ces tourbillons sont des structures océaniques quasi circulaires, leur rayon peut aller de 10 à 300 kilomètres. Ils se forment là où le cisaillement des courants est important, c’est-à-dire dans les zones frontières entre un courant et son contre-courant. Les côtes de Californie et d’Amérique Centrale sont connues pour être le lieu de génération de ces structures. Depuis peu, on sait que ces tourbillons peuvent impacter les flux de chaleur à l’interface entre l’océan et l’atmosphère mais aussi les vents, les nuages ou encore les précipitations.

 

Après ta formation générale en physique, pourquoi as-tu décidé de prendre la voie de l’océanographie ?

La mer est une richesse naturelle que possède mon pays, le Togo, mais nous manquons d’études sérieuses sur le sujet. J’ai envie de comprendre l’océan et sa biodiversité pour contribuer au développement de cette recherche. Sur une note plus personnelle, j’ai grandi à un kilomètre de la mer. Je m’y rendais très souvent avec mes parents mais aussi seul. J’allais pêcher des crabes et aider les pêcheurs à tirer leurs filets pour observer les poissons.

Notre génération constitue la première pépinière d’océanographes au Togo.

Quel est l’état de la recherche en sciences marines au Togo ?

Nous n’avons pas de laboratoire d’océanographie à proprement parler, pas de bateau pour des études en mer, très peu d’équipements. La recherche océanographique a du retard, elle est presque inexistante et les études menées en pleine mer, loin des côtes sont très rares. Les avancées dans la gestion de la côte et du littoral existent, mais elles sont mineures. Notre génération constitue la première pépinière d’océanographes au Togo.

Sur quel sujet vas-tu travailler pendant ta thèse au laboratoire d’océanographie de Villefranche-sur-Mer ?

Grâce aux données uniques de Tara Oceans, nous allons pouvoir décrire la distribution globale du zooplancton en trois dimensions, dans les premiers kilomètres de l’océan. Nous voulons déterminer comment sont répartis ces organismes par taille, par fonction dans l’écosystème et caractériser leurs rôles dans la transformation des particules organiques depuis la surface vers  l’océan plus profond. Ensuite, l’objectif et de corréler cela avec des variables telles que la température, la salinité, la concentration en oxygène, la présence de proies, etc. De cette façon nous serons capables d’estimer les taux de zooplancton dans les différentes zones de l’océan et de proposer de nouveaux algorithmes.

Quels enjeux se cachent derrière tes recherches ?

Le zooplancton joue deux rôles très importants, l’un climatique, l’autre économique. Ces organismes consomment et produisent des particules organiques, ils jouent donc un rôle dans le processus de séquestration du carbone atmosphérique par l’océan. La santé des pêcheries est également en lien direct avec mes recherches puisque le zooplancton constitue la proie principale des poissons. Parvenir à estimer le taux de zooplancton dans l’océan sera très utile à l’économie de la pêche car cela permettra de prédire les stocks halieutiques, les futures zones riches ou pauvres en poissons.

La mer est un grand pilier de l’économie togolaise

En quoi ton travail de recherche permet-il de répondre aux problématiques maritimes de ton pays ?

La mer est un grand pilier de l’économie togolaise. Le secteur de la pêche emploie des milliers de personnes et contribue à 4,5 % du PIB agricole. Or, comme je l’ai expliqué, mon projet de recherche est directement lié à l’économie de la pêche. Face à l’insécurité alimentaire au Togo, je pense que notre travail est utile pour mieux comprendre les zones de pêche et mettre en place une exploitation plus durable des ressources. Les acteurs et décideurs possèdent des informations mais n’ont pas la connaissance des mécanismes qui contrôlent véritablement la pêche. De plus, mon pays, comme tous les autres endroits du monde, fait face aux impacts du changement climatique. Mes travaux ont également un lien avec le rôle de régulateur du climat que joue l’océan en séquestrant le carbone.

Face à l’insécurité alimentaire au Togo, je pense que notre travail est utile pour mieux comprendre les zones de pêche et mettre en place une exploitation plus durable des ressources

As-tu déjà des idées pour la suite de ton parcours ?

À la fin de ma thèse, j’aimerais continuer la recherche tout en enseignant à l’université. Je voudrais développer la recherche océanographique dans mon pays, sans doute par le biais de projets associant le Togo à d’autres laboratoires mieux équipés. Cette thèse est pour moi l’opportunité d’acquérir une expertise qui me permettra ensuite de faire avancer mon pays dans le domaine de la pêche et de la compréhension du climat. Je compte beaucoup sur cette collaboration entre la Fondation Tara Expéditions et le FFEM pour apporter de l’innovation au Togo.

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