Tara Méditerranée: après l’expédition

© Y.Chavance/Tara Expéditions

Tout au long de ces sept mois d’expédition à sillonner la mer Méditerranée, les équipes scientifiques de la goélette auront mis à l’eau quelque 300 filets et collecté des millions de données sur les masses d’eau traversées. Un travail d’échantillonnage de grande ampleur, pourtant loin d’être une finalité : les prélèvements peuvent maintenant commencer un long parcours, dans des laboratoires du monde entier.

Certains débris plastiques et petits organismes en Méditerranée connaîtront un long voyage plutôt inattendu. Capturés par les filets de Tara, puis remontés sur le pont, ils seront triés puis plongés dans différents produits, selon les recherches prévues ultérieurement : dans le formol par exemple, qui garde intact tous les organismes ; ou bien dans l’éthanol, pour préserver les molécules d’ADN en vue de futures recherches génétiques. Chaque échantillon sera alors soigneusement étiqueté puis conservé dans les congélateurs de la goélette ou dans les bouteilles d’azote liquide. Tout au long du parcours de Tara (en Grèce, à Malte, à Marseille, etc.), les échantillons seront ensuite régulièrement expédiés, via un transporteur spécialisé dans ce type de colis sensibles, à l’observatoire océanologique de Villefranche-sur-Mer. C’est d’ici que le sort de chaque prélèvement sera scellé, envoyé à différents laboratoires selon leurs domaines de prédilection.

Ce seront par exemple de petits tubes congelés contenant une sélection – faite à bord de Tara – de débris plastiques pris au piège dans les filets Manta qui arriveront à l’Université du Michigan, aux Etats-Unis. Ici, l’équipe américaine se chargera de déterminer la nature même des différents morceaux de plastique (polystyrène, polyéthylène, etc.). Une analyse de la composition chimique qui sera également effectuée dans un laboratoire français, à l’Université de Bretagne Sud à Lorient. Aux Etats-Unis, ces recherches seront complétées par une analyse par microscopie électronique des micro-organismes colonisant les débris plastiques. L’Université du Michigan recevra enfin des échantillons de plancton (provenant des mêmes filets que le plastique) pour des analyses chimiques, qui permettront notamment de mesurer un effet potentiel des contaminants – les fameux POP, pour Polluants Organiques Persistants – sur ces micro-organismes.

Une partie des échantillons voyageront moins loin, pour terminer leur route en France, à l’Observatoire Océanologique de Banyuls. Ici, ce sont principalement les bactéries colonisant les micro-plastiques qui intéressent les chercheurs, pour notamment chercher les effets de ces bactéries sur la dégradation des matières plastiques. Les équipes recevront également les échantillons de plancton récoltés quelques mètres sous la surface grâce à la bouteille Niskin, l’intérêt étant de comparer ces micro-organismes « libres » avec ceux colonisant les plastiques flottants, afin de savoir si les micro-plastiques véhiculent des bactéries venues d’ailleurs, ou s’ils sont colonisés localement. Autre pays, autre ordre de grandeur, l’Université libre de Berlin recevra de plus gros échantillons de plastique (d’au moins quelques centimètres), nécessaires à une analyse chimique détaillée des POP s’accumulant sur ces débris.

Enfin, l’Observatoire Océanologique de Villefranche-sur-Mer (CNRS-UMPC) ne se contentera pas de distribuer les différents échantillons à ces multiples laboratoires, mais centralisera également les analyses des échantillons de plancton récoltés, analyses effectuées par les équipes de Naples, des Baléares, de Toulon et bien entendu de Villefranche. Pour ainsi recenser les espèces présentes, les observations à la loupe binoculaire et au microscope seront complétées par un recensement automatique, via un Zooscan. Cet instrument est capable d’estimer la proportion des différents groupes d’organismes planctoniques, mais également de relever la taille et le nombre des particules plastiques dans un échantillon. De quoi gagner un temps précieux : le Zooscan est en effet capable d’examiner ainsi en détail jusqu’à cinq échantillons – soit les contenus de cinq filets Manta – par jour. Tous les résultats obtenus, à Villefranche comme à Banyuls en passant par le Michigan, pourront alors être confrontés aux données physico-chimiques (température, salinité, etc.) des masses d’eau prélevées. Ces données, collectées par la CTD sur le pont arrière ou en continu dans le laboratoire sec de Tara, seront quant à elles traitées par l’Université du Maine, aux Etats-Unis.

Pour comprendre l’ampleur et les conséquences sur la vie marine de la pollution plastique en Méditerranée, c’est donc un véritable tour du monde des laboratoires que devront effectuer les échantillons prélevés sur la goélette, avant de livrer leurs secrets. Un temps d’analyse qui dépasse de loin le temps de l’échantillonnage. « Nous espérons publier les premiers résultats dans les six mois, explique Gaby Gorsky, directeur scientifique de cette expédition. Mais les conclusions prenant en compte l’ensemble des stations ne verront pas le jour avant trois à cinq ans ». Pour le biologiste, cet état des lieux global fera de Tara Méditerranée une campagne de référence sur la distribution du plastique dans Mare Nostrum, la seule à l’heure actuelle à avoir échantillonné, avec les mêmes protocoles, les deux bassins Est et Ouest. « De plus, c’est une mission multidisciplinaire, intégrant physique, chimie, biologie… reprend-il. Cela nous permettra de formuler une panoplie d’hypothèses sur la distribution du plastique et sa colonisation : verra-t-on une dissémination rapide des espèces, à cause du plastique, sur toute la Méditerranée, ou y a-t-il une certaine régionalisation des organismes qui colonisent les débris flottants ? C’est une question extrêmement importante, car certaines de ces espèces peuvent se révéler une véritable nuisance pour l’Homme ou pour l’environnement, et cette expédition pourra constituer une vraie contribution de connaissances sur ce sujet ».

Yann Chavance

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