“Tara c’est avant tout la science et la mer, mais c’est aussi les rencontres”

© N.Pansiot/Tara Expéditions

Marie Barbieux a 23 ans. Scientifique, elle vient d’embarquer un mois à bord de Tara entre fin août et fin septembre 2014. Elle nous livre ici ses impressions. Un témoignage fort.

 

« Tara. Un nom qui résonnait dans ma tête d’océanographe en devenir. Un bateau mythique qui stimule tout une génération comme a pu le faire Cousteau à son époque, avec la Calypso. Quelle chance d’avoir embarqué sur cette belle baleine en alu ! Ce bateau, j’ai appris à le connaître un peu plus chaque jour au cours de ce mois passé à bord.

Tout a commencé quand j’ai appris, entre deux escaliers à la station de Villefranche-sur-Mer (CNRS/UMPC), qu’il y aurait sans doute une place pour moi à bord. Euphorie quasi-hystérique, mais je ne réaliserai la situation que bien plus tard. Avant d’embarquer, les derniers jours à terre étaient empreints d’excitation à l’idée de retrouver cette ambiance de mer qui me tient tant à cœur. Impatience mais également angoisse : Corinne Desnos (ma binôme scientifique) et moi-même étions un peu stressées à l’idée de gérer les protocoles scientifiques d’échantillonnage pour les différentes universités partenaires. Quelques questions me trottaient alors dans la tête : Allais-je être capable de faire le boulot ? Par tous les temps ? C’est la boule au ventre et le cœur au bord des lèvres que j’ai vu le quai, puis vu Malte s’éloigner.

Notre première station de prélèvements se situait au-delà de Gozo, dans la partie la plus septentrionale de l’archipel maltais. Toujours cette nausée, alors que la mer était peu agitée. Et puis surprise, premier filet %manta% mis à l’eau, l’étau se desserre progressivement, ma mâchoire se relâche, un sentiment de bien-être et une vague d’énergie m’envahit. Des sensations qui ne me quitteront plus du voyage.

Les legs (étapes entre deux escales) et stations scientifiques s’enchaînent avec leurs lots de découvertes. Voici l’emploi du temps d’une journée standard d’un scientifique à bord à Tara :

- Réveil à 7h. Bon petit-déj préparé par Dominique, puis c’est l’heure de la préparation des feuilles de méta-data, véritable carte d’identité des échantillons qui vont être prélevés dans la journée. S’ensuivent l’envoi du fichier TSG et la vérification de l’état de marche du circuit d’eau interne du bateau qui alimente les capteurs optiques du laboratoire sec.

- Mise à l’eau de « Samantha le filet manta » : protocole pour la station de Villefranche-sur-Mer, le plus simple pour se mettre en jambe au réveil. Il est 8h, le filet va être traîné pendant une heure. Il faudra alors rincer la soie du filet, ainsi que le collecteur et procéder au stockage de l’échantillon dans du formol.

- Le deuxième filet est prévu à 9h30 : protocole dédié au labo de Banyuls sur mer. Il s’accompagne d’un prélèvement d’eau à la bouteille Niskin, afin d’identifier les organismes comme les bactéries qui passent à travers les mailles du filet. A la remontée de ce manta d’une heure, il faudra trier le vivant du plastique à la pince à épiler, puis prendre une photo de la partie plastique.

- Troisième et quatrième filets vers 11h : protocole pour l’Université de Michigan. Cette fois-ci, «Samantha» repart pour 2 fois 30 minutes et nous prélevons également de l’eau avec un seau en inox. Le but est d’obtenir deux échantillons réplicats (i.e. identiques).

- Vers 12h30, lunch time, dehors au soleil quand c’est possible.

- 13h30 la %CTD% est descendue à 200 mètres pour caractériser le « pays » marin dans lequel nous sommes. En parallèle, nous échantillonnons de l’eau pour une canette de salinité permettant d’étalonner le TSG mais également pour une filtration visant à identifier les pigments photosynthétiques.

- 14h30 remise en marche du bateau, tâche ménagère du bord et sieste dans la grand-voile.

- 16h éventuellement un filet pour Villefranche-sur-Mer en fonction du timing et de la météo.

- 22h-1h après le diner c’est le quart de nuit « Science ». C’est à dire 2 scientifiques qui accompagnent le mécano du bord. Au menu, comptage des méduses et filet nocturne d’une heure.

Quand je repense à ce mois à bord de Tara, j’ai l’impression qu’il a duré 1 an. Je revis les moments que j’affectionnais dans la journée. Les coucher de soleil, comme celui caché par un énorme porte-conteneur. Les quarts de nuit avec Samuel et Corinne sous une voûte céleste hallucinante alors que la voie lactée traversait le ciel. Munie de ma frontale rouge et de mon livre sur les étoiles j’arpente et décrypte le ciel. Céphée, Persée, le dauphin, des constellations plus belles les unes que les autres. Et parfois, dans le sillage de la baleine, des milliers de lampions bleus bioluminescents : les Pelagia noctiluca, méduses dérangées par les remous du bateau qui répondent aux étoiles.

Tara c’est avant tout la science, la mer, et ses rencontres, mais c’est aussi les escales. A Bizerte, les associations de protection du littoral présidées par des gens adorables et passionnés. Avec eux, nous avons partagé des moments forts comme la collecte des déchets sur la plage de Bizerte. Des dizaines de scouts et de gamins enjoués, de femmes et d’hommes se sont prêtés au jeu avec entrain et bonne humeur transformant cette corvée en un moment de partage et de franche rigolade. Alger et son lot de complications administratives. Je revois Martin Hertau s’escrimant avec la PAF, la douane, et autres garde-côtes pour permettre à Katia Kameli, artiste franco-algérienne, de monter à bord. Processus qui durera plus de 2h et n’entamera ni la patience, ni l’optimisme légendaire de notre capitaine, philosophe comme toujours. Son leitmotiv « demain est un autre jour » se transformant en « inch allah » dans ces pays du Maghreb. Lot de complications administratives mais également de rencontres avec cette visite des professeurs et élèves de l’Institut National d’Océanographie, curieux de tout savoir sur ce bateau d’expédition si particulier.

Tara, c’est également une routine, certes, mais embellie chaque jour par ces hommes et femmes qui rendent la vie de tous les jours si facile et agréable ! Equipage caméléon qui vit dans l’instant présent (c’est si rare et appréciable), s’adapte à toutes les situations. Je souhaite donc remercier tout l’équipage et l’équipe à terre de Tara Expéditions.  Martin et son humour décapant, Nico et sa bonne humeur, Mathieu et son sens pratique et d’analyse, Sam avec qui j’ai partagé des quarts de nuit toujours actifs et riches en apprentissage, Do pour sa gentillesse, son écoute et sa générosité. Enfin merci aux scientifiques, artistes et journalistes qui ont croisé ma route ; Corinne, Amanda et Stephanie, Rachel, Jean-Louis et Jeff, Maria-Luiza et Maryvonne, Christian, Lola, Katia, Sylvain, Noëlie, Clémence et Nils. Merci pour ces petits moments d’éternité. Rester un mois à bord fût un bonheur de chaque instant, bon vent à tous, force et volupté, grâce et puissance. »