Jean Claude Gascard : La science en pôle position

© Benjamin Flao

Cet homme de terrain et scientifique de renom a contribué depuis trente ans à d’innombrables missions polaires. Océanographe émérite au CNRS et pilier jusqu’en 2010 du programme Damoclès, il était directeur scientifique de la dérive arctique de tara entre 2006 et 2008. Rencontre avec un grand témoin.

Homme des pôles. Et compagnon d’épaule… « C’est peu dire, témoigne Étienne Bourgois, l’armateur de Tara, que Jean-Claude Gascard nous a beaucoup soutenus. Son rôle, comme coordinateur du programme Damoclès, a été déterminant. Il est un peu l’âme de notre dérive polaire. » Difficile d’éviter les louanges quand il s’agit de présenter ce chercheur qui débuta l’océanographie polaire en 1976 dans la mer du Labrador, et contribua, entre 1983 et 2005, à maints programmes de recherche polaire de l’Union européenne.

Cet expert en physique dynamique passé par l’université Pierre et Marie Curie (Paris), ex-chairman du Comité des sciences de l’océan Arctique (AOSB) devenu l’un des grands noms du CNRS, est un expert reconnu, au-delà de l’Europe, des interactions air-mer-glace et de la circulation thermohaline (circulation à grande échelle de l’eau des océans engendrée par les écarts de température et de salinité, ndlr). Ton posé, voix cristalline, l’humble Jean-Claude Gascard, pédagogue avenant, a mis avec succès la science au service de l’équilibre arctique. Coordinateur du projet européen Damoclès (2005-2010) et du programme actuel Access, qui étudie l’évolution de la banquise arctique, il estime que « la banquise existera, mais différemment de ce que nous connaissons aujourd’hui.»

« D’avoir pu faire appel à Tara pour accomplir cette dérive arctique de 2006-2008, cent quinze ans après celle de Fridtjof Nansen à bord du Fram, entre 1893 et 1896, a été remarquable, je peux en témoigner. » Véritable « navette spatiale placée en orbite polaire » selon lui, Tara a en effet ramené de sa dérive un “ trésor de guerre ” à 48 laboratoires du réseau Damoclès. Trésor qui a ouvert un champ d’analyses dont les résultats ont déjà donné lieu à 21 publications scientifiques. « Tara est le seul bateau capable d’étudier en détail l’évolution de l’Arctique sur de longues durées et à des coûts réalistes. Faisant travailler à bord biologistes et océanographes, experts de l’atmosphère et glaciologues, c’est une station d’observation unique grâce à son aptitude à échapper à la pression redoutable des glaces. Au sein du projet Damoclès, Tara a été la pièce maîtresse d’un vaste dispositif incluant satellites, antennes-relais, bases logistiques, et des outils technologiques sophistiqués. »

Et Jean-Claude Gascard de se rappeler ces moments clés, inoubliables. “Quand nous avons installé Tara dans la glace, en septembre 2006, le capitaine du brise-glace russe sur lequel je me trouvais – nous cherchions un endroit pour positionner Tara dans la banquise – m’a fait venir en pleine nuit pour me faire signer une décharge qui dégageait les autorités russes de toute responsabilité sur la suite des événements. En clair, pour eux, notre objectif était impossible. Quand trois jours plus tard, nous avons laissé nos 8 hommes à bord, ce fut très poignant. Plus tard, en avril 2007, quand Tara s’approcha du pôle nord, et qu’il fallut le rejoindre avec les scientifiques de Damoclès pour relever l’équipage à bout de souffle et à bout de nerfs, ce fut de même très fort. Et quand en janvier 2008, je vis Tara sortir de la banquise, indemne, après 507 jours de dérive transpolaire, l’émotion fut immense. Quand on a vécu ces moments-là, ça vous reste dans la peau ! “

Mais avec Tara, ce n’est pas fini, et jamais fini ajoute Jean-Claude Gascard.
Dans un mois (nous étions alors en août 2013), je rejoins Tara pour de nouveaux relevés dans le célèbre passage du Nord-Ouest canadien, dans le cadre de l’expédition Tara Oceans Polar Circle. » Pour l’homme des pôles, un nouveau rendez-vous avec la glace.

Michel Temman, rédacteur en chef du journal Tara “spécial 10 ans”