Pourquoi donner une valeur économique aux récifs coralliens ?

© Lauric Thiault / Tara Expeditions Foundation

Comment évaluer un service rendu par un écosystème ? Au niveau local, régional, global ? Les méthodes sont souvent très discutées mais le principe de la financiarisation a progressivement gagné les sphères des décideurs, des ONG, des collectivités et devient un élément du dialogue entre acteurs. Nicolas Pascal, économiste de l’environnement spécialiste des écosystèmes côtiers, est l’un des principaux auteurs d’une étude sur la valeur économique des écosystèmes coralliens dans les Outre-mer français, étude menée pour l’IFRECOR, essentielle pour la protection des récifs, mangroves et herbiers d’Outre-mer mais aussi du monde entier. Explications sur le principe de mise en valeur.

 

Quels sont les intérêts à mettre en évidence la valeur économique des services rendus par les récifs coralliens et les écosystèmes associés (mangroves et herbiers), et pourquoi maintenant ?

Il s’agit avant tout de fournir un nouveau plaidoyer aux décideurs et aux différents acteurs afin d’augmenter le soutien et les ressources dédiées aux récifs coralliens et aux écosystèmes associés. Nous leurs fournissons un ensemble d’arguments et d’éléments de langage très clairs, qui montrent comment la gestion durable des récifs coralliens permet d’en faire bénéficier l’économie locale et son développement.

Les premières évaluations économiques sur les récifs coralliens remontent aux années 90 mais ont été très peu relayées à cette époque. Jusqu’à présent, la valeur économique concernait principalement les biens marchands, mais les méthodes ont évolué et notre évaluation dans les territoires d’Outre-mer, qui s’est étalée sur cinq ans, est l’une des premières à fournir des chiffres et des analyses avec autant de précisions.

Comment quantifiez-vous la valeur économique de ces services rendus par les récifs coralliens et les écosystèmes associés ? Sur quels critères basez vous vos estimations ?

Ces services sont parfois déjà quantifiés dans le PIB, comme la pêche et l’aquaculture. Concernant la dépendance du tourisme au bon état des récifs coralliens, nous avons mené des enquêtes directement auprès des usagers (niveau de satisfaction, natures des dépenses, avis sur le bon traitement des récifs…). Nous avons également créé des méthodologies plus spécifiques et adaptées pour les services de protection côtière. On sait par exemple que les récifs coralliens et la mangrove absorbent l’énergie de la houle, notamment lors des tempêtes, protégeant ainsi le littoral, les plages mais aussi les infrastructures et les activités humaines. D’autre part, les mangroves et les herbiers ont la capacité de capturer le CO2, c’est le service de séquestration du carbone. Toutes ces méthodologies, adaptables à un niveau international, permettent de quantifier et d’évaluer de manière économique l’ensemble de ces bénéfices.
Plantation de bénitiers géants© Pierre de Parscau / Fondation Tara Expéditions

Présenter les récifs coralliens, les mangroves et herbiers sous cet aspect touche forcément de nouveaux interlocuteurs. Qui sont-ils ?

La demande initiale est venue des ministères de l’Environnement et de l’Outre-mer qui avaient besoin de nouveaux arguments pour défendre leurs stratégies, leurs budgets et faire valoir l’importance des récifs coralliens à l’échelle française et mondiale : contribution à l’économie nationale, création d’emplois, protection des infrastructures… Localement les demandes sont également très fortes, à la fois de la part des ONG de l’environnement, mais aussi des institutions locales et régionales. Ils utilisent ces évaluations dans leurs plaidoyers et justifient ainsi que les récifs coralliens peuvent être perçus autrement que comme des réservoirs de biodiversité.

Voyez-vous une différence dans la manière dont sont perçus les récifs coralliens s’ils sont présentés et défendus sous un angle économique ou alors purement environnemental ?

Bien évidemment. L’expression anglaise « money talks » prend ici tout son sens : il est toujours plus simple de soutenir un projet lorsque celui-ci contribue à hauteur de 4 voir 6% du PIB (dans le cas des petites îles du Pacifique), génère localement 150 millions d’euros par an grâce au tourisme ou permet de maintenir plus de 5000 emplois directs.

Une fois que tous ces bénéfices ont été identifiés, vient le tour des bénéficiaires. C’est à ce moment là que peuvent être structurés de nouveaux mécanismes de financement pour la conservation des récifs coralliens, mangroves et herbiers. Par exemple, le tourisme bénéficie directement des services rendus par des récifs coralliens en bon état, mais c’est aussi le cas pour des entrepreneurs ou propriétaires fonciers en bord de plage, des pêcheurs ou coopératives… À terme, il s’agira de créer les bonnes conditions pour que chacun puisse contribuer à la conservation de ces milieux naturels : de manière directe, grâce à de nouveaux réflexes et comportements, ou avec l’aide de leviers financiers, qui s’ils n’existent pas déjà, devront être inventés.
Corail aquarium© Vincent Hilaire / Fondation Tara Expéditions

Quelques chiffres clés :

. 1,3 milliards d’euros : c’est la valeur annuelle des services rendus par les écosystèmes coralliens français d’Outre-mer, dont 460 millions d’euros pour la seule Polynésie-Française.

. Ainsi, le service du tourisme bleu, lié à la beauté scénique et à l’exceptionnelle biodiversité pèse pour 315 millions d’euros annuellement, concernant au total 1 million d’usagers et 2 800 emplois directs.

. Le service de la pêche commerciale, vivrière, de loisir et des aquacultures représente au total 215 millions d’euros par an et permet à 14 000 pêcheurs professionnels de tirer un revenu de cette activité.

. La valeur économique du service de séquestration du CO2 par les mangroves et les herbiers, qui couvrent respectivement 35 500 et 68 000 hectares en Outre-mer, est estimée à 175 millions d’euros chaque année. Au total ce sont environ 80 millions de tonnes de CO2 qui sont stockée par ces écosystèmes.

. Enfin, en absorbant jusqu’à 90% de l’énergie de la houle et en réduisant ainsi les dommages sur les aménagements littoraux lors d’inondations ou d’évènements météorologiques extrêmes, les écosystèmes coralliens sont une source d’économies importantes estimées à 595 millions d’euros annuels. Pas moins de 87 000 ménages bénéficient aujourd’hui de cette protection naturelle.

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