Gaby Gorsky: père scientifique de Tara Méditerranée et fils de l’exil

© Y. Chavance/Tara Expéditions

Il est l’un des éminents spécialistes au monde des organismes planctoniques marins, océanographe et père scientifique de l’actuelle expédition Tara-Méditerranée: Gaby Gorsky, 67 ans, est un enfant de l’exil, chassé en 1968 de sa Slovaquie natale par les chars du Pacte de Varsovie.

“J’étais, comme bien d’autres étudiants, menacé par la police après l’intervention militaire soviétique en Août 1968 mettant fin au printemps de Prague… J’ai pris le dernier train pour Vienne le 1er octobre, abandonnant mon pays et ma famille… J’avais 5 dollars en poche …!” 

46 ans plus tard, l’ancien étudiant en sciences naturelles et militant de la liberté de Kosice, aux confins des frontières de la Hongrie et de l’Ukraine, a présidé aux travaux scientifiques de cette mission dès sa conception et a participé à bord de la goélette océanographique Tara à l’étape entre Chypre et Malte,

L’objectif de cette navigation scientifique de 7 mois et 12.000 km, est de brosser le premier tableau synoptique -en quantité et qualité- de la pollution au plastique en Méditerranée.

Gaby Gorsky éclaire de son savoir d’une rare humilité porté par un charisme bon enfant que rehausse un savoureux accent slave, de son humanisme forgé dans l’épreuve, cette expédition scientifique dans le monde du silence. Tara Méditerranée participe de l’intérêt public en recherchant les impacts de cette pollution non biodégradable sur le plancton, début de la chaîne alimentaire marine qui prend fin dans nos assiettes.

8 ans: naissance d’une vocation 

“C’est à 8 ans que j’ai découvert le monde de l’océan dans un livre sur les baleines, se souvient Gaby Gorsky. 10 ans après la fin de la guerre (1955), mon pays souffrait encore de la disette avec une agriculture en vrac et les longues files d’attente devant les magasins aux rayons vides”.

“Quand j’ai appris dans ce livre que les énormes mammifères marins se nourrissaient de krill (zooplancton – micro-crevettes), mon esprit d’enfant n’a fait qu’un tour. De l’océan pouvait venir notre salut et remplir nos ventres. Le plancton est devenu ma passion, puis ma vocation scientifique”. 

Mais le chemin va être semé d’embûches et de souffrances.

Après sa fuite de Tchécoslovaquie (où il a été condamné par contumace pour désertion, n’ayant pas répondu à l’appel de la conscription), c’est en Israël que Gaby poursuit ses études scientifiques et décroche un Master sur “l’écophysiologie des euphausiacées” (krill).

Et puis un nouveau soleil se lève sur sa vie. Il a les traits de Catherine, une jeune Française en vacances dans l’état hébreux. Pour Gaby, Catherine est la lumière (comme le siècle qu’il admire tant), la France, les Droits de l’Homme, Molière et Lafontaine qu’il rêve depuis longtemps de lire dans le texte.

“Depuis ma rencontre avec Catherine -j’avais 22 ans- la partition de ma vie se joue à quatre mains”, dit-il en bel hommage à celle qui partage son existence depuis 45 ans.

Normale Sup et CNRS

C’est en 1976 que la France lui ouvre ses portes avec une bourse de doctorat sur le zooplancton. Gaby Gorsky qui suit des cours de français comme un forcené et maîtrise rapidement la langue de Molière, passe d’abord par la rue d’Ulm pour un DEA à Normale Sup.  

C’est ensuite la thèse de doctorat d’état à l’université Pierre et Marie Curie (UPMC) et la consécration scientifique en 1982 avec son recrutement par le prestigieux CNRS et à la clef un poste de chercheur à l’observatoire Océanologique de Villefranche S/mer.

“Villefranche est une “paillasse à la mer hauturière” avec un accès, depuis le littoral, quasi immédiat aux grands fonds. Je ne pouvais rêver d’un meilleur poste pour mener mes recherches sur la vie planctonique”, dit celui qui, après avoir gravi un à un les échelons de la hiérarchie, devient en 2010 Directeur de l’Observatoire créé en 1885.

Pied de nez de l’histoire concernant la trajectoire tumultueuse du jeune Slovaque du Printemps de Prague, la “Station Zoologique” (ancienne appellation) de Villefranche, approuvée par un certain Charles Darwin, avait été créée en grande partie au XIXe siècle par des capitaux…russes !

 

Patrick Filleux, Agence France Presse