Entretien avec Pascal Hingamp en Russie

© A.Deniaud/Tara Expéditions

Pascal Hingamp a embarqué à Doudinka (Russie) et remplace Lee Karp-Boss au poste de chef scientifique

Le début de la première station de prélèvement entre Doudinka et Pekek est prévu pour dans deux jours. Toutefois, avant que les opérations commencent, Pascal prend un moment pour nous parler du programme scientifique des mois à venir.

- Avant d’entrer dans le vif du sujet, peux-tu te présenter ?

Je suis biologiste spécialiste en génomique au laboratoire IGS* à Marseille et j’enseigne aussi à la faculté des sciences de Luminy. Notre laboratoire traite les échantillons de girus, ces virus géants, de l’expédition Tara Oceans et Tara Oceans Polar Circle. Toujours avec les échantillons de Tara, nous travaillons en collaboration avec le Génoscope et d’autres laboratoires de génomique, sur l’analyse des séquences ADN par ordinateur. Ce leg est pour moi le troisième à bord de Tara, j’avais navigué en mer Méditerranée et dans l’Atlantique Sud, mais ce sera ma première expérience en tant que chef scientifique sur Tara. Au-delà de la coordination de l’équipe, je m’occuperai de l’échantillonnage des virus, girus et bactéries.

- Quels sont les membres de ton équipe dans cette aventure scientifique d’un  mois ?

Il y a toujours Serguey Pisarev et Claudie Marec du leg précédent, qui s’occupent respectivement de l’échantillonnage du zooplancton et du déploiement des instruments. Thomas Leeuw, qui est arrivé le même jour que moi à Doudinka, vient des Etats-Unis. Il est étudiant en master dans le laboratoire d’Emmanuel Boss et s’occupera de l’imagerie dans le laboratoire sec. Diana Ruiz Pino, du laboratoire l’Océan à Paris, prendra la relève de Stéphane Pesant pour effectuer les échantillons de biogéochimie, provenant de la rosette. Diana est une habituée des expéditions océanographiques polaires, mais comme Thomas et Simon, c’est son premier leg à bord de Tara. Simon Morisset travaillera en binôme avec Claudie pour la mise à l’eau des instruments, ainsi que la prise des mesures continues. Et pour finir, il y a Margaux Carmichael du laboratoire de Roscoff, une habituée de Tara Oceans, qui s’occupera des protistes*.

- Quel est donc le programme scientifique envisagé?

Il était prévu que nous réalisions deux stations longues, avec des prélèvements à trois profondeurs différentes. Mais étant donné la faible profondeur des eaux du plateau continental que nous allons traverser, nous avons quelque peu modifié le programme. Suite à des réunions d’équipe, nous avons opté pour trois ou quatre stations longues. La quatrième est encore en suspens.

La première station se déroulera en bordure de glace, en mer de Kara, avant le cap Tchelyouskine. Pour la seconde station, nous allons nous positionner sur la pente qui sépare la mer de Laptev du bassin de Nansen. Cette zone est particulièrement intéressante, puisqu’elle offre un accès aux profondeurs de l’Arctique. Il y aura environ deux mille cinq cents mètres de fond, nous effectuerons donc une station de trois profondeurs. Il est possible que l’on y détecte encore l’influence des eaux douces du fleuve Lena, qui joue un rôle majeur dans la fertilisation de l’Arctique. Nous envisageons pour la troisième station, de prélever en eau peu profonde, moins de cinquante mètres, près des îles de Nouvelle-Sibérie, une localisation que nous espérons aussi sous l’influence du fleuve Lena. A partir des prélèvements de la seconde station et de celle-ci, nous aimerions étudier le transport des particules du fleuve Lena vers les profondeurs de l’Arctique, dans une couche communément appelée néphéloïde.
Nous réfléchissons encore à une éventuelle quatrième station, qui serait en mer de Sibérie Orientale. Tout dépend du nombre de profondeurs que nous réaliserons à chaque station, car nous sommes limités en terme de consommables (matériel nécessaire à l’échantillonnage).

- Quelles sont les différentes contraintes de cette mission, et de surcroît sur ce leg?

Le stock de consommables, que j’évoquais précédemment, est une première contrainte. Nous devons respecter ce qui a été planifié en amont, car il n’y aura pas d’approvisionnement significatif durant cette expédition. Il y a aussi le corridor, cette zone règlementaire dans laquelle nous devons effectuer les prélèvements. Le corridor a été défini en accord avec les autorités russes, mais il s’avère relativement étroit, il mesure seulement quarante milles nautiques de large. Les conditions météorologiques peuvent aussi déterminer l’exécution des stations, mais il semblerait que la météo soit en notre faveur pour ce leg. Dernière contrainte et non la moindre, le passage du Nord-Est ! Il semble que la glace soit encore très épaisse au cap Tchelyouskine, environ trois mètres d’épaisseur, Tara ne passera pas sans l’aide d’un brise-glace. Loïc, le capitaine et Serguey, notre confrère russe, se renseignent donc actuellement sur les prochains passages de caravanes. L’idée est de s’insérer dans un convoi de navires, mais nous ne choisirons pas la date. Il va donc falloir faire preuve de souplesse et de réactivité. Pour une fois ce n’est pas la science la priorité, mais le passage du cap Tchelyouskine. La suite de l’expédition en dépend !

 

Propos recueillis par Anna Deniaud Garcia

*IGS : Informations génomiques et structurales
*Protistes : organismes unicellulaires à noyaux ancêtres de toutes les plantes et animaux. Certains comme les diatomées sont photosynthétiques. Ils se construisent des carapaces et squelettes de silice, de calcium, de cellulose et transfèrent le carbone de l’atmosphère jusque dans les sédiments profonds.